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Vivement l'Ecole!

semiologie

Post-fascisme, néo-féminisme, dé-mondialisation… Qu’est-ce qui se niche dans ces préfixes ?

24 Novembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sémiologie

préfixe – laclassebleue

Utilisés dans tous les courants idéologiques, ces néologismes à rallonge sont de redoutables outils rhétoriques pour qualifier un adversaire ou le discréditer. Ils tentent aussi de construire un nouveau récit, plus en phase avec le présent.

La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, est-elle «néo» ou «post»-fasciste ? Faut-il tendre vers une société «dé-mondialisée» ? Les «néo-féministes» existent-elles ? Si les mots ne sont pas neutres, ces petits outils syntaxiques que sont les préfixes, qui occupent une place prépondérante dans la création du lexique de la langue, ne dérogent pas à la règle. «Deux tiers des néologismes sont aujourd’hui formés sur la base de préfixes, détaille Christophe Gérard, linguiste à l’université de Strasbourg. Une dominance nette qui explique sans doute pourquoi les politiques y ont massivement recours.»

Prononcer un terme peut l’investir d’une charge politique qui prévaut sur sa neutralité originelle ; le débat sémantique autour de la victoire de Meloni aux élections législatives du 26 septembre l’illustre bien. Il n’a d’ailleurs pas manqué d’irriter, à l’instar de la journaliste conservatrice Gabrielle Cluzel qui a ironisé sur Twitter : «Néo-fasciste, post-fasciste… on peut en inventer plein d’autres : para-fasciste, péri-fasciste, sub-fasciste, crypto-fasciste…» La majorité des médias et politiques a opté pour l’étiquette «post-fasciste», reconnaissant ses racines tout en évitant l’écueil de l’anachronisme. «“Néo” évoque simplement une reprise au présent, tandis que “post” induit une actualisation par la distance, un dépassement qui permet de désamorcer toute critique, analyse Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et spécialiste en comportements politiques. La proximité idéologique est ainsi conservée, tout en marquant une rupture nette avec le passé.» Si le «post-fascisme» a donné lieu à des divergences conceptuelles et idéologiques, les spécialistes s’accordent sur l’idée d’une reconnaissance de l’héritage fasciste, mais sans volonté de rompre avec les institutions démocratiques – en somme, une modération de l’autoritarisme pour ouvrir un dialogue avec les forces de la droite et s’intégrer dans le jeu politique. «Orientation politique consistant à dépasser partiellement ou totalement un passé fasciste ou néofasciste sans toutefois le renier», définit ainsi le dictionnaire italien Garzanti. Cette idée de dépassement, de rupture avec le passé, n’est pas sans poser problème au philosophe Michaël Foessel, pour qui les échos entre hier et aujourd’hui sont trop troublants pour considérer que nous vivons pour toujours après le fascisme. «Le “post” implique une nouveauté qui inscrit le présent dans un reniement explicite du passé», rappelait-il dans les pages de Libération. «Il est curieux de le convoquer pour caractériser un parti qui n’a même pas pris la peine de modifier l’oriflamme qui lui sert de logo et dont chacun sait qu’il est le signe historique du ralliement au Duce de ceux qui, certes, sont venus après le régime fasciste, mais dans l’espoir d’en restaurer les principes.»

«Diaboliser la notion»

C’est à force d’être répété qu’un néologisme infuse dans l’opinion publique. L’onde de résonance du «néo-féminisme», concept politiquement très situé, est révélatrice : «Si le terme est si péjoratif, c’est d’abord parce qu’il a été vulgarisé par des intellectuels et politiciens de droite conservatrice, pointe Cécile Alduy, professeure et chercheuse associée au Cevipof et spécialiste du discours politique. En offrant aux éditorialistes le temps et la place pour diffuser leurs discours, des chaînes comme CNews ou BFM permettent la mise en circulation de termes qui feront rapidement office de prêt-à-penser…» Le préfixe devient ici une arme idéologique : «Parler de “néo-féminisme” permet de diaboliser la notion, d’opérer une rupture entre un “vrai” féminisme et ce qui relèverait de l’usurpation, en louant des actions passées pour mieux disqualifier les combats actuels.»

Pour Bruno Cautrès, cette tendance n’est pas récente – pas plus qu’elle n’est circonscrite au champ politique. «En sciences sociales, les néologismes comme “post-structuraliste” ou “post-durkheimien” offraient un gage d’effort conceptuel, la maîtrise d’un certain héritage intellectuel constamment actualisé», décrit-il. Dans le domaine commun, l’appropriation d’un terme par un groupe social ou une formation politique devient ainsi facteur d’identité. Le «néo-libéralisme» en est un exemple : «Au départ, il s’agissait d’une volonté de classification historique, pour établir filiations et évolutions», analyse Cécile Alduy. Les néo-libéraux des années 80 se réclamaient eux-mêmes de cette nouvelle appellation. «Le terme a ensuite surtout été employé dans un sens critique, et aujourd’hui, il est généralement utilisé plus factuellement, pour décrire l’état économique du monde.» Pas nécessairement figée, la connotation peut donner lieu à de nombreuses fluctuations… Quand bien même on aurait bien du mal à imaginer des «néo-féministes» se réclamant de ce terme aujourd’hui. Surtout, les préfixes deviennent des outils d’ajustement, permettant de penser les défis de l’époque – du moins d’essayer. «Ils précisent des termes qui viennent souvent de loin, reconnaît Bruno Cautrès. Il faut souvent plusieurs décennies avant qu’un mot (généralement issu des sciences sociales ou de la sociologie) infuse dans le vocabulaire des médias et des conversations. Inventer un nouveau vocabulaire politique n’est pas chose aisée !» En faisant coïncider ces termes datés aux nouveaux défis de l’époque, les préfixes participent donc à la construction d’un nouveau récit, se voulant plus en phase avec le présent… Même si ce dernier demeure plus complexe que ce que ces instruments syntaxiques tentent (parfois artificiellement) d’en dire.

Radicalité politique et écologique

L’usage des préfixes couvre la totalité du spectre idéologique, ce qui rend difficile sa corrélation à une position politique précise. Mais son infusion dans les discours d’extrême droite est particulièrement frappante. Les traces remontent au régime de Vichy : «Pétain avait fondé tout son discours sur l’idée de “refaire”, détaille Cécile Alduy, autrice de la Langue de Zemmour (Seuil, 2022). Avec son parti Reconquête, Zemmour revendique cet héritage.» Il n’est pas le seul : «Jean-Marie Le Pen a participé à la création de néologismes de stigmatisation très dure, rappelle Christophe Gérard. Ce qui explique que l’extrême droite utilise allègrement des termes comme “re-migration”, “redresser”, “re-radicalisation”, “refaire la France”…» Pour Cécile Alduy, ils sont perçus comme des remèdes essentiels à des situations de «dé-clin», de «dé-cadence». «Et permettent de dramatiser, d’accentuer, de moraliser l’histoire pour justifier le besoin d’un retour au passé.»

Dans le Temps de la démondialisation (coll. la République des idées, Seuil), le spécialiste de l’histoire économique Guillaume Vuillemey invite à «protéger les biens communs contre le libre-échange» en inventant une «nouvelle forme de souveraineté fondée sur un protectionnisme social et environnemental». Loin d’être une ode au protectionnisme nationaliste, la démondialisation propose une nouvelle organisation de l’économie mondiale, qui prend en compte l’augmentation des interdépendances humaines et les interconnexions qui régissent nos sociétés contemporaines, mais pour les soustraire aux effets d’un néolibéralisme ravageur. Dans la même ligne, les auteurs du livre collectif Plurivers. Un dictionnaire du post-développement (coll. le Monde qui vient, Wildproject) s’érigent «contre l’idéologie du développement», la dépassant (à l’aide de notions comme celle de «dé-développement») pour proposer des «pratiques radicalement différentes qui, de tous les continents, pointent vers des futurs écologiquement sages et socialement justes.» A chaque fois, ces nouveaux termes permettent de consacrer une rupture avec le passé, et rehaussent une radicalité politique et écologique qui exhorte à faire table rase pour penser l’après. La préfixation semble décidément dans l’air du temps.

Copélia Mainardi

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Le «francocide» de Zemmour, rengaine de haine - Par Cécile Alduy - (Extraits)

20 Septembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sémiologie

Comment Éric Zemmour veut introduire le mot « francocide » dans le débat  public

EXTRAITS

Contrairement au concept de «féminicide» dont il s’inspire, le terme récemment inventé par le polémiste ne recouvre aucune réalité documentée, fustige la sémiologue Cécile Alduy. Il ne sert qu’à renforcer un imaginaire raciste opposant les supposés «Français de souche» chrétiens, aux «immigrés», musulmans.

Eric Zemmour rêvait d’entrer à l’Elysée et de se faire un nom dans l’histoire des «grands hommes». Déçu dans ses ambitions électorales, l’éditorialiste n’aspire plus, semble-t-il, qu’à entrer dans le dictionnaire des noms communs. Avec le néologisme «francocide», gadget médiatique pour reproduire le récit d’une «guerre des races» qu’il a tenté d’imposer dans ses livres, puis dans la campagne présidentielle de 2022. Cette chimère en dit davantage sur ses propres obsessions raciales que sur la France.

Chantre de la «bataille culturelle» , l’ancien éditorialiste du Figaro professe depuis longtemps qu’il «ne faut pas négliger les guerres linguistiques». Pendant longtemps, il a plutôt joué sur la défensive. Analysant et dénigrant le vocabulaire de ses adversaires, et, singulièrement, des féministes, il comptait leurs victoires. Ainsi dans le Premier Sexe (2006) reconnaissait-il déjà dans le mot «macho» une «géniale trouvaille linguistique des féministes dans les années 70 qui ont, avec un unique petit mot, transformé les hommes, tous les hommes, en accusés commis d’office».

A présent qu’il est au creux de la vague, Zemmour souhaite se relancer en avant-gardiste du combat sémantique et passer à l’attaque. A l’université d’été de son parti Reconquête ! le 11 septembre dans le Var, le «clou» de son discours de rentrée fut l’apologie inattendue du mot «féminicide» – du moins de son efficacité – et l’annonce mythomaniaque qu’il allait imposer lui aussi un nouveau mot dans la langue, pour «opposer la vérité, les faits, la réalité» à «l’idéologie (sic)» et au «Grand Endoctrinement (sic)».

(...)

Ce néologisme, francocide, serait, selon Zemmour, le calque de féminicide – et, espère-t-il, de son succès. Alors qu’il a toujours réfuté le bien-fondé de ce dernier concept (il critiquait encore le 4 mai 2021 dans Face à̀ l’info, sur CNews, les «minorités qui font la loi à travers le langage qu’ils imposent» et que «le Larousse enregistre sans beaucoup de filtre»), soudain il l’instrumentalise et le dégrade par une comparaison grossière et fausse.

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Des juristes, rhétoriciens, politologues, responsables associatifs et politiques ont déjà souligné l’inanité du concept. Comment peut-on assigner à une «haine du Français parce que Français», des meurtres dont les motivations sont souvent crapuleuses, contextuelles, ou dont on ne sait rien ? Quid quand les auteurs supposés de ces supposés actes sont eux-mêmes français ? En quoi y a-t-il phénomène structurel et anthropologique documenté, comme c’est le cas pour les féminicides, catégorie de crimes recensés par l’OMS ? Plus fondamentalement, en quoi ce mot, avec le sens intentionnel et politique qui lui est donné, correspond-il à des faits avérés, à quoi que ce soit de renseigné précisément dans le recensement des homicides en France ? Comme souvent chez Zemmour, le mot fonctionne non pour désigner un phénomène du monde réel, mais pour construire et faire prospérer un imaginaire.

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Un mot destiné à susciter terreur et panique

Francocide pose une équivalence factice et implicite entre genre et race : le sens réel du mot, en contexte, n’est pas «simplement» celui de «meurtre contre un Français parce que Français», comme l’étymologie et la comparaison avec féminicide le laissent supposer, mais bien, et je cite les phrases qui précèdent l’extrait généralement repris par les médias : «colonisation par la violence», «jihad du coin de la rue», «terrorisme du quotidien qui chasse les Français de souche au profit de nouveaux habitants». Ce sont ces termes («colonisation», «chasser») qui ont été utilisés par les Damien Rieu, Stéphane Ravier, FDesouche et les commentateurs de CNews pour expliquer le concept. (...)

(...)

Sous ce néologisme, l’opposition structurante est entre Français de souche, sous-entendus blancs, et immigrés ainsi que, de manière implicite avec l’allusion au jihad du coin de la rue, musulmans, quels qu’ils soient, Français ou non, contre chrétiens. Seules la «race» et la religion sont pertinentes dans cette grille de lecture manichéenne et fantasmagorique. Si le mot est nouveau, l’imaginaire raciste, lui, n’a pas changé.

Cécile Alduy est l’autrice de la Langue de Zemmour , «Libelle», Seuil, 2022.

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« Renaissance » : quand le marketing remplace la politique - Par Cécile Alduy

6 Mai 2022 , Rédigé par L'Obs - Cécile Alduy Publié dans #Politique, #Sémiologie

Je n'ai jamais vu un président aussi nul que vous" : échange tendu lors  d'un déplacement d'Emmanuel Macron en Alsace - ladepeche.fr

 

« Renaissance » : quand le marketing remplace la politique 

 

« Plus rien ne doit être comme avant. (...) Je suis prêt à inventer quelque chose de nouveau pour rassembler ». C’est la promesse énigmatique qu’avait lancée Emmanuel Macron lors de son unique meeting de la campagne de premier tour, le 2 avril 2022 au Zénith. Après cinq années au pouvoir qui devaient faire advenir, déjà, un « monde nouveau », il entendait incarner derechef, et de manière paradoxale pour un sortant, la « nouveauté ». Réinventer une fois encore la politique. Renouveler le renouvellement lui-même. Comment ? Le mystère reste entier puisque ses mesures-phares (retraite à 65 ans, conditionnement du RSA, suppression de la redevance) sont loin d’être des innovations.  

 Ce « quelque chose de nouveau » aussi vague qu’aspirationnel, et si c’était d’abord un nouveau nom pour son parti politique ? Plus de dix jours après sa réélection, ni nouveau premier ministre, ni nouveau gouvernement, ni réformes inédites annoncées, mais… un nouveau baptême pour La République En Marche, devenue le 5 mai, en toute simplicité, « Renaissance ». Un nom tout neuf et qui signifie justement le renouveau dans une sorte de circularité performative. Macron ou l’empire des signes auto-référentiels. 

Quel sens et quelle stratégie de communication derrière ce « rebranding » ? Quels sont les non-dits et sous-entendus de cette appellation inédite dans l’histoire des partis politiques ? Peut-on seulement déceler un contenu politique sous ce contenant marketing, habile mais illusoire ? Et qu’est-ce qui « renaît » et qu’est-ce qui meurt sous son égide ?

 

Le passé comme intelligibilité du futur  

 

Après le Louvre, Chambord. Avec « Renaissance », Emmanuel Macron continue de s’inscrire dans l’histoire de France. Mais pour nous faire accepter un futur qui décoiffe. 

Le « nouveau Macron » version 2022 sature toujours ses discours de « nouveauté » pour orienter résolument son programme vers l’avenir : le terme « nouveau » et ses dérivés constituaient la deuxième famille lexicale la plus utilisée dans sa profession de foi de l’élection présidentielle 2022, plus que « Français », « travail » ou « emploi ». Il ne s’agissait rien de moins que de « défricher de nouvelles frontières »,  de rédiger « un pacte républicain renouvelé », « une méthode démocratique nouvelle », tout cela supposant « nouveaux efforts et de nouvelles ambitions » pour « faire de ces temps de crises le point de départ d’une nouvelle époque française et européenne ». Mais contrairement au candidat « disruptif » de 2017, le Macron 2022 a jeté aux oubliettes le vocabulaire de la rupture pour inventer une image du futur aussi rassurante qu’une image d’Épinal. « Renaissance » est une nième application du « en même temps » : le mot évoque le passé mais signifie l’avenir, il fleure bon le connu mais ouvre sur l’inédit. 

Ce nom-programme ancre le parti présidentiel dans l’imaginaire collectif : par association d’idées subliminale, le parti macroniste se confondra avec l’une des périodes les plus fastes et idéalisées du roman national. (On passera sur le fait que « Renaissance » soit une invention rétrospective du 19e siècle, et que ce soit aussi l’époque des guerres de religion les plus meurtrières en France, de l’invention de la censure, des éditeurs brûlés en place publique…) La désignation est aussi auto-réalisatrice : le nom même impose à l’avance la lecture du quinquennat qui vient, période de « renaissance » bienfaisante et prospère donc, facilement déchiffrable pour les électeurs puisqu’un modèle historique est proposé comme clé interprétative dès l’entrée. Pendant les cinq ans qui viennent, le nom de « Renaissance » va nous dire que ce parti incarne l’avenir et le neuf, la grandeur retrouvée, de nouvelles découvertes et de nouvelles révolutions coperniciennes, alors qu’il ressuscite – puisqu’on parle de renaissance – un ensemble de mesures structurelles portées par la droite (retraites, immigration, défiscalisations), et les panache avec des promesses sociales ou sociétales portées par la gauche (planification écologique, intéressement des salariés). Ou comment façonner la réception des années qui viennent dès la deuxième semaine du quinquennat… Imposer son récit a toujours été une obsession de la communication d’Emmanuel Macron.

Le mot permet donc d’abord de donner un sens collectif connu, positif, à un avenir inconnu et plutôt anxiogène et à un programme corsé. Le monde de demain, avec l’accélération des bouleversements technologiques et géopolitiques, les incertitudes climatiques et économiques, effraie de nombreux Français ? Offrons un récit rassurant qui puise dans une mémoire collective où la nouveauté a été synonyme d’accomplissement et de grandeur. Telle est la fonction de ce mot de « Renaissance » : « repackager » l’agenda politique de la « start-up nation » de 2017, faite d’innovations et de sauts dans le futur, en une image adoucie d’un renouvellement à présent connoté d’une touche vintage

« Renaissance » c’est l’enrobage doucereux qui fera passer la pilule des réformes, le « mistral gagnant » nostalgique qui sert d’analgésique face aux retour à la retraite à 65 ans, l’anxiolytique lexical pour relaxer les Français avant des adaptations plus abruptes qu’annoncées. Avec un nom qui évoque plutôt les cures de jouvence d’une chaîne de spa ou une semaine de stage en développement personnel, « Renaissance » relooke son programme en parcours de santé. On reste sur une constante des stratégies de communication d’Emmanuel Macron : l’euphémisation et la « positive attitude ». 

 

Force du mythe

 

L’autre atout marketing de ce nom tient à ce qu’il condense en trois syllabes tout un récit. Si « En Marche ! » laissait imaginer une action, un mouvement pour le mouvement (sans jamais raconter où on allait), « Renaissance » raconte à lui tout seul une histoire entière. Ou plutôt, il recèle la structure archétypale du mythe : renaissance du phénix, résurrection christique, retour du royaume des morts d’Orphée, réveil de Lazare… les allusions mythologiques abondent. 

« En Marche ! » évoquait un mouvement horizontal, les « marcheurs » l’image de pèlerins volontaires. Avec « Renaissance » place à la verticalité, à l’ascension vers le ciel : Jupiter se fait christique. Une aura mythique et vaguement surnaturelle nimbe à présent le parti présidentiel, décidément jamais à court de modestie et d’humilité. 

Avec « Renaissance », toute la force imaginaire d’un mythe est enclose en un seul mot : crise, mort, résurrection, l’action aristotélicienne est complète. Il n’est pas même besoin de remplir d’un contenu précis ces trois étapes fondamentales, l’arc narratif archétypal suffit. Dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron se contente de parler de « ces temps de crises », sans plus les détailler, pour esquisser un tableau repoussoir qui motive à aller vers l’avant, à se dépasser. Le storytelling n’a plus besoin de « story » : le nom du parti suffit. 

(On savourera tout de même l’ironie de choisir d’activer cet imaginaire de la renaissance pour un parti qui pourfendait les « woke », puisque le premier synonyme de « renaître » est « se réveiller »).

Ce qui est troublant, c’est que la structure (et non le contenu) de ce récit archétypal est exactement la même que celui de l’extrême droite. Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen et Éric Zemmour, pour ne citer qu’eux, n’ont eu de cesse de réciter le cycle inlassable de décadence-sursaut-renaissance qui structure pour eux l’histoire de France : cette matrice narrative cimente tous les discours du 1er mai du Front national depuis les années 80, tout comme la trame de la propagande zemmourienne dans ses livres. D’évidence, la nature du diagnostic (pour les uns, une crise civilisationnelle liée à un changement de nature de la France sous les « coups de boutoirs » de l’immigration ; pour le président une crise géopolitique, une crise sanitaire à dépasser et un manque de compétitivité) et les solutions proposées (fermeture ou ouverture) sont diamétralement opposées mais la structure du mythe est la même. Les deux partis ont compris la force du mythe et des structures narratives fondamentales des récits archétypaux pour offrir du sens aux électeurs-lecteurs, et partant, les mobiliser.

 

Marketing et dépolitisation 

 

Sauf qu’il existe une interprétation moins reluisante, non du mot de « Renaissance » mais de son usage politique, ou plutôt apolitique par La République En Marche. 

Tout d’abord à quoi s’applique ce mot ? Emmanuel Macron candidat a beau avoir esquissé (très rapidement à cause d’une campagne éclair) la justification narrative d’une renaissance (besoin de lancer « une nouvelle époque » après une série de « crises »), l’annonce du nom du nouveau parti par un Stanislas Guérini aussi charismatique qu’une porte de placard est complètement tombée à plat. 

Surtout, elle a réorienté le signifié de ce mot-étendard vers un projet bien plus prosaïque, la « refondation » du parti présidentiel pour lui donner « un nouveau souffle » et qu’il ne devienne pas « [un] astre mort ». Autrement dit, c’était La République En Marche, et non la France, qu’il fallait ressusciter. Étrange aveu de mort cérébrale pour le parti du candidat qui vient de gagner. 

Le Parisien rapporte une motivation encore plus problématique, susurrée par un membre de la macronie : « LREM était une mauvaise marque, il fallait en changer ». On est donc bien en plein rebranding : le contenu n’a pas changé d’un iota, aucun schisme interne, changement de figurants ou de leadership, aucun aggiornamento idéologique ne justifient de changement de nom. C’est une pure opération marketing. On nage en plein sketch de Coluche pour « le nouvel Omo », qui lave plus blanc que blanc. Ici, « Renaissance » risque de n’être qu’un mot pour être plus neuf que neuf. Or toute marque dont l’identité et l’attrait reposent sur la nouveauté perpétuellement renouvelée est condamnée à l’obsolescence programmée.  

Cette opération marketing est à la fois illusoire et éclairante : illusoire car nulle renaissance derrière Renaissance ; révélatrice car alignée sur la vision néolibérale qu’a la macronie du « marché » de l’offre et de la demande politique. « Renaissance » est cette invention de pur marketing coupée de toute histoire politique réelle, de toute tradition partisane, de toute histoire sociale, de toute conceptualisation idéologique. Elle accompagne un quinquennat, et bientôt deux, de dépolitisation du discours politique où l’on gomme les clivages et les conflictualités dans un soi-disant dépassement qui n’est qu’une autre idéologie qui, simplement, ne dit pas son nom. 

 

Cécile Alduy

Cécile Alduy

Agrégée et docteure en Lettres Modernes, normalienne, Cécile Alduy est Professeur de littérature et civilisation française à Stanford University, où elle enseigne depuis 2003, et chercheuse associée au CEVIPOF (Sciences PO Paris) depuis 2017. Elle est directrice du département de Français et d’Italien de Stanford University.

Après des travaux sur les mythologies politiques dans la littérature française de la Renaissance, elle se consacre depuis 2011 à l’analyse du discours politique, en croisant une approche stylistique, sémiologique, communicationnelle et de lexicométrie. Elle a publié Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste (Seuil: 2015) et Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots (Seuil 2017).

Dernier livre paru:

 

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