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Vivement l'Ecole!

philosophie

80 ans de « L’Étranger » d'Albert Camus : les 10 émissions indispensables

18 Mai 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature, #Philosophie, #Histoire

L'Étranger, de Camus : Résumé

Le 16 mai 1942, paraissait le premier livre d’Albert Camus. Rédigé dans un petit hôtel, pendant l’occupation, cet ouvrage allait marquer la littérature par son propos, et son style. Il s'est vendu à 10 millions d'exemplaires, et connu un destin mondial. Sélection d'émissions.

1- A l’origine de « L’Étranger », l'ennui d'Albert Camus

Avant la parution de L'Etranger, l’écrivain avait fait une première tentative : « La mort heureuse », un livre dans lequel il consignait tout ce qu’il faisait… Et qui s’était écoulé à 300 exemplaires ! En 1940, Albert Camus a quitté son Algérie natale pour Paris. Mis à la porte du journal où il travaillait à Alger en raison de ses activités anti-coloniales, il rejoint la rédaction du journal Paris-soir. Comme il s’ennuie, il commence à écrire. La rédaction a lieu dans un hôtel sombre en face du bateau-lavoir à Montmartre. Mais cette fois-ci, la rédaction va couler de source.

🎧 ECOUTER | La Marche de l’Histoire de Jean Lebrun sur L’Étranger

2 - « L’Étranger », ou la dénonciation de l’absurde

Que raconte ce livre publié au printemps 1942, entre autres grâce à l’intervention d’André Malraux ? « La voix du narrateur est celle d'un jeune homme qui vit à Alger, travaille dans un bureau, il enterre sa mère, couche avec une copine, est mêlé à une histoire louche et tue un Algérien – tout ça raconté au même niveau, d'une voix calme et sans affect. Après son crime, il est condamné à mort, et c'est là, dans sa cellule, que l'absurde lui saute aux yeux : l'absurde du système judiciaire et de la condition humaine... »

🎧 ECOUTER | Livres et châtiments de Clara Dupont-Monod

3 - « L’Étranger », œuvre majeure

En 2020, Laure Adler consacrait quatre émissions au livre d’Albert Camus. Au début de chacune, Albert Camus lit lui-même L’Étranger. La première émission évoquait l’engagement politique de l’écrivain. Lorsqu'il était un jeune homme engagé du côté des communistes, Albert Camus a œuvré pour combattre l’inégalité et la pauvreté du peuple algérien sans pour autant comprendre l’importance de la question nationale.

🎧 ECOUTER | L’Heure bleue avec le regard de l’historien Benjamin Stora

La seconde met le projecteur sur l’aspect littéraire de L’Étranger avec Alberto Manguel écrivain et critique littéraire argentin, et surtout un bibliophile insatiable. L’Étranger est un livre qui a marqué toute sa génération. Il l'a lu comme un texte surréaliste, avec cette idée que quelque chose d’essentiel peut nous arriver sans explication et sans cause évidente.

🎧 ECOUTER | L'Heure bleue avec Alberto Manguel

Dans la troisième, il est question de l'influence d'Albert Camus dans le milieu littéraire avec Atiq Rahimi. À l’université, l’écrivain afghan a été puni pour une conférence sur l'auteur de l'Etranger. Pour le gouvernement, Albert Camus n’était qu'un écrivain engagé auprès des Soviétiques. Aujourd'hui, il retient de L'Étranger le style littéraire particulier avec peu d’adjectifs, des phrases courtes, limpides et transparentes.

🎧 ECOUTER | L'Heure bleue avec Atiq Rahimi

Enfin, dans la quatrième, il est question avec Marc Crépon de l'aspect philosophique du livre d'Albert Camus. L'histoire de L’Étranger rappelle la possibilité toujours ouverte que la vie nous échappe et que notre propre vie peut tomber hors de nous.

🎧 ECOUTER | L'Heure bleue avec Marc Crépon

4 - Quand Vincent Lindon lit le Le Discours de Stockholm » d'Albert Camus

En 1957, Albert Camus reçoit le Prix Nobel de Littérature. À cette occasion, il prononce un discours. Il remercie son enseignant, et précise la place de l’artiste dans la Cité.

🎧 ECOUTER | Vincent Lindon, invité de l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard, et aussi : Le discours de Stockholm dans l’émission Affaires sensibles de Fabrice Drouelle

5 - Albert Camus de l’Algérie à Paris

La pauvreté à Alger, le choix d'être écrivain à 17 ans, son attachement à l'Algérie... Agnès Spiquel, professeur émérite de littérature française à l’Université de Valenciennes et qui fut aussi présidente de la Société des Études camusiennes revient sur la première partie de la vie de l'écrivain.

🎧 ECOUTER | Autant en emporte l'histoire avec Stéphanie Duncan.

6 - La vie et l'oeuvre d'Albert Camus

Dans 2000 ans d’Histoire, Patrice Gelinet recevait Yves Guerin l’auteur du dictionnaire Camus chez Robert Laffont. Il retrace la vie et l’œuvre de l’écrivain philosophe. La jeunesse pauvre à Alger, l’engagement auprès des communistes, le succès de L’Étranger... Une archive rediffusée en 2020

🎧 ECOUTER | Albert Camus, épisode 1, dans France Inter + en 2020

7- « La Peste », l'autre monument d'Albert Camus

Le comédien Reda Kateb lit des extraits du roman de 1947 d'Albert Camus. Une dénonciation des régimes totalitaires. Le récit qui se déroule dans les années 1940 à Oran. Il retrace l’apparition, l’apogée, puis le déclin d’une épidémie de peste qui frappe la ville, la coupe du monde extérieur, et agit comme révélateur de comportements très contrastés dans la population.

🎧 ECOUTER | Ca peut pas faire de mal, l'émission de Guillaume Gallienne

8 - Albert Camus par lui-même

Le 10 décembre 1957, Albert Camus va recevoir le Prix Nobel de Littérature, mais il ne le sait pas encore quand il répond, le 11 mars 1957, sur la Radio-Télévison-Française , à une série d’entretiens menés par le journaliste, Jean Mogin, sur son travail d’écrivain et d’auteur dramatique. Au cours de l'émission, il revient également sur les deux thèmes importants de son œuvre : l’absurde et la révolte.

🎧 ECOUTER | France Inter + avec des archives

9 -La correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus

En mars 1944, Michel Leiris organise une petite réunion chez lui, à l'occasion d'une lecture d'un texte de Picasso. C'est là que vont se rencontrer la comédienne, Maria Casarès, et l'écrivain, Albert Camus. Ils deviennent amants le 6 juin 1944. Commence un voyage de quinze ans où l’un et l’autre joueront, en alternance, Ulysse et Pénélope.

🎧 ECOUTER | La correspondance Camus-Casarès dans la Marche de l'Histoire de Jean Lebrun

10 - La mort tragique d'Albert Camus

Camus disparaît au moment même où, de partout, s’échangeaient les vœux pour l’année 1960. On a retrouvé un manuscrit dans une sacoche dans la voiture accidentée. Ce sera : Le Premier Homme.

🎧ECOUTER | La Marche de l'histoire sur la mort d'Albert Camus

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Ukraine: parler ou se taire, par Hélène Cixous

30 Mars 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie, #Histoire

https://i.la-croix.com/1400x933/smart/2022/03/28/1201207359/habitante-Marioupol-devant-batiment-endommage-ville-25_0.jpg

L’écrivaine et dramaturge livre un texte inédit, un Cri, chant de colère et de douleur, premier mot perçant tout sommeil et toute indifférence, qui a pour nom Ukraine.

«Dois-je parler ou me taire ?»

«Eloquar an Sileam» ? se demande Enée par Virgile dans un souffle au livre III de l’Enéide, à l’instant où il hésite à évoquer l’horrible état du corps de Polydore, si transpercé de lances qu’il est devenu un buisson suintant sans cesse de sang

avons-nous le droit, ai-je la force, moi, témoin indemne des douleurs qui torturent mes semblables, de parler ?

dois-je garder le silence ? Ou bien ?

Comment garder la tendre distance qui ne trahirait pas la puissance des compassions ? Le besoin de pleurer ?

Et tandis qu’Enée se déchire intérieurement, Virgile se décide à faire entendre les Voix. Comment ne pas parler ? Comment parler ?

Quelle parole qui ne soit pas frelatée de littérature de luxe ? Questions si familières à tous les témoins serviteurs de la mémoire.

– Le juste ce serait le Cri, me dis-je. Mais j’ai déjà crié, me dis-je. J’ai déjà reçu les lances de la Guerre et j’ai lâché un Cri, ce genre de Cri qui s’élance jusqu’au ciel, mais en vain, comme l’a déjà regretté Rilke, et avant Rilke tout poète – car depuis Homère c’est le souci du poète – et après lui, Celan, et après Celan, l’Ukraine devenue cet immense personnage transpercé de coups, et qui ne se tait pas, qui fait trembler le grand Récit des siècles, encore une fois.

Le Cri, chant de colère et de douleur, premier mot perçant tout sommeil et toute indifférence, le Cri, en ces ténèbres-ci, a pour nom Ukraine !

Alors ça recommence ? !! la Guerre ? le Viol de la Vie ?

Et c’est comme ça qu’elle aura commencé la Littérature-fureur, par une explosion du cœur humain, par des soupirs en flammes.

Ce cri, je l’ai encore poussé naguère à Jérusalem. Et de même à Berlin il y a peu. C’était tout ce que j’avais à dire. Naturellement.

Quand j’avais 3 ans, il y a très longtemps – mais 1940 c’est si près – à Oran, à l’abri dans la cave, pendant l’alerte, je ne l’ai pas poussé : le monde entier n’était qu’un cri, avec hululements.

Dans la cave, il faisait noir, étouffant, comme dans une pré-tombe, mais j’étais protégée : mes parents veillaient et nous souriaient

A ceux qui sont réfugiés sous la terre, il faut un peu, un petit peu de sourires de parents, un peu de l’air de l’humaine tendresse

Je sens encore la sensation d’asphyxie et d’assourdissement dans la cave en bas de l’escalier. A l’époque 1940 je me berçais en chuchotant le mot qui respire : mamanmaman.

Aujourd’hui une parole ne cesse de clignoter sa lueur dans l’épaisseur sous la guerre : Oukraïna, Oukraïna. Nuit et jour je t’entends frémir Oukraïna, Oukraïna.

Hélène Cixous, 17 mars 2022.

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Comment se forger des opinions politiques aujourd'hui ? Par Najat Vallaud-Belkacem

29 Mars 2022 , Rédigé par Binge Audio - La Dose Publié dans #Politique, #Philosophie

 

"Le moment est venu d'agiter, d'éduquer, d'organiser"

Ministre, porte-parole du gouvernement et conseillère régionale, Najat Vallaud-Belkacem dispose déjà d’une grande carrière politique qui lui confère un regard aiguisé sur la manière dont se fabriquent aujourd’hui les convictions politiques.

J'ai trop de considération pour les sciences sociales pour ne pas avouer d'emblée que ma réponse à votre question va prendre un chemin de traverse, loin des méthodes que je devrais m'imposer. Si ce que vous recherchez ici est une forme de vérité à caractère scientifique, je dois vous renvoyer aux études sérieuses de toutes les disciplines qui se penchent sur la jeunesse, son rapport au monde et aux idées, mais aussi sur les déterminismes sociaux et culturels complexes qui pèsent sur la construction de soi, aujourd'hui. Faites-le, c'est important, et la recherche française est pleine de talents qui s'expriment régulièrement dans le débat public. 

Pour ma part, ce sera donc plutôt un témoignage en forme d'interrogation. Non pas sur la manière dont je me suis forgé des idées politiques, mais sur ce que je vois autour de moi depuis quelques années. Dans les associations, les partis, les campagnes électorales, à l'université, mes échanges sur les réseaux sociaux, ou aujourd'hui, chez ONE, avec notre programme international de jeunes ambassadeurs que nous impliquons dans nos actions, nos mobilisations. 

L'intuition la mieux partagée du moment semble être que les jeunes viendraient désormais à la politique à travers des causes : défense des droits d'une minorité, le climat ou un autre sujet environnemental, le féminisme, la cause animale, l'antiracisme, et tant d'autres... Des causes plus immédiates dans l'action, aussi, comme le soutien scolaire, ou la distribution d'aide alimentaire. Cela sous-entend qu'auparavant, nous aurions disposé au préalable d'un système de valeurs ou de convictions, un corpus construit et cohérent d'idées, une idéologie ou une doctrine dont nous déduisions des causes à défendre. Il en serait à l'inverse aujourd'hui : c'est à partir d'une cause précise, isolée, unique que l'on en viendrait ensuite à se politiser et à rejoindre un mouvement plus large, un groupe, une structure ou un parti qui agrégerait une série de causes, permettant ainsi, petit à petit, d'élaborer une vision politique plus globale. 

Ces parcours existent, c'est une évidence, ils sont même nombreux si j'en crois mon expérience. Mais il s'agit moins de la manière dont on se fait des idées politiques à soi, que de la manière personnelle d'arriver à un engagement collectif d'ordre politique. 

Cette intuition, qu’on retrouve dans de nombreux témoignages, reportages, tribunes et articles de presse, ne me semble donc pas tant rendre compte de la question de l'origine des idées politiques que de la désaffiliation de cette jeunesse à l'égard de la vie politique telle qu'elle est. Je ferais donc plutôt le pari d'une certaine permanence dans le parcours initiatique qui forge des idées politiques : un mélange de fidélité et d'émancipation à l’égard de ce qui vous est transmis par la famille, un milieu social, une culture, une religion, et l'école, bien sûr. 

Mon avis est que, si nous avons longtemps vécu dans une société dans laquelle cet héritage était puissant, et que nous avons progressivement conquis la liberté de le contester et de nous en libérer, nous sommes aujourd'hui confrontés à une forme d'ambiguïté dans ce que nous léguons aux plus jeunes. La liberté de penser par soi-même, l'exercice de l'esprit critique, la possibilité vertigineuse de s'informer à des sources infinies et contradictoires, immédiatement disponibles... Tout ceci est une extraordinaire richesse et une chance inouïe, mais n'est pas sans difficulté lorsqu'on cherche, d'une manière ou d'une autre, à s'en libérer pour marquer sa différence, exprimer sa part de rébellion contre la génération précédente, ou même, la société tout entière. 

Je formulerais donc volontiers l'hypothèse que c'est précisément dans cette transmission d'une liberté entière à penser ce que l'on veut, ainsi que la capacité à le faire, que se trouve la nouveauté de la situation. Comment supporter toute cette liberté, et qu'en faire ? Je vois, dans cette difficulté, non pas la nécessité d'en revenir à une société autoritaire, verticale et sans doute aussi patriarcale, bien sûr, mais le besoin, au contraire, de mieux aider ces générations à faire le meilleur usage collectif de cette liberté offerte. Nous ne pourrons pas continuer à vivre longtemps dans l'impasse que nous connaissons avec une jeunesse avertie, intelligente, éveillée et impliquée, mais qui refuse massivement l'organisation de notre vie démocratique. Les faits et les chiffres sont accablants, je n'en citerai qu'un seul pour y avoir été durement confrontée récemment : au premier tour des élections régionales du printemps dernier, 87% des 18-24 ans ne sont pas allés voter. Si je n'ai pas beaucoup d'inquiétude sur la valeur de la formation des jeunes aux idées politiques aujourd'hui, j'en forme la plus vive quant à leur façon de s'en servir dans un monde aussi instable et désorganisé que le nôtre. 

Najat Vallaud-Belkacem

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Le retour du «tragique de l’Histoire» sur le Vieux Continent?

6 Mars 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Histoire, #Philosophie

Masque tragique - Ier s. après J.-C. - ATLAS - Fragments antiques

Pour faire triompher sa cause, Vladimir Poutine n’hésite pas à proférer la menace de l’apocalypse. La guerre atomique désigne un point de non-retour, qui exacerbe le conflit jusqu’à le rendre insoluble.

Un spectre hante à nouveau l’Europe, celui de la guerre terrestre augmentée d’un risque nucléaire. Certes, une guerre avait lieu à l’est de l’Ukraine depuis 2014, mais qui s’en souciait vraiment ? Bien que ces batailles aient occasionné 15 000 victimes, on parlait plutôt de «conflit», comme pour se convaincre de leur caractère régional et limité. Depuis l’invasion unilatérale de Poutine, le doute n’est plus permis : c’est la guerre, la vraie, qui est de retour sur le Vieux Continent. Pas seulement la guerre économique ou les cyberattaques dont on oublie qu’elles peuvent, elles aussi, faire des morts. Ni le soft power dans lequel on a espéré dissoudre les antagonismes propres à une mondialisation supposément heureuse. Ce qui se rejoue en Ukraine, et non plus à la périphérie du monde occidental, c’est l’alliance entre la guerre et l’horizon de la destruction totale.

Est-ce le retour du tragique dans l’histoire ? Si l’on veut dire par là que la politique n’est pas seulement faite de consensus ou de compromis et que le droit ne peut venir à bout de tous les antagonismes, l’hypothèse est légitime. Depuis le XVIIIe siècle, la guerre générale est le grand impensé du libéralisme qui considère que le «doux commerce» est toujours en mesure, par les vertus du contrat et de la logique des intérêts, de venir à bout des conflits de manière pacifique. Par sa brutalité même, la décision de Poutine nous rappelle la fragilité de la croyance selon laquelle le calcul rationnel finit par triompher des passions.

De l’incommensurable dans les calculs ordinaires de la diplomatie

On s’est demandé si le dirigeant russe n’avait pas perdu la raison, lui qui n’a pas hésité à brandir la menace atomique à la face du monde. La spécificité de cette menace est d’introduire de l’incommensurable dans les calculs ordinaires de la diplomatie, même de la diplomatie de guerre. Face au danger d’une destruction nucléaire, les efforts de temporisation s’effondrent en même temps que disparaît l’espoir de parvenir à un compromis acceptable par les parties en présence. A ce titre, la guerre atomique est bien la figure contemporaine du tragique : elle désigne un point de non-retour qui exacerbe le conflit jusqu’à le rendre insoluble.

Victime de son hybris, le personnage tragique ne veut rien entendre des arguments de son adversaire. Incapable d’adopter, ne serait-ce qu’un instant, le point de vue d’autrui, il se place toujours au bord de «faire un malheur», c’est-à-dire d’entraîner les autres dans sa perte. Pour faire triompher sa cause, il n’hésite pas à proférer la menace de l’apocalypse. En ce sens, la détention de l’arme nucléaire lui apporte un réconfort morbide : «Si j’échoue, vous échouerez avec moi».

Pour parvenir à maîtriser cet immaîtrisable, il faut pourtant se garder de tout abandonner au tragique et à sa logique mortifère. «L’histoire est tragique» est une des formules favorites d’Eric Zemmour : on peut juger de ce qu’elle signifie pour lui à partir de son attitude face à la guerre russo-ukrainienne. Bien souvent, ceux qui se gargarisent du retour du tragique le font dans un haussement d’épaules qui élève leur indifférence au rang de morale. Puisque l’attitude de Poutine démontre que le droit et la paix n’ont rien à faire dans la politique, il ne resterait plus qu’à consacrer le règne de la force dans l’histoire. Autrement dit, céder à ses revendications en espérant qu’il ait l’obligeance d’éloigner son doigt du bouton.

La prudence ou l’art de prendre en compte l’immaîtrisable

Ignorant de la menace nucléaire, mais au premier rang pour juger de l’essence de la tragédie, Aristote a montré que la seule réponse politique au tragique tenait dans la prudence (phronesis). Cette dernière ne considère pas que, sous prétexte de tragique, les vaincus sont victimes de la fatalité et qu’il est vain de leur venir en aide. Elle ne cède pas non plus à la montée aux extrêmes en menaçant d’une «guerre totale» celui qui est à la recherche de prétextes pour entraîner le monde dans sa chute.

La prudence est plutôt l’art de discerner ce qu’il y a encore à faire lorsque toutes les issues semblent condamnées. Elle prend en compte l’immaîtrisable (la psychologie des acteurs, le hasard, les haines recuites de l’agresseur) pour tenter d’y introduire de la mesure. Elle sait que le pire n’est pas à exclure, mais elle n’ignore pas que le plus sûr moyen de le faire advenir est de le considérer comme certain. La prudence choisit la politique quand les événements semblent nous condamner à la violence. Face au tragique, elle pourrait bien être la forme du courage.

Michaël Foessel

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Coup de coeur... Anne Dufourmantelle...

3 Mars 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Absolument ! L’incertitude est ce dont la névrose a le plus horreur. Toute notre organisation névrotique (et nous sommes tous névrosés) consiste à faire barrage à l’inattendu. L’inconscient est un GPS qui intègre toutes les données de votre généalogie, de votre enfance et de ce que vous avez vécu. Il vous indique des chemins et des routes qu’il trouve plus sûrs ou moins encombrés. Si vous lui donnez un itinéraire ou un lieu inconnu, il va tout faire pour que vous n’y alliez pas parce qu’il y a trop de risques. Par contre, ce qui est sympathique avec l’inconscient c’est que, de la même manière qu’un GPS, il va intégrer la nouvelle route la deuxième fois, il va y aller. L’inconscient fonctionne dans la répétition.

Cette capacité à l’inattendu c’est quelque chose qu’il faut trouver dans l’aptitude à être au présent. Et le lâcher prise est fondamental. Le problème, c’est que cela ne se décide pas. Ce n’est pas une question de volonté. Le lâcher prise n’empêche pas la vigilance. Au contraire, il l’appelle. Le risque met sur le qui-vive, puisqu’il y a du danger. Cela met en éveil . Il faudrait lutter contre les deux piliers de la névrose qui, pour éviter l’inattendu, se repose à 90% sur deux grosses ficelles – à savoir « la vie commence demain » ou dans deux heures ou dans une heure. C’est-à-dire qu’elle vous dit : « Oui, bien sûr, on va changer ci et ça ». Elle est très accommodante, la névrose. Elle veut bien changer, mais pas tout de suite. L’autre ficelle, c’est le tout ou rien. « C’est noir ou blanc ». D’où l’idée qu’il n’y a pas de petit choix, comme s’il n’y avait pas de gris entre les deux. Or, dès que vous commencez du gris, vous amorcez quelque chose.

Anne Dufourmantelle - Eloge du risque

Éloge du risque - Anne Dufourmantelle - SensCritique

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Psychologie de la connerie en politique - Vidéo (Passionnant !)

1 Février 2022 , Rédigé par Les rencontres Place Publique Publié dans #Philosophie, #Politique

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Coup de coeur... Epicure...

23 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie

Flammarion - Lettre à Ménécée - Epicure - Texte integral - Edition avec  dossier : Epicure: Amazon.fr: Livres

Qu'on ne remette pas à plus tard, parce qu'on est jeune, la pratique de la philosophie et qu'on ne se lasse pas de philosopher, quand on est vieux. En effet, il n'est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, lorsqu'il s'agit de veiller à la santé de son âme. D'ailleurs, celui qui dit que le moment de philosopher n'est pas encore venu, ou que ce moment est passé, ressemble à celui qui dit, s'agissant du bonheur, que son moment n'est pas encore venu ou qu'il n'est plus. Aussi le jeune homme doit-il, comme le vieillard, philosopher : de la sorte, le second, tout en vieillissant, rajeunira grâce aux biens du passé, parce qu'il leur vouera de la gratitude, et le premier sera dans le même temps jeune et fort avancé en âge, parce qu'il ne craindra pas l'avenir. Il faut donc faire de ce qui produit le bonheur l'objet de ses soins, tant il est vrai que, lorsqu'il est présent, nous avons tout et que, quand il est absent, nous faisons tout pour l'avoir.

Epicure - Lettre à Ménécée

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« On ne combat pas des dérives en faisant la guerre à l’intelligence »

23 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Université, #Histoire, #Philosophie

https://www.causeur.fr/wp-content/uploads/2022/01/colloque-anti-woke-sorbonne.jpg

Le colloque organisé les 7 et 8 janvier à la Sorbonne contre la supposée « pensée woke » s’apparente à une sorte de banquet totémique où ont été voués aux gémonies les meilleurs penseurs de la seconde moitié du XXe siècle, analyse l’historienne Elisabeth Roudinesco, dans une tribune au « Monde ».

 

Les 7 et 8 janvier s’est tenu dans le plus bel amphithéâtre de la Sorbonne un colloque intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Une bonne soixantaine d’universitaires issus de toutes les disciplines y avaient été conviés par Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, avec pour partenaires le Comité Laïcité République, l’Observatoire du décolonialisme (en la personne de son rédacteur en chef, Xavier-Laurent Salvador) et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale.

Répartis en trois sections et douze tables rondes, les intervenants disposaient de huit à vingt minutes pour exprimer leur hostilité à la « pensée woke », considérée comme l’instrument d’une destruction de la civilisation occidentale. Plusieurs s’étaient récusés au dernier moment pour cause de maladie.

Le mot « woke » servait, à la fin du XXsiècle, à définir un mouvement de prise de conscience (un « éveil ») des discriminations subies par les Noirs, par les femmes ou par les minorités sexuelles : on parlait alors de « culture woke ». Depuis 2020, le mot a été repris par les opposants à cette culture qui se plaisent désormais à la dénigrer en comparant ses représentants à une tribu communautariste. Ne classent-ils pas les sujets en fonction de leur race, de leur genre ou de leur religion, afin de réclamer des réparations pour des offenses subies depuis la nuit des temps ?

Aux yeux de leurs détracteurs, les artisans de cette politique identitaire ne seraient qu’un ramassis de néoféministes, d’islamo-gauchistes, de déboulonneurs de statues, de LGBTQIA+, adeptes de la « culture de l’annulation » (cancel culture), tous complices des attentats contre Charlie Hebdo et Samuel Paty. Ils auraient ainsi « gangréné » l’université française pour la transformer en un vaste campus américain. Quant aux défenseurs de cette politique identitaire, de plus en plus actifs, ils regardent leurs adversaires comme de sombres islamophobes, racistes et misogynes. D’où une déferlante d’insultes de part et d’autre.

(...)

Convaincus que ce « mouvement » menace le monde civilisé, les participants au colloque ont vanté les mérites de leur livre fondateur : La Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain. Publié en 1985 par Luc Ferry et Alain Renaut, l’ouvrage racontait déjà la même histoire : Lacan, Bourdieu, Derrida, etc., étaient déjà regardés par les auteurs du livre comme les sinistres héritiers d’une pensée obscure (Freud, Marx, Nietzsche et Heidegger) ayant donné naissance à deux totalitarismes : le stalinisme et le nazisme.

Quand on sait que Foucault était libéral, proche un temps de la deuxième gauche, et que Derrida, ami de Nelson Mandela, soutenait non seulement les dissidents de Prague mais aussi Salman Rushdie, que Lacan était peu favorable aux barricades, on regrette que les intervenants de la Sorbonne se soient éloignés de toute cohérence historique. Inutile de dire que Freud ne fut en rien un dynamiteur de civilisation mais bien un penseur attentif à ses malaises et aux pulsions mortifères qui la menaçaient et la menacent encore.

Armés de l’hypothèse des « trois âges » et hantés par les barricades de la rue Gay-Lussac, les intervenants de ce colloque visaient moins les dérives identitaires contemporaines – issues des études (studies) de genre et de décolonialité – qu’une armada imaginaire de furieux guillotineurs qui auraient, depuis mai 1968, détruit l’école républicaine. Drôle de « mouvement » !

L’avenir, un cauchemar peuplé de monstres

A l’exception de [l’essayiste québécois] Mathieu Bock-Côté – soutien d’Eric Zemmour –, ces intervenants ne sont pas d’extrême droite, ils n’ont pas réhabilité la France de Vichy. Mais ils se sentent les victimes d’une pensée (le wokisme) dont ils ne parviennent pas à endiguer les méfaits : « C’est fichu », disent-ils en chœur.

Et c’est au nom de cette attitude réactionnaire, inspirée par une époque tourmentée, qu’ils ont réussi à former un collectif destiné à combattre le passé sans avoir à penser ni le présent, qui les révulse, ni l’avenir, qu’ils se représentent comme un cauchemar peuplé de monstres. De quelle « reconstruction » parlent-ils ? On a peine à le savoir. Citons quelques exemples.

Pierre-André Taguieff avait envoyé une vidéo dans laquelle il qualifie Derrida de chef de file d’une « secte intellectuelle internationale » hostile à « l’homme blanc ». Eric Anceau a pris la défense d’Olivier Pétré-Grenouilleau, historien des traites négrières, stupidement attaqué en 2005 par un collectif mémoriel n’ayant aucun rapport avec une quelconque entreprise de déconstruction. Pierre Vermeren a présenté la « pensée 68 » comme la résultante d’une « décomposition dramatique et sanglante de l’Algérie française ». Par la perte de son empire, la France serait devenue une sorte de colonie africaine, intellectuellement régentée par trois adeptes du déconstructionnisme nés en Algérie, et donc déracinés de leur ancrage territorial : Jacques Derrida – toujours lui –, Louis Althusser et Hélène Cixous, brocardée sans ménagement.

(...)

Mais le clou du spectacle fut le discours du ministre de l’éducation nationale. Regrettant que tant d’enseignants aient un tel appétit pour la déconstruction, Jean-Michel Blanquer prononça ces mots qui se passent de commentaire : « Il s’agit de re-républicaniser l’école, car (…) l’école de la République est une école de la République. » Et encore : « Certains cherchent à ringardiser l’approche française de la laïcité, à nous dire qu’elle serait un concept spécifiquement français, incompréhensible ailleurs (…). Je prétends totalement le contraire. Il y a d’autres pays que le nôtre qui ont connu ou qui connaissent la laïcité : à commencer par la Turquie (…) ou l’Uruguay. » Alors qu’en Turquie la religion reste soumise à l’Etat, et qu’en Uruguay le principe de laïcité est sans cesse mis en cause, de tels propos peuvent étonner.

On sait que les revendications identitaires, qui travaillent la société occidentale, sont nées d’un phénomène de repli sur soi postérieur à la chute du mur de Berlin. Et s’il est vrai que les chercheurs qui les théorisent souvent de manière outrancière s’inspirent aujourd’hui, au moins en partie, des penseurs français des années 1970, cela ne signifie pas que les uns et les autres soient coupables d’un « ethnocide » (Taguieff) anti-occidental. A cet égard, les universitaires réunis dans ce conclave devraient, en vue de leur prochain colloque, réviser leur copie : on ne combat pas des dérives en faisant la guerre à l’intelligence.

Elisabeth Roudinesco est historienne, chargée d’un séminaire d’histoire de la psychanalyse à l’Ecole normale supérieure. Cofondatrice de l’Institut Histoire et Lumières de la pensée et collaboratrice du « Monde des livres », elle a récemment publié « Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires » (Seuil, 2021).

 

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Ces idéologies néoréactionnaires qui refusent les bouleversements du monde

17 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Société, #Philosophie, #Politique

Les «nouveaux réactionnaires» : mythe ou réalité ?

EXTRAITS

L’hégémonie médiatique des polémistes qui pourfendent l’époque est une réaction à une triple révolution anthropologique, à la fois écologique, intime et géopolitique, qui bouscule les sociétés occidentales.

Comment en est-on arrivé là ? Une France en apparence confinée dans ses remugles les plus rances. Une droite réactionnaire hégémonique dans la sphère médiatique, qui impose ses thématiques dans l’espace public. Une gauche atomisée, fracturée, au corpus idéologique non renouvelé, minée par le narcissisme des petites différences. Le conservatisme consacré, le progressisme dévoyé. L’universalisme confondu avec l’occidentalisme. L’antiracisme assimilé au totalitarisme. Ses nouvelles formes couvertes d’opprobre, taxées du sobriquet infamant d’« islamo-gauchisme » et censément disqualifiant de « wokisme ». Les féminismes de notre ère réduits à des « postures victimaires ». Les jeunes mobilisés pour le climat comparés à des ayatollahs, et l’écologie à une nouvelle religion sectaire. L’université accusée de diffuser un « savoir militant » et d’importer des « théories étrangères ». Le bien transformé en mal. Le bon en mauvais. Et le généreux en idiot.

Il est sans doute nécessaire de comprendre comment fonctionne la rhétorique néoréactionnaire, sa mécanique, d’étudier pourquoi elle est largement portée par un milieu social endogamique et une certaine classe médiatique, comment l’évolution du champ intellectuel et politique a mené à cette montée vers les extrêmes, sans parler des responsabilités de la gauche dans cette défaite culturelle. Une contre-révolution intellectuelle analysée par la politiste Frédérique Matonti, qui s’attache à comprendre pourquoi, « à la veille de l’élection présidentielle de 2022, l’idéologie réactionnaire semble désormais hégémonique » (Comment sommes-nous devenus réacs ?, Fayard, 2021).

Mais peut-être convient-il, dans un premier temps, d’aller chercher plus loin les raisons d’un tel discours de restauration. Car ce retournement idéologique est tout d’abord une réaction à de grandes transformations sociales et à de véritables mutations anthropologiques. Un basculement du monde à la fois écologique, intime et géopolitique qui bouscule l’Occident, affecté par de nouvelles blessures narcissiques.

(...)

La « fin de la domination masculine » est un « séisme anthropologique », observe le philosophe Marcel Gauchet (Le Débat, mai-août 2018). « Cette atteinte au patriarcat provoque des vexations et une grande insécurité narcissique », remarque la psychanalyste et philosophe Cynthia Fleury, autrice de Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (Gallimard, 2020).

Pas étonnant qu’Eric Zemmour ait installé sa carrière de pamphlétaire réactionnaire avec Le Premier Sexe (Denoël, 2006), ouvrage présenté comme un « traité de savoir-vivre viril à l’usage de jeunes générations féminisées », dans lequel il raille « une époque de mixité totalitaire » et « castratrice ». Ou que l’un des architectes de l’union des droites, Patrick Buisson, déplore la « dépaternalisation de l’autorité » dans une société où il n’y aurait « ni Dieu ni mec » (La Fin d’un monde. Une histoire de la révolution petite-bourgeoise, Albin Michel, 2021). Car la crainte du « grand remplacement », comme celle du « remplacisme global », n’est pas qu’une panique complotiste consistant à affirmer que les Européens seraient remplacés par les Africains, mais aussi, précise son propagandiste, l’écrivain Renaud Camus, « les hommes par les femmes » (« Discours de Baix », in Le Grand Remplacement, édition 2018).

La sociologue Eva Illouz relève de son côté qu’une récente étude menée par Theresa Vescio et Nathaniel Schermerhorn, du département de psychologie à l’université d’Etat de Pennsylvanie, a montré que « les gens qui soutiennent les formes hégémoniques de la masculinité – un modèle culturel qui justifie la domination masculine – sont beaucoup plus susceptibles de soutenir [le républicain] Donald Trump » que les démocrates Hillary Clinton ou Joe Biden. On voit émerger, depuis quelque temps, en effet, « une politique du ressentiment », renchérit Cynthia Fleury, dans laquelle la colère, l’envie, la jalousie, le virilisme et le masculinisme jouent un rôle prépondérant.

« Narendra Modi, Jair Bolsonaro, Donald Trump, Viktor Orban : tous les dirigeants populistes de droite, et leurs aspirants, comme Eric Zemmour, sont des incarnations vivantes de cette masculinité hégémonique », fait observer Eva Illouz, autrice de La Fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain (Seuil, 2020). Et les mouvements féministes, homosexuels ou transgenres sont perçus comme « une menace directe sur ce qui, pour beaucoup, constitue le socle de leur identité, la famille traditionnelle. Et les femmes, pas moins que les hommes, souscrivent largement à ce modèle ». Ce pourrait être une des raisons de la présence féminine dans la galaxie néoréactionnaire (« Où sont les hommes, les vrais ? », « Il n’y a plus de mecs », etc.).

« On mésestime l’importance capitale et souterraine de la famille dans la politique, prévient Eva Illouz. C’est un point de repère qui oriente profondément les habitus politiques, d’autant que, pour la classe ouvrière, la famille est souvent est la seule structure d’entraide. » Les révolutions se font à la maison et les contre-révolutions sont de salon. Ainsi, en paraphrasant Freud, on pourrait dire que ce chambardement intime est une blessure « domestique » : le mâle n’est plus le maître dans sa propre demeure.

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« Ce qui est certain, c’est que ce triangle central – environnemental, féministe et postcolonial – mobilise la jeunesse et qu’elle se socialise politiquement autour de ces questions, comme on a pu le voir avec les marches pour le climat, le mouvement #metoo et Black Lives Matter », observe l’historien Pap Ndiaye, directeur général du Palais de la Porte-Dorée et du Musée d’histoire de l’immigration. L’historien des Etats-Unis et de la condition noire s’avoue « frappé par l’antiaméricanisme vivace des néoréactionnaires, qui perçoivent ces travaux et mobilisations comme des idéologies d’importation », alors que, du géographe Elisée Reclus au philosophe André Gorz pour l’écologie, de la philosophe Simone de Beauvoir à l’écrivaine Françoise d’Eaubonne pour le féminisme, du poète Aimé Césaire au psychiatre Frantz Fanon pour le décolonialisme, « la France est porteuse d’une longue histoire sur ces sujets ».

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Aucun angélisme ni irénisme, pourtant, chez les intellectuels interrogés. Chacun reconnaît certaines dérives, notamment celles présentes au sein du militantisme survivaliste ou indigéniste. Mais, comme le remarque le sociologue Edgar Morin, « plutôt que d’être effrayé par la gigantesque crise planétaire qui nous emporte, on nous demande de nous terrifier du mouvement “woke”, ce courant minoritaire dans la culture française ». Une volonté de faire diversion. La stratégie néoréactionnaire consiste même à se focaliser sur quelques affaires afin de jeter le discrédit sur un mouvement intellectuel de fond. L’hégémonie culturelle, concept forgé par le philosophe communiste Antonio Gramsci (1891-1937) pour expliquer que la bataille politique passe par la guerre idéologique, « a basculé du lexique de la gauche à celui de la droite », reconnaît toutefois Didier Fassin. « Nous avons perdu la bataille médiatique », admet Pierre Singaravélou. La prise de conscience est peut-être tardive mais la contre-offensive s’organise.

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Face à l’hégémonie réactionnaire, « les leaders de la gauche sont pour le moment incapables de constituer la moindre digue », regrette Frédérique Matonti. Mais pour que les progressistes reconstituent un socle idéologique, il faut « en finir avec les fausses oppositions créées par les controverses », cesser « d’opposer féminisme et néoféminisme, antiracisme universaliste et antiracisme intersectionnel, lutte contre les discriminations et lutte contre les inégalités, défense des classes populaires et défense des minorités », abonde-t-elle.

Mais le constat de la prégnance du réactionnariat s’accompagne du sentiment, voire de la conviction, de vivre une période d’immenses mutations portées par de nombreux contemporains qui, comme le chantait Guillaume Apollinaire, sont « las de ce monde ancien » (Zone, in Alcools, Gallimard, 1920). « Oui, un nouveau monde est en train d’advenir, se réjouit Pap Ndiaye, même si les polémiques lancées par les réactionnaires rendent le climat délétère. » Intellectuel communiste récupéré par ceux qui théorisent depuis les années 1980 un « gramscisme de droite », le philosophe Antonio Gramsci écrivait que « la crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître », même si, « pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Une bonne occasion, comme cet auteur le disait, d’associer le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté. Une invitation à solliciter d’urgence l’alliance de toutes les pensées de l’émancipation.

Nicolas Truong

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