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C’est la vidéo du dimanche matin, le clash hebdomadaire orchestré par On n’est pas couché qui, après avoir fait chauffer les téléviseurs le samedi soir, fait le buzz sur les réseaux sociaux à l’heure du marché dominical. Sur le gril cette semaine, Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l’Education nationale, venue parler de son ouvrage La vie a plus d’imagination que toi, où elle livre le récit, très symbolique, de son parcours de petite fille née au Maroc devenue ministre de la République.

Vallaud-Belkacem ? C’est du tout bon pour l’équipe de Ruquier. Origines étrangères, personnalité clivante, au cœur de nombreuses polémiques durant le quinquennat (loi sur la prostitution, réforme du collège…) : les ingrédients sont réunis pour que le ton monte. Sauf que, cette fois, la séquence d’invectives avec Vanessa Burggraf met mal à l’aise. Car voilà, pour «se payer» l’invité, selon le cahier des charges bien établi de l’émission, la chroniqueuse utilise sans distance les fake news distillées par la fachosphère, mâtinées d’un argument de bon sens («dans la classe de ma fille…») qui entend désamorcer tout débat.

L’utilisation de mensonges dans le débat démocratique est devenue monnaie courante. Mentir dans les yeux à un adversaire n’est plus une basse pratique, c’est désormais une ficelle à utiliser pour les politiques : décrédibiliser l’adversaire, quelles que soient les méthodes utilisées, rapporte plus que ce que coûte le dévoilement ultérieur du bobard par les fact-checkers.

Ce qui est encore plus inquiétant ici, c’est que ce n’est pas un adversaire politique qui reproche à Vallaud-Belkacem, au mépris de toute évidence, d’avoir voulu imposer l’arabe au CP ou d’avoir saccagé l’orthographe française, c’est une chroniqueuse, la personne sur le plateau censée tenir le rôle du journaliste en démêlant le vrai du faux. Ici, Burggraf relaie l’intox sur l’intention d’instaurer l’arabe obligatoire au CP sans vérification («mais vous y étiez favorable, non ?») : elle l’a lu quelque part, elle en a entendu parler, c’est donc que ça doit être vrai, en tout cas il en a été question puisque ça a été écrit dans un journal… D’ailleurs, le bon sens populaire, dont elle a pour mission d’être la porte-parole, en a parlé : cela légitime la question, non ? Vallaud-Belkacem a beau tenter d’éviter de rentrer dans le débat, elle y est bien forcée et il en restera quelque chose : des dénégations qui alimenteront les argumentaires de la fachosphère pour laquelle il n’y a pas de fumée sans feu.

Arrêtons-nous un instant sur ce que Burggraf présente comme un argument massue : la réforme de l’orthographe. A grand renfort de mimiques, Burggraf épelle cet «O-G-N-O-N» qu’on fait désormais écrire à sa fille sans «i». L’argument est imparable, et réunira les téléspectateurs : avant vous, on écrivait «oignon» normalement, avec vous, on dénature l’orthographe française…

Le hic, c’est que Najat Vallaud-Belkacem n’a jamais fait de réforme de l’orthographe : elle date de Michel Rocard, en 1990, selon les préconisations de l’Académie française, et si «ognon» commence à apparaître dans les salles de classe, c’est que les éditeurs de livres scolaires, en 2016, ont commencé à l’appliquer (sans pour autant que la graphie traditionnelle des mots modifiés soit devenue impropre : les deux sont acceptées). Vallaud-Belkacem avait d’ailleurs pris soin à l’époque de préciser qu’«il ne revient pas au ministère de l’Education nationale de déterminer les règles en vigueur dans la langue française».

On touche là au syndrome «équipe de France». Vous savez, celui qui veut que toute personne qui ait un jour vu un match à la télé ait des idées très arrêtées sur comment il fallait faire jouer l’équipe et à quel remplacement il fallait procéder. Pour l’éducation, c’est pareil, tout parent ayant un enfant scolarisé a évidemment un avis sur le fonctionnement du système scolaire : la preuve, dans l’école de ma fille, etc. Une expérience personnelle, toujours intéressante certes, mais surtout un argument d’autorité pour clore une conversation, une opinion qui, malheureusement, ne vaut pas expertise. L’éducation ne vaut-elle pas mieux qu’un débat fondé sur des cas particuliers ?

Interviewer une politique en se fondant sur quelques articles d’une presse tendancieuse semble donc un standard admis chez Ruquier. On se doutait déjà que les livres pour lesquels les invités étaient conviés sur le plateau n’étaient pas lus. C’est dommage. Dans le sien, Najat Vallaud-Belkacem s’arrête sur les rumeurs malveillantes qui la poursuivent afin de dénigrer son travail sans en analyser le fond. Elle réfléchit sur le rôle que les fake news (et la difficulté à les contrer) ont eu dans la perception de son bilan.

On peut contester la réforme du collège (une réforme que Vallaud-Belkacem a bien menée, celle-là) avec des arguments de fond (les syndicats de profs ne s’en sont d’ailleurs pas privés en leur temps), on peut discuter du bien-fondé de telle ou telle mesure mise en place ces trois dernières années par la rue de Grenelle. Mais qu’une journaliste utilise son magistère pour relayer des mensonges manifestes inventés pour nuire consterne. Qu’elle le fasse de bonne foi, comme cela semble être le cas, est encore plus atterrant.

Et que la séquence se termine sans trancher entre les deux versions laisse à penser que décidément, la vérité n’est plus qu’une opinion parmi d’autres. Et le pire, c’est que tout le monde trouve ça normal.

Michel BECQUEMBOIS