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Vivement l'Ecole!

sociologie

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A lire... Une Histoire des inégalités, de l'âge de pierre au XXIe siècle - Walter Scheidel

20 Mars 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie, #Inegalites, #Histoire

 

EXTRAITS

Dans une vaste enquête historique, le chercheur autrichien soutient que la réduction massive des privilèges ne peut se produire que dans des périodes extrêmes : guerre de masse, révolution, faillite de l’Etat ou pandémie. Faudra-t-il se résoudre à choisir entre la paix et l’égalité ?

Considérez-vous que l’actuelle pandémie est une manifestation du quatrième cavalier de l’apocalypse ?

Je ne le pense pas, notamment pour des raisons démographiques. Dans le passé, les grandes épidémies entraînaient une forte mortalité qui s’avère toujours propice à la réduction des inégalités. Le patrimoine des classes populaires se morcelle moins d’une génération à l’autre ; la force de travail devient plus rare, et elle est donc mieux payée, etc. Avec le Covid, il y aura cette fois-ci –et c’est heureux– proportionnellement moins de victimes, donc peu d’effets de ce type.

Nous savons aussi aujourd’hui mieux gérer les crises et maintenir une forme de statu quo social, politique et économique : les milliards d’euros et de dollars dépensés pour éviter une dépression économique majeure, les nouvelles technologies qui permettent de poursuivre le travail dans de nombreux secteurs, la science qui avance vite sur les vaccins et les traitements… Plus la stabilité est assurée, moins des bouleversements susceptibles de réduire les inégalités ont des chances de se produire. En fait, il se pourrait même que l’on ait un peu plus d’inégalités après la crise, car les personnes les plus aisées sont aussi les mieux protégées sur le plan sanitaire comme économique –celles qui peuvent télétravailler, qui ont une meilleure protection sociale, etc.– alors que les plus pauvres ne le sont pas.

L’effet de la crise sur les inégalités sera donc faible ?

Il y a une seconde hypothèse. Si la crise n’est pas aussi facilement gérée qu’on peut l’espérer aujourd’hui, si l’économie est plus endommagée que prévu, alors cela affectera les systèmes politiques, qui seront contraints de prendre des mesures de réduction des inégalités afin de limiter l’ampleur des mouvements de contestation sociale susceptibles de naître de la crise. Je ne pense pas que cela arrivera, mais c’est une possibilité.

Jusqu’à activer d’autres cavaliers de l’apocalypse, comme l’effondrement de l’Etat ou certaines révolutions ?

Ce n’est pas impossible, puisque certains Etats sont faibles, notamment en Afrique subsaharienne ou au Moyen-Orient. Ce risque vaut pour la pandémie, mais aussi pour le changement climatique et la destruction des écosystèmes qui pourraient entraîner des guerres, des mouvements révolutionnaires, des effondrements d’Etats, comme on a pu le voir en Syrie et au Yémen ces dernières années. Il y a donc un potentiel dans les décennies à venir pour que cela se produise et que ces chocs réduisent les inégalités. Mais sans doute pas en Occident où les Etats restent solides.

Votre enquête historique remonte au Néolithique. L’actuel creusement des inégalités répond-il aux mêmes logiques qu’à l’époque ?

Si l’on s’en tient aux fondamentaux, oui. Et justement, le fait d’étudier les inégalités à des époques et dans des territoires variés montre que les mêmes schémas se reproduisent. Lorsqu’apparaissent les systèmes de production agricole avec la mise en place de l’agriculture et de l’élevage, on observe une appropriation de la terre, la constitution de droits de propriété et de succession. Alors, vous évoluez inévitablement vers une société marquée par des inégalités. Les structures du pouvoir politique –rappelons que les premiers Etats naissent au Néolithique– tendent souvent à renforcer ces disparités sur le temps long. Seuls les chocs violents que constituent les quatre cavaliers de l’apocalypse sont susceptibles de s’opposer à l’ancrage de plus en plus fort des inégalités.

(...)

Une autre règle semble se détacher de vos analyses : plus un système politique et social vieillit, plus les inégalités augmentent.

Oui, car cette stabilité permet aux élites une bonne maîtrise des mécanismes de contrôle du pouvoir. Elles parviennent à surmonter de nombreuses instabilités et à transmettre leurs privilèges à la génération suivante. Cela entretient et renforce les inégalités. C’est pourquoi on observe un retour des inégalités depuis quelques décennies, après une période égalisatrice à la suite des guerres mondiales. Les bouleversements de la première moitié du XXe siècle se sont estompés. Nous avons acquis une plus grande stabilité, mais aussi une plus grande inégalité.

Pourtant, les contestations sont nombreuses, que l’on pense au mouvement Occupy, aux gilets jaunes, etc.

Ces mouvements ne changent rien, parce qu’ils ne sont pas si violents. Le mouvement des 99% aux Etats-Unis, les gilets jaunes en France, ou les mobilisations en Grèce après les mesures d’austérité de 2008 n’ont rien à voir avec une guerre civile ou une révolution. Il faut se souvenir qu’aujourd’hui, les gouvernements ont aussi beaucoup plus de moyens, que ce soit avec la police ou les technologies de surveillance, pour garder le contrôle de la situation. Cela complique la possibilité pour des mouvements vraiment transformateurs d’émerger, notamment dans les pays riches. Il faut aussi ajouter d’autres facteurs, comme le vieillissement de la population des pays riches, qui contribue à diminuer le potentiel de violence.

Il nous faut donc choisir entre paix et égalité ?

S’il fallait s’en tenir à une phrase, je crois que c’est ce que je dirais ! Mais nous pouvons aussi refuser l’alternative. Et dans ce cas, il va nous falloir inventer des moyens non violents et efficaces de réduire les inégalités. Ce n’est pas impossible, mais l’histoire ne nous aide pas à le faire. Il va nous falloir être bien plus créatif que nous ne le sommes, car c’est une tâche beaucoup plus difficile que ce qu’on aime parfois à penser. Mais cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas essayer.

Thibaut Sardier

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Rose-Marie Lagrave : «Il n’y a pas d’ascenseur social. Les transfuges de classe prennent l’escalier de service  !»

6 Mars 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie

EXTRAIT

La sociologue raconte dans une enquête autobiographique sa traversée des frontières sociales, de son village du Calvados à l’élite de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Une invitation à refuser les «je ne m’en sortirai jamais» mais aussi à déconstruire le mythe de la méritocratie. On ne réussit jamais seul.

Comment une fille d’un village du Calvados, issue d’une famille nombreuse, démunie, catholique, en vient-elle à s’asseoir sur les bancs de la Sorbonne, à croiser Pierre Bourdieu, militer au Mouvement de libération des femmes et devenir directrice d’études à l’EHESS (les Hautes Etudes pour les intimes) ? C’est l’histoire de la sociologue Marie-Rose Lagrave qu’elle documente et analyse, dans Se ressaisir, enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe (La Découverte). Pas de miracle dans cette histoire. A travers sa propre trajectoire qui ne fut jamais une sinécure, Marie-Rose Lagrave démontre combien sa traversée des frontières sociales tient à son environnement, aux personnes comme aux institutions. Ses parents catholiques, sensibilisés à un ethos bourgeois qui avaient à cœur de «dresser les têtes et les corps» de leur 11 enfants, ont fait d’eux des écoliers parfaitement adaptés au système scolaire, appréciés des instituteurs. Ses collègues lui ont fait confiance, voyant le profit qu’ils pouvaient tirer de cette travailleuse, depuis son entrée par la petite porte à l’EHESS quand, poussée par la nécessité financière, elle osa demander un poste à son directeur de thèse. Ses expériences en tant que femme, puis sa rencontre avec le MLF forgea sa conscience féministe et l’incita à créer un master Genre, sexualité, politique à l’EHESS et à promouvoir la parité professionnelle au sein de l’institution. L’apport de l’ouvrage est considérable par ce qu’il montre de l’influence du genre et de la classe sociale sur une vie, tout en plaçant en creux la reconnaissance au cœur des relations sociales.

Se ressaisir, pourquoi ce titre ?

Se ressaisir, c’est d’abord revisiter mon parcours et refaire le chemin inverse des étapes successives qui l’ont construit, une retraversée, en somme. C’est aussi un clin d’œil à nos maîtres d’école qui écrivaient sur les bulletins scolaires : «Doit se ressaisir au deuxième trimestre.»

L’emploi du «je» est une hérésie pour une sociologue, reconnaissez-vous. Pourquoi avez-vous consenti à utiliser la première personne du singulier ?

J’ai longtemps banni le «je» pour ne pas déroger à la règle générale en sciences sociales voulant que l’emploi du «on» atteste la capacité d’objectivation de la chercheuse. Si j’ai osé cette effraction, ce n’est pas pour verser dans le narcissisme ou me pousser du col, mais pour chercher à comprendre comment ce «moi», façonné par de successives socialisations, est finalement parvenu, après beaucoup de difficultés et de bifurcations, à déjouer partiellement la règle de la reproduction des classes sociales. J’ai finalement suivi le chemin inverse d’Annie Ernaux. Dans les Années (2008, Gallimard) la romancière revendique une «autobiographie impersonnelle». Elle écrit «elle» et non pas «je». Après des années de dépersonnalisation, je suis passée au «je», mais à un «je» objectivé par une enquête qui le remet à sa place et le réinscrit dans des groupes et collectifs, pour lui restituer sa singularité et sa généralité. J’ai étudié le processus de fabrication de ce «je», à travers les différentes étapes de mon parcours et de celui de ma famille, en leur imprimant un regard sociologique.

(...)

Par Sonya Faure et Anastasia Vécrin

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Drogue, prostitution, délinquance… Les enfants perdus de Barbès

5 Mars 2021 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Société, #Sociologie, #Jeunesse

Sécurité : Barbès au bord de l'explosion - Action Barbès

EXTRAITS

Ils sont quelques dizaines d’adolescents à errer depuis 2016 dans les rues de ce quartier parisien, partageant un quotidien fait de violences. Dans ce groupe composé surtout de jeunes migrants isolés, quelques filles en rupture familiale, plus vulnérables encore, survivent sans rien attendre du lendemain.

Hana* marche d’un pas assuré rue de la Goutte-d’Or, même quand elle tangue. Ce soir de décembre, à Barbès, dans ce quartier populaire du 18e arron­dissement de Paris, tout le monde la salue – commerçants, policiers, passants… Ils le font plus ou moins gentiment. A ceux qui crachent « pute » à son passage, elle adresse un doigt d’honneur et un regard plein de colère. Même geste envers le groupe qui la traite de « Pokémon » – elle est toute petite.

Hana est drôle et entraînante. Elle a de grands yeux verts, des joues rebondies couvertes de taches de rousseur et la peau encore veloutée de l’enfance. Elle porte une grande balafre sur la joue. Un coup de couteau donné par un garçon dans un squat. « C’est pas tout », rigole-t-elle en retirant son écharpe : elle dévoile deux entailles profondes au niveau du cou, tout juste suturées.

Son objectif du moment : rejoindre la laverie plus bas, celle dont les tambours sont d’un jaune un peu décati et où la chaleur humide est agréable. Trois copains sont déjà là, ils se tombent dans les bras. Hana veut qu’on lui roule un joint. Un garçon s’exécute. Il a la coupe de cheveux en vigueur auprès des gamins de son âge : tempes rasées et petite houppe au sommet du crâne. Bientôt, un adulte, blouson noir et barbe de trois jours, passe une tête. Deux euros le cachet de Rivotril. Cette benzodiazépine – aux effets sédatifs et anxiolytiques – à laquelle les jeunes se shootent et qui les rend méchamment accros, les jeunes la couplent systémati­quement au Lyrica, un antiépileptique également utilisé pour les troubles anxieux. Un cocktail médicaments-joints-alcools qui les laisse hagards, désinhibés et vulnérables.

(...)

La vie plus trépidante de la rue

Le commerçant, un vieil Algérien qui ferme sa boutique à l’heure de la prière, est désolé pour Hana : il ne peut pas l’aider, sa batterie est morte. Il lui vend pour 12 euros un vieux téléphone. En attendant qu’il soit chargé, elle roule un joint dans un coin. Le vendeur secoue la tête. Il la voit traîner là depuis des années, « ça ne s’arrange pas ». Comme beaucoup d’habitants du quartier, il a pris ces jeunes en pitié et les aide comme il peut. Une autre fille patiente dans la boutique. Brune, cheveux bouclés. « Je lui parle pas, c’est une nouvelle. Elle est algérienne. » Hana évite les Algériens et les Tanjaouis (les habitants de Tanger). « Je ne les aime pas, pas mon délire, c’est eux qui m’ont volé mon téléphone. » Elle traîne avec les garçons de Fès et de Salé. Elle raconte qu’ils se regroupent comme ça. Sur Facebook, chacun ajoute le gentilé de sa ville d’origine après son prénom. Ça donne : « Ahmed Slaoui »« Célia Lfassiya », etc. Dans la rue, ils s’appellent comme ça, « Hey Casaoui ! », et affichent leurs blases sur les murs.

Le lendemain, Hana, de retour à la laverie, a l’air plus en forme. Elle porte sur elle une petite sacoche pleine de maquillage. Elle attend son copain. Elle pense être enceinte. Ce serait lui le père. Quand il arrive, elle l’embrasse à pleine bouche. Ayman* sort du tribunal, il a obtenu un hébergement, dans le 15e arrondissement. Ces foyers de l’aide sociale à l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse (lorsque les mineurs ont commis des infractions), les adolescents passent leur vie à en fuguer.

(...)

Des vies confuses et fragmentées

La première fois qu’on a croisé Célia, c’était au mois d’octobre 2020. Comme ses copines, elle n’avait pas l’air d’une marginale, elle ressemblait à une fille de son âge. Ce sont leurs mains, épaisses, aux ongles noircis, les engelures et les croûtes sur les phalanges, leurs dents abîmées qui trahissent leur vie dans la rue. Célia réclamait des cigarettes aux passants de la rue des Islettes. Elle faisait ça poliment et en souriant, avec sa grande copine Soraya*, une adolescente robuste. Elles dansaient aussi au pied des immeubles. Puis elles ont disparu.

Célia a grandi à Fès, à Bensouda, un ­quartier où s’entassent les familles précaires. Elle y a vécu longtemps avec ses grands-parents marocains avant de débarquer à Paris, à 12 ans, avec son grand frère, un an de plus qu’elle. Leur mère, française, était toxicomane, ils ont grandi dans les foyers. Son frère, surtout. Célia a très vite préféré la vie dehors. Elle se souvient que « la première fille à la Goutte-d’Or », c’était Sophie*, une Colombienne qu’elle a rencontrée au foyer de la Croix-Nivert, dans le 15e arrondissement, et qu’elle a suivie à Barbès. Sophie a eu une fille avec un Marocain qui s’est barré aux Pays-Bas. Elle l’élève chez sa mère. Célia, elle, ne peut plus voir sa fille, Janna, née il y a deux ans et placée en famille d’accueil. Des gens bien, il paraît.

(...)

« La vie, c’est de la merde »

Elle s’appelle Farah* et elle ne marche plus très droit. Elle a pris des ecstasys avec son amoureux, dans un studio dans le quartier de La Chapelle. Elle dit « mon copain », mais elle l’a rencontré la veille. Ses parents sont kabyles. Elle a longtemps vécu en Espagne avec sa mère avant de partir avec des garçons marocains rencontrés là-bas. Avant ça, elle ne connaissait pas Barbès. Son récit est ponctué de soupirs et de « la vie, c’est de la merde ». Elle salue des gars qu’elle connaît. L’un d’eux tente de l’embrasser, elle le repousse. Il insiste et colle ses lèvres contre les siennes. Elle se dégage. Ça lui arrive tout le temps, ces gars qui la touchent et l’embrassent alors qu’elle n’a pas envie. Ou qui l’insultent, l’air dégoûté. Les filles ont l’habitude de ces remarques. À leur passage, un agent municipal avait lancé à une riveraine : « C’est même plus des filles. » Farah mâche son chewing-gum, « la vie, c’est de la merde ».

(...)

Les filles, tabassées « comme des mecs »

Ayoub est arrivé de Tanger il y a trois ans. Il avait 11 ans. Il dit que Paris, c’est trop dur. Où voudrait-il aller ? Il se frappe la poitrine : « Vraiment ? Je te jure, au paradis. Regarde-moi : je n’ai pas mangé depuis l’hôpital, je dors dehors ou à l’hôtel. » Appuyé contre un mur, il ne s’arrête plus : « Eh ! oui, je vole, je peux le dire, mais, si je ne vole pas, je ne mange pas. Les riches ne peuvent pas comprendre, ils ont la belle vie. » Il se met à pleurer : « Je vole, je suis un sale voleur. Mais on m’a aussi volé 2 000 euros. J’essaye d’économiser pour envoyer de l’argent à mes parents. »

Hakim*, 1,50 mètre à tout casser, l’interrompt : il cherche des baskets. On lui a volé les siennes au squat, pendant qu’il dormait. La rue les abîme en un rien de temps. Les insensibilise. Ayoub en tire une sorte de fierté un peu amère : « Comment on supporte tout ça ? On a le cœur dur. Pas comme les enfants français. Ils ont 14 ans, on les voit quand ils sortent de l’école, ils ne sont pas comme nous. Ils ont papa, maman, des manteaux et des petits pains au chocolat. Ils ne tiendraient pas une minute dans la rue. Est-ce qu’ils ont voyagé comme nous, partout ? » Il vient de rouler un joint. « Ça ne te gêne pas ? » Il l’allume.

(...)

Accro au quartier

Février 2021. Célia est de retour à la Goutte-d’Or. À la mi-décembre, elle a fugué de son foyer aux Pays-Bas. « C’était dans un endroit où il n’y avait rien, pas de magasins, pas de cafés, rien… La campagne, mais il n’y avait même pas de chèvres ou de poules. Rien ! » Elle est d’abord allée en Allemagne, où elle a récupéré sa grande copine Hana. Hana, qui en avait marre de Paris, s’est barrée après Noël. Ensemble, elles sont retournées à Amsterdam. La police les a arrêtées. Hana a été conduite en centre fermé en attendant son rapatriement en France.

Célia, majeure, a pu rentrer sans encombre. Et la revoilà à la Goutte-d’Or, par - 2 °C, sans manteau sur son jogging noir. Devenue accro au quartier, son chez-elle depuis ses 14 ans, elle ne cesse d’y revenir. Elle y a pourtant traversé le pire, ce qui arrive à toutes ces filles : la drogue, les viols, les grossesses non désirées, la délinquanceEt elle est à nouveau dans le pétrin. Il y a quatre jours, elle s’est fait embarquer pour outrage à agent. Un flic a cassé sa bouteille de vodka, alors elle a pété les plombs, elle lui a dit « nique ta race de keuf ». Il a tout filmé avant de l’embarquer en garde à vue. Elle ne peut pas s’empêcher de rigoler en racontant ça. Quelques nuits plus tôt, le campement situé dans des tunnels sous la gare de Lyon où elle s’était trouvé une place a été évacué. Elle y dormait avec deux autres filles et des dizaines de migrants, des hommes. Depuis, elle s’est trouvé une place dans un squat.

Célia aura 19 ans dans quatre jours, mais, pour elle, l’avenir est devenu un concept flou. « Je ne peux rien prévoir. Je ne sais pas ce qui va se passer tout à l’heure ou ce soir… » Elle sait juste qu’elle ne veut plus dormir dans son squat de Saint-Ouen. La veille, ils étaient quinze à vouloir « la forcer ».

* Le prénom a été modifié.

Zineb Dryef

Article complet à lire en cliquant ci-dessous

 
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"La lutte contre les inégalités doit être au coeur des politiques publiques" - Najat Vallaud-Belkacem/Sciences Po

14 Décembre 2020 , Rédigé par Sciences Po Executive Education Publié dans #Politique, #Sociologie

"La lutte contre les inégalités doit être au coeur des politiques publiques" - Najat Vallaud-Belkacem/Sciences Po

Les années à la tête de ministères ont été, pour elle, une « source d’expérience extraordinaire » et l’ont confortée dans l’idée que l’action publique pouvait faire « bouger les lignes ». Aujourd’hui directrice France de l’ONG ONE et coprésidente d’honneur de l’Executive Master Management des politiques publiques, Najat Vallaud-Belkacem estime que la lutte contre les inégalités doit être une priorité des politiques publiques. Un impératif, à ses yeux, pour prendre réellement en compte le « sentiment de relégation » qui s’exprime dans une partie de la population et que la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer.

Vous avez occupé des fonctions ministérielles entre 2012 et 2017, lors de la présidence de François Hollande. Que retenez-vous de cette période ?

Najat Vallaud-Belkacem

J’ai eu la chance d’exercer des responsabilités dans des ministères très différents. Les moyens, tant humains que budgétaires, n’avaient, bien sûr, rien de comparable entre le ministère des Droits des femmes et celui de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Mais ils avaient en commun de toucher, tous deux, à des sujets passionnels et de devoir faire face à des défis d’une incroyable ampleur.

Au cours de ces cinq années riches en réformes, j’ai donc pu voir fonctionner différents types d’administration, et se mettre en œuvre des politiques publiques variées. Cela a été pour moi une source d’expérience extraordinaire, particulièrement formatrice. J’ai eu à cette occasion la confirmation qu’il était possible de faire bouger les lignes, de réellement agir. Que des femmes et des hommes étaient là tout à la fois pour s’assurer que la « machine » tourne au quotidien (par exemple, à l'Éducation nationale, que les rentrées se déroulent normalement), mais aussi pour conduire des réformes, ce qui n’est jamais simple. Les fonctionnaires que j’ai vus a l’œuvre agissaient pour la plupart vite et bien, et souvent avec dévouement et passion.

Le rôle de la haute fonction publique est aujourd’hui interrogée. Chloé Morin a par exemple publié récemment un ouvrage, "Les inamovibles de la République" à ce sujet. Pensez-vous que ces hauts fonctionnaires puissent desservir l’État malgré eux ?

Najat Vallaud-Belkacem

Pour porter un regard critique sur le sujet, il faut tout d’abord comprendre ce qui fonctionne. J’insiste : j’ai vu, dans le cadre de mes fonctions ministérielles, beaucoup d’agents de la fonction publique porteurs de changements, des femmes et des hommes essentiels à l’élaboration des politiques publiques et à leur mise en œuvre, pas toujours reconnu à leur juste valeur et qui souvent auraient été plus confortablement installés dans le privé que dans le service au public.

Quant aux critiques émises qui ne sont en effet pas sans fondement, on connaît les solutions. La première, c’est de favoriser la diversité des profils, des parcours. J’y ai travaillé lorsque j’étais ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Nous sommes par exemple parvenus à instaurer progressivement la parité parmi les recteurs. Bien sûr ce sont des efforts à poursuivre et à amplifier sans quoi ils s’essoufflent. 

La diversité est d’autant plus importante qu’elle ne se résume pas à une question de représentativité : elle est aussi un atout pour la qualité et l’efficacité des politiques publiques. Elle favorise une confrontation des points de vue qu’une assemblée de profils trop homogènes ne permet pas. C’est un atout essentiel pour concevoir de bonnes politiques publiques.  
Les hauts fonctionnaires et les grands corps sont également parfois critiqués pour le vocabulaire (ou procédures ou formulaires) qu’ils utilisent ou conçoivent. On les juge technocratiques, hermétiques, kafkaïens. Là encore, des solutions existent. Il serait par exemple intéressant qu’ils suivent, au cours de leur carrière professionnelle, une formation continue leur permettant de se remettre en question sur de tels sujets. Dans notre pays, on attend toujours que les gens venant du bas de l’échelle sociale s’adaptent, adoptent les codes, le langage, la culture du haut de l’échelle pour espérer l’atteindre et y être acceptés. On demande rarement l’exercice inverse notamment à ceux dont le rôle serait précisément de toujours veiller à inclure la société toute entière. Il serait donc précieux de se saisir de ce « bilinguisme social » dans nos services publics, y compris nos grands corps, afin que leurs représentants apprennent à utiliser un vocabulaire, et concevoir des procédures, compréhensibles du plus grand nombre.

Quels seront, demain, en France, les grands enjeux des politiques publiques ?

Najat Vallaud-Belkacem

Le principal enjeu sera de réussir, tout en concevant des politiques pour tous et pour un intérêt général commun, à prendre en considération les individus dans leur singularité, qu’ils soient plus ou moins éloignés du pouvoir, dans une situation périphérique ou non, qu’ils connaissent la précarité ou pas. Je suis frappée par le nombre de personnes qui sont aujourd’hui des angles morts de nos priorités politiques. Je ne parle pas de celles qu’on énonce la main sur le cœur dans les discours, mais de celles qui dictent au quotidien l’agenda politique et médiatique. En conséquence, des pans entiers de notre société ne se sentent pas représentés et se vivent comme exclus du récit qui est fait de notre pays. C’est à mon sens le cœur de ce qui nous attend demain : lutter contre ce sentiment de relégation et les inégalités persistantes qui y sont associées.

L’épidémie de Covid-19 a d’ailleurs mis en exergue cette problématique - comme elle a plus généralement souligné tout ce qui n’allait pas dans notre société. Les illustrations en sont nombreuses : nous venons avec, Sandra Laugier, de publier un constat désenchanté par exemple sur les femmes : premières victimes de la crise de la Covid-19, premières aidantes dans ces fameux métiers du care si applaudis pendant le confinement et pourtant encore une fois si absentes et invisibilisées dans l’expertise, l’expression médiatique ou la gestion de la crise. Ce constat vaut pour d’autres populations périphériques systématiquement oubliées : les files devant l’aide alimentaire, les familles monoparentales, les victimes de problèmes de santé mentale… autant de problématiques qui représentent bien sûr de grands enjeux pour les politiques publiques à venir.

La période de crise a, enfin, mis en évidence la valeur infinie que nous accordions collectivement à la vie. Cela nous a conduits à arrêter l’activité économique lors du premier confinement. Au-delà de l’épidémie, il faudra en tirer les conclusions nécessaires. Nous ne pourrons plus avoir les mêmes raisonnements que par le passé sur de nombreux sujets, comme l’aide aux réfugiés par exemple.

Au vu de ces enjeux, quelles compétences les acteurs de l’action publique doivent-ils dès à présent développer ?

Najat Vallaud-Belkacem

Nous nous rendons compte aujourd’hui de l’importance de développer davantage les soft skills. Les savoir-être apparaissent comme primordiaux dans le monde professionnel de manière générale ; plus encore dans le service au public. La curiosité, l’esprit critique, la créativité, la capacité à travailler en équipe… Autant de compétences sociales et émotionnelles qui contribuent à l’efficacité de l’action publique. Elles peuvent aussi être un précieux atout pour, comme nous l’avons évoqué, permettre aux hauts fonctionnaires de mieux communiquer en direction du plus grand nombre. Maîtriser les soft skills, c’est aussi veiller à être bien compris et savoir faire œuvre de pédagogie.

La formation tout au long de la vie est un chantier sur lequel vous vous êtes engagée rue de Grenelle. Pourquoi est-il, à vos yeux, fondamental ?

Najat Vallaud-Belkacem

J’ai toujours eu la conviction que la formation ne s’arrêtait pas quand on quittait l’école. Qu’elle était au contraire un processus régulier qui devait permettre de développer de nouvelles compétences, de se perfectionner sur de nouvelles techniques, d’élargir son champ des possibles. C’est en ce sens que, comme ministre, j’ai cherché à ce que la formation continue se développe davantage dans les établissements d’enseignement supérieur. C’est un chantier qui doit être poursuivi. Cela passera notamment par une augmentation de l’offre numérique, que la crise a d’ailleurs impulsée.

Vous intervenez depuis trois ans au sein de l’Executive Master Management des politiques publiques. Pourquoi avez-vous accepté de renforcer cet engagement en devenant coprésidente d’honneur, aux côtés de Gilles Johanet ?

Najat Vallaud-Belkacem

C’est tout d’abord un réel honneur qu’on m’ait proposé cette coprésidence. En intervenant depuis trois ans au sein de cet Executive Master, j’ai pu mesurer la qualité du contenu de la formation et ce qu’elle pouvait apporter aux professionnels qui la suivent. Enfin, la formation tout au long de la vie va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années qui viennent, notamment du fait de la crise que nous traversons, et je suis ravie de m’y investir à travers Sciences Po Executive Education.

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Génération Covid, génération perdue ?...

29 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Sociologie, #Jeunesse

Génération Covid, génération perdue ?...

L’inquiétude monte sur la santé mentale d'une jeunesse de plus en plus perçue comme sacrifiée dans la lutte contre la Covid.

Il n’y aura pas de génération sacrifiée affirmait en juin Gabriel Attal, alors secrétaire d’État en charge de la jeunesse.

On était à l’issue du premier confinement. La promesse a été réitérée jeudi dernier par Jean Castex lors de sa conférence de presse pour préciser les conditions du second déconfinement. Le premier ministre y a annoncé un dispositif destiné aux 18-25 ans, comprenant la création de 20 000 jobs étudiants, des aides financières d'urgence pour les étudiants précaires et une aide mensuelle pour les jeunes en recherche d'emploi. 

Le même jour, l’Observatoire des inégalités rendait un rapport indiquant que la crise économique engendrée par le coronavirus aggraverait plus fortement la précarité des moins de 30 ans, qui représentent déjà près de la moitié des pauvres en France. À cela s’ajoute la détresse psychologique : selon l’enquête Coviprev menée par Santé Publique France, 29% des 18-24 ans se disent déprimés. Et ce n’est pas la nouvelle de la réouverture des universités en février, après la troisième phase du déconfinement, qui a de quoi leur donner de l’espoir. La « détresse morale » des étudiants « tuera plus, à terme, que le virus », a ainsi alerté cette semaine le président de l'université de Strasbourg Michel Deneken. 

Afin de mettre en débat les mesures prises par la majorité et d’interroger l’état psychologique, économique et social de la jeunesse, Raphaël Bourgois s'entretient avec Sandrine Mörch, députée LREM de la 9ème circonscription de Haute-Garonne et présidente de la Commission d'enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse à l'Assemblée Nationale, Anne Lambert, sociologue à l'INED, responsable scientifique de l'enquête "Coronavirus et confinement", coordinatrice de l’enquête COCONEL - logement et conditions de vie, une enquête sur la population générale au printemps 2020 qui a permis d’éclairer la transformation de la situation des jeunes avec la crise sanitaire et Virginie Dupont, Présidente de l'Université Bretagne Sud.

Une génération stigmatisée ? 

On est tous légitimement extrêmement inquiets sur la déprime, sur les pensées suicidaires, sur la dépression qui envahit la jeunesse. Cette crise a servi de révélateur. Il y a tellement de choses qui étaient déjà antérieures au Covid : les jeunes, ça fait longtemps qu'ils sont en dépressurisation,  en perte de repères, d'identité, de sens. (...) Je trouve qu'il y a une typologie de nouvelles qui réduisent le monde à une seule et mauvaise nouvelle, que c'est anxiogène et que ça bloque les jeunes entre deux états d'esprit : la volonté de s'en sortir et l'anxiété majeure. Sandrine Mörch 

Les mots de soutien, les politiques d'aides à ces jeunes sont venus bien trop tard. On a attendu quasiment la fin du confinement, puis la rentrée, pour mettre des aides. Comment voulez-vous qu'ils soient combatifs, pleins d'énergie quand ils vivent avec 1025 euros par mois, quand ils sont enfermés dans leurs logements, puisqu'ils sont les seuls qui sont réellement confinés aujourd'hui ? Je suis très virulente contre les discours psychologisants qui sont culpabilisants pour ces jeunes. Ils sont dans des difficultés matérielles, de vie, de travail, de logement, qui sont massives, et que le confinement révèle et fait éclater - mais qui sont bien des problèmes structurels. Et je pense qu'il faut des politiques à la hauteur de cette classe d'âge, qui seront les actifs de demain, qui seront le moteur de notre société. (...) Nous, les sociologues, ça fait  bien longtemps qu'on travaille dessus et dès avril-mai à l'INED on a fait cette grande enquête qui disait : "Alerte rouge : tous les indicateurs se dégradent le plus fortement et le plus massivement pour les 18-24 ans." Anne Lambert

C'est une génération extrêmement stigmatisée depuis de nombreux mois, puisqu'on ne cesse de dire que c'est par eux que se propage le Covid. (...) Je crois qu'il faut leur faire confiance. Les étudiants sont très attachés à leurs études, à leur avenir. Et dire qu'ils n'en ont rien à faire de tout, c'est faux. C'est une croyance. Mais effectivement, ils ont, comme tout le monde, besoin d'avoir des relations sociales, de la convivialité.  Je suis convaincue que les relations sociales participent aussi à la construction de ces jeunes adultes. C'est absolument indispensable et je crois que ce qu'ils vivent aujourd'hui, on va le payer pendant longtemps. Virginie Dupont

 

Une vision erronée de la jeunesse 

Ce virus agit comme un révélateur. Maintenant on doit s'en servir aussi comme un détonateur. Si je reviens à ma commission d'enquête, ce qui a très vite été décelé, c'est qu'il y a une vision erronée de la jeunesse qui empêche une bonne prise en compte de leurs besoins. Ils sont absents de toutes les concertations dans l'élaboration des politiques publiques. C'est une parole qu'on n'écoute pas. Et on ne sait pas non plus leur parler. (...) Il faut savoir que c'est un mal endémique, ils sont mal représentés depuis très longtemps : l'âge moyen de la population est de 42 ans, celui des maires est de 62 ans, celui des députés est de 51 ans ... Il y a un vrai problème de représentativité des jeunes pour impulser les politiques qui les concernent en priorité pour demain. Les jeunes et les décideurs politiques ne parlent pas la même langue.Sandrine Mörch

Les jeunes sont très peu représentés mais je tiens à rappeler qu''un certain nombre d'études montrent qu'ils sont très intéressés par la chose politique. Il y a plus de la moitié des jeunes qui ont déjà signé des pétitions en ligne, 15% qui ont déjà manifesté au cours d'une année donnée. Le problème, ce n'est pas tellement leur intérêt pour la chose politique. (...) On pense toujours cette catégorie d'âge comme ayant le désir d'être autonomes, très festifs, avec tous les rites de passage, le bac, les fêtes étudiantes ... (...) Oui, quand on enregistre les taux d'inscription sur les listes électorales, la participation, si on s'en tient à ces indicateurs officiels, on voit qu'ils sont en retrait. Mais si on se donne un peu les moyens d'aller regarder où ils sont actifs, leur rapport au politique, où est-ce qu'ils s'expriment ... Alors on découvre une jeunesse mobilisée. Anne Lambert 

Les étudiants sont associés dans les différents conseils des universités. On a également des vice-présidents étudiants qui sont aussi les porte-paroles des étudiants. Pendant le premier confinement ce sont eux qui nous ont donné l'alerte sur les difficultés numériques rencontrées par les étudiants qui se retrouvaient brutalement isolés, confrontés à suivre du jour au lendemain des cours parfois uniquement par l'intermédiaire d'un téléphone, puisque certains n'avaient pas d'ordinateur. Pendant l'été on a pu se préparer pour anticiper ce deuxième confinement. On a pu préparer les étudiants, mais aussi former nos enseignants, avoir de meilleurs outils pour leur permettre de suivre les cours dans de meilleures conditions. On a également aussi pu mettre en place ce qu'on n'avait pas réussi très bien à faire au premier confinement, tout ce qui est l'accompagnement des étudiants en matière de paniers repas. Virginie Dupont

 

Penser le monde après la Covid

Il faut investir massivement dans la jeunesse et je pense que c'est déjà ce qui se fait de manière conjoncturelle aujourd'hui avec le plan "Un jeune, une solution" : c'est quand même le triplement du budget habituel consacré aux jeunes. Ça facilite l'entrée des jeunes dans la vie professionnelle avec toute une série de mesures associées qui aident les entreprises qui tendraient la main aux jeunes. C'est orienter et former plus de 200.000 jeunes vers des secteurs d'avenir, donc vers de nouvelles formations qualifiantes. On ne peut pas dire que les jeunes soient oubliés dans le plan de relance, on ne peut pas dire que les jeunes soient oubliés dans l'accompagnement, notamment pour ceux qui sont particulièrement éloignés de l'emploi, des parcours d'insertion, pour tous ces saisonniers qui ont perdu leur travail. Sandrine Mörch

Effectivement on peut se satisfaire des nouvelles propositions qui ont été faites par le Premier ministre cette semaine. Mais un certain nombre de ces mesures, si les étudiants ne reviennent pas en présentiel, ne pourront pas se mettre en place. Je pense qu'il faudrait que le gouvernement revienne sur ces propositions et qu'il permette que les universités ouvrent de nouveau dès le mois de janvier. On ne fait pas confiance aux jeunes étudiants et on ne fait pas confiance aux universités non plus. Virginie Dupont

Il faut saluer bien sûr les différentes aides d'urgence ponctuelle qui ont été mises en œuvre à la fois sur ces emplois étudiants, le doublement des budgets des CROUS, l'extension des bénéficiaires de la garantie Jeunes. Après la question c'est plutôt celle des politiques structurelles. C'est-à-dire, qu'est-ce qui va être pérennisé ? Qu'est-ce qu'on va mettre en place une fois que cette crise sera finie pour améliorer durablement la situation des jeunes générations en France ? Une partie assez large de la communauté académique, des associations de prise en charge des jeunes et de la pauvreté demandent soit l'extension du RSA aux jeunes, soit des dotations de départ pour les jeunes ou, plus largement, la mise en place d'un revenu minimum civique ... L'idée est de pouvoir garantir à une population, et en particulier aux jeunes, des revenus minimaux d'existence qui ne dépendent pas seulement de la famille. Si on les renvoie à l'aide familiale ou l'aide informelle des proches, ça les renvoie à des inégalités très fortes pour se lancer dans la vie active, pour acquérir une forme d'autonomie. Anne Lambert

 

Raphaël Bourgois

Musique diffusée 

Beats - David Numwami

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Michel Agier : «J’ai l’impression qu’on nous gouverne depuis un bunker»

27 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sociologie

Pour l'anthropologue, la démonstration de force contre les migrants place de la République, à Paris, porte la marque de l’atmosphère sécuritaire dans laquelle nous sommes tous plongés.

Spécialiste des questions migratoires, Michel Agier vient de publier deux ouvrages : il préface un texte de Zygmunt Bauman traduit chez Premier Parallèle (octobre), Etrangers à nos portes. Pouvoir et exploitation de la panique morale et toujours chez le même éditeur il signe Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur. Ces deux livres ont en commun de parler de la peur, celle de la maladie ou celle de l’étranger, et de l’utilisation des peurs pour gouverner. L’auteur du concept de «l’encampement du monde» revient sur l’évacuation du campement de réfugiés, lundi soir, place de la République à Paris. Selon lui, il est le symptôme d’une «mise en scène» politique plus large : susciter la peur et légitimer des réponses d’exception, dans une société déjà angoissée par les menaces pandémiques ou terroristes.

Que vous inspirent les images de policiers évacuant violemment un camp de migrants, lundi soir, place de la République ?

Ce n’est que le énième «décampement» de migrants, avec une même violence qui se répète à chaque fois. Mais c’est d’autant plus choquant qu’il s’agit, en pleine pandémie, de loger moins d’un millier de personnes qui sont à la rue en ce moment à Paris. La responsabilité du préfet est énorme. Démographiquement, c’est un détail, cela n’a plus rien à voir avec 2015, les chiffres sont très inférieurs. Il suffirait juste d’un peu de volonté politique pour les reloger rapidement au lieu de braquer les projecteurs sur eux. Mais cette mise en scène participe toujours de la volonté de susciter la peur de l’étranger, parmi les nombreuses peurs qui nous assaillent actuellement, entre pandémie et attentats. Cette démonstration de force porte la marque de l’atmosphère sécuritaire dans laquelle nous sommes plongés. J’ai l’impression qu’on nous gouverne depuis un bunker. La fascination que semble avoir notre président Emmanuel Macron pour les situations d’exception m’inquiète beaucoup. Le recours banalisé à un «Conseil de défense» fait de ce gouvernement un gouvernement d’exception. On ne gère pas une pandémie comme une guerre, c’est une question de santé publique, de même qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre aux migrants… On assiste à un usage politique de l’idée de «guerre» qui favorise un climat de plus en plus sécuritaire.

L’évacuation du campement de la République s’intègre, selon vous, dans un contexte politique plus général ?

L’obsession d’un pouvoir sécuritaire est d’entretenir la peur ou même les peurs. Les migrants représentent par excellence la menace venue de l’étranger. Quand on prend pour prétexte la pandémie pour fermer des frontières nationales on ne joue que sur la peur. Le risque est que cette ambiance s’installe et dure. La violence à l’égard des migrants n’est pas celle d’un autre monde mais du nôtre. Elle s’étend aux journalistes et aux acteurs associatifs. Même l’université est traitée de façon sécuritaire. Les propos du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, quand il dénonce «l’islamo-gauchisme» qui «fait des ravages à l’université», sont violents pour les enseignants-chercheurs en général. Je me suis senti agressé. C’est très inquiétant. Nous serions de l’autre côté de l’Atlantique, nous les taxerions immédiatement de propos trumpistes.

Vous dénoncez la manipulation de la peur et non la peur elle-même ?

Il est naturel d’avoir peur. La peur de l’étranger ne fait que traduire une peur sociale beaucoup plus profonde, plus diffuse, qui est la peur de l’inconnu, du lendemain, du déclassement, de ne plus pouvoir protéger sa famille…

Ce qui est condamnable, c’est d’entretenir cette peur, de gouverner par la peur au lieu de faire valoir que l’étranger n’est qu’un autre nous-même et que nous pouvons l’accueillir, et même en avoir besoin. Et que 500 migrants avec des tentes (ce qui tient plus de la performance artistique et symbolique que de l’action violente), par ailleurs très bien encadrés par des associations qui font un travail remarquable, ne doivent pas être pas un motif de peur.

Dans Vivre avec des épouvantails… vous évoquez un retour des grandes peurs cosmiques. Que sont-elles ?

Ce sont des peurs qui nous ramènent à notre petite communauté d’humains vulnérables sur une même Terre. Une pandémie mondiale redessine les contours et les vulnérabilités de cette communauté. De même que le réchauffement climatique. Ces peurs nous remettent à notre échelle, minime, face au cosmos. L’idée de modernité nous a fait croire que nous serions plus forts que la nature, que les forces telluriques de notre planète, mais face au virus ou au dérèglement climatique (lui-même résultat d’une surpuissance capitaliste), nous sortons de cette illusion. C’est bien de réaliser enfin notre propre vulnérabilité, ce sont ces peurs cosmiques qui nous font humains tous ensemble. Nous sommes tous embarqués sur le même bateau et nous ne pouvons être que solidaires les uns des autres, qu’on soit idéologiquement nationaliste ou cosmopolite… Nous sommes dans un cosmopolitisme forcé, qu’on le veuille ou non.

Mais, selon vous, nous pouvons apprivoiser ces peurs ?

On peut inventer des épouvantails, comme au Moyen Age, qui ridiculisent nos peurs et ceux qui nous font peur, et même en rire. La caricature peut être une forme d’épouvantail. Nous pourrions caricaturer notre gouvernement, le préfet Lallement ou le Conseil de défense… C’est une façon de répondre aux politiques de la peur, sans nier la peur pour autant.

Il faut réinventer des rites ?

Plus généralement, utiliser nos imaginaires de façon créative. Les rites ne sont pas réservés aux sociétés du Moyen Age, ils sont aussi présents dans la forêt colombienne, où on invente des épouvantes, des personnages qu’on imagine à certains endroits de la forêt et qui symbolisent la peur, parce que nous devons vraiment être prudents quand nous allons dans la forêt. Dans mon ouvrage Vivre avec des épouvantails… je cite Goethe qui résumait très bien ce processus créatif : «Quand la peur me prend, j’invente une image.» Il faut nous emparer de nos peurs, pour nous défaire de l’emprise des gouvernements de la peur.

La «frontière», sur laquelle vous travaillez depuis longtemps, prend une nouvelle dimension ?

Elle suit un nouveau dessin, elle est à la fois dans nos corps et à l’autre bout de la planète. En période de pandémie, ce sont nos corps qui deviennent frontières. Plutôt que de fermer les frontières nationales, il aurait été plus efficace d’observer les frontières de la pandémie. Du corps de l’individu, aux clusters, on passe, de réseaux en réseaux, à une dimension planétaire.

Il n’a jamais été autant question de biopolitique ?

Le tout-biopolitique en théorie se traduit par un tout-sécuritaire en politique. Nous avons tous conscience qu’il faut soigner les corps en premier. Même dans les pays dont les gouvernants niaient la pandémie, des collectifs se sont organisés pour se protéger, on l’a vu dans les favelas brésiliennes. Mais il est important aussi qu’il y ait des contestations comme on en voit lors de second confinement, ces contestations sont aussi un retour du politique. On peut débattre et proposer aussi des solutions alternatives sans pour autant nier la maladie. C’est se prendre en charge et ne pas accepter un mode de gouvernement bunkerisé qui peut porter atteinte à la démocratie. Car il y a toujours le danger que l’exception s’installe dans la durée et devienne la norme.

Catherine Calvet

Michel Agier Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur Premier Parallèle, 160 pp.,16 €, ebook 8,99 €

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Les enfants, pas épargnés par la pauvreté...

27 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Sociologie

Les enfants, pas épargnés par la pauvreté...

Dans son deuxième rapport sur la pauvreté en France, l'Observatoire des inégalités s'intéresse notamment aux mineurs, qui pâtissent des problèmes économiques de leurs parents.

Les étudiants précaires, les travailleurs pauvres, les chômeurs, les petites retraites… Et les enfants ? A l’heure de parler de précarité, ils sont souvent absents des radars. «C’est une erreur parce qu’à chaque fois qu’il y a une situation de pauvreté, ce sont eux les plus touchées», réagit Christophe Lampin, secrétaire général au Secours populaire. 

Dans un colossal rapport sur la pauvreté en France, publié ce jeudi, l’Observatoire des inégalités prend le temps de s’intéresser à eux. A ceux qu’il qualifie d’«enfants de pauvres» et non d’«enfants pauvres», leur condition résultant de la situation économique de leurs parents. «Parmi les cinq millions de pauvres en 2017, près d’un tiers sont des enfants et des adolescents», indique le rapport, qui exploite des données allant jusqu’en 2018, donc avant la crise sanitaire et économique actuelle. Ainsi, en 2017, 1,5 million de mineurs «vivaient dans un ménage dont le niveau de vie était inférieur au seuil de pauvreté de 50% du revenu médian» (1). Rien que parmi les moins de 10 ans, ils étaient 830 000.

Familles monoparentales

L’Observatoire note que «la pauvreté des enfants résulte en premier lieu du fait d’être élevé par un adulte seul, le plus souvent la mère». Ainsi, «39% des enfants de familles monoparentales vivent dans la pauvreté, contre 15% des enfants élevés au sein d’un couple». Etre avec ses deux parents ne protège toutefois pas de la précarité, puisque «60% des enfants pauvres vivent au sein d’un couple».

«Il y a une énorme hypocrisie à déplorer la pauvreté de ces jeunes mineurs sans voir qu’elle résulte de la situation de leurs parents», note le rapport. De fait, «70 % des enfants élevés par des parents au chômage ou inactifs vivent dans la pauvreté». 

«On oublie les enfants parce qu’on ne les entend pas. Vous avez vu des enfants se rassembler devant l’Assemblée nationale ? Il faut faire un peu la révolution, l’enfant doit s’exprimer», plaide Adrien Sallez, directeur général de l’Association Sœur Emmanuelle, qui déplore que l’on «connaisse bien les droits de l’homme, mais mal les droits de l’enfant».

Accès au droit

Entre 1998 et 2017, toutes catégories de citoyens confondus, le nombre de pauvres a augmenté de 600 000 en France. Parmi eux, 220 000 sont des enfants. «[Leur] niveau de vie est particulièrement sensible à la hausse du chômage, parce que leurs parents sont généralement actifs et donc concernés. Les enfants sont touchés également par l’augmentation du nombre des séparations des couples qui expose de plus en plus de mères, en particulier, à la pauvreté», indique le rapport.

«C’est très important d’avoir des actions pour aider les parents à s’en sortir, défend Christian Lampin, du Secours populaire. Un adulte seul va se retrouver dans une situation de précarité à un moment donné et enclencher un processus pour essayer de s’en sortir, mais l’enfant ne peut pas, l’accès au droit est beaucoup plus compliqué pour lui».

Les données de cette année de crise ne seront connues qu’en 2022. Mais nul doute que les enfants vulnérables verront leur situation s’aggraver.

Elsa Maudet

(1) L’Observatoire des inégalités utilise un seuil de pauvreté à 50% du revenu médian, contre 60% dans la plupart des études statistiques, jugeant la représentation de la pauvreté ainsi moins hétérogène et donc plus fidèle.

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Les fonctionnaires, souvent négligés mais bien irremplaçables...

17 Novembre 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Sociologie

Les fonctionnaires, souvent négligés mais bien irremplaçables...

Telle l’Eglise qui fait face depuis des années à une crise des vocations, la République, ou plus précisément la fonction publique, peine à recruter. Le nombre de candidats aux différents concours permettant d’y accéder a chuté de 650 000 en 1997 à 228 000 en 2018. Un récent article du Monde a mis en lumière cette triste évidence : devenir fonctionnaire dans la France de 2020 ne fait pas rêver. Comment s’en étonner ou pire s’en réjouir ?

Cela a beaucoup été dit à l’occasion du débat sur la réforme (non enterrée) des retraites comme lors du Grenelle de l’éducation initié par le ministre Jean-Michel Blanquer, cela a également sauté aux yeux de l’opinion pendant la première vague de Covid-19 et le Ségur de la santé : nos enseignants et nos soignants ne sont pas valorisés comme ils le devraient. La question est d’abord financière, en particulier en début de carrière. Et le compte n’y est pas : pour les enseignants, avant une loi pluriannuelle prévue l’an prochain, il faudra, pour ceux qui sont concernés par les critères d’ancienneté retenus, se contenter d’environ 100 euros mensuels en rab pour 2021.

La dégradation continue des conditions de travail a fait perdre de sa superbe à la fonction publique, dont la promesse d’emploi à vie ne suffit visiblement plus. Dire cela n’est pas écarter les débats sur d’éventuelles réformes, même s’il faut avoir en tête que si les moyens ne font pas tout, ils sont rarement un obstacle à la réussite. Et que réformer gagnerait à ne pas toujours signifier affaiblir au nom du «faire mieux avec moins». Les fonctionnaires, c’est quand ils ne sont plus là que même ceux qui les critiquaient les regrettent.

Si les chiffres disent parfois plus que les mots, la valorisation ne se traduit pas que sur la fiche de paie. Dans des discours simplistes mais porteurs, cela fait maintenant trente ans que «les fonctionnaires», servis à toutes les sauces, font office de boucs émissaires médiatiques et de variables d’ajustement de la rigueur budgétaire. Et en l’espèce, la différence entre la gauche et la droite successivement au pouvoir n’a pas été suffisamment notable, même si c’est bien sous Hollande qu’on a embauché des profs et des policiers, et sous Sarkozy qu’on avait supprimé des postes à la pelle.

Au-delà des applaudissements sincères saluant les soignants au printemps, il y a urgence à remettre notre fonction publique au centre du village. Et de réhumaniser des services publics évidemment par ailleurs numérisés. Les Français attendent beaucoup de l’Etat, en particulier dans la période actuelle, mais les mêmes sont parfois sensibles à des discours qui ne parlent des fonctionnaires qu’en troupeau en brandissant le chiffre le plus spectaculaire en matière de baisse des effectifs. Un marqueur de «volontarisme», paraît-il. Macron, qui en sera heureusement loin en 2022 et l’a déjà reconnu, avait fixé la barre à 120 000 quand Fillon affichait le chiffre peu crédible de 500 000 suppressions.

Derrière la fonction publique, c’est la manifestation concrète de l’Etat qui est en jeu. La première ligne, le premier guichet. Avec des missions dont la société a décidé qu’elles sont suffisamment majeures pour ne pas les confier, en tout cas pas prioritairement, au marché. Sans un système de santé solide et, surtout, des personnels qui tiennent, tout s’effondre. Chacun le sait désormais. Une médaille et quelques miettes ne peuvent suffire. Aux enseignants, on confie nos enfants avec la lourde responsabilité de coproduire leur apprentissage, mais aussi leur rapport à la citoyenneté et aux valeurs républicaines communes. Le faire contre des clopinettes n’est pas affaire de vocation.

Alors que les critères de Maastricht appartiennent au passé et qu’on vit à l’ère du «quoi qu’il en coûte», en quoi ne serait-il pas productif de former et d’embaucher massivement les enseignants et les soignants dont personne ne peut sérieusement nier qu’ils manquent à la France ? Ne serait-ce pas une indiscutable création de richesse collective ? L’Elysée n’en est pas convaincu. Moins de candidats, sans faire injure aux reçus, c’est aussi moins de sélection. Pas évident qu’on y gagne.

Jonathan Bouchet-Petersen, rédacteur en chef adjoint, service France

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"... la norme est le produit d’un rapport de forces, au service de ceux qui peuvent s’en prévaloir."

24 Septembre 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Education, #Sociologie

"... la norme est le produit d’un rapport de forces, au service de ceux qui peuvent s’en prévaloir."

Normal, quoi...

Face aux lycéennes qui revendiquent de porter ce qu’elles veulent, Blanquer et Macron en ont appelé au «bon sens» et à la normalité. Or la norme est le produit d’un rapport de forces, au service de ceux qui peuvent s’en prévaloir.

La semaine dernière, des collégiennes et des lycéennes lançaient sous le hashtag #lundi14septembre un joyeux mouvement de résistance à des règlements vestimentaires glosant sur la longueur des jupes, des shorts, des crop-tops, sur la profondeur des décolletés et la largeur des bretelles de débardeurs. Cette offensive, semble-t-il assez générale à l’échelle des établissements du territoire, relève d’une logique patriarcale bien ancrée : garder un œil sur les corps de nos filles, les protéger de la libido intrinsèquement débordante des garçons ; les protéger des insultes sexistes que, forcément, elles provoquent un peu avec leur soutien-gorge trop visible, ou, pire encore, leur absence de soutien-gorge. Alors, qu’est-ce qu’on fait, on en met ou on n’en met pas ?

Des mises au point, aussi claires que salutaires, ont été publiées depuis, dans les pages de ce journal et ailleurs. Toutes rappellent combien le maintien du corps de nos filles, et des femmes en général, sous le regard de la société relève d’un vieux système qui vise tantôt à nous couvrir, tantôt à nous découvrir, toujours nous contrôler, de la plage au musée, de la piscine à l’école, de la rue au travail.

Les historien·ne·s ne manquent pas, depuis maintenant plusieurs décennies, d’apporter leur contribution à ce constat. Merci, notamment, à Christine Bard d’avoir mis à jour les mécanismes et les enjeux portés, c’est le cas de le dire, par certaines pièces de notre garde-robe, autant affaires de modes que d’assignation à des rôles sociaux.

Quelle a été la réponse de nos gouvernants ? Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, et quelques jours plus tard le président Emmanuel Macron ont été interpellés sur la question. Le premier a estimé qu’ «il suffit de s’habiller normalement, et tout ira bien». Il en a appelé à un «grand bon sens» pour sortir de ce qui semble à ses yeux une polémique stérile, beaucoup de bruit pour rien en somme. Le second lui a emboîté le pas, estimant tout à la fois qu’il n’avait pas à intervenir dans toutes les «polémiques» et appelant, à son tour, à user de «bon sens». Haussement d’épaules et revers de main.

Mais oui, voyons ! Soyez normales, mesdames et mesdemoiselles ! Puisqu’on vous dit que c’est simple ! Après tout, quoi de plus normal que la norme ? Pourquoi nous, historien·ne·s, anthropologues, juristes, linguistes, sociologues, philosophes et autres chercheu·rs·ses en sciences humaines et sociales nous épuisons-nous à interroger, déconstruire, contextualiser et confronter l’élaboration des normes, que celles-ci soient vestimentaires, corporelles, familiales, sexuelles, raciales ou religieuses ? En tout état de cause, résolument sociales et politiques. En appelant à la norme, plus encore, à la normalité, Blanquer et Macron feignent de clore un débat qui ne fait qu’inciter à multiplier les approches critiques de ces normes dont nous avons sans doute besoin pour vivre ensemble, mais dont il ne faut jamais oublier ni sous-estimer l’historicité et les finalités, notamment de domination, le mot est lâché. Dans un registre différent, mais pas si éloigné, Coluche l’avait cruellement compris en 1974 : «Un mec normal, blanc quoi…» La norme n’est pas seulement relative, située dans un temps, un espace et une organisation sociale, elle est le produit d’un rapport de forces au service de ceux, plus rarement celles, qui peuvent s’en prévaloir lorsque leur position se trouve contestée. En essentialisant la norme, ces deux dirigeants, dont le moins qu’on puisse dire est que leur légitimité est actuellement interrogée, opposent à ces adolescentes la faiblesse de l’argument d’autorité, autorité qu’ils renouvellent mollement à des chefs et cheffes d’établissement démuni·e·s et débordé·e·s par une rentrée, comment dire, «hors normes».

Vivons-nous vraiment des temps suffisamment normaux pour pouvoir nous cacher derrière le paravent du bon sens ? Une rentrée normale ? Un climat normal ? Une pauvreté normale ? Un niveau de chômage normal ? Un accès au logement normal ? Le #lundi14septembre s’avère bien plus qu’un des innombrables fronts du combat féministe - ce qui est déjà un chantier gigantesque. Il nous parle de nous tous et toutes, de notre façon d’occuper et de partager l’espace public, bien commun précieux et fragile. Quand le grand bon sens blanquérien remplace l’esprit critique, il est largement temps de s’inquiéter. Tout ira bien… on parie ?

Nadia Vargaftig maître de conférences à l’université de Reims, Champagne-Ardenne (Urca)

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