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Vivement l'Ecole!

philosophie

Pour faire naître une idée - Conférence de Cédric Villani (vidéo)

20 Septembre 2021 , Rédigé par USI Publié dans #Education, #Philosophie

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Frédéric Gros : «Crier à la honte, cela fait trembler le système »

18 Septembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Pour le philosophe, cet affect complexe qu’est la honte ne se résume pas à la tristesse, il est, quand il prend la forme d’une colère collective, une étincelle, un explosif, pour dénoncer les violences sexuelles, l’inaction face au changement climatique, la fortune des puissants...

La honte n’est pas un sentiment qui jouit d’une bonne réputation, parce que, quelles qu’en soient les formes – de la culpabilité à la timidité, de la pudeur à la vergogne ou au sentiment d’humiliation – elle implique toujours une retenue, un triste repli sur soi, une sorte de douloureuse passivité. Mais ce n’est pas ainsi que la conçoit le philosophe Frédéric Gros qui, après s’être intéressé à la désobéissance, inverse à présent le sens de la honte. Dans la Honte est un sentiment révolutionnaire (éd. Albin Michel, 2021), le professeur d’humanités politiques à Sciences-Po Paris soutient que la honte est l’affect majeur de notre époque. «C’est une honte !» ; «La honte doit changer de camp !» : loin de n’être que tristesse, elle porte en elle une colère qui, quand elle se conjugue, devient une force politique active, «révolutionnaire».

La honte est un affect complexe, on l’éprouve tantôt vis-à-vis de soi-même, tantôt pour un proche, tantôt à cause du regard des autres. Elle semble «prise» entre la culpabilité, la pudeur, la «vergogne», la timidité, le remords… Peut-on en donner une définition unique ?

S’il fallait donner une détermination commune qui puisse couvrir l’ensemble des usages, ce serait quelque chose comme le sentiment douloureux d’un décalage. Mais décalage entre quoi et quoi ? C’est là que tout se joue. Peut-être décalage entre ce que j’imagine que les gens aimeraient que je sois et ce que je me sens être vraiment. Ou entre ce que j’imagine que le monde devrait être et ce qu’il est – ce qui est déjà très différent. Dans la honte se jouent à la fois une douleur, de la tristesse, mais aussi une forme de colère. Elle peut aussi ressembler à la pudeur, en effet, à la capacité à se retenir – détermination que l’on entend lorsqu’on songe à ce qu’est le contraire de «éhonté» : dans ce cas, ce n’est pas un décalage, mais plutôt une manière de «suspendre», qu’ignore celui ou celle qui est «éhonté·e», ou «sans vergogne». Je suis frappé par l’évidence avec laquelle on est traversé par les différents sens de ce mot. Quand je dis «c’est une honte» dans un cri d’indignation, on comprend tout aussi bien ce que quelqu’un veut dire quand il dit qu’il «meurt de honte».

Pourquoi la honte plutôt que l’arrogance qui semble aussi caractéristique de notre société actuelle ? 

Parce qu’une certaine honte nous sauve sans doute de l’arrogance. Je soutiens que la honte est l’affect majeur de notre temps comme en attestent trois injonctions contemporaines. D’abord : «N’ayez plus honte de vous-mêmes», «aimez-vous», qu’on doit saisir comme un sursaut de rage et de vie contre la honte-tristesse qui empoisonne l’existence. Les attaques ici traditionnellement vont viser la pudibonderie de la société bourgeoise et du catholicisme. On a l’impression que toute émancipation passe par la sortie de la honte. Mais il me semble que l’on rate quelque chose si on se limite à ce sens.

La seconde injonction est : «Il n’y a plus de honte», cri d’indignation mille fois répété par les moralistes qui s’inquiètent des «sans-gêne», de l’étalage de soi sur les réseaux sociaux ou des incivilités en augmentation.

La troisième injonction – «La honte doit changer de camp», «honte sur vous !» – est celle qu’on entend dans les cortèges et sur les réseaux sociaux : c’est elle qui m’a particulièrement intéressé. C’est un cri de rage qui vise bourreaux, incesteurs, violeurs, patrons corrompus, milliardaires indécents. Quand Adèle Haenel se lève et crie «c’est la honte !», elle fait trembler un système d’acceptation diffus où il ne faut surtout pas faire d’esclandre. C’est pourquoi je crois, comme l’affirmait Marx, que la honte est un sentiment révolutionnaire.

En quoi peut-elle être révolutionnaire ? La honte tristesse ne nous maintient-elle pas dans une intimité coupable, un repli sur soi et donc dans une certaine obéissance ?

Il faut distinguer une bonne et une mauvaise honte. Dans la honte d’être pauvre, il y a une manière d’obéir. La honte comme ce qui fait que l’on a du mal à s’accepter soi-même à cause de conditions sociales, de handicaps, de choix de vie, est poison de l’existence. Ces micro-hontes tristes nous rendent dociles au système, elles nous font obéir. Leur diffusion, leur démultiplication n’est là que pour empêcher une autre honte de surgir. Elles font écran à la honte colère qui est fédératrice, contagieuse, qui repose sur une imagination généreuse. La honte devient révolutionnaire quand l’indignation se partage, pour prendre la forme d’une colère collective. Crier à la honte, cela fait trembler le système. Et en même temps ce système tient par la production des petites hontes.

Est-ce à dire qu’on emploie aujourd’hui «il est honteux» pour dire «il est injuste» ?

Le mot «honte» marque une impossibilité de se désolidariser. L’injustice existe, après on peut l’accepter ou pas. Mais la honte implique qu’on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. C’est le principe de la double négation : je ne peux pas ne pas. C’est un des secrets de l’expression de Primo Levi sur la «honte du monde», c’est se dire que les choses pourraient être autrement. C’est ne pas se résigner au pire qui devient chaque jour le plus sûr. On est dans une période où l’on va nous dire arrêtez de vous flageller, trop de tristesse. Mais enfin ces spinozistes du lundi ou ces nietzschéens du dimanche ratent quelque chose. La honte ne se dépasse pas, on la transforme par la colère.

La honte a aussi un aspect auto-immune, si on peut dire, c’est-à-dire qu’elle naît de soi-même, d’un mépris de soi par rapport à l’idéal du moi. Cette honte-là, peut-on la transformer en quelque chose d’autre qu’une triste rumination ?

Justement, quand Primo Levi parle de la «honte du monde», il dit qu’elle nous immunise. Elle nous rend responsables. Il est vrai que l’alchimie dépend au fond d’une rencontre, de la capacité à un moment de partager sa honte avec l’autre, et donc de la sublimer. Et c’est ce partage qui la transforme en colère. Dès que quelqu’un commence à partager sa honte, on se rend compte à quel point ça fuse. C’est le double destin de cette colère qui serait le noyau secret de la honte et qui fait qu’elle n’est pas réductible à la tristesse.

La honte a connu son heure de gloire dans les «sociétés de l’honneur», les microsociétés ou les clans régis par des codes de l’honneur. N’assiste-t-on pas à leur retour, notamment avec les réseaux sociaux, où l’honneur est remplacé par la réputation ?

Les réseaux sociaux ont porté à une forte intensité l’image publique de soi, ce qui n’a d’équivalent que dans les sociétés d’honneur. Cette image se construit, prend consistance, se mesure, et elle existe indépendamment de moi : quand je suis victime de e-bashing, je suis ruiné. Peu importe la vérité. Il n’y a pas d’oubli, pas d’irréversibilité possible, contrairement à ce qui se passait pour les sociétés archaïques, dans lesquelles on lavait la honte par la vengeance. La projection digitale de soi est devenue une substance addictive. Virtualité = viralité = réalité. C’est dans la virréalité que se construisent les hontes contemporaines. Profils sociaux saturés d’injures, e-réputation brisée par des flots d’infamies, sarcasmes, mensonges… On n’ose plus ouvrir son compte et le monde entier conspire.

Vous parliez de l’imagination, comment agit-elle dans cette transformation ?

Elle joue un rôle crucial, car il faut de l’imagination pour avoir honte. La grande différence entre la honte et la culpabilité, c’est que je ne peux pas me sentir coupable pour un autre. Honteux oui. Quand on assiste à une scène d’humiliation, je suis dans l’autre tout de suite. L’imagination fait que je sors de moi. Elle me décentre, me permet de me mettre à la place d’autrui, d’envisager d’autres mondes possibles. C’est ce que Zola signifie quand il dit que ce qui explique la Commune, c’est la honte de 1870. Seul le peuple peut avoir honte. Ou quand Marx dit que la honte est un sentiment révolutionnaire, en ajoutant : elle est une colère rentrée et si tout un peuple avait honte, il serait comme un lion prêt à bondir. A côté du faire-honte, stigmatisant, réducteur, chosifiant, il s’agit d’un faire-honte qui serait comme une gifle salvatrice, et traduirait le fait que je ne suis pas satisfait de moi-même ni du monde. La honte peut définir un régime d’affect des luttes. C’est l’étincelle. Après, il faut de la dynamite.

Vous semblez dire que la honte apporte une forme de lucidité nécessaire. Est-ce à dire que toute personne dans une position dominante devrait avoir honte ?

J’appartiens à une génération qui refuse d’avoir honte. On a eu de la chance, mais on ne veut pas se plaindre d’être un homme, blanc, avec une bonne situation. Il faudrait commencer par accepter d’avoir un tout petit peu honte. Il ne s’agit pas de le reconnaître et de le proclamer publiquement : ce serait de la culpabilité hystérique. C’est, par-devers soi, accepter l’idée que Primo Levi formule dans un autre contexte tout à fait terrible, à savoir l’idée que la place qu’on occupe, on l’a quand même toujours un peu prise à un autre. C’est une histoire de place. Quand on se sent bien à sa place, on se dit qu’on a beaucoup de mérite et que si on l’occupe, il ne faut surtout pas nous la contester. La lucidité voudrait qu’on se dise : c’est quand même peu de mérite et beaucoup de chance, une chance que d’autres ont payé au prix fort. Ce que n’arrive pas à comprendre le républicanisme béat et doctrinaire, c’est que cette honte est précisément la marque affective d’une blessure de l’universel.

Vous évoquez dans un chapitre la honte dans les circonstances de viol, d’inceste, et vous écrivez «la honte est l’affect témoin de l’acceptation du patriarcat». Que voulez-vous dire ?

Je parle en effet de la honte traumatique en cas de viols, d’incestes – faits vécus par des femmes essentiellement. J’ai beaucoup lu sur le sujet, notamment King Kong Théorie de Virginie Despentes, qui a été une énorme claque. J’y retrouvais cette idée qu’on peut évidemment considérer qu’il s’agit, avec le viol et l’inceste, d’affaires d’une intimité extraordinaire, mais qu’en même temps s’y joue un rapport au pouvoir qui dit quelque chose de l’essence cachée du politique. J’essaie ici de dire des choses balbutiantes. Je pense à Marx quand il indique que le vrai contraire de la propriété privée ce n’est pas la propriété collective, mais l’appropriation éthique. Dans l’inceste, le viol, il s’agit justement de saccager les capacités de chacun à s’approprier son corps, son monde, sa vie. C’est cette violence que j’appelle le «pouvoir nu», un pouvoir qui va sans dire et qui jouit des choses. Or, ces hontes dans les cas de viol ou d’inceste sont le marqueur d’une obéissance douloureuse et terrible au pouvoir nu.

Les luttes antiracistes, intersectionnelles, travaillent justement à fédérer les micro-hontes pour faire sourdre une colère collective. Elles sont pourtant très critiquées.

Avant ce livre, j’étais très hostile à cela. Je ne voyais que les dérives insupportables de la cancel culture. J’ai beaucoup lu les textes de James Baldwin, de Frantz Fanon et j’ai compris que dans ma réticence à reconnaître la réalité de ces sujets jouait l’arrogance de celui qui refuse qu’on lui conteste son mérite. La honte est un affect intersectionnel, j’ai voulu assumer ça. Je suis plus lucide sur mes propres réactions. Il y a quelques années, je m’opposais aux réunions genrées à Sciences-Po. J’accepte à présent au moins de me laisser fragiliser par ça, au lieu de me revendiquer d’un universalisme asexuel. Plastronner son antiracisme, c’est se donner bonne conscience en continuant à stigmatiser.

Anastasia Vécrin et Robert Maggiori

La Honte est un sentiment révolutionnaire de Frédéric Gros éd. Albin Michel, 234 pp., 18 €.
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Coup de coeur... Colette...

10 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie, #Littérature

Maison et jardin vivent encore je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait, -lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort, - un monde dont j'ai cessé d'être digne ?

 

Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois, dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille, la présence des enfants, et leurs âges différents.

 

Mais ces signes ne s'accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantin, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander : "Où sont les enfants ?"

 

C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel : "Les enfants ! Où sont les enfants ?".

 

Où ? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé : "Hou... enfants... "

 

Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche et qui se taisait. Une mère moins myope eût deviné, dans les révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques bourrasques d'octobre ... Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant des yeux, ces deux tâches pâles dans le foin : le visage d'une jeune garçon et son livre ? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et désespérée de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en étonne.

 

Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu ; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacun portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la généalogie d'un défunt supposé...

 

Colette - La maison de Claudine

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Edgar Morin, ses conseils aux jeunes : "Il faut risquer sa vie" (Vidéo)

8 Juillet 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Jeunesse, #Philosophie

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Coup de coeur... Axel Kahn... (Vidéo)

6 Juillet 2021 , Rédigé par Mollat Publié dans #Education, #Philosophie

La journée avait été terrible dans la petite cité de Bakengbenkel, près de la ville de Kumai, sur les bords du fleuve éponyme. La chaleur humide en ce mois de février anéantissait l’énergie des bêtes et des gens. La climatisation n’était pas en ces années-là aussi répandue qu’aujourd’hui et les larges pales des ventilateurs de plafond brassaient un air épais et moite. Certes, on était habitué au Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo, à cette épreuve ; elle se révélait pourtant en ce jour particulièrement rude. Le soir venant, le déclin du soleil et un léger vent poussaient enfin ceux qui ne travaillaient pas à descendre de leur terrasse, à quitter l’ombre protectrice des grands arbres ; les oiseaux, un moment eux-mêmes comme assommés, semblaient sortir de leur léthargie. Tous ceux qui se trouvaient sur les bords du grand fleuve, occupés à des activités diverses, s’aspergeaient par intervalles de son eau tiède qui éliminait pour un moment la sueur et dont l’évaporation provoquait une brève mais délicieuse impression de fraîcheur.
La vaste demeure en bois de deux niveaux du Dr Pak Dwi Ahmad Fauzi se trouvait à quelques centaines de mètres du Kumai, un peu isolée du bourg, dans une clairière où ses parents avaient fait installer un grand jardin d’agrément à l’arrière de la maison d’habitation, dans la direction du fleuve. Ahmad était particulièrement fier de sa riche collection de népenthès, singulières plantes carnivores aux formes variées. Il s’était attaché aussi à acclimater toute une variété d’orchidées autochtones d’une étonnante splendeur. Lorsque les malades lui en laissaient la possibilité, ce qui était rare, il aimait, au petit matin et le soir, se reposer à l’abri des beaux arbres qui délimitaient la propriété, bélians, fougères arborescentes, figuiers, etc. Cependant, le docteur en profitait peu car il était écrasé de travail. Sa réputation lui amenait des patients de Kumai et des bourgades alentour. De plus, il n’était pas rare qu’il eût à s’occuper des touristes qui s’embarquaient sur le fleuve depuis la ville et descendaient vers le parc national de Tanjung Puting, tout proche au sud. Il les voyait en fait surtout à leur retour car ils souffraient souvent alors d’une grande diversité de réactions allergiques dues aux piqûres d’insectes ou au contact avec des plantes urticantes, de troubles digestifs comme la « turista », provoqués par l’alimentation très pimentée ou des infections diverses. Doc Ahmad, comme on l’appelait, ne pouvait éviter non plus les visites à domicile, parfois en forêt, et était au total presque toujours sur la brèche.
Ce jour-là, cependant, il n’avait pas la tête à l’admiration sereine des merveilles de son jardin et avait demandé à Hasan Muzakkar, un jeune confrère de Kumai et un ami proche, de s’occuper des urgences. Ibu Purwanti Sumardi, sa jeune femme, de vingt ans sa cadette, attendait en effet leur premier enfant, leurs premiers, plutôt, car la grossesse était gémellaire. Doc Ahmad était loin d’avoir une confiance illimitée dans la maternité de la ville et, malgré les dangers possibles de l’accouchement de jumeaux, avait décidé, assisté d’une sage-femme expérimentée, d’aider lui-même sa femme. Son cabinet se trouvait dans la maison et était relativement bien équipé en matériel de petite chirurgie et en dispositifs de réanimation légère. Le docteur avait une solide pratique de l’obstétrique à domicile dans des conditions bien plus précaires qu’ici, chez lui et à proximité de ses installations professionnelles de soins. Il était néanmoins un peu inquiet et, de plus, fort ému. Absorbé par son dévouement pour ses malades, qui lui vouaient un véritable culte, il ne s’était avisé de prendre femme qu’à quarante ans passés et était éperdument amoureux de son épouse la belle Purwanti, une jeune infirmière rencontrée dans la clinique chirurgicale de Kumai à laquelle il adressait les patients qu’il convenait d’opérer. Bientôt, si tout se passait bien, il serait deux fois père. Ahmad tenait la main de Purwanti, l’encourageait, déposait mille baisers tendres sur son visage et sur son ventre distendu où il sentait des lèvres les mouvements brusques de ses futurs enfants qui demandaient à naître ; cela le bouleversait. Les premières contractions débutèrent après quatorze heures, en pleine chaleur, suivies de la perte des eaux ; Purwanti était courageuse, elle s’appliquait à faire tout ce qu’on lui avait enseigné ces derniers mois, elle suivait les indications de la sage-femme, à qui Ahmad avait laissé la conduite des opérations. Le travail se déroula sans la moindre anicroche. Eka naquit à vingt et une heures trente, sa petite sœur Dewi une dizaine de minutes plus tard, deux adorables poupées à la noire chevelure déjà abondante et à la peau mate, si ressemblantes que les parents se dirent qu’il leur faudrait apprendre à les distinguer et que ce ne serait pas facile. Les enfants avaient pleuré tout de suite, ils étaient là maintenant, secs et langés, endormis tout contre leur mère, dont le visage fatigué et en sueur rayonnait. Ahmad se sentait lui aussi épuisé, transporté de joie, éperdu de reconnaissance pour Purwanti, dont la vaillance l’avait émerveillé et qu’il trouvait en cet instant d’une beauté presque surnaturelle.
Axel Kahn - Etre humain, pleinement

Etre humain, pleinement

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Le président, une gifle, et Hobbes là !

26 Juin 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie

La médaille et son revers

Une gifle pourrait-elle être une action politique ? Gifler le président, est-ce gifler un homme ou l'Etat ? Et pourquoi pour le philosophe Hobbes, la gifle n'a-t-elle pas de sens ? Pourquoi dans sa pensée, une gifle donnée au souverain c'est se gifler soi-même en tant que citoyen ?

Le 8 juin 2021, un citoyen a giflé spontanément le président de la République. Le geste a choqué, tant pour sa dimension violente que symbolique.

Mais que signifie gifler le président ?

L'invité du jour :

Luc Foisneau, directeur de recherche au CNRS et enseigne la philosophie politique à l'EHESS
Site Politika co-animé par Luc Foisneau : Politika

Des gestes politiques pour questionner la réalité de notre vie démocratique

Les gens qui ont recours à l'enfarinage, à la gifle, etc., sont des gens qui pensent qu'ils sont privés de toute liberté d'action politique. Le but de l'Etat, lorsqu'il s'organise lui-même démocratiquement, est de rendre possible l'émergence d'une scène dans laquelle les citoyens et les citoyennes vont pouvoir agir les uns à l'égard des autres comme des êtres libres. Or, nous n'y arrivons pas et nous voyons derrière la scène démocratique, qui devrait être celle de l'échange démocratique libre entre citoyens et citoyennes, l'ombre de l'Etat, qui nous effraie et qui nous fait douter de la consistance de la réalité de notre vie démocratique.  
Luc Foisneau

La théorie des deux corps

Hobbes a pensé une théorie des deux corps du roi, et si on s'en souvient encore aujourd'hui, c'est que cette théorie des deux corps continue à jouer un rôle, y compris dans une démocratie comme la nôtre, puisque le président de la République possède effectivement un corps naturel, qui peut recevoir la gifle, et il porte aussi une personnalité politique, lourde à porter, la personnalité de l'Etat.  
Luc Foisneau

L'Etat, c'est nous

Hobbes nous dit que l'Etat, c'est nous. L'Etat, c'est un représentant autorisé par nous. Ce qui veut dire que lorsque l'un des citoyens gifle l'un des représentants de l'Etat, que ce soit le roi ou le président de la République, en fait, c'est lui-même qu'il gifle. Hobbes veut rendre impossible, en quelque sorte, les gestes qu'on a vu se multiplier ces temps derniers.  
Luc Foisneau

Texte lu par Bernard Gabay :

Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XVI : “Des auteurs, des personnes et des êtres personnifiés”, Sirey, 1971, traduction François Tricaud (avec une musique de Frahm Nils, My things, de l'album The bells, label : Erased Tapes Records)

Sons diffusés :

  • La gifle à Emmanuel Macron, reportage BFM TV, 08 juin 2021 
  • Discours de Jean Castex à l’Assemblée Nationale
  • Mix autour des gifles, enfarinages, entartrages : archive journal 08H00, France Inter, 18 avril 2002 ; archive JT 12/13, Edition Bretagne, France 3, 17 janvier 2017 ; archive JT 20H, France 2, 01 février 2012 ; archive JT Soir 3, France 3, 13 avril 2002
  • William Shakespeare, La Tragédie du roi Richard II, Acte III, Scène II, Société des Comédiens Français, France Culture, 26 mai 1974, traduction Michel Bernardy
  • Musique de fin : Ludacris, Slap
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A lire... La catastrophe ou la vie - Pensées par temps de pandémie - Jean-Pierre Dupuy

16 Mai 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

EXTRAIT

La meilleure mort

10 mai 2020

Je dispose d’un critère qui me permet de reconnaître les personnes qui ont l’« esprit métaphysique », indépendamment de leur occupation, de leur éducation, ou de leur religion si elles en ont une, qu’elles soient philosophes de profession ou non. Je leur demande ce qui leur fait le plus peur : le fait de mourir ou la mort elle-même. J’appelle « métaphysique » toute question que la science est impuissante à élucider mais à laquelle nous ne pouvons pas ne pas apporter de réponse si nous ne voulons pas vivre comme des bêtes. La plupart des gens répondent que la mort ne leur fait pas peur et quand on leur demande pourquoi, même s’ils n’ont jamais lu Épicure, ils avancent que lorsqu’ils seront morts, ce n’est pas eux qui le seront, puisqu’ils ne seront plus. Mais ils avouent craindre la période de déchéance et de souffrance qui bien souvent précède la mort. Ces gens-là ne sont pas faits pour entrer en métaphysique.

Ce jugement n’est pas une critique et encore moins une insulte. Il faut de tout pour faire un monde.

Les semaines que nous venons de vivre en mars et avril  2020, la mort rôdait partout autour de nous. Le confinement nous a incités à poser ou reposer les grandes questions, celles que nous posions quand nous étions enfants. Je me suis demandé comment j’aimerais mieux mourir.

Être passager sur le vol AF 447 qui relie quotidiennement Rio de Janeiro à Paris et chuter en vrille jusque dans l’océan, voilà ce que serait une bonne mort pour moi. C’est celle à laquelle a échappé ma fille brésilienne Béatrice en voyageant sur ce vol, la veille du crash du 1er juin 2009. J’expierais ainsi la faute que j’ai commise en me servant trop souvent de cette histoire pour illustrer mon propos. Ce type d’expérience appelle le silence et le recueillement.

Ou bien je me jetterais du haut d’une tour en flammes de cent dix étages pour échapper à l’incendie. Ce serait une mort sublime que filmeraient les caméras du monde entier. Il paraît que lorsqu’on arrive au sol, on ne sent rien car on est depuis longtemps asphyxié.

Jean-Pierre Dupuy - La catastrophe ou la vie - Pensées par temps de pandémie

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A lire... "Sauver la liberté d'expression" - Monique Canto-Sperber...

23 Avril 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

EXTRAITS

Monique Canto-Sperber : «Les adeptes de la parole sans tabous comme les nouveaux censeurs visent à installer une hégémonie sur la parole publique»

Injures racistes ou sexistes, violences des réseaux sociaux : comment préserver la liberté d’expression, se demande la philosophe dans son dernier essai. Tous les propos sont admissibles, dit-elle, à condition que l’autre puisse répliquer, se défendre. Débattre en somme, sans oublier l’humour.

(...)

La liberté d’expression vous semble-t-elle aujourd’hui menacée ?

Oui, car elle est prise en tenaille par deux courants. D’une part, la revendication du droit de tout dire, d’une parole libérée de tout tabou, qui se réclame du noble idéal de la liberté d’expression, avec ce qu’elle a d’incontestablement transgressif. La liberté d’expression sert ici à dédouaner des propos qui sont à la limite de l’incrimination pénale, surtout en termes de racisme et d’antisémitisme. Ce genre de parole se retrouve, sous une forme extrême, chez Alain Soral, mais parfois aussi, de façon plus suggérée, dans Valeurs actuelles ou CNews. Et, de l’autre côté, de nouvelles formes de censure.

En quoi consiste cette autre tendance qui écornerait la liberté d’expression ?

On observe depuis quelques années que des personnalités sont privées de parole dans les universités, par exemple, lorsqu’elles défendent une thèse hostile à la GPA - position qui, quoi qu’on en pense sur le fond, ne fait pourtant que refléter l’état actuel de la loi (1). Ces nouvelles formes de censure tendent à considérer qu’il n’y a même pas lieu de débattre de telles questions. Pourtant, même si des valeurs comme l’égalité des droits entre hommes et femmes ou la lutte contre le racisme doivent absolument être défendues, c’est toujours un «plus» de pouvoir entendre un contradicteur capable d’en discuter les imprécisions ou ambiguïtés. Cela permet de mieux étayer sa conviction face aux objections. Sans quoi la pensée risque de devenir stérile et ses propres opinions de se transformer en dogmes. Les adeptes de la parole sans tabous, comme les nouveaux censeurs, visent pareillement à installer une hégémonie sur la parole publique, les premiers qui prétendent ouvrir un débat mais voudraient être les seuls qu’on entende, les seconds qui voudraient décider seuls de ce qu’on peut dire et de ce qu’il faut taire. Un signe clair que quelque chose ne va plus avec notre concept de liberté d’expression.

(...)

Pour vous, les malheurs actuels de la liberté d’expression tiennent aussi à l’ambiguïté de son histoire. Pourquoi ?

Le concept de liberté de conscience (être seul à décider de son opinion religieuse) et son pendant, le fait de devoir tolérer l’expression de la conviction religieuse d’autrui, ont été difficilement acquis à la fin du XVIIe siècle, comme étant la solution philosophique des guerres de religion, mais ce concept dépendait d’un cadre théologique ! Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la liberté d’exprimer sa conviction est étendue à toutes les opinions, pas seulement religieuses, et qu’elle est assimilée à un droit de l’homme. Mais alors que la liberté de conscience et son expression ne souffrent aucune limite, la liberté de parler en société, elle, doit en avoir. C’est toute l’ambiguïté de cette notion : elle a gardé la prétention morale du concept de liberté de conscience, mais on se dispute toujours sur les limites à y apporter. C’est pourquoi je tente de prendre le problème autrement : je demande de laisser de côté les fondements (la liberté de parler est-elle un droit de l’homme ? un principe moral ?) et de considérer seulement les règles légitimes qui permettent à la parole de fonctionner en société, de façon à minimiser le mal qu’elle fait tout en permettant qu’un maximum d’opinions soit en circulation.

(...)

Sonya Faure

Article complet à lire en cliquant ci-dessous

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Agathe Cagé : pour une éthique de la considération

12 Mars 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie, #Politique

Agathe Cagé, politiste, publie de "Respect !" aux Editions des Equateurs (mars 2021). Une invitation à repenser les rapports entre les individus, notamment en vue des élections présidentielles dont la campagne approche à grands pas.

A l'heure où l'indifférence règne, différentes propositions peuvent émerger afin de créer une éthique du respect, et potentiellement une nouvelle éthique de l'engagement politique. C'est ce que propose Agathe Cagé dans son ouvrage Respect ! qui paraît aux éditions des Equateurs

Diplômée en finances publiques et droit public, docteure en science politique, formée à l’ENS et à l’ENA, Agathe Cagé a travaillé au Ministère de l’Intérieur avant d’assurer le pilotage des dossiers pédagogiques comme conseillère (Vincent Peillon, Benoît Hamont ). Elle a ensuite exercé comme directrice adjointe de cabinet au ministère de l’Education nationale de 2014 à 2017.  Secrétaire générale de la campagne présidentielle de Benoît Hamon en 2017, elle a notamment enseigné à l’université Paris 1 et à Sup de co La Rochelle, et assuré des formations pour la Wharton Business School, l’ENA et la Escuela de Gobierno de Guatemala. En outre, elle a cofondé et préside le cabinet de conseil Compass label depuis 2017. Elle est notamment l'auteure de Génération 2040 : manifeste à l’attention des candidats à la présidence de la République en 2016 (avec Grégoire Potton, éditions Temporis) et de Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques (Fayard, 2018). 

Faisant le constat de la perte de respect qui aujourd'hui prévaut dans la société, Agathe Cagé souligne la nécessité d’une éthique du respect. Partant du constat d'une perte du sens de l’humanité au profit des technologies, Agathe Cagé décrit les « artifices de la communication politique » : c’est face au manque de confiance en la démocratie et au délitement des « fondations de notre vie commune » qu’elle introduit le respect comme unique solution pour « bâtir une société ». 

Aujourd’hui, l’action politique est guidée par l’objectif de lutte contre la crise sanitaire qui impose un certain nombre de choix qui sont parfois restrictifs. Il faut réussir à penser qu’il faut que chacun soit pris en considération. (Agathe Cagé)

De Levinas à Kant, elle définit cette éthique du respect et ses manifestations : combattre les rejets, l’intolérance, l’indifférence face à la précarité, en étant attentif à ce que « l’égalité promise se traduise en égalité réelle ». Elle a, à l'esprit, deux grandes batailles à mener : « en finir avec les discriminations et le déterminisme social, et donner à chacun les moyens de faire valoir ses droits ».

En tant qu’être humain, nous nous construisons dans le regard des autres. J’arrive à me respecter moi-même, à développer mon estime grâce et uniquement grâce au regard des autres, ce pourquoi j’ai besoin des relations avec autrui, de me sentir appartenir à une communauté. J’ai besoin d’être reconnue pour exister. (Agathe Cagé)

Explorant différentes facettes de l'indifférence, elle donne des exemples comme celui du film _Le tombeau des lucioles (Isao Takahata, 1988),_ où deux enfants sont abandonnés à eux-mêmes dans l'indifférence des adultes, ou encore celui des immigrés que nous refusons de voir en France. De ce fait, les responsabilités collective et individuelle s'imbriquent. 

On a vu ces 12 derniers mois exploser une réalité terrible, celle du manque de considération généralisé. Face à cette situation, je dis qu’il faut faire attention car de plus en plus nous vivons chacun d’entre nous confiné dans le petit espace de nos relations proches, sans plus tenter de voir qu’autour de nous chaque personne possède son humanité. (Agathe Cagé)

Il faut que l’on s’engage, individuellement et collectivement pour que chacun puisse faire l’expérience de l’affection, du droit (hors l’égalité affichée aujourd’hui n’est pour beaucoup pas réelle), et de l’estime sociale pour mettre fin à toutes les formes de mépris social. (Agathe Cagé)

Respect pour les femmes, que scande la fameuse reprise de "R.E.S.P.E.C.T." d'Otis Reding par Aretha Franklin (1967) , mouvement Black Lives Matter, France périphérique... Autant de cas sur lesquels se pencher dans le cadre d'une « nouvelle éthique de l’engagement politique ». En outre, à l'aune de 2022, l'auteure prône ainsi de ne pas « rationaliser » une campagne électorale comme une campagne publicitaire, soumise aux algorithmes. Il s'agira, écrit-elle de respecter l’engagement pris et la parole donnée, mais aussi les citoyennes et les citoyens, dans toutes leurs différences et toutes leurs singularités, et de toujours veiller à faire bien et pour les autres.

La radicalité, ça veut dire, comme le dit Christiane Taubira, être tranchant, viser des transformations profondes. On caricature la radicalité notamment dans le féminisme, mais il faut en finir avec la politique des petits pas et être radical puisque nous avons véritablement besoin de changement. (Agathe Cagé) 

Olivia Gesbert

Extraits sonores : 

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/agathe-cage-pour-une-ethique-de-la-consideration?actId=ebwp0YMB8s0XXev-swTWi6FWgZQt9biALyr5FYI13OojN5VSMd2TMt8SkIKwMoFh&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=644185#xtor=EPR-2-[LaLettre11032021]

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Avoir 20 ans et philosopher !

11 Février 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie

Avoir 20 ans et philosopher !

Huit étudiants, sous la direction de Ronan de Calan, abordent la notion de crise avec philosophie. Qu'est-ce que leur regard apporte aux questions d'actualité ? Le professeur et Roxane Pret Théodore, une des jeunes philosophes, sont avec nous pour en parler.

Suite de la journée spéciale "Avoir 20 ans en 2021" sur France Culture avec la "jeunesse philosophe" autour du livre Philosopher à vingt ans (2020), paru sous la direction de Ronan de Calan aux éditions Flammarion. 

La force de la jeunesse philosophe, comme l'appelle Ronan de Calan, tient peut-être à cette capacité à interroger des notions comme la fin du monde ou la crise de la souveraineté. Des positions qui mènent la pensée dans une impasse et qui méritent d'être dépassées pour faire émerger de nouvelles possibilités d'être au monde social

Il n’y a pas d’âge pour philosopher, c’est une discipline enseignée au lycée qui est une bonne ou une mauvaise rencontre. Puis il y a des gens comme moi qui restent étudiants à vie, ce qui fait une sainte-alliance avec les étudiants eux-mêmes. (Ronan de Calan)

Ce processus s'est fait autour du format classique du séminaire, qui tend à horizontaliser les rapports entres les enseignants et les étudiants. Ce dispositif permet de débuter la transition entre un apprentissage et une recherche, qui advient lorsque l'on commence à s'emparer des outils. 

L’enseignement en philosophie passe beaucoup par l’écrit et là, à travers ce séminaire, chacun animait une séance, la parole de chacun valait autant que celle de son voisin. On entre dans une démarche de chercheur et ça allait de pair avec l’entrée en master. (Roxane Pret Théodore) 

La "jeunesse philosophe" tend à "rajeunir la crise" et proposer de nouveaux paradigmes, en renouvelant les systèmes de pensée. Un enthousiasme qui permet à la jeunesse d'être écoutée, entendue et légitimée dans une période qui lui laisse peu de projection pour l'avenir. 

J’ai plutôt l’impression qu’on vit au jour le jour, qu’il est difficile de se projeter et d’avoir une vision de ce qui nous attend. Interroger la place des jeunes dans une projection vers le futur, c’est nier leur place actuelle dans la société et nier ce qu’ils vivent aujourd’hui. Notre parole a une certaine légitimité qui doit être reconnue. (Roxane Pret Théodore)

Les préoccupations des étudiants ne sont pas les mêmes, mais sont peut-être mieux articulées que celles de ma génération à nos vingt ans. (Ronan de Calan)

Olivia Gesbert

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