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Vivement l'Ecole!

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Najat Vallaud-Belkacem: « Elle a appris à vivre avec son destin »...

26 Décembre 2016 , Rédigé par Men - Sud Ouest Publié dans #Politique, #Najat Vallaud-Belkacem

Najat Vallaud-Belkacem: « Elle a appris à vivre avec son destin »...

Huit journalistes de la rédaction du journal Sud Ouest ont été « primés » et ont pu rencontrer le personnage qu’ils souhaitent faire découvrir aux lecteurs de leur quotidien. Retrouvez ici le premier volet du portrait de Najat Vallaud-Belkacem publié le 19 décembre 2016 et réalisé par Nicolas Espitalier.

Arrivée en France à l’âge de 4 ans

Lorsqu’elle ouvre la porte de son bureau du 110, rue de Grenelle, Najat Vallaud-Belkacem n’est dupe de rien. Pour reprendre ce que disait d’elle Ségolène Royal en 2007, elle sait que nous ne serions « peut-être pas là si elle s’appelait Claudine Dupont ». Elle a pourtant accepté d’évoquer le rapport qu’elle entretient à sa petite enfance à Beni Chiker, dans le nord-est du Maroc, cette image sépia dans laquelle elle refuse de se laisser enfermer depuis ses premiers pas en politique, il y a quinze ans. Najat Belkacem est arrivée en France à l’âge de 4 ans sans connaître un mot de français, et elle est devenue ministre de l’Éducation nationale.

Est-elle tout entière contenue dans cette phrase ? Elle s’en défend. Mais entre l’image de la petite bergère marocaine et ce portrait de femme en Jules Ferry, le contraste est d’une force rare. Il aveugle ceux qui la haïssent pour ce qu’elle représente, comme ceux qui l’aiment pour ce qu’elle incarne.

« Neutraliser ce que j’étais »

La ministre porte une robe noire à col roulé d’une élégance sobre. Comme elle nous fait visiter son bureau, haut lieu de la République et théâtre de son quotidien, vibrante, passionnée, elle nous y apparaît soudain plus à sa place que dans n’importe quel souvenir d’enfance reconstitué. On s’assoit, on entre dans le vif du sujet. « J’avais jusqu’à présent ressenti le besoin de neutraliser ce que j’étais pour éviter de tomber dans les cases toutes faites dans lesquelles on voulait m’assigner. Au début de ma vie politique, les seules questions qui m’étaient posées étaient relatives à l’immigration, à l’intégration. J’ai ressenti ça comme un piège, une façon de ne jamais me voir comme potentiellement représentante de la communauté nationale dans son ensemble. J’ai été extrêmement vigilante sur le fait de ne pas porter ce que j’étais comme un drapeau. Ne pas le nier, mais ne pas en faire un argument de campagne. »

Quand elle parle de son enfance rurale dans le Rif, ses phrases se font courtes, averbales. Des « flashs » : « Le fait d’avoir vécu en famille élargie, où plusieurs générations habitent une même maison. Le fait que c’était très isolé. Aller chercher l’eau au puits, garder les chèvres avec mon grand-père. Pas une voiture à l’horizon. Le ciel bleu, la nature, une liberté de courir. Et aussi le fait de ne pas avoir de médecin, de se soigner avec des plantes… J’ai fréquenté une école arabe. Je ne saurais pas vous dire ce qu’on y apprenait. Pas le français, en tout cas. Ce devait être une école de type coranique, le genre d’école qu’une petite fille arrête de fréquenter à 9 ou 10 ans. Mais moi, je suis arrivée en France vers 4-5 ans. »

En 1982, la fillette, dont le prénom veut dire « sauvée », a rejoint son père, ouvrier immigré en Picardie, par « regroupement familial ». Elle a grandi dans un quartier excentré d’Amiens, avec six frères et sœurs. « Le parcours qui a été le mien par la suite, mes engagements intenses et chronophages font que, petit à petit, j’ai choisi d’effacer des pans entiers de ma mémoire pour laisser d’autres vies les recouvrir. »

Elle a aimé l’école, étudié, réussi. Elle a fait Sciences Po Paris, est entrée en politique après le 21 avril 2002, a rejoint le Parti socialiste et le cabinet du maire de Lyon Gérard Collomb. Elle a fait « un mariage mixte et des enfants métis » avec Boris Vallaud, actuel secrétaire général adjoint de l’Élysée. Elle a décroché des mandats locaux dès 2004 et perdu deux fois aux législatives dans des circonscriptions de droite. Ce sont ces vies-là qui comptent à ses yeux : « Je suis comme tout un chacun : complexe, avec plein de facettes. On ne peut pas me comprendre si on ne regarde que mon enfance. »

« On ne peut pas me comprendre si on ne regarde que mon enfance »

Est-il possible de brosser d’elle un portrait sans stéréotypes ? L’exercice l’amuse, elle s’y essaie en riant : « Si j’étais journaliste… » Temps de réflexion. « Je ne suis pas choquée qu’on me pose des questions autour du fait d’être d’origine maghrébine, d’être la première femme ministre de l’Éducation nationale, et ce sont pourtant des stéréotypes. Il y a forcément un truc, là, et qui d’ailleurs en choque plus d’un. Ce qui me déplaît, c’est lorsque les observateurs tirent des conclusions sur ce que je fais en raison de ce que je suis, dans une espèce de biais de confirmation. Ils ne voient que ce qui va dans le sens de leurs préjugés, jamais ce qui les infirme. »

Un exemple ? Elle s’emballe. « Parce que je suis de culture musulmane, je serais moins attachée à la laïcité… C’est absurde ! Depuis des années, dans ce ministère, il n’y a pas eu plus de choses faites pour renforcer la laïcité que depuis que je suis à sa tête ! »

Une autobiographie à venir

En un mouvement que Nietzsche appelait l’« amor fati », l’« amour de la destinée », Najat Vallaud-Belkacem semble prête à devenir ce qu’elle est. « Elle a mis le temps, mais elle y vient », glisse un membre de son cabinet.

Un documentaire intimiste sera diffusé sur France 3 le 12 janvier, puis une autobiographie sortira chez Grasset le 22 février. « Au bout d’un moment, on a une épaisseur politique, estime-t-elle. On assume un peu plus ce qu’on est, on prend conscience du rôle qu’on peut jouer, y compris dans certains signaux à envoyer. Notre société doit voir qu’en son sein existent des parcours de réussite. On ne peut pas s’en satisfaire, mais il y a des raisons d’espérer, et on n’en parle pas suffisamment. » Après quatre ans au gouvernement, dont deux à l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem présente un bilan politique plébiscité par les uns, honni par les autres, assez fort pour rivaliser avec la puissance réductrice de son histoire. Elle martèle qu’« en politique, il n’y a pas de fatalité ». Mais il y a des destins, et il faut vivre avec.

Retrouvez ici les deuxième et troisième volets de ce portrait réalisé par Nicolas Espitalier pour Sud Ouest

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