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Vivement l'Ecole!

politique

A propos d'une gifle... Ou comment les médias passent à côté de l'essentiel...

24 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Politique

ÉDITO - Quel avenir politique pour Adrien Quatennens ? - YouTube

Petite anecdote vécue hier matin.

Elle n'a évidemment aucune valeur généralisante mais je la crois néanmoins signifiante d'une "ambiance" et surtout des différences notoires d'appréciation de l'actualité.

Il m'arrive de prendre mon café certains jours avec des habitué-e-s des petits matins. Ce sont ces "français-e-s qui se lèvent tôt, qu'on a applaudis un temps pour les oublier depuis. Passons.

Lorsque j'ai voulu aborder avec quelques-un-e-s l'affaire Quatennens, ils et elles ont été unanimes. Avec cette phrase de l'un d'entre eux résumant l'opinion de la douzaine de personnes présentes :

"Nous - il est conducteur d'engin dans une petite entreprise - on en prend tous les jours des baffes dans la gueule. Les patrons et le gouvernement, ils nous en balancent tous les jours ! Qui en parle ? Après faut pas s'étonner si on vote Le Pen ! C'est des trucs qui intéressent les parisiens ça !". Ah cette tenace et prégnante opposition Paris/Province..

C'est terrifiant ET signifiant. J'avais beau argumenter pour démontrer l'importance politique de cette gifle inacceptable de la part d'un élu de la République, la France "ouvrière" et "rurale" s'en fiche. C'est le dernier de ses soucis. Elle se sent totalement ignorée. François Ruffin a raison de demander à la gauche de reparler du travail. Pas à la manière d'un Roussel, mais montrer et démontrer que ces français-là sont LE souci des préoccupations politiques à gauche. Or, ce n'est pas le cas.

Un autre des habitués de ce café a ajouté, en voyant BFMTv allumé au-dessus du comptoir et diffusant des images d'Ukraine :

"On n'en a rien à foutre de l'Ukraine. Qu'ils (les journalistes je suppose) viennent dans les entreprises, sur le terrain. En France aussi c'est la guerre ! Et on se fait bien taper sur la gueule".

Bien entendu tout cela est outré. Je reste néanmoins persuadé que ces réflexions sont celles entendues dans bien des endroits en France. Et pas qu'au petit matin... C'est le terreau désespérant et désespéré où poussent très facilement les idées brunes. L'Italie risque d'en être l'illustration prochaine, après la Suède et quelques autres pays

Reste que ce petit épisode matinal amène à se poser quelques questions et à tenter d'y répondre, notamment à propos du traitement de l'affaire Quatennens et de sa réception réelle chez les "français du quotidien".

Les médias, depuis la gifle avouée par l'élu France Insoumise, traitent cette affaire - ce qui est parfaitement normal - mais pour de mauvaises raisons. Il faut se dire les choses.

Pour de très nombreux commentateurs et chroniqueurs, il s'agit de se payer Melenchon - dont le tweet après l'aveu d'Adrien Quatennens fut d'une maladresse coupable ! - et quelques autres élu-e-s et responsables de partis dans une psychologisation constante du politique.

Les politiciens et leurs déboires semblent être LE sujet essentiel. J'attendais, et j'attends encore, des reportages sur les violences sexuelles évidemment, mais aussi sociales, celles surlignées lors de ce petit matin partagé avec quelques citoyens et citoyennes lambda. Rien. Seuls les politiques, quasi exclusivement des hommes, font l'objet de commentaires et de reportages, souvent bâclés d'ailleurs. Il faut entretenir l'intérêt spectaculaire. "Ça fait de l'audience coco ! Vas-y, fonce interviewer Bompard. C'est un bon client !". Je caricature à peine des propos de salles de rédaction.

On aurait pu prendre cet épisode comme un tremplin pour faire de la pédagogie, s’interroger sur le côté juridique, culturel, et sur ce qu’est la violence aujourd’hui. Mais non. L'espace médiatique français est resté focalisé sur le nombril des personnalités politiques. Les femmes victimes de violences ? Où ça ? Lesquelles ?

Pathétique et délétère !

Christophe Chartreux

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Le «francocide» de Zemmour, rengaine de haine - Par Cécile Alduy - (Extraits)

20 Septembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sémiologie

Comment Éric Zemmour veut introduire le mot « francocide » dans le débat  public

EXTRAITS

Contrairement au concept de «féminicide» dont il s’inspire, le terme récemment inventé par le polémiste ne recouvre aucune réalité documentée, fustige la sémiologue Cécile Alduy. Il ne sert qu’à renforcer un imaginaire raciste opposant les supposés «Français de souche» chrétiens, aux «immigrés», musulmans.

Eric Zemmour rêvait d’entrer à l’Elysée et de se faire un nom dans l’histoire des «grands hommes». Déçu dans ses ambitions électorales, l’éditorialiste n’aspire plus, semble-t-il, qu’à entrer dans le dictionnaire des noms communs. Avec le néologisme «francocide», gadget médiatique pour reproduire le récit d’une «guerre des races» qu’il a tenté d’imposer dans ses livres, puis dans la campagne présidentielle de 2022. Cette chimère en dit davantage sur ses propres obsessions raciales que sur la France.

Chantre de la «bataille culturelle» , l’ancien éditorialiste du Figaro professe depuis longtemps qu’il «ne faut pas négliger les guerres linguistiques». Pendant longtemps, il a plutôt joué sur la défensive. Analysant et dénigrant le vocabulaire de ses adversaires, et, singulièrement, des féministes, il comptait leurs victoires. Ainsi dans le Premier Sexe (2006) reconnaissait-il déjà dans le mot «macho» une «géniale trouvaille linguistique des féministes dans les années 70 qui ont, avec un unique petit mot, transformé les hommes, tous les hommes, en accusés commis d’office».

A présent qu’il est au creux de la vague, Zemmour souhaite se relancer en avant-gardiste du combat sémantique et passer à l’attaque. A l’université d’été de son parti Reconquête ! le 11 septembre dans le Var, le «clou» de son discours de rentrée fut l’apologie inattendue du mot «féminicide» – du moins de son efficacité – et l’annonce mythomaniaque qu’il allait imposer lui aussi un nouveau mot dans la langue, pour «opposer la vérité, les faits, la réalité» à «l’idéologie (sic)» et au «Grand Endoctrinement (sic)».

(...)

Ce néologisme, francocide, serait, selon Zemmour, le calque de féminicide – et, espère-t-il, de son succès. Alors qu’il a toujours réfuté le bien-fondé de ce dernier concept (il critiquait encore le 4 mai 2021 dans Face à̀ l’info, sur CNews, les «minorités qui font la loi à travers le langage qu’ils imposent» et que «le Larousse enregistre sans beaucoup de filtre»), soudain il l’instrumentalise et le dégrade par une comparaison grossière et fausse.

(...)

Des juristes, rhétoriciens, politologues, responsables associatifs et politiques ont déjà souligné l’inanité du concept. Comment peut-on assigner à une «haine du Français parce que Français», des meurtres dont les motivations sont souvent crapuleuses, contextuelles, ou dont on ne sait rien ? Quid quand les auteurs supposés de ces supposés actes sont eux-mêmes français ? En quoi y a-t-il phénomène structurel et anthropologique documenté, comme c’est le cas pour les féminicides, catégorie de crimes recensés par l’OMS ? Plus fondamentalement, en quoi ce mot, avec le sens intentionnel et politique qui lui est donné, correspond-il à des faits avérés, à quoi que ce soit de renseigné précisément dans le recensement des homicides en France ? Comme souvent chez Zemmour, le mot fonctionne non pour désigner un phénomène du monde réel, mais pour construire et faire prospérer un imaginaire.

(...)

Un mot destiné à susciter terreur et panique

Francocide pose une équivalence factice et implicite entre genre et race : le sens réel du mot, en contexte, n’est pas «simplement» celui de «meurtre contre un Français parce que Français», comme l’étymologie et la comparaison avec féminicide le laissent supposer, mais bien, et je cite les phrases qui précèdent l’extrait généralement repris par les médias : «colonisation par la violence», «jihad du coin de la rue», «terrorisme du quotidien qui chasse les Français de souche au profit de nouveaux habitants». Ce sont ces termes («colonisation», «chasser») qui ont été utilisés par les Damien Rieu, Stéphane Ravier, FDesouche et les commentateurs de CNews pour expliquer le concept. (...)

(...)

Sous ce néologisme, l’opposition structurante est entre Français de souche, sous-entendus blancs, et immigrés ainsi que, de manière implicite avec l’allusion au jihad du coin de la rue, musulmans, quels qu’ils soient, Français ou non, contre chrétiens. Seules la «race» et la religion sont pertinentes dans cette grille de lecture manichéenne et fantasmagorique. Si le mot est nouveau, l’imaginaire raciste, lui, n’a pas changé.

Cécile Alduy est l’autrice de la Langue de Zemmour , «Libelle», Seuil, 2022.

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L'homme régénéré : de Robespierre au fascisme prétend Michel Onfray - Par Claude Lelièvre

3 Août 2022 , Rédigé par Mediapart - Claude Lelièvre Publié dans #Histoire, #Politique

Robespierre.

Selon Michel Onfray l'origine de  «l 'homme nouveau » ou « régénéré » du fascisme se trouverait chez Robespierre et n'aurait donc pas « ses racines à l'extrême droite ». Ce tête à queue idéologique fait fi de toute référence historique d'ampleur et marque à l'évidence la pente accentuée de Michel Onfray vers la médiocrité, en pleine dégénérescence.

« Les universitaires sont dans une logique de robespierrisme. La grande idée de l'homme fasciste c'est l'homme régénéré, ça se retrouve chez Robespierre. L'homme nouveau du fascisme ne prend pas ses racines à l'extrême droite » (Michel Onfray sur Cnews le 31 juillet, dans l'émission Punchline)

Si on prend la peine de se référer à l'article « Régénération » (signé Mona Ozouf) du « Dictionnaire critique de la révolution française » (dirigé par François Furet et Mona Ozouf) paru chez Flammarion en 1988 , on peut noter d'abord que « l'idée d'homme nouveau est très loin, quand la Révolution éclate, d'être une idée neuve. Tout le XVIII° siècle [et donc les ''Lumières''] a rêvé autour des images de la seconde naissance […] C'est un rêve mais ce n'est pas seulement un rêve. Vers lui ont convergé pendant la décennie révolutionnaire mille institutions et créations » (pp. 821 et 822).

La focalisation à cet égard sur Robespierre (ou la « logique robespierriste ») relève d'une ignorance crasse ou d'une occultation en vue d'une manoeuvre idéologique tout à fait inadmissible.

On peut aussi noter qu'il y a continuité en l'occurrence après Thermidor et la chute de Robespierre . « A-t-on tout à fait rompu avec l'idée de faire de l 'école, abrégé de la société, le moyen de régénérer le peuple tout entier ? Il s'en faut […] On n'en continue pas moins de croire à la discontinuité du temps révolutionnaire, à voir , comme l'a si bien compris Benjamin Constant , dans les habitudes le fruit de la malveillance, à attribuer à des volontés mauvaises la lenteur de la régénération. Cela témoigne, malgré toutes les désillusions, de la ténacité d'un rêve pédagogique auquel seul Brumaire mettra fin » ( p. 828)

Enfin Robespierre ne s'est pas particulièrement illustré en la matière. Il en est d'autres qui ont été plus en vue à cet égard. Dans mon livre sur « L'histoire des institutions scolaires (depuis 1989) » paru chez Nathan en 1990, j'ai cité en particulier Gabriel Bouquier et son « Plan général d'ins truction publique » présenté devant la Convention en décembre 1793, fort éloigné de celui qui avait été présenté par Robespierre (car étant pour l'essentiel hors ''forme scolaire'') : « La Révolution a, pour ainsi dire d'elle-même, organisé l'éducation publique et placé partout des sources inépuisables d'éducation. N'allons pas substituer à cette organisation, simple et sublime comme le peuple qui la créée, une organisation factice et calculée sur des statuts académiques qui ne doivent plus infecter une nation régénérée » (p . 25)

Mais en l'an de grâce 2022, une référence biaisée à un ''Robespierre'' (plus ou moins mythique) peut contribuer à faire le buzz et semer le trouble en vue de la confusion et de l'inversion. On aurait tort de n'y voir que la dérive d'un homme.

Claude Lelièvre

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Antisémitisme : la faute majuscule de la Macronie

2 Août 2022 , Rédigé par Médiapart Publié dans #Politique

Islamo-gauchiste », « haine des juifs » : pourquoi des députés de gauche  ont quitté les bancs de l'Assemblée

EXTRAITS

En taxant les députés NUPES et singulièrement LFI d'antisémitisme en plein hémicycle, le gouvernement et les députés Renaissance, banalisent le crime et parachèvent la respectabilité présumée du RN.

Il ne leur reste que cela. En l'absence de majorité, dans un contexte socio-économique hyper tendu, ce 2 août, le gouvernement a abattu sa dernière carte face à l'opposition de gauche en la vouant aux gémonies de l'antisémitisme.

Ce fut d'abord le très sioniste soutien du gouvernement Netanyahou, M Habib qui sonna la charge. Ses insultes auraient pu en "toucher une sans faire bouger l'autre", tant l'homme est connu pour ces outrances pro israéliennes et islamophobes. Cependant, le garde des sceaux, qui au lendemain des législatives fut l'un des tous premiers à tendre la main à l'extrême droite, reprend à son compte les accusations. Enfin ce fut au tour de Madame Borne, première ministre sans portefeuille ni pouvoir de tenter avec ses gros sabots de scinder l'opposition de gauche en déclarant que bien sûr PCF EELV et PS étaient dans le champ républicain tout en excluant LFI.

Madame la première ministre, sans doute oublieuse de la quasi réhabilitation de Pétain, puis de Maurras par son patron entre 2018 et aujourd'hui, trouvait ce qu'elle pensait être une issue.

(...)

... Après l'élection grotesque d'un Président détesté grâce à un électorat taxé aujourd'hui d'être antisémite, le deuxième acte fut celui de la trahison, par l'alliance manifeste de la minorité parlementaire avec les représentants fascistes du RN. Le troisième acte est celui où le noeud gordien se resserre sur les acteurs. En abattant un mois après les élections la carte offensive la plus diqualifiante pour l'opposition, la Macronie est déjà à nu. Une fois l'effet retombé, que lui restera t il ? Rien si ce n'est la gestion des pots cassés. La Macronie n'a plus rien en stock, ni contre LFI, ni surtout contre le RN.

(...)

Rodophe P. / Professeur d'histoire géographie, analyste en stratégie internationale

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Uber, c'est ça M. Emmanuel Macron ! L'exploitation de la précarité !

12 Juillet 2022 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education, #Jeunesse, #Politique

ARTICLES + VIDEOS] « Uber files » : Comment Emmanuel Macron, alors ministre  de l'Économie, a passé un “deal” secret avec la société Uber pour mieux  faire évoluer les réglementations en sa faveur – PLANETES360

« Tout ceci est un leurre » : des chauffeurs Uber racontent leurs désillusions

Un métier « non rentable », un « leurre » d’indépendance, des jeunes de quartiers, séduits par la promesse de liberté et qui finissent endettés jusqu’au cou… Depuis son installation, le modèle Uber a déçu, notamment les chauffeurs qui ont rapidement déchanté.

Sur le papier, Sylvain, 52 ans, a le profil idéal pour vanter les mérites du modèle Uber. Il y a quatre ans, il a choisi l’entrepreneuriat plutôt que le chômage, en devenant chauffeur VTC. Travailleur « en extra » dans la restauration, il avait besoin d’un complément de revenu, pour les périodes où l’emploi se faisait rare. 

Ne souhaitant plus dépendre des allocations-chômage pour assurer ce complément, Sylvain a obtenu sa carte professionnelle VTC, en passant l’examen requis. Il est depuis autoentrepreneur, comme la plupart des chauffeurs de VTC. Les cotisations sociales et les obligations patronales leur incombent donc. 

Costard, cravate, petites bouteilles d’eau, bonbons dans la portière et des rêves d’ascension sociale plein la tête. Les premières années, ils étaient nombreux à défendre le système Uber, encore baignés dans le flot de promesses mirifiques portées par la plateforme.

Fin 2011, le marché était en plein essor et l’entreprise y régnait sans concurrence de taille. Les chauffeurs étaient galvanisés par le succès des premiers temps, certains s’endettant considérablement pour acheter les plus belles voitures. Aujourd’hui, il ne reste plus grand monde pour défendre le modèle mis en place par l’application, et les témoignages de chauffeurs pris au cou par les dettes, étranglés par le système de l’auto-entreprenariat s’étalent partout. 

Au-delà des conditions de travail des chauffeurs déjà bien documentées, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et ses partenaires, dont Le Monde ou encore Radio France, sont venus éclairer d’une lumière nouvelle l’installation d’Uber en France.

Le consortium a publié dimanche 10 juillet les « Uber files », une enquête en plusieurs volets permettant de « comprendre comment le géant des VTC a conquis la planète en surfant parfois aux frontières de la légalité ». Emmanuel Macron, qui était alors ministre de l’économie, y est présenté comme un soutien de choix pour Uber, intercédant en sa faveur, s’impliquant personnellement, en contournant ses collègues ministres et le chef du gouvernement d’alors, Manuel Valls. 

Face à Mediapart en novembre 2016, le candidat de l’époque avait même déclaré : « Allez à Stains expliquer aux jeunes qui font chauffeurs Uber, de manière volontaire, qu’il vaut mieux aller tenir les murs ou dealer… Ils travaillent 60, 70 heures pour toucher le Smic mais ils rentrent dans la dignité, ils trouvent un travail, ils mettent un costume, une cravate. »

Recrutement dans les quartiers populaires

Après quatre années d’activité, Sylvain a déchanté. « L’indépendance, le travail “où vous voulez, quand vous voulez” et sans subordination... Tout ceci est un leurre ! », décrit-il. Uber représente 70 % de son chiffre d’affaires. « C’est le leader. Vous sortez votre voiture, vous allumez votre application et dans la minute, vous avez une course. »

Une facilité d’apparence qui a séduit d’abord dans les quartiers populaires des grandes villes. L’entreprise s’est rapidement installée dans ces quartiers et a emballé des milliers de jeunes éloignés du marché du travail, à coups de communication à la sauce méritocratique.

Sur les réseaux sociaux, Uber publiait des vidéos virales dans lesquelles on voyait de jeunes gens, souvent noirs ou d’origine maghrébine, en chemise ou en costard, se vanter d’être leur propre patron, de pouvoir « embaucher trois personnes en six mois ». À l’extérieur, ils sont désignés comme des « partenaires », mais en interne la langue se fait plus fidèle à ce qu’ils sont en réalité : du « ravitaillement », comme on l’apprend dans les « Uber Files ».

Le discours libéral d’Uber présentant le salariat comme l’enchaînement par le travail réglementé et l’autoentreprise, comme un oasis de liberté et d’abondance, est venu répondre aux besoins de nombreux chômeurs se sentant mis au ban. Ce n’est donc pas un hasard si le siège de l’entreprise a rapidement déménagé de Paris à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis.

« Nous avons constaté que nos chauffeurs partenaires venaient essentiellement des quartiers prioritaires. Il fallait que l’on se rapproche d’eux », expliquait la firme en 2017 auprès de nos confrères des Échos

"Il faut des heures et des heures, des kilomètres et des kilomètres pour avoir un chiffre d’affaires correct."

Sylvain, chauffeur Uber

« Il y avait des bus et des affiches partout dans le 93 [Seine-Saint-Denis – ndlr], ils visaient clairement les jeunes de banlieue », estime Helmi Mamlouk, chauffeur pour différentes plateformes, devenu depuis formateur et connu pour être l’un des leaders de la contestation contre Uber, et celui qui parle le plus fort. Il fait partie des anciens, ceux qui ont été séduits dès les débuts, en 2013. Il était alors au chômage, après avoir été à la tête d’une PME qui vendait des détecteurs de fumée, fermée en 2011. Comme d’autres, il a été séduit par les promesses, avant de vite déchanter.

« Il y avait même des affiches sur lesquelles on pouvait lire qu’on allait gagner jusqu’à 8 000 euros par mois », se souvient-il. L’entreprise  se gardait bien de préciser que ces promesses relevaient du chiffre d’affaires, non pas du salaire, et qu’il fallait donc y soustraire toutes les cotisations patronales qui pèsent sur l’employeur – c’est-à-dire le chauffeur lui-même. 

« Il faut des heures et des heures, des kilomètres et des kilomètres pour avoir un chiffre d’affaires correct », souligne Sylvain. « Les bonnes journées, on peut être à 30 euros brut de l’heure, en chiffre d’affaires. Sur une journée classique, on tombe à 20 euros brut », décrit celui qui compte encore en chiffre d’affaires plutôt qu’en salaire net. 

Sylvain est connecté à quatre autres applications proposant des voitures de transport avec chauffeur. Quand il passe par Uber, la plateforme récolte un quart du prix de la course. Cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’à fin 2016, cette commission était de 20 %. Uber a ensuite décidé, de manière unilatérale, de la faire passer à 25 %. Cette décision a déclenché l’un des premiers mouvements sociaux des travailleurs de la plateforme, déjà échaudés par la baisse du prix des courses qui avait été, encore une fois, une décision prise sans concertation avec des chauffeurs qu’ils présentent pourtant comme leurs partenaires. 

Malgré la forte mobilisation, ils n’ont rien obtenu et la commission s’élève toujours à un quart du prix de la course. Si on y ajoute toutes les cotisations patronales réglées par le chauffeur, mais aussi les sommes engagées dans la réparation de la voiture, le prix de l’essence qui ne cesse de grimper, l’assurance et le remboursement du prêt contracté pour acquérir la belle berline noire, il ne reste plus grand-chose. 

La force d’Uber ? Le turn-over

« Et c’est aussi le chauffeur qui paye la TVA sur la commission payée à Uber ! », s’agace Brahim Ben Ali, secrétaire général de l’INV, intersyndicale nationale VTC. « Vous payez la TVA sur ce que vous encaissez et, en plus, la TVA sur la commission d’Uber ! », détaille celui qui a réalisé des courses pour le géant californien entre 2017 et 2019 avant d’être « déconnecté » définitivement de l’application.

Une mesure de rétorsion, selon lui, à la suite des blocages de plusieurs centres logistiques de la société, auxquels il a participé. « J’ai été accusé d’avoir tenu des propos diffamatoires envers Uber. En réalité, il fallait surtout couper la tête du meneur du mouvement. D’ailleurs, ça a marché. De 400 personnes mobilisées, on est passé à deux... », soupire-t-il, son témoignage faisant écho à d’autres chauffeurs vent debout qui ont été déconnectés après des mobilisations. 

Aujourd’hui encore, Brahim Ben Ali dénonce les conditions de travail et de rémunération qui se dégradent. « À votre avis, c’est quoi la force d’Uber ? Pourquoi tout le monde continue dans ces conditions ? C’est le turn-over énorme ! Les anciens partent, les nouveaux arrivent et se disent que ce n’est pas si mal... Mais ils n’ont pas connu les conditions d’avant ! », affirme-t-il. 

Il pointe « des tarifs au rabais », avec un modèle de rémunération devenu « forfaitaire » et non plus basé sur les kilomètres parcourus. De son côté, Sylvain dénonce une application parfois trompeuse sur la distance à parcourir pour aller chercher un·e client·e. Un trajet qui n’est pas rémunéré au chauffeur. 

« L’appli vous dit que le client est à quatre minutes de vous, mais en réalité, vous en mettez dix ! On a l’impression que c’est calculé à vol d’oiseau, comme si nous étions des pigeons qui passent par les toits pour aller récupérer un client », lance-t-il, riant jaune.

Une loi en faveur des applications

D’ailleurs, ce n’est que très récemment et grâce à la loi d’orientation des mobilités (LOM), votée en 2019, que les chauffeurs Uber connaissent à l’avance le montant de la course et la destination de leurs client·es. C’est l’une des rares avancées pour les chauffeurs permises par cette loi. 

Dans une interview accordée aujourd’hui à France Info, Thomas Thévenoud, l’ancien secrétaire d’État chargé du commerce extérieur, à l’origine de la loi de 2014 qui tentait déjà d’encadrer l’activité des VTC, rappelle qu’à l’époque où a été signée cette loi largement en faveur des applications, Élisabeth Borne était ministre des transports : « Elle ne peut pas ne pas savoir un certain nombre de choses... Il y avait dans cette loi une disposition qui visait à protéger Uber sous une forme de charte de responsabilité sociale. Uber édictait une charte, faisait signer ça à ses chauffeurs, en échange de quoi il ne pouvait pas y avoir de poursuites contre Uber. » Pour lui, il n’y a aucun doute sur le fait qu’aujourd’hui encore Uber continue son lobbying, autant auprès du président que de la première ministre.

Sylvain raconte qu’avant cette loi, les chauffeurs partaient totalement à l’aveugle. Mais la nouvelle disposition ne le réjouit pas pour autant. Certaines courses, jugées trop contraignantes et pas assez rentables, sont refusées par les chauffeurs. « Cela pose des problèmes car des clients se retrouvent sans voiture. Ou attendent trop longtemps. Uber a donc instauré un système de bonus, pour attirer les chauffeurs. Si vous acceptez trois courses à la suite, vous pouvez obtenir dix ou quinze euros supplémentaires, selon l’heure et la demande. »

Un prêt à 20 000 euros pour une voiture

La cadence peut vite devenir infernale pour espérer obtenir une rémunération qui en vaille la peine. « Ce métier n’est pas rentable », tranche Sylvain, s’estimant chanceux d’avoir pu payer « cash » son véhicule grâce à un apport... « Il y a des gens qui ont investi dans de grosses berlines et sont totalement dépendants d’Uber pour rembourser leur crédit. »

C’est le cas de ce vieil homme que Helmi Mamlouk a rencontré devant le siège d’Uber il y a quelques années. « Je me souviens bien qu’il pleurait à chaudes larmes en expliquant qu’il avait contracté un prêt à 20 000 euros et qu’il n’arrivait pas à le rembourser. Uber l’avait déconnecté après qu’un client s’est plaint, sans qu’on n’interroge jamais le chauffeur. C’est arrivé plein de fois, le moindre mot du client et on était déconnecté. » 

Sylvain dénonce enfin un système « gangréné par la corruption » à tous les niveaux. « Des comptes de chauffeurs sont loués à d’autres, tout le monde le sait et tout le monde a les yeux fermés. Uber devrait vérifier et bloquer ces comptes mais l’argent est plus important que l’intégrité. Et c’est ce modèle-là qui a été incité et validé par l’État ? On le dit depuis des années mais personne ne nous écoute... »

Sur le téléphone de Helmi sonnent toujours les applications Heetch, Bolt et Free Now. Uber est silencieux depuis 2014, date à laquelle il s’est fait déconnecter sans que jamais aucune explication ne lui soit fournie. Comme Brahim, Helmi explique que son expulsion est arrivée à partir du moment où l’entreprise a vu en lui un opposant.

Après seulement un an et demi au service de l’application, Helmi s’est engagé contre son fonctionnement, notamment au sein de son collectif « Capa VTC ». Les collectifs du genre ont, depuis, essaimé. Par ailleurs, des plateformes alternatives se créent ici et là, comme cette coopérative qui s’est installée en Seine-Saint-Denis en 2022, regroupant plus de 500 chauffeurs souhaitant tourner la page Uber.

Cécile Hautefeuille et Khedidja Zerouali

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« Wokistes et environnementalistes ont en commun d’être la cible des mêmes procédés rhétoriques »

10 Juillet 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Politique

Culture G | Qu'est-ce que le wokisme ? | Ausha

EXTRAITS

Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », établit un parallèle entre le sort réservé à ceux qui dénoncent les inégalités des sociétés occidentales et ceux qui alertent sur les conséquences pour la planète des politiques économiques libérales. Tous étant victimes des mêmes milieux conservateurs.

L’affaire était grave, très grave. Suffisamment pour que le ministre de l’éducation nationale lui-même, Jean-Michel Blanquer, participe au colloque, aux côtés de membres de la communauté académique, d’écrivains ou d’essayistes. Tout ce monde était inquiet. Dans l’amphithéâtre Liard de la Sorbonne, à Paris, les 7 et 8 janvier, il fut question de « théorie du genre », d’« idéologie décoloniale », de « cancel culture », de « militants intersectionnels », de « néoféminisme », c’est-à-dire de toute une galerie d’épouvantails soigneusement confectionnés, rassemblés sous le qualificatif infamant de « wokisme » et présentés comme autant de graves dangers pour les démocraties libérales.

Qu’est-ce que le wokisme ? Qui sont ces dangereux wokes, ou wokistes ? On lira avec profit le petit livre d’Alex Mahoudeau sur le sujet (La Panique woke, Textuel, 160 pages, 16,90 euros), un décryptage subtil (et souvent très drôle) de la généalogie et de la construction, surtout médiatique, de ce phénomène. Ce qu’il faut retenir est que tout discours perçu comme radical et virulent, questionnant les rapports de hiérarchie et de domination dans les sociétés européennes, relève peu ou prou de ce fameux wokisme. Ce serait, selon M. Blanquer – interrogé sur l’antenne d’Europe 1 à l’automne 2021 –, « un nouvel obscurantisme » venu des campus américains et des militants pour les droits des minorités, un danger « qui vient saper la démocratie et la République », qui « prépare la marche vers le totalitarisme ». Il y a donc de quoi avoir très peur.

(...)

Ce ne sont pas les wokistes qui représentent un danger pour la démocratie (et potentiellement pour la vie de millions de femmes) – et ce quoi qu’on pense des outrances parfois bien réelles de certains militants. C’est tout le contraire. Aux Etats-Unis, dans sa forme la plus aiguë et la plus immédiate, le danger politique est plutôt incarné par les plus farouches adversaires du wokisme, en l’espèce une droite conservatrice de plus en plus colonisée par ses marges extrêmes, qui après avoir mis un pied à la Maison Blanche, trouve des relais jusqu’au sommet de l’édifice institutionnel américain.

(...)

Hiérarchie des dangers

Dans la presse conservatrice et sur les chaînes de télévision « tout-info », les militants environnementalistes les plus engagés sont fréquemment présentés comme des « ayatollahs verts » en proie à de dangereuses lubies, des « marchands de peur » menaçant notre prospérité collective, des éco-anxieux pathologiques, partisans du « retour à la bougie » ou de l’« écologie punitive ». Tout cela est martelé avec une telle intensité que toute la hiérarchie des dangers qui pèsent sur nos sociétés s’en trouve brouillée, voire inversée.

Qui, ou quoi, nous menace en premier lieu ? Est-ce vraiment une protestation d’étudiants contre un cours de sociobiologie ou le déboulonnage d’une statue sur un campus ? Est-ce une jeune femme qui s’enchaîne au filet d’un cours de tennis, en pleine demi-finale du tournoi de Roland-Garros, comme l’a fait, le 3 juin, une militante du mouvement Dernière rénovation, pour protester contre l’inaction climatique du gouvernement ? Ou est-ce plutôt la sécheresse précoce, les canicules et les phénomènes extrêmes qui ravagent depuis un mois l’Europe, détruisent les récoltes et les écosystèmes et font gronder un vent de révolte dans le monde agricole ?

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Stéphane Focart

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/09/l-environnementalisme-est-dans-une-large-mesure-une-sorte-de-wokisme_6134121_3232.html#xtor=AL-32280270-[default]-[android

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A lire... Alex Mahoudeau - La Panique woke

10 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Societe, #Politique

La Panique woke - Anatomie d'une offensive... de Alex Mahoudeau - ePub -  Ebooks - Decitre

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Boris Vallaud répond à Elisabeth Borne. Magnifique discours ! (Vidéo)

7 Juillet 2022 , Rédigé par Parti Socialiste Publié dans #Politique, #Histoire

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La bulle Éric Zemmour : autopsie d’une candidature médiatiquement construite

7 Juillet 2022 , Rédigé par La Revue Européenne des Médias et du Numérique Publié dans #Politique

Zemmour et le pass sanitaire: les éveillés se font-ils endormir? –  Bienvenue en Absurdistan

EXTRAITS

La construction Zemmour
Hypertrophie
Fascination 
Conscience
L’éclatement de la bulle ?

Le changement de perspective permet souvent de porter un regard enrichi sur une réalité. Dans le film First Man de Damien Chazelle (2018), Neil Armstrong explique ainsi que l’exploration spatiale est importante à ses yeux, non pour conquérir la Lune, mais pour permettre à l’humanité de voir différemment la Terre depuis l’espace. Dès septembre 2021, dans le journal suisse Le Temps, Richard Werly portait un regard tranché sur le rapport des médias hexagonaux au futur candidat Éric Zemmour, en titrant « Éric Zemmour, candidat des médias français »1. Au même moment, une partie des journalistes français commençaient à justifier le temps d’antenne et le volume d’articles dédiés au polémiste – déjà condamné pour provocation à la haine et à la violence – par l’existence d’un « fait politique » ; peu importe si ce dernier ne prenait que la forme d’une fausse « paparazzade » en Une de Paris Match en septembre 2021 ou du ressassement d’obsessions islamophobes depuis plus de dix ans.

La construction Zemmour

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, auquel Éric Zemmour a obtenu 7,07 % des suffrages exprimés, ne peuvent qu’interpeller au regard de la bulle médiatique créée et entretenue de septembre 2021 à mars 2022, autour de la candidature du président de Reconquête !. Ils invitent aussi à s’interroger sur la pratique sondagière qui a servi à légitimer cette candidature.

En attente de leur « moment Baron noir », pressés de faire vivre une actualité de « dernières minutes », de polémiques et de rebondissements préécrits, la quasi-totalité des médias français, et pas seulement les chaînes d’information en continu, a choisi de traiter l’élection présidentielle à venir en faisant du polémiste son centre de gravité. La couverture médiatique hypertrophiée dont Éric Zemmour a bénéficié a créé le « fait politique » qu’elle était censée analyser. La place centrale prise par le commentaire des enquêtes d’opinion, au détriment des débats de fond, a entretenu cette hypertrophie. Nombre d’intervieweurs ont concentré une part démesurée de leurs questions à solliciter des réactions sur des mouvements de sondages plus faibles que des marges d’erreur. Plusieurs acteurs politiques ont semblé se donner comme seule boussole stratégique les intentions sondagières.

Cette primauté accordée aux sondages l’a été dans un contexte d’explosion de leur nombre, tendance lourde depuis vingt ans qui s’est encore accélérée au cours des récentes années. Selon les chiffres de la Commission des sondages2, on est passé de 192 à 560 sondages en lien avec l’élection présidentielle entre 2002 et 2017. La barre des 600 enquêtes devait être largement dépassée pour la présidentielle de 2022. Leur multiplication sans justification apparente s’accompagne de nouvelles pratiques de constitution d’échantillons (échantillons en ligne de volontaires autorecrutés) qui soulèvent des interrogations sur la fiabilité des résultats (pointées notamment par le politiste Alexandre Dézé3). Elle rend d’autant plus facile, concernant la couverture de la candidature d’Éric Zemmour, des affirmations telles qu’« un mauvais sondage, c’est un mauvais sondage. Trois mauvais sondages, c’est peut-être le début d’un fait politique », publiée sous la plume du journaliste de Libération Nicolas Massol, en septembre 20214, pour commenter les courbes respectives de la présidente du Rassemblement national et du futur président de Reconquête !.

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Agathe Cagé

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« C’est un mot trop ambigu » : le malaise des ministres érigés en « symboles » de la République

4 Juillet 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Politique

Pour Najat Vallaud-Belkacem, c'est "Villeurbanne mon amour" - Rue89Lyon

EXTRAITS

Quand elles ont fait partie d’un gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, Rama Yade et Rachida Dati ont été présentées comme des emblèmes de la « diversité » et de la réussite. « Le Monde » leur a demandé de raconter ce qu’elles avaient ressenti. Pour elles, le mot est « réducteur » et contre-productif.

(...)

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu cela pour Jean-Vincent Placé [il est d’origine sud-coréenne] ou Matthias Fekl [il est Franco-Allemand], mes anciens collègues de gouvernement », note Mme Vallaud-Belkacem. « Je ne me suis jamais considérée comme un symbole. J’ai le bac comme la grande majorité des Français », tonne Mme Dati. « L’insistance autour de ce mot est une manière de rappeler que vous serez seule dans cette position et que la porte sera refermée derrière vous », juge Mme Yade.

Charges des détracteurs

Il faut passer du temps à discuter avec ces trois anciennes ministres pour comprendre à quel point le terme « symbole » peut être vide de sens voire un non-sens ; qu’à force de l’entendre, il a fini par stigmatiser et renfermer tant de contradictions, de fantasmes, de lassitude.

« C’est un mot trop ambigu. Il vise des origines, une couleur de peau, un genre, une religion, une classe, un parcours ?, se demande Najat Vallaud-Belkacem. Ce mot est surtout réducteur car il permet à bon compte de gommer les inégalités et de dire que tout va bien, alors que la méritocratie ne fonctionne pas vraiment. »

Dans son bureau parisien, cernée par des tas de livres anciens, la quadra, qui dirige la branche française de ONE – une ONG internationale qui lutte contre l’extrême pauvreté, notamment en Afrique – et avant de devenir présidente de France Terre d’asile (FTA), samedi 2 juillet, prend son temps pour répondre. Entre soupirs, sourires et longs silences, elle se souvient que, dès le début de sa carrière politique, à Lyon en 2002, ses origines ont été le premier élément mis en avant pour définir son engagement et l’ériger en « symbole ». « Je m’étais vite rendu compte que la tentation naturelle des observateurs était de me ranger dans une petite case de représentante de la diversité. J’avais dû faire des efforts monstrueux pour ne pas céder à ce stéréotype-là. Si je m’étais lancée en politique, c’était pour représenter les Français dans leur ensemble, pas une communauté particulière », se remémore-t-elle.

A l’écouter, ses origines l’ont définitivement rattrapée quand elle est devenue ministre de l’éducation nationale pendant la présidence de François Hollande. Et non lorsqu’elle a été désignée, juste avant cette nomination, porte-parole du gouvernement et ministre des droits des femmes. Son entrée à l’Hôtel de Rochechouart a donc été, selon elle, « inédite » et vertigineuse, tout comme les charges de ceux qui ont dénoncé son prétendu « agenda caché » pour « idéologiser les petites têtes blondes » : selon eux, elle aurait voulu imposer l’arabe aux enfants de CP, remplacer l’apprentissage de la « chrétienté » par l’histoire de l’islam… « Il y a cette tension permanente ; une relation passionnelle et contrariée de la France avec ses enfants issus du continent africain, avance Najat Vallaud-Belkacem. Des interrogations perpétuelles sur le fait de savoir s’ils se sentent véritablement Français ou pas. Des suspicions sur leur allégeance. On a rarement de tels débats sur l’intégration des Asiatiques ou des Latino-Américains en France. »

« On vous dénie votre compétence »

Autre aspect. Lorsqu’un haut représentant de l’Etat est perçu comme un « symbole », son parcours est généralement qualifié de « singulier », comme pour marquer le caractère unique et inhabituel de sa réussite. « C’est l’exception consolante », souffle Mme Vallaud-Belkacem en paraphrasant le philosophe Ferdinand Buisson (1841-1932). Ce qui sous-entend que « les autres n’y sont pas parvenus, renchérit Rama Yade. Et c’est de leur faute. Le symbole exclut les autres. Vous les représentez et c’est tout ».

(...)

Alors justement, l’emploi du mot « symbole », que dit-il de la France ? « Ça peut vouloir dire une chose et son contraire. Ça peut être valorisant comme ça peut être une marque de l’entre-soi », s’agace-t-elle. « On n’est pas encore une évidence, on doit être explicité ; il est là le malaise : il faut nous affubler d’un qualificatif avant de nous percevoir comme légitimes à exercer une responsabilité », ajoute avec regret Najat Vallaud-Belkacem. « C’est un gâchis de continuer de pointer du doigt une partie des siens. Je veux autant représenter une jeune fille noire de banlieue qu’un homme blanc de 60 ans », renchérit Rama Yade.

Toutefois, pour ces trois anciennes ministres, tout n’est pas négatif. Etre un « symbole », c’est aussi devenir un modèle pour une partie de la société. « Plein de gens se projetaient en moi et ça leur permettait de se dire que tout est possible », se réjouit Mme Vallaud-Belkacem. « Lors d’un de mes premiers déplacements, une fille m’a dit que c’était la première fois qu’elle n’avait plus honte de s’appeler Rachida sur un CV, se rappelle Mme Dati. Tu peux générer beaucoup de choses positives. Je reçois beaucoup de courrier en ce sens. »

Alors, Najat Vallaud-Belkacem a un conseil à donner à un politique qui se retrouverait dans la même position qu’elle : ne pas trop « s’effacer »« On pourrait être tenté, quand on est issu de l’immigration, de mettre de côté ce qui fait nos racines, nos origines, notre culture d’enfance, pour essayer de se neutraliser à cause de préjugés. A vrai dire, c’est une erreur, admet-elle. Il ne faut pas s’interdire de parler de soi : ce sont autant de messages inspirants qui donnent à voir autre chose de la société française. C’est utile pour des gens de savoir qui tu es et d’où tu viens. Et plus ça se sait, et plus ça devient banal. » Jusqu’au prochain « symbole » ?

Mustapha Kessous

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