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Vivement l'Ecole!

philosophie

"Même s'ils le voulaient, les Etats n'auraient pas les concepts pour changer" - Bernard Stiegler/Qu'est-ce que panser?

9 Mars 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sociologie, #Philosophie

EXTRAITS

Dans son dernier essai, le philosophe analyse non pas le manque de volonté mais l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre à la colère de Greta Thunberg. Agir face aux changements environnementaux nécessite de décloisonner les savoirs et de rendre la science autonome par rapport au capitalisme.

Avant de s’approcher de Bernard Stiegler, il faut avoir les idées claires sur deux concepts centraux dans son travail philosophique : «l’entropie» et «la néguentropie». L’entropie définit la dissipation de l’énergie : contrairement à l’énoncé «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme», il y a dans l’univers des pertes d’énergie. Donc, l’univers aura une fin, son refroidissement. Vient alors l’entropie négative, ou néguentropie : la capacité à différer dans le temps la dissipation de l’énergie. Voilà. C’est en utilisant cette clé de lecture que le philosophe Bernard Stiegler, également directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), a développé ces dernières décennies sa réflexion sur les sciences et la technique.

Pour ce qui concerne la biographie, on peut l’éliminer rapidement en résumant son parcours singulier : lors d’un séjour en prison où il atterrit pour braquages à main armée, il découvre la philosophie et noue une relation avec Jacques Derrida. S’il dit souvent «nous», c’est qu’il travaille avec des collectifs qu’il initie en tous lieux et pour toutes disciplines, à l’image du groupe de réflexion Ars Industrialis qu’il a fondé en 2005.

Après Qu’appelle-t-on panser ? 1) l’Immense Régression (Les Liens qui Libèrent), il a publié en janvier 2) la Leçon de Greta Thunberg, dans lequel il s’interroge sur l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre à la colère de la jeune Suédoise. C’est que, pour Bernard Stiegler, être en mesure de répondre au problème de notre époque nécessite de réinterroger l’intégralité des savoirs et les réarticuler entre eux, en mettant la question de l’entropie au cœur des connaissances.

Pourquoi consacrer un livre à Greta Thunberg ? Mérite-t-elle qu’une théorie soit forgée à partir d’elle ?

Greta Thunberg est génératrice de bifurcation, notamment par sa colère. Il me semble qu’il y a dans son discours quelque chose d’Antigone. Mais Antigone a le discours tragique des Grecs : si elle dit que nous n’échapperons pas à la mort, il y a l’idée que l’âme a une vie après la mort. Greta appartient au monde «plus que tragique», celui qui dit que tout disparaîtra, l’univers en totalité. Et cela provoque des réactions terribles !

Un article du Monde diplomatique, qui traitait Greta Thunberg, de manière fort méprisante, de «Messie 2.0», ainsi que l’appel au meurtre émis après son discours à l’Assemblée nationale cet été ont fait bifurquer la rédaction de mon essai pour s’attacher à la «génération Thunberg». Initialement, j’écrivais Qu’appelle-t-on panser ? (en détournant le titre d’un ouvrage de Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?) parce que je crois qu’aujourd’hui la pensée ne panse plus, elle ne soigne plus.

J’ai récemment créé un collectif international qui mobilise aussi bien des chercheurs que des jeunes de la génération Thunberg, avec lequel nous essayons de répondre à une question : «Comment diminuer l’augmentation du taux d’entropie ?» Pour schématiser, il y a un schisme entre les jeunes mobilisés et les vieux qui ne font rien.

Mais la rhétorique qui consiste à valoriser les générations futures n’est-elle pas dangereuse, voire démobilisatrice ?

Vous avez parfaitement raison. Il y a une destruction des rapports entre générations. Et il faut le reconstruire parce qu’une société s’arrête quand il n’y a plus de transmission entre générations. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le marketing est générationnel : il a consisté à viser la fameuse «ménagère de 50 ans», découper la population en tranches et les isoler pour cibler ses publicités.

Ça a abouti à une catastrophe sociale. Revenir sur cette histoire permet de se rendre compte que «la génération» n’est pas un phénomène biologique ni anthropologique : c’est, à partir du XXe siècle, un phénomène médiatique.

Avec les Amis de la génération Thunberg, nous voulons reconstruire le lien transgénérationnel. Il ne s’agit pas de refiler notre responsabilité aux générations futures. Il s’agit de permettre aux générations futures de prendre leurs responsabilités avec nous.

«Les pouvoirs auxquels s’adresse Greta Thunberg sont dans l’incapacité de lui répondre», écrivez-vous. Qui pourrait lui répondre, et comment lui répondre ?

Effectivement, même s’ils le voulaient, les Etats et les multinationales ne sauraient pas comment répondre, parce qu’ils n’ont pas les concepts pour changer. Il faudrait, pour pouvoir le faire, établir une nouvelle critique de la science dans le monde industriel. La science est intégralement soumise au développement du capitalisme industriel, elle n’est donc plus du tout autonome, contrairement au XVIIIe siècle. Il y a, depuis cette époque où la physique newtonienne est devenue fondamentale, un refoulement de la question de l’entropie. La raison est simple : la recherche est soutenue par l’industrie, et parler d’entropie remettrait en cause l’organisation macroéconomique sur laquelle elle repose.

Voici un exemple : pour qu’un avion vole, il faut respecter un certain nombre de lois de la gravitation et de la physique. On sait le faire, les avions volent très bien. Mais, ce faisant, on ne prend en compte que le court terme : si on choisissait de ne certifier les avions qu’à condition qu’ils ne bouffent pas toutes les ressources pour les mille années à venir, ils ne seraient pas autorisés à voler.

(...)

Votre livre est une réaction par rapport à un article sur la «collapsologie». Voyez-vous la collapsologie comme un outil ou une menace ?

Ce n’est pas une menace mais une hypothèse, que je partage. La collapsologie dit qu’à l’époque où l’avenir de la totalité du vivant est menacée sur Terre - ça, c’est une donnée scientifique -, le protéger devient la priorité des priorités. Donc toutes les sciences doivent se remettre à bosser en fonction de ça. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, dans l’Evénement anthropocène (Seuil, 2013), proposaient face à cette hypothèse de créer des groupes d’études transdisciplinaires sur l’anthropocène. Il faut arrêter de faire des maths dans un coin, de la biologie dans l’autre, car cela a eu des conséquences catastrophiques. Je crois qu’aujourd’hui, l’enjeu est de réarticuler les savoirs entre eux.

Nicolas Celnik

Bernard Stiegler Qu’appelle-t-on panser ? 2) La leçon de Greta Thunberg Les Liens qui libèrent, 304 pp., 25,50 €.

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous (abonnés)

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A lire... "Rendre le monde indisponible" - Hartmut Rosa (Ed La Découverte)

7 Février 2020 , Rédigé par France Culture - La Découverte - Libération Publié dans #Philosophie, #Sociologie

Présentation de l'éditeur:

Dominer le monde, exploiter ses ressources, en planifier le cours… Le projet culturel de notre modernité semble parvenu à son point d’aboutissement : la science, la technique, l’économie, l’organisation sociale et politique ont rendu les êtres et les choses disponibles de manière permanente et illimitée.

Mais alors que toutes les expériences et les richesses potentielles de l’existence gisent à notre portée, elles se dérobent soudain à nous. Le monde se referme mystérieusement ; il devient illisible et muet. Le désastre écologique montre que la conquête de notre environnement façonne un milieu hostile. Le surgissement de crises erratiques révèle l’inanité d’une volonté de contrôle débouchant sur un chaos généralisé. Et, à mesure que les promesses d’épanouissement se muent en injonctions de réussite et nos désirs en cycles infinis de frustrations, la maîtrise de nos propres vies nous échappe.

S’il en est ainsi, suggère Hartmut Rosa, c’est que le fait de disposer à notre guise de la nature, des personnes et de la beauté qui nous entourent nous prive de toute résonance avec elles. Telle est la contradiction fondamentale dans laquelle nous nous débattons. Pour la résoudre, cet essai ne nous engage pas à nous réfugier dans une posture contemplative, mais à réinventer notre relation au monde.

Pour en lire un extrait:

https://fr.calameo.com/read/0002150220d2b86a868ae

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Eloge de la lenteur, du retard...

25 Janvier 2020 , Rédigé par christophe - France Culture Publié dans #Philosophie

J’ai laissé mon amie Porte d’Auteuil, près du Parc des Princes. Je la vois peu et chaque rencontre est un bonheur partagé, toujours trop court. Aujourd’hui nous avons réussi, avant de regagner la capitale, à nous offrir un détour par Varengeville et son cimetière marin. Georges Braque y repose pour l’éternité, Braque et ses vitraux ornant chaque ouverture de l'église posée là, sur la falaise. Il a offert à la lumière le plaisir de se parer de bleu.

Il y a une vingtaine d’années, la fatigue embrume aujourd’hui mes souvenirs, un peu plus peut-être, j’ai passé quelques jours, seul, dans une région saharienne proche du massif du Hoggar.

Vers la fin d’une de ces journées brûlantes, alors que j’installais mon bivouac, je sentis une présence derrière moi… Je me retournai et il était là, debout. Un « Homme bleu » juché sur son vaisseau du désert. D’où venait-il ? Où allait-il ? Je lui posai, par signes et dans un arabe très approximatif, la question. D’un geste évasif il me fit comprendre qu’il venait de « là-bas » et qu’il se dirigeait vers « là-bas ». Je n’en sus jamais plus.

Cet homme d’une beauté irréelle passa la nuit à mes côtés… Après m’avoir donné de l’eau, du lait et quelques fruits secs, il alluma un feu. Nous bûmes du thé. Comprenant ma volonté d’aller dormir, il se leva lentement et alla s’installer auprès de l’animal accompagnant sa vie. Nous nous saluâmes en nous serrant la main, longuement, comme le font les hommes, « là-bas »

Le lendemain matin, il m’offrit à nouveau du thé. Puis se leva, mit de l’ordre dans ses quelques affaires, enfourcha son dromadaire et me regarda fixement. Je lui demandai, toujours par signes, combien de temps il lui faudrait pour atteindre son but et rejoindre les siens. Il sourit et je compris alors l'inutilité de ma question. Celle-ci n’avait aucune importance à ses yeux… « Combien de temps ? » est une préoccupation d’occidental pressé…

Après quelques mots, mon amie est partie. Je la regarde quelques instants s’éloigner. Nous ne savons jamais quand nous nous reverrons. Elle marche d’un pas tranquille. Je la vois sortir son téléphone portable et consulter peut-être ses messages.

Ses enfants, son mari l’attendent. Sa vie…

Je remets le moteur en marche… Ma vie…

Et le temps nous accompagne.

Au Sahara, le temps est dans le sable… Il est « de sable ». Le Sahara, c’est le Grand Sablier… Mais « là-bas » on ne l’a pas enfermé dans ses petits objets de verre qui permettent de savoir si l’œuf est cuit ou pas. Le temps coule, fuit, s’échappe… Il ne passe pas car il n’existe pas… Il lisse les arrêtes de la vie comme le vent adoucit celles des dunes pour en faire des courbes parfaites, sensuelles, féminines… Au Sahara, de jour comme de nuit, on entend le temps chanter dans les glissements du sable sur les pentes… Oui, il chante…

La vie et ses épreuves viennent rythmer nos existences. Lorsqu’une épreuve vient frapper à notre porte, il convient de ne jamais oublier qu’elle n’est pas un arrêt, une fin, la mort d’un rêve… Elle est une étape…

Une étape entre « là-bas » et « là-bas »

Cet espace où le temps n’a plus l’importance faisant de nous les obligés des montres, des horloges, des pendules, des chronomètres, de tous les outils imaginables pour mesurer nos existences. Et plus les technologies contemporaines nous font « gagner » du temps, plus nous en manquons. Paradoxe inconnu de l’homme bleu. Il ne portait pas de montre au poignet.

Que reste-t-il aux humains des pays développés pour « contraindre » le temps ? Rien, sinon les durées incompressibles. L’enfant aura toujours besoin de neuf mois avant de remplir d’air ses poumons, avant de pousser son premier cri. Une loi aura toujours besoin de temps pour produire ses premiers effets. Une histoire d’amour, même commencée par un « coup de foudre », aura besoin de temps pour vivre. Ou pour mourir…

Au Sahara, aucune accélération du temps. Et pour cause. Il n'existe pas.

Aucune, en apparence non plus, dans les regards, les sourires, les gestes de mon amie…

Hélas, la France - et une grande partie du monde - semble poussée par la fièvre de la réussite rapide, des effets rapides d’une décision, de la fabrication rapide d’un objet, de l’éphémère succès d’un film, d’un livre, d’une chanson. La « start-up » nation court, se précipite, bouscule, écrase, réduit, résume. Il faut produire, il faut réussir. Vite, vite, vite…

J’ai vu disparaître l’homme bleu derrière les dunes et leurs mystères…

J’ai vu disparaître mon amie happée par la ville et ses tentacules…

Je conserve toujours les traces de leur sourire, la douceur de leur voix, la sagesse de leurs paroles…

À jamais hors du temps…

Christophe Chartreux

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Patrizia Atzei : «Pour moi, l’universalité, c’est réussir à penser les singularités, et à les dépasser»

3 Janvier 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Patrizia Atzei : «Pour moi, l’universalité, c’est réussir à penser les singularités, et à les dépasser»

Le concept d’universel, par sa complexité, son histoire et sa polysémie, est critiqué dans de nombreuses luttes sociales et politiques. A partir des travaux de Judith Butler ou Jacques Rancière, la philosophe défend cette notion qu’elle juge indispensable pour penser ce que nous avons en commun.

Mouvement des gilets jaunes, port du voile, féminisation de la langue française… Ces voix revendicatives donnent-elles à voir d’irréparables fractures, une difficile conciliation entre certains groupes sociaux et l’ensemble de la société française ? Ou révèlent-elles plutôt la montée en puissance d’un débat concernant l’une des valeurs au fondement de la République : l’universalité ? Omniprésente dans la sphère politique, cette notion comporte d’encombrantes ambiguïtés, affirme Patrizia Atzei, dans l’essai Nous sommes embarqués. Ces confusions nourrissent les critiques des pourfendeurs du concept, études post-coloniales et féministes, qui considèrent l’universel infréquentable. Celui-ci serait non seulement impossible à concilier avec la multitude d’expériences particulières qu’il prétend englober, mais il renverrait à une conception limitée de l’humanité, où les femmes, les minorités ethniques, sexuelles ou de genre et les personnes précaires n’auraient pas leur place. Dans ce livre, adaptation de sa thèse sur l’universalité chez Alain Badiou et Jacques Rancière soutenue en 2013 à l’université Paris-VIII Vincennes, la philosophe d’origine italienne refuse néanmoins d’abandonner cette notion à son passé complexe et sa polysémie. Souhaitant renouveler l’universel, essentiel selon elle pour penser ce que nous avons de commun, Patrizia Atzei en élabore une redéfinition.

A quoi la complexité du concept d’universel est-elle due ?

Quand on parle d’universel, on peut faire référence soit à l’universalité, qui est une notion philosophique, soit à l’universalisme, qui est un idéal politique, historique, religieux, culturel. L’universalité est une propriété qui s’applique à tout ce qui existe, c’est un concept qui permet d’en réfléchir d’autres, un opérateur de pensée. Alors que l’universalisme postule le rassemblement de l’humanité tout entière sous un unique principe, sous des valeurs ou une vision supposés communes, et cette unification peut être conçue comme déjà là ou comme une visée sociohistorique à atteindre. En fait, la notion d’universel a été, au fil du temps, investie de tant de significations différentes qu’elle en est ressortie vide, creuse. Ensuite, la seconde difficulté provient du fait que cet idéal de progrès de l’humanité a une histoire ingrate, incommode. L’universel, dans ce sens-là, donné par l’Europe des Lumières au XVIIIe siècle, a servi des discours excluants tout en se voulant capable de qualifier la totalité de l’humanité, une humanité prétendue très générique, atemporelle, apolitique, anhistorique, agéographique. Mais cette définition ne peut être ni neutre ni totalisante, parce qu’elle a émergé dans une Europe coloniale, où les femmes et les minorités étaient opprimées. C’est en ce sens que l’universel est devenu une sorte de mot invocatoire, dont le sens a été dévoyé et auquel on peut faire beaucoup de justes critiques.

D’où proviennent ces critiques ?

En premier lieu, des études postcoloniales et du féminisme. Il existe tout un pan du féminisme du XXe siècle qui a cherché à montrer comment le patriarcat passe par un système de reconnaissance et de légitimation qui se veut neutre, mais qui est en fait masculin, hétérocentré. L’écrivaine Monique Wittig en est une grande penseuse. Elle insiste beaucoup sur l’hétérocentrisme parce qu’elle parle en tant que lesbienne. D’ailleurs, les oppositions actuelles à la féminisation de la langue française prouvent bien cet attachement à un neutre masculin, un neutre pas si neutre. Autre exemple, la théoricienne de la littérature Gayatri Spivak, dans les Subalternes peuvent-elles parler ? (2008). Elle attaque l’universalisme au motif qu’il s’agit pour elle d’un idéal occidental qui se présente comme neutre, mais est en réalité ancré dans une culture colonialiste et ne peut pas prendre en compte la diversité du monde. C’est ce que recouvre sa notion de «subalterne», qui désigne tous ceux et celles qui, ignorés par l’histoire officielle, n’ont le droit ni à la parole ni à une identité.

C’est ce qui se produit ici en France, quand on interdit le port du voile dans certains espaces : l’Etat met en place une politique discriminante à l’égard des femmes musulmanes françaises, au nom d’un idéal de République qui se veut universaliste et indivisible.

Et pourtant, vous ne congédiez pas le concept d’universel. Au contraire, vous choisissez de le réinvestir. Pourquoi ?

Je pars du principe qu’il n’y a pas vraiment de mot pur en matière de politique. Certains termes peuvent être parfois mal utilisés, ou récupérés, cela n’empêche pas d’y avoir recours. En cela, je m’inscris dans le sillage d’un réinvestissement progressiste de la notion d’universalité en philosophie, qui a commencé dans les années 90, chez des philosophes perçus comme radicaux comme Alain Badiou, Slavoj Zizek, Ernesto Laclau, Jacques Rancière ou Judith Butler. En ayant recours à leurs écrits, il devient possible de court-circuiter l’opposition entre universalité et particularité, de penser l’universel comme émanant de la particularité.

Ce qui m’intéresse notamment, c’est l’idée «désidentification», qui vient de Jacques Rancière. Pour lui, l’identité est souvent normative, elle sert à restreindre, à nous réduire à un endroit facilement identifiable. Alors, la désidentification renvoie à la possibilité de déplacer son identité, à subvertir les places, les appartenances et les assignations existantes. En fait, plus un moment politique rend cette désidentification possible, plus il a de puissance. Et une lutte est émancipatrice si elle se présente non pas comme la seule expression du groupe qui l’incarne, mais si elle parvient à subvertir l’idée d’appartenance. Grâce à la lutte féministe, par exemple, une femme, tout en se revendiquant femme, rend audible un discours qui ne concerne pas que les femmes et leurs droits. Il s’agit d’un discours beaucoup plus large, sur la notion d’égalité, qui concerne toute la société. Les droits des femmes sont les droits de tous, en réalité. On peut aussi aller chercher du côté de l’étymologie pour comprendre le déplacement que provoque la désidentification. En grec ancien, comme en allemand, le mot «exemple» signifie «ce qui se joue, se montre à côté». L’exemple permet de déplacer, il est ce qui se montre au-delà de lui-même.

Dans cette perspective, quelle définition de l’universel proposez-vous ?

Pour moi, l’universalité, c’est réussir à penser les singularités, et extraire l’universel de ces polémiques, de les dépasser. Beaucoup de superpositions sont possibles en chacun. Il ne s’agit pas d’effacer là d’où on vient, puisque c’est de ça que provient notre force. La femme qui s’émancipe s’adresse à d’autres et c’est ce qui va permettre de faire le lien, de trouver du commun. C’est aussi ce que les gilets jaunes sont parvenus à faire. Ce mouvement est né d’une étincelle qui était l’augmentation de la taxe sur le carburant, mais on voit bien avec le temps que c’est devenu autre chose, qu’il s’est étendu à la question des incitations sociales, avec le débat autour du référendum d’initiative citoyenne (RIC) par exemple, et qu’il a interrogé l’institution de l’Etat français.

On pourrait rétorquer que les gilets jaunes se battent seulement pour eux, de même pour d’autres causes, telles que le féminisme…

Dans la Nuit des prolétaires (1981), qui étudie l’éveil intellectuel et l’émancipation du mouvement ouvrier français dans les années 1830, Jacques Rancière explique que les ouvriers s’émancipent en se pensant autrement que comme des ouvriers, en pensant qu’ils ont le droit de lire de la littérature, d’en faire, d’écrire etc. Et à notre tour, nous pouvons nous sentir concernés par le récit de leur émancipation parce qu’elle a trait à quelque chose de bien plus grand qu’eux. Ces ouvriers montrent que l’émancipation est liée au temps parce que comme ils travaillent, ils ne peuvent lire et écrire qu’à la nuit tombée. Pendant la nuit, ils sortent de cette temporalité du travail qui est très oppressante. Or la relation entre temps et travail n’est pas aliénante que pour eux. C’est une question centrale aussi pour bien d’autres groupes sociaux, dont les femmes, par exemple. Penser l’émancipation ouvrière permet de penser aussi le temps domestique, le travail non payé, le travail du care, toute cette partie du travail qui est minimisé, donné gratuitement par les femmes, pas reconnu. C’est ainsi que ces moments d’émancipation, qui sont toujours ancrés, incarnés par des personnes qui les portent et qui ont des identités précises, peuvent tous nous toucher et nous concerner.

Cela signifie-t-il qu’il faut qu’une revendication fasse référence à d’autres pour tous nous englober, pour passer du particulier à l’universel ?

Je préfère parler de résonance. Et cette résonance peut être géographique ou historique. Par exemple, je me suis investie dans le mouvement des gilets jaunes à Montreuil (Seine-Saint-Denis), et il a beaucoup été question de Révolution française. Il y a eu des tentatives de clubs comme pendant la Révolution, où les ouvriers se réunissaient pour être dans une temporalité plus lente. Il y aussi eu les ZAD, qui sont des luttes territoriales, mais qui en disent long sur la manière dont le capitalisme fonctionne, dans le sens ce sont toujours des aménagements aberrants du territoire, un aéroport inutile, l’enfouissement de déchets nucléaires, des situations qu’on peut comprendre où qu’on se situe dans le monde parce que ça parle du même rapport au capital. Ce que je veux dire, c’est que tous les cas dont j’ai parlé - les gilets jaunes, les ZAD, le port du voile, le féminisme - possèdent un potentiel d’universalisation parce qu’ils s’adressent à un «tous» potentiel générique. C’est un «tous» indéterminé, ouvert, qui n’est une totalité, ni une unité, ni un «tous» qui pourrait être défini d’avance. Ainsi, dans «Nous sommes la forêt qui se défend», l’un des mots d’ordre de la protestation contre l’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, le «nous» c’est «nous tous», cette lutte concerne n’importe qui.

Paloma Soria Brown

Patrizia Atzei "Nous sommes embarqués - La politique, Le pari" 128 pp., 14 €.

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"Noël, c'est un concentré de névroses" - Cynthia Fleury... (Vidéo)

25 Décembre 2019 , Rédigé par France Inter Publié dans #Philosophie

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Colloque - Philosopher à l’école...

17 Décembre 2019 , Rédigé par Les Cahiers Pedagogiques Publié dans #Philosophie

Colloque - Philosopher à l’école...

EXTRAIT

Les 18es rencontres sur les Nouvelles pratiques philosophiques (NPP) organisées par la Chaire Unesco / Université de Nantes / proPhilo en partenariat avec l’Université de Genève (FPSE- LIFE) ont eu lieu à Genève les 23 et 24 novembre 2019. Andreea Capitanescu Benetti y participait et nous en livre quelques échos.

Que pouvons-nous retenir de ces rencontres qui ont eu lieu à l’Université de Genève sous la coordination de Edwige Chirouter [1] ? Beaucoup de monde, au moins 200 participants, des enseignants de France, d’Italie, de Belgique et de Suisse s’intéressant aux pratiques de philosophie pour enfants.

Un foisonnement d’idées sur les pratiques pédagogiques et leurs mises en situation. Sur le site de ces rencontres, une belle citation : « La philosophie n’est pas un temple mais un chantier » (Georges Canguilhem). J’en retiens ici quelques traces. Pour cette « formation » à des pratiques de philosophie avec les enfants, nous avons pu profiter d’un échange d’expériences de trois entités : l’association Pro-philo, l’école internationale de Genève [2] (La grande Boissière) et le laboratoire LIFE (Manuel Perrenoud & Andreea Capitanescu Benetti).

L’association Prophilo

Pendant de nombreuses années, Prophilo a mené une pratique portée par les professionnels du terrain dans une dynamique de bottom up : une émanation du terrain qui est d’ailleurs encore sa caractéristique aujourd’hui. Les praticiens ont une vision de leur rôle comme éducateurs au sens large dans l’école : apprendre à vivre ensemble, ancrer les apprentissages dans l’expérience à la fois personnelle et collective, chercher ensemble des outils. Les enseignants, très motivés et engagés, se forment sur le temps extrascolaire.

Les membres de Prophilo ne sont pas forcément des philosophes de formation, ce qui ne les empêche pas de pratiquer la philosophie. Ils sont très intéressés par la didactique du « philosopher » dans une approche pragmatique d’enseignement inspirée de Matthew Lipman. Ce dernier, philosophe lui-même, avait comme objectif principal l’accessibilité de la philosophie aux enfants afin de soutenir la formation de citoyens autonomisés et capables de distance critique (vis-à-vis de leurs propres croyances et de manipulations externes). Capables aussi de participer à la vie collective, de favoriser les jugements construits et non pas issus de l’émotionnel uniquement, de gérer pacifiquement les conflits. Leur pratique est celle d’une enquête collective (méta, logique, épistémologique, éthique, esthétique), ancrée dans du sens pour faire participer les enfants à la création de la pensée collective. Actuellement, ProPhilo est une association sans appui ou ancrage institutionnel, ce qui peut être vu comme force mais également comme une faiblesse.

L’existence de la philosophie à l’école tient à la volonté voire l’intérêt de l’enseignant qui soutient activement ce type de pratiques dans les classes. Faudrait-il institutionnaliser plus ? Faudrait-il que la philosophie pour enfants ait une place dans les politiques éducatives des programmes scolaires (heures attribuées dans les programmes, place dans la formation initiale et continue des enseignants) ?

(...)

Andreea Capitanescu Benetti

Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous

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"Le premier grand geste politique est l'éducation" - Cynthia FLEURY - Rencontres Littéraires Pau 2018 - Passionnant! (Vidéo)

17 Décembre 2019 , Rédigé par Pau Béarn Pyrénées Publié dans #Politique, #Philosophie, #Société

« La démocratie peut-elle guérir ? » Ayant constaté au fil de ses recherches au sein du monde clinicien le lien tangible entre un individu, sa santé et l’État de droit, Cynthia Fleury explique que l’État de droit est avant tout l'état social. Or, quand « l’État de droit se dissocie de l'état social, on ne détruit pas que la santé des individus, on détruit aussi l'Etat de droit ».

Cynthia Fleury affirme qu'il n'y a pas qu'une seule manière de faire de la démocratie : il faut la « diversité des individus pour inventer la démocratie qui leur correspond » et ne plus mettre en danger « la manière solidaire d'être ensemble ».

Pour la démocratie de demain, elle renvoie à la notion d’individuation, structurante de l'individu et martèle son propos sur la nécessité d'engagement des individus dans la limite de leurs moyens, en concluant que « le premier grand geste politique est l'éducation, l'enseignement qui est le pilier de tout : on va apprendre et on va nécessairement transmettre ».

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Coup de coeur... Cynthia Fleury...

9 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Le pouvoir n’est pas le seul à dénaturer le temps. Il n’y a pas que l’aliénation sociale qui tente de confisquer le temps. L’aliénation psychique est une autre forme de confiscation, et qui prend parfois les allures d’une passion pour le temps. Prenons la nostalgie, elle n’est nullement synonyme d’individuation, bien au contraire. Certes, la grande aventure ulysséenne n’a ni l’apparence, ni la violence, du délire psychotique. On pourrait croire qu’elle confine à l’avènement d’un sujet, décanté de toute forme d’aliénation. Et, pourtant, la nostalgie se nourrit d’une impossibilité structurelle, et n’est pas si dégagée que cela de l’aliénation. Il n’y a pas déni mais il existe néanmoins dans ce sentiment comme une jouissance du refoulement : jouir du fait que l’on n’arrive pas à se dégager du temps passé ; à chaque fois qu’un futur advient, lui accoler l’aura d’un passé qui dissipe son pouvoir d’immanence.

Cynthia Fleury - Les irremplaçables

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Albert Camus : "Je ne connais qu'un devoir, c'est celui d'aimer" (Vidéo)

24 Novembre 2019 , Rédigé par Iremmo Publié dans #Philosophie

Camus nous raconte la méchanceté du quotidien, l’ambivalence du soleil, la tendre indifférence du monde et la folie des hommes sacrifiant l’étal de leurs certitudes celui qui, parce qu’il ne sait pas mentir ni pleurer, ne leur ressemble pas. Relire Camus en ces temps troublés.

Aujourd'hui presque unanimement considéré comme un des grands hommes de la Nation, Albert Camus fut pourtant beaucoup décrié et critiqué par le passé. Camus n'a pas toujours été légitime en son temps. Libertaire refusant les extrémismes, défenseur de la classe laborieuse refusant le stalinisme. Réformiste contre le statu quo. Il faut aussi rappeler le contexte dans lequel s'inscrit la pensée de Camus : celui de la résistance, puis de l'épuration, du début de la consommation de masse, de la guerre d'Algérie, et de la fascination de beaucoup d'intellectuels français pour le système soviétique. 

Une table ronde enregistrée en février 2018.

Jacques Ferrandez, auteur de bande dessinée, Il a adapté la nouvelle L'Hôte en 2009, et L'Étranger en 2013

Saad Khiari, cinéaste, auteur de Le Soleil n’était pas obligé

Christian Phéline, président de la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet

Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes

Michel Thouillot, écrivain, auteur de L’Affaire Meursault

Yves Chemla, critique littéraire et enseignant à l’IUT de Paris.

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