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Vivement l'Ecole!

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"La lutte contre les inégalités doit être au coeur des politiques publiques" - Najat Vallaud-Belkacem/Sciences Po

14 Décembre 2020 , Rédigé par Sciences Po Executive Education Publié dans #Politique, #Sociologie

"La lutte contre les inégalités doit être au coeur des politiques publiques" - Najat Vallaud-Belkacem/Sciences Po

Les années à la tête de ministères ont été, pour elle, une « source d’expérience extraordinaire » et l’ont confortée dans l’idée que l’action publique pouvait faire « bouger les lignes ». Aujourd’hui directrice France de l’ONG ONE et coprésidente d’honneur de l’Executive Master Management des politiques publiques, Najat Vallaud-Belkacem estime que la lutte contre les inégalités doit être une priorité des politiques publiques. Un impératif, à ses yeux, pour prendre réellement en compte le « sentiment de relégation » qui s’exprime dans une partie de la population et que la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer.

Vous avez occupé des fonctions ministérielles entre 2012 et 2017, lors de la présidence de François Hollande. Que retenez-vous de cette période ?

Najat Vallaud-Belkacem

J’ai eu la chance d’exercer des responsabilités dans des ministères très différents. Les moyens, tant humains que budgétaires, n’avaient, bien sûr, rien de comparable entre le ministère des Droits des femmes et celui de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Mais ils avaient en commun de toucher, tous deux, à des sujets passionnels et de devoir faire face à des défis d’une incroyable ampleur.

Au cours de ces cinq années riches en réformes, j’ai donc pu voir fonctionner différents types d’administration, et se mettre en œuvre des politiques publiques variées. Cela a été pour moi une source d’expérience extraordinaire, particulièrement formatrice. J’ai eu à cette occasion la confirmation qu’il était possible de faire bouger les lignes, de réellement agir. Que des femmes et des hommes étaient là tout à la fois pour s’assurer que la « machine » tourne au quotidien (par exemple, à l'Éducation nationale, que les rentrées se déroulent normalement), mais aussi pour conduire des réformes, ce qui n’est jamais simple. Les fonctionnaires que j’ai vus a l’œuvre agissaient pour la plupart vite et bien, et souvent avec dévouement et passion.

Le rôle de la haute fonction publique est aujourd’hui interrogée. Chloé Morin a par exemple publié récemment un ouvrage, "Les inamovibles de la République" à ce sujet. Pensez-vous que ces hauts fonctionnaires puissent desservir l’État malgré eux ?

Najat Vallaud-Belkacem

Pour porter un regard critique sur le sujet, il faut tout d’abord comprendre ce qui fonctionne. J’insiste : j’ai vu, dans le cadre de mes fonctions ministérielles, beaucoup d’agents de la fonction publique porteurs de changements, des femmes et des hommes essentiels à l’élaboration des politiques publiques et à leur mise en œuvre, pas toujours reconnu à leur juste valeur et qui souvent auraient été plus confortablement installés dans le privé que dans le service au public.

Quant aux critiques émises qui ne sont en effet pas sans fondement, on connaît les solutions. La première, c’est de favoriser la diversité des profils, des parcours. J’y ai travaillé lorsque j’étais ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Nous sommes par exemple parvenus à instaurer progressivement la parité parmi les recteurs. Bien sûr ce sont des efforts à poursuivre et à amplifier sans quoi ils s’essoufflent. 

La diversité est d’autant plus importante qu’elle ne se résume pas à une question de représentativité : elle est aussi un atout pour la qualité et l’efficacité des politiques publiques. Elle favorise une confrontation des points de vue qu’une assemblée de profils trop homogènes ne permet pas. C’est un atout essentiel pour concevoir de bonnes politiques publiques.  
Les hauts fonctionnaires et les grands corps sont également parfois critiqués pour le vocabulaire (ou procédures ou formulaires) qu’ils utilisent ou conçoivent. On les juge technocratiques, hermétiques, kafkaïens. Là encore, des solutions existent. Il serait par exemple intéressant qu’ils suivent, au cours de leur carrière professionnelle, une formation continue leur permettant de se remettre en question sur de tels sujets. Dans notre pays, on attend toujours que les gens venant du bas de l’échelle sociale s’adaptent, adoptent les codes, le langage, la culture du haut de l’échelle pour espérer l’atteindre et y être acceptés. On demande rarement l’exercice inverse notamment à ceux dont le rôle serait précisément de toujours veiller à inclure la société toute entière. Il serait donc précieux de se saisir de ce « bilinguisme social » dans nos services publics, y compris nos grands corps, afin que leurs représentants apprennent à utiliser un vocabulaire, et concevoir des procédures, compréhensibles du plus grand nombre.

Quels seront, demain, en France, les grands enjeux des politiques publiques ?

Najat Vallaud-Belkacem

Le principal enjeu sera de réussir, tout en concevant des politiques pour tous et pour un intérêt général commun, à prendre en considération les individus dans leur singularité, qu’ils soient plus ou moins éloignés du pouvoir, dans une situation périphérique ou non, qu’ils connaissent la précarité ou pas. Je suis frappée par le nombre de personnes qui sont aujourd’hui des angles morts de nos priorités politiques. Je ne parle pas de celles qu’on énonce la main sur le cœur dans les discours, mais de celles qui dictent au quotidien l’agenda politique et médiatique. En conséquence, des pans entiers de notre société ne se sentent pas représentés et se vivent comme exclus du récit qui est fait de notre pays. C’est à mon sens le cœur de ce qui nous attend demain : lutter contre ce sentiment de relégation et les inégalités persistantes qui y sont associées.

L’épidémie de Covid-19 a d’ailleurs mis en exergue cette problématique - comme elle a plus généralement souligné tout ce qui n’allait pas dans notre société. Les illustrations en sont nombreuses : nous venons avec, Sandra Laugier, de publier un constat désenchanté par exemple sur les femmes : premières victimes de la crise de la Covid-19, premières aidantes dans ces fameux métiers du care si applaudis pendant le confinement et pourtant encore une fois si absentes et invisibilisées dans l’expertise, l’expression médiatique ou la gestion de la crise. Ce constat vaut pour d’autres populations périphériques systématiquement oubliées : les files devant l’aide alimentaire, les familles monoparentales, les victimes de problèmes de santé mentale… autant de problématiques qui représentent bien sûr de grands enjeux pour les politiques publiques à venir.

La période de crise a, enfin, mis en évidence la valeur infinie que nous accordions collectivement à la vie. Cela nous a conduits à arrêter l’activité économique lors du premier confinement. Au-delà de l’épidémie, il faudra en tirer les conclusions nécessaires. Nous ne pourrons plus avoir les mêmes raisonnements que par le passé sur de nombreux sujets, comme l’aide aux réfugiés par exemple.

Au vu de ces enjeux, quelles compétences les acteurs de l’action publique doivent-ils dès à présent développer ?

Najat Vallaud-Belkacem

Nous nous rendons compte aujourd’hui de l’importance de développer davantage les soft skills. Les savoir-être apparaissent comme primordiaux dans le monde professionnel de manière générale ; plus encore dans le service au public. La curiosité, l’esprit critique, la créativité, la capacité à travailler en équipe… Autant de compétences sociales et émotionnelles qui contribuent à l’efficacité de l’action publique. Elles peuvent aussi être un précieux atout pour, comme nous l’avons évoqué, permettre aux hauts fonctionnaires de mieux communiquer en direction du plus grand nombre. Maîtriser les soft skills, c’est aussi veiller à être bien compris et savoir faire œuvre de pédagogie.

La formation tout au long de la vie est un chantier sur lequel vous vous êtes engagée rue de Grenelle. Pourquoi est-il, à vos yeux, fondamental ?

Najat Vallaud-Belkacem

J’ai toujours eu la conviction que la formation ne s’arrêtait pas quand on quittait l’école. Qu’elle était au contraire un processus régulier qui devait permettre de développer de nouvelles compétences, de se perfectionner sur de nouvelles techniques, d’élargir son champ des possibles. C’est en ce sens que, comme ministre, j’ai cherché à ce que la formation continue se développe davantage dans les établissements d’enseignement supérieur. C’est un chantier qui doit être poursuivi. Cela passera notamment par une augmentation de l’offre numérique, que la crise a d’ailleurs impulsée.

Vous intervenez depuis trois ans au sein de l’Executive Master Management des politiques publiques. Pourquoi avez-vous accepté de renforcer cet engagement en devenant coprésidente d’honneur, aux côtés de Gilles Johanet ?

Najat Vallaud-Belkacem

C’est tout d’abord un réel honneur qu’on m’ait proposé cette coprésidence. En intervenant depuis trois ans au sein de cet Executive Master, j’ai pu mesurer la qualité du contenu de la formation et ce qu’elle pouvait apporter aux professionnels qui la suivent. Enfin, la formation tout au long de la vie va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années qui viennent, notamment du fait de la crise que nous traversons, et je suis ravie de m’y investir à travers Sciences Po Executive Education.

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Génération Covid, génération perdue ?...

29 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Sociologie, #Jeunesse

Génération Covid, génération perdue ?...

L’inquiétude monte sur la santé mentale d'une jeunesse de plus en plus perçue comme sacrifiée dans la lutte contre la Covid.

Il n’y aura pas de génération sacrifiée affirmait en juin Gabriel Attal, alors secrétaire d’État en charge de la jeunesse.

On était à l’issue du premier confinement. La promesse a été réitérée jeudi dernier par Jean Castex lors de sa conférence de presse pour préciser les conditions du second déconfinement. Le premier ministre y a annoncé un dispositif destiné aux 18-25 ans, comprenant la création de 20 000 jobs étudiants, des aides financières d'urgence pour les étudiants précaires et une aide mensuelle pour les jeunes en recherche d'emploi. 

Le même jour, l’Observatoire des inégalités rendait un rapport indiquant que la crise économique engendrée par le coronavirus aggraverait plus fortement la précarité des moins de 30 ans, qui représentent déjà près de la moitié des pauvres en France. À cela s’ajoute la détresse psychologique : selon l’enquête Coviprev menée par Santé Publique France, 29% des 18-24 ans se disent déprimés. Et ce n’est pas la nouvelle de la réouverture des universités en février, après la troisième phase du déconfinement, qui a de quoi leur donner de l’espoir. La « détresse morale » des étudiants « tuera plus, à terme, que le virus », a ainsi alerté cette semaine le président de l'université de Strasbourg Michel Deneken. 

Afin de mettre en débat les mesures prises par la majorité et d’interroger l’état psychologique, économique et social de la jeunesse, Raphaël Bourgois s'entretient avec Sandrine Mörch, députée LREM de la 9ème circonscription de Haute-Garonne et présidente de la Commission d'enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse à l'Assemblée Nationale, Anne Lambert, sociologue à l'INED, responsable scientifique de l'enquête "Coronavirus et confinement", coordinatrice de l’enquête COCONEL - logement et conditions de vie, une enquête sur la population générale au printemps 2020 qui a permis d’éclairer la transformation de la situation des jeunes avec la crise sanitaire et Virginie Dupont, Présidente de l'Université Bretagne Sud.

Une génération stigmatisée ? 

On est tous légitimement extrêmement inquiets sur la déprime, sur les pensées suicidaires, sur la dépression qui envahit la jeunesse. Cette crise a servi de révélateur. Il y a tellement de choses qui étaient déjà antérieures au Covid : les jeunes, ça fait longtemps qu'ils sont en dépressurisation,  en perte de repères, d'identité, de sens. (...) Je trouve qu'il y a une typologie de nouvelles qui réduisent le monde à une seule et mauvaise nouvelle, que c'est anxiogène et que ça bloque les jeunes entre deux états d'esprit : la volonté de s'en sortir et l'anxiété majeure. Sandrine Mörch 

Les mots de soutien, les politiques d'aides à ces jeunes sont venus bien trop tard. On a attendu quasiment la fin du confinement, puis la rentrée, pour mettre des aides. Comment voulez-vous qu'ils soient combatifs, pleins d'énergie quand ils vivent avec 1025 euros par mois, quand ils sont enfermés dans leurs logements, puisqu'ils sont les seuls qui sont réellement confinés aujourd'hui ? Je suis très virulente contre les discours psychologisants qui sont culpabilisants pour ces jeunes. Ils sont dans des difficultés matérielles, de vie, de travail, de logement, qui sont massives, et que le confinement révèle et fait éclater - mais qui sont bien des problèmes structurels. Et je pense qu'il faut des politiques à la hauteur de cette classe d'âge, qui seront les actifs de demain, qui seront le moteur de notre société. (...) Nous, les sociologues, ça fait  bien longtemps qu'on travaille dessus et dès avril-mai à l'INED on a fait cette grande enquête qui disait : "Alerte rouge : tous les indicateurs se dégradent le plus fortement et le plus massivement pour les 18-24 ans." Anne Lambert

C'est une génération extrêmement stigmatisée depuis de nombreux mois, puisqu'on ne cesse de dire que c'est par eux que se propage le Covid. (...) Je crois qu'il faut leur faire confiance. Les étudiants sont très attachés à leurs études, à leur avenir. Et dire qu'ils n'en ont rien à faire de tout, c'est faux. C'est une croyance. Mais effectivement, ils ont, comme tout le monde, besoin d'avoir des relations sociales, de la convivialité.  Je suis convaincue que les relations sociales participent aussi à la construction de ces jeunes adultes. C'est absolument indispensable et je crois que ce qu'ils vivent aujourd'hui, on va le payer pendant longtemps. Virginie Dupont

 

Une vision erronée de la jeunesse 

Ce virus agit comme un révélateur. Maintenant on doit s'en servir aussi comme un détonateur. Si je reviens à ma commission d'enquête, ce qui a très vite été décelé, c'est qu'il y a une vision erronée de la jeunesse qui empêche une bonne prise en compte de leurs besoins. Ils sont absents de toutes les concertations dans l'élaboration des politiques publiques. C'est une parole qu'on n'écoute pas. Et on ne sait pas non plus leur parler. (...) Il faut savoir que c'est un mal endémique, ils sont mal représentés depuis très longtemps : l'âge moyen de la population est de 42 ans, celui des maires est de 62 ans, celui des députés est de 51 ans ... Il y a un vrai problème de représentativité des jeunes pour impulser les politiques qui les concernent en priorité pour demain. Les jeunes et les décideurs politiques ne parlent pas la même langue.Sandrine Mörch

Les jeunes sont très peu représentés mais je tiens à rappeler qu''un certain nombre d'études montrent qu'ils sont très intéressés par la chose politique. Il y a plus de la moitié des jeunes qui ont déjà signé des pétitions en ligne, 15% qui ont déjà manifesté au cours d'une année donnée. Le problème, ce n'est pas tellement leur intérêt pour la chose politique. (...) On pense toujours cette catégorie d'âge comme ayant le désir d'être autonomes, très festifs, avec tous les rites de passage, le bac, les fêtes étudiantes ... (...) Oui, quand on enregistre les taux d'inscription sur les listes électorales, la participation, si on s'en tient à ces indicateurs officiels, on voit qu'ils sont en retrait. Mais si on se donne un peu les moyens d'aller regarder où ils sont actifs, leur rapport au politique, où est-ce qu'ils s'expriment ... Alors on découvre une jeunesse mobilisée. Anne Lambert 

Les étudiants sont associés dans les différents conseils des universités. On a également des vice-présidents étudiants qui sont aussi les porte-paroles des étudiants. Pendant le premier confinement ce sont eux qui nous ont donné l'alerte sur les difficultés numériques rencontrées par les étudiants qui se retrouvaient brutalement isolés, confrontés à suivre du jour au lendemain des cours parfois uniquement par l'intermédiaire d'un téléphone, puisque certains n'avaient pas d'ordinateur. Pendant l'été on a pu se préparer pour anticiper ce deuxième confinement. On a pu préparer les étudiants, mais aussi former nos enseignants, avoir de meilleurs outils pour leur permettre de suivre les cours dans de meilleures conditions. On a également aussi pu mettre en place ce qu'on n'avait pas réussi très bien à faire au premier confinement, tout ce qui est l'accompagnement des étudiants en matière de paniers repas. Virginie Dupont

 

Penser le monde après la Covid

Il faut investir massivement dans la jeunesse et je pense que c'est déjà ce qui se fait de manière conjoncturelle aujourd'hui avec le plan "Un jeune, une solution" : c'est quand même le triplement du budget habituel consacré aux jeunes. Ça facilite l'entrée des jeunes dans la vie professionnelle avec toute une série de mesures associées qui aident les entreprises qui tendraient la main aux jeunes. C'est orienter et former plus de 200.000 jeunes vers des secteurs d'avenir, donc vers de nouvelles formations qualifiantes. On ne peut pas dire que les jeunes soient oubliés dans le plan de relance, on ne peut pas dire que les jeunes soient oubliés dans l'accompagnement, notamment pour ceux qui sont particulièrement éloignés de l'emploi, des parcours d'insertion, pour tous ces saisonniers qui ont perdu leur travail. Sandrine Mörch

Effectivement on peut se satisfaire des nouvelles propositions qui ont été faites par le Premier ministre cette semaine. Mais un certain nombre de ces mesures, si les étudiants ne reviennent pas en présentiel, ne pourront pas se mettre en place. Je pense qu'il faudrait que le gouvernement revienne sur ces propositions et qu'il permette que les universités ouvrent de nouveau dès le mois de janvier. On ne fait pas confiance aux jeunes étudiants et on ne fait pas confiance aux universités non plus. Virginie Dupont

Il faut saluer bien sûr les différentes aides d'urgence ponctuelle qui ont été mises en œuvre à la fois sur ces emplois étudiants, le doublement des budgets des CROUS, l'extension des bénéficiaires de la garantie Jeunes. Après la question c'est plutôt celle des politiques structurelles. C'est-à-dire, qu'est-ce qui va être pérennisé ? Qu'est-ce qu'on va mettre en place une fois que cette crise sera finie pour améliorer durablement la situation des jeunes générations en France ? Une partie assez large de la communauté académique, des associations de prise en charge des jeunes et de la pauvreté demandent soit l'extension du RSA aux jeunes, soit des dotations de départ pour les jeunes ou, plus largement, la mise en place d'un revenu minimum civique ... L'idée est de pouvoir garantir à une population, et en particulier aux jeunes, des revenus minimaux d'existence qui ne dépendent pas seulement de la famille. Si on les renvoie à l'aide familiale ou l'aide informelle des proches, ça les renvoie à des inégalités très fortes pour se lancer dans la vie active, pour acquérir une forme d'autonomie. Anne Lambert

 

Raphaël Bourgois

Musique diffusée 

Beats - David Numwami

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Michel Agier : «J’ai l’impression qu’on nous gouverne depuis un bunker»

27 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sociologie

Pour l'anthropologue, la démonstration de force contre les migrants place de la République, à Paris, porte la marque de l’atmosphère sécuritaire dans laquelle nous sommes tous plongés.

Spécialiste des questions migratoires, Michel Agier vient de publier deux ouvrages : il préface un texte de Zygmunt Bauman traduit chez Premier Parallèle (octobre), Etrangers à nos portes. Pouvoir et exploitation de la panique morale et toujours chez le même éditeur il signe Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur. Ces deux livres ont en commun de parler de la peur, celle de la maladie ou celle de l’étranger, et de l’utilisation des peurs pour gouverner. L’auteur du concept de «l’encampement du monde» revient sur l’évacuation du campement de réfugiés, lundi soir, place de la République à Paris. Selon lui, il est le symptôme d’une «mise en scène» politique plus large : susciter la peur et légitimer des réponses d’exception, dans une société déjà angoissée par les menaces pandémiques ou terroristes.

Que vous inspirent les images de policiers évacuant violemment un camp de migrants, lundi soir, place de la République ?

Ce n’est que le énième «décampement» de migrants, avec une même violence qui se répète à chaque fois. Mais c’est d’autant plus choquant qu’il s’agit, en pleine pandémie, de loger moins d’un millier de personnes qui sont à la rue en ce moment à Paris. La responsabilité du préfet est énorme. Démographiquement, c’est un détail, cela n’a plus rien à voir avec 2015, les chiffres sont très inférieurs. Il suffirait juste d’un peu de volonté politique pour les reloger rapidement au lieu de braquer les projecteurs sur eux. Mais cette mise en scène participe toujours de la volonté de susciter la peur de l’étranger, parmi les nombreuses peurs qui nous assaillent actuellement, entre pandémie et attentats. Cette démonstration de force porte la marque de l’atmosphère sécuritaire dans laquelle nous sommes plongés. J’ai l’impression qu’on nous gouverne depuis un bunker. La fascination que semble avoir notre président Emmanuel Macron pour les situations d’exception m’inquiète beaucoup. Le recours banalisé à un «Conseil de défense» fait de ce gouvernement un gouvernement d’exception. On ne gère pas une pandémie comme une guerre, c’est une question de santé publique, de même qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre aux migrants… On assiste à un usage politique de l’idée de «guerre» qui favorise un climat de plus en plus sécuritaire.

L’évacuation du campement de la République s’intègre, selon vous, dans un contexte politique plus général ?

L’obsession d’un pouvoir sécuritaire est d’entretenir la peur ou même les peurs. Les migrants représentent par excellence la menace venue de l’étranger. Quand on prend pour prétexte la pandémie pour fermer des frontières nationales on ne joue que sur la peur. Le risque est que cette ambiance s’installe et dure. La violence à l’égard des migrants n’est pas celle d’un autre monde mais du nôtre. Elle s’étend aux journalistes et aux acteurs associatifs. Même l’université est traitée de façon sécuritaire. Les propos du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, quand il dénonce «l’islamo-gauchisme» qui «fait des ravages à l’université», sont violents pour les enseignants-chercheurs en général. Je me suis senti agressé. C’est très inquiétant. Nous serions de l’autre côté de l’Atlantique, nous les taxerions immédiatement de propos trumpistes.

Vous dénoncez la manipulation de la peur et non la peur elle-même ?

Il est naturel d’avoir peur. La peur de l’étranger ne fait que traduire une peur sociale beaucoup plus profonde, plus diffuse, qui est la peur de l’inconnu, du lendemain, du déclassement, de ne plus pouvoir protéger sa famille…

Ce qui est condamnable, c’est d’entretenir cette peur, de gouverner par la peur au lieu de faire valoir que l’étranger n’est qu’un autre nous-même et que nous pouvons l’accueillir, et même en avoir besoin. Et que 500 migrants avec des tentes (ce qui tient plus de la performance artistique et symbolique que de l’action violente), par ailleurs très bien encadrés par des associations qui font un travail remarquable, ne doivent pas être pas un motif de peur.

Dans Vivre avec des épouvantails… vous évoquez un retour des grandes peurs cosmiques. Que sont-elles ?

Ce sont des peurs qui nous ramènent à notre petite communauté d’humains vulnérables sur une même Terre. Une pandémie mondiale redessine les contours et les vulnérabilités de cette communauté. De même que le réchauffement climatique. Ces peurs nous remettent à notre échelle, minime, face au cosmos. L’idée de modernité nous a fait croire que nous serions plus forts que la nature, que les forces telluriques de notre planète, mais face au virus ou au dérèglement climatique (lui-même résultat d’une surpuissance capitaliste), nous sortons de cette illusion. C’est bien de réaliser enfin notre propre vulnérabilité, ce sont ces peurs cosmiques qui nous font humains tous ensemble. Nous sommes tous embarqués sur le même bateau et nous ne pouvons être que solidaires les uns des autres, qu’on soit idéologiquement nationaliste ou cosmopolite… Nous sommes dans un cosmopolitisme forcé, qu’on le veuille ou non.

Mais, selon vous, nous pouvons apprivoiser ces peurs ?

On peut inventer des épouvantails, comme au Moyen Age, qui ridiculisent nos peurs et ceux qui nous font peur, et même en rire. La caricature peut être une forme d’épouvantail. Nous pourrions caricaturer notre gouvernement, le préfet Lallement ou le Conseil de défense… C’est une façon de répondre aux politiques de la peur, sans nier la peur pour autant.

Il faut réinventer des rites ?

Plus généralement, utiliser nos imaginaires de façon créative. Les rites ne sont pas réservés aux sociétés du Moyen Age, ils sont aussi présents dans la forêt colombienne, où on invente des épouvantes, des personnages qu’on imagine à certains endroits de la forêt et qui symbolisent la peur, parce que nous devons vraiment être prudents quand nous allons dans la forêt. Dans mon ouvrage Vivre avec des épouvantails… je cite Goethe qui résumait très bien ce processus créatif : «Quand la peur me prend, j’invente une image.» Il faut nous emparer de nos peurs, pour nous défaire de l’emprise des gouvernements de la peur.

La «frontière», sur laquelle vous travaillez depuis longtemps, prend une nouvelle dimension ?

Elle suit un nouveau dessin, elle est à la fois dans nos corps et à l’autre bout de la planète. En période de pandémie, ce sont nos corps qui deviennent frontières. Plutôt que de fermer les frontières nationales, il aurait été plus efficace d’observer les frontières de la pandémie. Du corps de l’individu, aux clusters, on passe, de réseaux en réseaux, à une dimension planétaire.

Il n’a jamais été autant question de biopolitique ?

Le tout-biopolitique en théorie se traduit par un tout-sécuritaire en politique. Nous avons tous conscience qu’il faut soigner les corps en premier. Même dans les pays dont les gouvernants niaient la pandémie, des collectifs se sont organisés pour se protéger, on l’a vu dans les favelas brésiliennes. Mais il est important aussi qu’il y ait des contestations comme on en voit lors de second confinement, ces contestations sont aussi un retour du politique. On peut débattre et proposer aussi des solutions alternatives sans pour autant nier la maladie. C’est se prendre en charge et ne pas accepter un mode de gouvernement bunkerisé qui peut porter atteinte à la démocratie. Car il y a toujours le danger que l’exception s’installe dans la durée et devienne la norme.

Catherine Calvet

Michel Agier Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur Premier Parallèle, 160 pp.,16 €, ebook 8,99 €

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Les enfants, pas épargnés par la pauvreté...

27 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Sociologie

Les enfants, pas épargnés par la pauvreté...

Dans son deuxième rapport sur la pauvreté en France, l'Observatoire des inégalités s'intéresse notamment aux mineurs, qui pâtissent des problèmes économiques de leurs parents.

Les étudiants précaires, les travailleurs pauvres, les chômeurs, les petites retraites… Et les enfants ? A l’heure de parler de précarité, ils sont souvent absents des radars. «C’est une erreur parce qu’à chaque fois qu’il y a une situation de pauvreté, ce sont eux les plus touchées», réagit Christophe Lampin, secrétaire général au Secours populaire. 

Dans un colossal rapport sur la pauvreté en France, publié ce jeudi, l’Observatoire des inégalités prend le temps de s’intéresser à eux. A ceux qu’il qualifie d’«enfants de pauvres» et non d’«enfants pauvres», leur condition résultant de la situation économique de leurs parents. «Parmi les cinq millions de pauvres en 2017, près d’un tiers sont des enfants et des adolescents», indique le rapport, qui exploite des données allant jusqu’en 2018, donc avant la crise sanitaire et économique actuelle. Ainsi, en 2017, 1,5 million de mineurs «vivaient dans un ménage dont le niveau de vie était inférieur au seuil de pauvreté de 50% du revenu médian» (1). Rien que parmi les moins de 10 ans, ils étaient 830 000.

Familles monoparentales

L’Observatoire note que «la pauvreté des enfants résulte en premier lieu du fait d’être élevé par un adulte seul, le plus souvent la mère». Ainsi, «39% des enfants de familles monoparentales vivent dans la pauvreté, contre 15% des enfants élevés au sein d’un couple». Etre avec ses deux parents ne protège toutefois pas de la précarité, puisque «60% des enfants pauvres vivent au sein d’un couple».

«Il y a une énorme hypocrisie à déplorer la pauvreté de ces jeunes mineurs sans voir qu’elle résulte de la situation de leurs parents», note le rapport. De fait, «70 % des enfants élevés par des parents au chômage ou inactifs vivent dans la pauvreté». 

«On oublie les enfants parce qu’on ne les entend pas. Vous avez vu des enfants se rassembler devant l’Assemblée nationale ? Il faut faire un peu la révolution, l’enfant doit s’exprimer», plaide Adrien Sallez, directeur général de l’Association Sœur Emmanuelle, qui déplore que l’on «connaisse bien les droits de l’homme, mais mal les droits de l’enfant».

Accès au droit

Entre 1998 et 2017, toutes catégories de citoyens confondus, le nombre de pauvres a augmenté de 600 000 en France. Parmi eux, 220 000 sont des enfants. «[Leur] niveau de vie est particulièrement sensible à la hausse du chômage, parce que leurs parents sont généralement actifs et donc concernés. Les enfants sont touchés également par l’augmentation du nombre des séparations des couples qui expose de plus en plus de mères, en particulier, à la pauvreté», indique le rapport.

«C’est très important d’avoir des actions pour aider les parents à s’en sortir, défend Christian Lampin, du Secours populaire. Un adulte seul va se retrouver dans une situation de précarité à un moment donné et enclencher un processus pour essayer de s’en sortir, mais l’enfant ne peut pas, l’accès au droit est beaucoup plus compliqué pour lui».

Les données de cette année de crise ne seront connues qu’en 2022. Mais nul doute que les enfants vulnérables verront leur situation s’aggraver.

Elsa Maudet

(1) L’Observatoire des inégalités utilise un seuil de pauvreté à 50% du revenu médian, contre 60% dans la plupart des études statistiques, jugeant la représentation de la pauvreté ainsi moins hétérogène et donc plus fidèle.

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Les fonctionnaires, souvent négligés mais bien irremplaçables...

17 Novembre 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Sociologie

Les fonctionnaires, souvent négligés mais bien irremplaçables...

Telle l’Eglise qui fait face depuis des années à une crise des vocations, la République, ou plus précisément la fonction publique, peine à recruter. Le nombre de candidats aux différents concours permettant d’y accéder a chuté de 650 000 en 1997 à 228 000 en 2018. Un récent article du Monde a mis en lumière cette triste évidence : devenir fonctionnaire dans la France de 2020 ne fait pas rêver. Comment s’en étonner ou pire s’en réjouir ?

Cela a beaucoup été dit à l’occasion du débat sur la réforme (non enterrée) des retraites comme lors du Grenelle de l’éducation initié par le ministre Jean-Michel Blanquer, cela a également sauté aux yeux de l’opinion pendant la première vague de Covid-19 et le Ségur de la santé : nos enseignants et nos soignants ne sont pas valorisés comme ils le devraient. La question est d’abord financière, en particulier en début de carrière. Et le compte n’y est pas : pour les enseignants, avant une loi pluriannuelle prévue l’an prochain, il faudra, pour ceux qui sont concernés par les critères d’ancienneté retenus, se contenter d’environ 100 euros mensuels en rab pour 2021.

La dégradation continue des conditions de travail a fait perdre de sa superbe à la fonction publique, dont la promesse d’emploi à vie ne suffit visiblement plus. Dire cela n’est pas écarter les débats sur d’éventuelles réformes, même s’il faut avoir en tête que si les moyens ne font pas tout, ils sont rarement un obstacle à la réussite. Et que réformer gagnerait à ne pas toujours signifier affaiblir au nom du «faire mieux avec moins». Les fonctionnaires, c’est quand ils ne sont plus là que même ceux qui les critiquaient les regrettent.

Si les chiffres disent parfois plus que les mots, la valorisation ne se traduit pas que sur la fiche de paie. Dans des discours simplistes mais porteurs, cela fait maintenant trente ans que «les fonctionnaires», servis à toutes les sauces, font office de boucs émissaires médiatiques et de variables d’ajustement de la rigueur budgétaire. Et en l’espèce, la différence entre la gauche et la droite successivement au pouvoir n’a pas été suffisamment notable, même si c’est bien sous Hollande qu’on a embauché des profs et des policiers, et sous Sarkozy qu’on avait supprimé des postes à la pelle.

Au-delà des applaudissements sincères saluant les soignants au printemps, il y a urgence à remettre notre fonction publique au centre du village. Et de réhumaniser des services publics évidemment par ailleurs numérisés. Les Français attendent beaucoup de l’Etat, en particulier dans la période actuelle, mais les mêmes sont parfois sensibles à des discours qui ne parlent des fonctionnaires qu’en troupeau en brandissant le chiffre le plus spectaculaire en matière de baisse des effectifs. Un marqueur de «volontarisme», paraît-il. Macron, qui en sera heureusement loin en 2022 et l’a déjà reconnu, avait fixé la barre à 120 000 quand Fillon affichait le chiffre peu crédible de 500 000 suppressions.

Derrière la fonction publique, c’est la manifestation concrète de l’Etat qui est en jeu. La première ligne, le premier guichet. Avec des missions dont la société a décidé qu’elles sont suffisamment majeures pour ne pas les confier, en tout cas pas prioritairement, au marché. Sans un système de santé solide et, surtout, des personnels qui tiennent, tout s’effondre. Chacun le sait désormais. Une médaille et quelques miettes ne peuvent suffire. Aux enseignants, on confie nos enfants avec la lourde responsabilité de coproduire leur apprentissage, mais aussi leur rapport à la citoyenneté et aux valeurs républicaines communes. Le faire contre des clopinettes n’est pas affaire de vocation.

Alors que les critères de Maastricht appartiennent au passé et qu’on vit à l’ère du «quoi qu’il en coûte», en quoi ne serait-il pas productif de former et d’embaucher massivement les enseignants et les soignants dont personne ne peut sérieusement nier qu’ils manquent à la France ? Ne serait-ce pas une indiscutable création de richesse collective ? L’Elysée n’en est pas convaincu. Moins de candidats, sans faire injure aux reçus, c’est aussi moins de sélection. Pas évident qu’on y gagne.

Jonathan Bouchet-Petersen, rédacteur en chef adjoint, service France

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"... la norme est le produit d’un rapport de forces, au service de ceux qui peuvent s’en prévaloir."

24 Septembre 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Education, #Sociologie

"... la norme est le produit d’un rapport de forces, au service de ceux qui peuvent s’en prévaloir."

Normal, quoi...

Face aux lycéennes qui revendiquent de porter ce qu’elles veulent, Blanquer et Macron en ont appelé au «bon sens» et à la normalité. Or la norme est le produit d’un rapport de forces, au service de ceux qui peuvent s’en prévaloir.

La semaine dernière, des collégiennes et des lycéennes lançaient sous le hashtag #lundi14septembre un joyeux mouvement de résistance à des règlements vestimentaires glosant sur la longueur des jupes, des shorts, des crop-tops, sur la profondeur des décolletés et la largeur des bretelles de débardeurs. Cette offensive, semble-t-il assez générale à l’échelle des établissements du territoire, relève d’une logique patriarcale bien ancrée : garder un œil sur les corps de nos filles, les protéger de la libido intrinsèquement débordante des garçons ; les protéger des insultes sexistes que, forcément, elles provoquent un peu avec leur soutien-gorge trop visible, ou, pire encore, leur absence de soutien-gorge. Alors, qu’est-ce qu’on fait, on en met ou on n’en met pas ?

Des mises au point, aussi claires que salutaires, ont été publiées depuis, dans les pages de ce journal et ailleurs. Toutes rappellent combien le maintien du corps de nos filles, et des femmes en général, sous le regard de la société relève d’un vieux système qui vise tantôt à nous couvrir, tantôt à nous découvrir, toujours nous contrôler, de la plage au musée, de la piscine à l’école, de la rue au travail.

Les historien·ne·s ne manquent pas, depuis maintenant plusieurs décennies, d’apporter leur contribution à ce constat. Merci, notamment, à Christine Bard d’avoir mis à jour les mécanismes et les enjeux portés, c’est le cas de le dire, par certaines pièces de notre garde-robe, autant affaires de modes que d’assignation à des rôles sociaux.

Quelle a été la réponse de nos gouvernants ? Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, et quelques jours plus tard le président Emmanuel Macron ont été interpellés sur la question. Le premier a estimé qu’ «il suffit de s’habiller normalement, et tout ira bien». Il en a appelé à un «grand bon sens» pour sortir de ce qui semble à ses yeux une polémique stérile, beaucoup de bruit pour rien en somme. Le second lui a emboîté le pas, estimant tout à la fois qu’il n’avait pas à intervenir dans toutes les «polémiques» et appelant, à son tour, à user de «bon sens». Haussement d’épaules et revers de main.

Mais oui, voyons ! Soyez normales, mesdames et mesdemoiselles ! Puisqu’on vous dit que c’est simple ! Après tout, quoi de plus normal que la norme ? Pourquoi nous, historien·ne·s, anthropologues, juristes, linguistes, sociologues, philosophes et autres chercheu·rs·ses en sciences humaines et sociales nous épuisons-nous à interroger, déconstruire, contextualiser et confronter l’élaboration des normes, que celles-ci soient vestimentaires, corporelles, familiales, sexuelles, raciales ou religieuses ? En tout état de cause, résolument sociales et politiques. En appelant à la norme, plus encore, à la normalité, Blanquer et Macron feignent de clore un débat qui ne fait qu’inciter à multiplier les approches critiques de ces normes dont nous avons sans doute besoin pour vivre ensemble, mais dont il ne faut jamais oublier ni sous-estimer l’historicité et les finalités, notamment de domination, le mot est lâché. Dans un registre différent, mais pas si éloigné, Coluche l’avait cruellement compris en 1974 : «Un mec normal, blanc quoi…» La norme n’est pas seulement relative, située dans un temps, un espace et une organisation sociale, elle est le produit d’un rapport de forces au service de ceux, plus rarement celles, qui peuvent s’en prévaloir lorsque leur position se trouve contestée. En essentialisant la norme, ces deux dirigeants, dont le moins qu’on puisse dire est que leur légitimité est actuellement interrogée, opposent à ces adolescentes la faiblesse de l’argument d’autorité, autorité qu’ils renouvellent mollement à des chefs et cheffes d’établissement démuni·e·s et débordé·e·s par une rentrée, comment dire, «hors normes».

Vivons-nous vraiment des temps suffisamment normaux pour pouvoir nous cacher derrière le paravent du bon sens ? Une rentrée normale ? Un climat normal ? Une pauvreté normale ? Un niveau de chômage normal ? Un accès au logement normal ? Le #lundi14septembre s’avère bien plus qu’un des innombrables fronts du combat féministe - ce qui est déjà un chantier gigantesque. Il nous parle de nous tous et toutes, de notre façon d’occuper et de partager l’espace public, bien commun précieux et fragile. Quand le grand bon sens blanquérien remplace l’esprit critique, il est largement temps de s’inquiéter. Tout ira bien… on parie ?

Nadia Vargaftig maître de conférences à l’université de Reims, Champagne-Ardenne (Urca)

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Trois jeunes adultes racontent leur évolution au sein d'une famille riche... Et c'est passionnant!

19 Septembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Sociologie

Trois jeunes adultes racontent leur évolution au sein d'une famille riche... Et c'est passionnant!

EXTRAIT

Adolescents à l'époque, trois jeunes adultes racontent leur évolution au sein d'une famille riche. Ils confient leurs souvenirs de virées shopping dans un taxi privé aux vitres teintées. Malgré une vie sans problème apparent, chacune de leur histoire raconte une gêne.

La première personne qui nous raconte son histoire est étudiante en école de commerce, elle a grandi dans une famille noble, entre un père financier, et une mère travaillant pour une marque de prêt à porter.  Scolarisée dans un établissement catholique, elle a intégré un collège public lors de son entrée en classe de 5ème. Ce qui a changé sa vision du monde. 

J'ai grandi dans une bulle, où tout le monde est plus ou moins catholique, où tout le monde a un certain train de vie. En rentrant au collège, j'ai du m'adapter et ouvrir les yeux sur le fait que tout le monde n'habite pas dans les beaux quartiers, dans des appartements de 300 mètres carrés. 

Cela me paraissait très bizarre de voir que tout le monde ne partait pas skier l'hiver. Pour moi tout le monde sait skier. Je trouve ça drôle de me dire qu'on fait des choses toute notre vie que des personnes n'ont jamais fait. 

Malgré son ouverture d'esprit, ce changement est compliqué, cela prend du temps de changer ses automatismes

Aujourd'hui, je me considère toujours comme snob, parce que ce sont mes racines. Si j'arrêtais d'être snob, c'est comme si j'arrêtais de porter mon nom de famille. Mon éducation me colle à la peau : on m'a appris à juger et à porter un regard critique sur plein de choses. 

(...)

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Pascal Dibie : «Comment toute une partie de l’humanité accepte-t-elle de passer ses journées assise sur une chaise de bureau ?»

12 Septembre 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Education, #Sociologie

EXTRAITS

Le confinement a montré combien le bureau, par son absence, hante nos existences. Dans une brève histoire de l’objet et du lieu, l’ethnologue montre que la position assise pour travailler est douloureuse et loin d’être universelle. Alors on se lève ?

Alors que la rentrée nous fait renouer, plus ou moins selon la cartographie du Covid-19, avec la vie de bureau, l’ethnologue Pascal Dibie publie une enquête à la fois sémantique, historique et politique, sur ce qui occupe une bonne partie de notre existence. Dans Ethnologie du bureau, brève histoire d’une humanité assise» (Métailié), il se demande comment d’Homo sapiens nous sommes devenus des Homo sedens. Comment a-t-on convaincu une si grande partie de la population occidentale à rester enchaîné à une table ? Aucun aspect n’échappe à l’ethnologue, que ce soit le lieu de l’écriture, le meuble, la pièce, le bâtiment, l’administration, le système bureaucratique, l’histoire, l’architecture… A l’heure où le télétravail s’est imposé à certains pour des raisons sanitaires, cet examen passionnant ferait-il office de nécrologie ?

(...)

Pour nous enchaîner au bureau, il faut d’abord s’asseoir. Vous parlez d’une humanité assise.

En effet le bureau nécessite de nous plier en quatre. Ce n’est pas une position évidente. Dans beaucoup de régions du monde, pour recevoir la connaissance ou écrire, on ne s’assoit pas. Dans le monde africain, indien et asiatique, on se met en tailleur ou on s’agenouille sur les talons. S’asseoir sur une chaise ou un fauteuil n’est pas une position universelle, mais en Europe c’est une position de roi. Du trône vient toute la puissance du fauteuil, ceux qui décident sont souvent assis.

On a aussi travaillé debout…

Dans les monastères, les moines copiaient souvent debout, seuls les plus expérimentés d’entre eux, chargés d’exécuter des enluminures très délicates, pouvaient s’asseoir. Mais il semble que cette station debout fasse un retour, on propose maintenant des bureaux dont on règle la hauteur, on peut travailler et télétravailler debout.

On fait l’apprentissage de la position assise très jeune, dès l’école…

C’est aussi contraignant qu’un dressage. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les bancs étaient fixés aux pupitres qui eux-mêmes étaient fixés au sol. Il fallait restreindre la liberté de mouvement de l’enfant, c’était l’outil de la discipline. De 6 ans à la fin du lycée, l’élève devait se taire, ne pas bouger. Comment peut-on accepter de telles contraintes ? C’est heureusement moins vrai aujourd’hui. Ces pupitres étaient les premiers facteurs de scolioses en France.

(...)

Quand les femmes font-elles leur entrée dans les bureaux ?

Cela commence dans les années 30 avec l’augmentation de la proportion d’employés de bureau dans la population active. Dans certains endroits aux Etats-Unis, les premières femmes travaillaient dans des sortes de cages, comme s’il fallait à tout prix les protéger des assauts masculins. Il faut attendre les années 60 pour que leur présence devienne plus courante. Les femmes secrétaires ont rarement du pouvoir et sont le sujet de multiples réactions machistes et de fantasmes. Le bureau garde un genre plutôt masculin, voire viril. Au début de l’informatique, par exemple, les effectifs étaient très féminins, puis ils se sont très vite masculinisés quand on a réalisé l’importance cruciale de ce secteur dans l’organisation de l’entreprise. Ce machisme continue d’imprégner le milieu professionnel.

(...)

Selon vous, même si le télétravail remet fortement en question le bureau, le travail nous envahit de plus en plus…

La dématérialisation du bureau permet un envahissement total de la vie personnelle par le domaine professionnel, on déconnecte de moins en moins… Le bureau a fini par déborder sur tout notre emploi du temps. Même nos villes se sont «dés-heurées». Nous finissons par avoir le bureau dans la tête et dans la peau.

Propos recueillis par Catherine Calvet

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Coup de coeur... Pour une fois, une vidéo... "Clasher l'ennui"...

8 Septembre 2020 , Rédigé par Abcdr Du Son Publié dans #Musique, #Sociologie

Au début des années 2000, la battle Dégaine ton Style est organisée aux Ulis, ville nouvelle déposée en marge de l'Essonne par les plans d'aménagement du territoire. Dans ces cités perdues au milieu des champs, des quartiers s'affirment et font de leurs joutes verbales l'un des points chauds du rap français. Mais plus qu'imprimer la marque des Ulis et du 91 sur le rap de l'hexagone, Dégaine ton Style est une aventure qui révèle la force de quartiers isolés, artificialisés et livrés à eux-mêmes.

Soudés autour du mythique groupe UlTeam Atom, les jeunes de la ville ont fait battre le cœur de leurs cités à travers ces battles. Cette victoire contre la déshérence, c'est ce que le documentaire "Clasher l'ennui" retranscrit, en faisant vivre la mémoire de générations passées et présentes, aussi avides de culture que conscientes des démons à combattre depuis l'édification de la ville.

Clasher l'ennui est un documentaire produit par Fik’s Niavo (Kartier General) x Les Gros Sourcils x Noise la Ville et réalisé par Yveline Ruaud. Avec des interventions de : Sinik, Grödash, Fik’s Niavo, Gyver Hypman, John Steell, Bobby Niavo, Templar, Kizito, Da’Pro, Aladoum, M.A.X, Twinky, P.Kaer, Artik, Badsam (Rap Contenders), ainsi que d'habitants des Ulis. Une musique originale de Gyver Hypman. Des musiques additionnelles de Guts ("Pura Vida" - Wax On), Coops ("That Jazz" - Prod. Talos - High Focus Records) et Ulteam Atom ("Clasher l'ennui"). Un montage d'Étienne Migaise. Diffusion : Abcdr du Son

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Pourquoi je démissionne de la Fondation maison des sciences de l’homme....

23 Juillet 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Culture, #Sociologie

Pourquoi je démissionne de la Fondation maison des sciences de l’homme....

Le sociologue, qui dirigeait ce centre de recherches depuis 2009, vient d’annoncer qu’il quitte son poste, sur fond de désaccords profonds avec le ministère de la Recherche et le Campus Condorcet, qui regroupe désormais la recherche en sciences humaines et sociales.

Tribune. Que fait le pouvoir pour relancer les sciences humaines et sociales françaises (SHS) qui ont perdu beaucoup de leur aura internationale ? Sous la présidence Sarkozy, il a décidé de juxtaposer au nord de Paris plusieurs établissements universitaires et de recherches en SHS et de les doter de services communs : ce sera le Campus Condorcet. L’histoire dira si ce projet d’abord immobilier peut être plus que leur regroupement sur un même territoire et si une dynamique scientifique collective, de niveau international en naîtra. Il est trop tôt pour trancher.

Le pouvoir a aussi créé l’Alliance Athéna, censée «réunir les principaux acteurs de la recherche au service d’une stratégie commune de portée internationale». Mais avec quels résultats ? Qui a jamais entendu parler d’Athéna, en dehors de la bureaucratie universitaire française ?

La Fondation maison des sciences de l’homme (FMSH), une institution de taille modeste - 140 emplois, un budget de l’ordre de 17 millions d’euros - a été capable jusqu’ici, à contre-courant des tendances au déclin des SHS françaises, d’agir avec souplesse et efficacité à l’échelle internationale. Qu’on en juge : invitation et accueil de centaines de chercheurs étrangers chaque année en France et, symétriquement, mobilité «sortante» pour des chercheurs français ; politique scientifique novatrice avec la création en 2011 du Collège d’études mondiales dont les titulaires de chaires sont de belles figures de la recherche : Manuel Castells, actuel ministre espagnol des Universités, Hervé Le Bras, Saskia Sassen, Dominique Méda, Richard Sennett, Nancy Fraser, Michel Foucher, René Frydman, Marc Fleurbaey, François Jullien, etc., sans oublier le regretté Ulrich Beck, penseur prémonitoire de la société du risque ; installation de plateformes innovantes, où nombre de chercheurs du monde entier et de diverses disciplines coopèrent sur de grands chantiers (progrès social, sortie de la violence, racisme et antisémitisme, etc.) ; cycles de conférences «penser global», avec Edgar Morin ou Immanuel Wallerstein ; partenariats internationaux, débouchant sur d’innombrables initiatives en France et à l’étranger ; action pionnière en matière numérique, etc. Le rapport du Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), une institution d’évaluation indépendante mandatée officiellement, est ici positif. Et si un «référé» de la Cour des comptes conteste cette appréciation, on objectera qu’il n’est peut-être pas de sa vocation et de sa compétence que d’évaluer l’apport scientifique et le rayonnement mondial d’une fondation comme la FMSH.

Reconnue d’utilité publique, la FMSH est hybride et atypique, largement financée par l’Etat en même temps que de droit privé. Inscrite dans les réseaux des fondations internationales, elle abrite depuis janvier la délégation française de la Fondation Gulbenkian. Or, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche s’est comme réveillé en 2019 pour la mettre sous tutelle et contribuer à une entreprise de démolition où quelques hauts fonctionnaires et un quarteron de dirigeants universitaires se sont coalisés. Leur méthode ? Fouler ses statuts aux pieds, lui faire subir prédation et isolement, mépriser les personnalités qualifiées incarnant la société civile au sein de son conseil de surveillance, priver son directoire de ses prérogatives statutaires et finalement la vider de son sens pour en faire une agence de moyens au service exclusif du Campus Condorcet. Cette destruction a été facilitée par la politique néolibérale imposée sous Sarkozy et poursuivie ensuite. En 2010, trois quarts des personnels de la FMSH étaient des fonctionnaires, le ministère a exigé de remplacer ceux qui partaient par des salariés de droit privé et, en 2020, le rapport était inversé. Les salariés sont la majorité, la culture de l’institution s’est dégradée, le syndicalisme s’est affaibli. Le capitalisme n’est pas en cause ici, mais l’Etat, et les politiques qui le dirigent.

Avec Frédérique Vidal ministre, la déstructuration de la FMSH s’est accélérée, devant beaucoup à un système où les responsables politiques d’un Etat plutôt gazeux laissent une bureaucratie, ses réseaux et ses affidés universitaires développer des stratégies qui leur sont propres, et à courte vue. Ce qui s’observe ici, en moins dramatique, est du même ordre que ce que l’on a constaté en matière de santé, avec la question des masques et des tests. A ceci près qu’à l’impéritie s’ajoute une logique de démolition. Quelques hauts fonctionnaires du ministère désiraient la mise sous tutelle et même la destruction de la FMSH pour des raisons dont les seules avouables tiennent au fiasco qui guette le Campus Condorcet : puisque les financements et les personnels risquent de lui manquer, que les centaines de millions d’euros déjà investis ne suffisent pas, pourquoi, se sont-ils dit, ne pas dérouter les ressources affectées à la FMSH vers Condorcet, déshabiller Paris pour habiller Aubervilliers ? Le calcul ne pouvait que séduire celles des principales institutions engagées dans le Campus dont les dirigeants sont membres de droit du conseil de surveillance de la FMSH : ils s’en sont fait les promoteurs. Cela impliquait pour ces acteurs de prendre le contrôle de la fondation, en faisant rentrer dans son conseil de surveillance des personnalités gagnées à ce projet, et en nommant un commissaire du gouvernement qui soit aussi un directeur au ministère. Il fallait aussi l’affaiblir, disqualifier son action et court-circuiter le président de son directoire réélu en juin 2019 et perçu comme un obstacle : nous en sommes là.

C’est pourquoi je démissionne. Les deux autres membres du directoire font de même. Les quatre personnalités qualifiées incarnant la société civile au conseil de surveillance le quittent, rejoignant le représentant du FNRS (équivalent belge du CNRS), membre de droit qui demande depuis un an à ne plus y siéger - il n’y a plus désormais d’institution étrangère au sein du conseil. Le pouvoir, tout en maniant une logique néolibérale, a laissé agir une bureaucratie d’Etat et ses affidés universitaires pour dévitaliser une des rares structures françaises assurant dans son domaine une présence et un rayonnement mondial de notre pays. C’est peut-être ce qu’Antoine Petit, le président du CNRS, qui est partie prenante de cette casse, appelle une politique «darwinienne», celle que nous promet la loi, en gestation, de programmation pluriannuelle de la recherche.

Michel Wievorka

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