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Vivement l'Ecole!

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«Reprenons nos universités, expulsons les gauchistes» ou la renaissance du GUD

14 Décembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Universite, #Politique

Drapeau du GUD lors des manifestations opposées au mariage homosexuel en mai 2013 I THOMAS SAMSON / AFP

Néofascisme

A Paris, le retour du GUD électrise l’extrême droite violente

Marque historique de l’activisme néofasciste, le mouvement, en sommeil depuis 2017, a été relancé en novembre. De premiers tracts appellent à la violence contre la «vérole gauchiste».

En sommeil depuis 2017, le GUD, tristement célèbre pour sa violence et son néofascisme décomplexé, est de retour. C’est à ce stade via une unique section locale, à Paris, lancée début novembre mais, selon nos informations, ce renouveau fait grand bruit chez les militants d’extrême droite – activistes fascisants ou du parti zemmouriste Reconquête – qui fantasment toujours les faits d’armes du groupe. Et si on attendait plutôt les gudards collectionner les bagarres, pour le moment ils dessinent des tags belliqueux dans le Quartier latin et… tractent. Ces feuillets, dont Libé s’est procuré un exemplaire, promettent toutefois bien un retour violent.

«Reprenons nos universités, expulsons les gauchistes», annonce le recto du tract frappé du nouveau logo du groupuscule qui reprend l’iconique rat noir des origines. Selon l’historien spécialiste du sujet Nicolas Lebourg, le slogan est le même que celui du premier prospectus distribué par Unité radicale, groupuscule dissous après la tentative d’assassinat de Jacques Chirac par Maxime Brunerie en 2002. Le ton est donné. Le verso, arborant la croix celtique des néofascistes français, n’est pas en reste. L’ennemi désigné, cette «vérole gauchiste», ces «excités marxistes» et autres «crétins abreuvés de théories wokistes, islamistes, LGBT, immigrationnistes et féministes», dessine en creux les obsessions de ces nationalistes. Outre les syndicats Unef et SUD, les «enseignants collabos» en prennent aussi pour leur grade. Le GUD en appelle à faire front «par tous les moyens» – «même légaux», aurait ajouté Maurras.

Le groupe a aussi lancé un Cercle Oswald Spengler, auteur phare de la Révolution conservatrice allemande. Ce petit club propose de la littérature typiquement gudarde et glorifie les milices racistes armées. Une réactivation de plus : au début des années 70, alors dirigé par Philippe Péninque, le GUD d’Assas avait fondé cette structure «afin de renforcer le niveau de formation politique» de ses troupes, rappelle le livre les Rats maudits, qui narre la légende du GUD par les gudards sous la direction notamment de Frédéric Chatillon, vieil ami de Marine Le Pen et prestataire du Rassemblement national. Signe des temps, ce «cercle» a désormais un compte sur Instagram et sa dernière photo de propagande montre des militants pratiquant des sports de combat…

Gros bras néonazis

Ce programme séduit de larges pans des activistes d’extrême droite radicale. Les nouveaux gudards se sont affichés faisant le show, fumigènes en main, dans le dernier rassemblement anti-GPA de la Marche pour la vie, fin novembre. Alors que les effectifs du groupe restent flous à ce stade, leurs comptes sur les réseaux sociaux dessinent les contours de leur auditoire. Anciens membres de Génération identitaire, jeunes de l’Action française, sympathisantes des «féministes identitaires» de Némésis, militants de Reconquête ou de Génération Z – le mouvement de jeunesse zemmourien –, pullulent dans les «likes» sous les publications des nouveaux rats noirs. Les doubles, voire triples, appartenances n’étant pas rares. Sans oublier les héritiers du Bastion social dissous en 2019 pour sa violence.

Et, bien sûr, les Zouaves Paris, déjà ersatz du GUD, interdits en janvier. Selon nos informations, ses membres semblent tenir bonne place dans ce nouveau groupe. A l’image de Marc de Cacqueray-Valménier, gosse de la vieille aristocratie devenu cogneur mi-hooligan mi-néonazi. A coups de poing, le jeune homme de 24 ans s’est hissé au rang de leader des Zouaves. Il était en première ligne quand le groupe jouait les émeutiers dans les manifestations de gilets jaunes entre 2018 et 2019. C’est lui qui envoyait un SMS félicitant les troupes après l’attaque, en plein jour, du bar antifasciste parisien le Saint-Sauveur en 2020. La même année, il s’affichait kalashnikov en main et badge «totenkopf» nazi sur le torse au Haut-Karabakh. C’est lui enfin qui est identifié par Mediapart dans les cogneurs qui passent à tabac des militants de SOS Racisme au meeting de Villepinte de Zemmour, en décembre 2021. Lui encore qui est reconnu par Libé à la tête d’un cortège d’extrême droite dans une manif anti-pass sanitaire en janvier 2022. Cette dernière violation d’un contrôle judiciaire qui s’est resserré au fil de ses méfaits lui a valu un passage en détention provisoire, dont il est sorti avant l’été.

Pas vacciné par ce séjour derrière les barreaux, Cacqueray-Valménier posait récemment devant un graffiti du GUD Paris réalisé «avec [ses] camarades de la Cagoule», un collectif de graffeurs reprenant le nom du groupe terroriste d’extrême droite actif dans les années 30. Si le visage de Marc de Cacqueray-Valménier est dissimulé, Libé a pu l’identifier grâce aux tatouages caractéristiques dont ses jambes sont bardées, dont un symbole nazi. Il n’a pas répondu à nos sollicitations.

«Jihad chrétien»

Son CV colle avec l’ADN du GUD. Au départ fondamentalement anti-communiste avant de prendre un virage néofasciste, le groupe présentait des listes aux élections étudiantes, mais l’essentiel de son activisme consistait dans l’action violente. Son antisémitisme a pu le mener à défendre la cause palestinienne au nom de l’antisionisme. A partir des années 90, rappelle Nicolas Lebourg, le rat noir adopte le keffieh des fedayin et prend notamment pour slogan «A Paris comme à Gaza, intifada». Le nouveau GUD Paris semble à son tour adhérer au mythe d’une France «occupée» du fait du grand remplacement, théorie raciste et complotiste voulant que le peuple français «de souche» soit au bord de la submersion démographique.

Hasard ou coïncidence, le GUD Paris apparaît également lié à un compte Instagram nommé White sharia. Ces fondus de la race, fondamentalistes chrétiens et réactionnaires sont décriés jusque dans les rangs de l’extrême droite pour leur vision rétrograde de la place de la femme dans la société notamment. Ils appellent au «jihad chrétien», glorifient la famille traditionnelle et les armes. Leur nouveau signe de reconnaissance : lever l’index comme peuvent le faire les djihadistes. Sur plusieurs photos de propagande, des militants du GUD Paris font le même geste.

Maxime Macé et Pierre Plottu

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Georges Duby, historien : "Nous devons nous adresser à un public plus étendu que celui de nos amphithéâtres"

5 Décembre 2022 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Histoire, #Universite

Radioscopie - Georges Duby [3] (1981) - YouTube

En mai 1978, l’historien et médiéviste Georges Duby était l’invité de l’émission "Les discours de l'Histoire" sur France Culture, sur le thème "Aujourd'hui l'historien".

Avec Georges Duby

C’est par la lecture des premières lignes du "Temps des cathédrales", célèbre essai de l’historien Georges Duby publié chez Gallimard en 1976, que s’ouvre cette émission : "Très peu d'hommes. Des solitudes qui vers l'ouest, vers le nord, vers l'est s'étendent, deviennent immenses et finissent par tout recouvrir. Des friches, des marécages, des fleuves vagabonds et les landes, les taillis, les pacages, toutes les formes dégradées de la forêt que laissent derrière eux les feux de broussaille et les ensemencements furtifs des brûleurs de bois". Le comédien Jean Topart, de sa voix grave et inspirée, invite ainsi les auditeurs à entrer dans les profondeurs du Moyen Âge, à travers ces quelques lignes oniriques et visuelles signées par le grand médiéviste français (1919-1996).

"Le discours historique est une création dans laquelle l’art d’écrire et la sensibilité jouent un rôle considérable."

« Quelle que soit l’efficacité des méthodes, précise d’emblée l’historien au cours de cet entretien, le discours historique est une création dans laquelle l’art d’écrire et la sensibilité jouent un rôle considérable". Interrogé sur son métier d’historien professionnel et sa manière d’écrire l’histoire, Georges Duby rappelle sa filiation avec l’École des Annales fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre à la fin des années 1920, et le courant historiographique de "la Nouvelle Histoire" ouvrant la discipline historique à l’ensemble des sciences humaines.

L’historien aux aguets du monde

"L’historien doit être aux aguets de tout ce qui se passe autour de lui, précise Georges Duby.  Il me semble avoir mieux compris la société médiévale après avoir lu ce que des ethnologues ou des ethnographes ont rapporté des sociétés extra-européennes".

Sensible à l'engouement toujours plus grand du public pour l'histoire, Georges Duby souhaitait rendre accessible les travaux des historiens au plus grand nombre, notamment grâce aux institutions médiatiques. "Nous devons nous adresser à un public plus étendu que le public de nos amphithéâtres" considère l’historien et académicien dont l’œuvre a été publiée dans la prestigieuse collection de la Pléiade.

Production : Raymond Bellour et Philippe Venault

Réalisation : Jean-Jacques Vierne

1ère diffusion : 15/08/1978

Edition web : Sylvain Alzial, Documentation Radio France

Archive INA-Radio France

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Enseignement supérieur et recherche : les efforts budgétaires du gouvernement « absorbés » par l’inflation

1 Décembre 2022 , Rédigé par Public Sénat Publié dans #Université, #Education

Lors de l’examen des crédits du budget 2023 consacrés à l’Enseignement supérieur et à la recherche, les sénateurs ont salué la tenue des engagements budgétaires pris par l’exécutif dans la Loi de programmation de la Recherche (LPR). Toutefois, ces hausses budgétaires vont être « absorbées » par l’inflation en 2023, et le Sénat a donc enjoint Sylvie Retailleau de revoir la trajectoire budgétaire l’année prochaine.

LPM, LOPMI, LPR… Les acronymes se suivent, mais les augmentations budgétaires ne se ressemblent pas. Si les sénateurs avaient salué des engagements budgétaires pérennes pour la défense avec la loi de programmation militaire (LPM) et pour la sécurité avec la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur (LOPMI), c’est un peu plus compliqué pour le budget de la Recherche. Certes, formellement, le gouvernement a tenu ses engagements tel que codifiés par la loi de programmation de la Recherche (LPR). Mais en juillet déjà, un rapport sénatorial alertait sur les dangers que faisait peser l’inflation sur la montée en charge budgétaire prévue par le gouvernement. Quatre mois plus tard, force est de constater qu’avec 30,8 milliards d’euros dans ce budget 2023, soit une hausse de 5 % par rapport à 2022, la trajectoire « établie en 2020 sans tenir compte de l’inflation », « aura surtout protégé la mission d’une érosion de ses moyens liée à l’inflation », rappelle le rapporteur du budget Jean-François Rapin (LR).

« La loi de programmation de la Recherche ne doit pas être détournée pour compenser les surcoûts de l’inflation »

Les sénatrices et sénateurs présents ont tous alerté sur des efforts budgétaires « absorbés » par l’inflation, voire un objectif de la LPR « détourné pour compenser les surcoûts de l’inflation », pour Jean-Pierre Moga, sénateur centriste rapporteur pour avis de la commission des Affaires économiques. Il rappelle que la loi de programmation de la recherche avait pour objectif de « permettre de soutenir nos activités de recherche et porter notre effort national de recherche à 3 % du PIB alors que nous sommes à 2 % depuis des années. » Yan Chantrel, orateur du groupe socialiste sur ce sujet, déplore une « trajectoire de la LPR en apparence respectée », mais des moyens « en baisse dans les faits, dès qu’on intègre l’inflation. »

Sur la revalorisation des doctorants, Laure Darcos salue tout de même les efforts de la ministre Sylvie Retailleau, d’être allée « plus loin que la PLR quand la situation le nécessitait », en étendant notamment les revalorisations aux contrats en cours. « Il serait faux de dire que vous n’agissez pas », estime quant à lui son collègue du groupe LR Jacques Grosperrin. Sylvie Retailleau a ainsi estimé porter un « budget conséquent », et des efforts budgétaires d’autant plus « notables » qu’ils s’inscrivent « dans un contexte économique compliqué. »

La gauche dénonce une « réponse pas à la hauteur » sur la précarité étudiante

La ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche a défendu les 400 millions d’augmentation du budget au titre de la LPR, qui se concentrent notamment sur les mesures « de ressources humaines » d’amélioration des rémunérations et des carrières. Avec 160 millions d’euros supplémentaires, le budget de l’Agence nationale de la Recherche (ANR) atteint plus d’1,2 milliard pour financer des appels à projet. De 16 à 17 % de projets soumis effectivement financés en 2020, au lancement du dispositif, les efforts budgétaires consentis permettront de faire passer ce « taux de réussite » à 23,7 % en 2023, s’est par exemple félicité Jean-François Rapin. À gauche, Monique de Marco s’est opposée à cette « philosophie » de l’Agence nationale de la Recherche, dont l’augmentation des moyens « sera une bonne nouvelle pour les prochains lauréats des appels à projet », mais dont la généralisation ne serait « ni gage d’excellence, ni d’efficacité », et attiserait « la concurrence et les inégalités entre laboratoires. »

Enfin, Sylvie Retailleau a défendu un budget qui « traduit les mesures majeures annoncées avant l’été » pour lutter contre la précarité étudiante, avec 85 millions consacrés à l’augmentation des bourses sur critères sociaux, et 50 millions destinés à compenser le coût pour les Crous des repas à 1 euro pour les boursiers. Des efforts insuffisants pour la gauche, qui a dénoncé par la voix du sénateur communiste Pierre Ouzoulias une « contrainte budgétaire qui méconnaît la situation dramatique des étudiants, avec 40 % des étudiants vivants seuls qui sont en situation de pauvreté. » Le sénateur socialiste Yan Chantrel a aussi dénoncé une « réponse pas à la hauteur » et « une rustine temporaire » du gouvernement, avec une hausse des bourses « insuffisante » par rapport, par exemple, à un coût de la rentrée scolaire qui a augmenté de 7 %, et une inflation sur les produits alimentaires bien plus importante que l’inflation globale de 6 % constatée sur l’année 2022.

Le Sénat appelle la ministre à se saisir de la « clause de revoyure » de la LPR en 2023

L’inflation sur les denrées alimentaires fait d’ailleurs craindre largement au-delà de la gauche, puisque même la majorité sénatoriale a alerté le gouvernement sur les risques que faisait courir l’inflation sur la situation financière du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous) et les Crous. « La hausse du coût des denrées alimentaires pourrait engendrer un effet ciseaux, avec le nombre de repas à servir qui augmente et un renchérissement des matières premières », explique Vanina Paoli-Gagin, rapporteure Les Indépendants du budget de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, en évoquant une « possible » hausse supplémentaire de 50 millions d’euros pour le Cnous au titre des repas à 1 euro.

Et le pire reste à venir, pour un parc universitaire français composé d’un tiers de passoires thermiques. L’explosion des prix de l’énergie a généré un surcoût de 100 millions d’euros pour les établissements du supérieur en 2022, et la facture devrait quintupler en 2023, avec encore 400 millions d’euros supplémentaires dus à la crise énergétique. Un fonds de compensation de 275 millions a été mis en place par le projet de loi de finances rectificatif, adopté définitivement il y a quelques jours, dont 125 millions seraient dégagés par la baisse du nombre d’étudiants boursiers, d’après Vanina Paoli-Gagin. Le reste devra être financé par le « dégel » des crédits de réserve et des fonds de roulement des universités, alors même que l’évolution des prix de l’énergie sur l’année 2023 reste par nature incertaine.

« Avec la mise en place de la LPR, depuis 2 ans j’ai pris l’habitude de dire que je n’auditionne que des gens heureux. Cette année je les trouve heureux, mais soucieux », résume ainsi Jean-Pierre Moga. Pour répondre aux inquiétudes que fait peser l’inflation sur la trajectoire financière définie par la LPR, celle-ci prévoit une « clause de revoyure » en 2023, qui permettrait de la redéfinir en prenant en compte l’évolution des prix et la crise énergétique. Les sénateurs ont ainsi enjoint l’ancienne présidente de l’université Paris-Saclay, Sylvie Retailleau, à en profiter pour saisir le kairos.

 

Louis Mollier-Sabet
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Discrimination et racisme à l’université : un constat alarmant

29 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Universite, #Racisme

Discrimination et racisme à l’université : un constat alarmant
Discrimination et racisme à l’université : un constat alarmant
Géraldine Bozec, Université Côte d’Azur; Cécile Rodrigues, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Christelle Hamel, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et KARIMI Hanane, Université de Strasbourg

Fin 2018, partant du constat d’une faible production de connaissances sur les discriminations dans l’enseignement supérieur et de la recherche, une équipe de chercheuses et chercheurs en sciences sociales a initié une vaste enquête de victimation sur ce sujet, intitulée ACADISCRI, dont nous livrons ici les premiers résultats statistiques.

Le projet vise à mesurer les expériences de traitements inégalitaires dans les établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche, et analyser les variations, au sein des établissements et entre eux, selon les disciplines, niveaux d’inscription, services ou encore grades, au regard des principaux critères de discrimination : sexe, ethnicité, catégorie sociale, handicap, orientation sexuelle, affiliation syndicale ou politique…

Le questionnaire de l’enquête enregistre toute une gamme de traitements inégalitaires vécus, allant des micro-agressions (gestes ou remarques dévalorisantes du quotidien, souvent renvoyés à de « l’humour » par leurs auteurs ou autrices, mais humiliants ou dégradants pour celles et ceux qui en sont les cibles) aux formes plus violentes que sont les injures, les menaces de violences physiques et violences physiques, en passant par le harcèlement moral, les situations discriminatoires identifiées comme telles par les personnes enquêtées, et encore le harcèlement et les agressions à caractère sexuel…

Le questionnaire permet également de recueillir des informations sur les effets de ces situations sur les « victimes », sur leurs conditions d’étude ou de travail, sur le contexte de déroulement des faits, sur leurs auteurs et leurs autrices, ainsi que les témoins, ou encore sur les réactions et recours éventuels. Après une enquête pilote menée au printemps 2020, puis l’adaptation en conséquence des outils et de la stratégie d’enquête, la collecte de données a jusque-là été conduite dans cinq autres établissements de configuration et de taille diverses.

Une singularité du projet ACADISCRI est de reposer sur un intéressement des établissements – lesquels ont des obligations, comme tout employeur et organisme de formation, en matière de non-discrimination, et une responsabilité sociale liée aux enjeux de lutte contre le harcèlement sexuel ou encore de « combat résolu contre le racisme et l’antisémitisme ». Les établissements qui s’engagent bénéficient d’un diagnostic à leur échelle, sur la base de données pondérées, représentatives de leur population. Les résultats présentés ci-dessous concernent l’une des premières universités impliquées.

Une expérience massive des discriminations

La collecte au sein de cette université a permis de récolter 1 733 questionnaires complets auprès des étudiantes et étudiants et 278 auprès du personnel, soit un taux de réponse de 6,2 % pour les premiers et de 10,1 % pour les seconds.

Au sein de cet établissement, les traitements inégalitaires déclarés s’avèrent massifs, pour les personnels plus encore que pour les étudiantes et étudiants. Plus d’une personne salariée sur deux (50,9 %) et plus d’un étudiant ou étudiante sur six (17,7 %) déclarent avoir vécu au moins une forme de traitement inégalitaire depuis son entrée dans l’enseignement supérieur.

On peut voir dans ces différences de proportion entre étudiantes ou étudiants et personnels plusieurs pistes explicatives : la première est liée à l’ancienneté dans l’établissement, puisque sur ce sujet le questionnaire invite à se remémorer l’ensemble de la carrière ou de la trajectoire d’études. Il est logique que la durée souvent plus longue de présence dans l’établissement (notamment entre salariés et étudiants) expose davantage au risque de traitements inégalitaires.

Néanmoins, les données de l’enquête montrent que la très grande majorité des faits déclarés a eu lieu récemment. Par exemple, les cas d’agression sexuelle et de menaces et/ou d’agressions physiques liées au sexisme ont eu lieu pour plus d’un tiers des cas durant l’année universitaire en cours, puis pour près de 6 cas sur 10 dans les cinq années précédentes.

Une autre piste d’explication peut être liée au degré de conscientisation acquis au fil de l’expérience, conduisant des personnes ayant une fréquentation plus longue de l’université à être plus attentives aux discriminations. Il n’en demeure pas moins que ces taux indiquent que le contexte du travail et d’étude à l’université est, pour beaucoup, loin d’être serein et policé.

Les différents motifs de discrimination

Comme le montrent les tableaux suivants, les faits déclarés sont en premier lieu les micro-agressions. Les faits plus graves sont heureusement moins fréquents. Ils n’en sont pas pour autant négligeables, telles les situations identifiées comme discriminatoires : 6,6 % des membres de la communauté étudiante et 22 % des personnels en déclarent. Les menaces de violences physiques ou violences physiques concernent 2,7 % des membres de la communauté étudiante et 7,8 % des personnels.

Champ : Étudiant·e·s de l’Université Pilote, 2019-2020. Données pondérées. Lecture : 10,5 % des étudiant·e·s inscrit·e·s dans l’Université Pilote en 2019-2020 ont déclaré avoir subi des micro-agressions depuis leur entrée dans l’ESR, et 3,4 % l’ont attribué à un motif sexiste. NB : Plusieurs motifs pouvant être déclarés pour un même fait, le total des motifs identifiés (addition des 7 colonnes) est supérieur au pourcentage de faits déclarés (1ère colonne). Fourni par l'auteur
Source : Enquête ACADISCRI-Université Pilote, 2020. Champ : Personnels de l’Université Pilote. Données pondérées Lecture : 38,3 % des personnels de l’établissement ont déclaré avoir subi des micro-agressions depuis leur entrée dans l’ESR, et 10,7 % l’ont attribué à un motif sexiste. Fourni par l'auteur

Concernant les situations pour lesquelles les personnes enquêtées ont déclaré un motif discriminatoire, les données laissent entrevoir que l’incidence du motif varie selon le type de fait. Par exemple, si les micro-agressions sont plus souvent liées au sexisme (3,4 % pour les membres de la communauté étudiante, 10,7 % pour les personnels), les injures sont plus souvent déclarées en raison des engagements syndicaux et politiques (1,1 % des membres de la communauté étudiante et 3,5 % des personnels), tandis que le harcèlement moral est plus souvent rattaché au classisme (1,5 % des membres de la communauté étudiante et 4,9 % des personnels).

Enfin, pour l’ensemble des types de faits relevés, les « victimes » n’identifient pas toujours de motif discriminatoire spécifique : c’est par exemple le cas pour près des trois quarts personnels déclarant des situations de micro-agressions. Cette difficulté peut être liée à une incertitude sur le motif réel, que la psychologie sociale qualifie d’ambiguïté attributionnelle. Mais cela témoigne sans doute aussi du fait que les discriminations prennent place dans un environnement d’étude ou de travail dégradé, où les agressions et les sentiments d’injustice sont relativement courants.

Le racisme vécu par les personnels

Une des innovations de l’enquête ACADISCRI est de traiter simultanément des différents critères de discrimination reconnus par la loi, là où la plupart des enquêtes réalisées par les établissements actuellement se concentrent généralement sur les seules violences sexistes et sexuelles. Elle permet notamment d’investiguer la prégnance et la diversité des formes d’expression du racisme au sein de l’espace académique. Dans le même sens, nous privilégions ici une focale sur le personnel, habituellement peu concerné par des enquêtes majoritairement centrées sur la vie étudiante.

Compte tenu de la faiblesse des effectifs sur un seul établissement, il n’est pas possible ici, d’affiner l’exposé du motif « racisme », pour distinguer par exemple les expériences d’antisémitisme ou d’islamophobie. Elles sont donc traitées ensemble, avec le racisme proprement dit. Afin d’identifier les profils les plus exposés plusieurs questions ont été posées aux personnes enquêtées sur leur pays de naissance et nationalité, sur ceux de leurs parents, sur leur affiliation religieuse, et enfin sur la façon de se percevoir et d’être catégorisé ou catégorisée par autrui dans des catégories racialisantes (« Blanc » ou « Blanche », « Arabe », « Noir » ou « Noire », etc.). Dans cet article nous rendons compte de deux variables synthétiques construites à partir de ces données :

  • le lien à la migration, construit en trois catégories : le groupe majoritaire qui rassemble les individus nés en France hexagonale de deux parents nés français en France hexagonale ; les descendants d’immigrés, nés en France d’un ou deux parents nés étrangers à l’étranger ; les immigrés nés étrangers à l’étranger ;

  • l’assignation par autrui à une catégorie racialisante présentée ici, compte tenu de la limite des effectifs, en deux catégories agrégées : « Blanc » ou « Blanche », « Arabe ou Noir » ou « Arabe ou Noir·e ».

Les données pour cet établissement suggèrent que l’exposition au racisme varie selon le statut : ce phénomène est déclaré presque deux fois plus par les personnels administratifs et techniques (BIATSS) que par les enseignants-chercheurs ou chercheuses (12,8 % contre 6,9 %). Il faut toutefois interpréter ces données avec prudence, car il y a une forte corrélation entre ces statuts et le lien à la migration, par exemple plus de sept personnes descendant d’immigrés ou originaires d’outre-mer sur dix ont un statut de BIATSS.

Mais surtout, les déclarations de traitements inégalitaires à caractère raciste varient très fortement selon le lien que les individus entretiennent à la migration et leur assignation à telle ou telle catégorie racialisante. Si 5,3 % des majoritaires déclarent avoir subi du racisme, ce taux triple parmi les personnes immigrées (14,5 %) et quintuple chez les descendantes et descendants d’immigrés et les originaires d’outre-mer, avec 27,8 %.

Source : Enquête ACADISCRI-Université Pilote, 2020. Champ : Personnels de l’université Pilote. Fourni par l'auteur

La déclaration d’au moins un traitement inégalitaire en raison d’un motif raciste apparaît également presque cinq fois plus souvent pour les individus catégorisés comme « Arabes ou Noirs » que pour ceux catégorisés comme « Blancs » (graphique ci-dessous). En outre, ces minoritaires sont plus nombreux à subir des traitements inégalitaires, avec ou sans motifs discriminatoires, en comparaison des personnes perçues comme « Blanches » (respectivement 60 et 52,4 %,).

Source : Enquête ACADISCRI-Université Pilote, 2020. Champ : Personnels de l’université de Pilote. NB : Les rares personnes ayant refusé d’indiquer comment elles étaient perçues par les autres ont été classées dans la catégorie « Blanc.he.s ». Fourni par l'auteur

Dans une enquête de ce type, les difficultés potentielles de remémoration des expériences, ainsi que de déclaration des traitements inégalitaires, laissent supposer que les données recueillies pourraient sous-estimer la victimation réelle. Quoiqu’il en soit, les premiers résultats de l’enquête ACADISCRI laissent déjà entrevoir à la fois l’ampleur considérable du phénomène et sa configuration complexe.

L’enquête suggère ainsi la nécessité de mettre en rapport l’expérience discriminatoire avec les relations de pouvoir qui structurent l’enseignement supérieur et la recherche. Elle suggère aussi l’importance d’une approche qui prend en compte simultanément et de façon articulée les différents rapports sociaux. L’exploitation à venir des résultats concernant la première série d’établissements enquêtés permettra d’en savoir plus. (À suivre… sur le site de l’enquête ACADISCRI).


ACADISCRI est un travail de recherche collectif et cet article a été rédigé par l’ensemble de l’équipe, aujourd’hui composée de Tana Bao, Géraldine Bozec, Marguerite Cognet, Fabrice Dhume, Camille Gillet, Christelle Hamel, Hanane Karimi, Cécile Rodrigues et Pierre-Olivier Weiss.The Conversation

Géraldine Bozec, Sociologue, enseignante-chercheuse, Université Côte d’Azur; Cécile Rodrigues, Ingénieure d'études, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Christelle Hamel, Sociologue, spécialiste de l'étude des discriminations et des violences contre les femmes, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et KARIMI Hanane, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Strasbourg

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Violences sexuelles dans la recherche : «Doctorante, on est le premier maillon de la chaîne alimentaire»

28 Novembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Universite, #Feminisme, #Droit des femmes

Comment les universités luttent contre le harcèlement sexuel - Le Figaro  Etudiant

Dans l’intimité d’un laboratoire ou lors d’un colloque international, les jeunes chercheuses sont les premières victimes de comportements abusifs à connotation sexiste ou sexuelle. Pour «Libération», plusieurs doctorantes ou ex-doctorantes témoignent. Les procédures disciplinaires demeurent incertaines, malgré une attention accrue du ministère de l’Enseignement supérieur.

Après huit mois de thèse, Julia (1) jette l’éponge. L’ambiance toxique de son laboratoire a raison de son doctorat. Elle mène à l’époque, en 2021, une recherche en physique nucléaire, une discipline identifiée comme masculine. Dans son équipe, les brimades sexistes, qui s’apparentent à du harcèlement sexuel aux yeux de la loi, sont monnaie courante. «Dans les couloirs, à la cafèt, lors de mes présentations, c’est toujours une petite remarque glissée, malveillante.» Du genre «t’es bien une femme pour faire des jolis PowerPoint». Quand ce n’est pas des allusions et des blagues plus douteuses. «On vous compare à un chien, on rit de vous parce que vous avez la bouche pleine. C’est du niveau collège, et tout le monde se marre.» La jeune femme raconte un lourd climat sexiste entretenu par son directeur de thèse en personne. Très vite, elle sollicite un référent du pôle «égalité et parité» de son département, qui lui propose une médiation avec ses «harceleurs». L’idée d’une confrontation directe la met en pleurs. Elle refuse.

Julia peine à alerter la direction de son université de l’Est de la France. «J’ai fait face à des murs», dit-elle. Entamer des démarches pour changer de tuteur, de laboratoire voire de département de recherche peut s’avérer très complexe : le contrat doctoral, principale forme de soutien, notamment financier, attribué aux étudiants souhaitant se lancer dans une thèse, est fléché en fonction de projets scientifiques validés en amont par des pairs et en concertation avec le directeur de thèse lui-même. Dans la plupart des cas, ce dernier est aussi à l’initiative de la composition du comité de suivi de thèse, bureau chargé de veiller au bon déroulement de la formation doctorale. Ecœurée, elle finit par s’isoler. «J’avais peur de sortir de mon bureau pour aller aux toilettes, fumer une clope ou rester tard le soir.» Après deux mois et demi d’arrêt maladie, elle fait un abandon de poste et parvient à négocier son licenciement.

«Mon directeur m’a dit : “Je te baise”»

Un rapport soutenu par la Défenseuse des droits et rendu public en octobre fait état de conditions d’études «grevées par un climat sexiste et sexualisé» dans le milieu universitaire en France, doctorat compris. Au point de «conduire à l’abandon des études ou à des difficultés à suivre des enseignements». Un constat qui corrobore le panorama brossé dans Comment l’université broie les jeunes chercheurs (Autrement, 2022), une enquête effectuée par questionnaire en ligne auprès de 1 800 doctorants et docteurs par Adèle B. Combes, elle-même docteure en neurobiologie : 25 % des répondants disent y avoir «subi une situation à connotation sexuelle ou sexiste au moins une fois durant leur doctorat». L’encadrant de thèse est souvent cité comme l’auteur des agissements, même si de telles situations impliquent aussi des collègues aux statuts variés et sensiblement du même âge que les victimes. «Une fois, mon directeur m’a dit : “Je te baise”», confie une ancienne doctorante à Adèle B. Combes.

Proche de la quarantaine, Sandrine (1) est aujourd’hui une chercheuse titulaire en sciences de la Terre. Elle dit avoir été violée par son supérieur hiérarchique alors qu’ils étaient en mission sur le terrain. Les faits remontent à une dizaine d’années mais elle ne porte plainte qu’en 2020, comme l’atteste un procès-verbal consulté par Libération«J’étais jusqu’à il y a peu dans une situation précaire où j’enchaînais les contrats s’étalant de quelques mois à quelques années. Je reste persuadée que si j’avais parlé, je n’aurais fait que briser mon rêve de devenir chercheuse. Il s’agit d’un petit monde où les relations professionnelles s’entremêlent aux liens amicaux. Ça m’aurait porté préjudice sans que ça l’atteigne lui. C’est quelqu’un de très charismatique, j’étais fière de travailler avec lui. Je n’ai rien vu venir.»

D’après son récit, ni son désir ni son consentement n’ont été interrogés pendant l’acte. Après les faits, elle raconte des années «en mode pilote automatique» et un travail de longue haleine chez des psychothérapeutes et des gynécologues pour retrouver le «goût de la vie». En parallèle de la procédure judiciaire, une enquête administrative est en cours au sein de l’institut parisien employeur du mis en cause au moment des faits.

Certaines doctorantes en viennent à redouter les colloques scientifiques. Cadre idéal pour diffuser ses résultats et débattre entre pairs, les séminaires et autres congrès internationaux sont aussi des lieux propices aux situations de harcèlement et d’agression. Aujourd’hui jeune docteure en études politiques, Manon (1) se souviendra toujours de son premier colloque et ses commentaires dégradants. Alors que son directeur de thèse la présente à des collègues, l’un d’eux remarque : «On comprend pourquoi tu l’as choisie, tu t’emmerdes pas mon salaud.» «Comme si je n’étais pas là», se remémore-t-elle.

Selon elle, les gestes déplacés lors de ce type de rencontres sont récurrents. «Lors d’un nouveau colloque à l’étranger, je parle avec un ponte de mon domaine, quelqu’un de plus âgé et dont je cite les écrits dans mes recherches. On logeait dans le même hôtel. En rentrant, il me propose un verre au bar. Je préfère montrer me coucher. Il m’accompagne et fait le piquet devant la porte de ma chambre. C’était en 2018, je finissais ma thèse, j’étais effrayée et sans recours. Avec le recul, je comprends qu’il a interprété mon intérêt pour son travail comme un blanc-seing.»

«Vieux profs un peu dégueu»

Les colloques constituent «un observatoire privilégié pour analyser la ligne de tension entre consentement et abus de pouvoir», écrit Farah Deruelle, doctorante en sociologie à Toulouse Jean-Jaurès, dans la revue Terrains et Travaux (Cairninfo, 2022). «Ainsi, si la proximité physique entretenue par les colloques autorise les transgressions de toutes sortes, leur confinement géographique assoit le sentiment d’omnipotence des auteurs de violences, constate-t-elle au terme d’une enquête menée au sein d’une délégation régionale du CNRS. Dans un mouvement parallèle, il favorise aussi leur non-dénonciation, chez des victimes plutôt résolues à les subir.»

Car ces journées d’études, où circulent promesses d’embauche, projets de publication, opportunités de collaboration avec des entreprises et d’intégration de sociétés savantes, sont des espaces d’échanges informels indispensables au développement d’une carrière naissante. «En recherche, il se passe plein de trucs au bar. Moi, c’est comme ça que j’ai trouvé mon postdoc», raconte une chercheuse en biologie à Farah Deruelle.

Pour Manon, être une femme, jeune et de surcroît doctorante, c’est la triple peine. «On doit supporter les autres doctorants, les docteurs, les enseignants-chercheurs un peu plus installés et certains vieux profs un peu dégueu en fin de carrière, résume l’ancienne thésarde. En fin de compte, jeune doctorante, on est le premier maillon de la chaîne alimentaire.» Un statut d’autant plus vulnérable que le secteur de la recherche, où les titularisations sont rares, est marqué par une forte concurrence.

L’horizon professionnel s’assombrit plus encore pour les femmes : trois ans après l’obtention de leur doctorat, elles gagnent en moyenne 7 % de moins que leurs homologues masculins et sont 63 % à accéder à un emploi stable contre 68 % des hommes, d’après les données du ministère de l’Enseignement supérieur. Et si elles sont aussi nombreuses que les hommes en doctorat, toutes filières confondues, elles ne sont que 35 % à occuper des directions de thèses et 29 % à devenir professeures des universités, l’un des postes les plus prestigieux du monde académique.

Les situations abusives ne se déroulent pas que dans l’intimité d’une relation de subordination propre à l’encadrement doctoral. En septembre 2021, Léa vient à bout de sa thèse en mathématiques au prix d’une dégradation de son état de santé physique et morale. En cause, le harcèlement sexuel qu’elle subit de la part d’un collègue de labo pendant près d’un an, jusqu’à l’agression. «Dès qu’on se croisait, il me faisait des réflexions sur mes fesses, mes seins ou comment j’étais habillée, que je mette un col roulé ou une jupe. Je me suis surprise à réfléchir à quelle tenue j’allais mettre le matin pour être tranquille au bureau. Puis, il a commencé à me toucher, à mettre ses mains sur mes épaules, au niveau de la taille sans s’apercevoir que ça me gênait.» A plusieurs reprises, elle lui demande d’arrêter. Il insiste et tourne sa requête en dérision. Un soir lors d’un verre entre collègues : «Il m’a glissé la main sur la cuisse et l’a remontée sous ma robe jusqu’à mon sexe. Je lui ai tout de suite retirée. Je lui ai fait comprendre que je ne voulais pas mais il m’a quand même suivie jusqu’à chez moi.»

Opacité des procédures disciplinaires

Après l’agression, Léa déserte autant que possible le campus et consulte un médecin spécialisé en psychiatrie à plusieurs reprises. Elle n’envisage aucun recours en justice mais dépose une main courante pour signaler la situation. «L’ambiance de travail est déjà assez pourrie avec les histoires de manque d’argent, de manque de postes… On est tous un peu dans la même merde, je ne voulais pas que ça aille trop loin.» Ce n’est qu’en apprenant que d’autres doctorantes ont elles aussi eu affaire à son agresseur, que son directeur de thèse était au courant de faits similaires précédents et qu’après une suspension de contrat son collègue avait été autorisé à reprendre son poste, qu’elle porte plainte. Elle se constitue partie civile. Son dossier remonte au procureur de la République qui retient le qualificatif de «harcèlement sexuel». Son agresseur est notifié d’un rappel à la loi assorti de l’obligation d’une indemnisation de 800 euros en échange de la fin des poursuites judiciaires, selon les pièces du dossier consultées par Libération.

Pour prévenir les faits de harcèlement et de violences physiques, un arrêté du 26 août 2022 a renforcé les missions de détection et d’alerte des comités de suivi de thèses, introduits dans la réglementation nationale en 2016. Les écoles doctorales ont désormais l’obligation de signaler à une cellule d’écoute au sein de l’établissement tous les «actes de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel ou d’agissements sexistes» dès qu’elles en ont connaissance.

Tout en reconnaissant qu’il y a «des cas d’abus dans les organismes de recherche comme dans tout milieu professionnel», les garde-fous «sont plus vertueux qu’ailleurs», assure Sylvie Pommier, présidente du Réseau national des collèges doctoraux (RNCP), qui a publié en octobre un guide de suivi de thèse destiné aux écoles doctorales. «A la différence des entretiens annuels en entreprise, les comités de suivi de thèse ne se font pas avec le n + 1.»

De son côté, le CNRS a mis sur pied cette année une cellule de signalements assurant «l’organisation des enquêtes administratives jugées nécessaires», explique le Centre de recherches. «Il y a un réel décalage entre toutes ces évolutions qui sont très récentes et théoriques, et la réalité encore loin de permettre aux victimes de s’exprimer en toute confidentialité», explique May Morris biochimiste au CNRS et coordinatrice d’un programme de mentorat des doctorantes au sein de l’association Femmes et Sciences.

En octobre, la ministre de l’Enseignement supérieur, Sylvie Retailleau, annonçait dans le Parisien doubler le budget annuel alloué contre les violences sexistes et sexuelles en 2023, de 1,7 à 3,5 millions d’euros. Si l’institution se décide à agir, les démarches pouvant mener à des procédures disciplinaires relèvent encore du parcours du combattant, pour de multiples raisons : longueur et opacité des procédures, sanctions peu dissuasives ou encore bon vouloir du président d’université, seul à pouvoir décider de saisir une section disciplinaire, selon le code de l’éducation.

«Il reste beaucoup à faire, commente Anne (1), maîtresse de conférences à l’université Toulouse Jean-Jaurès, qui a alerté sur le comportement d’un professeur des universités, déjà mis en cause par le passé. Il y a un véritable plafond de verre, ajoute-t-elle, un professeur des universités qui siège dans un conseil d’administration ou occupe un rôle syndical important reste intouchable car il a trop de pouvoir.» Après n’avoir jamais été inquiété, l’intéressé a pris sa retraite et s’est vu décerner l’éméritat, un titre honorifique. Ce qui l’autorise à continuer d’encadrer des thèses.

Simon Blin

(1) Les prénoms ont été modifiés.

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Recherche publique : le désengagement de l’Etat continue

20 Octobre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Recherche, #Université

Les chercheurs marocains brillent sur la scène internationale - HIBAPRESS

Concurrence entre établissements, laboratoires fragilisés et précarisation des personnels : deux ans après son adoption, les effets délétères de la loi de programmation de la recherche (LPR) se font durement sentir, alerte un collectif de plus 1 000 enseignants-chercheurs.

Durant les deux années précédant l’adoption de la loi de programmation de la recherche (LPR) pour les années 2021 à 2030, les personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR), les étudiants, les sociétés savantes, la majorité des organisations syndicales, le comité éthique du CNRS, l’Assemblée des directions de laboratoires, l’Académie des sciences ou encore le Comité technique du ministère de l’ESR se sont mobilisés pour alerter sur les dangers de ce projet de loi : manifestations, grèves, tribunes dans les médias, motions, états généraux au sein de nombreux laboratoires et universités et démissions de comités d’experts. Et ce, sans résultat. Malgré une très forte mobilisation à la veille du premier confinement, la loi a été votée en décembre 2020, pendant la pandémie, période peu propice à la mobilisation mais très favorable à un passage en force.

Près de deux ans après l’adoption de cette loi, les premiers effets délétères sont déjà là. Le désengagement moral et financier de l’Etat s’est accentué, remettant en cause les fondements et le devenir de l’Université, du CNRS et des autres organismes publics de recherche.

La dotation des laboratoires en chute libre

La recherche en France est financée selon deux modalités : une dotation de base des laboratoires qui accuse une baisse constante depuis trois décennies et un financement «conditionnel» à travers la mise en place accrue d’appels à projet, essentiellement portés par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Le fonctionnement de l’ANR a déjà été vivement dénoncé par une partie de la communauté : projets trop courts, rédaction très chronophage pour un taux de réussite faible, opacité des évaluations, recours excessif aux CDD, etc. En dépit de ce constat, la LPR accentue ce phénomène, avec une diminution des crédits de base au profit des financements sur projets. Il existe même désormais des appels à projet pour financer… la préparation d’un appel à projet !

On retiendra ici un exemple de circonstance, celui de la recherche sur les coronavirus qui, jugée peu porteuse, n’était plus financée depuis dix ans et qui, comble de l’ironie, a bénéficié en pleine pandémie d’un appel à projet spécialement dédié.

Les chaires «junior» : postes dérogatoires au droit de la fonction publique

Entre 2012 et 2018, les organismes publics de recherche ont perdu 3 650 postes de titulaires, et à l’université les recrutements de maîtres de conférences et de professeurs ont diminué de près de 40 %. Aujourd’hui, près de 25 % des personnels n’ont pas de statut permanent alors qu’ils occupent des emplois indispensables sur le long terme.

Pourtant, la LPR va plus loin encore dans la déstructuration de l’emploi scientifique, notamment avec la création des «chaires de professeur junior» : inspirées du modèle anglo-saxon, elles impliquent une titularisation potentielle après une période d’essai maximale de six ans ; promettant d’attirer les meilleurs scientifiques, elles vont surtout accroître la période de précarité des jeunes chercheurs. Les sections du Comité national de la recherche scientifique (CoNRS) – tout comme des universités – se sont prononcées contre le principe, car le processus de recrutement se substitue au concours national, ce qui induit une inégalité de parcours et menace le recrutement sur postes titulaires.

Non à la «starification» de la recherche

Plutôt que de résorber la précarité des doctorants ou postdoctorants ou d’augmenter le salaire fixe des titulaires (très inférieur à celui de la moyenne de l’OCDE), la LPR privilégie la distribution aux chercheurs «d’excellence» de primes individuelles au mérite. La LPR entérine ainsi la précarité massive de l’emploi scientifique et la mise en concurrence stérile entre individus, mais contribue aussi à fragiliser notre système social : les primes ne sont retenues ni dans les cotisations sociales ni pour le calcul de la retraite. De fait, ce système accroît l’inégalité entre hommes et femmes, ces dernières ayant souvent des parcours plus segmentés et s’autocensurant pour la demande de primes individuelles ou de promotions.

Une des récentes consignes adressées aux agents CNRS : signer leurs publications en priorité du nom de l’université associée à leur laboratoire. De fait, la LPR prévoit de concentrer les moyens au profit des «grandes universités» et des filières dites «prestigieuses» pour les faire progresser dans les classements internationaux, notamment dans le très discutable classement de Shanghai (qui ne concerne que les universités). Quelle conséquence ? L’invisibilisation des organismes de recherche. Que peut-on craindre ? L’augmentation des frais d’inscription par les universités les mieux classées et une exacerbation d’une concurrence délétère entre établissements.

Notre appel pour une recherche publique et pérenne

In fine, le désengagement de l’Etat dans la recherche publique conduit à une baisse drastique et alarmante des recrutements et des crédits récurrents, à une précarisation des jeunes chercheurs, à une mise en concurrence des individus et des collectifs de recherche, à la fragilisation des organismes publics de recherche, à une déstructuration des thématiques de la recherche fondamentale et, finalement, à une désertion des carrières scientifiques.

Pour toutes ces raisons, nous demandons : 1) le transfert d’une part substantielle des moyens alloués aux appels à projet vers les organismes de recherche afin d’augmenter la dotation de base des laboratoires ; 2) un réinvestissement durable et significatif des moyens alloués à l’université ; 3) la suppression des chaires «junior» et l’augmentation des postes pérennes ; 4) la suppression des primes individuelles au mérite et une redistribution équitable des moyens ; 5) le refus du sabordage des organismes publics de recherche et d’enseignement supérieur.

En somme, à l’issue de la semaine de la fête de la science, rappelons qu’une autre recherche publique est possible !

Premiers signataires :

Camille Noûs Laboratoire Cogitamus Yan-Axel Gomez Coutouly Chargé de recherches au CNRS Fanny Bocquentin Chargée de recherches au CNRS, Nanterre Charlène Bouchaud Chargée de recherches au CNRS, Muséum national d’histoire naturelle, Paris Myriam Boudadi-Maligne Chargée de recherches au CNRS, Bordeaux Sandrine Costamagno Directrice de recherches au CNRS, Toulouse Sylvain Ducasse Chargé de recherches au CNRS, Bordeaux Nejma Goutas Chargée de recherches au CNRS, Nanterre Caroline Hamon Chargée de recherches CNRS, Paris Ludovic Mevel Chargé de recherches au CNRS, Nanterre, Olivia Munoz Chargée de recherches au CNRS, Paris Martin Sauvage Ingénieur de recherches au CNRS, Nanterre.

Retrouvez ici la liste complète des signataires.

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Bonnes feuilles : « Les nouvelles portes des grandes écoles »

13 Octobre 2022 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Education, #Universite

Les grandes écoles de commerce & le CPF | CPFormation

Bonnes feuilles : « Les nouvelles portes des grandes écoles »
Annabelle Allouch, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Régulièrement critiquées pour le manque de diversité de leurs promotions, les grandes écoles développent depuis les années 2000 des programmes d’égalité des chances afin d’ouvrir leurs recrutements. Quels sont les effets réels de ces politiques ? La sociologue Annabelle Allouch propose de plonger dans leurs arcanes avec « Les nouvelles portes des grandes écoles » (éd. Presses universitaires de France), une enquête au sein de trois institutions de prestige, en France et au Royaume-Uni (Sciences Po, l’ESSEC et l’université d’Oxford), dont nous vous proposons de lire un extrait des premières pages.


Le 4 mai 2005, la « péniche », surnom donné au hall d’entrée de Sciences‑Po, accueille une foule bigarrée d’étudiants, de personnels administratifs et d’enseignants. Ils sont venus écouter Richard Descoings – leur directeur – qui inaugure ce jour les nouvelles portes d’entrée du 27, rue Saint‑Guillaume. Installées grâce au financement d’une entreprise du CAC 40 dans le cadre de sa politique de diversité sociale, les nouvelles portes – d’immenses baies vitrées coulissantes – doivent désormais faciliter l’accès de tous les étudiants, y compris ceux en situation de handicap. Elles suppléent ici d’immenses propylées en fer forgé et de style Art déco. Tous les anciens se souviennent de ces portes battantes, qu’il fallait chaque jour pousser de toutes ses forces pour entrer, tout en évitant d’être emporté par leur poids. La sensation physique du passage du seuil.

Cinq ans plus tôt, le programme des « Conventions d’éducation prioritaire » de Sciences Po inaugurait, à grand renfort de trompettes et de tambours médiatiques, l’ère de l’ouverture sociale dans les grandes écoles françaises. Mais l’ouverture sociale a‑t‑elle modifié le visage de l’enseignement supérieur sélectif ?

Les limites des dispositifs d’ouverture sociale des grandes écoles (Interview d’Annabelle Allouch sur Xerfi Canal, 2019).

Pour comprendre les effets de ces dispositifs, les analystes tentent en général de se pencher sur le parcours de quelques étudiants défavorisés qui parviennent à se hisser dans les grandes écoles. Cette lecture repose sans doute sur un certain goût pour ces trajectoires spectaculaires, à l’image de la littérature dite des « transfuges de classe », qui confortent notre croyance dans l’existence d’une méritocratie « malgré tout ». On peut également y voir un effet des modes de financement par projet des dispositifs qui fixent souvent des objectifs quantifiés en termes de diversité des publics. À rebours de ces approches, cet ouvrage repose sur un parti‑pris différent : pour comprendre le poids de l’ouverture sociale sur les filières d’élite (le terme de filières d’élite désigne les filières qui mènent aux positions sociales les plus élevées d’une société donnée), il faut également se pencher sur les changements engendrés dans l’organisation et le fonctionnement de ces établissements et sur leur manière de sélectionner les étudiants.

Cet ouvrage étudie donc la « figure » du concours d’entrée dans les filières d’élite et la manière dont l’ouverture sociale a affecté son organisation. Dans quelle mesure les grandes écoles, prises dans leur mission de formation et de sélection des élites, s’ajustent‑ elles aux nouvelles contraintes qui pèsent sur elles ? Comment parviennent‑elles à adapter leurs modes de fonctionnement habituels à un nouveau public dont les caractéristiques scolaires et sociodémographiques s’avèrent parfois radicalement opposées à celles de leurs publics traditionnels ?

[…]

Le concours fait l’objet d’un intérêt médiatique remarquable, en France comme à l’étranger, et la presse s’approprie également l’image de la porte pour désigner le concours d’entrée. Cela tient au fait que ce dernier s’impose dans de nombreux pays comme une forme institutionnelle politiquement et socialement légitime qui incarne le principe du mérite comme principe d’organisation de l’ordre social. Dans les États modernes et démocratiques, on considère en effet que l’exercice du pouvoir politique doit ainsi être attribué aux « meilleurs », qu’ils aient été désignés comme tels par des électeurs, ou qu’ils aient démontré leur mérite ou leur talent lors d’une compétition prenant une forme bureaucratique.

[…]

La sociologie s’est donné pour but depuis une soixantaine d’années de comprendre le rôle de l’institution scolaire dans les trajectoires sociales des individus (d’ascension ou de déclassement), mais aussi ses manques et ses effets pervers. Cette littérature, extrêmement vaste, s’est développée à la faveur des différentes vagues de massification scolaire et universitaire. Si les études soulignent l’importance du capital culturel institutionnalisé sous la force d’un diplôme dans les parcours de mobilité, elles s’accordent de manière tout aussi unanime – et ce quel que soit le système envisagé – sur l’emprise de l’expérience scolaire sur les trajectoires sociales, amoureuses et professionnelles des individus. Le travail de classement et de catégorisation des individus selon leurs caractéristiques sociodémographiques traduites sous une forme scolaire (une note, un commentaire, une orientation), puis celui de relégation vers certains types de filières, amplifie les inégalités sociales d’origine, mais aussi les inégalités genrées. C’est dans cette tension entre une école qui socialise et une école qui classe, entre une école au service du public ou au service des élites, que s’est construite la sociologie de l’éducation européenne et américaine contemporaine.

Notre ouvrage prend place dans cet ensemble à partir d’une hypothèse simple : pour comprendre le rôle de l’école dans les trajectoires des individus aujourd’hui, et en particulier celui de ses institutions les plus légitimes, il faut prendre en compte non seulement le parcours de ces élèves, mais aussi la manière dont la structure institutionnelle de ces établissements, leurs routines de sélection, leurs liens avec des lycées et d’autres institutions du supérieur rendent possibles (ou impossibles) ces trajectoires.

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On s’éloigne donc d’une approche par « le bas », fondée sur la manière dont les élèves passent d’un statut ou d’un groupe social à un autre (à la manière d’une émission télévisée qui suivrait les épreuves d’un candidat jusqu’à la victoire), pour se saisir du lent travail d’identification et de classement des individus par l’école. Dans un contexte où les établissements s’ajustent à de nouvelles formes d’injonctions en faveur de « l’égalité des chances » ou de la « diversité » (en fait très anciennes), le cas de l’ouverture sociale permet de révéler des pratiques institutionnelles routinières de clôture symbolique qui restent souvent dans l’ombre, à la fois pour des raisons stratégiques (conserver le contrôle du choix de ses publics assure l’autonomie de l’établissement), mais également parce que préserver une aura de mystère autour de la sélection revient à en renforcer le caractère sacré et la force symbolique aux yeux de l’élu, qui pourra l’investir comme telle dans son parcours.

Le cas des filières d’élite peut paraître a priori très spécifique, d’autant plus qu’il ne représente qu’une minorité d’étudiants (sur les 2,8 millions d’étudiants scolarisés dans l’enseignement supérieur français, 85 000 sont scolarisés en CPGE et la taille des promotions de ces écoles peut varier d’une centaine à 1 500 personnes par exemple à Sciences‑Po Paris). C’est d’autant plus vrai pour les dispositifs d’ouverture sociale qui ne permettent d’accueillir que quelques dizaines ou centaines d’étudiants par an, selon les modèles défendus. Par exemple, pour l’année 2010, 366 élèves sont admissibles par cette voie à Sciences‑Po, et 128 sont admis. L’ESSEC accueille 160 lycéens sur trois ans cette même année. Pourtant, ces filières d’élite se démarquent des autres, non seulement par l’investissement politique, symbolique et même financier dont elles font l’objet (de la part de l’État, des familles, etc.), mais aussi parce que, dans les sociétés bureaucratiques fondées sur des hiérarchies scolaires légitimes, ce sont souvent celles qui donnent accès aux biens et aux positions sociales les plus prisés.

PUF

Notre ouvrage s’inscrit dans une perspective doublement comparatiste, à la fois parce qu’il offre une comparaison entre plusieurs établissements d’élite « en configuration » de diversité, et parce qu’il confronte des établissements français et étrangers. On rompt ainsi avec un sens commun qui inscrit ces questions dans un cadre national, angle national qui demeure prégnant sur les questions relatives à la formation des élites politico‑administratives dans les champs politiques ou médiatiques.

Ici, la comparaison systématique des dispositifs et de leurs effets entre des établissements français et anglais permet de souligner l’importance de ces questions dans de très nombreuses sociétés où les inégalités salariales et statutaires se fondent sur des hiérarchies scolaires et un discours méritocratique qui amplifient la valeur des diplômes. De ce point de vue, l’accès au supérieur ne nourrit pas seulement les inégalités scolaires, il entretient aussi la division et la spécialisation des tâches et des professions dans les économies postindustrielles. C’est l’ensemble de ces enjeux politiques, économiques et symboliques qui semblent être bousculés par l’émergence des dispositifs d’ouverture sociale. L’introduction se donne la chance de planter le décor de ce contexte singulier de manière très approfondie, à partir de la notion de diversité.The Conversation

Annabelle Allouch, Enseignante, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Débat : Qui a peur des études féministes et antiracistes à l’université ?

4 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Feminisme, #Université

FÉMINISME ET ANTIRACISME : INTERSECTIONS | Amnistie internationale

Débat : Qui a peur des études féministes et antiracistes à l’université ?
Francis Dupuis-Déri, Université du Québec à Montréal (UQAM)

« Panique morale » : telle était l’expression qu’utilisait il y a 50 ans déjà le sociologue Stanley Cohen en observant la couverture disproportionnée par les médias britanniques de quelques bagarres survenues sur des plages entre des jeunes de la contre-culture des années 1960, les rockers et les mods.

Dans son livre Folk Devils and Moral Panics (jamais traduit en français), le chercheur américain estimait que ces rixes n’étaient pas aussi significatives et intéressantes à analyser que le processus de diabolisation des jeunes à l’œuvre du côté des médias et des politiques.

Un phénomène similaire se produit régulièrement au sujet des universités depuis plusieurs décennies, de la peur des communistes sur les campus aux États-Unis dans les années 1950 (maccarthysme), à celle des des féministes et des antiracistes dans les années 1980-90, jusqu’à aujourd’hui.

Assurément, il existe aujourd’hui des féministes et des antiracistes dans les corps étudiants et professoraux à l’Université (comme on retrouvait quelques rockers et mods sur les plages anglaises des années 1960), qui critiquent parfois telle conférence, exigent le développement des études féministes ou dénoncent le racisme et les agressions sexuelles sur les campus.

Mais ces forces restent nettement minoritaires et pour comprendre les rapports de force dans la société, il importe surtout de se pencher sur certaines des réactions médiatiques et politiques paniquées et victimaires au sujet des féministes et des antiracistes, qu’on qualifie alors de « social justice warriors », « islamogauchistes » ou plus récemment de « wokes » pour mieux les dénigrer. C’est ce que souligne ainsi l’ouvrage d’Alex Mahoudeau, La panique woke. Autopsie d’une offensive réactionnaire.

Les campus, des lieux de « disputes » ?

Ces polémiques carburent à l’oubli du passé ancien et récent, de récits fondés sur l’amplification, les exagérations et les hyperboles, qu’elles parlent de « lynchage », de « totalitarisme », ou de « terreur » et sont entretenues à coup de dizaines d’interventions d’éditorialistes, de chroniques d’humeur, de lettres ouvertes, de faux débats et de pétitions sur une même « affaire » survenue sur un campus et dont on sait, en fait, bien peu de choses.

S’invitent ensuite dans ces échanges de représentants institutionnels ou politiques, par exemple des présidents et des ministres, qui peuvent rivaliser de déclarations scandalisées ou financer des colloques, lancer des commissions d’enquête et des chaires de recherche sur la « liberté d’expression » et même voter des lois pour la protéger sur les campus.

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Ces phénomènes de panique morale s’appuient donc sur un ensemble de mécanismes sociaux. On sonne d’abord l’alarme en présentant la menace comme une pure nouveauté, ce qui stimule un sentiment d’urgence. Pourtant, le fait que des contestations se produisent sur des campus n’est pas en soi un événement surprenant. Depuis le Moyen Âge, les universités ont été régulièrement été des espaces de conflits intellectuels, politiques et religieux et les étudiants ont contesté et fait grève dès la fondation de cette institution.

Deux mots de la langue française font d’ailleurs référence à cette réalité : « chahuter » et « boycotter » un professeur ou une classe. Au cours de l’histoire de l’université, le tumulte a pu être provoqué par des communistes, des républicains, des catholiques, des monarchistes ou des fascistes, selon le contexte. De tels évènements surviennent très rarement, mais s’inscrivent tout de même dans une longue tradition universitaire. Les polémistes d’aujourd’hui préfèrent agiter le néologisme anglais « cancel culture », plus effrayant que le mot « chahut » et qui donne l’impression d’un problème généralisé.

On fabrique aussi la menace à partir d’anecdotes répétées à plus soif et en opérant un changement d’échelle grâce à des formules telles qu’« on ne compte plus les cas ».

Or, qui prend le temps de compter sait qu’il n’y a chaque année aux États-Unis que quelques dizaines de collègues qui subissent des mesures disciplinaires pouvant mener au renvoi, sur un total de près de 1,5 million de professeurs dans plus de 4 000 établissements universitaires.

On découvre aussi que, parmi des professeurs qui ont été mis à pied ou ont vu leurs conférences annulées, certains l’ont été pour avoir changé d’identité de genre, appuyé un événement en non-mixité pour la communauté afro-américaine ou s’être déclaré sympathisant antifasciste. Des collègues ont aussi été limogés pour avoir critiqué les offensives militaires israéliennes contre les territoires palestiniens et des campagnes sont menées au Canada pour empêcher l’embauche d’une professeure qui défend les droits des Palestiniens.

Des enquêtes montrent aussi que les campagnes de dénonciation lancées par les forces conservatrices réussissent plus souvent que celles lancées par les progressistes à forcer l’annulation d’une conférence ou la mise à pied d’un collègue.

Bref, ce phénomène reste ultra-marginal, contrairement à ce que les polémistes répètent dans tant de tribunes, mais il touche aussi des progressistes, ce que ne mentionnent jamais les fabricants de la panique « anti-wokes ».

Des présentations biaisées

La réalité est ainsi déformée quand certains laissent entendre que les féministes et les antiracistes sur les campus s’arrogeraient les postes et imposeraient leur volonté dans l’enseignement et la recherche. Une vérification empirique permet de constater que l’on compte 80 % d’hommes à la direction des 200 plus prestigieuses universités au monde et que les hommes sont majoritaires dans le corps professoral et à la direction de chaires de recherche.

L’université est-elle vraiment menacée par les « wokes » (Francis Dupuis-Déri – TEDxHECMontréal).

On amplifie le sentiment de menace par des références aux pires violences de l’histoire, comme la chasse aux sorcières, la terreur révolutionnaire et le totalitarisme, alors que les féministes et les antiracistes n’exercent pas de violence sur la communauté universitaire. En Occident, depuis les années 1990, l’extrême-gauche est littéralement désarmée – il n’y a plus de groupes comme Action directe ou les Brigades rouges) et les groupes armés sont généralement d’extrême droite.

A contrario, des universités associées à la communauté afro-américaine aux États-Unis ont reçu des dizaines d’appels à la bombe en 2022 et des universitaires racisées ou féministes sont la cible de menaces de mort.

Cette panique serait-elle rentable ? Depuis 2021 en France seulement, il s’est publié une vingtaine de livres dénonçant les « décoloniaux », les « islamo-compatibles », les « théories sur l’identité, le genre, la race, l’intersectionnalité », etc.. Ces livres sont souvent présentés par des éditeurs ou des journalistes comme à « contre-courant » et « courageux », même s’ils semblent sortis du même moule, répétant en chœur que les études féministes et sur le racisme auraient renié la science au profit de l’idéologie.

S’appuyant trop souvent sur une représentation tronquée de la vérité, ou de purs mensonges, ces essais se défèrent principalement à quelques anecdotes – une statue déboulonnée, une formation sur l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI) ou une rencontre en non-mixité sur un campus – sans présenter la complexité de la réalité universitaire ou mobiliser des enquêtes empirique pour fournir des données chiffrées (ce qui se comprend, puisque les enquêtes infirment la thèse de l’université dominée par les « wokes »).

Or ces champs d’études si violemment attaqués devraient en réalité être salués en ce qu’ils posent de nouvelles questions et développent de nouvelles théories, de nouveaux concepts, de nouvelles méthodes d’enquête, ce qui devrait être une des missions de l’université. Il s’agit pour les sciences humaines et sociales, des champs qui produisent le développement des connaissances le plus important des plus récentes décennies, qui ont en plus des impacts positifs pour la société en termes de justice sociale individuelle et collective.


L’auteur vient de publier « Panique à l’Université : rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires ».The Conversation

Francis Dupuis-Déri, Professeur, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Fonds d’investissement Primaire et secondaire : le butin des écoles bilingues

27 Septembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Université

Un trésor pour payer la dette grecque

Dans les textes, rien n’empêche les établissements privés sous contrat d’être à but lucratif. Détenu par un fonds d’investissement, le groupe Globeducate s’en régale.

Une école primaire privée sous contrat, avec des professeurs de l’Education nationale payés par l’Etat, peut-elle être détenue par un fonds d’investissement ? Il paraît impensable que des deniers publics puissent alimenter les caisses de fonds spéculatifs étrangers, sans qu’aucune autorité financière ne s’en offusque. Et pourtant. A notre connaissance, il en existe au moins quatre – deux écoles primaires, un collège et un lycée – en plein cœur de Paris. Ces «écoles internationales bilingues» (EIB) appartiennent à Globeducate, un groupe désormais sous le contrôle de fonds d’investissement. Un business en bonne forme, si l’on en croit les brochures : 30 000 élèves, 55 établissements implantés dans dix pays.

En France, Globeducate compte douze établissements, tous à Paris et sur la Côte-d’Azur. Dans le lot, huit (dont Hattemer, ICS…) sont hors contrat, sans lien avec l’Education nationale et donc ne recevant pas d’argent public directement. Les familles alignent : à l’ICS Paris, par exemple, l’année de primaire est à 20 400 euros, sans la cantine (2 800 euros). Quatre établissements (l’école Lamartine, l’école et le collège Monceau et le lycée Etoile) sont, eux, sous contrat avec l’Etat. Autrement dit, les enseignants sont payés par l’Education nationale et la ville de Paris est tenue de leur verser une contribution «dans les mêmes proportions» que celle donnée au public. C’est un héritage de la fameuse loi Debré de 1959, élaborée dans le tumulte à l’époque, pour permettre aux familles de scolariser leurs enfants dans des établissements organisant le culte.

Bien sûr, aujourd’hui, 96 % des établissements privés sous contrat sont toujours sous le giron de l’enseignement catholique, «avec le statut d’association loi 1901, à quelques exceptions près», rassure Philippe Delorme, le secrétaire général de l’enseignement catholique, qui balaie toute spéculation financière : «Mais dans nos établissements, il n’y a aucun fonds d’investissement, ils n’ont évidemment pas leur place. Tout est très encadré et contrôlé.» Ou pas… Le code de l’éducation a des entailles : un établissement sous contrat peut être «géré par une société commerciale, reconnaît le ministère. Le code de l’éducation dispose simplement, en son article L.151-3, que “les établissements privés sont fondés et entretenus par des particuliers ou des associations”». Rien n’interdit donc à une société, pilotée par un fonds d’investissement, de mettre la main sur ces écoles qui fonctionnent pourtant avec de l’argent public…

De fait, les tarifs affichés dans ces quatre écoles sont certes moins élevés que dans le hors contrat, mais les sommes demandées à l’entrée interrogent. Du CP au CM2, à Lamartine ou Monceau, l’année est facturée 6 960 euros par enfant, sans cantine. Au collège Monceau, la classe de sixième est à 8 790 euros, avec une rallonge de 1 305 euros pour suivre la section internationale. L’année de lycée : 7 875 euros. Comment les justifier, sinon pour construire une barrière sociale à l’entrée ? Le ministère élude, en disant ne pas disposer «d’informations précises sur la tarification de chacun des presque 10 000 établissements privés sous et hors contrats.» «Le coût de l’immobilier explique en grande partie nos tarifs», répond Jean-Xavier Moreau, directeur général des EIB – il fut, de 2002 à 2004, conseiller au cabinet de l’ancien ministre Luc Ferry. «Notre modèle pédagogique aussi coûte plus cher car on va au-delà des programmes : on ajoute une heure de maths, une de français, et trois heures de langues…» N’y a t-il pas un paradoxe lorsque des écoles recevant de l’argent public sont détenues par un fond d’investissement ? «Cela dépend des sensibilités. Le code de l’éducation ne l’interdit pas. A partir du moment où l’on investit dans la pédagogie et que les résultats aux examens suivent, cela paraît entendable et respectable.»

Bernard Toulemonde, lui, est stupéfait. Ce professeur émérite de droit public, qui fut, entre autres, conseiller de Jack Lang rue de Grenelle, est formel : «Le droit est clair. Le sous contrat doit accepter les élèves sans distinction. La scolarité, en tant que telle, doit être gratuite. Les directions ne peuvent demander des frais d’inscription que pour financer l’exercice religieux, les bâtiments immobiliers et les activités scientifiques ou sportives.» Et de rappeler : «Encore faut-il que des contrôles soient faits ! Or, ils sont rarissimes en pratique. L’omerta règne.» Grand soupir de Remy-Charles Sirvent, secrétaire du Comité national d’action laïque (Cnal), aussi en responsabilité au syndicat de prof SE-Unsa. «Au Cnal, nous militons depuis des années pour que la Cour des comptes évalue le financement public des écoles privées. Vous en connaissez beaucoup des politiques publiques qui ne sont pas évaluées ? Ils sont tous tétanisés à l’idée de rouvrir la guerre scolaire.» En 2019, à l’occasion des 60 ans de la loi Debré, le Cnal avait porté publiquement cette demande. Rien n’a bougé. Interrogée, la Cour des comptes confirme l’absence de travaux, passés ou programmés.

Marie Piquemal

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Débat : Après le classement de Shanghai, penser d’autres modèles d’excellence scientifique

26 Septembre 2022 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Education, #Universite

Quatre universités françaises parmi les 100 meilleures du monde selon le  classement de Shanghai

Débat : Après le classement de Shanghai, penser d’autres modèles d’excellence scientifique
Marion Paoletti, Université de Bordeaux

Ninon Junca, cheffe de projet RESET au sein de l’Université de Bordeaux, a participé à la rédaction de cet article avec Marion Paoletti.


Si elle ne manque pas d’ironie, l’invitation lancée en avril 2022 par le président chinois aux universités de son pays de quitter, près de 20 ans après son invention, le classement de Shanghai constitue peut-être un moment charnière pour promouvoir d’autres modèles de classement des institutions d’enseignement supérieur.

L’Union européenne parait particulièrement bien armée pour proposer des critères de classement qui reposent sur d’autres valeurs propres et un modèle scientifique véritablement universel. Son action en la matière, ancienne, mais peut-être trop discrète jusqu’à présent compte tenu de la puissance du modèle de Shanghai, mérite sans doute d’être mieux affirmée au moment où celui-ci est un peu déstabilisé.

Un moment propice pour la réflexion

Rendu public à l’été 2003, le premier classement international des universités a eu un impact majeur sur le secteur académique mondial et ses agents. Pensé au départ pour permettre aux universités chinoises de se moderniser en s’alignant sur les standards américains de mesure de la productivité scientifique (nombre de publications, de citations, de prix scientifiques, etc.), ce classement a très vite gagné en visibilité à l’international et exacerbé la concurrence entre établissements d’un continent à l’autre. Chaque université dans le monde veut renforcer son positionnement pour obtenir davantage de financements et attirer les meilleurs étudiants et chercheurs.

L’impact en France a été particulièrement important, coïncidant avec l’abandon d’un discours égalitaire entre chercheurs et établissements. Certes, la compétition sur le marché académique n’est pas que capitaliste, et elle n’est pas due pas qu’aux seuls effets des classements mais aussi à la diffusion du Nouveau Management Public (NMP), doctrine de réforme de l’État à l’œuvre dans tous les secteurs publics depuis les années 1990 et contribuant à la mise en concurrence des agents, des services, des administrations.

Conjuguant leurs logiques et effets, classement et Nouveau Management Public ont bouleversé les politiques universitaires. La compétition commence à l’intérieur des établissements, elle s’élargit au niveau national à travers les nouvelles agences de l’État chargées de l’évaluation des structures académiques (HCERES) ou des projets de recherche financés (ANR, appels nationaux lancés par l’État) et elle se joue aussi sur la scène européenne et mondiale.

Au niveau des établissements, la politique de fusion, dans le but premier de progresser dans le classement grâce à un effet de masse, est majeure en France, au premier rang des pays européens par le nombre de fusions réalisées entre 2000 et 2015. Au niveau des individus, la mesure de la performance s’effectue principalement à travers deux critères : la quantification des publications et l’internationalisation.

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L’annonce de la part de la Chine d’un repli sur un modèle national constitue un moment propice pour la réflexion, incitant à se pencher sur les projets de transformation commune des établissements que l’Union européenne finance de longue date, dans un sens favorable à l’égalité des carrières et à l’équité. C’est notamment le cas du projet RESET (Redesigning Equality and Scientific Excellence Together) que l’université de Bordeaux coordonne et qui associe les universités de Porto, Thessalonique, Lodz, Oulou, Ruhr-Bochum et Sciences Po.

Dans le cadre de ce projet ont été menées en 2021 dans les établissements partenaires des enquêtes quantitatives sur les inégalités de carrière, et des enquêtes qualitatives sur la perception de l’excellence scientifique par les agents chargés de la mettre en œuvre. Leurs résultats amènent à interroger le modèle scientifique promu par l’université de Shanghai et à questionner la notion d’excellence scientifique à l’aune de la notion d’équité. Le constat a fondé l’engagement commun, rendu public en juin 2022, des sept présidents d’universités européennes concernées en faveur d’une excellence scientifique inclusive, tenant compte des inégalités qui traversent les institutions académiques.

Des critères aveugles aux inégalités de genre

L’excellence peut être définie comme ce qui présente « des caractéristiques exceptionnelles ». Quand l’exception devient la norme, la notion perd de sa pertinence pour les agents chargés de la mettre en œuvre. Les données qualitatives recueillies dans le projet RESET, à travers plusieurs focus groups dans quatre universités (Bordeaux, Lodz, Porto, Thessalonique) au printemps 2021 et composés de manière homogène de chercheurs, d’enseignants, de personnels administratifs et de membres de l’équipe de gouvernance, signalent, au-delà des différences liées au contextes nationaux, l’ambivalence partagée de la notion.

Pour la majorité des personnes, l’excellence scientifique est une notion qui devrait être positive et constitue parfois un puissant moteur individuel. Elle se trouve aussi associée aux idées de pression et de surcharge de travail. Un élément a été souligné en particulier par les personnels administratifs : le manque de reconnaissance de leur participation, notamment dans les services de soutien à la recherche.

Les participants aux groupes de discussion ont également souligné la difficulté à concilier vies et environnements personnels et professionnels pour atteindre l’excellence. La « recherche constante de l’excellence » semble lui faire perdre son sens. L’« excellence » a perdu sa partie « supra » et s’est transformée en un élément « normal » et parfois « insensé ». Par ailleurs, la pression liée au nombre de publications est perçue par les chercheurs comme une menace pour la qualité de leurs résultats de recherche. La notion d’excellence scientifique associée aux publications parait étroite par rapport à l’étendue des tâches à l’université, elle n’intègre pas l’activité pédagogique ou administrative : il faudrait plutôt parler d’excellence académique.

La notion est par ailleurs associée dans la littérature à celle de méritocratie que le principe de sélection est supposé garantir. Or l’objectivité des critères quantitatifs de mesure de la productivité scientifique demeure aveugle aux inégalités sociales que l’université enregistre et reproduit, au risque d’une association peu convaincante des termes « excellence » et « mérite ». Les données sur les inégalités sexuées dans le milieu académique sont bien renseignées, à tous les niveaux (établissements, États, Union européenne). Celles, inédites, produites dans le cadre de RESET, montrent la persistance d’injustices liées au genre, en particulier dans les carrières scientifiques, moins dans les carrières administratives.

Quel que soit le marché du travail académique en Europe, les mêmes inégalités genrées sont à l’œuvre, avec sensiblement la même répartition sexuée à toutes les étapes de la carrière. Alors que les femmes réussissent mieux leurs études universitaires et sont nettement majoritaires en master, elles ne sont plus en 2018 que 48 % en doctorat au sein de l’UE (43 % en France), 42 % au niveau Maître de conférences, et 26 % au niveau professeur des universités. Six présidents d’universités sur sept au sein de l’UE sont des hommes.

Redéfinir le mérite

Les causes de ces inégalités sont désormais bien renseignées. On sait aussi quelles sont les politiques à mettre en œuvre pour les résorber de manière transversale, en ouvrant la boite noire des recrutements et des promotions, de la production et du transfert des connaissances. Associées, dans une perspective intersectionnelle, à la lutte contre les discriminations, ces politiques tendent à rendre effective l’égale capacité à être reconnu excellent et excellente.

La prise en compte de l’égalité et de la diversité comme critère de classement semble devoir trouver facilement sa place dans un modèle européen, sans laisser l’initiative comme aujourd’hui à des groupes privés.

Cette redéfinition du mérite dans l’excellence scientifique pourrait d’autant plus amener à faire évoluer les critères à l’œuvre depuis 2003 qu’elle est associée à d’autres politiques dont les effets peuvent aller dans le même sens :

  • une attention aux impacts sociaux des recherches dans leur évaluation – ce que porte particulièrement en matière d’égalité des sexes le Gender Impact Assessment ;

  • une réflexion en cours sur l’empreinte environnementale des universités et des activités de recherche, conformément aux objectifs de développement durable de l’ONU ;

  • un modèle de science ouverte, qui pourrait à terme déboucher sur une évaluation plus qualitative des recherches.

Le moment est sûrement venu d’intégrer l’ensemble de ces évolutions pour lesquelles l’UE œuvre à bas bruit depuis longtemps pour diffuser un nouveau classement des universités.The Conversation

Marion Paoletti, Professeure de Science politique, Université de Bordeaux

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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