Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

sociologie

Les neurosciences ou l'obsession de la performance... (+ video)

20 Janvier 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Neurosciences, #Sociologie

Stanislas Morel : «Les neurosciences illustrent la dépolitisation actuelle de la question scolaire»

EXTRAITS

Pour le sociologue, spécialiste de l’échec scolaire, la domination des neuroscientifiques dans l’éducation, actée par la composition du nouveau Conseil scientifique, témoigne d’une obsession de la performance. Au détriment d’une approche sociale des inégalités à l’école.

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a présenté le 10 janvier les membres du tout nouveau Conseil scientifique de l’éducation nationale (CSEN) présidé par Stanislas Dehaene, psychologue cognitiviste et figure française des neurosciences. «Au plus près des besoins des professeurs, explique le ministre, le Conseil fera des recommandations pour aider notre institution et les professeurs à mieux saisir les mécanismes d’apprentissage des élèves.» L’initiative a été reçue assez froidement par les syndicats d’enseignants, qui redoutent une prise de pouvoir des sciences du cerveau sur les méthodes pédagogiques. Le sociologue Stanislas Morel, auteur en 2014 de la Médicalisation de l’échec scolaire (La Dispute), revient sur la position aujourd’hui dominante des neurosciences cognitives dans le domaine de l’apprentissage.

La communication autour de la création du CSEN laisse penser que les neurosciences étaient jusqu’ici peu présentes dans les débats sur l’enseignement. Etait-ce le cas ?

Non. La démarche des neuroscientifiques pour occuper le terrain sur de nombreux sujets de société, comme les apprentissages scolaires, les prises de décision économiques, voire les fondements des goûts esthétiques, a débuté, dans les faits, il y a une vingtaine d’années. Le boom des neurosciences à la fin des années 90 est en grande partie lié aux progrès dans les techniques d’exploration du cerveau, à commencer par l’imagerie cérébrale, qui permettent d’avoir une meilleure connaissance du fonctionnement du cerveau, resté pendant longtemps un organe très mal connu.

C’est une discipline scientifique que vous décrivez, dans le domaine des apprentissages, comme étant «orientée vers l’action»…

Effectivement, le talon d’Achille des neurosciences, c’était avant tout les critiques qui les accusaient d’en revenir à un certain déterminisme biologique. Les neuroscientifiques ont alors joué la carte de l’ouverture en mettant en avant la plasticité du cerveau, sa capacité à évoluer au cours du temps, notamment sous l’influence de facteurs «environnementaux». Ils adoptent donc aujourd’hui un discours intégrateur qui prétend prendre en compte les différents facteurs biopsychosociaux pesant sur les apprentissages. L’idée n’est plus d’éliminer les disciplines et les causalités «concurrentes», c’est de les coordonner, mais aussi de les hiérarchiser, en mettant souvent en avant la causalité biologique. De fait, les neuroscientifiques ont parfois relativisé les questionnements ontologiques (la quête de la cause première des difficultés d’apprentissage) pour privilégier un «pragmatisme» pouvant conduire à des réponses pratiques aux difficultés. Parmi ces réponses : prêter de l’importance à l’explication des consignes, à la répétition des exercices, à la correction des erreurs, aux manières de mémoriser des connaissances ou à l’estime de soi des élèves.

(...)

Les neurosciences fonctionnent surtout comme une mécanique de preuve pour des solutions préexistantes. Finalement, elles n’inventent rien…

Sans doute pas rien, mais c’est vrai que les solutions qu’elles proposent, comme celles préconisées par Stanislas Dehaene pour l’apprentissage de la lecture, sont souvent bien connues des pédagogues. Par exemple, dire aujourd’hui qu’il faut privilégier le décodage de correspondances grapho-phonémiques - la méthode syllabique pour aller vite -, ce n’est plus clivant. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la manière d’administrer la preuve de l’efficacité des pratiques pédagogiques en s’appuyant sur les sciences expérimentales dans un univers scolaire qui, pour ses détracteurs, avait sombré dans l’idéologie. Et c’est à partir de l’effet de levier créé par cette forte légitimité scientifique que les neuroscientifiques ont été capables de réasséner de manière très puissante des préconisations qu’eux-mêmes reconnaissent n’être pas spécialement révolutionnaires.

Comme celles issues de la pédagogie Montessori, qui a plus d’un siècle…

Dans l’opinion, Montessori est souvent associée à une forme de pédagogie alternative, nouvelle, destinée aux «bobos» parisiens. On oublie que Maria Montessori était une femme médecin, auteure d’un livre, Pédagogie scientifique, qui cherchait à établir une pédagogie expérimentale. Il y a un lien de parenté entre Montessori et les neurosciences. Il s’agit dans les deux cas d’expliquer à des enseignants dont la pédagogie est jugée intuitive, spontanéiste, ce que les sciences expérimentales ont à dire des apprentissages. Mais il faudrait mieux connaître les pratiques des enseignants et, plus généralement, ce qui se passe dans les classes. C’est à cette condition que l’apport indéniable des neurosciences pourrait être plus utile.

(...)

Le CSEN, c’est finalement moins une révolution qu’une évolution logique de ce qui s’est passé ces dernières années…

C’est tout à fait logique. Les neurosciences incarnent l’avant-garde, les chercheurs sont mobilisés dans la promotion de leur discipline, et Blanquer est convaincu depuis longtemps. Mais ça illustre aussi la dépolitisation actuelle, commune aux différents gouvernements, de la question scolaire. Obnubilé par la performance des systèmes éducatifs, on ne réfléchit plus assez aux buts de l’éducation, aux inégalités scolaires et à la place qu’on veut donner à l’école dans notre société. C’est une question politique qui doit et qui va forcément revenir.

Par Erwan Cario, Dessin André Derainne

 

Lire la suite

Des phallocrates démissionnaires

15 Janvier 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Sociologie

Des phallocrates démissionnaires

Le dragueur d’âge mûr, dessiné par Houellebecq et Moix, préfère conjurer l’angoisse de l’impuissance par une sexualité conditionnée et codifiée, à l’exclusion de toute autre. Ce n’est là rien d’autre qu’un aveu de faiblesse. Alors pourquoi ne pas rester froides et désinvoltes face à leurs propos ?

Tribune. Je me décide à réagir aux propos somme toute banals de Yann Moix parce que j’ai longtemps été collabo. J’ai longtemps intériorisé l’imaginaire masculin et très bien compris les garçons - je dis bien les garçons pas les hommes -, je les ai si bien compris qu’il a longtemps été pour moi très simple de les aimer et compliqué de les séduire. Et puis à 25 ans, j’ai su. J’ai su le charme total que me conférait ma jeunesse, les pouvoirs idiots de régénérescence que les vieux, du genre de Moix ou de Houellebecq, lui prêtaient. J’en ai abusé. Et je ne comprenais pas pourquoi les femmes - même quadras - insistaient, face à moi, je les trouvais indignes et laides pour tout dire à se mouler dans des tailles basses à force de séances de body-pump pour essayer de continuer à baiser ces mecs dans le lit desquels je m’invitais, moi, simplement, en riant un peu fort à leurs blagues un peu faibles ou en saluant leurs effets de manche surjoués. J’ai adoré le pathétique masculin, j’ai méprisé le pathétique féminin. Aujourd’hui, j’ai vieilli. Je me suis inscrite à un club de sport. Je m’habille sans doute souvent trop court. Et je suis plus tendre avec les femmes, comme j’essaie de l’être avec moi-même.

Ce qui est intéressant, ce n’est pas de faire la morale au mâle contemporain de plus de 50 ans, c’est de voir de quoi il est le symptôme. Et de déconstruire, grâce à lui, l’idée selon laquelle la prestance phallique serait synonyme de virilité. L’homme français consacré du XXIe siècle est un anti-Hemingway : il a chez Houellebecq des armes et tire à la carabine mais il est incapable de tuer, et donc, si on en croit l’auteur, de vivre. Il est chez Moix un fils maltraité, un fils éternel, qui bande sur les femmes asiatiques (confirmant qu’elles seraient devenues les icônes mondialisées de la soumission sexuelle) et revendique un monde où la maturité féminine est annulée - ou bien est-ce elle qui l’annulerait ?

Houellebecq définit la conjugalité comme un univers fusionnel où sa compagne serait naturellement muette et bonne. Moix, lui, baise toujours le même type de nana, sans doute, pour pouvoir rester seul. Dans les deux cas, ils évoluent dans un monde irréel où les femmes sont exclusivement jeunes et malléables, disposées, et dans Sérotonine, promptes à installer des rideaux aux fenêtres et à fournir le frigo en produits bio - bref, à faire du chaos dans lequel vivrait spontanément l’homme, un monde enfin habitable.

Il est étonnant que la critique tienne unanimement à voir, dans ce dernier livre, une célébration de l’événement amoureux. C’est à vous dégoûter d’avoir lu Levinas. Ce qui semble ici fonder l’ethos viril de l’homme contemporain, dans son rapport aux femmes, c’est donc bien la possibilité souveraine d’être minable. C’est même le fait d’être minable et de l’assumer qui fait de lui un homme. Il ne connaît même plus la honte. Et cette absence de honte finit de le déshonorer en le masculinisant encore. C’est un beau paradoxe. On peut l’aimer ainsi, cet homme, mais il faut le regarder en face. Dans ses rapports aux femmes, il ne se bat pas contre ses faiblesses ou ses peurs, il ne cherche pas non plus à réinventer une forme de virilité qui se passerait de violence mais chercherait l’aventure. L’homme dessiné par Houellebecq ou Moix se fout «d’en avoir ou pas». Il préfère conjurer l’angoisse de l’impuissance par le huis clos conjugal ou la sexualité conditionnée et codifiée - à l’exclusion de toute autre. Ce n’est pas sexy, ce n’est pas viril. C’est pourtant bien aujourd’hui ce dont une partie du genre masculin se prévaut.

Alors les filles, au lieu, en réponse, de vous désaper sur les réseaux sociaux, pourquoi ne pas rester froides et désinvoltes ? Et si vous vous sentez reléguées dans les marges du désir, tournez-vous donc vers la virilité et non vers la prestance phallique d’hommes de pouvoir démissionnaires, ça vous libérera de ceux qui ne peuvent pas vous baiser et le revendiquent. Ce n’est là rien d’autre qu’un aveu d’impuissance. La vie est ailleurs.

Stéphanie Polack directrice littéraire chez Fayard

Lire la suite

« Les “gilets jaunes”, ces exclus de la culture subventionnée »...

15 Décembre 2018 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Culture, #Sociologie

« Les “gilets jaunes”, ces exclus de la culture subventionnée »...

EXTRAIT

Les personnes qui manifestent sur les ronds-points illustrent aussi la fracture culturelle béante en France, estime, dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Chronique. Qui, dans la culture, soutient les « gilets jaunes » ? En grande majorité, des figures connues du spectacle, pas des gamins, qui s’expriment au croisement du spectacle d’humour, de la télévision, du cinéma, du théâtre, de l’animation.

Souvent ils touchent à tout. Ils ont un large public, populaire, proche de celui qui anime les ronds-points. Dans la liste, on cherche vainement une figure de notre élite culturelle. Entendez des plasticiens, cinéastes, comédiens, musiciens, chefs d’orchestre, metteurs en scène de théâtre, patrons de festivals ou responsables d’institutions qui créent ou gèrent des lieux prestigieux avec l’aide de l’argent public.

Le silence de ces derniers est assourdissant. D’autant qu’ils aiment parler. On imagine pourquoi : ils ne sont pas « gilets jaunes », leur public non plus. Parler, c’est prendre des coups. Que deux mondes culturels s’ignorent, on le sait depuis des lustres, mais avec les « gilets jaunes », ce fossé surgit au grand jour.

Certains de leurs soutiens en ont marre de « casquer comme des porcs ». Mais d’autres rappellent qu’ils sont favorisés et se doivent de soutenir ceux qui souffrent, de s’insurger contre la violence des élites, le mépris de classe. Ils ont pour noms Brigitte Bardot, Franck Dubosc, Patrick Sébastien, Pierre Perret, Arnaud Ducret, Anny Duperey, Gérald Dahan, Michaël Youn, Philippe Lellouche, Kaaris ou Jean-Michel Jarre.

(...)

Michel Guerrin

Suite et fin à lire (pour abonnés) en cliquant ci-dessous

Lire la suite

Alain Touraine : "Nous entrons dans un monde nouveau, et certains sont laissés de côté"

2 Décembre 2018 , Rédigé par France Culture Publié dans #Politique, #Sociologie

A Paris auront également lieu d'autres manifestations contre le racisme, les discriminations sociales et pour plus d'égalité et de dignité (à l’appel du collectif Rosa Parks), contre le chômage et la précarité à l’appel des associations de chômeurs, on prévoit même un rassemblement cycliste festif. Tous ces rassemblements, hétérogènes, vont-ils dans le même sens ? Sont-ils un signe de bonne santé démocratique ou bien le symptôme d’une société malade ? Comment interpréter le mouvement des Gilets jaunes ? Comme un mouvement singulier, spécifique à la France, ou bien comme un mouvement plus global qui ressemble aux colères de ceux qu’on appelle « les perdants de la mondialisation » ?

Le regard du sociologue Alain Touraine, grand penseur des mouvements sociaux et de l’action collective depuis soixante ans, auteur d’une quarantaine de livres dont le dernier vient de paraître aux éditions du Seuil, Défendre la modernité.

En occident tous les pays se sont écroulés... en 2016 (Les Etats-Unis), en 2017 (Grande Bretagne), en 2018 (Italie)... tous, sauf la France. Car la France moderne représentait plus de la moitié de la population mais, aujourd’hui ça n’est plus le cas, c’est beaucoup moins de la moitié. Dans toutes les époques de l’Histoire il y a eu beaucoup de victimes et il y en aura encore beaucoup. 

Il faut avoir confiance en nous-mêmes !

La France n’est pas un pays de très fortes inégalités de revenus, moins que l’Allemagne, l’Angleterre ou les Etats-Unis. Mais l’inégalité elle tient à la concentration des revenus dans les grandes villes mondiales. En France tout est à Paris et toute une partie de la France se sent délaissée, abandonnée et est obligée d’aller à Paris pour trouver du travail [...]. Il faut augmenter notre capacité de négociations, retrouver des exigences, diminuer les inégalités et surtout avoir confiance en nous-mêmes [...]. Je suis très inquiet de voir qu’avec la mondialisation une partie de la population est « mise à l’eau ». Nous devons faire pénétrer les sciences, la culture dans tout le pays et ne demandons pas à ce pays d’être moins moderne sinon les citoyens mis à l’écart vont encore augmenter.

Pour aller plus loin... 

Mieux comprendre le mouvent des Gilets Jaunes, voici un éclairage de la Fondation Jean-Jaurès.  
Article du Monde \ « Gilets jaunes » : "La France périphérique" demande à être respectée.  
Article de Sud-Ouest \ Conversation avec Hervé Le Bras : « Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes ».
Article du Monde \ Gérard Noiriel : « Les “gilets jaunes” replacent la question sociale au centre du jeu politique ».

Lire la suite
Lire la suite

Pierre Bourdieu et l'éducation...

21 Novembre 2018 , Rédigé par La Vie des Idees Publié dans #Culture, #Sociologie

En 1985!...

Les travaux de Pierre Bourdieu sur la culture, que ce soit les pratiques culturelles et leur rapport à l’espace social, la littérature, l’art ou l’éducation, donnent lieu à des réflexions et des discussions très intenses. À l’occasion de la parution du cours sur Manet, la Vie des idées rassemble des travaux consacrés à Bourdieu, sociologue de la culture ou s’en inspirant, que ce soit pour prolonger ses thèses ou les discuter.

Les contributions originales de ce dossier traitent de quatre aspects principaux, en rapport avec les analyses de Pierre Bourdieu sur la culture : le champ de l’art, celui de l’éducation, de la traduction et de sa contribution à la formation du capital symbolique et enfin l’espace social tel qu’il se dessine à travers l’analyse des goûts et pratiques culturelles.

(...)

Éducation

Le domaine de l’éducation est un des principaux objets sur lesquels Bourdieu s’est penché, avec Jean-Claude Passeron notamment. Ses travaux sur La Noblesse d’État ou La reproduction ont durablement marqué les sciences sociales en France et à l’étranger. Le sociologue Ugo Palheta dont les travaux s’intéressent au lycée professionnel fait apparaître l’empreinte de la démarche de Pierre Bourdieu dans celle de Muriel Darmon étudiant les classes préparatoires (« Le temps des ’prépas’ », 24 mars).
 
Et aussi, sur la Vie des idées :
 
 
(...)
 
Nicolas Duvoux
 
Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous
Lire la suite

Daniel Cohen : «Il faut lutter contre cette société algorithmée déshumanisante que l’on nous prépare»

28 Septembre 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Politique, #Sociologie

EXTRAITS

L’économiste qui, dans son dernier essai, retrace les désillusions qui ont rythmé les cinquante dernières années de notre système capitaliste, appelle à l’émergence d’un discours critique sur le nouveau monde numérique.

A quoi sert-il de courir après la croissance si elle ne nous rend pas plus heureux ? Dans son dernier essai - «Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète», (Albin Michel) - l’économiste Daniel Cohen revisite magistralement cinquante années de bouleversements du capitalisme en Occident en s’interrogeant sur le sens du progrès dans nos sociétés postindustrielles. Nourrie d’innombrables sources d’inspiration puisées dans l’ensemble des sciences sociales, cette histoire économique et intellectuelle des espoirs et désillusions de la modernité remet en perspective l’écheveau de crises et de ruptures qui ont abouti au grand scepticisme actuel et à la vague populiste. A l’heure du basculement dans une nouvelle ère numérique pleine de promesses mais aussi de dangers, le directeur du département d’économie de l’Ecole normale supérieure et du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap) met en garde ses contemporains sur la menace de déshumanisation ultime que fait peser le nouveau monde algorithmique sur les sociétés avancées.

(...)

En quoi la gauche, puis la droite se sont-elles chacune à leur tour fourvoyées ?

La gauche a cru qu’en se libérant du travail asservissant de la société taylorienne du métro, boulot, dodo, on allait sortir du capitalisme et basculer dans une société postmatérialiste dans laquelle on trouverait d’autres moyens bien plus intéressants d’occuper son existence. Elle n’a pas vu qu’avec la désindustrialisation qui s’amorce à partir des années 70, la question ne serait bientôt plus celle de sortir du travail mais, plus prosaïquement, d’en trouver un. Puis la droite, dans sa réaction à l’hédonisme des sixties, a porté l’idée d’un retour salvateur aux valeurs, en premier lieu celles du travail et de l’effort, résumé par l’antienne sarkozyste «travailler plus pour gagner plus». Cette restauration morale, avant d’être économique, a libéré une cupidité sans limites et a largement contribué à l’explosion des inégalités. Il ne faut pas voir ailleurs que dans ces promesses non tenues de la société postindustrielle la cause du déferlement de la vague populiste actuelle.

(...)

Pourquoi faites-vous de notre rapport inassouvi à la croissance l’élément central de toutes ces désillusions ?

Le déclic de cet ouvrage, je l’ai eu en relisant l’économiste Jean Fourastié, resté célèbre pour son expression des «Trente Glorieuses» mais qui fut surtout un des premiers à percevoir qu’avec la fin de la société industrielle et l’avènement d’une économie de services, la croissance allait inéluctablement ralentir. Dès 1948, il a décrit dans le Grand Espoir du XXe siècle le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Un monde dans lequel la matière que l’on travaille n’est plus la terre, comme aux temps de la société agraire ou les ressources naturelles que l’on transforme dans le monde industriel, mais l’homme lui-même, que l’on soigne, éduque ou divertit. C’est une société dans laquelle la valeur du bien qui est produit se mesure largement au temps que je consacre à autrui. Or, ce processus de production que la civilisation industrielle avait su massifier grâce aux machines en dégageant toujours plus de gains de productivité et donc de croissance butait jusqu’à maintenant sur la finitude de ce temps incompressible qu’il faut par exemple au coiffeur pour réaliser une coupe de cheveux.

(...)

... après l’échec de ces utopies de gauche et de droite, on est en train de resigner ce pacte faustien entre le progrès et la croissance, en acceptant une déshumanisation contre l’amélioration de la productivité que va permettre cette «algorithmisation» des métiers du care dans la santé, l’éducation. Toute cette standardisation du monde industriel que l’on croyait obsolète revient en force dans la matrice actuelle : la répétition, l’addiction, la déshumanisation. L’IA est en train d’apporter dans l’immatériel ce que la civilisation industrielle avait fait pour la production de biens matériels.

(...)

Alors que le revenu par tête a doublé depuis 1968, le bonheur n’a jamais paru être une idée aussi démodée. Il est temps de se réarmer intellectuellement et de prendre de la distance pour penser à nouveau un futur désirable.

Christophe Alix

Daniel Cohen «Il faut dire que les temps ont changé…» Albin Michel, 270 pp., 19 €.

L'entretien est à lire dans son intégralité en cliquant ci-dessous

Lire la suite

Coup de coeur... Jean Baudrillard...

21 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Sociologie, #Philosophie

Medium is Message.

Ici, et dans ce sens au moins, il faut admettre comme un trait fondamental dans l'analyse de la consommation la formule de McLuhan : « Le médium, c'est le message. » Cela signifie que le véritable message que délivrent les  les media T. V. et radio, celui qui est décodé et « consommé » inconsciemment et profondément, ce n'est pas le contenu manifeste des sons et des images, c'est le schème contraignant, lié à l'essence technique même de ces média, de désarticulation du réel en signes successifs et équivalents : c'est la transition normale, programmée, miraculeuse, du Vietnam au music-hall, sur la base d'une abstraction totale de l'un comme de l'autre.

Et il y a comme une loi d'inertie technologique qui fait que plus on se rapproche du document-vérité, du « en direct avec », plus on traque le réel avec la couleur, le relief, etc., plus se creuse, de perfectionnement en perfectionnement technique, l'absence réelle au monde. Plus s'impose cette « vérité » de la T. V. ou de la radio qui est que chaque message a d'abord pour fonction de renvoyer à un autre message, le Vietnam à la publicité, celle-ci au journal parlé, etc. - leur juxtaposition systématique étant le mode discursif du médium, son message, son sens. Mais en se parlant ainsi lui-même, il faut bien voir qu'il impose tout un système de découpage et d'interprétation du monde.

Ce procès technologique des communications de masse délivre une certaine sorte de message très impératif :  message de consommation du message, de découpage et de spectacularisation, de méconnaissance du monde et de mise en valeur de l'information comme marchandise, d'exaltation du contenu en tant que signe. Bref, une fonction de conditionnement (au sens publicitaire du terme — en ce sens, la publicité est le médium « de masse » par excellence, dont les schèmes imprègnent tous les autres média) et de méconnaissance.
Ceci est vrai de tous les média, et même du medium livre, la « literacy », dont McLuhan fait une des articulations majeures de sa théorie. Il entend que l'apparition du livre imprimé a été un tournant capital de notre civilisation, non pas tant par les contenus qu'il a véhiculés de génération en génération (idéologique, informationnel, scientifique, etc.) que par la contrainte fondamentale de systématisation qu'il exerce à travers son essence technique. Il entend que le livre est d'abord un modèle technique, et que l'ordre de la communication qui y règne (le découpage visualisé, lettres, mots, pages, etc.) est un modèle plus prégnant, plus déterminant à long terme que n'importe quel symbole, idée ou phantasme qui en fait le discours manifeste : « Les effets de la technologie ne se font pas voir au niveau des opinions et des concepts, mais altèrent les rapports sensibles et les modèles de perception continûment et inconsciemment. »

Ceci est évident : le contenu nous cache la plupart du temps la fonction réelle du médium. Il se donne pour message, alors que le message réel, en regard duquel le discours manifeste n'est peut-être que connotation, c'est le changement structurel (d'échelle, de modèles, d'habitus) opéré en profondeur sur les relations humaines. Grossièrement, le « message » du chemin de fer, ce n'est pas le charbon ou les voyageurs qu'il transporte, c'est une vision du monde, un nouveau statut des agglomérations, etc. Le « message » de la T. V., ce ne sont pas les images qu'elle transmet, ce sont les modes nouveaux de relation et de perception qu'elle impose, le changement des structures traditionnelles de la famille et du groupe. Plus loin encore, dans le cas de la T. V. et des mass média modernes, ce qui est reçu, assimilé, «consommé », c'est moins tel spectacle que la virtualité de tous les spectacles.

La vérité des média de masse est donc celle-ci : ils ont pour fonction de neutraliser le caractère vécu, unique, événementiel du monde, pour substituer un univers multiple de média homogènes les uns aux autres en tant que tels, se signifiant l'un l'autre et renvoyant les uns aux autres. A la limite, ils deviennent le contenu réciproque les uns des autres - et c'est là le « message » totalitaire d'une société de consommation.

Jean Baudrillard - La Société de Consommation

Lire la suite

Coup de coeur... Hartmut Rosa...

13 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Sociologie

Coup de coeur... Hartmut Rosa...

Jadis, avant l’invention de la technique, lorsque Patience, habitant de Kairos, voulait faire parvenir une nouvelle à son ami Passetemps à Chronos, ville qui faisait également partie du royaume d’Utempie (à cette époque, on n’était guère pointilleux sur la distinction entre les morphèmes grecs et latins), il lui fallait faire le chemin soit à pied, ce qui lui coûtait six longues heures de marche, soit monté sur son âne, à qui il fallait quand même trois heures et demie. Dans les deux cas, il se trouvait pressé par le temps, parce qu’il ne pouvait pas être de retour à temps pour déjeuner, ou, lorsqu’il s’était mis en route seulement après le repas, il lui fallait passer la nuit à Chronos, ce qui lui valait non seulement une dispute avec son épouse, mais aussi une journée de travail perdue. Plus tard, après que la technique eut été introduite, Patience décrochait le téléphone en souriant, donnait la nouvelle à Passetemps, bavardait un peu avec lui à propos de la météo, avant de fumer tranquillement une bonne pipe, de nourrir le chat, de travailler une demi-heure, puis d’aider sa femme à faire la cuisine – la plupart du temps au four à micro-ondes.

Le travail lui-même avait changé. Avant, il passait la journée sur ses livres, qu’il était chargé de reproduire en tant que copiste de la ville. Quand c’était un gros ouvrage, bien souvent, il ne parvenait pas à faire une seule copie avant la tombée du jour. Désormais, il mettait tranquillement en route la photocopieuse en début de matinée, buvait une tasse de café, et copiait son original dix, vingt fois, en fonction du nombre de copies dont on avait besoin à Kairos, ce qui ne lui prenait pas plus de vingt minutes. Après, il allait nager un peu en mer. L’après-midi, Patience ne travaillait plus du tout.

Il avait enfin le temps de s’asseoir dans son jardin, de discuter avec sa femme, de faire de la musique ou de la philosophie, de lire les livres qu’il avait reproduits, quand ils étaient intéressants. C’était magnifique de pouvoir jouir de la vie sans être pressé par le temps ou par des échéances. Quand il voulait une image de sa femme, de son chat ou d’un coucher de soleil sur la mer, afin qu’un jour ses arrières petits-enfants puissent se souvenir d’eux, il prenait son appareil photo numérique dans le salon et pressait le déclencheur – en quelques secondes, la photo, magnifiquement détaillée, sortait toute prête de l’imprimante, il n’avait plus besoin de passer commande auprès de son ami le peintre Aeternus, toujours débordé, qui aurait dû y passer des heures, tandis que Patience, pendant ce temps-là, devait recourir à mille cajoleries, et souvent même à la force, pour calmer le chat. Mais Patience ressentait désormais de plus en plus rarement le désir de fixer quoique ce soit en image, pour en profiter plus tard ou le transmettre à la postérité.

S’il voulait avoir bien chaud chez lui quand les soirées rafraîchissaient, il n’avait plus besoin d’aller ramasser du bois dans la forêt, de peiner pour l’allumer et de profiter ainsi d’un peu de chaleur. Il allumait tout simplement le chauffage, qui était relié aux éoliennes disposées en bord de mer et, en un tour de main, régnait dans le salon une température digne d’une douce après-midi d’été. Patience était heureux, et il se sentait fortuné – il avait gagné du temps, un temps quasi inépuisable, et ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’il n’était plus jamais gagné par ce pénible sentiment qu’est l’ennui, ce qui lui était fréquemment arrivé par le passé. Il avait enfin du temps devant lui, comme on l’aurait dit auparavant. L’excédent de temps, l’incalculable richesse de temps avait fait de lui un autre homme, – et d’Utempie une autre société.

Hartmut Rosa - Accélération

Lire la suite

"Rentrée en chantant"... "Ecole de la confiance"... Quand le bonheur devient un outil de gouvernance...

10 Septembre 2018 , Rédigé par Libération Publié dans #Sociologie, #Philosophie

Eva Illouz contre la tyrannie du bonheur

Dans son dernier livre «Happycratie», la sociologue dénonce l’injonction qui nous est faite d’être heureux. Cette idéologie, dont la psychologie positive est le bras armé, n’a qu’un objectif : culpabiliser les individus et conforter le néolibéralisme. Une fois de plus, l’auteure veut «mettre de la sociologie là où domine la psychologie».

Elle donne ces jours-ci des entretiens à tout bout de champ et court les studios de plusieurs radios. Il faut dire qu’elle a du travail : la tyrannie du bonheur, contre laquelle son livre s’élève, se porte comme un charme en France, et en Occident en général.

La sociologue Eva Illouz publie Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (Premier Parallèle), coécrit avec le docteur en psychologie Edgar Cabanas. L’essai dénonce l’injonction qui nous est lancée d’être heureux, et le rapprochement, dans lequel nous baignons, entre plénitude et normalité. Selon cette logique, les insatisfaits seront regardés comme des incapables. L’euphorie à tout prix s’accompagne de l’hyperculpabilisation de ceux qui ne l’atteignent pas. A nous de développer notre capital de bonheur puisque ce dernier sommeille en nous, n’attend que nos efforts pour éclore, et que l’éprouver résulte d’un choix.

Une vision du monde

Cette fable, explique Happycratie, anesthésie la souffrance sociale et les reproches qu’une population peut adresser à l’Etat et au non-partage des richesses. De nombreux bénéficiaires profitent d’une telle vision du monde : les auteurs de guides de développement personnel, leurs éditeurs, les comportementalistes, le coaching, mais aussi le management paternaliste qui lie joie sur le lieu de travail, et accomplissement personnel. C’est aux Etats-Unis, le pays de l’élévation par le dur labeur, la nation obsédée par la santé physique et mentale, qu’a émergé la promotion de cette «pseudoscience» du bonheur. Son bras armé est la psychologie positive qui fructifie depuis les années 90.

Ce n’est pas la première fois qu’Eva Illouz, chercheuse à l’EHESS depuis trois ans, s’attaque aux beaux discours sur l’épanouissement et la réussite, et déconstruit nos émotions. Selon Eva Illouz, l’amour, la colère, le sentiment d’injustice sont fabriqués par la société. Sa grille de lecture est sociologique. Son précédent livre publié en France s’intitulait Pourquoi l’amour fait mal (2012, Seuil). Elle y disséquait le sentiment amoureux contemporain, et le discours qui le porte. Si l’amour fait souffrir, à l’heure où les séparations sont si fréquentes, ce n’est pas que l’être quitté est peu doué pour la relation amoureuse, comme, selon Eva Illouz, le martèlent les psychologues aux cœurs solitaires. La cause se situe du côté de «l’économie émotionnelle et sexuelle propre à la modernité» qui sans cesse évalue les comportements, exige la perfection (de la silhouette, des ébats), et la réussite d’une relation. La culpabilisation et la responsabilisation individuelle à outrance sont donc aussi à l’œuvre dans le domaine amoureux, et leur dénonciation semble être un fil directeur du travail d’Eva Illouz. Elle l’admet, quand on la rencontre, la semaine passée, à Paris : «Souvent on ne perçoit la cohérence de nos recherches qu’avec plusieurs années de recul. On comprend mieux la prose que l’on parle au fil du temps. Celle que j’ai parlée sans le savoir serait celle-ci : mettre de la sociologie là où domine la psychologie. Les émotions reflètent les normes, les hiérarchies, les codes moraux. J’essaie de m’opposer au fait de ne se penser, soi, qu’en termes psychologiques. Ce que l’on appelle la psyché et les émotions sont faites de bric-à-brac social.»

Les médias

Eva Illouz, 57 ans, se partage entre Paris et Israël, où vivent ses enfants. Née à Fès dans une famille juive marocaine, elle a habité à Sarcelles à son arrivée en France avant de déménager à Paris. Elle quitte la khâgne pour voyager, part en Israël où elle fait son master. «Je n’ai pas décidé de devenir sociologue, mais, très jeune, je me suis intéressée à l’influence des médias. A l’époque, en France, ce n’était pas un centre d’intérêt prestigieux. Depuis tout a changé. Les Etats-Unis prenaient au sérieux leurs médias, tant sur le plan intellectuel que pratique. J’ai fait ma thèse à l’Université de Pennsylvanie, et petit à petit, ma façon d’écrire est devenue sociologique.» En Israël, c’est dans un département de sociologie qu’elle est admise comme professeure.

Contre l’intériorité

Jeune adulte, les textes qui l’ont marquée sont d’abord ceux de Barthes : «J’ai adoré le lire. Bourdieu et Foucault sont venus plus tard. Un roman a aussi éminemment compté pour moi : Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. J’ai compris en le lisant qu’il y avait une dimension sociologique à l’amour ; c’est le romancier qui pour la première fois crée une trame narrative autour de l’idée que l’amour est étroitement lié au pouvoir social.» Elle continue de lire de la fiction, le lieu des nuances par excellence. Elle aime la romancière israélienne Zeruya Shalev, dont elle est une amie, et Annie Ernaux, un goût curieux de la part d’une sociologue qui s’élève contre l’intériorité : elle a aimé les Années, dont elle pense qu’il est un grand livre sociologique.

à portée de la main

Happycratie consacre une partie décisive et inquiétante de son analyse à la naissance de la psychologie positive aux Etats-Unis. Elle doit son origine au psychologue Martin Seligman, né en 1942. Il œuvre à doter d’une assise soi-disant scientifique cette idéologie du «self-help», de la performance à portée de la main. Il est puissant, capable notamment de lever des fonds importants pour la recherche en «santé mentale», ce qui fait frémir. Grâce à cet argent aussi, il a publié une «classification universelle des forces et vertus humaines», afin que les lecteurs atteignent «leur potentiel maximal», expliquent Eva Illouz et Edgar Cabanas.

Le livre présente aussi l’alliance, qui date du début du XXe siècle, entre «économistes du bonheur» etpsychologie positive. En répandant l’idée que le bonheur se mesure objectivement, qu’il est le but de toute existence et que le rater est un échec individuel et non collectif, ces acteurs aident les multinationales et les gouvernements à se défausser des crises qui pourraient remonter contre eux les citoyens. Selon Eva Illouz et Edgar Cabanas, c’est ainsi que les ravages de 2008 furent amortis par endroits. Ils prennent l’exemple de Coca-Cola qui, dans chaque pays où la marque possède une branche, a implanté un «Coca-Cola Happiness Institute, institut chargé de publier chaque année des rapports, pays par pays, sur le sujet - les Happiness Barometers».

Etrangement, la psychanalyse, pourtant vent debout contre le culte de l’optimisme et de l’amélioration de soi, n’apparaît jamais dans Happycratie. C’est qu’Eva Illouz refuse de différencier psychologie cognitive et psychanalyse freudienne : «Je l’inclus dans la psychologie. Toutes deux partagent l’idée que le plus important est notre psyché, et la façon dont elle nous structure particulièrement et individuellement.» Selon Eva Illouz, nous ne sommes pas des êtres à l’intériorité unique mais nous réagissons selon les concepts et les lois collectives du moment. L’explication par l’intériorité individuelle, qui triompherait actuellement, est pour Eva Illouz nocive : «Quand une femme est abandonnée par un homme pour la cinquième fois, son entourage abordera ce problème à travers l’explication psychologique et lui demandera d’examiner son enfance pour comprendre ce qui dans sa psyché provoque l’échec amoureux inconscient. La psychologisation des êtres humains est devenue incontournable.»

Ce qui revient à déposer un fardeau sur les épaules des malheureux que l’on incite à fouiller leur moi. Au service du «néolibéralisme», la psychologie positive culpabilise ceux qui échouent ou se perdent dans la dépression. Le mot «résilience» est mis désormais à toutes les sauces. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, le «père» du concept, a vécu un traumatisme, sa famille fut exterminée par les nazis, et il est sorti de son enfance par le haut : tout le monde devrait en faire autant, selon l’idéologie honnie par Eva Illouz. Ceux qui s’effondrent s’ils sont au chômage ou freinent des quatre fers devant la mobilité exigée par leur hiérarchie ont tout faux. «Affirmant la victoire de la vie et de l’esprit sur la mort, la notion de résilience a tout pour plaire», écrivait la sociologue dans une tribune parue dans le Monde (1), à l’origine du livre - qui n’est publié qu’en France pour l’instant et le sera bientôt en Grande-Bretagne, en Espagne, en Italie et en Allemagne.

Scruter les codes sociaux qui nous conditionnent, relever le cynisme de la publicité faite à la réussite, affirmer que nous ne sommes pas entièrement responsables de notre bonheur (même si le mot inconscient n’appartient pas au vocabulaire d’Eva Illouz), tout ceci préserve-t-il la sociologue de la culpabilité en cas d’échec ? «Pas du tout, je suis comme tout le monde et peut-être même pire. C’est sans doute parce que je connais bien le sujet que j’écris sur la culpabilité.»

(1) «Gare aux usages idéologiques de la résilience», le Monde, décembre 2016.

Par Virginie Bloch-Lainé

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>