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Vivement l'Ecole!

philosophie

Point de vue - A-t-on vraiment le droit d’être islamophobe?...

28 Août 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Point de vue - A-t-on vraiment le droit d’être islamophobe?...

Si l'usage fait par Henri Peña-Ruiz du terme «islamophobie» a l’apparence de la clarté et de la distinction, il est en réalité source de confusion et d’erreurs manifestes.

Tribune. Le concept d’islamophobie est polémique. Certains le revendiquent pour dénoncer les discriminations et les discours racistes que subissent les musulmans. D’autres en contestent l’usage, lui reprochant d’empêcher la critique de l’islam.

Lors de l’université d’été de La France insoumise, Henri Peña-Ruiz s’est illustré en affirmant le «droit d’être islamophobe». D’après lui, cette expression signifie un simple rejet de l’islam, donc le libre droit de critiquer cette religion. Il ajoute que l’on a autant le droit d’être athéophobe ou cathophobe. Il distingue ainsi formellement l’islamophobie du racisme antimusulman. La première serait légitime car adressée à une religion, le second serait condamnable, puisque s’en prenant injustement à des personnes. Si cet usage du terme «islamophobie» a l’apparence de la clarté et de la distinction, il est en réalité source de confusion et d’erreurs manifestes.

Car la phobie n’est pas un simple «rejet», comme l’affirme trop rapidement Peña-Ruiz, mais un sentiment de peur ou d’effroi devant un objet perçu comme une menace. Or là où le penseur veut critiquer les idées en protégeant les personnes, la phobie tend justement à confondre les deux. Ainsi, dans le champ politique, quel sens cela aurait-il d’avoir peur du communisme sans redouter les communistes ? Pour ce qui concerne les pratiques sexuelles, a-t-on jamais eu peur de l’homosexualité sans se défier des homosexuels ? En religion, peut-on avoir peur de l’islam sans craindre les musulmans ? Dans la peur de l’autre, les personnes sont confondues avec leurs idées, leurs pratiques ou leurs croyances.

C’est pourquoi il est dangereux, comme le fait Peña-Ruiz, de ranger l’islamophobie du côté de la critique éclairée de la religion. On peut même affirmer qu’elle lui est antérieure, étrangère, voire contraire. Car la peur de l’autre est toujours première. Dans les faits religieux et culturels, elle conduit plus facilement à l’exclusion et à la violence qu’au dialogue et à la connaissance. Toute critique sérieuse de la religion doit se situer quant à elle dans le domaine de la raison, de la science et de la compréhension. La contestation rationnelle débute donc avec la mise à distance de la peur, comme de tout autre sentiment. C’est la règle universelle que nous donne Spinoza dans sa célèbre sentence : «Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre.» L’effort d’intelligence et de raison ne commence pas par la peur, mais par son dépassement.

Peña-Ruiz a donc beau jeu de revendiquer le droit d’être phobique. Comment la loi pourrait-elle interdire un sentiment aussi trivial que la peur ? A ce jeu, on pourrait autant se battre pour le droit à l’ignorance ou à la bêtise. Ceci n’est pas une affaire juridique, mais politique et morale. Légitimer la phobie en tant que telle, la ranger d’emblée du côté de la critique de la religion, c’est encourager au dogmatisme et à l’enfermement identitaire. Au sens vague où l’emploie Peña-Ruiz, on a donc parfaitement le droit d’être islamophobe, homophobe, athéophobe, mais pour le bien de tous, on a plus encore le devoir de ne pas l’être.

Saïd Benmouffok Professeur de philosophie à Aulnay-Sous-Bois (93), cofondateur du mouvement Place publique

«Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre.» 

Spinoza

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Delphine Horvilleur : "Dans l’écriture on n’invente jamais rien"

4 Août 2019 , Rédigé par Le Figaro Publié dans #Littérature, #Philosophie

Delphine Horvilleur : "Dans l’écriture on n’invente jamais rien"

EXTRAITS

À l’heure des réseaux sociaux et du tout - écran, les livres font de la résistance. Si elle s’en félicite, Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine, nous invite aussi à dialoguer avec les textes. Pour elle, pas de lecture définitive : il faut redonner toute sa place à la culture du débat afin de recréer du lien.

Madame Figaro. - Dans un monde envahi par le digital, les Français lisent de plus en plus, les jeunes y compris (1). Surprise : ils lisent aussi de plus en plus de philosophie et de poésie. Comment expliquer cette résistance du texte ?

Delphine Horvilleur (2). - On dit que les gens sont moins attachés aux livres. Je pense que c’est une erreur d’interprétation. Je vois en tout cas autour de moi à quel point ils sont attachés au texte, qui ne prend pas nécessairement la forme d’un support relié. L’atelier Tenou’a (3), que j’ai la chance d’animer et qui rassemble une fois par mois des participants de tous bords autour de l’étude d’un texte, dans la tradition du mahloket (du débat, de la dispute, NDLR), fait salle comble : à chaque fois, nous refusons un monde fou. Or, le cœur de cet atelier, c’est le rapport au texte, le besoin d’y confronter sa sensibilité, de se livrer à un exercice d’interprétation, dans la conscience que ce texte demande à parler à travers son lecteur. Le succès de la poésie et de la philosophie ne me surprend pas : ce sont vraiment des domaines où la puissance du lecteur est clé. Il sait que, d’une certaine manière, il a un privilège puissant vis-à-vis de l’auteur. C’est ce que j’essaie de mettre en lumière en permanence dans l’exégèse rabbinique : comme le dit le philosophe Marc-Alain Ouaknin, le «pouvoir dire» du texte est beaucoup plus fort que son «vouloir dire».

(…)

André Gide écrivait en 1897 dans la préface des Nourritures terrestres : «Quand tu m’auras lu, jette ce livre.» Que vous évoque cette phrase ?

Elle fait écho à toute ma tradition de lecture. Je pense à cette autre phrase de Rachi, célèbre exégète biblique du XIe siècle, qui disait : «Si vous vous promenez la nuit dans une bibliothèque et que vous tendez l’oreille, vous entendrez les livres vous parler.» Et ces livres disent darchenil en hébreu, ce qui signifie «interprète-moi». Ce n’est pas du tout la même chose que «lis-moi». Cela signifie qu’un livre a besoin de nous pour parler encore. Pour l’emmener vers des possibilités de dire. La lecture littérale n’existe pas. Elle est toujours filtrée par l’oreille du lecteur, son temps, la civilisation dans laquelle il vit, sa propre biographie. Il n’existe pas de lecture «toute nue».

(…)

Étymologiquement, le mot «texte» vient du latin texere, «tisser». Le premier texte à apparaître dans le Talmud prend la forme d’un tissu, le tsitsit, qui représente la loi et vient protéger l’intimité de l’homme nu. Le texte nous habille-t-il, là où les réseaux sociaux exposent, déshabillent ?

C’est troublant, car les réseaux sociaux, qui fonctionnent sur une modalité d’hypertexte (où le mot peut renvoyer à un autre texte), devraient permettre de gagner en complexité de lecture. Or, de façon paradoxale, ils s’accompagnent d’un appauvrissement du rapport au texte. Les gens s’imaginent que ce qui est écrit est la vérité. Je m’interroge aussi sur l’utilisation, souvent excessive dans les messages, de la ponctuation ou des émoticônes, comme si tous ces signes étaient là pour rendre hyperexplicites nos émotions. On va écrire «J’ai eu mon bac !!!!!» ou «Mon chat est mort ☹ ☹», là où il y a quelques années l’implicite nous suffisait. C’est comme si aujourd’hui il fallait tout rendre clair, transparent. Il n’y a plus de place pour le suggéré, le non-dit des mots et la subjectivité de l’autre.

(…)

… Encore une fois, il faut réhabiliter une pudeur de lecture, une conscience que quelque chose nous échappe en lui, chez l’autre et chez nous-mêmes.

Morgane Miel

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Marie Robert, existentielle ouverte...

17 Juin 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Philosophie

En ce jour de bac philo, rencontre avec une pédagogue suractive qui connaît le succès en confrontant les penseurs aux problèmes du quotidien.

Amis lycéens, il est trop tard. Trop tard pour avaler à la hâte les notions mal digérées. Trop tard pour vous cogner le concept du conatus spinoziste ou cogiter avec Descartes. Trop tard pour réviser ces termes en «isme» qui voguent mollement sur la mer de vos approximations. Ce lundi, c’est la philo, épreuve généralement traversée en brasse coulée émotionnelle. Parions que vous serez peu nombreux à expérimenter pendant ces quatre heures l’ataraxie, cette absence de trouble chère à Epicure. Sauf si Marie Robert, prof, auteure et chroniqueuse à France Inter, s’en est mêlée et que, pour ses beaux yeux, l’aliénation vous tente tout autant que l’éthique et la morale.

Avouons-le. Pour nous aussi, l’affaire est un peu pliée. Les théoriciens de la pensée ont pris, dans notre esprit, la poudre d’escampette. Quant à la collection intitulée «Les goûters philo», triste vestige de nos enthousiasmes maternels et didactiques, elle a davantage favorisé l’appétence de nos rejetons pour les viennoiseries chocolatées que pour la dialectique. Alors une pétillante trentenaire et ses bouquins à bords ronds traduits dans 15 langues peuvent-ils endiguer le lourd et lent délitement de nos connaissances ? Une évidence : cette fille a une bouille d’atmosphère et pas mal de flair. Convier les grands philosophes à disserter de notre quotidien, les embarquer chez Ikea ou leur demander conseil pour un texto envoyé par erreur à la mauvaise personne, bref utiliser leur pensée pour surmonter frustrations, hontes et doutes est une idée plutôt futée.

Le cataplasme existentiel ne plâtre pas tous les maux, mais «la philo encourage la résilience et permet le dépassement», nous assure Marie Robert au café le Hibou, où on la retrouve, carrefour de l’Odéon. Trônant sous sa cloche de verre, le nocturne empaillé ne risque pas de la contredire. Dans ce lieu où l’édition parle fort, la jeune femme, perchée sur des sandales compensées orange, diffuse d’une voix douce un enthousiasme survitaminé. Si son mètre soixante-treize et sa chemise Ba&sh bleu Klein touchent les rétines, on s’attarde surtout sur le sourire à pommettes. Indéboulonnable, le rictus trahit un allant assez sidérant que seules des certitudes en petits tas tombées pourraient malmener.

Les hasards d’un agenda obstétrique ont voulu qu’elle naisse à la clinique du Belvédère, à Boulogne-Billancourt. Comme Véronique Sanson ou David Hallyday, ce qui ne présume en rien de ses talents musicaux. Guillaume, son frère, se souvient de leur première rencontre, deux jours après sa naissance. «Exceptionnellement, pour la nouvelle année, j’ai eu le droit de monter dans la chambre de maman. J’ai vu Marie avec ses grandes mains dans son berceau de plexiglas et je suis devenu grand frère.» Complice, le duo revendique, malgré onze ans d’écart, une gémellité d’esprit absolue. De l’éditeur chez Flammarion, échalas brun à billes sombres quand elle est châtain clair et regard azuré, elle dit qu’il est «le meilleur d’elle-même» et souhaite à toutes les filles «un antécédent comme lui». Lui aime glisser que sa sœur est le seul auteur dont il a changé les couches. Peinant à écorner le mythe d’une fraternité sans nuages, le ténébreux nous livre néanmoins le bémol exigé. Le défaut de celle qui apprécie Lévinas et Wittgenstein ? «Une tendance à la psychorigidité. Elle a en horreur l’approximation, les projets mal cadrés et le manque d’organisation. Elle déteste surtout perdre son temps.» Sylvie Le Bihan, qui la côtoie entre piles de livres et séances de dédicaces, évoque l’intelligence de sa démarche : «Elle démontre que la philo n’est pas réservée aux intellectuels. A la différence de certaines stars de la discipline, elle ne vous regarde pas comme si vous aviez une crotte de pigeon au milieu du front.»

Dans la famille pulse du sang italien et français. L’effort s’enrobe de panache et marche de concert avec le sens du commerce. Les grands-parents maternels tiennent un café-bar avant de devenir bijoutiers près de Nancy. Côté paternel, on est artisans chocolatiers à Paris et la boutique se nomme Doux Péché. Une livraison de sucre au Salon du chocolat rapprochera les deux branches. On vous laisse méditer la notion de déterminisme et de libre arbitre ou l’intitulé du bac de philo de la portraiturée : «L’idée de liberté totale a-t-elle un sens ?» Vendeur d’assurances à ses débuts, le père finit responsable de la communication chez Allianz. Quant à la mère, bavarde et un brin fantasque, elle épargne la cantine à sa progéniture et lui plonge le nez dans les livres. «On passait notre temps à se lire des trucs», témoigne la fille, fan de Tolstoï et de Raymond Carver. Aux enfantines angoisses de vie et de mort se greffent des interrogations sémantiques moins usuelles. A 7 ans, Marie Robert doute déjà de la signification commune des mots, consciente que la chaise qu’elle visualise ne meuble pas tous les esprits.

Aujourd’hui, elle philosophe avec les tout-petits, enseigne aux terminales et aux étudiants de l’ESCE, une école de commerce. Comble son «besoin de s’incarner» par le yoga et le jogging et ne songe pas à ralentir, préférant donner du sens à son rythme. Quitte à caser ses «espaces de pensée» sous la douche. Au débotté, elle a accepté il y a cinq ans un poste dans un lycée Montessori, dans les Yvelines. Finalement, ces élèves atypiques, qui «se mettent pile dans les failles», la stimulent. Impliquée dans la pédagogie qui prône l’autonomie, elle ne parle pourtant pas de panacée. A Marseille, elle a mis sur pied une maternelle et une primaire où les troubles «dys» ont aussi leur place. Et elle s’apprête à ouvrir un établissement dans le XVIe arrondissement de Paris. Des aventures aux relents de peinture fraîche et à l’empreinte sentimentale puisque c’est son compagnon qui gère l’organisme de formation Montessori.

Adepte de la boxe, elle avoue quelques uppercuts de tristesse quand l’intensité n’est pas au rendez-vous ou que la frustration pointe. Un temps encartée PS, elle a voté Glucksmann aux européennes, bataille pour que ses classes comprennent que les idées mènent aux actes. Ou qu’il est parfois important de savoir désobéir. Laissant ses désirs infuser librement, elle n’est pas sûre de vouloir transmettre ses gènes et n’a pas son permis. Même si elle révise son code avec ses élèves. Celle qui fuit les mets industriels et les protéines sanguinolentes conseille aux parents de s’investir dans la diète de leurs poulains plutôt que dans leurs révisions. A ceux qui planchent, elle dit en substance que la philo est un jeu . Et que rien n’est pire que l’absence de confrontation. Sinon, pour le bac, elle aurait aimé disserter sur «Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?»


30 décembre 1985 Naissance. 2003 Rencontre la philo. 2018 Kant tu ne sais plus quoi faire il reste la philo. Avril 2019 Descartes pour les jours de doute et autres philosophes inspirants (Flammarion/Versilio).

Nathalie Rouiller

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Coup de coeur... Michel Serres...

2 Juin 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

EXTRAITS

Le but de l'instruction est la fin de l'instruction, c'est-à-dire l'invention. L'invention est le seul acte intellectuel vrai, la seule action d'intelligence. Le reste ? Copie, tricherie, reproduction, paresse, convention, bataille, sommeil. Seule éveille la découverte. L'invention seule prouve qu'on pense vraiment la chose qu'on pense, quelle que soit la chose. Je pense donc j'invente, j'invente donc je pense : seule preuve qu'un savant travaille ou qu'un écrivain écrit.

(...)

Il faut fréquenter les bibliothèques, certes ; il convient, assurément, de se faire savant. Étudiez, travaillez, il en restera toujours quelque chose. Et après ? Pour qu'il existe un après, je veux dire quelque avenir qui dépasse la copie, sortez de la bibliothèque pour courir au grand air ; si vous demeurez dedans, vous n'écrirez jamais que des livres faits de livres. Ce savoir, excellent, concourt à l'instruction, mais celle-ci a pour but autre chose qu'elle-même. Dehors, vous courrez une autre chance.

(...)

On croit volontiers que la langue analysée par la grammaire et la philosophie vaut la langue vive inventée par l'écriture. Non. Le grammairien, le professeur, le philosophe n'écrivent pas assez pour savoir. Avez-vous remarqué, dans les classes, les écoles et les amphithéâtres, l'absence d'exercice vrai ? L'examinateur ou juge n'exige jamais poème, nouvelle, roman ni comédie, jamais de méditation, mais toujours de la critique ou de l'histoire, copie de copies. Pourquoi ? Parce qu'il ne saurait pas rédiger de corrigé. Au contraire, il exige histoire, critique, analyse. Pourquoi ? Parce qu'il peut et sait recopier. Pourquoi ? Pour la facilité. Faire explore, défaire exploite. Ne mentez pas, écrivez. Toute la vérité, mais rien qu'elle.

(...)

Nous organisons méticuleusement un monde où seul le savoir canonisé régnera, espace qui risque de ressembler de près à la terre couverte de rats. Unifiée, folle, tragique, la science gagne, va bientôt régner, comme règne et gagne l'hiver. Excellent, le savoir, certes, mais comme le froid : quand il reste frais. Juste et utile, la science, assurément, mais comme la chaleur : si elle demeure douce. Qui nie l'utilité de la flamme et de la glace ? La science est bonne, qui le nie, et même, j'en suis sûr, mille fois meilleure que mille autres choses pourtant bonnes, mais si elle prétende qu'elle est seule et toute bonne, et qu'elle se conduise comme s'il en était ainsi, alors elle entre dans une dynamique de folie. La science deviendra sage quand elle retiendra elle-même de faire tout ce qu'elle peut faire.

Michel Serres - Le Tiers-Instruit

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Nouveaux programmes de philosophie : « On voit disparaître la notion-clé de la pensée elle-même, “le sujet” »

12 Mai 2019 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Philosophie

Nouveaux programmes de philosophie : « On voit disparaître la notion-clé de la pensée elle-même, “le sujet” »

EXTRAITS

Dans une tribune au « Monde », la professeure d’université Clotilde Leguil s’inquiète d’une réforme rétrograde.

D’une certaine façon, il fallait s’y attendre. Prendre appui sur les neurosciences pour penser l’école de la confiance ne présageait rien de bon pour la philosophie. C’était en effet le pari de Jean-Michel Blanquer lorsqu’il a été nommé ministre de l’éducation nationale par le président de la République Emmanuel Macron. On pouvait déjà se demander en quoi les neurosciences sont légitimes à nous apprendre quelque chose sur la transmission du savoir. On pouvait déjà s’étonner de cette certitude placée dans les résultats des recherches neuroscientistes et de cette défiance à l’endroit de la parole des professeurs, sur le terrain, confrontés à la nécessité de toujours inventer du nouveau pour transmettre le savoir aux nouveaux venus.

Le nouveau programme (provisoire ?) de philosophie, qui devrait entrer en vigueur pour les épreuves du baccalauréat de 2020, étonne par ses choix. S’agit-il d’un retour au XIXe siècle ou d’un tournant religieux-scientiste ? Sous le couvert d’exigence de simplification du programme, dont nous pouvons rappeler qu’il est constitué de notions considérées comme fondatrices de la pensée philosophique, on voit disparaître la notion-clé de la pensée elle-même : « le sujet ».

Le mot d’ordre de l’accessibilité du savoir est-il celui qui a poussé les experts chargés de cette révision à supprimer la notion de « sujet » ? Avec « le sujet », ont disparu aussi bien « la conscience et l’inconscient » et « autrui ». Au lieu même où il y a « le sujet », comme première mise en jambe permettant de pénétrer un monde, celui de la subjectivité faite de désirs, de contradictions, de rapports à l’autre, de questionnements, il y a « le corps et l’esprit », placé sous l’égide de la « métaphysique ». Au lieu même où la notion de « sujet » invitait les élèves à s’interroger sur eux-mêmes, à se poser avec Descartes la question « Qui suis-je ? », advient une notion pour le moins abstraite pour des adolescents, celle de « métaphysique ». Ce terme placé en première ligne est-il destiné à exclure du champ de la philosophie toutes celles et ceux qui ne connaîtraient pas le sens de ce mot ?

(...)

Une école de la défiance

L’école de la confiance, chère au ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, ne serait-elle pas en passe de devenir l’école de la défiance, défiance envers le « je », défiance envers tout ce qui se met en travers des avancées technologiques ? « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », avait-on l’habitude de rappeler en classe de 1re, en suivant Rabelais. Le sujet se voit chassé de sa propre maison, expulsé du lieu même où il a émergé. Et avec lui nécessairement l’autre sujet, celui de l’inconscient que Freud a découvert, nous initiant ainsi à une nouvelle approche de l’existence.

Ce programme ne nous rend pas très heureux, mais au fait, le bonheur est-il au programme ? Eh bien non. Lui aussi a disparu pour céder la place à « la responsabilité ». Les auteurs de ce programme se sentiront-ils responsables de ce tournant qu’ils nous imposent en éradiquant des concepts qui sont au cœur de la pensée philosophique et de la pensée tout court ? Peut-être sont-ils en prise avec une époque qui ne veut plus rien savoir du sujet, plus rien savoir de l’inconscient et qui propose à chacun de se débrouiller dans l’existence entre le scientisme et la technologie appliqués au corps et à l’esprit. S’il fallait introduire du nouveau, peut-être que les questions de « l’animal » et de « la différence masculin/féminin » auraient été de meilleur augure pour accrocher des élèves qui ont besoin d’éclairage sur les idées qui gouvernent le monde.

(...)

... « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Au XVIIIe siècle, le bonheur était en effet une idée neuve en tant que « facteur de la politique ». Qu’en est-il au XXIe siècle ? Aucune idée neuve, mais l’effacement de la référence même au bonheur comme notion. Peut-être rappellera-t-on un jour qu’en 2020, la France a supprimé du programme de philosophie de terminale « le sujet », « l’inconscient », « autrui », « le bonheur », entérinant de façon austère les normes d’une époque où le « je » trouve de plus en plus difficilement sa place.

Clotilde Leguil est agrégée de philosophie, psychanalyste, membre de l’Ecole de la cause freudienne et professeure au département de psychanalyse de l’université Paris-VIII-Saint-Denis. Elle est notamment l’auteure de « Je ». Une traversée des identités (PUF, 2018).

Le texte est à lire dans son intégralité en cliquant ci-dessous

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Libertins de pensée...

9 Mai 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Littérature, #Philosophie

Libertins de pensée...

EXTRAIT

Le siècle des Lumières a connu le succès des romans obscènes mêlés de philosophie. Colas Duflo rétablit le rôle sous-estimé de cette littérature dans la transmission des idées subversives.

Ils ont pour titre Margot la ravaudeuse, Thérèse philosophe, la Religieuse en chemise, les Bijoux indiscrets ou Mémoires de Suzon… Ils fleurent le grivois et le foutre. Ces ouvrages souvent anonymes du XVIIIe siècle appartiennent à la catégorie que Colas Duflo appelle «roman libertin à ambition philosophique». Un grand nombre de ces textes obscènes donnent en effet dans le débat entre les récits d’ébats. Cette intrication peut surprendre le lecteur contemporain. Les deux choses, sexe et philosophie, ne relèvent pas du même registre et ne touchent a priori pas les mêmes types de destinataires. Et pourtant, il y aurait de la matière dans ce nœud entre philosophie et pornographie, dans ses effets littéraires et idéologiques.

C’est à cet endroit que se tient cette Philosophie des pornographes : «Qu’une littérature même mineure puisse viser, en procurant de la jouissance et du désir de jouissance, à libérer son lecteur en l’obligeant à interroger ses idées morales toutes faites et ses préjugés, jusque dans leur origine religieuse, voilà qui ne nous semble pas anodin à rappeler aujourd’hui.» Pourquoi cet apparent dévoilement ? Comme si ce rôle de diffuseur des idées des Lumières dans une certaine littérature clandestine n’avait pas été mis en avant auparavant. «La double indignité de l’objet (non seulement il s’agit d’un roman, mais en plus il est cochon) interdisait sans doute qu’on le considérât d’un œil docte», écrit Colas Duflo, professeur à l’université de Paris-Nanterre, spécialiste de littérature et de philosophie du XVIIIe siècle. Seuls les historiens du livre, en particulier Robert Darnton (1), souligne-t-il, ont montré que les textes les plus osés circulaient par les mêmes canaux que les traités philosophiques hétérodoxes du baron d’Holbach (en particulier son fameux Système de la nature, pour qui seule existe la dynamique de la nature et qui nie explicitement l’existence de Dieu). Et ces deux catégories de livres touchaient probablement les mêmes cibles : des lecteurs en quête du plaisir d’écriture interdite, aussi bien dans l’expression de la pensée que dans la description des mœurs…

Paradoxalement, de l’autre bord disons, le versant libertin, on apprécie peu les coupures réflexives dans les récits lascifs. Le livre référent (2) dans la famille des récits licencieux considère ainsi que «le discours du roman pornographique fait figure de hors-sujet. Il suspend le récit et distrait l’intérêt du lecteur».

(...)

L'article complet est à lire en cliquant ci-dessous

Frédérique Roussel

Colas Duflo - Philosophie des pornographes/Les ambitions philosophiques du roman libertin

Seuil «L’Ordre philosophique», 300 pp., 23 €.

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«La perversion du langage empêche de sortir de la colère sociale» - Anne Dufourmantelle

8 Mai 2019 , Rédigé par Les Communistes de Pierre Bénite et leurs amis Publié dans #Philosophie

«La perversion du langage empêche de sortir de la colère sociale» - Anne Dufourmantelle

Juillet 2017

Les éclats de voix et les coups d’éclat n’ont pas manqué pendant la campagne, et le vote protestataire a rassemblé largement à droite comme à gauche pour constituer un front «antisystème». Laurent Fabius, en installant Emmanuel Macron dans sa fonction de président de la République, a dit que le temps «d’apaiser les colères» était venu. Alors même que cette colère électorale, politique ou sociale prend de plus en plus de place et semble ne plus vouloir s’éteindre, ne laissant aucune place à ce que l’on appelait autrefois «l’état de grâce». Dès, le lendemain de l’élection, la première manifestation de l’ère Macron s’est déroulée à Paris.

Pour la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, la première condition de l’apaisement est une capacité au dialogue qui ne peut exister alors que nous sommes plongés dans une époque de grande perversion du langage. Quand les mots échangés disent le contraire de ce qu’ils sont censés dire, la société se retrouve dans une impasse, confrontée à une colère sans fin.

La colère sous toutes ses formes, personnelle ou collective, a marqué la campagne présidentielle et semble être disqualifiée. Est-elle hors-jeu, hors débat ?

La colère est une émotion, mais c’est aussi le fruit d’une pensée. En parlant des individus ou masses en colère, on cherche à les discréditer. On réduit leur sentiment à une pulsion ou à un instinct qui ne peut ainsi accéder à la dignité d’une réaction à l’injustice, ce qui est tout de même sa première raison d’être. La «colère» qui s’est fait jour contre les partis de gouvernement n’est pas à négliger, sans quoi le ressentiment va se creuser. Le risque est de voir la colère se cristalliser en haine ou bien faire retour sur les sujets en les enfonçant plus encore dans le découragement. Ce qui ne promet que de la violence.

D’où vient-elle ?

La colère portée par un individu ou par un groupe vient le plus souvent d’un sentiment de déception ou de trahison. Et de ce point de vue, elle est saine et sainte. Elle exprime un élan vital, un éros, qui sort les sujets de la déréliction, de la morbidité. On est du côté de la vie beaucoup plus que de la mort. La colère est un moyen d’échapper à la mélancolie. S’il n’a pas un objet sur lequel il va «passer sa colère», l’individu risque de la retourner contre lui-même. On dit qu’il y a beaucoup de colère en France, mais c’est peut-être préférable à une situation de résignation léthargique grosse de haines futures. La colère est une sorte de fièvre, le signe d’une crise. On peut faire baisser la température momentanément, mais pour guérir, il faut aller en chercher la cause. Si on s’arrête au symptôme, on peut mettre en danger l’organisme, car le corps social comme le corps humain n’a plus de moyen de s’exprimer.

La colère est un moyen d’expression, une manière de dire les choses…

Bien sûr. La colère est une réaction à l’injustice, à la non-reconnaissance d’une souffrance ou tout simplement de ce que l’on est, ou à la trahison. Face à ces manquements, l’individu s’estime coupable, il n’a pas bien fait les choses, il a commis une faute, il s’incrimine ou il se met en colère. Bien que les évangiles prônent la non-violence, il y a la colère du Christ qui va chasser les marchands du Temple.

L’individu se sauve par la colère ?

Elle a, en effet, une fonction cathartique. Quand vous êtes confronté à un patient plongé dans une grave dépression, la colère peut être l’un des premiers signes de l’instinct de vie retrouvé. Elle est alors salvatrice. Sans elle, le sujet s’abîme dans le ressentiment. Il demande des comptes pour ce qui est survenu ou ce qui n’a pas été donné, accordé, ressasse ses insuffisances en incriminant tel ou tel fautif. Freud estimait qu’elle était «salutaire».

Quelle est la limite de la colère ?

Quand on ne parvient pas à sortir de la colère, elle peut se transformer en une pulsion de destruction, destruction de l’objet ou destruction d’autrui ou d’atteinte à sa propre intégrité physique. L’objet de la colère est alors vu comme menaçant la survie de l’individu ou du corps social. C’est la transformation de la colère en rage.

Quand il n’y a plus de mots, la rage vient ?

La colère s’accompagne souvent d’un manque de mots pour la dire. Il y a une distorsion de la parole. Les mots justes sont empêchés d’être dits, ou n’arrivent pas à être formulés, dépassent l’intention du sujet. Le danger est là quand la colère se cristallise en haine ou en rage. On entend bien «FHaine» dans FN. D’où peut-être leur récente idée de changer de nom. Dans la paranoïa, la haine permet au sujet de se donner une raison d’être. L’autre devient le bouc émissaire chargé de toutes les frustrations et angoisses de sujets en mal de reconnaissance. La haine permet de retourner un complexe d’infériorité en toute puissance possible contre un tiers. L’attrait immense de la haine vient de ce qu’elle permet à des sujets psychiquement fragiles de trouver un sens à leur frustration et leur impuissance. Elle permet d’échapper au chaos interne qui les menace.

Même si l’ennemi est fantasmé, absent de son quotidien ? C’est la peur de l’immigré quand il n’y a pas d’immigrés ?

Précisément, l’objet de la haine est toujours fantasmé. Mais derrière le bouc émissaire de la haine, il y a la plupart du temps l’injustice pour cause : le chômage ou la pauvreté.

Mais là, nous sommes passés dans la haine, au-delà de la colère ?

La colère reste une pulsion de vie. Il s’agit pour un sujet de tenter de faire entendre quelque chose qui lui apparaît légitime. Elle est liée au manque de reconnaissance. Avant qu’il y ait réparation, il doit y avoir reconnaissance. Pour désarmer une colère, il faut d’abord prendre en compte d’où l’autre parle et reconnaître sa parole comme légitime, même si celle-ci est dans l’erreur. Tant que cette position n’est pas reconnue, il ne peut y avoir de dialogue et de résorption de la colère.

Comment peut-on dépasser sa colère ?

On en sort par le langage, le dialogue avec l’autre pour obtenir la reconnaissance de la légitimité de son point de vue. Et là, nous nous heurtons à une difficulté pratiquement insurmontable dans notre société, c’est la perversion du langage. C’est moins des expressions que le sens des mots qui est retourné ou dévoyé. On dit «réaliste» quelqu’un qui se conforme à l’idéologie dominante, on dit «évaluer» quand, en réalité, on dévalue en encourageant la délation, on appelle «progrès» toute transgression quelle qu’elle soit, on parle «de protéger les gens» quand, en réalité, on les contrôle, on qualifie soudain de «plébiscite» ce qui était un «barrage» la veille, on dit «se mettre en disponibilité» quand on est placardisé en entreprise et que celle-ci ne licencie pas mais se «restructure», on appelle «réforme» des dérégulations et «révolution» l’actualisation de l’hégémonie économique sur la politique.

C’est «la langue de bois» ?

Oui, et encore là chacun peut repérer la torsion dont je parle, comme la partie émergée de l’iceberg. On dit : «J’entends ce que vous dites.» Mais, ça ne veut à aucun moment dire : «Je comprends ce que vous me dites.» «J’entends», ça ne veut strictement rien dire, tout le monde entend. Entendre n’est pas écouter, c’est une réception involontaire du bruit qui nous environne. «J’entends» ne dit pas la volonté de comprendre de celui qui écoute.

C’est un langage vide ?

C’est pire qu’un langage vide, c’est pire que le cynisme, c’est un langage pervers. Le risque - ou l’intérêt d’un Etat comme d’un sujet qui ne veut pas répondre à une demande de justice - alors est de ne laisser comme porte de sortie que la violence, la lutte armée, les affrontements des «casseurs». «On a que ça», disent-ils. Si les mots ne sont pas communs, si les mots n’ont plus de sens, le socle d’une compréhension commune disparaît, et nous nous retrouvons dans une société bloquée. D’autant que l’institution ne peut sortir de cette situation, c’est aux individus de refuser cette perversion pour retisser un dialogue efficient, qui convertit la colère non pas en haine mais en relation de deux intelligences loyales. Pour sortir de la colère, si on ne peut remédier à ce qui l’a provoquée, à ses causes profondes, il faut au moins créer un espace-temps un peu préservé et des conditions matérielles de dignité a minima, c’est-à-dire des conditions qui permettent de la supporter et de l’alléger, voir de retrouver une forme de sérénité. On ne peut pas demander à un sujet de dépasser sa colère sans qu’il ait un espace de reconnaissance un peu sauvegardé d’où il pourra la transcender et tâcher de la comprendre plutôt que d’y céder.

Interview de Philippe Douroux pour Libération

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Robert Menasse : “l’Europe est le seul continent à pratiquer l’autocritique”...

5 Mai 2019 , Rédigé par Philosophie Magazine Publié dans #europe, #Philosophie

Robert Menasse : “l’Europe est le seul continent à pratiquer l’autocritique”...

EXTRAITS

Démocratie, culture et valeurs européennes : l’écrivain autrichien Robert Menasse, auteur du roman “La Capitale” (prix du Livre allemand 2017 ; Verdier, 2019), dresse un portrait critique, sans illusion ni désespoir, du Vieux continent.

Dans La Capitale, vous décrivez une Union européenne qui méprise la culture. Mais existe-t-il un rapport spécifique des Européens à l’art, à la création et à la culture ? Si oui, comment le définir ? 

Robert Menasse : L’Union européenne, c’est qui ? Les États membres ? Nous tous, qui sommes des citoyens de l’Union européenne ? Les institutions européennes communes ? On ne peut en aucun cas dire que « l’Union européenne » méprise la culture. La réalité, c’est simplement que la Direction générale Culture de la Commission européenne n’a pas beaucoup d’importance. Elle n’a que peu de compétences, par conséquent peu de budget, et donc peu de poids dans la Commission. Les gens qui veulent faire carrière au sein de celle-ci ressentent ainsi leur transfert à la Direction générale Culture comme une impasse, un coup d’arrêt à leur carrière. C’est ce que je raconte dans mon roman. Mais si la Culture n’a pas beaucoup de compétences au sein de la Commission, ça ne tient pas à un désintérêt politique de l’Union européenne pour la culture, cela tient au contraire aux États membres : dans le cadre de de la Commission, chaque direction a exactement le champ de compétences que lui délèguent les États membres. C’est l’explication de toute l’affaire : les États transfèrent peu de compétences à la Culture, si bien que cette direction n’a qu’un petit budget et donc de peu de poids dans la Commission. Quand nous observons les États membres, nous y voyons deux systèmes totalement différents : dans certains États, la politique culturelle est de la compétence des régions, dans d’autres elle est centralisée, dans d’autres encore, notamment en Europe de l’Est, elle est inexistante ou soumise aux intérêts politiques du gouvernement en place. Et partout, malgré tout, on crée de l’art et on trouve une culture née de l’histoire. Celle-ci forme un réseau de diversité et de richesse sur ce continent.

L’art cherche toujours et avant tout l’échange, la fécondation, le dépassement des frontières nationales. À la grande époque du nationalisme, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale et dans l’entre-deux-guerres, les artistes constituaient un réseau dans toute l’Europe, ils se rencontraient dans des métropoles telles que Paris, Vienne ou Berlin, ils étaient, comme le dit en substance Stefan Zweig, des Européens au moment où tout plaidait contre cela. Mais aujourd’hui, eux ont encore de l’importance, au contraire des idéologues de l’art et des artistes du terroir que défendaient les nationalistes. Moi, en tant que Viennois, ce sont par exemple, tout naturellement, Charles Dickens et Victor Hugo, Italo Svevo et Émile Zola ou Theodor Fontane qui m’ont marqué ; un film français médiocre me parle même plus qu’un film hollywoodien parfait. C’est aussi dans ce côté naturel que se révèle l’identité culturelle européenne. Bref, quand nous parlons de politique culturelle européenne, une chose est tout à fait claire : dans le réseau culturel européen se produit quelque chose qui ne se passe pas de la même manière dans d’autres champs politiques : la politique fiscale européenne, la politique financière européenne, ou encore la protection européenne des consommateurs ne naît pas toute seule, même si nous avons un marché commun et une monnaie commune. Il est donc nécessaire que Bruxelles détienne de fortes compétences dans ce domaine. La politique culturelle, quant à elle, n’est rien d’autre que la production de conditions générales dans lesquelles peuvent prospérer la créativité, l’art et la culture. Cela, les États ou les pays peuvent le faire, et le courant passera pourtant dans tous les sens entre les États. Et puis le fait qu’un État n’a pas de politique culturelle n’empêche pas l’existence d’une culture et d’une création artistique. C’est la différence avec la politique sociale, la politique financière, etc. : celles-là, on doit les fabriquer.  

(...)

Quelles réformes l’Union européenne devrait-elle entreprendre pour surmonter la défiance des citoyens ? 

Nous avons un marché commun, une monnaie commune, une bureaucratie commune. Mais le développement de notre démocratie commune est très rudimentaire. Ce qu’il faut faire d’urgence à présent, c’est mener une démocratisation conséquente de l’Europe. Cela implique de déposséder de ses pouvoirs le Conseil européen des chefs d’État et des gouvernements nationaux, de renforcer le pouvoir du Parlement, mais sur la base d’un suffrage qui ne soit pas fondé sur l’élection de listes nationales, et surtout d’imposer l’égalité de tous les citoyens devant le droit. Celle-ci n’est pas encore établie, et cela aussi conduit à cette mauvaise ambiance, à la méfiance envers le système. Il est tout de même absurde que nous puissions tous nous donner le nom de citoyens européens, mais que nous n’en détenions pas le droit fondamental : l’égalité. Selon l’endroit où nous sommes nés et où nous vivons, nous avons un plus ou moins bon accès à l’éducation, aux prestations sociales, à l’assurance santé, nous payons des impôts plus ou moins importants, nous avons un salaire minimum plus ou moins élevé, etc. On n’instaurera pas ça du jour au lendemain, mais nous devrions enfin nous y mettre, à petits pas. Car dans le cas contraire, l’union de la paix se transformera en union de la dissension sociale. Et les possibilités de faire l’Union sur la base de l’égalité des chances de ses citoyens perdront leurs dernières chances dans un combat sauvage entre les spécificités nationales.

Propos  recueillis par Michel Etchaninoff

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

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Philo en terminale, exit Marx et Freud?...

16 Avril 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Philosophie

Philo en terminale, exit Marx et Freud?...

Les notions de «travail» et d’«inconscient» ne figurent plus dans la proposition «provisoire» de programme récemment présentée aux professeurs de philosophie. La version finale sera connue le 6 mai. Mais pourquoi vouloir faire disparaître les «maîtres du soupçon» ?

Il est question que Marx et Freud disparaissent bientôt des programmes de philosophie de classe de terminale. La chose laisse perplexe. Marx et Freud sont (avec Nietzsche) les maîtres du soupçon qui, faisant rupture avec une longue tradition philosophique, ne mettent plus la conscience au cœur de leur pensée. Qu’on adhère ou non à leur abord du monde, tous deux ont, en cela, une formidable propension à éveiller l’esprit critique des jeunes générations. Et voici qu’à l’heure des grands débats, on les congédierait sans autre forme de procès ! Quelle mouche a donc piqué les auteurs de cette réforme qui devrait être entérinée par le Conseil supérieur des programmes (CSP) dans quelques jours

Sur le projet d’effacer Freud, risquons une hypothèse. Nul ne sait quels obscurs dédales cette réforme a empruntés avant de voir le jour. Seulement l’éviction de Freud trouve une singulière résonance avec les goûts du ministre Blanquer. On sait sa tendance à appliquer à l’Education nationale les idées de Stanislas Dehaene, qui fait du cerveau l’alpha et l’oméga de l’existence humaine. Songeons qu’il n’y a peut-être pas plus opposé à ce réductionnisme que la découverte freudienne de l’inconscient. Tandis que Stanislas Dehaene réduit l’esprit au cerveau, Freud avance, au contraire, que l’esprit se voit doublé de l’inconscient. Le réductionnisme du premier écrase l’esprit sur l’organisme ; la découverte du second lui fait gagner en profondeur, l’éveille, saisissant le mot d’esprit en ce qu’il a de plus vif. Mais il y a plus. Avec l’inconscient, Freud étend l’empire de la responsabilité plus loin qu’il ne l’a jamais été, puisque la responsabilité s’étend, avec lui, à l’inconscient y compris. Au contraire, rabattant l’esprit sur le cerveau, Stanislas Dehaene et ses amis réduisent la responsabilité à portion congrue puisqu’on ne saurait être responsable de son organisme et de son fonctionnement.

S’il est vrai que tout débat épistémologique débouche inévitablement sur un débat éthique, n’est-ce pas là que se situe l’enjeu véritable de la disparition de l’inconscient des enseignements de philosophie ? On peut le penser. L’enjeu est d’autant plus crucial que se sentir responsable de ce qui nous arrive dans l’existence est la condition sine qua non de tout acte qui porte à conséquence. A l’heure du triomphe du cerveau, exit Freud !

Quid de Marx ? Risquons une autre hypothèse. Marx inspire encore l’extrême gauche, qui n’a pas renoncé à son influence. Or notre gouvernement sait avoir de redoutables opposants dans les rangs de cette gauche - la chose s’est révélée dès la dernière élection présidentielle, bien avant que les gilets jaunes ne s’illustrent. Faire sortir Marx des programmes de philosophie serait-il une façon de répondre à ceux que Marx inspire encore ? Et si tel était le calcul, croit-on vraiment étouffer la révolte (pour celle qui vient de la gauche) en la privant des moyens de penser son action ? Si telle était bien la visée de cet exit, il attesterait surtout d’une naïveté confondante. Non, la révolte ne meurt pas quand on lui retire les moyens de penser, elle devient seulement plus violente qu’elle ne l’est déjà, et plus haineuse aussi. Si l’ignorance excite la pulsion de mort (cf. Freud encore), elle ne concourt certainement pas à inhiber les penchants révolutionnaires des révoltés. On peut en outre n’être pas marxiste et considérer l’importance d’un tel philosophe !

Mais cela mis à part, faut-il vraiment ne rien savoir de Marx qui est le penseur critique du capitalisme à l’heure de son triomphe ? Faut-il ne rien savoir de Marx à l’heure de la plus grande refonte managériale de l’Education nationale, à l’heure où le ministère demande aux communes de financer désormais les écoles maternelles privées au même titre que les maternelles publiques ? Cette réforme remplirait donc les classes d’élèves pour vider les savoirs de leur contenu !

Pour ce qui concerne le seul domaine de la philosophie, qui n’est pas le seul domaine touché par cette réforme - loin s’en faut -, le nombre d’heures d’enseignement baisse, le nombre d’élèves par classe augmente (35 en terminale), et deux notions cruciales disparaissent.

Qu’on réduise à néant (ou quasi) les apports de Marx et de Freud pour la jeunesse de France n’empêchera ni l’inconscient de se manifester ni la révolte d’aspirer à la révolution. «E pur si muove», «Et pourtant elle tourne», affirmait Galilée alors qu’il venait d’abjurer.

Combattant Marx et Freud, ce n’est pas la psychanalyse ou le marxisme que Jean-Michel Blanquer atteint, c’est l’esprit des Lumières. S’il veut combattre Marx et Freud, qu’à cela ne tienne, qu’il le fasse. Il existe pour cela la voie du débat d’idées, celle de la joute intellectuelle, celle qui voit des thèses s’affronter. Mais pour emprunter la voie du débat, il faut connaître, même a minima ce qu’on combat - la classe de philosophie ne permet en réalité rien d’autre que ce minimum qui est, en fait, une nécessité absolue. Sans cela, le débat d’idées vire à la haine. Et nous en avons déjà notre dose de la haine !

Emmanuel Macron se souviendra-t-il enfin qu’un très grand nombre de ses électeurs l’a porté au pouvoir pour que la haine promise par l’extrême droite ne nous gouverne pas ? Aidera-t-il Jean-Michel Blanquer à retrouver ses esprits, afin qu’ils portent secours à son cerveau ? Car Jean-Michel Blanquer allégeant les programmes et alourdissant les conditions de travail des enseignants atteste d’abord qu’il est entré en guerre contre l’intelligence.

Anaëlle Lebovits-Quenehen membre de l’Ecole de la cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse, directrice de publication de la revue «le Diable probablement»

 

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A Voir... Le cercle des petits philosophes - En salle le 18 avril...

14 Avril 2019 , Rédigé par Télérama Publié dans #Cinéma, #Philosophie

Peut-on lire “La Critique de la raison pure” à 7 ans ? Non. Philosopher ? Oui. C’est la conviction de Frédéric Lenoir, qui entend développer l’esprit critique chez les enfants. Rencontre avec le héros du documentaire “Le Cercle des petits philosophes”, jolie chronique d’une année passée avec des élèves d’écoles élémentaires.

La bienveillance, notion lénifiante ? Faux, répond Frédéric Lenoir, pour qui la bienveillance doit être au coeur de l’éducation. Le prolifique philosophe/sociologue/écrivain/conférencier le martèle depuis un moment déjà : il ne tient qu’à nous, les adultes, de faire de nos enfants une relève responsable et clairvoyante, capable de prendre en charge les problèmes que nous avons parfois créés, souvent niés, en tous cas échoués à régler. Dans Le Cercle des petits philosophes, la réalisatrice Cécile Denjean l’accompagne dans deux écoles élémentaires d’Ile-de-France où il a animé des ateliers-philo. Un concept qu’il n’a pas inventé mais contribue à diffuser via la fondation et association SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble), co-créée avec Martine Roussel-Adam en 2017. SEVE forme des adultes (pas nécessairement enseignants) à l’animation d’ateliers philo et propose d’intervenir dans des établissements publics. Le but ? Lutter contre le « prêt à penser », développer la réflexion chez l’enfant mais aussi l’écoute, l’empathie et le respect de l’autre.

D’où vient l’idée des ateliers de philo pour les enfants ?

La première fois que cela m’a traversé l’esprit, je lisais Montaigne, l’un de mes auteurs favoris. Dans ce passage, il est écrit : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ». J’ai beaucoup réfléchi à cette phrase qui oppose l’accumulation des connaissances, le savoir répétitif d’un côté à l’esprit critique, au discernement et au jugement de l’autre. Montaigne va même jusqu’à suggérer que la philosophie soit pratiquée dès la petite enfance. On parle bien de philosopher avec des enfants, pas de leur enseigner l’histoire de la philosophie – celle-ci requiert une intelligence conceptuelle et un vocabulaire développé qu’on acquiert seulement à la fin de l’adolescence. Pour réfléchir, un enfant n’a pas besoin de connaître des mots savants. Un jour, alors que j’animais une conférence, j’ai cité la phrase de Montaigne. Une dame est venue me voir à la fin pour m’expliquer que des ateliers de philo existaient depuis cinq ans dans l’école élémentaire qu’elle dirigeait à Lausanne… Je suis allé sur place et j’ai découvert que de tels ateliers existent dans certains endroits depuis quarante ans !

(...)

Qu’avez-vous retenu de cette année passée auprès des enfants dans le cadre des ateliers-philo ?

Deux choses m’ont frappé. La lucidité des enfants sur la condition humaine – ils sont très conscients des problèmes du monde, des enjeux collectifs, du tragique de la vie – et leur optimisme. Ils ont envie de trouver des solutions, sont motivés. Je me souviens de cet enfant qui m’a étonné en expliquant que la vie est « trop sophistiquée » pour lui mais qui ajoute dans le même élan que si on ne change pas soi-même, on n’arrivera pas à changer le monde. L’autre chose qui m’a frappé, c’est la force de l’intelligence collective. Certains n’ont pas forcément beaucoup d’idées ou ont tendance à se moquer un peu facilement des autres mais peu à peu, en écoutant leurs camarades, ils progressent. Le fait de penser ensemble est extrêmement constructif. 

(...)

Mathilde Blottière

Le Cercle des petits philosophes, de Cécile Denjean sort en salles le mercredi 17 avril.

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