Soirée historique que ce 23 avril 2017 : un jeune premier de 39 ans encore inconnu il y a quelques années à peine en position de leader, un Front national à plus de 21 % des suffrages qualifié pour le second tour, les partis de gouvernement disqualifiés, un Parti socialiste à 6 %… Dans la pièce de théâtre autrefois convenue de la soirée électorale, le casting a été bouleversé. Mais la partition ? Les électeurs ont redistribué les rôles (des vainqueurs et des perdants, des arrogants et des amers), mais on a entendu la même petite musique que d’habitude. Les poncifs ne s’usent pas : remerciements d’usage, «responsabilité» qu’il faut porter (quand on s’est qualifié) ou assumer (quand on est éliminé), appel au «rassemblement» (Macron, Juppé, Le Pen), voire à «l’unité nationale» (Le Pen), vœu de «renouvellement» (Macron et Le Pen), de «nouveaux visages» (Macron) ou «d’autres visages» (Le Pen).

Si quelques notations poétiques s’invitent - «graines semées pour l’avenir» d’un Benoît Hamon qui ose encore les mots «renaissance» et «gauche» ; apostrophe lyrique à «vous, tous les gens, patrie bien aimée, vous êtes un matin tout neuf qui commence à percer» d’un Jean-Luc Mélenchon pourtant amer -, les lieux communs émaillent les déclarations de premier tour, genre fortement codifié de cette grande scénographie qu’est l’élection présidentielle. Et pourtant, chacun a une façon bien à lui de s’adresser aux Français : «citoyens» (Macron) ou «patriotes français» (Marine Le Pen), «vous les gens» (Jean-Luc Mélenchon) ou «vous […] les exigeants courageux» (Macron), «le peuple qui relève la tête» contre les «élites arrogantes» (Le Pen) ou «tous les peuples de France» contre «la menace des nationalistes» (Macron), les mots choisis projettent une communauté nationale et une stratégie de disqualification de l’adversaire.

Les deux vainqueurs qui vont s’affronter se livrent une subtile bataille sémantique pour la mainmise sur des mots devenus porteurs : «patriote», «système», «peuple». Tous deux entendent incarner «la grande alternance» (Le Pen) et le «renouvellement» (Macron) en s’opposant au «système» («rompre jusqu’au bout avec le système», revendique Macron ; «le système a cherché à étouffer le grand débat politique», selon Le Pen). Mais l’un construit dans son discours même une communauté de citoyens acteurs de leur «destin» en s’adressant moins aux Français qu’à ce «vous» à qui il rend la victoire et l’initiative : «Prenez la part du risque qui vous revient… Vous l’avez fait. Vous nous avez portés. Vous avez montré qu’il n’y avait aucune fatalité. Vous êtes ce visage du renouveau.» Marine Le Pen (comme Mélenchon) a prétendu dans sa campagne «rendre le pouvoir au peuple», pourtant c’est le candidat d’En marche qui fait des citoyens des sujets, d’abord au sens grammatical, dans son discours. La présidente du Front national invoque le général de Gaulle du 8 août 1943 - «la grandeur d’un peuple ne procède que de ce peuple» - mais ce «peuple» qui sature son discours, c’est au leader charismatique qu’elle prétend incarner de le «libérer» - preuve donc qu’il est encore passif, entravé, voire infantilisé.

Macron a réussi son pari politique. Peut-être aussi parce qu’il a réussi une gageure rhétorique. Il a su non seulement s’adresser aux Français directement, au-dessus des partis et en panachant des mots de droite et de gauche, mais aussi donner «leur place», d’abord dans les phrases, à ceux qu’il campe comme des interlocuteurs autant que comme public. Alors que la plupart des candidats se proposent de «représenter» les citoyens (de s’y substituer pour parler en leur nom), Macron les «représente» en un autre sens, théâtral : il les met en scène comme acteurs d’une aventure dont ils sont dès à présent les héros.

Cécile Alduy est l’auteure de Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots (Seuil, 2017).

Cécile Alduy Professeure de littérature et de civilisation française