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Vivement l'Ecole!

philosophie

Mort, justice, liberté : comment parler philosophie aux enfants - Avec Edwige Chirouter

1 Février 2023 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie, #Education, #Jeunesse

Mort, vie, justice, liberté... Ce n'est pas parce qu'on a 4 ans qu'on ne se pose pas de grandes questions existentielles, bien au contraire. Et si on profitait de la curiosité naturelle des enfants pour leur apprendre à réfléchir par eux-mêmes ? C'est l'objectif des ateliers de philosophie.

"Pourquoi l’oiseau il ne bouge plus ? Il est où papy ? C’est quoi la mort ?" Si vous avez un enfant dans votre entourage, vous serez probablement confronté un jour à ce genre de questions. Et pour Edwige Chirouter, professeur de philosophie et de sciences de l'éducation à l'université de Nantes, celles-ci peuvent être la base de l'apprentissage de la philosophie, malheureusement réservé aux seuls adolescents qui poursuivent leur cursus scolaire jusqu'à la classe de terminale.

Des questions inévitables

Pour la philosophe Edwige Chirouter, "Les enfants se posent des questions à partir du moment où ils sont dans l’étonnement devant le monde. Une expérience dont parle déjà Aristote et qui, selon lui, distingue les hommes des animaux. Ce qui nous distingue fondamentalement c’est notre capacité à nous étonner. C’est l’âge des “Pourquoi ?”, c’est l’âge des ”Comment ?”. On vit dans un monde où il y a eu la pandémie, puis la guerre, les enfants ne sont pas épargnés par ces questions-là. Et à partir du moment où ils y sont confrontés, il faut les écouter et les accompagner."

Non seulement elles sont inévitables, mais faire de ces questions, parfois gênantes, un tabou est contre-productif car "ce qui est important avec les enfants, rappelle la professeure, c’est de reconnaître l’angoisse. De dire : "Bien sûr, tu es un être humain, tu as conscience de la mort. Cette question t’angoisse et c’est normal : elle angoisse tout le monde.” C’est aussi leur faire accepter notre vulnérabilité. Mais pour cela, il faut les accompagner : lire des histoires, discuter, etc."

Le livre ou comment créer la distance nécessaire

C’est une des clés indispensables pour parler philosophie avec des enfants : utiliser un support pour mettre de la distance.

"Je pense qu’il faut toujours avoir une médiation culturelle, insiste Edwige Chirouter. Les questions philosophiques comme "qu’est-ce qu’une vie juste ?" ou "est-ce qu’il faut toujours obéir à la loi ?" peuvent résonner fortement avec notre intimité. Et quand ça résonne trop, on ne raisonne pas de façon sereine. Il faut une certaine distance affective. Mais il ne faut pas non plus que la question philosophique soit trop abstraite, qu’elle ne concerne pas l'enfant. Il faut trouver une juste mesure entre une question trop intime et une question trop abstraite. Et pour cela, pour moi, il n'y a rien de mieux que la littérature !

Ces questions liées à la mort irriguent la littérature contemporaine, mais aussi de nombreuses légendes et contes pour enfants comme La Petite Fille aux allumettes d'Andersen par exemple. Ces contes, mythes et autres comptines offrent aux enfants une expérience de pensée.

Car appréhender la question de la mort à travers un livre, c’est aussi prendre la distance nécessaire pour aborder des problématiques plus larges : par exemple, est-ce que la mort peut être quelque chose de positif ? Dans La visite de la petite mort de Kitty Crowther (École des loisirs, 2004), elle est vécue par exemple comme un soulagement par le personnage.

Pour Edwige Chirouter : "Notre condition de mortel est plutôt une chance, parce que quand on a conscience de la mort, on est obligé de se poser la question de ce qu’il y a avant. Et ce qu’il y a avant de mourir, c’est la vie. Donc, la question de la mort nous oblige à nous demander ce qu'est une vie bonne, ce qu'est le bonheur. Et cela oblige à faire des choix pour être en accord avec ce que je vais entendre par avoir une vie bonne ou une vie heureuse."

La philosophie, ce scandale de l'éducation

C’est pour cela que l’enseignement de la philosophie est si important dans l’apprentissage des enfants. C’est même, depuis 2016, une nouvelle chaire de l’Unesco, dont Edwige Chirouter fait partie, avec pour objectif de promouvoir cet enseignement.

"En France, dans notre système éducatif, souligne la philosophe, on a une représentation de la philosophie à la fois tardive - en dernière année du lycée - et élitiste parce qu'elle n'est enseignée que dans les filières générales et technologiques mais pas dans l'enseignement professionnel. Ce qui est un vrai scandale ! C'est une forme d’indignité, voire d’insulte institutionnelle faite aux enfants des classes populaires qui n’auraient pas droit à cet exercice de la pensée. Donc, l’idée, c’est de commencer dès la grande section de maternelle pour permettre à tous et à toutes d’apprendre la philosophie qui par ailleurs est une discipline difficile. Ce n’est pas parce que c’est facile qu’on pourrait en faire avec les enfants, c’est justement parce que c’est difficile qu’il faut commencer tôt. Il y a un vrai enjeu démocratique dans le fait de donner un accès précoce à la philosophie, c’est-à-dire à l’esprit critique, à la pensée complexe, à la vulnérabilité. Cela permet de lutter contre deux écueils de notre temps : celui du relativisme qui voudrait que l'on peut dire tout et n’importe quoi, et celui du dogmatisme qui voudrait au contraire qu'il n'y ait qu’une seule réponse possible à un problème donné."

D’où l’importance pour éviter ces écueils de la mise en place d’ateliers collectifs et faits par un autre adulte que le parent pour s’éveiller à d’autres pensées.

Alors à quand la mise en place d’ateliers de philosophie en grande section de maternelle ?

Par Elsa Mourgues

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Sophie Djigo, l’enseignante de philosophie menacée par l’extrême droite, s’exprime

12 Décembre 2022 , Rédigé par PhiloMag Publié dans #Education, #Philosophie

Sophie Djigo, l’enseignante de philosophie menacée par l’extrême droite, s’exprime

EXTRAIT

Menacée par des militants d’extrême droite, Sophie Djigo, professeure de philosophie, a dû annuler une sortie à Calais avec ses étudiants. Pour cette spécialiste des phénomènes migratoires et co-autrice de l'essai Des philosophes sur le terrain (Créaphis, 2022), l’étude de terrain est pourtant indispensable pour comprendre la frontière et la citoyenneté. Entretien exclusif.

Quel était le but de ce travail de terrain que vous deviez mener à Calais avec vos élèves de classe préparatoire ?

Sophie Djigo : J’enseigne la philosophie en hypokhâgne au lycée Watteau de Valenciennes et je suis chercheuse spécialiste des questions migratoires. Avec mes collègues de théâtre et de culture antique, nous avons décidé de lancer un projet de recherche interdisciplinaire d’un an sur le thème « Exil et frontière ». Je voulais les emmener à Calais, que je connais bien, pour réaliser une journée d’initiation à l’ethnographie et aux méthodes des sciences sociales. Comment on observe ? Qu’est-ce que l’observation participante ? Quelles sont les techniques d’entretien ?

Quel devait être votre terrain précisément ?

L’association L’Auberge des migrants, une structure humanitaire fascinante qui regroupe des associations et des organisations non gouvernementales [ONG] internationales. Les étudiants devaient rencontrer les bénévoles et faire eux-mêmes du bénévolat tout en réfléchissant à cette pratique. Dans un second temps, nous devions partir faire une observation plus extérieure de la frontière, en particulier des nouvelles technologies de surveillance avec un travail photographique.

(...)

Charles Perragin

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«Le cœur pensant» par David Grossman

12 Décembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Tombé hors du temps" de David Grossman, le chant d'un père à son fils  disparu

A l’occasion de la remise du prix Erasme, l’écrivain israélien a prononcé un discours sur la notion du bonheur. Des mots d’espoir contre l’arbitraire et la tyrannie, le nationalisme et le fanatisme, cette agressivité qui, en ces jours même, menace la paix du monde.

Il y a soixante-et-un ans, enfant âgé de 8 ans, j’ai eu une petite révélation. Cela se passait dans le bus de la ligne 18, à Jérusalem, pendant mon trajet très matinal vers l’école où j’étudiais. La radio du bus était allumée, et l’on diffusait un entretien avec le pianiste Arthur Rubinstein.

L’animateur lui posa cette question : «Monsieur Rubinstein, en ce jour solennel où vous fêtez vos 75 ans, pourriez-vous résumer votre existence en une phrase ?» Rubinstein n’hésita pas et dit : «L’art a fait de moi un homme heureux. Grâce à lui, j’ai connu le bonheur.»

Je me souviens de ma stupéfaction et même de ma confusion. Dans mon enfance, dans les années 50, alors qu’une ombre lourde planait au-dessus de nos têtes, le mot «heureux» n’était pas quelque chose qu’un être humain était censé prononcer en public. Je crois que je connaissais ne fût-ce qu’un seul homme – dans le cercle d’amis de mes parents – qui eût osé prétendre et, de surcroît à haute voix, que lui ou elle était heureux.

«Le droit à la recherche du bonheur»

Quelques années plus tard, j’ai lu la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis. Là, j’ai rencontré ces mots : «le droit à la recherche du bonheur». J’ai réfléchi alors – avec un rien de jalousie – à la liberté audacieuse que les Américains s’étaient accordée, au droit de quêter le bonheur. J’ai pensé aux passagers du bus de mon enfance. Des habitants de mon quartier, un quartier d’ouvriers aux salaires de misère, dont l’histoire personnelle terrible et parfois tragique avait imprimé des marques indélébiles sur leurs visages.

Ce mot prodigieux de «bonheur» («ocher», en hébreu) roulait dans le bus comme une pièce d’or, et moi – aux yeux de l’enfant que j’étais – j’ai contemplé cette monnaie imaginaire et j’ai su : je veux cette chose que monsieur Rubinstein a évoquée, je veux ce bonheur particulier. Je veux être un artiste.

Plus de soixante années se sont écoulées depuis. L’art – l’écriture – m’a apporté un immense bonheur, à l’instar du bonheur que je ressens aujourd’hui.

Même si l’écriture m’a causé tourment et souffrance, ce tourment revêtait un sens, le tourment du contact avec la matière de l’existence véritable, fondamentale, me touchait au plus profond de mon être. La littérature, l’écriture, m’ont inculqué le plaisir d’effectuer quelque chose de pénétrant et de précis dans un monde grossier, bourbeux.

Je suis un homme tout ce qu’il y a de laïque. Je ne peux pas croire en un dieu qui m’aiderait à affronter le chaos de l’existence. Et ainsi, l’écriture m’a appris le moyen de vivre, en même temps, la sensation épouvantable du néant, de la plongée dans la perte et la négation absolue de la vie, avec non moins le sentiment enivrant de la vitalité, de la plénitude de la vie et de son caractère positif.

Même après la tragédie qui m’est arrivée, lorsque notre famille a perdu à la guerre notre fils Ouri, j’ai compris que la possibilité de surmonter cette dualité, la dualité de l’absence et de la présence – qui incarne à mes yeux l’essence de l’existence humaine – reposait, autant que faire se pouvait, dans la dimension de la création, de l’art.

Et j’ai aussi saisi quel bonheur me comblait – lorsque j’écris à propos d’un individu qui, jusqu’à ce que je le rencontre, ou elle, je le concevais en termes généraux, par préjugé, avec des clichés et des stéréotypes, et, soudain, en le découvrant, en écrivant à son propos, je rencontrais un être dans son intégrité, dans toutes ses dimensions, ses contradictions, sa vitalité et sa singularité.

Et le lieu en moi, dans lequel j’avais réduit cet individu et enfermé dans une cage de stéréotype, de cliché, s’élargissait soudain en moi, s’emplissait et s’ameublit, et le ressuscitait.

De la réparation du monde

Le thème du prix Erasme de cette année est le «tikkoun ‘olam» («la réparation du monde»). Cet antique concept juif, vieux de près de deux mille ans, incarne un impératif essentiel de l’identité juive. L’aspiration et l’engagement à bonifier et à améliorer notre monde, le sentiment de responsabilité éthique à l’égard de chaque humain, juif ou non, et le souci de la justice sociale et de la qualité de l’environnement.

J’aurais aimé vous dire que les résultats des dernières élections en Israël représentaient des valeurs de ce genre, humanistes, égalitaires, éthiques. Eh bien, ce n’est pas le cas. Et, cependant, je me remémore sans cesse qu’il existe encore en Israël de nombreuses personnes pour qui le désespoir n’est pas une option. Pour qui l’apathie ou le retranchement hors de la vie citoyenne ne sont pas qu’un luxe qu’elles ne peuvent pas, ne veulent pas se permettre.

La vie au Moyen-Orient m’a aussi enseigné de me contenter de peu quant à mes souhaits. Vous connaissez sans doute l’anecdote à propos de ce citoyen américain qui, pendant la guerre du Vietnam, se tenait, chaque vendredi, pendant des heures, devant la Maison Blanche avec un panneau contre la guerre. Un beau jour, un journaliste l’aborda et le questionna avec un sourire ironique : «Vous pensez vraiment que vous allez changer le monde de cette façon ?» «Changer le monde ? s’étonna cet homme. Je n’ai aucune intention de changer le monde. Je veux juste être certain que le monde ne me change pas.»

Rester libre même dans les conditions les plus horribles

Vivant chaque jour dans une région de catastrophes, je sais à quel point il est facile de se laisser tenter par «le monde», autrement dit, le cynisme, l’apathie, le désespoir et de là, la voie est toute tracée vers le fanatisme religieux, le nationalisme, le fascisme.

Lorsque je pense à ce qu’est une âme réellement libre, qui puisse m’offrir un modèle pour la lutte contre le désespoir, je songe à une femme juive néerlandaise, courageuse, douée d’une âme, qui a vécu ici à Amsterdam pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant le Shoah ; je songe à Etty Hillesum, qui, de son propre gré, s’est fait incarcérer au camp de concentration de Westerbork et, ensuite, fut assassinée à Auschwitz.

Etty Hillesum, qui réussit à rester un être libre même dans les conditions les plus horribles de servitude, dont toute l’existence n’était qu’élan de l’âme contre la force d’attraction du désespoir.

Voici ce qu’elle écrit dans son journal (1) : «Sur ma couche pendant la nuit, au milieu de femmes et de jeunes filles ronflant légèrement, rêvant tout haut, pleurant doucement, des femmes qui, pendant la journée, disaient “Je ne veux pas penser”, “Je ne veux pas sentir, sinon je vais devenir folle”, pendant ces nuits, je me remplis parfois d’une énorme tendresse, et je restais couchée en éveil […] murmurant dans mon cœur ”Puissé-je être le cœur pensant du camp, je veux à tout prix être le cœur pensant d’un camp de concentration tout entier.”»

Ne pas cesser d’être le cœur tout en ne cessant pas de penser

Nous tous, chacun des présents dans cette salle, nous vivons dans des conditions meilleures et bien plus bienfaisantes que celles dans lesquelles Etty Hillesum a rédigé ces lignes. Toutefois, nous savons tous aussi que, à tout moment, nous risquons de nous retrouver dans une situation où nous perdrions la liberté, et où nous serions cernés par l’arbitraire et la tyrannie, les maux du racisme, du nationalisme et du fanatisme ou d’un comportement barbare, crapuleux, comme ce que la Russie inflige à l’Ukraine – cette agressivité qui, en ces jours même, menace la paix du monde.

Si une telle situation devait arriver, ou lui ressemblant, si jamais – dans des circonstances difficiles à imaginer pour l’heure – notre monde devait être bouleversé comme c’est le cas pour des millions de citoyens ukrainiens, non loin d’ici, est-ce que nous nous souviendrons, serons-nous capables de nous jeter dans cette rébellion intime et héroïque : ne pas cesser d’être le cœur, le cœur sensible, grand ouvert, nu, tout en ne cessant pas de penser ?

Etre le cœur pensant. Encore et toujours, le cœur pensant.

David Grosman

Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche

(1) Etty Hillesum, Une vie bouleversée suivi de Lettres à Westerbork, Seuil, 1995.

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«Le care rappelle que nous sommes tous interdépendants»

9 Décembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Santé, #Psychologie, #Philosophie, #m

Cynthia Fleury | Institut français

La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury revient sur l’historique du ­concept et son implication dans l’approche du soin.

Comment bien se soigner, bien vivre, bien vieillir ? Rendez-vous à Caen, les 9 et 10 décembre au MoHo avec le LibéCare pour débattre avec médecins, intellectuels et experts. En attendant l’événement, réalisé en partenariat avec la région Normandie, la MGEN et l’ADMD, Libération publiera dans un dossier dédié articles, tribunes et témoignages.

Cynthia Fleury est professeure titulaire de la chaire Humanités et Santé du CNAM, et titulaire de la chaire de philosophie au GHU Paris psychiatrie et neurosciences.

Le terme de «care» est désormais bien installé dans le débat d’idées en France. D’où nous vient-il exactement ?

On trouve la première occurrence clinique à partir des années 50 et les travaux de Donald Winnicott. Le «care», nous explique alors ce pédiatre et psychanalyste britannique, c’est ce qui se différencie du «cure»le traitement médical purement technique. Complémentaire, donc, mais pas secondaire : Winnicott clame que ce care est absolument déterminant dans l’accompagnement de la psychologie humaine.

Comment ce concept va-t-il ensuite s’enrichir au fil des décennies ?

A la fin des années 80, portée par la philosophe et psychologue américaine Carol Gilligan, se développe une vision du care plus typique des «women’s and gender studies» (études des femmes et de genre). Le care y prend la forme d’une morale genrée, et d’une manière plus altruiste de concevoir sa propre autonomie : en prenant très fortement en considération la place des autres.

Les années 90 vont, elles, politiser grandement le concept. Elles le déféminisent, le dénaturalisent. Le care devient une façon de «maintenir, perpétuer et réparer notre monde», dit la politologue et féministe américaine Joan Tronto. Il est aussi, selon elle, une sorte de phénoménologie du politique : un moyen de mettre en lumière à la fois la portée déterminante du soin dans toute la société, et son invisibilisation, sa dévalorisation. Aujourd’hui, enfin, on pourrait parler d’un nouvel acte du care, dédié à la relation avec le vivant et le non-humain.

En quoi le care éclaire-t-il nos relations aux autres ?

Le care définit une manière de prendre soin, de ne pas nier la vulnérabilité des individus ou des écosystèmes, de ne pas ontologiser celle-ci non plus [la traiter indépendamment de ses déterminants, ndlr], mais d’avoir assez de lucidité et de créativité pour ne pas la renforcer. La philosophie du care propose aussi et surtout une véritable déconstruction de l’idée d’autonomie. Elle rappelle qu’il n’y a aucune autonomie hors-sol : nous sommes tous vulnérables et interdépendants. Toute autonomie est une construction collective et individuelle, et seule la vulnérabilité est un fait indéniable. Simplement, certains d’entre nous, les plus privilégiés, bénéficient d’aides, donc de «soins», multiples, pour développer leur autonomie, en invisibilisant le plus souvent les pourvoyeurs de soins. L’exemple privilégié par Tronto étant celui de la femme de ménage qui vient tôt dans les bureaux ou travaille chez vous quand vous n’êtes pas là.

Le care ne se quantifie pas, ne se tarifie pas… Peut-il, dès lors, trouver sa place dans un système de santé gagné par une logique de rentabilité capitalistique ?

Le care rappelle que le soin est une activité indivisible qui demande de l’empathie, de la confiance et du temps, parce que la médecine ne soigne pas des maladies mais des personnes malades. Pour être opérationnelle, celle-ci doit articuler le cure et le care. Ne pratiquer que le premier risque de chosifier la personne, provoquer son non-consentement au soin, mettre à mal son observance, passer à côté de quantité d’autres symptômes, notamment la question de la santé mentale. Ne pratiquer que le care n’a pas de sens dans un univers qui défend, à juste titre, l’exigence de la médecine fondée sur les preuves.

Propos recueillis par Benjamin Leclercq

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Lycée: la spécialité Humanités, Littérature et Philosophie est un échec

31 Octobre 2022 , Rédigé par VousNousIls Publié dans #Education, #Lycee, #Philosophie

Philosophie – Académie de Lyon – Site sous la responsabilité de M. Michel  Nesme, IA-IPR de philosophie

EXTRAIT

Pour l’Association des professeurs de philosophie, leur discipline est en danger depuis la réforme du bac. Explications.

 

En juin et coefficient 8

Dans une tribune, Marie Perret, Présidente de l’APPEP, l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public, alerte sur la situation dramatique de la philosophie au bac. Seule matière passée à l’écrit par tous les élèves de terminale générale et technologique en juin, cela signifie que « les élèves continueront à préparer, après le mois de mars, l’épreuve de philosophie. » Donc une fois qu’ils auront passé les épreuves de spécialité, aux plus forts coefficients…

(...)

Sandra Ktourza

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Coup de coeur... Blaise Pascal...

13 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature, #Philosophie

Pensées, Blaise Pascal | Livre de Poche

Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexions le seul qui subsiste C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais. 

 

Blaise Pascal - Pensées

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Mort de Bruno Latour : comprendre "le philosophe français le plus célèbre et le plus incompris"

10 Octobre 2022 , Rédigé par France Culture Publié dans #Environement, #Philosophie

EXTRAIT

Philosophe de l'écologie politique, l'anthropologue et intellectuel Bruno Latour est mort ce 9 octobre 2022 à 75 ans.

"Le philosophe français le plus célèbre et le plus incompris" selon le New York Times, un "dynamiteur des mythes modernes et penseur de la crise climatique" présente L'Obs, un "penseur du vivant"choisit Le Monde . Sociologue, anthropologue et philosophe des sciences et des techniques, professeur émérite associé au médialab de Sciences Po , Bruno Latour jouissait d'une grande notoriété internationale en tant qu'intellectuel français - et presqu'aucun article de presse ne manquait de le rappeler. Reconnu pour ses travaux sur l'écologie et le vivant, mais aussi le numérique et les arts politiques, il intégrait en 2007 le cercle prisé des dix auteurs les plus cités dans les travaux académiques en sciences humaines. Il est mort ce 9 octobre, à l'âge de 75 ans.

Comme de nombreux intellectuels, Bruno Latour s'était récemment saisi de la crise pandémique comme objet de réflexion écopolitique. Dans ses "leçons du confinement à l'usage des terrestres" (sous-titre de son essai Où suis-je ?, paru aux éditions La Découverte en 2021, juste après l'immense succès d'Où atterrir ? Comment s'orienter en politique), on se découvrait avec lui changés au réveil en cancrelats, Gregor Samsa version anthropocène, engoncés dans une "carapace de conséquences chaque jour plus affreuses que [l'on doit] apprendre à traîner" - une gorgée de café au goût de sol tropical ruiné, un tee-shirt taché par la misère d'un enfant bangladais, un repas dégageant des bouffées de méthane… - et sommés de réapprendre à vivre sur le terrain de nos termitières. Cette description métaphorique du (re)devenir-insecte, stimulante pour les uns, agaçante pour d'autres , était l'une des récentes inventions de Bruno Latour. Une voix influente parmi les penseurs contemporains qui, au croisement de l'anthropologie et de la philosophie, nous invitait à repenser le vivant en situation de crise écologique - ou plutôt de "nouveau régime climatique" comme il l'exprimait dans Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique (La Découverte, 2015), équivalent sur le plan politique de ce qu'est l'anthropocène en géologie. Depuis 2020, il avait justement mis en place avec le consortium Où atterrir ? des ateliers de description des conditions matérielles d’existence des habitants, pour appréhender cette crise écologique dont la pandémie lui semblait, en quelque sorte, sonner la répétition générale.

S'exprimant en différentes langues de sciences humaines et sociales, la pensée de Bruno Latour ne se bornait pas au seul thème de l'écologie politique. Pour jauger la largeur du champ "latourien", rappelons qu'on lui doit aussi une ethnographie du Conseil d'Etat, une analyse du projet (raté) de métro automatique "Aramis", ou encore une enquête sur le quotidien d’un laboratoire de neuroendocrinologie américain. Latour est aussi le penseur de concepts novateurs comme la "zone à défendre" ou la théorie sociologique de "l'acteur-réseau", et l’initiateur de projets institutionnels visant à décloisonner les sciences, via la fondation du Medialab de Science Po (un "laboratoire de recherche interdisciplinaire sur la place du numérique dans nos sociétés") ou la création d'un enseignement d’expérimentation en Arts Politiques (SPEAP) . Ces dernières années, le chercheur s'était aussi fait commissaire d'expositions : Iconoclash (2002) et Making Things Public (2005) au Centre d'art et de technologie des médias de Karlsruhe, ou plus récemment, en tant que curateur de la Biennale de Taipei en 2020.

(...)

Pauline Petit

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Malentendu... Philippe Meirieu, Alain Finkielkraut et Alain...

25 Juillet 2022 , Rédigé par Philippe Meirieu Publié dans #Education, #Philosophie, #Pedagogie

Conférence "Pédagogie et émancipation" | Yakamedia

EXTRAIT

MALENTENDU (n. m.) association de l’adverbe « mal » et du participe passé du verbe « entendre » – « entendu » – au sens de « compris ». Stabilisé en 1558 au sens de « différences d’interprétation d’un fait ou d’un texte entre des personnes ». Le sens s’étend ensuite pour désigner la mésentente, voire le conflit, qui résulte de ce désaccord. Il est utilisé également pour désigner une situation où les protagonistes, convaincus de leur bon droit, campent sur leur position et accusent leur contradicteur de mauvaise foi.

En théorie, tout malentendu devrait pouvoir être levé en se référant au fait ou au texte qui en fait l’objet. En réalité, les malentendus persistent souvent car le référent n’est jamais totalement univoque. La reconnaissance de son équivocité pourrait peut-être permettre de transformer le malentendu en acceptation réciproque de cette équivocité, voire en faire une occasion d’assumer une tension féconde. Mais il semble que tout effort dans ce sens soit condamné à l’échec : « Je suis un traumatisé du malentendu, dit Jacques Lacan. Comme je ne m’y fais pas, je me fatigue à le dissoudre. Et du coup, je le nourris. »

Dans son émission Répliques consacrée au philosophe Alain et diffusée le 26 mai 2018 sur France Culture, Alain Finkielkraut affirme : « Je ne suis pas, je l’avoue, un grand lecteur d’Alain. Un des livres d’Alain, cependant, fait partie de ma bibliothèque idéale, les Propos sur l’éducation. J’y reviens sans cesse, je le lis et le relis, car cet ouvrage est une source de réflexion et d’inspiration inépuisable face à ce qui m’apparaît comme les dérives du pédagogisme. » Dans une autre émission de France Culture (Du grain à moudre, le 18 mai 2015), Alain Finkielkraut précisait : « Le plaisir de recevoir un enseignement, que célébrait Alain dans ses propos sur l’école, n’est pas un plaisir facile. C’est un plaisir difficile qui est indissociable du rapport maître-élève. Un professeur fait cours et l’élève entend le cours : quelque chose se noue là. Et ce qui m’étonne aujourd’hui […], c’est qu’on puisse désirer, au nom du plaisir et de l’efficacité, en finir avec ce rapport. Le cours, au sens classique, annonce-t-on très souvent, […] doit disparaître. Le cours magistral est toujours tenu en haute suspicion. C’est, pour moi, une preuve d’impudence et d’imprudence. Notre civilisation s’est constituée autour de ce rapport maître-élève. »

Voilà donc Alain enrôlé contre le « pédagogisme ». Ses Propos sur l’éducation seraient le texte majeur où se ressourcer sans cesse pour ne pas renoncer à ce qui fonde notre civilisation : la distinction décisive entre l’ignorance et le savoir… une distinction qui se traduit à l’école par une dénivellation irréductible entre le maître qui parle et l’élève qui écoute… et une dénivellation qu’incarne, dans sa forme la plus parfaite, le cours magistral aujourd’hui si injustement soupçonné ! Mais la démonstration, si on tente d’en comprendre les ressorts, s’avère un peu courte et révèle d’étranges sous-entendus : le cours magistral – l’exposé oral du professeur devant sa classe – serait, si on comprend bien, la seule méthode possible de transmission du savoir, destituant ainsi aussi bien l’interrogation socratique que la lecture individuelle de textes, le travail de recherche personnelle que les échanges collectifs. Plus encore : ce cours magistral serait la seule manière pour que « quelque chose se noue » entre celui qui sait et celui qui ignore. Mieux et plus fondamentalement peut-être : ce serait l’existence de ce cours comme seule forme de transmission qui garantirait l’indispensable écart, objet de tous les efforts fondateurs de « la civilisation », entre l’ignorance et le savoir. C’est grâce à lui seulement qu’on pourrait échapper à la terrible et toujours menaçante confusion des opinions. Renoncer au cours magistral, ce serait affirmer que tout se vaut : les bafouilles du gamin immature et le discours éclairé du professeur, les slogans publicitaires les plus débiles et la parole d’un maître instruit de ce que l’intelligence humaine a élaboré de meilleur, les croyances archaïques véhiculées par les cultures vernaculaires et la science dans ce qu’elle a de plus rigoureux. Mais n’assiste-t-on pas ici à un étrange glissement ? Ne confond-on pas l’existence d’un inévitable et indispensable dénivelé entre l’adulte qui enseigne et l’enfant qui est enseigné avec une – mais une seule – des manifestations possibles de ce dénivelé ? En effet, s’il n’est pas possible de nier, ou même seulement de sous-estimer, l’impératif de transmission à l’égard de celles et ceux qui viennent au monde… s’il n’est pas question de céder le moins du monde sur l’exigence de probité intellectuelle dont l’éducateur doit être porteur et qu’il doit faire intérioriser par l’élève… qu’est-ce qui permet de dire que le cours magistral est la seule bonne méthode pour y parvenir, la seule porteuse de l’exigence de probité et de vérité ?

(...)

Il nous reste alors une question et qui n’est pas, à mes yeux, seulement polémique : comment la lecture des Propos sur l’éducation d’Alain peut-elle laisser penser à de brillants intellectuels, comme Alain Finkielkraut, qu’il promeut le cours magistral alors qu’il dit explicitement le contraire et fournit une clé décisive pour sortir d’un débat stérile entre partisans et adversaires de la magistralité ? Peut-être parce qu’ils n’imaginent pas qu’on puisse être partisan de la rigueur, défenseur de la culture, réfractaire à toute forme de démagogie… et renoncer à la posture magistrale ? Serait-ce alors que cette posture est pour eux un élément si essentiel de leur identité qu’ils ne peuvent y déroger sans s’effondrer ? Et, si c’est le cas, alors ce n’est pas le nécessaire dénivelé entre le maître et l’élève qu’ils défendent, ni l’écart fondateur entre l’opinion et la vérité, mais plutôt leur propre position sociale et médiatique dont ils feraient indûment un principe philosophique. Pour mieux asseoir leurs privilèges peut-être ? On pourrait alors leur proposer de (re)lire les belles pages d’Alain sur « l’enseignement monarchique » : « Il y a, explique-t-il, un enseignement monarchique, j’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. […] Cet écrasement des faibles exprime tout un système politique dans lequel nous sommes encore à moitié empêtrés. Il semble que le professeur ait pour tâche de choisir, dans la foule, une élite et de décourager et rabattre les autres. Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance, ni à la richesse. Comptez que toute monarchie et toute tyrannie a toujours procédé ainsi, choisissant un Colbert ou un Racine, et écrasant ainsi le peuple par le meilleur de ses propres forces… Que faisons-nous maintenant ? Nous choisissons quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs ; nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité… admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup3. » Mais je ne doute pas que celles et ceux qui, à travers leur défense du cours magistral, veulent en finir avec les pédagogues et la pédagogie, réussissent – pour peu qu’ils me lisent – à retourner à leur avantage ce texte d’Alain… montrant ainsi qu’en croyant déjouer un malentendu, je n’ai fait qu’en susciter un autre. Le débat continue.

Philippe Meirieu

Dictionnaire inattendu de pédagogie paru en octobre 2021 chez ESF-Sciences humaines.

Texte complet à lire en cliquant ci-dessous

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Edwige Chirouter, philo pour les marmots

1 Juillet 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Philosophie

Edwige Chirouter - Nouveaux ateliers de philosophie à partir d'albums et autres  fictions : cycles 2 et 3

L’agrégée de philosophie pense que les enfants peuvent philosopher et parcourt le monde au nom de l’Unesco pour former élèves et enseignants.

Elle a toujours, fourrées dans son sac, des marionnettes. Un petit Kant, vêtu de gris, et un petit Platon, barbu vêtu de blanc. Ses doigts s’animent. «On peut parler des auteurs aux enfants, leur dire : “Tu vois, Kant, il pensait qu’il faut toujours dire la vérité, que c’est pas bien de mentir, quelles que soient les circonstances. Et lui, Platon, il est pas d’accord”.» Ses petits bouts de tissu sont son bâton de pèlerin. Depuis plus de vingt ans, Edwige Chirouter, athée jusqu’à l’os, évangélise : oui, on peut faire philosopher les enfants. Oui, on doit faire philosopher les enfants. Pour les équiper intellectuellement face aux vicissitudes du monde, les prémunir de la manipulation, des fake news, du dogmatisme et du relativisme. Certains puristes ont un principe : la philo n’existe que si l’on peut se plonger dans du Heidegger ou du Nietzsche dans le texte.

La titulaire de la chaire Unesco sur la pratique de la philosophie avec les enfants cumule les preuves du contraire, malgré un amour profond pour ces penseurs qui ont changé sa vie. «Tu peux commencer la philosophie dès 5 ans», tranche cette petite brune pêchue. Son catalogue d’expériences en témoigne. Notamment la première, face à des élèves de CP de la Sarthe. Le thème : «Faut-il toujours dire la vérité ?» «Ils m’ont épatée. J’ai retrouvé, dans leur discussion, une controverse philosophique entre Kant et Rousseau», dit en souriant l’agrégée de philo de 51 ans, depuis le septième étage de l’Unesco, qui offre une vue splendide sur Paris. Désormais, elle parcourt le monde pour former les bambins et, surtout, leurs enseignants à cette discipline.

Mais attention : l’affaire est sérieuse. «C’est pas le café du commerce, balaie Edwige Chirouter. C’est un travail, il y a des critères, une rigueur de pensée, une façon d’aborder les concepts. C’est pas un truc ésotérique, il y a des risques de dérive. Tu abordes la mort, l’amour, la violence, il ne faut pas le faire n’importe comment. Ce n’est pas parce que la philo est facile qu’on en fait avec les enfants, c’est parce que c’est difficile qu’il faut commencer tôtOn s’entraîne à réfléchir, à penser, à remettre en cause nos idées toutes faites. Ça ne se décrète pas magiquement en une année de terminale.»

De terminale… générale et technologique, pourrait-on préciser. Car les lycéens d’établissements professionnels restent, à quelques exceptions près, exclus de cette matière. «L’objectif principal de la philosophie est de permettre à chacun d’accéder à une liberté et à un processus d’émancipation. Ce qui est au cœur de l’école. Donc je ne comprends pas pourquoi la philosophie est aussi élitiste dans notre système scolaire, déplore-t-elle. Qu’on me dise qu’à 17 ans, il y a des gamins qui peuvent philosopher et des gamins qui ne peuvent pas, c’est scandaleux. Tu leur renvoies l’idée que : un, ils sont trop cons ; deux, penser est une activité qui ne pourrait pas les intéresser, voire qui ne leur serait pas utile.» Petite-fille de communiste, fille de soixante-huitard, cette adepte de La France insoumise (LFI), a «toujours été militante». «Tu ne défends pas la philo avec les enfants par hasard, il y a des valeurs derrière. Ça fait partie d’un projet politique humaniste», revendique la professeure.

Sans surprise, sa rencontre avec la philo eut lieu en terminale. En 1989, lycée Baudelaire de Roubaix. Premier cours : sa prof, Marie-Hélène Gauthier, évoque Heidegger et la mort. «Un coup de foudre.» La jeune Edwige rentre chez elle, annonce sa décision à son père : elle sera prof de philo. «En fait, je voulais être elle.» Cette même enseignante donnera, quelques mois plus tard, un nouveau tour à la vie d’Edwige Chirouter, en lui conseillant de postuler à la prestigieuse prépa d’Henri-IV, à Paris. Là-bas, l’ado nordiste, fille d’un instit devenu directeur de la Ddass et d’une secrétaire, se prend une gifle. Le décalage avec les Parisiens des beaux quartiers, «la violence institutionnelle». Elle pleurera en voyant sa première copie sanctionnée d’un «-30». Se félicitera de son premier «0». Si, «intellectuellement, [elle doit] tout à ces années-là», elle préférera finir sa khâgne à Lille. Moins éprouvant.

Après deux petites années en tant que prof de philo en lycée, dans le Nord, elle saute sur un poste à l’université et commence à enseigner à de futurs enseignants, à l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) du Mans, depuis devenu Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspe), où elle officie toujours. C’est là qu’elle entendra parler pour la première fois de philo avec les enfants. «Mon premier réflexe était de dire : “C’est pas de la philo !”» confesse-t-elle. Classique. C’est finalement sa fille, 25 ans aujourd’hui mais 4 à l’époque, qui la fait changer d’avis. Pour accompagner les questionnements incessants de sa mouflette – elle aura un fils ensuite –, Edwige Chirouter se plonge dans les livres pour enfants.

Elle a une épiphanie : «C’est beau, c’est profond.» Balayés, ses préjugés sur la vacuité de T’Choupi et Martine ; la philosophe découvre Claude Ponti et Grégoire Solotareff. «L’enfant n’est pas un con, il est capable de grands récits», défend celle qui vient de sortir Nouveaux Ateliers de philosophie à partir d’albums et autres fictions, pour aider enseignants et parents à philosopher avec les enfants grâce à la littérature jeunesse. Cette spécialiste de Jean-Jacques Rousseau – jonction parfaite entre ses passions pour la philosophie et la littérature – a longtemps poursuivi la quête du livre qui changerait sa vie. Moins maintenant, mais elle vit toujours ensevelie sous les bouquins, une boulimie héritée de cette enfance «nomade et solitaire» due aux nombreux déménagements de ses parents.

Aujourd’hui encore, elle se dit «nomade», une maison au Mans, l’autre à Paris, des voyages incessants grâce à l’Unesco, des histoires d’amour sans grande stabilité – «et c’est très bien comme ça». Cette enfance sans ancrage, «ça te donne une super force : l’indépendance et la capacité d’adaptation. Je suis un vrai caméléon, je suis à l’aise partout», défend celle qui reconnaît avoir «une belle vie» avec ses 3 000 euros mensuels. «C’est une nomade qui va quand même dans les beaux hôtels», tacle gentiment le metteur en scène de théâtre Gérald Dumont, le père de sa fille, dont elle est séparée depuis plus de vingt ans. Qui lui reconnaît cette faculté à «faire son travail on ne peut plus sérieusement, mais en s’amusant». Son ami le philosophe Frédéric Lenoir salue en elle une «bonne vivante», qui «picole bien», bourrée d’humour. «Il y a des universitaires ennuyeux, elle, c’est tout l’inverse, loue-t-il. Elle n’est pas que studieuse, elle n’est pas enfermée dans ses bouquins, dans le passé, elle est là pour faire bouger la société.» En éveillant ses plus jeunes sujets.

3 juillet 1970 Naissance à Lille.

1998 Premier poste à l’université.

2016 Titulaire de la chaire Unesco sur la pratique de la philosophie avec les enfants.

2021 Conte pour enfants Personne (L’Initiale).

15 juin 2022 Nouveaux ateliers de philosophie à partir d’albums et autres fictions (Hachette).

Elsa Maudet

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