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Vivement l'Ecole!

sociologie

A lire... "La cause des autres - Une histoire du dévouement politique", par Olivier Christin

12 Octobre 2021 , Rédigé par France Culture - Libération Publié dans #Sociologie, #Politique, #Philosophie

La crise sanitaire nous a conduits à revaloriser le dévouement ordinaire d’un grand nombre d’individus sans lesquels la vie commune serait tout simplement impossible. Pourtant, la reconnaissance politique offerte en retour à ces personnes reste pour le moment avant tout formelle et rhétorique, alors que la pandémie nous offre l’occasion de replacer les vertus publiques au cœur du contrat social, et d’ainsi déjouer le piège individualiste qui semble guetter nos démocraties.

L’engagement de chacun dans la vie civique apparaît alors comme inséparable de sa juste reconnaissance collective. Ce constat s’articule à celui, émis par d’autres voix, selon lequel notre société serait tout particulièrement gangrénée par une passion des plus tristes : le mépris. Ce dernier empoisonnerait les relations sociales et donc le sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, mais bloquerait aussi la mobilité sociale, par le manque de confiance qu’il entraîne chez les individus moins favorisés que d’autres. La "société du mépris" ne doit-elle pas donc, là encore, faire place à une société de la reconnaissance et du civisme ?

Pour en parler, nous recevons Olivier Christin, historien, professeur à l’Université de Neuchâtel et directeur du Centre européen d’études républicaines (CEDRE) ; il est l’auteur de "La Cause des autres. Une histoire du dévouement politique" (PUF, 2021), et co-auteur des "100 Mots de la République" (PUF, 2017). Il est rejoint en seconde partie d’émission par Sébastien Le Fol, directeur de la rédaction du Point et auteur de "Reste à ta place !". Le mépris, une pathologie bien française (Albin Michel, 2021).

L'invité des Matins de France Culture. Comprendre le monde c'est déjà le transformer(07h40 - 08h00 - 15 Septembre 2021)

Retrouvez tous les invités de Guillaume Erner sur www.franceculture.fr

la cause des autres : une histoire du dévouement politique - Olivier  Christin - Puf - Grand format - Sauramps

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Pourquoi sommes-nous des fous de boulot ?

6 Octobre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie

Notre obsession pour la productivité nous fait bosser toujours plus. Au point que le travail perd peu à peu de son sens, estime l’anthropologue James Suzman dans son dernier livre.

En 2013, Miwa Sado, journaliste japonaise, est morte subitement à 31 ans dans l’exercice de ses fonctions, téléphone encore en main. Une enquête du ministère du Travail a conclu que cette tragédie devait être classée en tant que «mort par surmenage». En effet, le mois précédent son décès, ses relevés informatiques et téléphoniques ont révélé qu’elle avait effectué au moins 209 heures supplémentaires. Comment en est-on arrivé là ? Dans Travailler. La grande affaire de l’humanité (Flammarion, 2021), l’anthropologue James Suzman remonte aux origines du travail et de nos vies et arrive à ce constat : aujourd’hui, nous travaillons trop.

Cet épuisement lié au travail, la tribu des Bushmen Ju/’hoansi, que l’auteur a étudiée pendant de nombreuses années, ne peut pas le connaître. Eux qui mènent une vie de chasseurs-cueilleurs, dans le désert de Kalahari en Namibie, travaillent exclusivement dans un seul but : répondre à leurs besoins matériels immédiats. Pour Suzman, le mode de vie de cette communauté nomade prouve bien qu’il n’est pas dans notre nature d’être obsédé par le travail. Se pose alors une question : pourquoi dédions-nous toute notre journée au travail alors que quelques heures seraient suffisantes comme le faisaient les chasseurs-cueilleurs ?

Sa réponse est de dire que le travail a été détourné de sa fonction initiale. Alors que son temps s’allonge sans cesse, il ne cherche plus à répondre à nos besoins essentiels. Aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, le travail a effectué un mitage insidieux dans nos quotidiens. Les personnes que l’on fréquente et qui nous influencent le plus sont celles que l’on côtoie au boulot. «Ce que nous accomplissons définit aussi ce que nous sommes», souligne Suzman.

L’obsession de produire toujours plus

Une tendance, qui s’est accentuée au tournant du XXIe siècle, mais qui est née de l’obsession des sociétés pour la croissance et la productivité, et de l’héritage de deux évolutions essentielles que sont l’adoption de l’agriculture comme mode majoritaire de production et le rassemblement des hommes dans les villes. Résultat ? Le travail n’est plus consacré «directement à l’acquisition des ressources énergétiques dont [la population] avait besoin pour survivre». Une pensée qui sèmera ses graines au point de donner naissance à la peur de ne plus produire assez et l’envie d’accumuler toujours plus de richesses. Un cercle vicieux s’installe et il devient impossible de s’arrêter de travailler.

Aujourd’hui, l’heure est à la quatrième révolution industrielle : celle des nouvelles technologies numériques, biologiques et physiques. Si des inquiétudes émergent quant à l’arrivée des robots ou des machines nées de l’intelligence artificielle sur le marché du travail, James Suzman regrette que ces progrès techniques n’allègent pas «le poids de notre obsession pour la croissance économique» et ne nous permettent pas de moins travailler. Ce recul du travail, d’autres en avaient rêvé : Adam Smith imaginait au XVIIIe siècle que des «machines ingénieuses» allaient abréger et faciliter le travail. John Maynard Keynes y croyait fermement, jusqu’à imaginer une semaine de quinze heures. Une chose est sûre : tous se sont trompés. Pour l’instant ?

Lucas Sarafian

Travailler. La grande affaire de l’humanité, James Suzman, Flammarion, 480 pp., 23,90 €.

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A lire... "LE NOUVEAU MONDE - TABLEAU DE LA FRANCE NÉOLIBÉRALE"

11 Septembre 2021 , Rédigé par Ed Amsterdam Publié dans #Sociologie, #Politique

Éditions Amsterdam (@amsterdam_ed) | Twitter

Dans quel pays vivons-nous ? « Un nouveau monde », disent-ils. Mais lequel ? Pour répondre à cette question, il fallait mener une enquête de grande ampleur sur la France contemporaine.

Le Nouveau Monde, auquel ont participé près de quatre-vingt-dix auteurs – chercheurs en sciences sociales, journalistes, écrivains, praticiens et militants –, brosse un tableau sans équivalent de la France à l’heure néolibérale. En mêlant les voix et les regards, en multipliant les angles et les cadrages, en réinscrivant notre présent dans des tendances de plus long terme, il nourrit l’ambition de rendre intelligible le moment singulier dans lequel nous nous trouvons : prédation des communs et crise écologique, emprise de la finance et capture de l’État, délitement politique et violence sociale généralisée.

Du séparatisme de la bourgeoisie aux formes instituées du mépris, des piliers de l’ordre dominant aux multiples oppositions, alternatives et diversions qu’il suscite, du quotidien des travailleurs aux mythologies qui structurent l’esprit du temps, ce livre-somme dégage les lignes de force de l’époque. Pour construire un autre nouveau monde, le nôtre.

Couverture (c) Juliette Maroni

Liste des contributeurs :

Sarah Abdelnour, Sabrina Ali Benali, Bruno Amable, Philippe Bacqué, Camille Beauvais, François Bégaudeau, Sophie Béroud, Aurélien Bernier, Laurent Binet, Laurent Bonelli, Christophe Bonneuil, Michel Bozon, Gérard Bras, Benoit Bréville, Isabelle Bruno, Antony Burlaud, Éric Chauvier, Johann Chapoutot, Hadrien Clouet, Laurent Cordonnier, Denis Colombi, Laurence De Cock, Amina Damerdji, Jean-Marie Delarue, François Denord, Thierry Discepolo, Gatien Elie, Sophie Eustache, Amélie Ferrand, Nicolas Framont, Pierre François, Simone Gaboriau, Julie Gervais, Cécile Gintrac, Samuel Gontier, Guillaume Gourgues, Serge Halimi, Christophe Hanna, Camille Herlin-Giret, Vincent Jarousseau, François Jarrige, Fabien Jobard, Anne Jourdain, Raphaël Kempf, Rachel Knaebel, Aurore Koechlin, Paul Lagneau-Ymonet, Renaud Lambert, Jérôme Lamy, Mathilde Larrère, Frédéric Lebaron, Gérald Le Corre, Claire Lemercier, Thomas Le Roux, Danièle Linhart, Frédéric Lordon, Marius Loris, Sandra Lucbert, Nelo Magalhaes, Anne Marchand, Gérard Mauger, Michel Offerlé, Ugo Palheta, Stefano Palombarini, Evelyne Pieiller, Frédéric Pierru, Jean-Luc Porquet, Christian Prigent, Nathalie Quintane, Clément Quintard (illustrations), Mathias Reymond, Hélène Richard, Pierre Rimbert, Anne-Cécile Robert, Claire Rodier, Max Rousseau, Mathias Roux, Grégory Rzepski, François Ruffin, Rachel Saada, Arnaud Saint-Martin, Grégory Salle, Julien Sartre, Antoine Schwartz, Pierre Serna, Vincent Sizaire, Félix Tréguer, Antoine Vauchez, Xavier Vigna.

Prologue - Extrait

En 1833, Michelet publiait son Tableau de la France, mince prélude à une œuvre immense. Cet arpentage géographique de l’Hexagone voulait saisir, en même temps que les traits du paysage, les ressorts psychologiques et politiques du pays.

Aujourd’hui, difficile pour un seul auteur de prétendre embrasser et restituer la réalité française dans toute son ampleur. De là le premier parti pris de ce livre : solliciter plusieurs dizaines de contributeurs, aux profils et aux spécialités variés. Beaucoup sont chercheurs (sociologues, politistes, historiens, économistes, géographes…) ; ils apportent les questions, les méthodes et les acquis de sciences sociales qui fournissent l’armature analytique du livre.

Mais les voies de l’enquête sont multiples. Les écrivains, s’ils ont le sens du social, les journalistes, quand ils vont au-delà de la surface des choses, les militants devenus experts de leur terrain de lutte, les esprits attentifs aux paroles et aux vies minuscules, les polémistes même, quand ils appuient là où ça fait mal : eux aussi ont quelque chose à raconter de l’état du pays. On a donc fait le choix de convoquer d’autres voix et d’autres regards que ceux des chercheurs, d’autres cadrages et d’autres tons, en pariant qu’ainsi on pourrait non seulement dire autrement, mais aussi saisir autre chose.

Réunies, ces contributions forment un tableau. D’autres compositions, assurément, auraient été possibles. Mais, pour divers qu’ils soient, les textes qui suivent ne forment pas un ensemble disparate ou contingent. L’ouvrage a son unité, et des lignes de forces qui apparaîtront, espère-t-on, à la lecture.

Il a aussi son architecture. Après un prologue qui nous fait traverser le paysage français à vol d’oiseau, les textes s’articulent autour de quelques grands thèmes.

La première partie se concentre sur les couches supérieures de la société et de l’État  : elle met en évidence, par-delà les différences sectorielles, une propension générale au séparatisme. La deuxième partie s’attache à décrire les logiques des politiques sociales, économiques et environnementales dans la France d’aujourd’hui – laissant apparaître le poids toujours accru des intérêts privés, des impératifs comptables et des raisonnements court-termistes. La troisième partie réunit, autour de la thématique commune du mépris, des éclairages sur le sort fait à «  ceux d’en bas  », aux populations dominées, qu’elles constituent le grand ou le petit nombre.

Le cahier central rassemble une quarantaine de courts témoignages de travailleurs. En recueillant ces récits – c’est-en-dire en choisissant d’endosser peu ou prou, malgré les difficultés que cela soulève, le rôle de «  l’écrivain public  » –, on n’a pas prétendu donner une vision d’ensemble des réalités professionnelles aujourd’hui, mais bien rappeler l’importance toujours centrale de la question du travail (celui qu’on a ou celui qu’on cherche) dans la vie des individus, et celle des travailleurs dans la vie du pays. On a aussi tenu – tout misérabilisme ou pittoresque mis à part – à rappeler combien l’expérience du travail peut être difficile et douloureuse, dégradée et dégradante, pour une large partie de la population.

La cinquième partie prend pour objet les pratiques et enjeux ordinaires (mais aussi fondamentaux) de la vie contemporaine  : se nourrir, se soigner, apprendre, etc. Aux textes d’analyse, qui proposent une vue générale, largement cadrée, s’accolent des scènes et des évocations, plus précises, plus vives, qui tentent de donner un peu de grain à l’image.

Quant aux deux parties suivantes, elles se penchent sur les dynamiques conflictuelles qui affectent le pays. La première traite des multiples oppositions qui contestent, fracturent ou prétendent réinventer les formes (politiques, sociales et culturelles) instituées – sans faire a priori le départ entre fronts de lutte bien constitués et mouvements évanescents, vraies alternatives et diversions, combats honorables et fourvoiements indignes. L’autre porte sur le maintien de l’ordre, lato sensu, c’est-à-dire sur les différents modes de contrôle et de coercition qui permettent de maintenir et, le cas échéant, de défendre l’ordre social tel qu’il est.

Enfin, une série de textes plus courts, plus libres – volontiers polémiques – tente de saisir, à travers divers signaux courants – objets, discours et syntagmes, figures et lieux –, un peu de l’air du temps, de déplier les « mythologies » du moment, d’écailler quelques-unes des fausses évidences au milieu desquelles nous vivons.

 

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Comment l’élitisme social est maquillé en élitisme républicain...

29 Mai 2021 , Rédigé par Observatoire des inégalités Publié dans #Education, #Sociologie

L'élitisme administratif français n'a pas d'équivalent en Europe - My Europ

EXTRAIT

L’élitisme du système scolaire français favorise les enfants de diplômés. Leurs parents, de droite comme de gauche, défendent une école qui fonctionne à leur profit. Le point de vue de Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’Éducation nationale honoraire.

Notre école fonctionne plutôt bien pour 70 à 75 % des élèves. La moitié des élèves âgés de 15 ans comptent même parmi les meilleurs élèves du monde selon les évaluations internationales Pisa [1] de l’OCDE. Il faut s’en réjouir. Mais il faut dans le même temps observer le grand écart qui existe entre les résultats de ceux qui réussissent, le plus souvent issus des classes moyennes et favorisées, et les difficultés lourdes rencontrées aux mêmes évaluations par le quart des jeunes de la même génération, issus pour la plupart des milieux populaires. On le sait, la France est l’un des pays où l’origine sociale pèse le plus sur les destins scolaires. Notre élitisme est tout sauf républicain, il est essentiellement un élitisme social qui ne veut pas dire son nom. Cette injustice sociale qui est à l’œuvre au sein de l’éducation nationale ne date pas d’aujourd’hui. Notre système éducatif n’a jamais vraiment été programmé pour faire réussir tous les élèves. L’échec scolaire massif des enfants des milieux populaires n’est pas un accident, il est inhérent au système éducatif français qui a été conçu pour trier et pour sélectionner les meilleurs, ce qu’il fait très bien.

Certes, aujourd’hui, 44 % des sortants du système éducatif ont un diplôme de l’enseignement supérieur, soit deux fois plus que la génération qui vient de prendre sa retraite. Notre pays a été transformé par le processus de développement de son système éducatif. Sans l’école, les inégalités sociales seraient bien pires. Ou, pour le dire autrement, ce n’est pas l’école qui creuse les inégalités : elle ne parvient pas à les réduire, ce qui n’est pas la même chose. Le problème, c’est que la démocratisation, bien réelle, a été différenciée et que les inégalités scolaires se sont déplacées. Parmi les « décrocheurs », beaucoup moins nombreux aujourd’hui qu’il y a dix ans, 5 % sont des enfants de cadres, 45 % sont des enfants d’ouvriers. Certes encore, 80 % des jeunes obtiennent le baccalauréat aujourd’hui. Mais si 90 % des enfants d’enseignants et de cadres supérieurs qui entrent en 6e obtiennent un baccalauréat sept ans après, ce n’est le cas que pour 40 % des enfants d’ouvriers. Et ce n’est pas le même baccalauréat pour tous les jeunes : les enfants d’ouvriers obtiennent, pour 70 % d’entre eux, un baccalauréat professionnel ou technologique, tandis que 75 % des enfants de cadres et d’enseignants décrochent ce diplôme dans la filière générale.

(...)

Jean-Paul Delahaye
Inspecteur général de l’éducation nationale honoraire, ancien directeur général de l’enseignement scolaire

Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous

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Nathalie Heinich, une sociologue militante qui dénonce le militantisme chez les autres...

29 Mai 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie

Posters et tableaux de L'enfer, c'est les autres (Sartre) | Posterlounge.fr

En sociologie, le militant, c’est toujours l’autre

Sur France Inter, la sociologue Nathalie Heinich s’est dite en «guerre» contre «une conception militante de la recherche». Une rengaine qui oppose l’intersectionnalité à la «bonne science», forcément neutre et objective.

«On est en guerre.» Tout simplement. Ces mots ne sont pas ceux d’un général en charentaises dans un hebdomadaire d’extrême droite mais d’une sociologue académiquement reconnue. Invitée dans la matinale d’Inter ce vendredi pour défendre sa dernière parution, Ce que le militantisme fait à la recherche, publiée aux éditions Gallimard dans la collection Tracts, Nathalie Heinich a eu des mots très durs pour certains de ses collègues chercheurs. Des termes et des comparaisons qui disent beaucoup de l’état actuel du débat public et de la perte du sens des mots. «C’est un peu comme l’affaire Dreyfus, ose l’essayiste. On y perd des amis. On voit des gens très proches basculer d’un côté ou de l’autre.» «Rien que ça…», réagit Nicolas Demorand, légèrement déconcerté.

Les auditeurs pas dupes

En «guerre». Mais contre quoi ? Une armée ? Un voisin ennemi ? Le fascisme ? Le Covid, peut-être ? Non. Pour «l’autonomie de la science», dit l’ancienne élève de Pierre Bourdieu. La sociologue au CNRS, spécialiste de la sociologie de l’art, de l’identité et des valeurs, justifie ses propos par «l’inquiétude de voir le monde universitaire poussé vers une conception militante de la recherche». La rengaine est toujours la même, usée jusqu’à la corde, du Figaro à Valeurs actuelles, en passant par CNews : des universitaires, enseignants, chercheurs en sciences humaines et sociales, confondraient leur champ d’études avec leurs opinions politiques, antiracistes, féministes ou anticapitalistes. Le vrai danger qui menace la société, le mal absolu, ce serait «l’intersectionnalité». Ce concept qui consiste à combiner les différentes inégalités (sociales, raciales – au sens de construction sociale– ou de genre).

Sauf que ce matin-là, les auditeurs de la radio ne sont pas dupes. Une première intervenante tique sur le discours de la sociologue. «Ce que je ressens à travers vos propos, c’est que vous-même vous faites peut-être une sorte de militantisme.» Le second intervenant au standard d’Inter n’est pas n’importe qui, puisqu’il s’agit d’Alain Policar, docteur en sciences politiques et chercheur associé au Cevipof de Sciences-Po. Il fait remarquer que la sociologue elle-même fait partie de l’Observatoire du décolonialisme, tristement connu par ses pairs pour publier sur son site des textes bourrés d’attaques ad hominem, parfois «proches de l’insulte», rappelle Policar.

Le beau rôle de l’arbitre

Sur quels critères peut-on s’ériger en juge du travail universitaire de ses collègues ? Qui est en droit de veiller à cette fameuse distinction entre science et militantisme ? Questions insolubles. Cela a toujours fait partie du jeu. Personne ne peut s’octroyer le beau rôle de l’arbitre. En tout cas pas Nathalie Heinich, bien qu’elle fût récompensée du prix Pétrarque de l’essai pour son brillant livre Des valeurs, une approche sociologique (Gallimard, 2017). Une distinction toutefois contestée par certains intellectuels qui s’étaient émus des positions conservatrices de la chercheuse sur l’ouverture de la PMA et de la GPA aux couples homosexuels.

A l’époque, une pétition avait été lancée contre elle, demandant le retrait du prix. En vain. Ce qui autorise depuis Nathalie Heinich à dénoncer les ravages de la cancel culture. Une nouvelle fois encore ce matin, c’était son gimmick lors du «grand entretien» de la première matinale de France. Heureusement pour elle, on le constate tous en allumant notre radio, plus de crainte que de réelle «annulation»…

Alors oui, on peut tout à fait contester les opinions politiques de ses confrères, leur activisme parfois radical. En revanche, se réclamer de la bonne science, forcément neutre et objective, quand on intervient soi-même de façon si peu nuancée à la radio, dans les journaux et les revues, ça finit par se voir.

Simon Blin

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A lire... Une Histoire des inégalités, de l'âge de pierre au XXIe siècle - Walter Scheidel

20 Mars 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie, #Inegalites, #Histoire

 

EXTRAITS

Dans une vaste enquête historique, le chercheur autrichien soutient que la réduction massive des privilèges ne peut se produire que dans des périodes extrêmes : guerre de masse, révolution, faillite de l’Etat ou pandémie. Faudra-t-il se résoudre à choisir entre la paix et l’égalité ?

Considérez-vous que l’actuelle pandémie est une manifestation du quatrième cavalier de l’apocalypse ?

Je ne le pense pas, notamment pour des raisons démographiques. Dans le passé, les grandes épidémies entraînaient une forte mortalité qui s’avère toujours propice à la réduction des inégalités. Le patrimoine des classes populaires se morcelle moins d’une génération à l’autre ; la force de travail devient plus rare, et elle est donc mieux payée, etc. Avec le Covid, il y aura cette fois-ci –et c’est heureux– proportionnellement moins de victimes, donc peu d’effets de ce type.

Nous savons aussi aujourd’hui mieux gérer les crises et maintenir une forme de statu quo social, politique et économique : les milliards d’euros et de dollars dépensés pour éviter une dépression économique majeure, les nouvelles technologies qui permettent de poursuivre le travail dans de nombreux secteurs, la science qui avance vite sur les vaccins et les traitements… Plus la stabilité est assurée, moins des bouleversements susceptibles de réduire les inégalités ont des chances de se produire. En fait, il se pourrait même que l’on ait un peu plus d’inégalités après la crise, car les personnes les plus aisées sont aussi les mieux protégées sur le plan sanitaire comme économique –celles qui peuvent télétravailler, qui ont une meilleure protection sociale, etc.– alors que les plus pauvres ne le sont pas.

L’effet de la crise sur les inégalités sera donc faible ?

Il y a une seconde hypothèse. Si la crise n’est pas aussi facilement gérée qu’on peut l’espérer aujourd’hui, si l’économie est plus endommagée que prévu, alors cela affectera les systèmes politiques, qui seront contraints de prendre des mesures de réduction des inégalités afin de limiter l’ampleur des mouvements de contestation sociale susceptibles de naître de la crise. Je ne pense pas que cela arrivera, mais c’est une possibilité.

Jusqu’à activer d’autres cavaliers de l’apocalypse, comme l’effondrement de l’Etat ou certaines révolutions ?

Ce n’est pas impossible, puisque certains Etats sont faibles, notamment en Afrique subsaharienne ou au Moyen-Orient. Ce risque vaut pour la pandémie, mais aussi pour le changement climatique et la destruction des écosystèmes qui pourraient entraîner des guerres, des mouvements révolutionnaires, des effondrements d’Etats, comme on a pu le voir en Syrie et au Yémen ces dernières années. Il y a donc un potentiel dans les décennies à venir pour que cela se produise et que ces chocs réduisent les inégalités. Mais sans doute pas en Occident où les Etats restent solides.

Votre enquête historique remonte au Néolithique. L’actuel creusement des inégalités répond-il aux mêmes logiques qu’à l’époque ?

Si l’on s’en tient aux fondamentaux, oui. Et justement, le fait d’étudier les inégalités à des époques et dans des territoires variés montre que les mêmes schémas se reproduisent. Lorsqu’apparaissent les systèmes de production agricole avec la mise en place de l’agriculture et de l’élevage, on observe une appropriation de la terre, la constitution de droits de propriété et de succession. Alors, vous évoluez inévitablement vers une société marquée par des inégalités. Les structures du pouvoir politique –rappelons que les premiers Etats naissent au Néolithique– tendent souvent à renforcer ces disparités sur le temps long. Seuls les chocs violents que constituent les quatre cavaliers de l’apocalypse sont susceptibles de s’opposer à l’ancrage de plus en plus fort des inégalités.

(...)

Une autre règle semble se détacher de vos analyses : plus un système politique et social vieillit, plus les inégalités augmentent.

Oui, car cette stabilité permet aux élites une bonne maîtrise des mécanismes de contrôle du pouvoir. Elles parviennent à surmonter de nombreuses instabilités et à transmettre leurs privilèges à la génération suivante. Cela entretient et renforce les inégalités. C’est pourquoi on observe un retour des inégalités depuis quelques décennies, après une période égalisatrice à la suite des guerres mondiales. Les bouleversements de la première moitié du XXe siècle se sont estompés. Nous avons acquis une plus grande stabilité, mais aussi une plus grande inégalité.

Pourtant, les contestations sont nombreuses, que l’on pense au mouvement Occupy, aux gilets jaunes, etc.

Ces mouvements ne changent rien, parce qu’ils ne sont pas si violents. Le mouvement des 99% aux Etats-Unis, les gilets jaunes en France, ou les mobilisations en Grèce après les mesures d’austérité de 2008 n’ont rien à voir avec une guerre civile ou une révolution. Il faut se souvenir qu’aujourd’hui, les gouvernements ont aussi beaucoup plus de moyens, que ce soit avec la police ou les technologies de surveillance, pour garder le contrôle de la situation. Cela complique la possibilité pour des mouvements vraiment transformateurs d’émerger, notamment dans les pays riches. Il faut aussi ajouter d’autres facteurs, comme le vieillissement de la population des pays riches, qui contribue à diminuer le potentiel de violence.

Il nous faut donc choisir entre paix et égalité ?

S’il fallait s’en tenir à une phrase, je crois que c’est ce que je dirais ! Mais nous pouvons aussi refuser l’alternative. Et dans ce cas, il va nous falloir inventer des moyens non violents et efficaces de réduire les inégalités. Ce n’est pas impossible, mais l’histoire ne nous aide pas à le faire. Il va nous falloir être bien plus créatif que nous ne le sommes, car c’est une tâche beaucoup plus difficile que ce qu’on aime parfois à penser. Mais cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas essayer.

Thibaut Sardier

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Rose-Marie Lagrave : «Il n’y a pas d’ascenseur social. Les transfuges de classe prennent l’escalier de service  !»

6 Mars 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie

EXTRAIT

La sociologue raconte dans une enquête autobiographique sa traversée des frontières sociales, de son village du Calvados à l’élite de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Une invitation à refuser les «je ne m’en sortirai jamais» mais aussi à déconstruire le mythe de la méritocratie. On ne réussit jamais seul.

Comment une fille d’un village du Calvados, issue d’une famille nombreuse, démunie, catholique, en vient-elle à s’asseoir sur les bancs de la Sorbonne, à croiser Pierre Bourdieu, militer au Mouvement de libération des femmes et devenir directrice d’études à l’EHESS (les Hautes Etudes pour les intimes) ? C’est l’histoire de la sociologue Marie-Rose Lagrave qu’elle documente et analyse, dans Se ressaisir, enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe (La Découverte). Pas de miracle dans cette histoire. A travers sa propre trajectoire qui ne fut jamais une sinécure, Marie-Rose Lagrave démontre combien sa traversée des frontières sociales tient à son environnement, aux personnes comme aux institutions. Ses parents catholiques, sensibilisés à un ethos bourgeois qui avaient à cœur de «dresser les têtes et les corps» de leur 11 enfants, ont fait d’eux des écoliers parfaitement adaptés au système scolaire, appréciés des instituteurs. Ses collègues lui ont fait confiance, voyant le profit qu’ils pouvaient tirer de cette travailleuse, depuis son entrée par la petite porte à l’EHESS quand, poussée par la nécessité financière, elle osa demander un poste à son directeur de thèse. Ses expériences en tant que femme, puis sa rencontre avec le MLF forgea sa conscience féministe et l’incita à créer un master Genre, sexualité, politique à l’EHESS et à promouvoir la parité professionnelle au sein de l’institution. L’apport de l’ouvrage est considérable par ce qu’il montre de l’influence du genre et de la classe sociale sur une vie, tout en plaçant en creux la reconnaissance au cœur des relations sociales.

Se ressaisir, pourquoi ce titre ?

Se ressaisir, c’est d’abord revisiter mon parcours et refaire le chemin inverse des étapes successives qui l’ont construit, une retraversée, en somme. C’est aussi un clin d’œil à nos maîtres d’école qui écrivaient sur les bulletins scolaires : «Doit se ressaisir au deuxième trimestre.»

L’emploi du «je» est une hérésie pour une sociologue, reconnaissez-vous. Pourquoi avez-vous consenti à utiliser la première personne du singulier ?

J’ai longtemps banni le «je» pour ne pas déroger à la règle générale en sciences sociales voulant que l’emploi du «on» atteste la capacité d’objectivation de la chercheuse. Si j’ai osé cette effraction, ce n’est pas pour verser dans le narcissisme ou me pousser du col, mais pour chercher à comprendre comment ce «moi», façonné par de successives socialisations, est finalement parvenu, après beaucoup de difficultés et de bifurcations, à déjouer partiellement la règle de la reproduction des classes sociales. J’ai finalement suivi le chemin inverse d’Annie Ernaux. Dans les Années (2008, Gallimard) la romancière revendique une «autobiographie impersonnelle». Elle écrit «elle» et non pas «je». Après des années de dépersonnalisation, je suis passée au «je», mais à un «je» objectivé par une enquête qui le remet à sa place et le réinscrit dans des groupes et collectifs, pour lui restituer sa singularité et sa généralité. J’ai étudié le processus de fabrication de ce «je», à travers les différentes étapes de mon parcours et de celui de ma famille, en leur imprimant un regard sociologique.

(...)

Par Sonya Faure et Anastasia Vécrin

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Drogue, prostitution, délinquance… Les enfants perdus de Barbès

5 Mars 2021 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Société, #Sociologie, #Jeunesse

Sécurité : Barbès au bord de l'explosion - Action Barbès

EXTRAITS

Ils sont quelques dizaines d’adolescents à errer depuis 2016 dans les rues de ce quartier parisien, partageant un quotidien fait de violences. Dans ce groupe composé surtout de jeunes migrants isolés, quelques filles en rupture familiale, plus vulnérables encore, survivent sans rien attendre du lendemain.

Hana* marche d’un pas assuré rue de la Goutte-d’Or, même quand elle tangue. Ce soir de décembre, à Barbès, dans ce quartier populaire du 18e arron­dissement de Paris, tout le monde la salue – commerçants, policiers, passants… Ils le font plus ou moins gentiment. A ceux qui crachent « pute » à son passage, elle adresse un doigt d’honneur et un regard plein de colère. Même geste envers le groupe qui la traite de « Pokémon » – elle est toute petite.

Hana est drôle et entraînante. Elle a de grands yeux verts, des joues rebondies couvertes de taches de rousseur et la peau encore veloutée de l’enfance. Elle porte une grande balafre sur la joue. Un coup de couteau donné par un garçon dans un squat. « C’est pas tout », rigole-t-elle en retirant son écharpe : elle dévoile deux entailles profondes au niveau du cou, tout juste suturées.

Son objectif du moment : rejoindre la laverie plus bas, celle dont les tambours sont d’un jaune un peu décati et où la chaleur humide est agréable. Trois copains sont déjà là, ils se tombent dans les bras. Hana veut qu’on lui roule un joint. Un garçon s’exécute. Il a la coupe de cheveux en vigueur auprès des gamins de son âge : tempes rasées et petite houppe au sommet du crâne. Bientôt, un adulte, blouson noir et barbe de trois jours, passe une tête. Deux euros le cachet de Rivotril. Cette benzodiazépine – aux effets sédatifs et anxiolytiques – à laquelle les jeunes se shootent et qui les rend méchamment accros, les jeunes la couplent systémati­quement au Lyrica, un antiépileptique également utilisé pour les troubles anxieux. Un cocktail médicaments-joints-alcools qui les laisse hagards, désinhibés et vulnérables.

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La vie plus trépidante de la rue

Le commerçant, un vieil Algérien qui ferme sa boutique à l’heure de la prière, est désolé pour Hana : il ne peut pas l’aider, sa batterie est morte. Il lui vend pour 12 euros un vieux téléphone. En attendant qu’il soit chargé, elle roule un joint dans un coin. Le vendeur secoue la tête. Il la voit traîner là depuis des années, « ça ne s’arrange pas ». Comme beaucoup d’habitants du quartier, il a pris ces jeunes en pitié et les aide comme il peut. Une autre fille patiente dans la boutique. Brune, cheveux bouclés. « Je lui parle pas, c’est une nouvelle. Elle est algérienne. » Hana évite les Algériens et les Tanjaouis (les habitants de Tanger). « Je ne les aime pas, pas mon délire, c’est eux qui m’ont volé mon téléphone. » Elle traîne avec les garçons de Fès et de Salé. Elle raconte qu’ils se regroupent comme ça. Sur Facebook, chacun ajoute le gentilé de sa ville d’origine après son prénom. Ça donne : « Ahmed Slaoui »« Célia Lfassiya », etc. Dans la rue, ils s’appellent comme ça, « Hey Casaoui ! », et affichent leurs blases sur les murs.

Le lendemain, Hana, de retour à la laverie, a l’air plus en forme. Elle porte sur elle une petite sacoche pleine de maquillage. Elle attend son copain. Elle pense être enceinte. Ce serait lui le père. Quand il arrive, elle l’embrasse à pleine bouche. Ayman* sort du tribunal, il a obtenu un hébergement, dans le 15e arrondissement. Ces foyers de l’aide sociale à l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse (lorsque les mineurs ont commis des infractions), les adolescents passent leur vie à en fuguer.

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Des vies confuses et fragmentées

La première fois qu’on a croisé Célia, c’était au mois d’octobre 2020. Comme ses copines, elle n’avait pas l’air d’une marginale, elle ressemblait à une fille de son âge. Ce sont leurs mains, épaisses, aux ongles noircis, les engelures et les croûtes sur les phalanges, leurs dents abîmées qui trahissent leur vie dans la rue. Célia réclamait des cigarettes aux passants de la rue des Islettes. Elle faisait ça poliment et en souriant, avec sa grande copine Soraya*, une adolescente robuste. Elles dansaient aussi au pied des immeubles. Puis elles ont disparu.

Célia a grandi à Fès, à Bensouda, un ­quartier où s’entassent les familles précaires. Elle y a vécu longtemps avec ses grands-parents marocains avant de débarquer à Paris, à 12 ans, avec son grand frère, un an de plus qu’elle. Leur mère, française, était toxicomane, ils ont grandi dans les foyers. Son frère, surtout. Célia a très vite préféré la vie dehors. Elle se souvient que « la première fille à la Goutte-d’Or », c’était Sophie*, une Colombienne qu’elle a rencontrée au foyer de la Croix-Nivert, dans le 15e arrondissement, et qu’elle a suivie à Barbès. Sophie a eu une fille avec un Marocain qui s’est barré aux Pays-Bas. Elle l’élève chez sa mère. Célia, elle, ne peut plus voir sa fille, Janna, née il y a deux ans et placée en famille d’accueil. Des gens bien, il paraît.

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« La vie, c’est de la merde »

Elle s’appelle Farah* et elle ne marche plus très droit. Elle a pris des ecstasys avec son amoureux, dans un studio dans le quartier de La Chapelle. Elle dit « mon copain », mais elle l’a rencontré la veille. Ses parents sont kabyles. Elle a longtemps vécu en Espagne avec sa mère avant de partir avec des garçons marocains rencontrés là-bas. Avant ça, elle ne connaissait pas Barbès. Son récit est ponctué de soupirs et de « la vie, c’est de la merde ». Elle salue des gars qu’elle connaît. L’un d’eux tente de l’embrasser, elle le repousse. Il insiste et colle ses lèvres contre les siennes. Elle se dégage. Ça lui arrive tout le temps, ces gars qui la touchent et l’embrassent alors qu’elle n’a pas envie. Ou qui l’insultent, l’air dégoûté. Les filles ont l’habitude de ces remarques. À leur passage, un agent municipal avait lancé à une riveraine : « C’est même plus des filles. » Farah mâche son chewing-gum, « la vie, c’est de la merde ».

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Les filles, tabassées « comme des mecs »

Ayoub est arrivé de Tanger il y a trois ans. Il avait 11 ans. Il dit que Paris, c’est trop dur. Où voudrait-il aller ? Il se frappe la poitrine : « Vraiment ? Je te jure, au paradis. Regarde-moi : je n’ai pas mangé depuis l’hôpital, je dors dehors ou à l’hôtel. » Appuyé contre un mur, il ne s’arrête plus : « Eh ! oui, je vole, je peux le dire, mais, si je ne vole pas, je ne mange pas. Les riches ne peuvent pas comprendre, ils ont la belle vie. » Il se met à pleurer : « Je vole, je suis un sale voleur. Mais on m’a aussi volé 2 000 euros. J’essaye d’économiser pour envoyer de l’argent à mes parents. »

Hakim*, 1,50 mètre à tout casser, l’interrompt : il cherche des baskets. On lui a volé les siennes au squat, pendant qu’il dormait. La rue les abîme en un rien de temps. Les insensibilise. Ayoub en tire une sorte de fierté un peu amère : « Comment on supporte tout ça ? On a le cœur dur. Pas comme les enfants français. Ils ont 14 ans, on les voit quand ils sortent de l’école, ils ne sont pas comme nous. Ils ont papa, maman, des manteaux et des petits pains au chocolat. Ils ne tiendraient pas une minute dans la rue. Est-ce qu’ils ont voyagé comme nous, partout ? » Il vient de rouler un joint. « Ça ne te gêne pas ? » Il l’allume.

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Accro au quartier

Février 2021. Célia est de retour à la Goutte-d’Or. À la mi-décembre, elle a fugué de son foyer aux Pays-Bas. « C’était dans un endroit où il n’y avait rien, pas de magasins, pas de cafés, rien… La campagne, mais il n’y avait même pas de chèvres ou de poules. Rien ! » Elle est d’abord allée en Allemagne, où elle a récupéré sa grande copine Hana. Hana, qui en avait marre de Paris, s’est barrée après Noël. Ensemble, elles sont retournées à Amsterdam. La police les a arrêtées. Hana a été conduite en centre fermé en attendant son rapatriement en France.

Célia, majeure, a pu rentrer sans encombre. Et la revoilà à la Goutte-d’Or, par - 2 °C, sans manteau sur son jogging noir. Devenue accro au quartier, son chez-elle depuis ses 14 ans, elle ne cesse d’y revenir. Elle y a pourtant traversé le pire, ce qui arrive à toutes ces filles : la drogue, les viols, les grossesses non désirées, la délinquanceEt elle est à nouveau dans le pétrin. Il y a quatre jours, elle s’est fait embarquer pour outrage à agent. Un flic a cassé sa bouteille de vodka, alors elle a pété les plombs, elle lui a dit « nique ta race de keuf ». Il a tout filmé avant de l’embarquer en garde à vue. Elle ne peut pas s’empêcher de rigoler en racontant ça. Quelques nuits plus tôt, le campement situé dans des tunnels sous la gare de Lyon où elle s’était trouvé une place a été évacué. Elle y dormait avec deux autres filles et des dizaines de migrants, des hommes. Depuis, elle s’est trouvé une place dans un squat.

Célia aura 19 ans dans quatre jours, mais, pour elle, l’avenir est devenu un concept flou. « Je ne peux rien prévoir. Je ne sais pas ce qui va se passer tout à l’heure ou ce soir… » Elle sait juste qu’elle ne veut plus dormir dans son squat de Saint-Ouen. La veille, ils étaient quinze à vouloir « la forcer ».

* Le prénom a été modifié.

Zineb Dryef

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