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Vivement l'Ecole!

Articles avec #sociologie tag

Isabelle Falque-Pierrotin «Nos choix de société ne doivent pas être dictés par les algorithmes»...j

31 Mars 2017 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sociologie

Résultat de recherche d'images pour "algorithme"

La présidente de la Commission nationale de l’informatique et des libertés organise un grand débat public sur les questions éthiques soulevées par les algorithmes, qui se sont immiscés dans presque tous les aspects de notre quotidien : santé, éducation, justice…

En 1974, le Monde provoquait l’émoi dans l’opinion publique en révélant l’existence de «Safari», un projet gouvernemental qui visait à interconnecter l’ensemble des fichiers nominatifs de l’administration française. Quatre ans plus tard naissait la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), chargée de veiller à la protection des données personnelles. En près de quarante ans d’exercice, le périmètre de l’institution n’a cessé de s’étendre, à mesure que le numérique pénétrait tous les domaines d’activité et que l’innovation s’accélérait. Le 23 janvier, la Cnil a ainsi amorcé une discussion autour des questions éthiques soulevées par les algorithmes, destinée à se poursuivre jusqu’à l’automne. Pour sa présidente, Isabelle Falque-Pierrotin, il s’agit de permettre à un large public de s’approprier des enjeux qui font désormais partie de notre quotidien.

Pourquoi soumettre les algorithmes à la question éthique ?

La loi pour une République numérique a chargé la Cnil d’une mission de réflexion sur les enjeux éthiques liés au numérique. Nous tenions à cette mission : ce texte consacre explicitement une dimension éthique de notre activité qui existe, en réalité, depuis la création de la commission. Mais la Cnil ne résume pas à elle seule le sujet. Les questions éthiques sont éminemment complexes, elles intéressent par définition tous nos concitoyens, et touchent tous les aspects de la vie numérique. Nous avons pensé que pour remplir cette mission, la bonne réponse était de lancer une dynamique, un processus de débat public, dans lequel nous jouerions un rôle de facilitateur et de «synthétiseur».

Le thème des algorithmes est venu assez naturellement, car il est présent dans beaucoup de domaines de la vie quotidienne : les moteurs de recherche, la recommandation, mais aussi la médecine prédictive, la justice avec l’analyse des actes de récidive… C’est une problématique identifiée par le public, en même temps qu’un objet de craintes : en filigrane, il y a la question du libre arbitre et de la capacité de maîtrise. Par ailleurs, le secrétariat d’Etat au numérique a lancé une stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle. Tout cela nous semblait cohérent.

Comment avez-vous organisé ce débat ?

Nous avons contacté plusieurs organisations pour leur proposer de «co-construire» ce débat avec nous (1). L’idée est de montrer qu’au-delà de la diversité des usages et des problématiques sectorielles, il y a des questions éthiques communes. A l’automne, à l’issue de ce processus, nous restituerons les éléments du débat public (2), et peut-être des grandes lignes de recommandations éthiques - à ce stade, il est encore un peu tôt pour le savoir.

Quel bilan avez-vous tiré de la première journée de débats ?

Elle a vu émerger beaucoup d’interrogations sur la manière dont sont construits les algorithmes, sur leur fonctionnement, ainsi que sur le risque de reproduction des biais, des discriminations, par exemple dans le cas des algorithmes de prévision des récidives. La question de l’explicabilité a aussi été abordée. La transparence des algorithmes, ce n’est pas simple à honorer : si on vous dit ce qu’il y a à l’intérieur d’un moteur, cela ne vous dit pas pour autant comment il fonctionne, si vous-même n’êtes pas compétent en matière de mécanique. Expliquer un algorithme, c’est expliquer son objectif, les paramètres qu’il utilise pour le remplir, la hiérarchie de ces différents paramètres. Si on utilise un algorithme pour gérer les patients au sein d’un hôpital, quel est le principal critère ? Est-ce la rotation des lits la plus rapide possible ? On voit bien qu’il y a une demande très forte d’intelligibilité de la logique des algorithmes.

(...)

Amaelle Guiton

L'entretien complet est à retrouver en cliquant ci-dessous

Lire aussi:

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Agnès Van Zanten, l'école comme fabrique d'inégalités...?

12 Mars 2017 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Sociologie

Les inégalités scolaires font leur entrée dans la campagne présidentielle. Un débat qui se focalise pour l'instant sur les fondamentaux: lire-écrire-compter. Qu'est-ce qui distingue les candidats ? Quels chemins sont privilégiés pour rendre l'école plus égalitaire ?

"Réduire les inégalités, ce n'est pas envoyer tous les élèves à Polytechnique" Agnès Van Zanten, La Grande Table

Pour écouter la première partie de l'émission avec le metteur en scène Stéphane Braunschweig, cliquez ici.

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Inégalités et radicalisation - François Dubet (2016) Vidéo...

5 Février 2017 , Rédigé par Youtube - François Dubet Publié dans #Education, #Sociologie

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Cynthia Fleury: «Il y a du Narcisse blessé dans le pessimisme français»... (+ commentaire)

31 Décembre 2016 , Rédigé par Libération Publié dans #Politique, #Sociologie

Geluck - ykwih.com

Geluck - ykwih.com

Pour Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, les Français redécouvrent aujourd’hui la nécessité d’un récit collectif.

Critiques à l’extrême, pessimistes en diable, les Français donnent le sentiment de ne plus s’aimer. Une forme de dépression collective ?

La France déprime, c’est certain. Déprime-t-elle parce qu’elle ne s’aime pas ou parce qu’elle s’aime trop ? Je pense qu’il y a du Narcisse blessé dans ce pessimisme, donc plutôt la preuve d’une passion pour soi-même qui ne s’assume pas, et surtout qui n’a plus les moyens de s’assumer comme telle. Et puis l’autodénigrement chez les Français, c’est presqu’une affaire de style.

Que voulez-vous dire ?

Ceux qu’Antoine Compagnon a appelés les «antimodernes» ont gagné la bataille du style. Ce qui s’est démocratisé dans la doxa française, après le XIXe siècle, c’est le spleen, le désenchantement, la mélancolie intelligente. En fait, on pourrait même considérer que cela remonte à plus tôt. Nous sommes certes les enfants des Lumières et du XVIIIe siècle mais nous demeurons étrangement ceux du XVIIe et du jansénisme (incarné par La Rochefoucauld) qui porte un regard âpre sur le genre humain. Hugo était l’héritier des Lumières. Qui aujourd’hui est l’héritier de Hugo ? Regardez les XXe et XXIe siècles : Céline et Houellebecq, ce n’est pas vraiment la générosité solaire d’un Hugo. Et puis le jansénisme s’est parodié, cette haine de soi est d’une telle complaisance qu’elle en devient suspecte.

N’oubliez-vous pas l’aspiration universaliste matérialisée par la Révolution ?

Sur ce sujet, l’historien Timothy Tackett a émis une hypothèse intéressante : considérer que l’événement majeur de la Révolution, c’est Varennes et la trahison du roi. Autrement dit, la Révolution s’inaugure sur un traumatisme indépassable, la trahison de celui qui représente la nation, non pas seulement la trahison de l’extérieur mais aussi celle de l’intérieur. Résultat, la paranoïa est sans doute devenue dans l’inconscient collectif le meilleur rempart contre les menaces. Qui sait si le sentiment actuel de trahison des élites n’est pas une énième réminiscence de cette trahison originelle ? Phénomène aggravant, la trahison est, chaque jour, étayée par les chiffres, rendue transparente, hypervisible.

La mondialisation n’a-t-elle pas aussi contribué au sentiment de relégation ?

Le tropisme des Français pour le statut (professionnel et social) résiste mal aux déstabilisations provoquées par la mondialisation. Déchus dans leur statut, ils ont le sentiment d’être déclassés, menacés dans leur mode de vie. La précarisation sociale, bien réelle, n’arrange rien. Pour l’heure, comme personne ne sait ni de quoi est fait le nouveau charisme français ni comment l’exprimer, l’impression dominante c’est la déperdition de soi.

Cela explique selon vous la poussée des partis antisystème ?

Nous sommes dans la queue de comète de la défiance, dans la mesure où sa verbalisation a commencé il y a quinze ans. Il n’est pas rare d’entendre maintenant une forme d’autorisation nouvelle chez les citoyens : l’alternance traditionnelle n’a plus le monopole du changement, voire est identifiée au non-changement. Partant, certains qualifient le FN de «vote utile». Au sens où lui seul serait susceptible de «casser» quelque chose.

Est-il possible de reconstruire un récit collectif ?

Nous sommes à un moment inédit de l’histoire : jamais les individus n’ont, à juste titre, autant revendiqué l’autonomisation de leurs désirs. Et, en même temps, ils redécouvrent enfin la nécessité des récits collectifs. Je crois qu’il y a, dans le geste constituant, la matrice d’une restauration de la confiance que l’on a tort de laisser en friches. Le traumatisme du référendum de 2005 est encore très présent. Une nouvelle république, construite avec les citoyens, permettrait aux Français de renouer avec leur tradition universaliste et pionnière*. Le «made in France», ce n’est pas la tradition ou le vintage, c’est la vertu pionnière. Le fait que la France soit le premier territoire européen en termes de Fab Labs (et donc d’open innovation) me dit que, peut-être, les Français vont se ressaisir de ce talent.

Renouer avec l’optimisme est-il envisageable dans un avenir proche ?

Le désenchantement est souvent corollaire du sentiment d’isolement. Or, il est possible aujourd’hui de repérer des individus et des réseaux avec lesquels s’associer et inventer les modes socio-économiques de demain. Le dénigrement systématique de l’existant, c’est bon pour ceux qui s’intéressent à la conquête du pouvoir. Mais pour les autres, qui ont déconstruit la notion de pouvoir, ils savent que la politique et le pouvoir ne se recoupent pas, que la première est bien plus vaste et moins illusoire que le second. Résultat, ils n’attendent plus les politiques pour transformer le monde.

Nathalie Raulin

* Sur ce point précis je ne crois absolument pas à l'efficacité d'une "nouvelle République", construite ou pas avec les citoyens.

Beaucoup plus certaine de rencontrer l'enthousiasme serait l' INVENTION d'un "autre chose" dont je ne ne connais ni le nom, ni le début du commencement de ce qu'il contiendrait.

Réinventer la République, soit. Mais réinventer n'est jamais que changer le socle de la statue.

Or c'est d'INVENTION dont nous avons besoin. En RENVERSANT les statues...

Mais ça...

Quant à l'universalisme, oui. Gardons-nous néanmoins de ne pas verser dans l'universalité. Certaines grandes idées généreuses, en voulant l'imposer, ont nourri les pires dictatures.

Christophe Chartreux

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Coup de coeur... Isabelle Sorente... (+ video)

20 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Sociologie

Coup de coeur... Isabelle Sorente... (+ video)

L’illusion fusionnelle

La diversité naît de la mise à distance, voila ce qui épouvante le calculateur en nous, voilà ce qu’il se refuse. Le romantisme ne pouvait qu’accompagner la révolution industrielle, et la soumission de l’individu au rythme accéléré de la performance. L’homme de calcul est par nécessité romantique. Plus l’environnement impose pour survivre que l’individu simplifie sa pensée, raisonne par algorithmes, qu’il fonctionne, assis dix heures par jour, l’œil rivé sur un écran, plus la privation émotionnelle devient insupportable et le besoin d’éprouver quelque chose, vite, fort, n’importe quoi, se fait sentir. Pour l’addict, l’Autre, inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant, ne peut qu’effacer tous les autres, c’est-à-dire se confondre à moi, d’une façon positive puis négative, en devenant le récipiendaire de mes projections indésirable. La fusion est la seule forme d’amour que le dépendant reconnaisse, puisqu’il ne peut se détacher. Mais la fusion comme épisode de l’histoire d’amour en continue la préhistoire, la phase de conception, comme la fusion du nouveau-né avec la mère ou l’obsession surnaturelle du scientifique pour une idée, elle ne saurait se suffire à elle-même : elle doit déboucher sur une naissance. Dans un monde d’addiction, l’amour ne peut qu’avorter. Ce n’est pas la fusion provisoire avec l’Autre que l’addict recherche, mais l’effacement permanent des autres par un autre. Garant de ma jouissance, de ma sécurité affective ou matérielle, l’Autre est celui qui calcule comme moi, celui dont les intérêts sont compatibles avec les miens. La fusion me confond à l’Autre, avant de le reléguer dans la masse indistincte des autres, à compter du moment où ses calculs diffèrent des miens ; en témoignent ces annonces sur Meetic, où des hommes romantiques cherchent le grand amour avec une femme non-fumeuse, où des jeunes femmes réclament un engagement avant la rencontre, sur la foi de quelques lignes décrivant leurs loisirs et la couleurs de leurs yeux, comme une publicité vantant les options d’un modèle de voiture, le tout se concluant par don Juans, s’abstenir. La quête de l’assurance crie la détresse du calculateur, qui ne cesse d’appeler les autres au secours. Mais la fusion n’est qu’un piège, un shoot émotionnel inscrit dans le cycle de la dépendance, l’Autre reste calcul, il restera mirage : la fusion tue l’amour.

La fusion n’est pas seulement contraire à la compassion, elle est ce qui s’y oppose le mieux, le mirage le plus séduisant, le plus trompeur, et aussi le plus violent. Dans un monde glacé et aseptisé, qui voudrait renoncer à la passion, au grand amour ? Mais la fusion n’est pas l’amour, la raison n’est pas le calcul : les deux impostures vont de pair. Parce que la maîtrise des chiffres procure l’illusion de dominer la réalité, l’homme de calcul éprouve l’effroi de ne rien ressentir et la nécessité prédatrice de retrouver un sentiment, dont l’Autre est à la fois la proie et le prétexte. Ce n’est pas la moindre conséquence de notre addiction hypermoderne de rendre l’amour impossible. Mais si le mirage de la fusion me prive aussi de compassion, il réduit à néant ma seule chance de retrouver la raison et de tenir l’hallucination désastreuse à distance. Celui qui veut exercer sa liberté de circulation se trouve donc tôt ou tard devant la nécessité de ne pas confondre fusion et amour, et de renoncer radicalement à cette confusion.

Fusion à plusieurs

La loi du chiffre repose à la fois sur la répression des émotions et sur leur assouvissement dans l’ivresse fusionnelle, qui va de l’obsession sentimentale à la grande communion de la fusion à plusieurs. L’ivresse peut durer plusieurs semaines après une catastrophe, comme dans le cas du tsunami de 2004 ou du tremblement de terre d’Haïti, ou se perpétuer à des dates anniversaires grâce à des cérémonies de type téléthon. Le concept de Téléthon, venu de la contraction du mot « télévision » et « marathon », est apparu aux Etats-Unis après la guerre, pour désigner un programme de longue durée, destiné à récolter des fonds pour une œuvre de charité. Le montant des dons, affiché sur un compteur, apparait en temps réel sur l’écran. Mais est-ce un don ou l’achat d’un ticket d’entrée, valable pour la décharge d’émotion collective ? Réduit à l’impuissance, blessé par la catastrophe ou la maladie, le corps de l’autre sert de faire-valoir à mes sentiments retrouvés, il devient le prétexte d’une émotion partagée avec mes semblables dont lui, l’autre, ne fait pas partie. A peine la fusion cesse, à peine l’écran s’éteint que le prétexte disparait. On pourrait soutenir qu’aider pour une mauvaise raison est encore préférable à ne pas aider du tout, qu’il faut parfois ruser pour servir une juste cause. Cela était peut-être vrai dans les années 1950, lors de l’invention du téléthon. Mais soixante ans plus tard, l’hallucination a gagné du terrain.  La distance nécessaire au surgissement de l’altérité devient de plus en plus difficile à préserver. Avec la possibilité de rester connecté en permanence, chez soi, au bureau, dans les transports, le mirage de la fusion gagne l’amitié, jusqu’ici épargnée par le romantisme. Les utilisateurs fréquents des réseaux sociaux consacrent plus de trois heures quotidiennes à Internet, ce qui correspond au temps passé autrefois devant la télévision. Au-delà de son utilité et de sa réalité informatique, le réseau matérialise un rêve d’addict, le désir de fusion permanente qui seule peut compenser la restriction des émotions engendrée par l’imitation de la machine.

La compassion suppose que je sois libre de plonger mon regard en moi-même. C’est ce regard qui est détourné, l’introspection qui devient impossible, lors des grandes démonstrations d’ivresse fusionnelle. A supposer que l’exploitation d’images de souffrance se justifie, à supposer que j’accepte d’une communauté soumise à la loi du calcul qu’elle use de mon état de manque émotionnel, manipule les sentiments qu’elle interdit d’examiner, à supposer que je me contente d’une décharge de bonté collective carnavalesque et d’aveuglement le reste du temps, dans le seul but d’aider mes semblables, quand bien même je serais capable d’une pareille abnégation, je ne peux oublier le compteur, qui transforme le don en chiffre. Le compteur prouve le mirage : sous couvert de bons sentiments, l’hallucination m’attache à elle. Le calcul détourne l’émotion avant même que je l’éprouve. L’empathie est provoquée, mais l’acte d’échange n’a pas lieu. En vérité, je ne suis pas libre de me mettre à la place de personne. La silhouette dans les décombres, le corps dans un fauteuil roulant appartiennent d’abord à une victime, du hasard ou de la maladie : je ne suis pas comme elle, comme le suggèrent certains discours habiles, je suis privilégiée, c’est-à-dire, d’une autre espèce. Ceux qui maitrisent le calcul ne peuvent être frappés par le hasard, voilà ce qu’n filigrane on me prie de croire, sous prétexte d’une culpabilité de bon aloi. Plus augmente le montant des dons, suivi en temps réel, plus le chiffre m’attache à la communauté d’intérêts de mes semblables, et m’éloigne de la vulnérabilité de ceux dont je vais pouvoir oublier l’existence. Et croyant avoir ressenti quelque chose, je demeure inexplicablement avide, en manque d’émotions fortes, plus vulnérable encore au prochain débordement. Plus attachée à l’illusion que me procurent les chiffres.

Détachement et fraternité

L’épreuve de la sobriété consiste à trouver la juste distance. Trop loin, l’autre n’existe pas plus qu’un passant sans visage. Confondu à moi, nous nous perdons ensemble dans le délire fusionnel. A la distance de la compassion, l’autre devient les autres, la multiplicité rayonne. Entre l’addiction et moi se crée un espace que je deviens libre de repeupler ; constater l’existence de cet espace, c’est se détacher.

Souvent associé aux philosophies orientales ou au discret sourire des statues de Bouddha, le mot « détachement » effraie, l’esprit occidental y soupçonne un manque d’amour ou une froide indifférence, tant nous sommes conditionnés pour confondre amour et fusion. Mais le détachement d’une addiction, loin de mener à l’indifférence, conduit à la fraternité : je reconnais l’autre comme moi, sans pour autant le confondre à moi. Des trois valeurs de la devise républicaine, la fraternité est la plus opposée à la loi du chiffre, en même temps qu’elle rend possible la liberté et l’égalité. La liberté n’est qu’un leurre, si je ne suis pas libre de me mettre à la place de l’autre, elle se borne à choisir des options, et encore, un bandeau sur les yeux. L’égalité naît de l’absence de frontières : nous sommes égaux comme prétextes renouvelés d’un mouvement qui nous dépasse, comme les points d’un cercle dont le centre est partout. De la reconnaissance d’un mouvement plus grand que soi, l’addict tire un dieu ou le nihilisme. Mais la raison qui s’exerce à travers l’autre ne peut renier la taille humaine. Il n’est pas anodin que les groupes de rétablissement, ou les toxicomanes partagent les épreuves de la sobriété, se nomment des fraternités. La liberté comme l’égalité naissent de la fraternité, c’est-à-dire du détachement, opposé à l’alternance de froideur calculatrice et de passion fusionnelle.

Le détachement est une valeur rationnelle manquante, il ne nécessite pas de produire une chose ou de la consommer. Il suppose au contraire de créer de l’espace. Parce qu’il s’oppose à la loi de la performance, à l’imitation de la machine, le détachement crée un point ou l’endurcissement ne prend pas, un point tendre qui se confond à l’instant de lucidité, où le mirage ne prend plus. Le détachement est tendre, ou il n’est pas réel. Il ne peut se comprendre dans la perspective d’un calcul, sans quoi il perd sa valeur rationnelle et devient un prétexte pour s’endurcir d’avantage. Ne t’attache pas. Voilà ce que les producteurs répètent aux salariés des élevages industriels, où les employés sont censés abattre eux-mêmes les animaux les moins performants. Voilà ce que l’on apprend aux conseillers de clientèles de banques, et pour être plus sûrs encore qu’ils ne s’attacheront pas au mauvais client, qu’ils laisseront le logiciel faire son travail et calculer automatiquement le montant du découvert, les conseillers changent d’agences au bout de trois ans : le temps que le lien ne se crée pas. Nothing personnal, business as usual, voilà la devise du calculateur, celle qui justifie l’atteinte à l’individu, du moment qu’elle conduit au meilleur résultat. Que des salariés soient déplacés, mis à la retraite anticipée ou licenciés n’est jamais personnel. Comment expliquer alors qu’ils le prennent personnellement ? C’est que sous prétexte de détachement, on procède à l’effacement de l’individu, de ses affects et son histoire, plus encore, on lui demande d’effacer lui-même ces affects et cette histoire, de les effacer de son plein gré, comme le disque dur de son ordinateur de bureau. Celui qui réclame une vérité personnelle, car c’est encore réclamer son statut d’individu que d’admettre sa souffrance, est jugé irrationnel. L’impératif « Ne t’attache pas » signifié à ceux qui sont confrontés à n’importe quelle forme de violence ne suppose pas le détachement mais, au contraire, l’attachement sans réserve au discours qui rend la situation tolérable. Quand le discours ne prend plus, la violence qu’il servait à contenir se libère et se retourne contre l’individu. Les militaires de retour d’Irak, les éleveurs confrontés à des crises sanitaires, la reine du X qui subit l’indifférence et le mépris facile après avoir incarné une déesse du sexe, le conseiller financier frappé de dépression nerveuse parce qu’on lui a fait miroiter un métier de contacts humains dont justement le contact est banni, tous les soldats ordinaires qui encaissent avec le sourire sont vulnérables au retournement de violence, qui suit l’effondrement de l’impératif « Ne t’attache pas ». Qu’elle soit tacite ou assumée, cette sommation ne veut dire qu’une chose, efface tout ce que tu es devant la loi du résultat : Ne t’attache qu’aux chiffres.

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"Nous sommes au-delà d'Orwell"...

20 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie, #Sociologie

reseauinternational.net

reseauinternational.net

Avec le "temps long" dans lequel je préfère être, par opposition au "temps court" qui ne permet ni recul ni réflexion ni analyse mais laisse le terrain libre aux petites phrases, extraits de textes, décontextualisation, triomphe des titres sur les textes, "buzz" divers, ironie permanente telle celle de nos "chroniqueurs permanents" parlant  - oh comme ils parlent! - de tout sauf de politique mais renvoyant en permanence aux politiques l'image de femmes et d'hommes dont il est de "bon" ton de se moquer, raillant leurs moindres faits et gestes, avec le temps long disais-je, je m'offre le droit de refuser un monde dans lequel, comme le note Isabelle Sorrente (Addiction générale chez JC Lattès... Lisez-le!...)

"l'humain ne dépend plus d'une activité pour vivre, mais d'un résultat".

Dans ce monde en autodestruction permanente - c'est à se demander comment il tient encore debout- il reste l'énergie offerte par ceux-là même qui violent la "terre-patrie" (Edgar Morin). Oui il faut utiliser toutes les énergies, y compris celles de nos adversaires, pour transformer le présent en d'autres possibles. Et si l'on vient me dire que l'utopie est par nature impossible, je réponds qu'au contraire l'improbable est toujours possible. Encore faut-il aller le chercher... Nous sommes tous devenus addictifs à la consommation, nouvelle déesse païenne. De cette addiction autodestructrice, nous pouvons et devons faire une force appuyée sur le dialogue et le sens retrouvé du collectif. Du "je" triomphant de ces dix dernières années, passons au "nous"... Achevons l' "individualisme de masse" dont parle ici Paul Virilio :

"La régression nous a mené à l’individualisme de masse. C’est-à-dire que nous sommes une société de consommation de masse, nous achetons tous les mêmes produits, communions aux mêmes événements, vivons en plein collectivisme et en même temps nous valorisons farouchement notre individualisme. « Moi, moi, moi, c’est à moi ! » dit le baby. Dans l’individualisme de masse, un gouvernement bien équipé technologiquement, peut contrôler tête par tête, vérifier la traçabilité au travers des systèmes de scanneurs, de codage, de fichage, etc. La traçabilité permet de contrôler les masses tête par tête, point par point, pixel par pixel. Alors que les sociétés anciennes géraient des grands groupes, elles n’arrivaient pas à contrôler tête par tête, il y avait encore des échappées, des révoltés, de l’underground, des dissidents. Aujourd’hui, les technologies de la synchronisation favorisent un contrôle instantané et permanent. Nous sommes au-delà d’Orwell."

Voilà pour quel monde je cesse de vivre. Je veux renaître dans cette phrase, toujours de Sorrente:

"Un monde plus humain est un monde plus vaste. (...) Il suffit de se mettre à la place de l'autre qui passe, là-bas..."

Christophe Chartreux

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Désaccélérez, regardez les autres, méfiez-vous des "Narcisse" et redevenez vivants!...

10 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Médias, #Sociologie

loisirs.lemessager.fr

loisirs.lemessager.fr

Jamais le monde n'a été plus soumis qu'aujourd'hui aux bombardements quotidiens de l'information. Il est impossible, à moins d'être perdu sur l'île la plus déserte de la planète (en existe-t-il encore beaucoup ?), d'échapper au bruit continu des "nouvelles".

On les entend, on les suit parfois, on les écoute par bribes, par épisodes. Et puis un épisode chasse l'autre, très rapidement. Même les événements les plus remarquables cèdent face à la puissance du nombre. Car non seulement il faut aller vite mais il faut remplir l'espace d'informations toujours plus neuves, plus surprenantes. Au risque de perdre le fil, de privilégier le superflu, d'annoncer n'importe quoi, de ne plus être en phase avec le monde tel qu'il va. Heureusement les magazines, hebdomadaires et mensuels, nous offrent ce qui est devenu un luxe: le recul, la réflexion, l'analyse, le temps pris pour être observé... Mais au quotidien c'est bien l'immédiateté qui triomphe avec son cortège de scoop, de buzz, de twitt, de défilants au bas des écrans de télévision, de dernières minutes, de flash.

Et le citoyen lambda dans tout ça ?

Il fait le dos rond, s'exprime peu. Ce ne sont pas les commentaires des sites  Internet ou les "Vous avez la parole" absolument superficiels et destinés à attirer un auditorat captif qui remplacent le débat vrai de la "vie vivante".

Mais on ne débat plus, on ne se parle plus, on ne se répond plus. Chacun est devenu le commentateur de sa propre vie, dans une béatification narcissique consistant à tomber en extase parce qu'on a été publié pendant quelques minutes, parfois quelques secondes sur tel ou tel site. Certains poussent même l'absurde jusqu' à parler d'eux-mêmes sur des sites d' "échanges" qui remplacent la terrasse de café où je prends bien plus plaisir à m'asseoir encore. Incroyable retournement des choses. Bientôt il sera très "tendance" de prendre le temps de ne rien faire d'autre qu'enteprendre une conversation au soleil de juin quand se répandre sur des sites improbables sera devenu d'une ringardise sans nom! Ca l'est déja d'ailleurs et heureusement!

Si je puis me permettre un conseil, je donnerais celui-là:

éteignez tout, sortez, fuyez ceux qui ne parlent que d'eux, se vendent en oubliant le monde, en oubliant même leur interlocuteur qui n'existe plus puisqu'eux seuls valent la peine qu'on s'attarde.

Désaccélérez, regardez les autres, méfiez-vous des "narcisse" et redevenez vivants!...

Christophe Chartreux (Pourtant très "geek" mais conscient de l'être...)

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A ceux qui confondent «libération de la parole» et liberté d’expression»...

6 Décembre 2016 , Rédigé par Liberation - Ruwen Ogien Publié dans #Politique, #Sociologie

socialisme-libertaire.fr

socialisme-libertaire.fr

Le droit d’affirmer son  ego, ses idées, aussi insultantes et stupides soient-elles, s’impose.  La question n’est pourtant pas d’affirmer publiquement ses opinions,  mais le devoir de respecter celles des autres, comme Voltaire  l’affirmait.

Depuis plusieurs dizaines d’années déjà, la droite la plus dure a déclaré la guerre au «politiquement correct», c’est-à-dire aux prétendus interdits de langage que la gauche dite «bobo» aurait imposés au débat public. Cet interdit porterait aussi sur les conversations privées, témoin le scandale causé par les «propos de vestiaire» de Donald Trump à l’encontre des femmes, dont il pourrait toujours, disait-il, «choper les chattes» en raison de sa célébrité. Ces propos vulgaires ne l’ont pas empêché de devenir le 45e président des Etats-Unis. Mais il restera pour toujours, à ma connaissance (qui n’est certainement pas la plus exhaustive sur ce sujet), le premier à avoir été aussi grossier, aussi insultant, aussi ouvertement raciste, xénophobe et misogyne. Pour la pensée de gauche (si on peut concevoir une certaine unité à cette pensée, ce qui est de moins en moins évident), le «politiquement correct» consiste à exclure toute expression péjorative à l’encontre des minorités sexuelles ou culturelles, tous les stéréotypes racistes, misogynes, xénophobes, islamophobes, homophobes, antisémites, en public et en privé, à les réprimer par des sanctions pénales, comme l’amende ou l’emprisonnement, ou seulement par des sanctions sociales, comme la colère ou le boycott (pensez aux revendications récentes des manifestants contre les «plaisanteries» racistes anti-asiatiques).

Selon certains philosophes, la justification de l’injonction d’utiliser, en toutes circonstances, un langage «politiquement correct» est fondée sur l’opposition entre les discours simplement offensants (comme les blagues sur l’existence de Dieu ou la parole de ses prophètes, si difficiles à digérer pour les croyants les plus sensibles, les moins portés sur l’humour et l’autodérision) et les discours méprisants, violents, dirigés contre certaines personnes ou communautés. Ces discours ne seraient pas seulement des propos dont on pourrait se contenter de dire qu’ils sont «offensants». Ils seraient de dangereux discours de haine (1). Ce qui caractériserait ces discours de haine, c’est qu’ils se présentent comme des incitations à l’exclusion, à l’expulsion et même parfois à l’élimination physique de certaines personnes visées et de leur communauté. De façon plus vague ou générale, ils porteraient atteinte à leur «dignité». Pour la pensée de droite, le «politiquement correct» est surtout un carcan mental, une tentative d’imposer une idéologie dont elle a horreur : celle qui valorise le monde dans lequel nous vivons avec sa diversité culturelle, sa tendance au métissage et une certaine forme de relativisme du bien qui laisse à chacun le droit de vivre selon ses propres convictions morales, en matière d’avortement, de fin de vie ou de mariage.

Vu de droite, le «politiquement correct» aurait surtout pour fonction de cacher toutes les réalités qui ne cadrent pas avec la vision plutôt optimiste des humains que la gauche porterait en étendard. Pour la pensée de gauche, les humains ne sont ni bons ni mauvais par nature. Ils deviennent bons ou mauvais selon l’état de l’environnement social. C’est en raison de cette conviction optimiste que, pour la pensée de droite, le politiquement correct ferait porter tout le poids de l’échec scolaire, du chômage, du crime, non pas sur une nature humaine prétendument défectueuse, mais sur l’état de la société. Cette conviction optimiste fonderait une «culture de l’excuse» pour les «paresseux», les «flemmards» et les «délinquants». La pensée de droite affirme, sans preuves, que cette idéologie plutôt optimiste est devenue dominante, hégémonique du fait de l’emprise sur les médias des «bobos de gauche». Mais cette affirmation est démentie par le succès incroyable d’ouvrages dits «déclinistes», comme ceux d’Eric Zemmour ou de Laurent Obertone (la France Orange mécanique), la résurrection de l’hebdomadaire Valeurs actuelles ou la présence envahissante de chroniqueurs catastrophistes comme Natacha Polony à la radio, à la télévision et sur les réseaux sociaux.

Cette idée que le politiquement correct est hégémonique est rendue par un slogan qui finira probablement par lasser à force d’être répété : le règne de la «pensée unique». En fait, tous les mots qui sont utilisés dans le débat public ont une certaine tendance à l’obsolescence. Ils peuvent rapidement céder la place à d’autres tout en faisant référence à la même réalité. C’est, je crois, ce qui est train de se passer. La «guerre au politiquement correct» menée par la droite prend désormais le nom apparemment plus glorieux de «libération de la parole». Mais cette traduction ne neutralise pas la différence entre les pensées de gauche et de droite. Pour la première, les mots «libération de la parole» signifient qu’il est malheureusement redevenu possible d’affirmer de façon «décomplexée» des choses aussi fausses ou révoltantes que «les chômeurs sont des paresseux», «les mauvais élèves et leurs profs sont des flemmards» et «les délinquants n’ont pas d’excuses» ; «les races existent et elles ne sont pas égales du point de vue de leur "degré de civilisation"» ; «les femmes doivent s’occuper de leurs enfants plutôt que de leur carrière et l’avortement est un homicide» ; «l’autorité et les autres valeurs "viriles" (culte de la force, goût du combat, courage militaire…) doivent être réhabilitées et les genres masculin et féminin respectés» ; «les homosexuels, les transsexuels, les transgenres et autres queers sont des malades mentaux à soigner d’urgence», etc.

Au fond, pour la pensée de gauche, tout ce bavardage relayé par les médias est un discours de haine raciste, élitiste, xénophobe, misogyne ou homophobe. Pour la droite, la libération de la parole ne présente aucun de ces vices. Elle n’est rien d’autre qu’un combat légitime mené au nom de la liberté d’expression. Mais du point de vue philosophique, il faut vraiment faire attention à ne pas confondre libération de la parole et liberté d’expression. A mon avis, il faut comprendre la liberté d’expression non pas comme le droit d’affirmer publiquement ses propres opinions, de vanter ses idées, mais comme le devoir de respecter celles des autres. C’est ainsi, du moins, que je comprends le sens du célèbre aphorisme attribué à Voltaire qui est censé saisir le sens profond de la liberté d’expression : «Je désapprouve ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.» En fait, le sens de cette phrase n’est pas très clair. On peut se demander si elle signifie qu’on doit défendre le droit des autres à dire des choses qu’on désapprouve jusqu’à son dernier souffle, ou si elle veut dire qu’il faut être prêt à mourir pour défendre ce droit, ce qui est plus pompeux, plus mélodramatique et beaucoup moins «voltairien» (2) ! Mais la phrase attribuée à Voltaire n’est pas un énoncé juridique rigoureux. C’est une formule littéraire qui traduit l’intuition philosophique que la liberté d’expression est un devoir à l’égard des autres, et non un avantage qu’on réclame pour soi. C’est exactement ce que je pense.

J’ajouterais, pour bien marquer le contraste, que la libération de la parole n’est pas le devoir de respecter les opinions d’autrui. C’est seulement la revendication du droit d’affirmer sa personnalité intellectuelle, son ego, ses propres idées, aussi stupides soient-elles, nous venons de le voir dans la sidérante campagne présidentielle de Trump. Finalement, du point de vue minimaliste que je défends, il est absurde d’accorder la même valeur morale à l’affirmation de soi et au respect des autres, et donc de donner le même sens à la libération de la parole et à la liberté d’expression.

(1) Jeremy Waldron, The Harm in Hate Speech, Harvard University Press, 2012.

(2) Jeremy Waldron, «Boutique Faith», London Review of Books, 20 juillet 2006. Dernier ouvrage paru : Mon dîner chez les cannibales, Grasset, mars 2016.

Ruwen Ogien Philosophe

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