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Vivement l'Ecole!

philosophie

Quelle société voulons-nous ?

21 Octobre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Questions pour un confiné – Dossier France Bleu

L’époque a bien des raisons d’être contestée mais plutôt que de céder à un désir obscur de clôture et de soumission, il faut prendre soin de la liberté qu’elle nous offre. Même si cela demande du travail et de l’engagement, du féminisme à la défense de la liberté d’expression.

Parmi les questions décisives qui se posent à nous en période électorale, il en est une qui relève de la philosophie politique comme de la psychanalyse, celle du jugement que nous pouvons porter sur la modernité. Si le monde qui vient doit être celui de la contestation, ainsi que le prédit le dernier rapport prospectif de la CIA, il convient de se demander ce que nous contestons et en vue de quoi nous le faisons, bref, quelle société nous souhaitons.

On peut critiquer, dans la modernité, le nouveau stade du capitalisme que nous connaissons. En creusant les inégalités et en épuisant les sujets humains, il invente une forme d’aliénation que Marx n’aurait pu envisager. L’idée du rendement nous envahit, rendant suspecte toute gratuité, toute inutilité, tout intervalle vide. Si nous contestons que la finalité d’une société humaine réside dans la seule productivité économique, nous devons refuser autant une éducation tournée vers la seule adaptation aux valeurs d’efficacité qu’une exploitation destructrice de la nature. Bien sûr, on peut aussi s’inquiéter de la tendance narcissique à aimer son image plus que soi-même et à juger d’autrui par la ressemblance avec celle-ci. La juste contestation implique également que nous cessions de fermer les yeux sur les esclaves invisibles qui sont à notre service et dont le nombre aurait rendu envieux les plus riches des maîtres des époques antérieures – esclaves jamais seulement technologiques mais toujours aussi incarnés dans des êtres humains qui n’ont souvent pas passé le seuil de l’adolescence. Il existe aussi un mépris moderne de la pauvreté, qui frappe d’inanité le recours égalitaire à la loi et au droit, et même un mépris de l’altérité, au sein de sa propre personne comme en celle d’autrui.

Pourtant, un phénomène social n’est jamais unilatéral. S’il peut être traversé d’un mouvement qui va vers la destruction, la souffrance et la servitude, il est également animé d’une autre tension qui va, elle, dans le sens de la liberté, de la culture et de la perpétuation de la vie. Si l’on peut schématiquement opposer des sociétés tournées vers la production (celles qu’on dit modernes) et des sociétés occupées plutôt du lien social (considérées comme traditionnelles), il faut aussi préciser que toutes sont traversées par des forces contraires et parfois conflictuelles. Ni les sociétés traditionnelles ni les sociétés modernes n’échappent à la bivalence et donc à la critique. On entend parfois dire que le problème de la modernité résiderait dans son caractère «occidental». Pourtant, si l’orientalisme est un mythe, l’occidentalisme en est un aussi, pas moins dangereux que le premier. Il n’existe pas, dans l’histoire, de sagesse immémoriale dont il faudrait retrouver le secret. La réalité est plutôt du côté d’un mélange de liberté et de violence, de savoir et d’ignorance. De plus, la critique est un art du discernement. Une critique radicale n’est déjà plus une critique.

La modernité ne réside pas seulement dans la valeur accordée à la liberté individuelle mais aussi et surtout dans la reconnaissance du principe de la subjectivité, dans la valeur accordée à la parole singulière, et dans la capacité à s’orienter par soi, au niveau personnel comme collectif. L’opposition convenue de l’individuel et du collectif est à tort considérée comme caractéristique des modernes. Elle ne permet pas de comprendre ce qui constitue la subjectivité puisqu’elle repose sur la fiction d’une frontière entre soi et l’altérité. Si l’altérité est au contraire au cœur du soi, nous ne sommes jamais clos·e·s et fermé·e·s sur nous-mêmes, mais toujours pris, e, s dans un commun partagé. Mais de ce commun ne résultent ni communauté ni société close, mais au contraire de la diversité et de la division. La liberté des modernes n’est pas plus «individualiste» que la solidarité n’est holiste. Mais, n’étant pas acquise, cette liberté demande de l’attention et du travail. Il existe, en effet, parfois chez les humains un désir obscur de clôture et de soumission, car, dans certaines circonstances, il apparaît plus facile d’obéir que de prendre sa vie en main et d’accepter de temps en temps de naviguer à vue. Si cette liberté n’est jamais acquise mais demeure toujours précaire, il nous incombe incessamment de la faire exister, que ce soit à travers le féminisme ou la défense de la liberté d’expression, de la libre circulation, du droit de changer sa vie, son pays et sa langue, ou encore du respect des minorités, et de tout ce qui ancre la démocratie dans le désir de vivre des sujets humains.

Hélène L’Heuillet.

Chronique assurée en alternance par Michaël Fœssel, Sandra Laugier, Frédéric Worms et Hélène L’Heuillet.

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Aux héros de la raison

20 Octobre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

FICHE DE REVISION EN PHILOSOPHIE : LA RAISON, LA CROYANCE ET LA VERITE -  LAPHILODUCLOS

Face à la course à l’échalote de celles et ceux qui veulent exister politiquement, on peut à juste titre désirer que l’année soit placée sous le signe de la rationalité. Pourtant, tout ce qui fait l’ordinaire de la raison a disparu.

La «raison» a bonne presse en ce moment. Face au festival de dingueries que proposent les réseaux dits sociaux et les chaînes d’«information» en continu, face au déboutonnage des polémistes qui appellent à la fin de l’Etat de droit, face, enfin, à la course à l’échalote de celles et ceux qui leur emboîtent le pas pour exister politiquement, on peut légitimement souhaiter, en effet, qu’une année politique comme celle qui s’annonce (élections nationales, présidentielle et législatives) soit placée sous le signe de la raison. C’est, du reste, le principe de la démocratie : de la confrontation pacifique des arguments doit émerger ce qui est conforme à l’intérêt général – ce qui requiert parfois une ascèse intellectuelle quasi héroïque si l’intérêt général à long terme (la survie de l’espèce humaine, par exemple) est contraire aux vœux de la majorité présente (se gaver d’écrans plats, de voyages en avion et de 4x4). Héroïsme de la raison, qui pense contre les passions les plus viles, celles qui conduisent à vivre et à penser comme des porcs (mais ne diffamons pas les cochons, qui n’y peuvent rien) : ce n’est pas pour rien que la République fut pensée, dans les années 1780 et 1790 sous l’égide du stoïcisme romain et de ses vertus sacrificielles.

C’est, du reste, par Rome que la raison est advenue en politique, à la Renaissance et à l’époque classique : des philosophes comme Pierre-François Moreau, des historiens comme Joël Cornette et Denis Crouzet ont bien montré l’importance du néostoïcisme en Europe pour penser la Cité bonne et juste. Dans le contexte des guerres de religion (disons de 1530 à 1648), ces guerres civiles atroces où l’on s’entretuait pour des histoires de présence réelle du Christ dans l’eucharistie, de reliques qui guérissent et de statues qui parlent, le sévère ratio des Romains faisait un bien fou : considérer les faits, argumenter avec rigueur, produire des énoncés universellement valables permettait la construction d’un plan d’immanence où l’on puisse se retrouver, échanger et décider.

La raison inaugurait un monde nouveau : désenchanté (car on congédiait plus ou moins Dieu, sur lequel, de toute manière, on n’était plus d’accord), pacifié (avec l’avènement, bien étudié par Olivier Christin, des paix de religion), stable – du moins était-ce le but ! Elle était en outre éminemment subversive, car elle érigeait le sujet (et sa faculté de penser) en principe, en fin et en juge, au détriment des autorités traditionnelles, appelées à comparaître à la barre de l’examen critique. La raison fut l’être même de ces «Lumières radicales» identifiées par l’historien Jonathan Israel à la figure de Baruch Spinoza – ce penseur dont on ne cesse de redécouvrir la radicalité émancipatrice, des travaux de Frédéric Lordon à ceux de la grande spécialiste de Spinoza Chantal Jaquet, dont une partie du travail, désormais, est vouée à penser le destin social et politique des «transclasses», un concept que l’on lui doit.

La raison, donc, c’est tout sauf de l’eau tiède. On s’étonne dès lors de la voir annexée à certains combats politiques. Lorsqu’un secrétaire d’Etat qui a la faveur du Prince, Clément Beaune, dit que son maître doit incarner «le camp de la raison», on se pince. Qu’y a-t-il de rationnel (intellectuellement) et de raisonnable (moralement et civiquement) à faire la danse des sept voiles devant les chasseurs, à violer les décisions de justice qui interdisent la chasse à la glu, conformément au droit européen, alors que, en même temps, on prône, avec des trémolos poussifs, la protection du vivant ? Est-il conforme à la raison de s’entêter dans une politique fiscale inique au nom d’un «ruissellement» qui n’existe pas ? Etait-il bien raisonnable d’«assumer», bravache, les violences commises par un conseiller qui avait usurpé des insignes de police pour tabasser des citoyens dans la rue ? Est-il rationnel de passer son temps à insulter (les Gaulois, les Algériens, les illettrées, les chômeurs…) et à blesser, parce que, sans doute, l’on est blessé soi-même et que l’on court les plateaux pour éviter le psy ?

Rien n’est conforme à la raison dans tout cela – et la liste est longue de ce qui, depuis 2017, contrevient à la maîtrise des passions, nie la tempérance, la responsabilité, la non-contradiction, la prise en compte des faits, l’esprit critique : tout ce qui fait l’ordinaire de la raison est absent.

Pas grave, après tout : c’est de la com, les princes et les petits marquis sont des fils de pub, et les mots sont indifférents pour les thuriféraires de la «pensée complexe» aux idées simplettes et fausses. Ils brouillent tout, à commencer par le langage – le logos, autre nom de la raison.

Johann Chapoutot

Chronique assurée en alternance par Nadia Vargaftig, Guillaume Lachenal, Clyde Marlo Plumauzille et Johann Chapoutot.

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La philosophie arabe : voyage dans l'histoire des idées (La vidéo débute à 2 minutes 50 secondes)

14 Octobre 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie, #Histoire

Dès le IXe siècle, le monde islamique connut une période d’intense renouveau intellectuel. Tout en s’inscrivant dans la continuité des auteurs grecs, dont ils se considéraient comme les héritiers, les philosophes arabes proposèrent des solutions originales aux questionnements de leur époque.

Du VIIIe au Xe, Bagdad fut le centre d’un immense mouvement de traduction du grec vers l’arabe qui irrigua la pensée philosophique et médicale du nouvel empire islamique. Quelles sont les modalités de ce transfert culturel, quel rôle jouèrent dans cette entreprise  intellectuelle les mécènes, les traducteurs et les philosophes et pourquoi finalement les Arabes se sont-ils emparés de cet héritage antique ?

Pauline Koetschet, chargée de recherche au CNRS, philosophe et spécialiste de textes arabes médiévaux

Cristina Cerami, spécialiste  de la tadition philosophique grecque et arabe et directrice du Centre d’Histoire des Sciences et des Philosophies Arabes et Médiévales. 

Une Table ronde modérée par Ziad Bou Akl, chargé de recherche au CNRS et maître de conférences en philosophie à l’Ecole normale supérieure.

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Philosophie : qu'est-ce que la bêtise ?

13 Octobre 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie

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Conformismes, certitudes, haines ou sottise : la bêtise c'est toujours celle des autres, à la rigueur celle de l'air du temps. Comment penser cet objet toujours situé hors de soi ? 10 émissions pour répondre à cette ancienne question philosophique : pourquoi y a-t-il de la bêtise plutôt que rien ?

"Constellations" : telle est la forme qu'a retenue cette année la Semaine de la pop philosophie pour proposer une approche sociologique, historique, psychologique, littéraire, politique et philosophique bien sûr... de la connerie. Le thème étant en effet particulièrement fécond, France Culture Education propose 10 émissions pour explorer l'empire de la bêtise.

Tout à fait banale et pourtant dérangeante, la bêtise suscite tour à tour l'amusement ou l'agacement, le rire jaune de la mauvaise foi et l'orgueil de celui qui est persuadé qu'on ne parle pas de lui, mais des autres… Seulement, à la bêtise personne n'échappe vraiment. Pour "nuire à la bêtise" comme l'écrivait Nietzsche, il faut donc commencer par admettre qu'elle est en chacun de nous. Voilà peut-être pourquoi il est si difficile de l'appréhender. Car au fond, qu'est-ce que la bêtise ? De la stupidité "bête et méchante" ? Une simple erreur d'aiguillage ou le revers de notre insolente certitude ? Et quel est son contraire ? L'intelligence, la culture ou bien l'humilité ? Pour tenter de décrypter cette humaine, trop humaine faiblesse, il faut le concours de toutes les sciences humaines et sociales. Les psychologues spécialistes du comportement tentent de la définir en exposant le fonctionnement des biais cognitifs, sortes de raccourcis intellectuels, qui nous empêchent de réfléchir en nous confortant dans des schémas de pensée bien définis. Les historiens quant à eux délaissent les victorieuses batailles pour comprendre comment la bêtise peut être le moteur des grands événements, pour le meilleur comme pour le pire. Les philosophes enfin, pourtant grands amoureux de la sagesse, n'hésitent pas à raisonner sur la connerie. Car après tout, à en croire Gilles Deleuze, "rien ne donne plus à penser que ce qui se passe dans la tête d’un sot."

Pour essayer d'être un peu moins bête sur la bêtise, cette sélection propose un choix d'émissions pluridisciplinaires qui l'appréhende à travers ses manifestations et ses mécanismes.

Sommes-nous plus bêtes qu'avant ? 

La bêtise est-elle l’échec de l’intelligence ?

Qu'est-ce que la bêtise ?

Eloge de la bêtise 

A quoi sert l'âge bête ? 

Pourquoi y a-t-il la connerie plutôt que rien ?

Comment écrire l'histoire de la connerie ? 

Baudelaire. La poésie face à l'effroi de la bêtise 

Dostoïevski et l'idiotie

Deleuze et la bêtise

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A lire... "La cause des autres - Une histoire du dévouement politique", par Olivier Christin

12 Octobre 2021 , Rédigé par France Culture - Libération Publié dans #Sociologie, #Politique, #Philosophie

La crise sanitaire nous a conduits à revaloriser le dévouement ordinaire d’un grand nombre d’individus sans lesquels la vie commune serait tout simplement impossible. Pourtant, la reconnaissance politique offerte en retour à ces personnes reste pour le moment avant tout formelle et rhétorique, alors que la pandémie nous offre l’occasion de replacer les vertus publiques au cœur du contrat social, et d’ainsi déjouer le piège individualiste qui semble guetter nos démocraties.

L’engagement de chacun dans la vie civique apparaît alors comme inséparable de sa juste reconnaissance collective. Ce constat s’articule à celui, émis par d’autres voix, selon lequel notre société serait tout particulièrement gangrénée par une passion des plus tristes : le mépris. Ce dernier empoisonnerait les relations sociales et donc le sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, mais bloquerait aussi la mobilité sociale, par le manque de confiance qu’il entraîne chez les individus moins favorisés que d’autres. La "société du mépris" ne doit-elle pas donc, là encore, faire place à une société de la reconnaissance et du civisme ?

Pour en parler, nous recevons Olivier Christin, historien, professeur à l’Université de Neuchâtel et directeur du Centre européen d’études républicaines (CEDRE) ; il est l’auteur de "La Cause des autres. Une histoire du dévouement politique" (PUF, 2021), et co-auteur des "100 Mots de la République" (PUF, 2017). Il est rejoint en seconde partie d’émission par Sébastien Le Fol, directeur de la rédaction du Point et auteur de "Reste à ta place !". Le mépris, une pathologie bien française (Albin Michel, 2021).

L'invité des Matins de France Culture. Comprendre le monde c'est déjà le transformer(07h40 - 08h00 - 15 Septembre 2021)

Retrouvez tous les invités de Guillaume Erner sur www.franceculture.fr

la cause des autres : une histoire du dévouement politique - Olivier  Christin - Puf - Grand format - Sauramps

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Pour faire naître une idée - Conférence de Cédric Villani (vidéo)

20 Septembre 2021 , Rédigé par USI Publié dans #Education, #Philosophie

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Frédéric Gros : «Crier à la honte, cela fait trembler le système »

18 Septembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Pour le philosophe, cet affect complexe qu’est la honte ne se résume pas à la tristesse, il est, quand il prend la forme d’une colère collective, une étincelle, un explosif, pour dénoncer les violences sexuelles, l’inaction face au changement climatique, la fortune des puissants...

La honte n’est pas un sentiment qui jouit d’une bonne réputation, parce que, quelles qu’en soient les formes – de la culpabilité à la timidité, de la pudeur à la vergogne ou au sentiment d’humiliation – elle implique toujours une retenue, un triste repli sur soi, une sorte de douloureuse passivité. Mais ce n’est pas ainsi que la conçoit le philosophe Frédéric Gros qui, après s’être intéressé à la désobéissance, inverse à présent le sens de la honte. Dans la Honte est un sentiment révolutionnaire (éd. Albin Michel, 2021), le professeur d’humanités politiques à Sciences-Po Paris soutient que la honte est l’affect majeur de notre époque. «C’est une honte !» ; «La honte doit changer de camp !» : loin de n’être que tristesse, elle porte en elle une colère qui, quand elle se conjugue, devient une force politique active, «révolutionnaire».

La honte est un affect complexe, on l’éprouve tantôt vis-à-vis de soi-même, tantôt pour un proche, tantôt à cause du regard des autres. Elle semble «prise» entre la culpabilité, la pudeur, la «vergogne», la timidité, le remords… Peut-on en donner une définition unique ?

S’il fallait donner une détermination commune qui puisse couvrir l’ensemble des usages, ce serait quelque chose comme le sentiment douloureux d’un décalage. Mais décalage entre quoi et quoi ? C’est là que tout se joue. Peut-être décalage entre ce que j’imagine que les gens aimeraient que je sois et ce que je me sens être vraiment. Ou entre ce que j’imagine que le monde devrait être et ce qu’il est – ce qui est déjà très différent. Dans la honte se jouent à la fois une douleur, de la tristesse, mais aussi une forme de colère. Elle peut aussi ressembler à la pudeur, en effet, à la capacité à se retenir – détermination que l’on entend lorsqu’on songe à ce qu’est le contraire de «éhonté» : dans ce cas, ce n’est pas un décalage, mais plutôt une manière de «suspendre», qu’ignore celui ou celle qui est «éhonté·e», ou «sans vergogne». Je suis frappé par l’évidence avec laquelle on est traversé par les différents sens de ce mot. Quand je dis «c’est une honte» dans un cri d’indignation, on comprend tout aussi bien ce que quelqu’un veut dire quand il dit qu’il «meurt de honte».

Pourquoi la honte plutôt que l’arrogance qui semble aussi caractéristique de notre société actuelle ? 

Parce qu’une certaine honte nous sauve sans doute de l’arrogance. Je soutiens que la honte est l’affect majeur de notre temps comme en attestent trois injonctions contemporaines. D’abord : «N’ayez plus honte de vous-mêmes», «aimez-vous», qu’on doit saisir comme un sursaut de rage et de vie contre la honte-tristesse qui empoisonne l’existence. Les attaques ici traditionnellement vont viser la pudibonderie de la société bourgeoise et du catholicisme. On a l’impression que toute émancipation passe par la sortie de la honte. Mais il me semble que l’on rate quelque chose si on se limite à ce sens.

La seconde injonction est : «Il n’y a plus de honte», cri d’indignation mille fois répété par les moralistes qui s’inquiètent des «sans-gêne», de l’étalage de soi sur les réseaux sociaux ou des incivilités en augmentation.

La troisième injonction – «La honte doit changer de camp», «honte sur vous !» – est celle qu’on entend dans les cortèges et sur les réseaux sociaux : c’est elle qui m’a particulièrement intéressé. C’est un cri de rage qui vise bourreaux, incesteurs, violeurs, patrons corrompus, milliardaires indécents. Quand Adèle Haenel se lève et crie «c’est la honte !», elle fait trembler un système d’acceptation diffus où il ne faut surtout pas faire d’esclandre. C’est pourquoi je crois, comme l’affirmait Marx, que la honte est un sentiment révolutionnaire.

En quoi peut-elle être révolutionnaire ? La honte tristesse ne nous maintient-elle pas dans une intimité coupable, un repli sur soi et donc dans une certaine obéissance ?

Il faut distinguer une bonne et une mauvaise honte. Dans la honte d’être pauvre, il y a une manière d’obéir. La honte comme ce qui fait que l’on a du mal à s’accepter soi-même à cause de conditions sociales, de handicaps, de choix de vie, est poison de l’existence. Ces micro-hontes tristes nous rendent dociles au système, elles nous font obéir. Leur diffusion, leur démultiplication n’est là que pour empêcher une autre honte de surgir. Elles font écran à la honte colère qui est fédératrice, contagieuse, qui repose sur une imagination généreuse. La honte devient révolutionnaire quand l’indignation se partage, pour prendre la forme d’une colère collective. Crier à la honte, cela fait trembler le système. Et en même temps ce système tient par la production des petites hontes.

Est-ce à dire qu’on emploie aujourd’hui «il est honteux» pour dire «il est injuste» ?

Le mot «honte» marque une impossibilité de se désolidariser. L’injustice existe, après on peut l’accepter ou pas. Mais la honte implique qu’on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. C’est le principe de la double négation : je ne peux pas ne pas. C’est un des secrets de l’expression de Primo Levi sur la «honte du monde», c’est se dire que les choses pourraient être autrement. C’est ne pas se résigner au pire qui devient chaque jour le plus sûr. On est dans une période où l’on va nous dire arrêtez de vous flageller, trop de tristesse. Mais enfin ces spinozistes du lundi ou ces nietzschéens du dimanche ratent quelque chose. La honte ne se dépasse pas, on la transforme par la colère.

La honte a aussi un aspect auto-immune, si on peut dire, c’est-à-dire qu’elle naît de soi-même, d’un mépris de soi par rapport à l’idéal du moi. Cette honte-là, peut-on la transformer en quelque chose d’autre qu’une triste rumination ?

Justement, quand Primo Levi parle de la «honte du monde», il dit qu’elle nous immunise. Elle nous rend responsables. Il est vrai que l’alchimie dépend au fond d’une rencontre, de la capacité à un moment de partager sa honte avec l’autre, et donc de la sublimer. Et c’est ce partage qui la transforme en colère. Dès que quelqu’un commence à partager sa honte, on se rend compte à quel point ça fuse. C’est le double destin de cette colère qui serait le noyau secret de la honte et qui fait qu’elle n’est pas réductible à la tristesse.

La honte a connu son heure de gloire dans les «sociétés de l’honneur», les microsociétés ou les clans régis par des codes de l’honneur. N’assiste-t-on pas à leur retour, notamment avec les réseaux sociaux, où l’honneur est remplacé par la réputation ?

Les réseaux sociaux ont porté à une forte intensité l’image publique de soi, ce qui n’a d’équivalent que dans les sociétés d’honneur. Cette image se construit, prend consistance, se mesure, et elle existe indépendamment de moi : quand je suis victime de e-bashing, je suis ruiné. Peu importe la vérité. Il n’y a pas d’oubli, pas d’irréversibilité possible, contrairement à ce qui se passait pour les sociétés archaïques, dans lesquelles on lavait la honte par la vengeance. La projection digitale de soi est devenue une substance addictive. Virtualité = viralité = réalité. C’est dans la virréalité que se construisent les hontes contemporaines. Profils sociaux saturés d’injures, e-réputation brisée par des flots d’infamies, sarcasmes, mensonges… On n’ose plus ouvrir son compte et le monde entier conspire.

Vous parliez de l’imagination, comment agit-elle dans cette transformation ?

Elle joue un rôle crucial, car il faut de l’imagination pour avoir honte. La grande différence entre la honte et la culpabilité, c’est que je ne peux pas me sentir coupable pour un autre. Honteux oui. Quand on assiste à une scène d’humiliation, je suis dans l’autre tout de suite. L’imagination fait que je sors de moi. Elle me décentre, me permet de me mettre à la place d’autrui, d’envisager d’autres mondes possibles. C’est ce que Zola signifie quand il dit que ce qui explique la Commune, c’est la honte de 1870. Seul le peuple peut avoir honte. Ou quand Marx dit que la honte est un sentiment révolutionnaire, en ajoutant : elle est une colère rentrée et si tout un peuple avait honte, il serait comme un lion prêt à bondir. A côté du faire-honte, stigmatisant, réducteur, chosifiant, il s’agit d’un faire-honte qui serait comme une gifle salvatrice, et traduirait le fait que je ne suis pas satisfait de moi-même ni du monde. La honte peut définir un régime d’affect des luttes. C’est l’étincelle. Après, il faut de la dynamite.

Vous semblez dire que la honte apporte une forme de lucidité nécessaire. Est-ce à dire que toute personne dans une position dominante devrait avoir honte ?

J’appartiens à une génération qui refuse d’avoir honte. On a eu de la chance, mais on ne veut pas se plaindre d’être un homme, blanc, avec une bonne situation. Il faudrait commencer par accepter d’avoir un tout petit peu honte. Il ne s’agit pas de le reconnaître et de le proclamer publiquement : ce serait de la culpabilité hystérique. C’est, par-devers soi, accepter l’idée que Primo Levi formule dans un autre contexte tout à fait terrible, à savoir l’idée que la place qu’on occupe, on l’a quand même toujours un peu prise à un autre. C’est une histoire de place. Quand on se sent bien à sa place, on se dit qu’on a beaucoup de mérite et que si on l’occupe, il ne faut surtout pas nous la contester. La lucidité voudrait qu’on se dise : c’est quand même peu de mérite et beaucoup de chance, une chance que d’autres ont payé au prix fort. Ce que n’arrive pas à comprendre le républicanisme béat et doctrinaire, c’est que cette honte est précisément la marque affective d’une blessure de l’universel.

Vous évoquez dans un chapitre la honte dans les circonstances de viol, d’inceste, et vous écrivez «la honte est l’affect témoin de l’acceptation du patriarcat». Que voulez-vous dire ?

Je parle en effet de la honte traumatique en cas de viols, d’incestes – faits vécus par des femmes essentiellement. J’ai beaucoup lu sur le sujet, notamment King Kong Théorie de Virginie Despentes, qui a été une énorme claque. J’y retrouvais cette idée qu’on peut évidemment considérer qu’il s’agit, avec le viol et l’inceste, d’affaires d’une intimité extraordinaire, mais qu’en même temps s’y joue un rapport au pouvoir qui dit quelque chose de l’essence cachée du politique. J’essaie ici de dire des choses balbutiantes. Je pense à Marx quand il indique que le vrai contraire de la propriété privée ce n’est pas la propriété collective, mais l’appropriation éthique. Dans l’inceste, le viol, il s’agit justement de saccager les capacités de chacun à s’approprier son corps, son monde, sa vie. C’est cette violence que j’appelle le «pouvoir nu», un pouvoir qui va sans dire et qui jouit des choses. Or, ces hontes dans les cas de viol ou d’inceste sont le marqueur d’une obéissance douloureuse et terrible au pouvoir nu.

Les luttes antiracistes, intersectionnelles, travaillent justement à fédérer les micro-hontes pour faire sourdre une colère collective. Elles sont pourtant très critiquées.

Avant ce livre, j’étais très hostile à cela. Je ne voyais que les dérives insupportables de la cancel culture. J’ai beaucoup lu les textes de James Baldwin, de Frantz Fanon et j’ai compris que dans ma réticence à reconnaître la réalité de ces sujets jouait l’arrogance de celui qui refuse qu’on lui conteste son mérite. La honte est un affect intersectionnel, j’ai voulu assumer ça. Je suis plus lucide sur mes propres réactions. Il y a quelques années, je m’opposais aux réunions genrées à Sciences-Po. J’accepte à présent au moins de me laisser fragiliser par ça, au lieu de me revendiquer d’un universalisme asexuel. Plastronner son antiracisme, c’est se donner bonne conscience en continuant à stigmatiser.

Anastasia Vécrin et Robert Maggiori

La Honte est un sentiment révolutionnaire de Frédéric Gros éd. Albin Michel, 234 pp., 18 €.
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Coup de coeur... Colette...

10 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Philosophie, #Littérature

Maison et jardin vivent encore je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait, -lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort, - un monde dont j'ai cessé d'être digne ?

 

Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois, dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille, la présence des enfants, et leurs âges différents.

 

Mais ces signes ne s'accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantin, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander : "Où sont les enfants ?"

 

C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel : "Les enfants ! Où sont les enfants ?".

 

Où ? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé : "Hou... enfants... "

 

Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche et qui se taisait. Une mère moins myope eût deviné, dans les révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques bourrasques d'octobre ... Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant des yeux, ces deux tâches pâles dans le foin : le visage d'une jeune garçon et son livre ? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et désespérée de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en étonne.

 

Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu ; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacun portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la généalogie d'un défunt supposé...

 

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La journée avait été terrible dans la petite cité de Bakengbenkel, près de la ville de Kumai, sur les bords du fleuve éponyme. La chaleur humide en ce mois de février anéantissait l’énergie des bêtes et des gens. La climatisation n’était pas en ces années-là aussi répandue qu’aujourd’hui et les larges pales des ventilateurs de plafond brassaient un air épais et moite. Certes, on était habitué au Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo, à cette épreuve ; elle se révélait pourtant en ce jour particulièrement rude. Le soir venant, le déclin du soleil et un léger vent poussaient enfin ceux qui ne travaillaient pas à descendre de leur terrasse, à quitter l’ombre protectrice des grands arbres ; les oiseaux, un moment eux-mêmes comme assommés, semblaient sortir de leur léthargie. Tous ceux qui se trouvaient sur les bords du grand fleuve, occupés à des activités diverses, s’aspergeaient par intervalles de son eau tiède qui éliminait pour un moment la sueur et dont l’évaporation provoquait une brève mais délicieuse impression de fraîcheur.
La vaste demeure en bois de deux niveaux du Dr Pak Dwi Ahmad Fauzi se trouvait à quelques centaines de mètres du Kumai, un peu isolée du bourg, dans une clairière où ses parents avaient fait installer un grand jardin d’agrément à l’arrière de la maison d’habitation, dans la direction du fleuve. Ahmad était particulièrement fier de sa riche collection de népenthès, singulières plantes carnivores aux formes variées. Il s’était attaché aussi à acclimater toute une variété d’orchidées autochtones d’une étonnante splendeur. Lorsque les malades lui en laissaient la possibilité, ce qui était rare, il aimait, au petit matin et le soir, se reposer à l’abri des beaux arbres qui délimitaient la propriété, bélians, fougères arborescentes, figuiers, etc. Cependant, le docteur en profitait peu car il était écrasé de travail. Sa réputation lui amenait des patients de Kumai et des bourgades alentour. De plus, il n’était pas rare qu’il eût à s’occuper des touristes qui s’embarquaient sur le fleuve depuis la ville et descendaient vers le parc national de Tanjung Puting, tout proche au sud. Il les voyait en fait surtout à leur retour car ils souffraient souvent alors d’une grande diversité de réactions allergiques dues aux piqûres d’insectes ou au contact avec des plantes urticantes, de troubles digestifs comme la « turista », provoqués par l’alimentation très pimentée ou des infections diverses. Doc Ahmad, comme on l’appelait, ne pouvait éviter non plus les visites à domicile, parfois en forêt, et était au total presque toujours sur la brèche.
Ce jour-là, cependant, il n’avait pas la tête à l’admiration sereine des merveilles de son jardin et avait demandé à Hasan Muzakkar, un jeune confrère de Kumai et un ami proche, de s’occuper des urgences. Ibu Purwanti Sumardi, sa jeune femme, de vingt ans sa cadette, attendait en effet leur premier enfant, leurs premiers, plutôt, car la grossesse était gémellaire. Doc Ahmad était loin d’avoir une confiance illimitée dans la maternité de la ville et, malgré les dangers possibles de l’accouchement de jumeaux, avait décidé, assisté d’une sage-femme expérimentée, d’aider lui-même sa femme. Son cabinet se trouvait dans la maison et était relativement bien équipé en matériel de petite chirurgie et en dispositifs de réanimation légère. Le docteur avait une solide pratique de l’obstétrique à domicile dans des conditions bien plus précaires qu’ici, chez lui et à proximité de ses installations professionnelles de soins. Il était néanmoins un peu inquiet et, de plus, fort ému. Absorbé par son dévouement pour ses malades, qui lui vouaient un véritable culte, il ne s’était avisé de prendre femme qu’à quarante ans passés et était éperdument amoureux de son épouse la belle Purwanti, une jeune infirmière rencontrée dans la clinique chirurgicale de Kumai à laquelle il adressait les patients qu’il convenait d’opérer. Bientôt, si tout se passait bien, il serait deux fois père. Ahmad tenait la main de Purwanti, l’encourageait, déposait mille baisers tendres sur son visage et sur son ventre distendu où il sentait des lèvres les mouvements brusques de ses futurs enfants qui demandaient à naître ; cela le bouleversait. Les premières contractions débutèrent après quatorze heures, en pleine chaleur, suivies de la perte des eaux ; Purwanti était courageuse, elle s’appliquait à faire tout ce qu’on lui avait enseigné ces derniers mois, elle suivait les indications de la sage-femme, à qui Ahmad avait laissé la conduite des opérations. Le travail se déroula sans la moindre anicroche. Eka naquit à vingt et une heures trente, sa petite sœur Dewi une dizaine de minutes plus tard, deux adorables poupées à la noire chevelure déjà abondante et à la peau mate, si ressemblantes que les parents se dirent qu’il leur faudrait apprendre à les distinguer et que ce ne serait pas facile. Les enfants avaient pleuré tout de suite, ils étaient là maintenant, secs et langés, endormis tout contre leur mère, dont le visage fatigué et en sueur rayonnait. Ahmad se sentait lui aussi épuisé, transporté de joie, éperdu de reconnaissance pour Purwanti, dont la vaillance l’avait émerveillé et qu’il trouvait en cet instant d’une beauté presque surnaturelle.
Axel Kahn - Etre humain, pleinement

Etre humain, pleinement

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