Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

philosophie

Adrienne Mayor : «Les mythes grecs nous mettent en garde contre l’instrumentalisation de la technologie»...

3 Mars 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Histoire, #Philosophie

Adrienne Mayor : «Les mythes grecs nous mettent en garde contre l’instrumentalisation de la technologie»...

Talos le robot, Médée la «hackeuse», la mythologie met déjà en scène le rêve de la toute puissance et de l’immortalité via la machine. L’historienne américaine, basée dans la Silicon Valley, met en garde contre ceux qui veulent «jouer à dieu» avec l’intelligence artificielle, sans pour autant renoncer au progrès.

Il y a plus de 2 500 ans, les mythes grecs décrivaient déjà des robots-combattants, des arcs aux flèches intelligentes, des trépieds autonomes qui viennent vous servir du nectar ou de l’ambroisie. Ils mettaient même en scène des formes d’intelligence artificielle : des assistantes automatisées dotées de conscience, ou un robot aux allures de femme souriante, envoyé par un dieu pour tenir compagnie aux hommes. Dans Gods and Robots (Princeton University Press, novembre 2018, non traduit), Adrienne Mayor invite la Silicon Valley à voyager dans le temps pour relire toutes les histoires d’amour, de guerre et de vengeance racontées par les anciens. Cette chercheuse en lettres classiques et en histoire des sciences, à l’université Stanford, montre que les mythes ont posé, de manière visionnaire, les interrogations éthiques qui nous déchirent et nous divisent encore aujourd’hui. Il y est question de robots qui se retournent contre leurs maîtres, de pièges technologiques tendus par des tyrans, de quêtes d’immortalité qui tournent mal. Ces intrigues, bien que saupoudrées de magie, prouvent que nos aspirations technologiques d’aujourd’hui répondent à des «rêves culturels» très anciens. Et suggèrent qu’il nous faut les poursuivre avec prudence : les robots fonctionnent mieux chez les dieux que sur Terre et, pour les hommes, l’histoire se transforme bien souvent en tragédie.

Des mythes, on retient souvent les dieux immortels, les pouvoirs magiques, les créatures imaginaires. Pourquoi vous tourner vers la mythologie pour écrire une histoire des robots ?

Je suis une historienne des sciences anciennes qui vit en pleine Silicon Valley depuis treize ans. En voyant autour de moi tous ces efforts pour inventer des objets autonomes, créer de l’intelligence artificielle, poursuivre la longévité, voire l’immortalité, je me suis demandée jusqu’où remontaient les désirs qui motivent les avancées technologiques d’aujourd’hui. La plupart des historiens font remonter les premiers récits d’automates au Moyen Age, notamment avec les robots-chevaliers. Mais l’histoire de Talos m’est un jour revenue en tête. Talos est un automate de bronze qui garde l’île de Crète en arrachant des blocs de pierre du rivage pour les lancer sur les navires. Même dans la version d’Homère, en 700 avant J.-C., Talos n’est pas une créature magique ! Il n’est pas «né», il a été fabriqué par la technique, par la main et les outils du dieu du feu et de la métallurgie, Héphaïstos. Or, dans le mythe, la sorcière Médée trouve un moyen de tromper Talos pour aider Jason en quête de la Toison d’or. Selon les versions, soit elle hypnotise Talos, soit elle le convainc de se laisser opérer pour obtenir l’immortalité : elle s’attaque en réalité à son point faible, le talon, et le vide de son fluide magique, l’ichor. Médée est une «hackeuse» ! Et le mythe de Talos envisage déjà la possibilité pour les robots d’être piratés et détournés de leur fonction. Ce qui laisse songeur quand on sait que l’armée américaine travaille à la mise au point d’un exosquelette robotique intelligent appelé… Talos : il utilisera des fluides pouvant se solidifier pour protéger les soldats des balles, et sera équipé de capteurs pour suivre à distance les sensations des soldats.

Vous affirmez que le rêve de l’automatisation des tâches remonte au moins à l’Iliade. A quoi ressemblent les robots travailleurs d’Homère ?

Au fil de l’Iliade, on rencontre de nombreux automates, des objets qui agissent d’eux-mêmes. Par exemple, les navires des Phéaciens se pilotent de manière autonome, des trépieds se meuvent pour servir le vin aux dieux de l’Olympe, des soufflets automatiques aident Héphaïstos dans son travail métallurgique. Ce dieu s’est même fabriqué un groupe de robots-servantes taillés dans de l’or. Pour ne pas avoir à leur donner des ordres, il leur a donné une conscience et même la connaissance divine : elles anticipent ainsi ses besoins. C’est fascinant de lire cela quand on a en tête le débat actuel sur la quantité de données qu’il est nécessaire de fournir à un réseau de neurones pour qu’il puisse accomplir une tâche spécifique. Il est aussi intéressant de noter que, dans tous ces exemples, l’action est mécanisée pour épargner une tâche laborieuse à l’homme. Cela a fait réfléchir Aristote dès le IVe siècle dans la  Politique : ce philosophe, pourtant fervent défenseur de l’esclavage, repense aux robots des mythes et concède que si les trépieds automatiques d’Héphaïstos existaient vraiment, il n’y aurait pas besoin d’esclaves… Ce qui peut sembler quelque peu ironique aujourd’hui, les travailleurs craignant désormais d’être remplacés par des robots.

On compare souvent l’intelligence artificielle à une obscure boîte de Pandore qui pourrait libérer tous les maux de l’humanité. Mais dans le mythe, cette boîte, qu’il est interdit d’ouvrir, ne contient pas seulement la vieillesse, la maladie, la guerre, la famine, la mort, l’orgueil… elle contient aussi l’espoir.

Faut-il ne pas ouvrir la boîte, quitte à renoncer à l’espoir ?

Pandore est un exemple passionnant car, si on relit l’histoire, on s’aperçoit qu’elle n’est pas une femme innocente succombant à la tentation d’ouvrir la boîte interdite, comme on le raconte souvent : elle est un automate créé par Héphaïstos sur demande de Zeus pour tromper les hommes et se venger de leur outrecuidance, car ils ont accepté le don de Prométhée, la maîtrise du feu jusque-là réservée aux dieux. Pandore ne cause pas le mal par accident : elle est bel et bien un piège sous les apparences d’une belle femme, programmé pour tromper. Quant à l’espoir qui s’échappe de la boîte avec tout le reste, on le voit souvent comme un lot de consolation donné aux hommes. Mais l’espoir n’est pas une faculté forcément positive chez les Grecs. C’est ce qui nous aveugle et nous fait manquer de prévoyance ! La leçon de ce mythe, c’est qu’il est crucial de se demander qui a voulu cet automate et pourquoi : ici c’est l’idée de Zeus, un dieu autocrate, le dieu vengeur par excellence. Les mythes nous mettent en garde contre la propension qu’a la technologie à être accaparée et instrumentalisée par les tyrans.

Aujourd’hui, la communauté transhumaniste et plusieurs entreprises de haute technologie poursuivent l’immortalité. Qu’apprendraient-elles des personnages mythiques qui se sont lancés dans cette quête ?

Dans les mythes, les mortels poursuivant l’immortalité font preuve d’hubris, c’est-à-dire de démesure. La sagesse et l’héroïsme sont pour les héros dans l’acceptation de leur finitude. Lorsque dans l’Odyssée, la nymphe Calypso propose à Ulysse l’immortalité s’il demeure sur son île, il refuse pour retourner à sa compagne Pénélope et à son identité. Quand Eos, la déesse de l’aurore, demande l’immortalité pour son amant Tithon, elle oublie que l’immortalité n’implique pas la jeunesse éternelle. Tithon vieillit et Eos l’installe dans une chambre aux barreaux dorés, où il faiblit et balbutie pour l’éternité. Le mythe du tyran Sisyphe qui enchaîne la mort, Thanatos, fait surgir tout un tas de problèmes : la Terre est surpeuplée, les malades souffrent sans pouvoir mourir, la guerre est devenue un jeu pour les hommes. Sisyphe est donc puni par les dieux et Thanatos délivré. J’ai même retrouvé un mythe dans lequel l’immortalité est recherchée via la technique (en l’occurrence une forme de médecine) plutôt que par la magie : Médée parvient à donner la jeunesse éternelle au père de Jason en renouvelant son sang, qu’elle a rajeuni dans son chaudron. Mais elle utilise aussi cette technique pour son ennemi Pélias : au lieu de lui offrir la jeunesse, elle lui offre la mort, en omettant délibérément une étape du processus. Cette histoire fait forcément penser aux expérimentations de transfusion sanguine qui ont déjà été faites sur des souris pour tester la possibilité de rajeunir leurs corps. Le mythe alerte sur la frontière entre science et charlatanisme, et montre à quoi on s’expose quand on veut «jouer à dieu».

Ces mythes doivent-ils nous faire renoncer à nos «rêves culturels» ?

Pour les anciens, ce ne sont que des expériences de pensée, toujours pertinentes aujourd’hui. Je songe souvent à cette phrase du personnage du robot maléfique de Tik-Tok, dans le roman éponyme de science-fiction de John Sladek, publié en 1983 : «Je me demande parfois si les robots ont été inventés pour répondre aux questions des philosophes.» Seulement, aujourd’hui, nous sommes sur le point d’avoir les moyens techniques nécessaires pour faire exister certains de ces robots imaginaires. L’expérience de pensée prend une réalité tout autre. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer au progrès, mais qu’il faut bien mieux anticiper ses dangers. Prenez l’histoire de Dédale, coincé dans son labyrinthe en Crète avec son fils Icare. Il fabrique, pour s’échapper, des ailes artificielles avec des plumes et de la cire, et enjoint son fils de ne voler ni trop haut ni trop bas, car le soleil et l’humidité de la mer endommageraient ses ailes. Icare est grisé par le vol, il s’élève trop haut, la cire fond et le jeune homme périt. Mais Dédale, lui, parvient à s’échapper, car il vole prudemment. Les mythes donnent aussi une leçon d’humilité : j’ai même retrouvé une histoire de voyage dans l’espace ! Pour conquérir les cieux, Alexandre quitte la Terre à bord d’une machine volante de sa confection. Il est stupéfait de l’apercevoir soudain toute petite, toute bleue, toute frêle au milieu de l’immensité. Cette vision le satisfait, et il retourne humblement sur Terre. N’est-ce pas à propos, quand on sait qu’on veut aujourd’hui construire des fusées pour aller habiter sur Mars ?

Vous terminez votre livre en suggérant que les mythes pourraient même éduquer l’intelligence artificielle…

Certains scientifiques tentent déjà d’inculquer l’éthique à l’intelligence artificielle en l’exposant à des fables, des romans, des scénarios de films. C’est le cas de Shéhérazade, une intelligence artificielle nommée en hommage à la conteuse des Mille et une nuits : on essaie de lui montrer, via des narrations simples, ce qu’est un comportement moral. Le but est d’éviter ce qu’il s’est passé avec Tay, le chatbot lancé par Microsoft en 2013, devenu raciste et sexiste en quelques heures d’apprentissage sur les réseaux sociaux. On pourrait nourrir l’intelligence artificielle de mythes, puisqu’ils parlent si bien d’elle. Ils feraient partie de sa «culture». Mais vous me direz, c’est peut-être juste un rêve culturel de plus…

Laure Andrillon (à San Francisco)

Lire la suite
Lire la suite

Coup de coeur... Paul Valéry...

22 Février 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

Je n’hésite jamais à le déclarer, le diplôme est l’ennemi mortel de la culture. Plus les diplômes ont pris d’importance dans la vie (et cette importance n’a fait que croître à cause des circonstances économiques), plus le rendement de l’enseignement a été faible. Plus le contrôle s’est exercé, s’est multiplié, plus les résultats ont été mauvais.

Mauvais par ses effets sur l’esprit public et sur l’esprit tout court. Mauvais parce qu’il crée des espoirs, des illusions de droits acquis. Mauvais par tous les stratagèmes et les subterfuges qu’il suggère ; les recommandations, les préparations stratégiques, et, en somme, l’emploi de tous expédients pour franchir le seuil redoutable. C’est là, il faut l’avouer, une étrange et détestable initiation à la vie intellectuelle et civique.

D’ailleurs, si je me fonde sur la seule expérience et si je regarde les effets du contrôle en général, je constate que le contrôle, en toute matière, aboutit à vicier l’action, à la pervertir... Je vous l’ai déjà dit : dès qu’une action est soumise à un contrôle, le but profond de celui qui agit n’est plus l’action même, mais il conçoit d’abord la prévision du contrôle, la mise en échec des moyens de contrôle. Le contrôle des études n’est qu’un cas particulier et une démonstration éclatante de cette observation très générale.

Le diplôme fondamental, chez nous, c’est le baccalauréat. Il a conduit à orienter les études sur un programme strictement défini et en considération d’épreuves qui, avant tout, représentent, pour les examinateurs, les professeurs et les patients, une perte totale, radicale et non compensée, de temps et de travail. Du jour où vous créez un diplôme, un contrôle bien défini, vous voyez aussitôt s’organiser en regard tout un dispositif non moins précis que votre programme, qui a pour but unique de conquérir ce diplôme par tous moyens. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études. Il ne s’agit plus d’apprendre le latin, ou le grec, ou la géométrie. Il s'agit d’emprunter, et non plus d’acquérir, d’emprunter ce qu’il faut pour passer le baccalauréat.

Ce n’est pas tout. Le diplôme donne à la société un fantôme de garantie, et aux diplômés des fantômes de droits. Le diplômé passe officiellement pour savoir : il garde toute sa vie ce brevet d’une science momentanée et purement expédiente. D’autre part, ce diplômé au nom de la loi est porté à croire qu’on lui doit quelque chose. Jamais convention plus néfaste à tout le monde, à l’Etat et aux individus (et, en particulier, à la culture) n’a été instituée. C’est en considération du diplôme, par exemple, que l’on a vu se substituer à la lecture des auteurs l’usage des résumés, des manuels, des comprimés de science extravagants, les recueils de questions et de réponses toutes faites, extraits et autres abominations. Il en résulte que plus rien dans cette culture altérée ne peut aider ni convenir à la vie d’un esprit qui se développe.

Paul Valéry, Le bilan de l'intelligence (1935), in Variété, Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1076. 

Lire la suite

Coup de coeur... Delphine Horvilleur...

20 Février 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

Mal ancestral et odieux bégaiement de l’Histoire, la fureur antijuive semble constamment muter ou se réincarner d’époque en époque dans des contextes formidablement différents.

Historiens, sociologues, théologiens, psychologues : beaucoup ont analysé les racines de ce fléau, et tenté de comprendre les contextes politiques, économiques, sociaux ou religieux de son apparition ou de sa résurgence. Moins nombreux sont ceux qui ont exploré la littérature juive pour y lire comment celle-ci interprète le phénomène.

Ce n’est, certes, jamais à la victime d’une violence ou d’une discrimination qu’il revient d’expliquer les causes de la haine qui s’abat sur elle et d’analyser les motivations du bourreau. Faut-il rappeler cette évidence ? L’antisémitisme n’est pas « le problème des Juifs » mais toujours d’abord celui des antisémites, de ceux qui les tolèrent ou les nourrissent. Et d’ailleurs, pourquoi les interprètes des sources juives détiendraient-ils une clé particulière de compréhension de cette haine ?

Ils n’ont pas besoin de posséder ce trousseau pour déverrouiller tout de même quelque chose. La lecture que le judaïsme fait de la haine antijuive offre un point de vue inédit : la parole subjective de celui qui se transmet cette expérience à la manière d’une mise en garde et d’un avertissement aux nouvelles générations, sur la résurgence du mal, et la possibilité de s’en relever. Dans l’interprétation des rabbins, ne se profile pas simplement une grille de lecture de ce qui leur arrive en un temps spécifique de leur histoire, ou le récit de leurs douleurs passées, mais la façon dont ils pensent, à la fois l’origine du phénomène et le dépassement de ses conséquences pour le groupe qui en est frappé. La littérature rabbinique entend offrir aux Juifs la possibilité de redevenir acteurs de leur histoire face à ce qui pourrait encore arriver. Elle offre aussi une lecture originale de la psyché de l’oppresseur, telle que perçue par le vulnérable du système, en quête de protection. Elle n’enferme ni la victime dans sa douleur, ni (et c’est plus surprenant !) le bourreau dans sa haine et c’est le refus de cette fatalité qu’il nous convient d’explorer pour notre temps.

Delphine Horvilleur - Réflexions sur la question antisémite

Lire la suite
Lire la suite

Coup de coeur... Socrate/Platon...

8 Janvier 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

“Pour moi, je suis à peu près persuadé que, parmi les philosophes, il n’y en a pas un qui pense qu’un homme pèche volontairement et fasse volontairement des actions honteuses et mauvaises ; ils savent tous au contraire que tous ceux qui font des actions honteuses et mauvaises les font involontairement, et Simonide ne dit pas qu’il loue l’homme qui ne commet pas volontairement le mal ; mais c’est à lui-même qu’il rapporte le mot volontairement ; car il pensait qu’un homme de bien se force souvent à témoigner à autrui de l’amitié et de l’estime. Par exemple, on est parfois en butte à d’étranges procédés de la part d’une mère, d’un père, de sa patrie, d’autres hommes qui nous touchent aussi de près. En ce cas, les méchants regardent la malignité de leurs parents ou de leur patrie avec une sorte de joie, l’étalent avec malveillance ou en font des plaintes, afin de se mettre à couvert des reproches et des outrages que mérite leur négligence ; ils en arrivent ainsi à exagérer leurs sujets de plainte, et à grossir de haines volontaires leurs inimitiés forcées. Les gens de bien au contraire jettent un voile sur les torts des leurs et se forcent à en dire du bien ; et si l’injustice de leurs parents ou de leur patrie suscite en eux quelque accès de colère, ils s’apaisent eux-mêmes et se réconcilient avec eux, en se contraignant à les aimer et à en dire du bien.

Plus d’une fois sans doute Simonide s’est rendu compte qu’il avait lui-même fait l’éloge ou le panégyrique d’un tyran ou de quelque autre personnage semblable, non point de son plein gré, mais par contrainte. Voici donc le langage qu’il tient à Pittacos : Pour moi, Pittacos, si je te critique, ce n’est pas que j’aime la chicane ; car il me suffit qu’un homme ne soit pas méchant, ni trop lâche, qu’il connaisse la justice, sauvegarde des États, et qu’il soit sensé. Pour un tel homme, je n’aurai point de blâme, car je n’aime pas  blâmer ; la race des sots est en effet innombrable tellement que, si l’on prend plaisir à les reprendre, on trouve à critiquer à satiété.”

Socrate - Protagoras de Platon

Lire la suite

Coup de coeur... René Descartes...

7 Janvier 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Philosophie

Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce donc qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n’est pas peu si toutes choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n’y appartiendraient-elles pas ? Ne suis-je pas encore ce même qui doute de presque tout, qui néanmoins entends et conçois certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules véritables, qui nie toutes les autres, qui veux et désire en connaître davantage, qui ne veux pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelque fois en dépit que j’en aie, et qui en sens aussi beaucoup, comme par l’entremise des organes du corps ? Y a-t-il rien de tout cela qui ne soit aussi véritable qu’il est certain que je suis, et que j’existe, quand même je dormirais toujours, et que celui qui m’a donné l’être se servirait de toutes ses forces pour m’abuser ? Y a-t-il aussi aucun de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu’on puisse dire être séparé de moi-même ? Car il est de soi si évident que c’est moi qui doute, qui entends, et qui désire, qu’il n’est pas ici besoin de rien ajouter pour l’expliquer. Et j’ai aussi certainement la puissance d’imaginer ; car encore qu’il puisse arriver (comme j’ai supposé auparavant) que les choses que j’imagine ne soient pas vraies, néanmoins cette puissance d’imaginer ne laisse pas d’être réellement en moi, et fait partie de ma pensée. Enfin je suis le même qui sens, c’est-à-dire qui reçois et connais les choses comme par les organes des sens, puisqu’en effet je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur.

René Descartes - Méditations Métaphysiques

Lire la suite

Coup de coeur... Anne Dufourmantelle... Entretien et extrait...

26 Décembre 2018 , Rédigé par France Inter - Femme Actuelle Publié dans #Philosophie

EXTRAIT

Inspirée, inspirante, aimée et aimante, c'est peu dire d'Anne Dufourmantelle. La philosophe et psychanalyste, décédée le 21 juillet en sauvant des enfants de la noyade, avait, de surcroît, le don rare de joindre l'acte à l'élégance de sa parole. Lorsqu'elle a publié Eloge du risque, (Manuels Payot), la journaliste Danièle Laufer a réalisé cette belle interview pour le magazine Prima. Nous la partageons avec vous.

(...)

D. L. : Quels sont les risques nécessaires pour vivre pleinement?

A. D. : Aimer. Etre autonome. On brade trop sa liberté. On demande toujours aux autres de nous prendre en charge.

D. L. : Faut-il renoncer à vouloir tout maîtriser et accepter l’incertitude ?

Absolument ! L’incertitude est ce dont la névrose a le plus horreur. Toute notre organisation névrotique (et nous sommes tous névrosés) consiste à faire barrage à l’inattendu. L’inconscient est un GPS qui intègre toutes les données de votre généalogie, de votre enfance et de ce que vous avez vécu. Il vous indique des chemins et des routes qu’il trouve plus sûrs ou moins encombrés. Si vous lui donnez un itinéraire ou un lieu inconnu, il va tout faire pour que vous n’y alliez pas parce qu’il y a trop de risques. Par contre, ce qui est sympathique avec l’inconscient c’est que, de la même manière qu’un GPS, il va intégrer la nouvelle route la deuxième fois, il va y aller. L’inconscient fonctionne dans la répétition.

D. L. : Oser lâcher prise ?

A. D. : Cette capacité à l’inattendu c’est quelque chose qu’il faut trouver dans l’aptitude à être au présent. Et le lâcher prise est fondamental. Le problème, c’est que cela ne se décide pas. Ce n’est pas une question de volonté. Le lâcher prise n’empêche pas la vigilance. Au contraire, il l’appelle. Le risque met sur le qui-vive, puisqu’il y a du danger. Celaa met en éveil . Il faudrait lutter contre les deux piliers de la névrose qui, pour éviter l’inattendu, se repose à 90% sur deux grosses ficelles – à savoir « la vie commence demain » ou dans deux heures ou dans une heure. C’est-à-dire qu’elle vous dit : « Oui, bien sûr, on va changer ci et ça ». Elle est très accommodante, la névrose. Elle veut bien changer, mais pas tout de suite. L’autre ficelle, c’est le tout ou rien. « C’est noir ou blanc ». D’où l’idée qu’il n’y a pas de petit choix, comme s’il n’y avait pas de gris entre les deux. Or, dès que vous commencez du gris, vous amorcez quelque chose.

D. L. : Donc, le risque c’est de sortir de nos habitudes ?

A. D. : On fonctionne tous, même mentalement, sur les mêmes trajectoires. Prenez l’exemple d’une dispute. Dix ans après, ce sont les même arguments que se renvoient les deux personnes. Parfois, quand les êtres sont extraordinairement déprimés, qu’ils n’ont plus la force de rien, il suffit de leur dire : « Voilà. Aujourd’hui, vous prenez une rue différente. C’est tout ». Il suffit d’une modification minuscule et ça va mettre en route quelque chose. Ou une pensée différente.

D. L. : Faire une psychanalyse, c’est un risque ?

A. D. : J’espère ! Dans l’analyse, il y a deux mouvements. Dans un premier temps, il s’agit d’identifier ce qui a été négatif, par exemple, dans notre enfance pour essayer de comprendre, d’entendre et de voir ce qui s’est passé. Après, il faut tout reprendre en soi et se demander « Mais pourquoi ai-je accepté d’être là ? » Pourquoi me suis-je mise dans ce scénario-là ? C’est sortir de la plainte, du « C’est la faute de l’autre ». Vous avez en mains les clés de votre liberté, vous seule. Vous ne pourrez pas faire que l’autre soit différent. Vous ne pourrez pas faire que votre enfance ait été autre. Mais vous pouvez vous situer autrement dans ce paysage et, du coup, découvrir des chemins de traverse extraordinaires dans n’importe quel paysage donné. Il faut explorer. Ensuite, une fois qu’on l’a reconnu tel qu’il est, on peut s’y promener autrement. Et ça, c’est un risque. On a toujours peur de déplaire, de ne plus être aimée, de souffrir, d’être abandonnée.

D. L. : Parler, est-ce un risque ? Faut-il se taire ?

A. D. : Parler est un des plus beaux risques. On ne dit pas assez à quel point la parole érotique, les mots de l’amour sont importants parce qu’ils relient le corps de l’autre, notre corps et notre intériorité. Mais pouvoir se taire à un moment donné, ne pas tout dire à l’autre, est absolument essentiel. Sinon, on fait de l’autre un parent. A qui doit-on transparence quand on est enfant ? Aux parents.

D. L. : Dire « Je t’aime », est-ce un risque ?

A. D. : Oui, et ce que je trouve assez joli, c’est que ça reste un risque pour toutes les générations. Le moment où on dit « Je t’aime » reste une espèce de saut dans le vide vertigineux. C’est étonnant que cette parole ait perduré le long de toutes les métamorphoses des siècles comme un des moments les plus intenses du risque. Le seul vrai « Je t’aime », c’est celui qui est donné et qui n’attend pas de réponse.

Entretien complet à lire en cliquant ci-dessous

On veut l'intensité sans le risque. C'est impossible. L'intensité c'est le saut dans le vide, la part d'inédit, ce qui n'a pas encore été écrit et qui pourtant en nous est en attente, de précisément ça. La passion est une disposition qui nait en nous depuis l'enfance, que l'on peut faire croître ou diminuer mais totalement altérer, jamais.

Au risque de la passion

Anne Dufourmantelle - Eloge du risque

Lire la suite

Coup de coeur... Montesquieu...

19 Décembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autre force qui pût les soutenir que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même.

Montesquieu - De l'esprit des lois

Lire la suite

"On voudrait une colère mais polie, bien élevée" - Frédéric Gros, philosophe

7 Décembre 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Philosophie

"On voudrait une colère mais polie, bien élevée" - Frédéric Gros, philosophe

Pour le philosophe Frédéric Gros, les élites sont sidérées par le caractère hétéroclite et inédit de la mobilisation des gilets jaunes. Selon lui, il faut admettre l’existence d’un certain registre de violence.

Dans son dernier livre, Désobéir (Albin Michel, 2017), il cherchait les raisons de notre passivité face à un monde toujours plus inégalitaire. Aujourd’hui, une partie de la population s’insurge et Frédéric Gros, philosophe et professeur à Sciences-Po, analyse l’expression inédite de la colère des gilets jaunes.

Salariés ou retraités, les gilets jaunes font parfois preuve de violence dans leurs propos ou dans leurs gestes. Comment l’expliquez-vous ?

Déjà, il y a la part de violences émanant d’une minorité de casseurs ou de groupuscules venant pour «en découdre». Elle est incontestable, mais il faut comprendre à quel point, en même temps, elle suscite un effroi émotionnel et un soulagement intellectuel. On demeure en terrain connu. Le vrai problème, c’est qu’elle est minoritaire. Elle est l’écume sombre d’une vague de colère transversale, immense et populaire. On ne cesse d’entendre de la part des «responsables» politiques le même discours : «La colère est légitime, nous l’entendons ; mais rien ne peut justifier la violence.» On voudrait une colère, mais polie, bien élevée, qui remette une liste des doléances, en remerciant bien bas que le monde politique veuille bien prendre le temps de la consulter. On voudrait une colère détachée de son expression. Il faut admettre l’existence d’un certain registre de violences qui ne procède plus d’un choix ni d’un calcul, auquel il est impossible même d’appliquer le critère légitime vs. illégitime parce qu’il est l’expression pure d’une exaspération. Cette révolte-là est celle du «trop, c’est trop», du ras-le-bol. Tout gouvernement a la violence qu’il mérite.

Ce qui semble violent, n’est-ce pas aussi le fait que ce mouvement ne suive pas les formes de contestations habituelles ?

Le caractère hétéroclite, disparate de la mobilisation produit un malaise : il rend impossible la stigmatisation d’un groupe et le confort d’un discours manichéen. Il a produit une sidération de la part des «élites» intellectuelles ou politiques. Non seulement elles n’y comprennent rien mais, surtout, elles se trouvent contestées dans leur capacité de représentation, dans la certitude confortable de leur légitimité. Leur seule porte de sortie, au lieu d’interroger leur responsabilité, consiste pour le moment à diaboliser ce mouvement, à dénoncer son crypto-fascisme. Cela leur permet de prendre la posture de défenseur de la démocratie en péril, de rempart contre la barbarie et de s’héroïser une nouvelle fois.

Cette forme de désobéissance, cette violente remise en cause des corps intermédiaires et de la démocratie représentative constituent-elles un danger ?

Les risques sont grands et ce spontanéisme représente un réel danger social et politique. Mais on ne va quand même pas rendre responsables de la crise de la représentation démocratique les perdants de politiques orientées toutes dans le même sens depuis trente ans. Nous payons la destruction systématique du commun durant ces «Trente Calamiteuses» : violence des plans sociaux, absence d’avenir pour les nouvelles générations, poursuite folle d’une «modernisation» qui s’est traduite par le déclassement des classes moyennes. La seule chose dont on puisse être malheureusement certain, c’est du fait que les victimes des débordements ou des retours de bâton seront les plus fragiles.

Vous avez travaillé sur la notion de sécurité (1), que pensez-vous de la réponse de l’Etat après les manifestations et les dégradations ?

De la part, cette fois, des forces de l’ordre, on entend le même discours : «Cette violence est totalement inédite, on n’avait jamais vu ça, un tel déferlement, une telle brutalité.» Il ne faudrait pas que cette mise en avant de la «nouveauté» ne serve d’écran à une augmentation de la répression.

Dans votre récent livre, Désobéir, vous analysiez les racines de notre «passivité». Que s’est-il passé pour que les gilets jaunes sortent du «confort» du conformisme ?

Notre obéissance politique se nourrit pour l’essentiel de la conviction de l’inutilité d’une révolte : «à quoi bon ?» Et puis vient le moment, imprévisible, incalculable, de la taxe «de trop», de la mesure inacceptable. Ces moments de sursaut sont trop profondément historiques pour pouvoir être prévisibles. Ce sont des moments de renversement des peurs. S’y inventent de nouvelles solidarités, s’y expérimentent des joies politiques dont on avait perdu le goût et la découverte qu’on peut désobéir ensemble. C’est une promesse fragile qui peut se retourner en son contraire. Mais on ne fait pas la leçon à celui qui, avec son corps, avec son temps, avec ses cris, proclame qu’une autre politique est possible.

Sommes-nous dans un grand moment de désobéissance collective ?

Oui, une désobéissance qui a comme repère sûr sa propre exaspération. On a tout fait depuis trente ans pour dépolitiser les masses, pour acheter les corps intermédiaires, pour décourager la réflexion critique, et on s’étonne aujourd’hui d’avoir un mouvement sans direction politique nette et qui refuse tout leadership. Cette désobéissance témoigne profondément de notre époque. Il faut en priorité en interroger les acteurs.

(1) Le Principe sécurité, Gallimard, 2012.

Sonya Faure

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>