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Vivement l'Ecole!

philosophie

«La perversion du langage empêche de sortir de la colère sociale» - Anne Dufourmantelle

8 Mai 2019 , Rédigé par Les Communistes de Pierre Bénite et leurs amis Publié dans #Philosophie

«La perversion du langage empêche de sortir de la colère sociale» - Anne Dufourmantelle

Juillet 2017

Les éclats de voix et les coups d’éclat n’ont pas manqué pendant la campagne, et le vote protestataire a rassemblé largement à droite comme à gauche pour constituer un front «antisystème». Laurent Fabius, en installant Emmanuel Macron dans sa fonction de président de la République, a dit que le temps «d’apaiser les colères» était venu. Alors même que cette colère électorale, politique ou sociale prend de plus en plus de place et semble ne plus vouloir s’éteindre, ne laissant aucune place à ce que l’on appelait autrefois «l’état de grâce». Dès, le lendemain de l’élection, la première manifestation de l’ère Macron s’est déroulée à Paris.

Pour la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, la première condition de l’apaisement est une capacité au dialogue qui ne peut exister alors que nous sommes plongés dans une époque de grande perversion du langage. Quand les mots échangés disent le contraire de ce qu’ils sont censés dire, la société se retrouve dans une impasse, confrontée à une colère sans fin.

La colère sous toutes ses formes, personnelle ou collective, a marqué la campagne présidentielle et semble être disqualifiée. Est-elle hors-jeu, hors débat ?

La colère est une émotion, mais c’est aussi le fruit d’une pensée. En parlant des individus ou masses en colère, on cherche à les discréditer. On réduit leur sentiment à une pulsion ou à un instinct qui ne peut ainsi accéder à la dignité d’une réaction à l’injustice, ce qui est tout de même sa première raison d’être. La «colère» qui s’est fait jour contre les partis de gouvernement n’est pas à négliger, sans quoi le ressentiment va se creuser. Le risque est de voir la colère se cristalliser en haine ou bien faire retour sur les sujets en les enfonçant plus encore dans le découragement. Ce qui ne promet que de la violence.

D’où vient-elle ?

La colère portée par un individu ou par un groupe vient le plus souvent d’un sentiment de déception ou de trahison. Et de ce point de vue, elle est saine et sainte. Elle exprime un élan vital, un éros, qui sort les sujets de la déréliction, de la morbidité. On est du côté de la vie beaucoup plus que de la mort. La colère est un moyen d’échapper à la mélancolie. S’il n’a pas un objet sur lequel il va «passer sa colère», l’individu risque de la retourner contre lui-même. On dit qu’il y a beaucoup de colère en France, mais c’est peut-être préférable à une situation de résignation léthargique grosse de haines futures. La colère est une sorte de fièvre, le signe d’une crise. On peut faire baisser la température momentanément, mais pour guérir, il faut aller en chercher la cause. Si on s’arrête au symptôme, on peut mettre en danger l’organisme, car le corps social comme le corps humain n’a plus de moyen de s’exprimer.

La colère est un moyen d’expression, une manière de dire les choses…

Bien sûr. La colère est une réaction à l’injustice, à la non-reconnaissance d’une souffrance ou tout simplement de ce que l’on est, ou à la trahison. Face à ces manquements, l’individu s’estime coupable, il n’a pas bien fait les choses, il a commis une faute, il s’incrimine ou il se met en colère. Bien que les évangiles prônent la non-violence, il y a la colère du Christ qui va chasser les marchands du Temple.

L’individu se sauve par la colère ?

Elle a, en effet, une fonction cathartique. Quand vous êtes confronté à un patient plongé dans une grave dépression, la colère peut être l’un des premiers signes de l’instinct de vie retrouvé. Elle est alors salvatrice. Sans elle, le sujet s’abîme dans le ressentiment. Il demande des comptes pour ce qui est survenu ou ce qui n’a pas été donné, accordé, ressasse ses insuffisances en incriminant tel ou tel fautif. Freud estimait qu’elle était «salutaire».

Quelle est la limite de la colère ?

Quand on ne parvient pas à sortir de la colère, elle peut se transformer en une pulsion de destruction, destruction de l’objet ou destruction d’autrui ou d’atteinte à sa propre intégrité physique. L’objet de la colère est alors vu comme menaçant la survie de l’individu ou du corps social. C’est la transformation de la colère en rage.

Quand il n’y a plus de mots, la rage vient ?

La colère s’accompagne souvent d’un manque de mots pour la dire. Il y a une distorsion de la parole. Les mots justes sont empêchés d’être dits, ou n’arrivent pas à être formulés, dépassent l’intention du sujet. Le danger est là quand la colère se cristallise en haine ou en rage. On entend bien «FHaine» dans FN. D’où peut-être leur récente idée de changer de nom. Dans la paranoïa, la haine permet au sujet de se donner une raison d’être. L’autre devient le bouc émissaire chargé de toutes les frustrations et angoisses de sujets en mal de reconnaissance. La haine permet de retourner un complexe d’infériorité en toute puissance possible contre un tiers. L’attrait immense de la haine vient de ce qu’elle permet à des sujets psychiquement fragiles de trouver un sens à leur frustration et leur impuissance. Elle permet d’échapper au chaos interne qui les menace.

Même si l’ennemi est fantasmé, absent de son quotidien ? C’est la peur de l’immigré quand il n’y a pas d’immigrés ?

Précisément, l’objet de la haine est toujours fantasmé. Mais derrière le bouc émissaire de la haine, il y a la plupart du temps l’injustice pour cause : le chômage ou la pauvreté.

Mais là, nous sommes passés dans la haine, au-delà de la colère ?

La colère reste une pulsion de vie. Il s’agit pour un sujet de tenter de faire entendre quelque chose qui lui apparaît légitime. Elle est liée au manque de reconnaissance. Avant qu’il y ait réparation, il doit y avoir reconnaissance. Pour désarmer une colère, il faut d’abord prendre en compte d’où l’autre parle et reconnaître sa parole comme légitime, même si celle-ci est dans l’erreur. Tant que cette position n’est pas reconnue, il ne peut y avoir de dialogue et de résorption de la colère.

Comment peut-on dépasser sa colère ?

On en sort par le langage, le dialogue avec l’autre pour obtenir la reconnaissance de la légitimité de son point de vue. Et là, nous nous heurtons à une difficulté pratiquement insurmontable dans notre société, c’est la perversion du langage. C’est moins des expressions que le sens des mots qui est retourné ou dévoyé. On dit «réaliste» quelqu’un qui se conforme à l’idéologie dominante, on dit «évaluer» quand, en réalité, on dévalue en encourageant la délation, on appelle «progrès» toute transgression quelle qu’elle soit, on parle «de protéger les gens» quand, en réalité, on les contrôle, on qualifie soudain de «plébiscite» ce qui était un «barrage» la veille, on dit «se mettre en disponibilité» quand on est placardisé en entreprise et que celle-ci ne licencie pas mais se «restructure», on appelle «réforme» des dérégulations et «révolution» l’actualisation de l’hégémonie économique sur la politique.

C’est «la langue de bois» ?

Oui, et encore là chacun peut repérer la torsion dont je parle, comme la partie émergée de l’iceberg. On dit : «J’entends ce que vous dites.» Mais, ça ne veut à aucun moment dire : «Je comprends ce que vous me dites.» «J’entends», ça ne veut strictement rien dire, tout le monde entend. Entendre n’est pas écouter, c’est une réception involontaire du bruit qui nous environne. «J’entends» ne dit pas la volonté de comprendre de celui qui écoute.

C’est un langage vide ?

C’est pire qu’un langage vide, c’est pire que le cynisme, c’est un langage pervers. Le risque - ou l’intérêt d’un Etat comme d’un sujet qui ne veut pas répondre à une demande de justice - alors est de ne laisser comme porte de sortie que la violence, la lutte armée, les affrontements des «casseurs». «On a que ça», disent-ils. Si les mots ne sont pas communs, si les mots n’ont plus de sens, le socle d’une compréhension commune disparaît, et nous nous retrouvons dans une société bloquée. D’autant que l’institution ne peut sortir de cette situation, c’est aux individus de refuser cette perversion pour retisser un dialogue efficient, qui convertit la colère non pas en haine mais en relation de deux intelligences loyales. Pour sortir de la colère, si on ne peut remédier à ce qui l’a provoquée, à ses causes profondes, il faut au moins créer un espace-temps un peu préservé et des conditions matérielles de dignité a minima, c’est-à-dire des conditions qui permettent de la supporter et de l’alléger, voir de retrouver une forme de sérénité. On ne peut pas demander à un sujet de dépasser sa colère sans qu’il ait un espace de reconnaissance un peu sauvegardé d’où il pourra la transcender et tâcher de la comprendre plutôt que d’y céder.

Interview de Philippe Douroux pour Libération

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Robert Menasse : “l’Europe est le seul continent à pratiquer l’autocritique”...

5 Mai 2019 , Rédigé par Philosophie Magazine Publié dans #europe, #Philosophie

Robert Menasse : “l’Europe est le seul continent à pratiquer l’autocritique”...

EXTRAITS

Démocratie, culture et valeurs européennes : l’écrivain autrichien Robert Menasse, auteur du roman “La Capitale” (prix du Livre allemand 2017 ; Verdier, 2019), dresse un portrait critique, sans illusion ni désespoir, du Vieux continent.

Dans La Capitale, vous décrivez une Union européenne qui méprise la culture. Mais existe-t-il un rapport spécifique des Européens à l’art, à la création et à la culture ? Si oui, comment le définir ? 

Robert Menasse : L’Union européenne, c’est qui ? Les États membres ? Nous tous, qui sommes des citoyens de l’Union européenne ? Les institutions européennes communes ? On ne peut en aucun cas dire que « l’Union européenne » méprise la culture. La réalité, c’est simplement que la Direction générale Culture de la Commission européenne n’a pas beaucoup d’importance. Elle n’a que peu de compétences, par conséquent peu de budget, et donc peu de poids dans la Commission. Les gens qui veulent faire carrière au sein de celle-ci ressentent ainsi leur transfert à la Direction générale Culture comme une impasse, un coup d’arrêt à leur carrière. C’est ce que je raconte dans mon roman. Mais si la Culture n’a pas beaucoup de compétences au sein de la Commission, ça ne tient pas à un désintérêt politique de l’Union européenne pour la culture, cela tient au contraire aux États membres : dans le cadre de de la Commission, chaque direction a exactement le champ de compétences que lui délèguent les États membres. C’est l’explication de toute l’affaire : les États transfèrent peu de compétences à la Culture, si bien que cette direction n’a qu’un petit budget et donc de peu de poids dans la Commission. Quand nous observons les États membres, nous y voyons deux systèmes totalement différents : dans certains États, la politique culturelle est de la compétence des régions, dans d’autres elle est centralisée, dans d’autres encore, notamment en Europe de l’Est, elle est inexistante ou soumise aux intérêts politiques du gouvernement en place. Et partout, malgré tout, on crée de l’art et on trouve une culture née de l’histoire. Celle-ci forme un réseau de diversité et de richesse sur ce continent.

L’art cherche toujours et avant tout l’échange, la fécondation, le dépassement des frontières nationales. À la grande époque du nationalisme, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale et dans l’entre-deux-guerres, les artistes constituaient un réseau dans toute l’Europe, ils se rencontraient dans des métropoles telles que Paris, Vienne ou Berlin, ils étaient, comme le dit en substance Stefan Zweig, des Européens au moment où tout plaidait contre cela. Mais aujourd’hui, eux ont encore de l’importance, au contraire des idéologues de l’art et des artistes du terroir que défendaient les nationalistes. Moi, en tant que Viennois, ce sont par exemple, tout naturellement, Charles Dickens et Victor Hugo, Italo Svevo et Émile Zola ou Theodor Fontane qui m’ont marqué ; un film français médiocre me parle même plus qu’un film hollywoodien parfait. C’est aussi dans ce côté naturel que se révèle l’identité culturelle européenne. Bref, quand nous parlons de politique culturelle européenne, une chose est tout à fait claire : dans le réseau culturel européen se produit quelque chose qui ne se passe pas de la même manière dans d’autres champs politiques : la politique fiscale européenne, la politique financière européenne, ou encore la protection européenne des consommateurs ne naît pas toute seule, même si nous avons un marché commun et une monnaie commune. Il est donc nécessaire que Bruxelles détienne de fortes compétences dans ce domaine. La politique culturelle, quant à elle, n’est rien d’autre que la production de conditions générales dans lesquelles peuvent prospérer la créativité, l’art et la culture. Cela, les États ou les pays peuvent le faire, et le courant passera pourtant dans tous les sens entre les États. Et puis le fait qu’un État n’a pas de politique culturelle n’empêche pas l’existence d’une culture et d’une création artistique. C’est la différence avec la politique sociale, la politique financière, etc. : celles-là, on doit les fabriquer.  

(...)

Quelles réformes l’Union européenne devrait-elle entreprendre pour surmonter la défiance des citoyens ? 

Nous avons un marché commun, une monnaie commune, une bureaucratie commune. Mais le développement de notre démocratie commune est très rudimentaire. Ce qu’il faut faire d’urgence à présent, c’est mener une démocratisation conséquente de l’Europe. Cela implique de déposséder de ses pouvoirs le Conseil européen des chefs d’État et des gouvernements nationaux, de renforcer le pouvoir du Parlement, mais sur la base d’un suffrage qui ne soit pas fondé sur l’élection de listes nationales, et surtout d’imposer l’égalité de tous les citoyens devant le droit. Celle-ci n’est pas encore établie, et cela aussi conduit à cette mauvaise ambiance, à la méfiance envers le système. Il est tout de même absurde que nous puissions tous nous donner le nom de citoyens européens, mais que nous n’en détenions pas le droit fondamental : l’égalité. Selon l’endroit où nous sommes nés et où nous vivons, nous avons un plus ou moins bon accès à l’éducation, aux prestations sociales, à l’assurance santé, nous payons des impôts plus ou moins importants, nous avons un salaire minimum plus ou moins élevé, etc. On n’instaurera pas ça du jour au lendemain, mais nous devrions enfin nous y mettre, à petits pas. Car dans le cas contraire, l’union de la paix se transformera en union de la dissension sociale. Et les possibilités de faire l’Union sur la base de l’égalité des chances de ses citoyens perdront leurs dernières chances dans un combat sauvage entre les spécificités nationales.

Propos  recueillis par Michel Etchaninoff

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

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Philo en terminale, exit Marx et Freud?...

16 Avril 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Philosophie

Philo en terminale, exit Marx et Freud?...

Les notions de «travail» et d’«inconscient» ne figurent plus dans la proposition «provisoire» de programme récemment présentée aux professeurs de philosophie. La version finale sera connue le 6 mai. Mais pourquoi vouloir faire disparaître les «maîtres du soupçon» ?

Il est question que Marx et Freud disparaissent bientôt des programmes de philosophie de classe de terminale. La chose laisse perplexe. Marx et Freud sont (avec Nietzsche) les maîtres du soupçon qui, faisant rupture avec une longue tradition philosophique, ne mettent plus la conscience au cœur de leur pensée. Qu’on adhère ou non à leur abord du monde, tous deux ont, en cela, une formidable propension à éveiller l’esprit critique des jeunes générations. Et voici qu’à l’heure des grands débats, on les congédierait sans autre forme de procès ! Quelle mouche a donc piqué les auteurs de cette réforme qui devrait être entérinée par le Conseil supérieur des programmes (CSP) dans quelques jours

Sur le projet d’effacer Freud, risquons une hypothèse. Nul ne sait quels obscurs dédales cette réforme a empruntés avant de voir le jour. Seulement l’éviction de Freud trouve une singulière résonance avec les goûts du ministre Blanquer. On sait sa tendance à appliquer à l’Education nationale les idées de Stanislas Dehaene, qui fait du cerveau l’alpha et l’oméga de l’existence humaine. Songeons qu’il n’y a peut-être pas plus opposé à ce réductionnisme que la découverte freudienne de l’inconscient. Tandis que Stanislas Dehaene réduit l’esprit au cerveau, Freud avance, au contraire, que l’esprit se voit doublé de l’inconscient. Le réductionnisme du premier écrase l’esprit sur l’organisme ; la découverte du second lui fait gagner en profondeur, l’éveille, saisissant le mot d’esprit en ce qu’il a de plus vif. Mais il y a plus. Avec l’inconscient, Freud étend l’empire de la responsabilité plus loin qu’il ne l’a jamais été, puisque la responsabilité s’étend, avec lui, à l’inconscient y compris. Au contraire, rabattant l’esprit sur le cerveau, Stanislas Dehaene et ses amis réduisent la responsabilité à portion congrue puisqu’on ne saurait être responsable de son organisme et de son fonctionnement.

S’il est vrai que tout débat épistémologique débouche inévitablement sur un débat éthique, n’est-ce pas là que se situe l’enjeu véritable de la disparition de l’inconscient des enseignements de philosophie ? On peut le penser. L’enjeu est d’autant plus crucial que se sentir responsable de ce qui nous arrive dans l’existence est la condition sine qua non de tout acte qui porte à conséquence. A l’heure du triomphe du cerveau, exit Freud !

Quid de Marx ? Risquons une autre hypothèse. Marx inspire encore l’extrême gauche, qui n’a pas renoncé à son influence. Or notre gouvernement sait avoir de redoutables opposants dans les rangs de cette gauche - la chose s’est révélée dès la dernière élection présidentielle, bien avant que les gilets jaunes ne s’illustrent. Faire sortir Marx des programmes de philosophie serait-il une façon de répondre à ceux que Marx inspire encore ? Et si tel était le calcul, croit-on vraiment étouffer la révolte (pour celle qui vient de la gauche) en la privant des moyens de penser son action ? Si telle était bien la visée de cet exit, il attesterait surtout d’une naïveté confondante. Non, la révolte ne meurt pas quand on lui retire les moyens de penser, elle devient seulement plus violente qu’elle ne l’est déjà, et plus haineuse aussi. Si l’ignorance excite la pulsion de mort (cf. Freud encore), elle ne concourt certainement pas à inhiber les penchants révolutionnaires des révoltés. On peut en outre n’être pas marxiste et considérer l’importance d’un tel philosophe !

Mais cela mis à part, faut-il vraiment ne rien savoir de Marx qui est le penseur critique du capitalisme à l’heure de son triomphe ? Faut-il ne rien savoir de Marx à l’heure de la plus grande refonte managériale de l’Education nationale, à l’heure où le ministère demande aux communes de financer désormais les écoles maternelles privées au même titre que les maternelles publiques ? Cette réforme remplirait donc les classes d’élèves pour vider les savoirs de leur contenu !

Pour ce qui concerne le seul domaine de la philosophie, qui n’est pas le seul domaine touché par cette réforme - loin s’en faut -, le nombre d’heures d’enseignement baisse, le nombre d’élèves par classe augmente (35 en terminale), et deux notions cruciales disparaissent.

Qu’on réduise à néant (ou quasi) les apports de Marx et de Freud pour la jeunesse de France n’empêchera ni l’inconscient de se manifester ni la révolte d’aspirer à la révolution. «E pur si muove», «Et pourtant elle tourne», affirmait Galilée alors qu’il venait d’abjurer.

Combattant Marx et Freud, ce n’est pas la psychanalyse ou le marxisme que Jean-Michel Blanquer atteint, c’est l’esprit des Lumières. S’il veut combattre Marx et Freud, qu’à cela ne tienne, qu’il le fasse. Il existe pour cela la voie du débat d’idées, celle de la joute intellectuelle, celle qui voit des thèses s’affronter. Mais pour emprunter la voie du débat, il faut connaître, même a minima ce qu’on combat - la classe de philosophie ne permet en réalité rien d’autre que ce minimum qui est, en fait, une nécessité absolue. Sans cela, le débat d’idées vire à la haine. Et nous en avons déjà notre dose de la haine !

Emmanuel Macron se souviendra-t-il enfin qu’un très grand nombre de ses électeurs l’a porté au pouvoir pour que la haine promise par l’extrême droite ne nous gouverne pas ? Aidera-t-il Jean-Michel Blanquer à retrouver ses esprits, afin qu’ils portent secours à son cerveau ? Car Jean-Michel Blanquer allégeant les programmes et alourdissant les conditions de travail des enseignants atteste d’abord qu’il est entré en guerre contre l’intelligence.

Anaëlle Lebovits-Quenehen membre de l’Ecole de la cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse, directrice de publication de la revue «le Diable probablement»

 

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A Voir... Le cercle des petits philosophes - En salle le 18 avril...

14 Avril 2019 , Rédigé par Télérama Publié dans #Cinéma, #Philosophie

Peut-on lire “La Critique de la raison pure” à 7 ans ? Non. Philosopher ? Oui. C’est la conviction de Frédéric Lenoir, qui entend développer l’esprit critique chez les enfants. Rencontre avec le héros du documentaire “Le Cercle des petits philosophes”, jolie chronique d’une année passée avec des élèves d’écoles élémentaires.

La bienveillance, notion lénifiante ? Faux, répond Frédéric Lenoir, pour qui la bienveillance doit être au coeur de l’éducation. Le prolifique philosophe/sociologue/écrivain/conférencier le martèle depuis un moment déjà : il ne tient qu’à nous, les adultes, de faire de nos enfants une relève responsable et clairvoyante, capable de prendre en charge les problèmes que nous avons parfois créés, souvent niés, en tous cas échoués à régler. Dans Le Cercle des petits philosophes, la réalisatrice Cécile Denjean l’accompagne dans deux écoles élémentaires d’Ile-de-France où il a animé des ateliers-philo. Un concept qu’il n’a pas inventé mais contribue à diffuser via la fondation et association SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble), co-créée avec Martine Roussel-Adam en 2017. SEVE forme des adultes (pas nécessairement enseignants) à l’animation d’ateliers philo et propose d’intervenir dans des établissements publics. Le but ? Lutter contre le « prêt à penser », développer la réflexion chez l’enfant mais aussi l’écoute, l’empathie et le respect de l’autre.

D’où vient l’idée des ateliers de philo pour les enfants ?

La première fois que cela m’a traversé l’esprit, je lisais Montaigne, l’un de mes auteurs favoris. Dans ce passage, il est écrit : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ». J’ai beaucoup réfléchi à cette phrase qui oppose l’accumulation des connaissances, le savoir répétitif d’un côté à l’esprit critique, au discernement et au jugement de l’autre. Montaigne va même jusqu’à suggérer que la philosophie soit pratiquée dès la petite enfance. On parle bien de philosopher avec des enfants, pas de leur enseigner l’histoire de la philosophie – celle-ci requiert une intelligence conceptuelle et un vocabulaire développé qu’on acquiert seulement à la fin de l’adolescence. Pour réfléchir, un enfant n’a pas besoin de connaître des mots savants. Un jour, alors que j’animais une conférence, j’ai cité la phrase de Montaigne. Une dame est venue me voir à la fin pour m’expliquer que des ateliers de philo existaient depuis cinq ans dans l’école élémentaire qu’elle dirigeait à Lausanne… Je suis allé sur place et j’ai découvert que de tels ateliers existent dans certains endroits depuis quarante ans !

(...)

Qu’avez-vous retenu de cette année passée auprès des enfants dans le cadre des ateliers-philo ?

Deux choses m’ont frappé. La lucidité des enfants sur la condition humaine – ils sont très conscients des problèmes du monde, des enjeux collectifs, du tragique de la vie – et leur optimisme. Ils ont envie de trouver des solutions, sont motivés. Je me souviens de cet enfant qui m’a étonné en expliquant que la vie est « trop sophistiquée » pour lui mais qui ajoute dans le même élan que si on ne change pas soi-même, on n’arrivera pas à changer le monde. L’autre chose qui m’a frappé, c’est la force de l’intelligence collective. Certains n’ont pas forcément beaucoup d’idées ou ont tendance à se moquer un peu facilement des autres mais peu à peu, en écoutant leurs camarades, ils progressent. Le fait de penser ensemble est extrêmement constructif. 

(...)

Mathilde Blottière

Le Cercle des petits philosophes, de Cécile Denjean sort en salles le mercredi 17 avril.

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Michaël Fœssel : «Le préfascisme réside dans une tendance à rechercher des coupables»...

27 Mars 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie, #Politique, #Histoire

EXTRAITS

Dans son dernier essai, le philosophe étudie l’entre-deux-guerres, non pour affirmer un retour des années 30, mais s’interroger sur les conditions qui les ont rendues possibles. Hier comme aujourd’hui, les questions sociales et démocratiques sont éclipsées par les angoisses identitaires. Or placer le centre du débat politique sur le terrain culturel entraîne inévitablement de la violence.

(...)

Concrètement, comment se traduit l’hypothèse d’un parallèle entre 1938 et 2018 ?

1938 et 2018 ont en commun d’être séparées par une décennie d’une crise générale du capitalisme (1929, 2007). Mon enquête m’a permis d’évaluer les effets de ce genre de crises sur les démocraties. 1938 concentre des évolutions spectaculaires : la radicalisation des positions conservatrices, le triomphe des politiques libérales en pleine crise du libéralisme économique, la perception des procédures démocratiques comme un obstacle à l’efficacité de ces mesures, la stigmatisation d’une minorité religieuse et des étrangers, le durcissement de la politique sécuritaire. Etrangement, les évocations de la crise économique sont très rares en 1938. On fait état des effets sociaux de la crise mais sans les relier à leur cause lointaine, ce qui permet d’incriminer les réformes sociales du Front populaire. En 1938, Edouard Daladier et ses soutiens stigmatisent la loi des quarante heures, votée par Léon Blum deux ans plus tôt. Il s’agit de «remettre la France au travail». On feint de croire que la récession française est due aux acquis sociaux sans incriminer les évolutions du capitalisme dérégulé. Aujourd’hui aussi, on trouve des experts pour expliquer que le taux de chômage en France s’explique par les trente-cinq heures. Malgré toutes les différences, un même sentiment que «La fête est finie» domine les deux périodes, l’idée que la France ne peut plus se payer le luxe d’un Etat social.

(...)

Comment qualifier cette demande pressante d’autorité commune aux deux périodes ?

La revue Esprit, de décembre 1938, prend pour titre «le Préfascisme français». Cette formule désigne moins un corps idéologique qu’une passion autoritaire pour l’ordre, sans considération de justice. Dans ce numéro d’Esprit, le philosophe Pierre Klossowski explique que le préfascisme réside dans une tendance à rechercher des coupables, un immense ressentiment qui prend pour cibles les Juifs, les «métèques» et tous ceux qui remettent en cause par leur simple existence une identité nationale fantasmée. J’ai vu, en 1938, comment les questions sociales et démocratiques étaient éclipsées par les angoisses identitaires. Ce déplacement me semble très actuel, avec ce qu’il comporte d’inquiétant. Placer le centre du débat politique sur le terrain culturel entraîne inévitablement de la violence. On prend le risque de substituer au clivage droite-gauche l’alternative entre les «nationaux» et les ennemis de la patrie. La démocratie est une victime collatérale de cette substitution.

Simon Blin

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

Michaël Fœssel : «Le préfascisme réside dans une tendance à rechercher des coupables»...
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Adrienne Mayor : «Les mythes grecs nous mettent en garde contre l’instrumentalisation de la technologie»...

3 Mars 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Histoire, #Philosophie

Adrienne Mayor : «Les mythes grecs nous mettent en garde contre l’instrumentalisation de la technologie»...

Talos le robot, Médée la «hackeuse», la mythologie met déjà en scène le rêve de la toute puissance et de l’immortalité via la machine. L’historienne américaine, basée dans la Silicon Valley, met en garde contre ceux qui veulent «jouer à dieu» avec l’intelligence artificielle, sans pour autant renoncer au progrès.

Il y a plus de 2 500 ans, les mythes grecs décrivaient déjà des robots-combattants, des arcs aux flèches intelligentes, des trépieds autonomes qui viennent vous servir du nectar ou de l’ambroisie. Ils mettaient même en scène des formes d’intelligence artificielle : des assistantes automatisées dotées de conscience, ou un robot aux allures de femme souriante, envoyé par un dieu pour tenir compagnie aux hommes. Dans Gods and Robots (Princeton University Press, novembre 2018, non traduit), Adrienne Mayor invite la Silicon Valley à voyager dans le temps pour relire toutes les histoires d’amour, de guerre et de vengeance racontées par les anciens. Cette chercheuse en lettres classiques et en histoire des sciences, à l’université Stanford, montre que les mythes ont posé, de manière visionnaire, les interrogations éthiques qui nous déchirent et nous divisent encore aujourd’hui. Il y est question de robots qui se retournent contre leurs maîtres, de pièges technologiques tendus par des tyrans, de quêtes d’immortalité qui tournent mal. Ces intrigues, bien que saupoudrées de magie, prouvent que nos aspirations technologiques d’aujourd’hui répondent à des «rêves culturels» très anciens. Et suggèrent qu’il nous faut les poursuivre avec prudence : les robots fonctionnent mieux chez les dieux que sur Terre et, pour les hommes, l’histoire se transforme bien souvent en tragédie.

Des mythes, on retient souvent les dieux immortels, les pouvoirs magiques, les créatures imaginaires. Pourquoi vous tourner vers la mythologie pour écrire une histoire des robots ?

Je suis une historienne des sciences anciennes qui vit en pleine Silicon Valley depuis treize ans. En voyant autour de moi tous ces efforts pour inventer des objets autonomes, créer de l’intelligence artificielle, poursuivre la longévité, voire l’immortalité, je me suis demandée jusqu’où remontaient les désirs qui motivent les avancées technologiques d’aujourd’hui. La plupart des historiens font remonter les premiers récits d’automates au Moyen Age, notamment avec les robots-chevaliers. Mais l’histoire de Talos m’est un jour revenue en tête. Talos est un automate de bronze qui garde l’île de Crète en arrachant des blocs de pierre du rivage pour les lancer sur les navires. Même dans la version d’Homère, en 700 avant J.-C., Talos n’est pas une créature magique ! Il n’est pas «né», il a été fabriqué par la technique, par la main et les outils du dieu du feu et de la métallurgie, Héphaïstos. Or, dans le mythe, la sorcière Médée trouve un moyen de tromper Talos pour aider Jason en quête de la Toison d’or. Selon les versions, soit elle hypnotise Talos, soit elle le convainc de se laisser opérer pour obtenir l’immortalité : elle s’attaque en réalité à son point faible, le talon, et le vide de son fluide magique, l’ichor. Médée est une «hackeuse» ! Et le mythe de Talos envisage déjà la possibilité pour les robots d’être piratés et détournés de leur fonction. Ce qui laisse songeur quand on sait que l’armée américaine travaille à la mise au point d’un exosquelette robotique intelligent appelé… Talos : il utilisera des fluides pouvant se solidifier pour protéger les soldats des balles, et sera équipé de capteurs pour suivre à distance les sensations des soldats.

Vous affirmez que le rêve de l’automatisation des tâches remonte au moins à l’Iliade. A quoi ressemblent les robots travailleurs d’Homère ?

Au fil de l’Iliade, on rencontre de nombreux automates, des objets qui agissent d’eux-mêmes. Par exemple, les navires des Phéaciens se pilotent de manière autonome, des trépieds se meuvent pour servir le vin aux dieux de l’Olympe, des soufflets automatiques aident Héphaïstos dans son travail métallurgique. Ce dieu s’est même fabriqué un groupe de robots-servantes taillés dans de l’or. Pour ne pas avoir à leur donner des ordres, il leur a donné une conscience et même la connaissance divine : elles anticipent ainsi ses besoins. C’est fascinant de lire cela quand on a en tête le débat actuel sur la quantité de données qu’il est nécessaire de fournir à un réseau de neurones pour qu’il puisse accomplir une tâche spécifique. Il est aussi intéressant de noter que, dans tous ces exemples, l’action est mécanisée pour épargner une tâche laborieuse à l’homme. Cela a fait réfléchir Aristote dès le IVe siècle dans la  Politique : ce philosophe, pourtant fervent défenseur de l’esclavage, repense aux robots des mythes et concède que si les trépieds automatiques d’Héphaïstos existaient vraiment, il n’y aurait pas besoin d’esclaves… Ce qui peut sembler quelque peu ironique aujourd’hui, les travailleurs craignant désormais d’être remplacés par des robots.

On compare souvent l’intelligence artificielle à une obscure boîte de Pandore qui pourrait libérer tous les maux de l’humanité. Mais dans le mythe, cette boîte, qu’il est interdit d’ouvrir, ne contient pas seulement la vieillesse, la maladie, la guerre, la famine, la mort, l’orgueil… elle contient aussi l’espoir.

Faut-il ne pas ouvrir la boîte, quitte à renoncer à l’espoir ?

Pandore est un exemple passionnant car, si on relit l’histoire, on s’aperçoit qu’elle n’est pas une femme innocente succombant à la tentation d’ouvrir la boîte interdite, comme on le raconte souvent : elle est un automate créé par Héphaïstos sur demande de Zeus pour tromper les hommes et se venger de leur outrecuidance, car ils ont accepté le don de Prométhée, la maîtrise du feu jusque-là réservée aux dieux. Pandore ne cause pas le mal par accident : elle est bel et bien un piège sous les apparences d’une belle femme, programmé pour tromper. Quant à l’espoir qui s’échappe de la boîte avec tout le reste, on le voit souvent comme un lot de consolation donné aux hommes. Mais l’espoir n’est pas une faculté forcément positive chez les Grecs. C’est ce qui nous aveugle et nous fait manquer de prévoyance ! La leçon de ce mythe, c’est qu’il est crucial de se demander qui a voulu cet automate et pourquoi : ici c’est l’idée de Zeus, un dieu autocrate, le dieu vengeur par excellence. Les mythes nous mettent en garde contre la propension qu’a la technologie à être accaparée et instrumentalisée par les tyrans.

Aujourd’hui, la communauté transhumaniste et plusieurs entreprises de haute technologie poursuivent l’immortalité. Qu’apprendraient-elles des personnages mythiques qui se sont lancés dans cette quête ?

Dans les mythes, les mortels poursuivant l’immortalité font preuve d’hubris, c’est-à-dire de démesure. La sagesse et l’héroïsme sont pour les héros dans l’acceptation de leur finitude. Lorsque dans l’Odyssée, la nymphe Calypso propose à Ulysse l’immortalité s’il demeure sur son île, il refuse pour retourner à sa compagne Pénélope et à son identité. Quand Eos, la déesse de l’aurore, demande l’immortalité pour son amant Tithon, elle oublie que l’immortalité n’implique pas la jeunesse éternelle. Tithon vieillit et Eos l’installe dans une chambre aux barreaux dorés, où il faiblit et balbutie pour l’éternité. Le mythe du tyran Sisyphe qui enchaîne la mort, Thanatos, fait surgir tout un tas de problèmes : la Terre est surpeuplée, les malades souffrent sans pouvoir mourir, la guerre est devenue un jeu pour les hommes. Sisyphe est donc puni par les dieux et Thanatos délivré. J’ai même retrouvé un mythe dans lequel l’immortalité est recherchée via la technique (en l’occurrence une forme de médecine) plutôt que par la magie : Médée parvient à donner la jeunesse éternelle au père de Jason en renouvelant son sang, qu’elle a rajeuni dans son chaudron. Mais elle utilise aussi cette technique pour son ennemi Pélias : au lieu de lui offrir la jeunesse, elle lui offre la mort, en omettant délibérément une étape du processus. Cette histoire fait forcément penser aux expérimentations de transfusion sanguine qui ont déjà été faites sur des souris pour tester la possibilité de rajeunir leurs corps. Le mythe alerte sur la frontière entre science et charlatanisme, et montre à quoi on s’expose quand on veut «jouer à dieu».

Ces mythes doivent-ils nous faire renoncer à nos «rêves culturels» ?

Pour les anciens, ce ne sont que des expériences de pensée, toujours pertinentes aujourd’hui. Je songe souvent à cette phrase du personnage du robot maléfique de Tik-Tok, dans le roman éponyme de science-fiction de John Sladek, publié en 1983 : «Je me demande parfois si les robots ont été inventés pour répondre aux questions des philosophes.» Seulement, aujourd’hui, nous sommes sur le point d’avoir les moyens techniques nécessaires pour faire exister certains de ces robots imaginaires. L’expérience de pensée prend une réalité tout autre. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer au progrès, mais qu’il faut bien mieux anticiper ses dangers. Prenez l’histoire de Dédale, coincé dans son labyrinthe en Crète avec son fils Icare. Il fabrique, pour s’échapper, des ailes artificielles avec des plumes et de la cire, et enjoint son fils de ne voler ni trop haut ni trop bas, car le soleil et l’humidité de la mer endommageraient ses ailes. Icare est grisé par le vol, il s’élève trop haut, la cire fond et le jeune homme périt. Mais Dédale, lui, parvient à s’échapper, car il vole prudemment. Les mythes donnent aussi une leçon d’humilité : j’ai même retrouvé une histoire de voyage dans l’espace ! Pour conquérir les cieux, Alexandre quitte la Terre à bord d’une machine volante de sa confection. Il est stupéfait de l’apercevoir soudain toute petite, toute bleue, toute frêle au milieu de l’immensité. Cette vision le satisfait, et il retourne humblement sur Terre. N’est-ce pas à propos, quand on sait qu’on veut aujourd’hui construire des fusées pour aller habiter sur Mars ?

Vous terminez votre livre en suggérant que les mythes pourraient même éduquer l’intelligence artificielle…

Certains scientifiques tentent déjà d’inculquer l’éthique à l’intelligence artificielle en l’exposant à des fables, des romans, des scénarios de films. C’est le cas de Shéhérazade, une intelligence artificielle nommée en hommage à la conteuse des Mille et une nuits : on essaie de lui montrer, via des narrations simples, ce qu’est un comportement moral. Le but est d’éviter ce qu’il s’est passé avec Tay, le chatbot lancé par Microsoft en 2013, devenu raciste et sexiste en quelques heures d’apprentissage sur les réseaux sociaux. On pourrait nourrir l’intelligence artificielle de mythes, puisqu’ils parlent si bien d’elle. Ils feraient partie de sa «culture». Mais vous me direz, c’est peut-être juste un rêve culturel de plus…

Laure Andrillon (à San Francisco)

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Coup de coeur... Paul Valéry...

22 Février 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

Je n’hésite jamais à le déclarer, le diplôme est l’ennemi mortel de la culture. Plus les diplômes ont pris d’importance dans la vie (et cette importance n’a fait que croître à cause des circonstances économiques), plus le rendement de l’enseignement a été faible. Plus le contrôle s’est exercé, s’est multiplié, plus les résultats ont été mauvais.

Mauvais par ses effets sur l’esprit public et sur l’esprit tout court. Mauvais parce qu’il crée des espoirs, des illusions de droits acquis. Mauvais par tous les stratagèmes et les subterfuges qu’il suggère ; les recommandations, les préparations stratégiques, et, en somme, l’emploi de tous expédients pour franchir le seuil redoutable. C’est là, il faut l’avouer, une étrange et détestable initiation à la vie intellectuelle et civique.

D’ailleurs, si je me fonde sur la seule expérience et si je regarde les effets du contrôle en général, je constate que le contrôle, en toute matière, aboutit à vicier l’action, à la pervertir... Je vous l’ai déjà dit : dès qu’une action est soumise à un contrôle, le but profond de celui qui agit n’est plus l’action même, mais il conçoit d’abord la prévision du contrôle, la mise en échec des moyens de contrôle. Le contrôle des études n’est qu’un cas particulier et une démonstration éclatante de cette observation très générale.

Le diplôme fondamental, chez nous, c’est le baccalauréat. Il a conduit à orienter les études sur un programme strictement défini et en considération d’épreuves qui, avant tout, représentent, pour les examinateurs, les professeurs et les patients, une perte totale, radicale et non compensée, de temps et de travail. Du jour où vous créez un diplôme, un contrôle bien défini, vous voyez aussitôt s’organiser en regard tout un dispositif non moins précis que votre programme, qui a pour but unique de conquérir ce diplôme par tous moyens. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études. Il ne s’agit plus d’apprendre le latin, ou le grec, ou la géométrie. Il s'agit d’emprunter, et non plus d’acquérir, d’emprunter ce qu’il faut pour passer le baccalauréat.

Ce n’est pas tout. Le diplôme donne à la société un fantôme de garantie, et aux diplômés des fantômes de droits. Le diplômé passe officiellement pour savoir : il garde toute sa vie ce brevet d’une science momentanée et purement expédiente. D’autre part, ce diplômé au nom de la loi est porté à croire qu’on lui doit quelque chose. Jamais convention plus néfaste à tout le monde, à l’Etat et aux individus (et, en particulier, à la culture) n’a été instituée. C’est en considération du diplôme, par exemple, que l’on a vu se substituer à la lecture des auteurs l’usage des résumés, des manuels, des comprimés de science extravagants, les recueils de questions et de réponses toutes faites, extraits et autres abominations. Il en résulte que plus rien dans cette culture altérée ne peut aider ni convenir à la vie d’un esprit qui se développe.

Paul Valéry, Le bilan de l'intelligence (1935), in Variété, Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1076. 

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Coup de coeur... Delphine Horvilleur...

20 Février 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

Mal ancestral et odieux bégaiement de l’Histoire, la fureur antijuive semble constamment muter ou se réincarner d’époque en époque dans des contextes formidablement différents.

Historiens, sociologues, théologiens, psychologues : beaucoup ont analysé les racines de ce fléau, et tenté de comprendre les contextes politiques, économiques, sociaux ou religieux de son apparition ou de sa résurgence. Moins nombreux sont ceux qui ont exploré la littérature juive pour y lire comment celle-ci interprète le phénomène.

Ce n’est, certes, jamais à la victime d’une violence ou d’une discrimination qu’il revient d’expliquer les causes de la haine qui s’abat sur elle et d’analyser les motivations du bourreau. Faut-il rappeler cette évidence ? L’antisémitisme n’est pas « le problème des Juifs » mais toujours d’abord celui des antisémites, de ceux qui les tolèrent ou les nourrissent. Et d’ailleurs, pourquoi les interprètes des sources juives détiendraient-ils une clé particulière de compréhension de cette haine ?

Ils n’ont pas besoin de posséder ce trousseau pour déverrouiller tout de même quelque chose. La lecture que le judaïsme fait de la haine antijuive offre un point de vue inédit : la parole subjective de celui qui se transmet cette expérience à la manière d’une mise en garde et d’un avertissement aux nouvelles générations, sur la résurgence du mal, et la possibilité de s’en relever. Dans l’interprétation des rabbins, ne se profile pas simplement une grille de lecture de ce qui leur arrive en un temps spécifique de leur histoire, ou le récit de leurs douleurs passées, mais la façon dont ils pensent, à la fois l’origine du phénomène et le dépassement de ses conséquences pour le groupe qui en est frappé. La littérature rabbinique entend offrir aux Juifs la possibilité de redevenir acteurs de leur histoire face à ce qui pourrait encore arriver. Elle offre aussi une lecture originale de la psyché de l’oppresseur, telle que perçue par le vulnérable du système, en quête de protection. Elle n’enferme ni la victime dans sa douleur, ni (et c’est plus surprenant !) le bourreau dans sa haine et c’est le refus de cette fatalité qu’il nous convient d’explorer pour notre temps.

Delphine Horvilleur - Réflexions sur la question antisémite

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