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Vivement l'Ecole!

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« On ne combat pas des dérives en faisant la guerre à l’intelligence »

23 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Université, #Histoire, #Philosophie

https://www.causeur.fr/wp-content/uploads/2022/01/colloque-anti-woke-sorbonne.jpg

Le colloque organisé les 7 et 8 janvier à la Sorbonne contre la supposée « pensée woke » s’apparente à une sorte de banquet totémique où ont été voués aux gémonies les meilleurs penseurs de la seconde moitié du XXe siècle, analyse l’historienne Elisabeth Roudinesco, dans une tribune au « Monde ».

 

Les 7 et 8 janvier s’est tenu dans le plus bel amphithéâtre de la Sorbonne un colloque intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Une bonne soixantaine d’universitaires issus de toutes les disciplines y avaient été conviés par Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, avec pour partenaires le Comité Laïcité République, l’Observatoire du décolonialisme (en la personne de son rédacteur en chef, Xavier-Laurent Salvador) et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale.

Répartis en trois sections et douze tables rondes, les intervenants disposaient de huit à vingt minutes pour exprimer leur hostilité à la « pensée woke », considérée comme l’instrument d’une destruction de la civilisation occidentale. Plusieurs s’étaient récusés au dernier moment pour cause de maladie.

Le mot « woke » servait, à la fin du XXsiècle, à définir un mouvement de prise de conscience (un « éveil ») des discriminations subies par les Noirs, par les femmes ou par les minorités sexuelles : on parlait alors de « culture woke ». Depuis 2020, le mot a été repris par les opposants à cette culture qui se plaisent désormais à la dénigrer en comparant ses représentants à une tribu communautariste. Ne classent-ils pas les sujets en fonction de leur race, de leur genre ou de leur religion, afin de réclamer des réparations pour des offenses subies depuis la nuit des temps ?

Aux yeux de leurs détracteurs, les artisans de cette politique identitaire ne seraient qu’un ramassis de néoféministes, d’islamo-gauchistes, de déboulonneurs de statues, de LGBTQIA+, adeptes de la « culture de l’annulation » (cancel culture), tous complices des attentats contre Charlie Hebdo et Samuel Paty. Ils auraient ainsi « gangréné » l’université française pour la transformer en un vaste campus américain. Quant aux défenseurs de cette politique identitaire, de plus en plus actifs, ils regardent leurs adversaires comme de sombres islamophobes, racistes et misogynes. D’où une déferlante d’insultes de part et d’autre.

(...)

Convaincus que ce « mouvement » menace le monde civilisé, les participants au colloque ont vanté les mérites de leur livre fondateur : La Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain. Publié en 1985 par Luc Ferry et Alain Renaut, l’ouvrage racontait déjà la même histoire : Lacan, Bourdieu, Derrida, etc., étaient déjà regardés par les auteurs du livre comme les sinistres héritiers d’une pensée obscure (Freud, Marx, Nietzsche et Heidegger) ayant donné naissance à deux totalitarismes : le stalinisme et le nazisme.

Quand on sait que Foucault était libéral, proche un temps de la deuxième gauche, et que Derrida, ami de Nelson Mandela, soutenait non seulement les dissidents de Prague mais aussi Salman Rushdie, que Lacan était peu favorable aux barricades, on regrette que les intervenants de la Sorbonne se soient éloignés de toute cohérence historique. Inutile de dire que Freud ne fut en rien un dynamiteur de civilisation mais bien un penseur attentif à ses malaises et aux pulsions mortifères qui la menaçaient et la menacent encore.

Armés de l’hypothèse des « trois âges » et hantés par les barricades de la rue Gay-Lussac, les intervenants de ce colloque visaient moins les dérives identitaires contemporaines – issues des études (studies) de genre et de décolonialité – qu’une armada imaginaire de furieux guillotineurs qui auraient, depuis mai 1968, détruit l’école républicaine. Drôle de « mouvement » !

L’avenir, un cauchemar peuplé de monstres

A l’exception de [l’essayiste québécois] Mathieu Bock-Côté – soutien d’Eric Zemmour –, ces intervenants ne sont pas d’extrême droite, ils n’ont pas réhabilité la France de Vichy. Mais ils se sentent les victimes d’une pensée (le wokisme) dont ils ne parviennent pas à endiguer les méfaits : « C’est fichu », disent-ils en chœur.

Et c’est au nom de cette attitude réactionnaire, inspirée par une époque tourmentée, qu’ils ont réussi à former un collectif destiné à combattre le passé sans avoir à penser ni le présent, qui les révulse, ni l’avenir, qu’ils se représentent comme un cauchemar peuplé de monstres. De quelle « reconstruction » parlent-ils ? On a peine à le savoir. Citons quelques exemples.

Pierre-André Taguieff avait envoyé une vidéo dans laquelle il qualifie Derrida de chef de file d’une « secte intellectuelle internationale » hostile à « l’homme blanc ». Eric Anceau a pris la défense d’Olivier Pétré-Grenouilleau, historien des traites négrières, stupidement attaqué en 2005 par un collectif mémoriel n’ayant aucun rapport avec une quelconque entreprise de déconstruction. Pierre Vermeren a présenté la « pensée 68 » comme la résultante d’une « décomposition dramatique et sanglante de l’Algérie française ». Par la perte de son empire, la France serait devenue une sorte de colonie africaine, intellectuellement régentée par trois adeptes du déconstructionnisme nés en Algérie, et donc déracinés de leur ancrage territorial : Jacques Derrida – toujours lui –, Louis Althusser et Hélène Cixous, brocardée sans ménagement.

(...)

Mais le clou du spectacle fut le discours du ministre de l’éducation nationale. Regrettant que tant d’enseignants aient un tel appétit pour la déconstruction, Jean-Michel Blanquer prononça ces mots qui se passent de commentaire : « Il s’agit de re-républicaniser l’école, car (…) l’école de la République est une école de la République. » Et encore : « Certains cherchent à ringardiser l’approche française de la laïcité, à nous dire qu’elle serait un concept spécifiquement français, incompréhensible ailleurs (…). Je prétends totalement le contraire. Il y a d’autres pays que le nôtre qui ont connu ou qui connaissent la laïcité : à commencer par la Turquie (…) ou l’Uruguay. » Alors qu’en Turquie la religion reste soumise à l’Etat, et qu’en Uruguay le principe de laïcité est sans cesse mis en cause, de tels propos peuvent étonner.

On sait que les revendications identitaires, qui travaillent la société occidentale, sont nées d’un phénomène de repli sur soi postérieur à la chute du mur de Berlin. Et s’il est vrai que les chercheurs qui les théorisent souvent de manière outrancière s’inspirent aujourd’hui, au moins en partie, des penseurs français des années 1970, cela ne signifie pas que les uns et les autres soient coupables d’un « ethnocide » (Taguieff) anti-occidental. A cet égard, les universitaires réunis dans ce conclave devraient, en vue de leur prochain colloque, réviser leur copie : on ne combat pas des dérives en faisant la guerre à l’intelligence.

Elisabeth Roudinesco est historienne, chargée d’un séminaire d’histoire de la psychanalyse à l’Ecole normale supérieure. Cofondatrice de l’Institut Histoire et Lumières de la pensée et collaboratrice du « Monde des livres », elle a récemment publié « Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires » (Seuil, 2021).

 

Texte complet à lire en cliquant ci-dessous

 

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Parcoursup, machine à stress : « Au lycée, chaque note devient un enjeu majeur »

21 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Université

Orientation post-bac : l'inévitable stress de Parcoursup ?

EXTRAITS

Sélection de plus en plus forte, listes d’attente à grande échelle et algorithmes pas toujours très transparents : plus que jamais, l’orientation post-bac est une source d’anxiété pour les lycéens et leurs familles.

Le ton de l’élève de terminale est désespéré. « Je vous en supplie, est-ce que je peux rattraper l’épreuve orale que j’ai ratée quand j’étais malade ? Elle aurait pu me remonter ma moyenne… J’ai vraiment peur d’être pénalisée sur Parcoursup, s’il vous plaît. » Des mails comme celui-là, envoyés par des lycéens paniqués face à leur bulletin ou criant avec virulence à l’injustice, Solange Ramond, professeure d’anglais dans un lycée parisien, en reçoit plusieurs chaque mois. « Chaque notation devient un enjeu majeur, jusqu’à parfois les rendre agressifs : je n’avais jamais vu ça en trente ans », raconte l’enseignante, qui sent ses lycéens « totalement angoissés » par le poids de ces notes sur leur avenir post-bac. « L’enjeu de l’orientation a toujours été un stress, mais cela prend désormais le pas sur tout, déplore-t-elle. Le rapport à l’enseignement est devenu comptable, y compris du côté des parents qui se déplacent au lycée pour contester les notes et appréciations. »

Observées dans d’autres établissements, ces éruptions protestataires sont le symptôme d’une anxiété qui semble s’être généralisée autour de la question de l’entrée dans le supérieur. Dans un contexte de pression déjà forte, avec des bacheliers sur la ligne de départ chaque année plus nombreux (+ 185 000 en 10 ans, dont + 48 000 rien qu’entre 2019 et 2020), la plate-forme Parcoursup, qui gère l’admission des places dans le supérieur depuis 2018, et qui s’ouvre pour une nouvelle saison jeudi 20 janvier, cristallise tout particulièrement les tensions. Venu remplacer le site Admission post-bac (APB), critiqué pour son caractère stressant et opaque (notamment son système de tirage au sort dans les filières en tension, perçu comme injuste), Parcoursup ne fait pas beaucoup mieux.

Au contraire, à en croire les témoignages anxieux qui se multiplient à l’ouverture des vœux et durant la phase des admissions. Bien plus longue que dans le précédent système, en raison de la non-hiérarchie des vœux : chaque jeune obtient une réponse pour chaque formation demandée, quand auparavant la « machine » s’arrêtait de tourner pour le candidat dès qu’il était pris dans la filière en tête de ses choix.

(...)

« Beaucoup de pression »

Faire son choix, ou être capable de naviguer dans les arcanes de l’orientation pour construire son « projet » : voilà ce qui est attendu des lycéens. Celui-ci, au cœur de la philosophie de la plate-forme avec son « projet de formation motivé » à remplir pour chaque candidature, est appelé à être pensé de plus en plus tôt. « La loi fait reposer sur l’élève – et sur des choix effectués à 15 ou 16 ans – la responsabilité de sa réussite ou de son échec. Fini les errements, chacun doit anticiper la place qu’il veut se donner dans la société, sous peine qu’on la lui impose », analyse Annabelle Allouch, sociologue spécialiste de l’éducation, dans une tribune au Monde diplomatique.

Beaucoup de « pression » pour Manon Blouin, en terminale l’an dernier près Bordeaux. Alors « perdue », elle se rend chez une conseillère d’orientation, sans grand succès. Elle finit par valider, peu sereine, ses vœux dans des formations courtes des métiers du social, ainsi que, sur le conseil de deux enseignants, pour une classe prépa littéraire. Ce n’est que les mois suivants que cette très bonne élève comprend, trop tard, que c’est avant tout le parcours en prépa qui lui plairait. Le jour des résultats, elle se retrouve sur liste d’attente. « Je m’en voulais énormément de n’avoir mis qu’un seul vœu de prépa », raconte Manon, qui s’est rongé les sangs pendant dix jours, avant d’être finalement acceptée.

« Avoir le bac ne suffit plus : il s’agit de se projeter très jeune dans une perspective longue. Pour des élèves moins socialisés à cette construction du projet, plus distants des normes scolaires, c’est très stressant », déplore Annabelle Allouch. « Il y a une inégalité sociale de départ, ne serait-ce que pour remplir les CV et projets de formation : certains élèves disent “personne dans ma famille n’a jamais fait de lettre de motivation et ils se sentent très seuls face à ça », abonde Alice Ray, responsable des actions d’accompagnement dans des lycées classés REP de l’association Article 1. Dans ses interventions, elle voit des jeunes qui, dans la panique, « mettent tous les vœux imaginables » ou sont tétanisés jusqu’au dernier moment.

(...)

C’est l’un des points les plus stressants de Parcoursup : avec la disparition de la hiérarchisation des vœux, les élèves doivent attendre plusieurs semaines, pour certains des mois, que les lycéens les mieux classés libèrent peu à peu des places. Se réveillant parfois en panique en pleine nuit, pour vérifier si leur rang a bougé. « On est passé à un système de listes d’attente généralisé, où l’individu se voit signifier en permanence son classement dans la hiérarchie scolaire : ce n’est pas anodin », pointe Leïla Frouillou, maîtresse de conférences en sociologie de l’éducation à l’université Paris-Nanterre, qui étudie les inégalités d’accès au supérieur.

L’attente est plus longue selon les types de bac et, in fine, l’origine sociale. « Les lycéens pro, au sein desquels les classes populaires sont surreprésentées, attendent trois fois plus longtemps que les élèves de filières générales, y compris dans des formations qui sont censées leur être réservées, à savoir les BTS. Avec le sentiment que le jeu se fait sans eux », indique Annabelle Allouch. « Pour nos élèves de bac pro, le logiciel ne sert qu’à gérer la pénurie de places, et renforce une forme d’assignation scolaire », regrette Javier Garcia, enseignant en lettres et histoire dans un lycée professionnel d’Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

(...)

Des acteurs privés s’engouffrent dans la brèche de ce stress grandissant, comme ces entreprises qui proposent du « coaching », des « packs sérénité » pour remplir le dossier Parcoursup, facturés jusqu’à 900 euros. Annabelle Allouch, qui travaille aussi sur les recours contentieux qui se multiplient après la procédure Parcoursup, voit se constituer un véritable « marché de l’anxiété », étendu aux psychologues ou avocats spécialistes de ces sujets. Jusqu’à l’industrie du médicament, avec « des parents qui confient devoir prendre des anxiolytiques ou des bêtabloquants » pour passer ce cap. Un signe criant de l’investissement émotionnel dans la plate-forme.

Alice Raybaud

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Précarité étudiante: "On voit parfois des cas dramatiques", alerte la Fage

20 Janvier 2022 , Rédigé par Huffington Post Publié dans #Education, #Université

Actualités - CONTACT FM - Précarité étudiante : le numéro d'appel d'urgence  est disponible

Le principal syndicat étudiant inaugure à Angers sa 31e épicerie solidaire pour faire face à la précarité étudiante, qui s'est fortement aggravée à cause du Covid.

ÉTUDES - Le monde étudiant est en émoi depuis les récentes déclarations d’Emmanuel Macron sur une réforme “systémique” des universités. Selon le président, “on ne pourra pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants”.

Des propos “inacceptables”, et “qui remettent en cause le principe de gratuité de l’enseignement supérieur”, dénonce auprès du HuffPost Paul Mayaux, président de la Fage, premier syndicat étudiant de l’Hexagone

Même si la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a assuré mardi 18 janvier qu’Emmanuel Macron “n’a pas parlé une seconde d’augmenter les droits d’inscription”, ces propos du président sont bien loin de ceux qu’espéraient entendre les syndicats. “Les jeunes traversent depuis deux ans une période très difficile, c’est fou de leur dire qu’ils vont peut-être devoir s’endetter pour étudier”, réagit, sidéré, Paul Mayaux.

31 épiceries solidaires

Il faut dire que la précarité étudiante se fait de plus en plus profonde, au point de voir parfois des longues files d’attente de jeunes devant les épiceries solidaires. Celles de la Fage, les AGORAé, sont d’ailleurs prises d’assaut. Ce sont ainsi plus de 3000 étudiants chaque année qui poussent leurs portes pour bénéficier de produits alimentaires et de première nécessité, de 80% à 90% moins élevés que dans la grande distribution. Ils sont environ 15.000 à avoir été aidés ces dix dernières années.

Constat assez effrayant: rien que pendant les premiers mois de l’épidémie, les AGORAé ont reçu plus d’étudiants qu’elles en avaient accueillis en dix ans d’activité. Pour répondre à cette demande accrue, la Fage inaugure d’ailleurs ce jeudi 20 janvier une nouvelle épicerie solidaire AGORAé à Angers, la 31e sur le territoire.

Anne-Laure Syriex, vice-présidente en charge des affaires sociales de la Fage, a répondu aux questions du HuffPost sur cette précarité galopante qui touche de plus en plus de jeunes.

Le HuffPost: Les AGORAé de la Fage ont fêté leurs dix ans en 2021 et leur mission semble plus importante aujourd’hui qu’à n’importe quel autre moment...

A-LS: Lorsque l’on a créé les AGORAé, on s’attendait à ce qu’elles soient sollicitées par des étudiants extracommunautaires, ou venant de milieux défavorisés. Mais plus on a avancé dans le temps, plus on a remarqué que notre aide était nécessaire à un plus large panel d’étudiants. On a une trentaine d’AGORAé ouvertes en France aujourd’hui et à chaque fois qu’on en ouvre une, on se dit qu’on a échoué, d’une certaine manière. Car cela veut dire qu’il y a toujours plus d’étudiants en situation de précarité.

Avec la crise du Covid, tout ça a été évidemment exacerbé. Au début du premier confinement, nous n’avons pas été autorisés à ouvrir pendant quelques semaines. Lorsque l’on a pu rouvrir les épiceries, on a vu affluer encore plus de monde. Loin de se tasser, c’est un phénomène qui ne fait que s’amplifier et aujourd’hui ce sont aussi des étudiants issus des classes moyennes qui viennent dans nos épiceries solidaires. On voit parfois des cas dramatiques.

Qu’est-ce qui a changé?

A-LS: Il faut comprendre que les étudiants de classes moyennes étaient déjà largement touchés par la précarité, car ils n’ont pas accès aux bourses. Certains se débrouillent seuls puisque l’entrée dans les études supérieures marque aussi le début de l’émancipation. Certains ne peuvent simplement pas être aidés par leurs parents.

Mais pour rappel, c’est le revenu global des parents deux ans auparavant qui détermine qui peut bénéficier d’une bourse, et les salaires peuvent changer en deux ans, surtout quand on doit traverser une crise sanitaire.

Ensuite, nombreux sont ceux qui avaient des petits boulots à côté de leurs études pour payer leur loyer et qui ont dû faire une croix dessus à cause du Covid.

Aussi, le Covid a au moins permis de mettre en lumière un élan de solidarité face à la détresse étudiante et beaucoup, qui jusque-là n’osaient pas demander de l’aide par honte ou par méconnaissance, ont sauté le pas pour être aidés.

Et il ne s’agit pas seulement de précarité alimentaire…

A-LS: Non, il y a bien évidemment celle du logement, nous avons d’ailleurs mis en place depuis 2018 un dispositif de logement provisoire dans certaines villes. Puis il y a la précarité menstruelle.

Elle existe toujours malgré les annonces de Frédérique Vidal en février dernier?

A-LS: Oui, toujours. Cela avait été une grande victoire pour nous lorsque la ministre avait annoncé la gratuité des protections hygiéniques dans les établissements d’études supérieures. Mais aujourd’hui, en janvier 2022, il reste encore des universités qui ne sont pas équipées. D’autres le sont, mais une fois que le stock est vide, il n’est pas toujours réapprovisionné. Alors ça donne des situations assez dramatiques ou des jeunes viennent nous voir et nous disent “je n’ai pas les moyens financiers, donc j’utilise les moyens du bord”. On a eu le témoignage d’une étudiante qui était obligée d’utiliser des bouts d’écharpes en guise de serviettes hygiéniques! Et ce ne sont pas des cas isolés.

Qu’est-ce qui pourrait améliorer les choses, selon la Fage?

A-LS: Il y a des solutions que nous ne cessons de proposer. Parmi elles: le changement de système de bourses. On voudrait qu’il y ait une linéarisation par jauge, pour que les bourses soient adaptées en fonction des dépenses et revenus réels de chaque étudiant, et non en fonction des revenus de leurs parents il y a deux ans. En supprimant les huit échelons de bourses, on pourrait ainsi mettre un terme à l’effet de seuil. On voudrait également que les étudiants boursiers puissent bénéficier de la complémentaire santé solidaire, car beaucoup se privent de soins essentiels à cause du coût de la santé.

Ce sont des choses que l’on demande depuis longtemps, mais on ne désespère pas de voir des changements se produire à la prochaine réforme des bourses.

Claire Tervé

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Emmanuel Macron prône l'hyper-privatisation de l'enseignement supérieur

20 Janvier 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Université, #Economie

Etudiants, comment choisissez-vous votre université?

Pour le chef de l’Etat, l’université de demain doit opérer un changement systémique qui passerait par une forte augmentation des frais d’études et le développement de filières professionnalisantes privilégiant des parcours à rendement sûr et rapide.

Après s’être attaqué, entre autres, à la relation d’emploi et à la protection sociale, Emmanuel Macron a donné un aperçu de ce qu’il prévoit pour l’enseignement supérieur lors du congrès de France Université (ex-Conférence des présidents d’université). Il a plaidé pour une «transformation systémique» qui signifierait en gros la fin du service public d’enseignement supérieur.

Dans un discours mélangeant poncifs réactionnaires et clichés néolibéraux, il a repris le vieux thème de l’autonomie des universités avec lesquelles l’Etat devrait passer des contrats d’objectifs et de moyens pluriannuels. Les objectifs seraient l’employabilité des étudiants à la sortie, ce qui transformerait l’université, en principe généraliste, en simple école professionnelle spécialisée dont les formations devraient «répondre aux besoins des métiers», ce qui ne va pas être simple puisque ça change tout le temps selon Macron («nous vivons dans un monde où faire une carrière dans un même métier va devenir de plus en plus rare»).

L’enseignement supérieur qu’il souhaite aurait un segment de prestige, probablement lié d’une façon ou d’une autre aux grandes écoles, accueillant les meilleurs étudiants et accaparant l’essentiel des fonds de recherche, ainsi qu’un ensemble d’établissements beaucoup moins prestigieux accueillant le gros des lycéens et principalement destinés à offrir des formations courtes et «professionnalisantes».

L’objectif : faire baisser les dépenses publiques

Emmanuel Macron situe le principal problème de l’université dans le fait que «l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants» et qu’il y a des difficultés avec un modèle «beaucoup plus financé sur l’argent public que partout dans le monde». Outre le fait que ce dernier point est faux (la proportion de financement public est plus élevée dans les pays nordiques ou même l’Allemagne), on ne voit pas bien en quoi cela constituerait un problème, sauf à avoir pour objectif de baisser les dépenses publiques. Et c’est précisément ça l’objectif.

Il y a un côté idéologique dans le discours de Macron. L’étudiant guidé par les signaux de prix néglige sa formation (d’où, selon Macron, les taux d’échec élevés en première année) car elle est quasiment gratuite. Si elle était payante (et suffisamment chère), l’étudiant ferait plus d’effort pour rentabiliser cet investissement dans son «capital humain».

Ce côté idéologique révèle la vision du monde de Macron mais c’est secondaire par rapport aux changements «systémiques» qu’impliquerait une forte augmentation du coût des études pour l’étudiant (ou sa famille). La logique est que l’augmentation des frais d’études permettrait de pallier la baisse du financement public de l’enseignement supérieur. Les dépenses privées se substitueraient aux dépenses publiques.

La première conséquence serait de faire une ségrégation entre d’une part les étudiants issus de familles aisées qui pourront financer les études de leurs enfants, lesquels seront donc relativement libres de leur choix d’orientation, et d’autre part ceux qui n’iront pas à l’université ou s’endetteront pour suivre de préférence des parcours à rendement sûr et rapide comme les fameuses filières professionnalisantes dont Macron réclame le développement.

Ensuite, les familles aisées finançant les études de leurs enfants vont faire face à une charge supplémentaire ; elles seront alors d’autant plus réticentes à payer des impôts finançant une dépense publique dont elles ne bénéficieront que peu, ce qui alimentera des attentes parfaitement compatibles avec la mise en œuvre du projet néolibéral de transformation sociale dont Macron est porteur. Enfin, le développement des prêts étudiants favorisera l’activité des établissements financiers, un secteur que le pouvoir affectionne tout particulièrement. Cela conduira à terme à une dette étudiante comme il en existe dans certains pays (pour comparaison : le gouvernement britannique prévoit un encours de 560 milliards de livres sterling en 2050) et, bien sûr, une partie de ces prêts ne pourra pas être remboursée, le coût devant être au moins en partie pris en charge par l’Etat.

En 1986, un important mouvement de contestation s’opposait avec succès à un projet de réforme de l’enseignement supérieur prévoyant la sélection et l’augmentation des frais d’inscription. Cette réforme était une version édulcorée d’un projet plus radical. Ce qu’on devine du projet Macron va plus loin que celui des ultras de 1986 que le ministre Alain Devaquet avait jugé inacceptable. On peut supposer sans risque qu’il pourrait tout aussi bien avoir la faveur de Valérie Pécresse ou d’autres candidats à droite.

Bruno Amable, professeur à l'université de Genève

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« Le colloque de la Sorbonne adoubé par Jean-Michel Blanquer était à mille lieues des conventions universitaires »

19 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Université

https://www.humanite.fr/sites/default/files/images/93182.HR.jpg

EXTRAITS

Début janvier, l’université parisienne a accueilli une conférence contre la « déconstruction », introduite par le ministre de l’éducation nationale. Dans sa chronique, Jean-Baptiste Fressoz dénonce l’ignorance scientifique et les « vociférations » de ses intervenants.

Chronique. Les 7 et 8 janvier, dans l’amphithéâtre Louis-Liard de la Sorbonne, s’est tenu un colloque intitulé « Que reconstruire après la déconstruction ? ». On retiendra sans doute qu’en pleine déferlante Omicron le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, trouva le temps d’introduire cette conférence. Entre deux tirades sur l’humanisme et l’esprit des Lumières, on apprit que « l’école de la République est l’école de la République » ou encore « que la France ayant inoculé le virus de la déconstruction, c’est à elle que reviendrait de découvrir le vaccin », raison pour laquelle « le monde entier » regarderait la France et ce colloque – ce dont on peut légitimement douter à la lecture des revues scientifiques étrangères.

Mais l’intervention ministérielle fut presque anodine en comparaison de ce qui allait suivre. Car, deux jours durant, on put entendre, à mille lieues des conventions universitaires, des propos extrêmement virulents à l’encontre de la « secte culturelle internationale d’extrême gauche », des « charlatans idéologiques », « des activistes prenant d’assaut les universités », des « nouveaux précieux », des « nouveaux pédants radicaux installés sur les terres de la déconstruction » ; des accusations contre Foucault, Bourdieu et Derrida ; contre le « marxisme », le « relativisme », le « néoféminisme » ou « l’écoféminisme ».

On apprit aussi que le « wokisme », la « cancel culture » et les « studies » – prononcés comme il se doit dans un franglais méprisant – cherchaient à « détruire la civilisation occidentale », qu’ils seraient un « appel à un ethnocide de grande ampleur », et même le « monstre conquérant d’un nouvel esprit totalitaire ».

(...)

... il aurait fallu lire des historiens des sciences – pas particulièrement woke d’ailleurs –, Charles Webster, Simon Schaffer ou Sarah Irving, plutôt que Valeurs actuelles.

Ce colloque pourrait prêter à sourire : les intervenants étaient pour la plupart des essayistes ou des retraités et non des chercheurs en activité. Mais après avoir entendu de telles vociférations, on comprend que la présence à ce colloque du ministre Jean-Michel Blanquer et du président du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, Thierry Coulhon, soit sincèrement inquiétante pour les chercheurs qui prennent au sérieux leur métier.

Jean-Baptiste Fressoz(Historien, chercheur au CNRS)

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Etudiants : génération sacrifiée ?

16 Janvier 2022 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Université

Solidarité : à Tours, 130 étudiants précaires aidés par les Restos du Coeur

Pauvreté, perte d’emploi, santé mentale fragile, isolement : les étudiants français sont en souffrance. Des files d’attentes pour les distributions alimentaires à l’explosion des troubles anxieux et dépressifs, la pandémie a révélé la précarité extrême de cette partie de la jeunesse.

« On ne pourra pas rester durablement dans un système qui n’a quasiment aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants… » a déclaré le président de la République ce jeudi 13 janvier, devant les présidents d’université. 

Ainsi, la question de l’enseignement supérieur fait son entrée dans la campagne… Et si la question du modèle est ici posée par le presque-candidat Emmanuel Macron, que dire du prix payé par les élèves des universités durant cette pandémie de Covid ?

C’est peu dire que la note est amère : Les étudiants français sont en souffrance. Pauvreté, perte d’emploi, santé mentale fragile, isolement… Des files d’attentes pour les distributions alimentaires à l’explosion des troubles anxieux et dépressifs, de l’augmentation des pensées suicidaires au passage à l’acte, la pandémie a révélé la précarité extrême d’une partie de la jeunesse.  

A l’orée de cette troisième année sous Covid, comment analyser la situation d’extrême dénuement d’une partie des étudiants français ? Et en quoi cette réalité estudiantine illustre-t-elle aussi les bouleversements que traversent les universités et le corps académique, à l’heure où l’organisation, en ce moment même, des partiels sanctionnant le premier semestre de l’année scolaire est perturbée par la diffusion du variant Omicron ?

A lire : 

Troubles anxieux, dépressions… Les étudiants particulièrement affectés par la crise sanitaire, enquête du Monde

Les études de l'Observatoire de la vie étudiante (OVE) sur la précarité des étudiants depuis le début de la crise sanitaire. 

OVE Infos n°43 : être étudiant en 2020, entre incertitudes et fragilités

OVE Infos n°45 ; une année seuls ensemble. Enquête sur les effets de la crise sanitaire sur l'année universitaire 2020-2021

«On voyait des potes aller à la Banque alimentaire» : entre étudiants la solidarités’organise, article du Parisien sur l'association Co'p1

Pour aller plus loin : 

Le site de l'association d'entraide étudiante Co'p1

Le site du média La Zep qui a publié des récits d'étudiants sur leur réalité quotidienne

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Emmanuel Macron veut remettre en cause la quasi-gratuité des études universitaires

15 Janvier 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Université

Devant les présidents d’universités, le Président a esquissé les grandes lignes de ce que serait un deuxième quinquennat pour l’enseignement supérieur et la recherche : l’émergence d’établissements à l’américaine, et donc payants.

Vers toujours plus de libéralisme dans les universités. S’il est réélu, Emmanuel Macron s’attaquera à la sacro-sainte quasi-gratuité des études supérieures en France. C’est ce qu’il a annoncé lors de son discours de clôture du 50e anniversaire du congrès de la Conférence des présidents d’universités, jeudi soir.

«On ne pourra pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants», a lancé le chef de l’Etat. Avant de décrire, dans un enchaînement logique qui nous échappe, un monde de l’université «où un tiers des étudiants sont boursiers et où, pourtant, nous avons tant de précarité étudiante et une difficulté à financer un modèle qui est beaucoup plus financé sur l’argent public que partout dans le monde pour répondre à la compétition internationale». Faire payer les étudiants pour lutter contre la précarité des étudiants, en somme.

La tendance était déjà là, même si les choses n’avaient peut-être jamais été dites aussi directement. Depuis cinq ans, c’est la réforme en profondeur du système universitaire français qui est en cours. Vers une «modernisation» libérale. La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a déjà réussi à autoriser les universités à faire payer des frais d’inscriptions aux étudiants étrangers, à commencer à détricoter le statut des enseignants-chercheurs et à institutionnaliser la sélection à l’entrée en licence et en master. Si Emmanuel Macron est réélu, son prochain quinquennat sera à l’avenant, si l’on en croit le discours du candidat-président.

Avant cette sortie, Emmanuel Macron s’était d’abord lancé dans un satisfecit étonnant sur la gestion de la crise sanitaire dans les universités – on rappelle que le gouvernement a attendu de voir nombre d’étudiants aux soupes populaires pour agir. Mais le président de la République s’est félicité de toute son action dans le secteur depuis cinq ans. Cocasserie notable, l’une des preuves de cette réussite serait le «bond de géant» qu’aurait réalisé l’Université Paris-Saclay, «qui s’est directement hissée à la treizième place cette année» dans le classement de Shanghai des universités. Un «bond de géant» d’une place, puisque cette université était classée quatorzième l’an passé.

Fort de ce bilan, Emmanuel Macron veut «redoubler d’efforts pour qu’à l’horizon de dix ans, notre université soit plus forte, qu’elle attire à elle les meilleurs étudiants et talents internationaux». Pour ce faire, le candidat s’est engagé à débloquer plus de moyens, sans détailler combien, mais il a surtout affirmé que les efforts financiers «ne se suffis[ai]ent pas à eux-mêmes».

Autre chantier : l’accès à l’emploi. «L’université doit d’abord préparer nos jeunes à exercer leur futur métier. […] En somme, elle doit devenir plus efficacement professionnalisante», a-t-il affirmé. Une volonté qui devrait déboucher vers l’ouverture de places en filières courtes, alors même que ce sont les diplômes les plus élevés qui protègent le plus du chômage. Globalement, c’est bien la professionnalisation, le lien avec le monde de l’entreprise et l’innovation qui sont mis en avant. Une vision «utilitariste» de l’université dénoncent certains. Le président, qui appelait les scientifiques internationaux à venir en France pour «make our planet great again», semble bien loin.

Big bang institutionnel

C’est le serpent de mer depuis quinze ans, et la «loi relative aux libertés et responsabilités des universités» portée par Valérie Pécresse en 2007 : Emmanuel Macron a appelé à, encore, revoir la gouvernance des universités. «Oui, nous devons aller vers plus d’autonomie en termes d’organisation, de financement, de ressources humaines», a-t-il lancé. L’objectif est évidemment de viser «plus d’excellence pour les universités». Des réformes en cascade qui ont toutes contribué à diminuer la démocratie et la collégialité dans la gouvernance des établissements et le suivi des carrières.

Mais le candidat Macron n’a rien dit de la précarité, l’autre face de toute politique d’excellence. Pourtant, lors des débats sur la «loi de programmation de la recherche» votée en 2020, l’essentiel du mouvement de contestation avait été porté par les personnels des universités qui travaillent sous statut précaire. Emmanuel Macron est resté sourd à leurs demandes. Il s’agit là d’une réelle continuité avec la politique menée depuis cinq ans par Frédérique Vidal : des réformes menées à marche forcée, sans concertations ni prise en compte des expressions collectives émanant des instances de la communauté universitaire.

Olivier Monod

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A lire... "De la défense des savoirs critiques - Quand le pouvoir s'en prend à l'autonomie de la recherche"

11 Janvier 2022 , Rédigé par Babelio Publié dans #Université

De la défense des savoirs critiques par Gautier

L’autonomie de la recherche et celle des universités sont aujourd’hui remises en cause par le pouvoir politique, soutenu par certains intellectuels. Les récentes polémiques autour des « déviations identitaires » et du supposé caractère idéologique des sciences sociales en sont des manifestations visibles.

Cet essai interroge les notions d’engagement et de distanciation critiques en les situant dans l’histoire du temps présent, puis en envisageant trois moments où s’est posée la question de l’autonomie de l’université et des savoirs : l’affaire Dreyfus, Mai-Juin 1968, le mouvement de contestation de 2019-2020 contre la loi de programmation de la recherche.

Cette mise en perspective conduit à appréhender plus généralement le rapport entre science et valeurs : en contestant les lectures dogmatiques des énoncés classiques d’Émile Durkheim et de Max Weber, ce livre invite à repenser l’idée de neutralité et à fonder autrement l’éthique de la discussion critique.

Alors que de nouvelles approches académiques, soulignant l’imbrication des dominations, suscitent inquiétudes et rejet, les auteurs montrent qu’elles permettent de penser un universalisme pluriel pour la société d’aujourd’hui et de demain.

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"Le « wokisme » sur le banc des accusés lors d’un colloque à la Sorbonne" - (#colloquedelahonte)

9 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Université

Actes du colloque "Honte à l'adolescence" - Santé Mentale

EXTRAITS

Après une introduction du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, un parterre d’universitaires a dénoncé durant deux jours « les dégâts de l’idéologie » de la déconstruction et de la « cancel culture », selon eux nouvel « ordre moral » à l’université.

« Reconstruire les sciences et la culture » : c’est le chantier que s’est attribué un parterre d’une cinquantaine d’universitaires, essayistes et éditorialistes lors d’un colloque à la Sorbonne, les 7 et 8 janvier, sous la houlette de l’Observatoire du décolonialisme – qui fêtait pour l’occasion son premier anniversaire – et du Collège de philosophie.

Adoubé par le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui en a fait l’introduction, l’événement a réuni jusqu’à 600 personnes, dont les deux tiers ont assisté à distance aux débats. Son objet : passer au crible, avec un prisme hostile, la « pensée décoloniale », la « théorie du genre » et la « cancel culture » (culture de l’effacement), des concepts en partie importés d’Amérique du Nord et plus largement désignés par les intervenants sous le vocable de « wokisme » (l’éveil à toute forme de discrimination), une pensée devenue épouvantail à droite, en même temps que l’« islamo-gauchisme ».

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« Déconstruire la déconstruction »

Jean-Michel Blanquer a revendiqué, en introduction, d’adopter une posture « offensive sur le plan intellectuel » contre le wokisme, au moment où « il y a une prise de conscience que nous devons déconstruire la déconstruction et arriver à de nouvelles approches ».

Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, a posé « la déconstruction » comme « un vaste mouvement philosophique » qui a connu trois âges : la critique kantienne de la métaphysique ; la critique des idées humaines, portée en particulier par Nietzsche ; enfin « la pensée 68 », où la déconstruction devient une technique qui ne vise qu’elle-même, selon M. Tavoillot. « On en arrive à la déconstruction intersectionnelle », fondée sur l’idée que tout est domination, que la colonisation occidentale en représente « l’apothéose » (domination Nord/Sud, raison/émotion, homme/femme, technique/nature…) et que la décolonisation camoufle une exploitation toujours en cours, exercée par « le mâle blanc ».

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Le wokisme signerait le retour de l’idée qu’il n’existe pas de science objective, sur le modèle de la dénonciation de « la science bourgeoise » par l’ingénieur soviétique Trofim Lyssenko. « Il faut mettre en avant une physique ethnique contre l’épistémicide que livrerait l’Occident sur les autres cultures », avance l’écrivain Pierre Jourde. Il cite un groupe de recherche canadien qui travaille à « décoloniser la lumière, c’est-à-dire repérer dans la physique le colonialisme ».

Au Canada, cette idéologie « structure » l’administration universitaire, affirme Mathieu Bock-Côté, éditorialiste sur la chaîne CNews« Je suis né blanc donc je suis raciste et je dois me rééduquer mais voudrais-je rompre avec le racisme que je n’y arriverais pas », résume-t-il, déplorant que, selon lui, les subventions « dépendent du fait qu’on se soumette à cette idéologie dans la définition des objets de recherche ».

En Europe, « l’islamisme transnational » des Frères musulmans fait de l’entrisme dans les universités « depuis trente ans », générant « un noyautage des départements en sciences sociales », soutient l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler. Elle cite des « pressions sur les enseignants au début et à la fin des cours, des [personnes] qui gênent la recherche de terrain ou encore des influenceurs qui agissent comme une machine à orienter la recherche », particulièrement au niveau des financements européens.

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Sur les réseaux sociaux, mais aussi dans des échanges en direct sur la plate-forme du colloque en ligne, certaines interventions ont suscité l’étonnement du public alors que la teneur des échanges – sous couvert de respect des valeurs républicaines – semblait relever du militantisme, pourtant dénoncé quand il provient de la nébuleuse « wokiste ». « C’est une simple litanie depuis 9 heures du matin, écrit l’historien Olivier Compagnon sur Twitter. Il faut juste éviter que ces gens-là ne gagnent définitivement la bataille médiatique. » Dans un article, le collectif universitaire Academia s’interroge tout haut : « S’il ne s’agit pas d’un colloque universitaire, de quoi s’agit-il donc ? D’un meeting dont la fonction est de peser sur une campagne présidentielle déjà nauséabonde. » Une accusation raillée par plusieurs participants, contents d’avoir occupé la scène durant deux jours.

Soazig Le Nevé

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Sorbonne: ministre et intellectuels déconstruisent le «woke» lors d’un premier jour de colloque univoque

8 Janvier 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Université

Sorbonne – Amphithéâtre Richelieu – La Direction des Affaires Culturelles

Racialisme, nouveau féminisme, «cancel culture»… La première journée du colloque sur la question de la déconstruction, auquel participait Jean-Michel Blanquer, s’est déroulée dans une salle acquise aux orateurs et sans contradiction. *

«Un événement intellectuel.» Installé en Sorbonne, sous les plafonds dorés de l’amphithéâtre Liard où apparaissent les noms de Descartes et Pascal mais aussi le monogramme de la République française, c’est ainsi que Jean-Michel Blanquer a introduit ce vendredi matin les deux jours de colloque «Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture». Ces rencontres, qui ont suscité beaucoup de débats ces derniers jours, ont été présentées par leurs organisateurs – le Collège de philosophie, l’Observatoire du décolonialisme, le Comité laïcité république – comme un rendez-vous scientifique nécessaire pour clarifier l’affrontement entre eux (les universalistes) et les autres (les intersectionnels). A en croire Emmanuelle Hénin, professeure de littérature et coorganisatrice, le moment est marqué par l’«urgence de restaurer un espace de dialogue et de controverse scientifique».

Comme sur les murs de l’amphi, la science et la politique se rejoignent vite, dès l’ouverture des discussions. Son discours à peine entamé, Jean-Michel Blanquer revient à l’une de ses idées chères : en matière d’écologie, de féminisme, de lutte contre les discriminations, «il y a une vision “woke” de l’écologie et une vision républicaine. Lorsque nous lisons Elisabeth Badinter, nous ne lisons pas d’autres auteurs de moindre qualité.» Le ministre de l’Education nationale déclare même faire front commun avec les chercheurs réunis : «C’est sur un grand vide que les théories dont nous ne voulons pas ont pu avancer.» Pour le combler, il appelle à défendre l’universalisme, la raison et l’humanisme. «Face à tant de relativisme qui consiste à dire que tout se vaut, le bien, le vrai, le beau doivent en permanence être repensés.»

Le relativisme ? Voilà l’ennemi ! Au cours de la journée, celui-ci prend plus d’un nom : «pensée “woke”»«enfermement “woke”»«religion qui distingue les élus des damnés». Sans oublier le racialisme, l’antiracisme, le nouveau féminisme ou l’intersectionnalité. Pour embrasser les mille visages de ces menaces académiques, les intervenants préfèrent souvent le mot «déconstruction» – «pédanterie à la portée de tous», affirme l’historien des idées Pierre-André Taguieff – dont il s’agit d’abord de faire la généalogie.

Etude des apories du déconstructionnisme

Le philosophe et coorganisateur Pierre-Henri Tavoillot fait naître la déconstruction avec la philosophie moderne. Elle se révèle vraiment problématique avec «la pensée 68, où la déconstruction devient un processus sans fin». Comprendre : où tout est toujours à déconstruire, sans débouché… constructif. Pour lui, le fonctionnement actuel de la déconstruction suit cinq étapes : tout est domination (1), l’Occident représente l’apothéose de cette domination (2). La décolonisation n’a en fait pas eu lieu (3) : il faut donc se réveiller («woke»), sortir de l’illusion que tout va mieux (4). Resterait à passer de la théorie à la pratique : une fois éveillé, il faut annuler («cancel culture», 5). Parmi les intervenants, l’hypothèse est volontiers acceptée.

La matinée poursuit l’étude des apories du déconstructionnisme. Le professeur de sciences politiques Pascal Perrineau déplore une conception où «le lieu politique serait un lieu de projection de dominations en tous genres. A la figure du prolétaire ont succédé d’autres figures de victimes : femmes, immigrés, racisés, minorités homosexuelles», oubliant les vertus de la démocratie représentative (développées un peu plus tard par le philosophe Pierre Manent). «Dans le combat politique et culturel, le “wokisme” donne un avantage à l’accumulation du capital victimaire par les mouvements intellectuels et politiques.» La référence au vocabulaire marxiste n’est pas anodine : les chercheurs présents insistent sur les liens avec le communisme et ses échecs au cours du XXe siècle, comme la romancière et enseignante Véronique Taquin, ou le philosophe Pierre-André Taguieff : «Le “wokisme” est la dernière version en date de la grande illusion communiste», dit-il. Alors que la révolution prolétarienne se proposait de détruire la société capitaliste pour réaliser universellement l’égalité, le «wokisme» se fixerait désormais rien de moins que l’objectif de «détruire la civilisation occidentale en commençant par criminaliser son passé tout entier».

Après cette vue d’ensemble, les tables rondes suivantes passent en revue les «domaines d’application du “wokisme”» : la race, l’islam, le genre et la «cancel culture». L’occasion pour l’essayiste Pascal Bruckner d’affirmer que «le “wokisme” constitue un nouveau racisme» par sa propension à ramener les individus à leur couleur de peau : «Plus on assimile les gens à leur épiderme, plus on les enferme dans une idéologie qui n’est pas sans ressembler beaucoup à l’idéologie coloniale.» Lors de ce passage en revue alternent de façon pas toujours claire des exposés de chercheurs (Bernard Rougier, Thibault Tellier…), et des interventions plus proches du témoignage comme celle du politologue Vincent Tournier, professeur à Sciences-Po Grenoble, qui a vu son nom affiché sur les murs de l’école l’an passé, au moment d’une polémique liée à l’emploi du terme «islamophobie» dans l’intitulé d’un colloque.

Absence de moments de questions

Evidemment, une parole manque aux échanges : celle des «wokistes déconstructeurs» dont les approches sont critiquées à longueur d’interventions. Dans la salle, on reconnaît quelques visages de chercheurs qui pourraient s’en réclamer : l’absence de moments de questions ne leur permettra pas de tenter la controverse, dans une salle bien remplie et de toute façon visiblement acquise aux orateurs. «Cancel culture» appliquée aux “woke” ? Presque. Très en verve, le sociologue et chroniqueur à CNews Mathieu Bock-Côté entre dans la tête d’un «woke» : «un voyage en folie» pour expliquer «comment, pour les woke, l’universalisme est le vrai racisme». Il y explique que pour eux, la suprématie blanche serait dissimulée derrière la référence à l’universalisme, qu’il faudrait donc combattre pour faire ressortir les mécanismes de domination. Conclusion : «Pour nous [les blancs], exister, c’est expier ad vitam aeternam.» Rires et applaudissements fournis.

Aux abords de la salle, la présence d’une caméra de télévision suscite un moment de confrontation entre des étudiants (de divers collectifs, dont l’Unef et Solidaires) qui ont déployé une banderole «Combattons la banalisation de l’islamophobie», et d’autres qui portent des sweats du syndicat de droite UNI. C’est là qu’a lieu la controverse, et pas dans l’amphi Liard, où la déconstruction du déconstructionnisme s’opère en un long sermon… au pied un immense tableau de Richelieu, lui aussi présent sous les lambris dorés.

Thibaut Sardier

Pour la contradiction, voir le fil Twitter ci-dessous

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