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Vivement l'Ecole!

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Les bacheliers de Mai 68 : le mauvais procès du «bac au rabais»...

2 Juillet 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Mai 68

Les bacheliers de Mai 68 : le mauvais procès du «bac au rabais»...

Passé à l’oral pour cause de Mai, ce diplôme a toujours été vu comme facile et sans valeur. Le vécu, et le parcours, des intéressés prouve que les deux sont faux.

De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague, de la famine au Biafra aux JO de Mexico, de l’assassinat de Luther King à 2001, l’Odyssée de l’espace, l’année 68 est celle de bouleversements dans le monde entier, bien au-delà du Mai français. En 2018, Libération revisite, chaque samedi, les temps forts d’une année mythique. Sur Libération.fr, retrouvez tous les jours notre page dédiée, «Ce jour-là en 68».

Quand on a passé le baccalauréat en 1968, on n’entend pas que des commentaires agréables. «Ah oui, le bac 68, celui qui était donné…» Même si le propos se veut ironique et pas méchant, le sous-texte est clair : ce bac-là, passé en une journée et entièrement à l’oral, ne valait rien.

Mais à quoi tient la valeur d’un diplôme ? A la sueur et la douleur ? Ou bien au parcours vers lequel il mène ? Le 17 mars, l’association des Anciens du lycée Alain d’Alençon, dans l’Orne, réunissait la promo 1968 dans les locaux du lycée. Sur 176 anciens, l’association en avait retrouvé 140 et 100 avaient fait le déplacement. Beau score. Président de l’association, Cyrille Launay (bac 1995, série S) raconte que «le bac à l’oral, les deux premières heures, ils n’ont parlé que de ça. Et ils étaient unanimes. Pour eux, ce n’était pas un bac au rabais».

Martine Fontaine (bac 1968 série A) soupire en se rappelant ce que «tout le monde» lui a dit après l’examen : «"C’est un bac au rabais !" Mais ce n’est pas vrai…» La preuve ? «Quand on s’est réunis en mars 2018, toutes les classes de terminale de 1968, on a vu ce que les gens étaient devenus : beaucoup d’enseignants, des fonctions de cadres supérieurs, des bacs + 5, + 6… On était des élèves sérieux quand même.»

«On ne savait rien»

Les idées reçues ont ceci de bien que, lorsque l’on peut les démonter, c’est un plaisir de fin gourmet. Ainsi du fameux «bac au rabais» de 1968. En 2005, tandis que les bacheliers de ce millésime ont entamé la cinquantaine, deux économistes, Eric Maurin et Sandra McNally, disséquaient dans une étude (1) le parcours scolaire et professionnel de cette cohorte. Résultat : grâce à ce «singulier accident de l’histoire», des élèves moyens ou redoublants, qui auraient été éjectés du système, ont eu accès à une formation supérieure. Mieux, «lorsque l’on suit ces "élus" dans le temps, on s’aperçoit que cette opportunité s’est traduite, des années plus tard, par un surcroît de salaires et de réussite professionnelle par rapport aux étudiants qui, nés un an plus tôt ou plus tard, n’avaient pas eu la chance de se trouver au bon endroit du système éducatif au bon moment de son histoire». Bigre.

A la recherche des bacheliers 68, on est tombé par hasard sur l’association des Anciens du lycée Alain d’Alençon, qui mentionnait sur son blog la réunion de ses terminales 1968. Magie d’Internet. Alençon, avec ses 31 656 habitants cette année-là, était sans doute l’un des endroits où pouvait se mesurer «cette expérience de laboratoire décisive» que décrivent Eric Maurin et Sandra McNally. Celle qui a permis «à ceux qui restaient d’ordinaire à sa porte (notamment les enfants des classes moyennes) d’entrer à l’université».

Au fond, c’est ce que Martine Fontaine a observé de façon empirique à la réunion des anciens, en soulignant les brillants parcours professionnels de ses condisciples. Passée par le collège de Bellême (1 742 habitants) puis par celui de Sées (4 347 habitants) avant le lycée Alain d’Alençon, elle n’a perçu Mai que par le bouleversement du bac. De l’organisation de l’examen, «on ne savait rien. Les événements, depuis Sées, me semblaient très parisiens. Après la rentrée, quand je suis arrivée à la fac, je me suis rendu compte que pas du tout et j’ai participé à toutes les manifs».

Mais là, en mai à Alençon, Martine ne pensait qu’au baccalauréat. «Je suis d’un milieu modeste, je n’avais qu’une idée en tête : travailler pour être enseignante. Mes parents étaient fonctionnaires, avec des revenus moyens qui ne m’ouvraient pas le droit à une bourse.» Quand bien même l’agitation aurait atteint le lycée, l’élève ne se sentait pas «le droit de faire n’importe quoi». L’arrivée de Mai à Alain s’est ressentie le jour où«le lycée nous a dit : "Rentrez chez vous." Il n’y avait pas de train, on s’est débrouillés par nos propres moyens».

De quoi stresser

Le bac à l’oral, dont on parle aujourd’hui comme d’une promenade de santé comparé à sa version écrite, n’était pas vécu de la sorte par les intéressés. «Elève moyenne, assez sérieuse mais assez timide, j’avais peur que l’oral ne me desserve», se souvient Martine Fontaine. Il faut croire que non. «J’ai eu le bac sans mention mais honorablement», dit-elle.

Sa condisciple Brigitte Rivière raconte elle aussi que ce tout oral n’était pas un cadeau. «On venait d’un enseignement très magistral et là, tout d’un coup, on nous demandait de prendre la parole.» Et pas qu’un peu. Toutes les matières enquillées les unes derrière les autres, sur une seule journée, avec les résultats dans la foulée. Il y avait d’autant plus de quoi stresser que le calendrier de l’examen avait fluctué jusqu’au dernier moment. «On nous a dit "vous le passerez" puis "vous ne le passerez pas". Il y a eu trois ou quatre contre-ordres», se souvient-elle. Le jour J, «on a quand même eu des examinateurs bienveillants qui nous disaient : "On va faire ça tranquillement." Pas pour nous dire qu’ils allaient nous mettre une bonne note, mais pour nous aider». Et en philo, Brigitte avait besoin d’être soutenue. «J’étais un peu dépassée par cette matière. Je ne comprenais rien, je prenais ça comme de la littérature. Et en plus, c’était un coefficient énorme.» Résultat ? «10 en philo et le bac avec mention assez bien.»

Comme Martine Fontaine, Brigitte Rivière a le souvenir que vus d’Alençon, les événements de Mai 68 semblaient bien lointains. «J’ai été pensionnaire dès la quatrième, raconte-t-elle. Ça, plus le fait que ma famille me protégeait beaucoup, faisait que je n’avais aucune notion de ce que pouvaient être les événements de Mai. J’en entendais un peu parler par mes parents, à cause de l’essence.» Mais l’ambiance de 68 a bien fini par atteindre Alençon : «Le jour où on a fait un sit-in dans la cour, je n’en revenais pas…»

Mention très bien

A une époque où n’existent ni les réseaux sociaux ni les chaînes d’information en continu, la conscience politique des lycéens est une affaire de contexte familial et de hasard des rencontres. Alain était un lycée «où l’on pouvait entrer en maternelle et en sortir au bac», décrit Jean-Marc Roger, bachelier 68, série C. «La terminale C, c’était les bons en mathématiques. C’était un peu atypique à l’époque. On était une bordée de copains toujours ensemble», raconte-t-il. Et pas imperméables aux idées de Mai. «Je me souviens qu’on est allés à Caen dans une AG, voiturés par un de nos profs.» Pourtant, même si les événements de 1968 ont démarré en Normandie avec les émeutes ouvrières de Caen en janvier, «Alençon n’était pas un grand lieu d’agitation», remarque-t-il.

Dans la famille Roger, il y avait neuf frères et sœurs avec des options politiques «assez disparates». Les parents «avaient une sensibilité humaniste». En mai, ils avaient hébergé «des internes du lycée qui voulaient participer au mouvement et ne voulaient pas rentrer chez eux». Les parents n’étaient-ils pas horrifiés par ce qui se passait ? «Non, c’était plutôt le contraire. Je n’ai même pas le sentiment qu’ils aient eu peur.»

Et le bac ? Une formalité pour le crack en maths ? «J’étais en difficulté en primaire et j’ai passé l’examen d’entrée en sixième. Si je n’avais pas eu des parents intellectuels, j’aurais décroché.» Le bac à l’oral l’a sauvé, grâce à son talent en maths et à «un coefficient très haut. Mais j’ai eu aussi une bonne note en français parce que les fautes d’orthographe, à l’oral, ça ne se voit pas». Bac mention très bien.

Et la suite ? Brigitte Rivière, qui voulait être enseignante, a étudié en fac, est devenue professeure de français puis professeure documentaliste. Martine Fontaine a fait une licence, une maîtrise puis obtenu le Capes de documentaliste. Elle souligne au passage que son mari, qui était dans la même classe qu’elle, est agrégé. Jean-Marc Roger a fait Centrale Paris, a créé la fonction de valorisation immobilière à la Poste avant d’être appelé pour faire de même dans d’autres grandes entreprises publiques. Et de préciser : «A la fin de maths sup, avec un copain, on a passé le bac philo. Sans enjeu, et on l’a eu à l’oral.»

Sibylle Vincendon

(1) Vive la Révolution ! Les bénéfices de long terme de Mai 68, la République des idées (2005)

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Le 19 mai vu par Chantal Thomas : l’étudiante et le métier de vivre...

20 Mai 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Politique, #Histoire, #Mai 68

Le 19 mai vu par Chantal Thomas : l’étudiante et le métier de vivre...

L’écrivaine retrace son parcours d’étudiante en philo à Aix-en-Provence et tous les moments intenses, les découvertes et rencontres de cette époque féconde. Une jeunesse revendicative dans une société étriquée.

C’est l’aube, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Je lis ces lignes de Jean-Christophe Bailly : «Les événements de Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, se résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole - avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé (1).» Dans la tension du décalage horaire, dans ce mixte particulier d’épuisement et d’énergie, j’aperçois une forêt. Je ferme les yeux, sens sur mon visage le vent entre les branches, son frémissement…

En mai 68, j’étais étudiante à Aix-en-Provence. Je logeais dans une grange retapée en bordure d’un champ d’amandiers. J’étais étudiante en philosophie. Dans mon esprit, ça voulait dire qu’il ne pouvait y avoir de limites à une telle étude, elle ouvrait sur une aventure indéfiniment extensible, étrangère à toute notion de programme. Je me sentais étudiante à jamais. Une sorte de vocation, discrète. Un désintérêt pour les rôles d’adulte. L’état étudiant m’autorisait à prolonger le bonheur des plages de mon enfance : dessiner sur le sable un espace qui n’est qu’à soi, avoir des amitiés qui, sans être coupées de la société, lui restent marginales. Et, de même que revient souvent dans des récits de Kafka ou des contes de Hoffmann le personnage de l’Etudiant, de même, dans le roman rêvé de ma jeunesse, riche en moments aussi infimes qu’intenses et en intrigues n’allant vers rien, j’étais l’Etudiante.

L’Etudiante avait trouvé le mode de vie qui lui convenait : lire des livres, Simone de Beauvoir pour sa lucidité combattante, une liberté, dont à la suite de Virginia Woolf, elle indiquait aux femmes le chemin, le Métier de vivre de Pavese parce que c’était, lui semblait-il, le seul métier à prendre au sérieux, sinon parfois au tragique, Boris Vian, pour sourire de ce tragique… voir des films, Fellini, Godard, Chris Marker, Agnès Varda, Truffaut, Bergman… découvrir le théâtre avec Chéreau, la danse avec Cunningham,voyager loin, oublier tout, finir quand même par revenir. Il y avait aussi les cours bien sûr, pour la plupart magistraux et d’un ennui torride, à se demander comment les professeurs eux-mêmes y résistaient. Mais aller aux cours est ce qui fait d’elle une Etudiante et l’amène à se déplacer partout avec ses livres et un classeur fourrés en vrac dans un cartable, à côté d’une trousse à toilettes qui contient brosse à dents et minimum nécessaire mais, hélas ! trente fois hélas !PAS la pilule contraceptive alors interdite par la loi, une interdiction qui, à cause des avortements clandestins, entraîne la mort de nombreuses jeunes filles et femmes. L’Etudiante en ce domaine se débrouille comme elle peut, plutôt mal. Ce qui n’assombrit pas vraiment son humeur, mais met en péril sa santé.

Aux premiers échos venus de la capitale d’une révolte étudiante, dès l’annonce du Mouvement du 22 mars, l’agitation déjà présente dans la fac de lettres s’était accentuée, et l’opposition entre des littéraires gauchistes et des étudiants en droit, militants Occident, n’avait fait que se durcir. Des bagarres à la sortie du restau U se déclenchaient au moindre prétexte. Dans la grange où l’Etudiante habitait, ça discutait des nuits entières. Le jour, elle continuait de se promener avec son cartable, désormais allégé des notes de cours, lesquelles avaient été remplacées par le Théâtre et son double d’Antonin Artaud. Tout en pédalant vers la Sainte-Victoire, l’Etudiante se récitait avec ferveur : «Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre - et ce qui sort du dedans mystérieux de nous-même, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-même en un souci grossièrement digestif.»

Des camarades s’étaient décidés à «monter» à Paris, comme dans la Marseillaise de Renoir. Elle, ça ne l’a pas effleurée, peut-être parce queles revendications exprimées ne surgissaient pas ex nihilo, telles un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais s’inscrivaient dans un climat latent de revendications, de désaccords frustrants entre le caractère étriqué de la société gaulliste et les audaces d’une vitalité juvénile de plus en plus difficiles à juguler. On voulait vivre en couleur et en musique, danser comme Anna Karina dans Pierrot le fou, et que les mots des livres, les citations qu’on adorait, nous accompagnent dans nos amours et nos errances, les inspirent. L’Evénement était dans la rapidité foudroyante avec laquelle la grève se propageait.

A Marseille, les CRS avaient demandé 300 bâtons supplémentaires. Ils n’en eurent pas besoin. La manifestation du 13 mai rassemble massivement les étudiants, mais ce sont les ouvriers qui dominent. Les militants de la CGT et du PC contrôlent la violence. Je regarde des photos de cette manifestation, je retrouve le lent défilé sur la Canebière, la descente vers le Vieux-Port, les banderoles blanches, une euphorie du nombre, du grand nombre, de la chaleur et du vent, des voix qui chantent et scandent, «Union entre les étudiants», «Usines universités union», «Union étudiants marins et dockers». Ceux-ci n’en sont pas à leur première grève, ils n’en peuvent plus de dénoncer un salaire minable, des conditions de travail dangereuses, plus d’une dizaine d’accidents mortels par an… Les bateaux sont à quai, les cargaisons non déchargées, les poubelles débordent, un parfum «poisson pourri» embaume l’atmosphère. Il y a de la musique, des débats, des cris, du vin circule, le port vibre à l’unisson. Quand la fatigue l’emporte, un marin nous propose de dormir sur son bateau, j’hésite une seconde, vas-y me souffle le Marseillais maudit, Artaud le Mômo, un bateau, c’est toujours bien, on peut larguer les amarres, prendre le large, Artaud ou bien Rimbaud, qui, alors qu’il est à l’agonie dans l’hôpital de la Conception, à quelques encablures du port, dicte à sa sœur une lettre au directeur des Messageries maritimes se terminant par ces mots : «Dites-moi à quelle heure, je dois être transporté à bord.»

Nous sommes restés des jours sur notre bateau, la France était en révolution, rien ne fonctionnait, alors quand on a appris le 19 mai que «par solidarité avec les étudiants» le Festival de Cannes s’arrêtait, ça nous a paru une décision évidente. C’est le chaos dans lequel elle fut prise qu’on a commenté. Les échauffourées, les applaudissements ou les insultes entre Truffaut, Malle, Berri, Polanski, Lelouch, Albicocco, Forman et le public, Godard recevant une gifle qui fait sauter ses lunettes, quelqu’un proposant que les producteurs paient les notes d’hôtel des critiques, Resnais qui, de Lyon où il est bloqué, retire Je t’aime, je t’aime de la compétition, Carlos Saura et Géraldine Chaplin accrochés au rideau pour empêcher la projection de leur film Peppermint frappé. La presse attaque «les enragés de la Croisette». Ce même 19 mai, à Paris, les états généraux du cinéma décrètent : «Nous, cinéastes (auteurs, techniciens, ouvriers, élèves et critiques), sommes en grève illimitée pour dénoncer et détruire les structures réactionnaires d’un cinéma devenu marchandise.»

L’arbre de Mai ne s’est pas multiplié en forêt, il était planté sur le sol friable des désirs impossibles. Mais nous aurions tort de bannir l’utopie, car il peut arriver, contre toute attente, dans des délais étranges, que certaines de ses graines fructifient. Je songeais à cela, il y a une semaine, devant la vision inédite, et magnifique, de 82 femmes réunies au Festival de Cannes sur le fameux tapis rouge pour réclamer l’égalité salariale. Sous les paillettes, la plage…

Chantal Thomas

(1) Un arbre en mai, paru au Seuil.

Dernier ouvrage paru : Souvenirs de la marée basse, "Fiction et Cie", Seuil, 2017.

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Le bac «dévalorisé» de 1968, modèle d’ascenseur social...

19 Mai 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Mai 68

Deux économistes notent que le nombre très élevé d’admis a permis aux intéressés d’accéder en masse aux études supérieures, avec des effets à long terme.

En 2005, l’économiste Eric Maurin publiait avec son homologue britannique Sandra McNally une étude déconcertante sur les effets du bac «allégé» de 1968 (1). Intitulé Vive la Révolution ! et sous-titré «Les bénéfices de long terme de Mai 1968», ce travail entendait répondre à l’idée reçue selon laquelle, en acceptant que l’examen soit réduit à un oral passé sur une journée et noté sur place dans la foulée, l’institution avait délivré cette année-là un diplôme ne valant rien. Les 80 % de réussite du millésime 1968 (contre 60 % en 1967 et 1969) semblaient attester cette dévalorisation, surtout si l’on considère que la valeur d’un titre académique est liée à l’effort qu’il a demandé. Le bac «allégé» n’a pas été le seul examen touché par les événements de Mai. «Dans la plupart des universités, il fut pratiquement impossible d’organiser des examens normaux sans reports ni adaptations diverses», rappellent les chercheurs.

En bons économistes, les auteurs de l’étude pensent que la valeur d’un diplôme se mesure aux effets qu’il a ensuite sur la vie des individus, en particulier sur leur insertion dans le marché du travail. Or là, divine surprise, «la hausse des taux de réussite aux examens a permis à une proportion significative de personnes (notamment parmi celles qui étaient nées en 1948 et 1949) de poursuivre leurs études plus longtemps qu’elles n’auraient pu le faire dans d’autres circonstances». Les chercheurs soulignent que ce «bénéfice d’opportunité» ne concerne pas les meilleurs élèves ou les rejetons des classes supérieures qui auraient eu le bac de toute façon. «Les seuls étudiants véritablement affectés par un relâchement ponctuel du niveau d’exigence aux examens sont ceux qui, en temps normal, auraient échoué et abandonné leurs études» , écrivent-ils. La porte du supérieur leur a été ouverte par accident et, presque quarante ans après 1968, les auteurs de l’étude constatent que «l’histoire ne s’arrête pas là». Pour les chanceux de 68, «cette opportunité s’est traduite, des années plus tard, par un surcroît de salaire et de réussite professionnelle» par rapport aux bacheliers de 1967 ou 1969. Mieux, ces bons effets «se sont encore répercutés sur le destin social de leurs enfants par un effet du rapport entre l’éducation des parents et la réussite scolaire de leurs enfants ». N’est-ce pas dans ce type d’indicateurs que se niche la valeur d’un diplôme ?

Au vu de ces résultats, Eric Maurin et Sandra McNally estiment que le «cas 68» «devrait être considéré comme le laboratoire d’une expérience décisive dans tous les pays qui s’interrogent aujourd’hui sur l’opportunité d’une ouverture plus large de l’accès à l’enseignement supérieur». Pour eux, «le déverrouillage ponctuel de l’université a été tout à fait bénéfique à ceux des enfants de 1968 qui ont eu chance de pouvoir en profiter». Et pour ceux d’aujourd’hui ? Les deux économistes notaient en 2005 que «cette leçon» était «toujours d’actualité à l’heure où l’on continue de s’interroger sur la pertinence des propositions suggérant d’amener le plus grand nombre de jeunes à fréquenter l’enseignement supérieur». En 2018, elle le demeure.

(1) La République des Idées/Notes, mai 2005.

Sibylle Vincendon

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Mai 68, et après ?...

15 Mai 2018 , Rédigé par Les Cahiers Pedagogiques Publié dans #Education, #Politique, #Mai 68

Mai 68, et après ?...

Mai 68, c’était il y a 50 ans. Autant de temps nous sépare aujourd’hui de cet événement que ses contemporains étaient distants de 1918. Et Mai 68, c’était quoi, finalement ? Une fête, une révolution, un mouvement étudiant, social, politique ? Il parait que c’est « à cause de Mai 68 » que tout va mal à l’école aujourd’hui, qu’on a abandonné toute exigence pour les élèves et que l’autorité des enseignants a disparu. Mais qu’est-ce que Mai 68 a véritablement changé dans l’école, dans la société française, et pour ceux qui y ont participé ?

Vous pouvez compléter la lecture de cette rubrique par celle de deux articles du n°545 des Cahiers pédagogiques :

  • « Enseigner Mai 68 », par Anne Pedron-Moinard, enseignante d’histoire-géographie en section AbiBac
  • « Mai-juin 1968 dans les manuels : apolitique et parcellisé », par Vincent Porhel, maitre de conférences en histoire contemporaine à l’Université Lyon 1

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Le 10 mai 1968 vu par Jean-Bernard Pouy : la bataille, la vraie...

10 Mai 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Politique, #Histoire, #Mai 68

Le romancier était rue Gay-Lussac pendant la «nuit des barricades», en plein cœur des affrontements entre étudiants et policiers.

J’avais 22 ans, pas un perdreau de l’année, les manifs, je connais, en général bien rangé dans le cortège, les flics, je connais, avec leur képi, leur noire pèlerine et leur «bidule», la longue matraque souple et douloureuse, de vraies caricatures à la Daumier, même si je me souviens parfaitement de Charonne et de la mort, et même si je fais la différence avec les gardes mobiles, alors, le 22 mars, quand les éléments de langage ont radicalement changé, les muscles déliés, les casques de moto multipliés, quand les services d’ordre étudiants se sont structurés, quand la baston est devenu obligatoire, déjà, deux jours avant, du moins je crois, pardon mais ça fait presque cinquante ans, le 3 et aussi le 6, ça a chauffé au Quartier latin, gaz lacrymos, blessés, des deux côtés, les flics ne s’attendaient pas à voir qu’en face, ça puisse s’organiser, et maintenant l’erreur honteuse du pouvoir, la fermeture de la Sorbonne, l’arrestation des leaders étudiants, deux simples et évidents super motifs de lutte, pas trop d’idéologie là-dedans, que des revendications normales, et, du coup, sit-in sur le boulevard Saint-Michel où Cohn-Bendit se paie la fiole de vieux birbes, Aragon tête de con, je ne comprends pas tout, je découvre, je sens que ce n’est pas pareil que d’habitude, il y a de la joie, de l’énervement, une absence totale de peur et de honte, tout le monde sait qu’il y a déjà eu beaucoup de blessés et d’arrestations, mais tout le monde semble s’en foutre, et ne s’attarde pas trop sur les diverses réunions des états-majors gauchistes qui, de la Mutu à Ulm, déshabillent Pierre pour habiller Paul, oui, c’est ça, on sent un truc, une ambiance Moyen-Age, ou prise du palais d’hiver, tout se mélange, mais c’est là, dans une paix relative, alors, petit à petit, le 10, ça a pété, les troupes, arrivées de Denfert-Rochereau s’installent en plein Quartier latin, comme les fourmis attirées par le pot de miel, la Sorbonne, devenue brutalement un château fort qu’il faut reprendre, et, tout aussi brutalement, sans réels mots d’ordre, pas besoin de conseils venus d’en haut, d’on ne sait où, ça s’agite, impossible d’attendre et de rester assis sans bouger, alors ça dépave, ça vide les chantiers du coin, tout ce matos qui vous tend les bras, ça renverse des bagnoles, ça barricade, ça barricadise avec patience et conscience, on fait la chaîne, comme des prolos chinois, pour entasser tout ce bordel au milieu de la rue, je n’avais jamais vu autant d’énergie déployée sans effort apparent, et, déjà, ça discute ferme, certains trouvent déjà absurde d’élever une barricade rue Gay-Lussac, trop large, indéfendable en cas de baston, et se réfugient du côté de Mouffetard, où les rues sont étroites et où les barricades s’élèvent, comme rue de l’Estrapade, jusqu’au deuxième étage des baraques, mais ça continue de gueuler, si Gay-Lussac cède et tombe, tous ceux qui sont plus haut seront piégés, mais les «trotsk» s’en foutent, ils continuent d’ériger un mur de pavés, qui n’atteindra que deux mètres de haut, que les flics pourront enjamber relativement facilement, mais ça les regarde, ce n’est pas la tactique qui les étouffe, ils préfèrent les batailles rangées, comme à Leningrad, alors que plus haut, ça prépare le choc, je vois des casiers à pinard remplis de cocktails Molotov, et des tas de projectiles bien rangés, là, pour les cognes, ça va être une autre paire de manche, et le temps passe, la nuit est tombée, tout le quartier est illuminé, c’est la Commune, les habitants qui ne sont pas d’accord se terrent chez eux, les autres participent, des boulangers distribuent leurs réserves de pain et de sandwichs, on ne trouve plus un citron dans le coin, les spécialistes disent que c’est efficace contre les lacrymos, et pourtant, il ne se passe rien, la police est bien rangée le long des boulevards et laisse faire, on nous apprend que des négociations sont en cours, je me souviens que le nom de Geismar revient souvent, mais personne n’a l’air d’espérer que ça réussisse, comme si c’était dommage d’avoir fait tout ce boulot pour rien, et, bien au contraire, tout le monde pense que ça ne peut se terminer que par une guéguerre urbaine, et certains pensent aussi que c’est très con d’être tombés dans un tel piège, coincés comme des rats, l’inquiétude monte, mais pas trop, l’ambiance est douce, il n’y a pas encore de portables, alors personne n’avertit sa famille ou ses proches, qui doivent tous écouter Europe 1 ou Radio Luxembourg, avec leurs reporters impatients d’assister à une tragédie moderne, alors ça circule, ça flâne, ça baguenaude, entre Luxembourg et Mouffetard, ça discute beaucoup, meeting permanent, chacun parle à chacune, l’impression de faire partie de la même famille, ça attend l’inexorable sans trop savoir ce qu’il va se passer, et les attitudes changent, les apparences se précisent, disparaissent les habits d’étudiants qui nous semblent, aujourd’hui, ringards et désuets et apparaissent les foulards sur le visage, les bonnets, on se déguise en possibles émeutiers, certains retournent leurs vestons, c’est la fête et le carnaval, et on attend, on attend, on attend et tout à coup, vers 2 heures du matin, comme une traînée de poudre, la nouvelle tant attendue et redoutée : ils attaquent, et, à partir de là, on ne réfléchit plus, on se précipite vers Gay-Lussac où c’est déjà le bordel, lacrymos et grenades offensives, ça résiste, même si l’on sait déjà que ça ne durera pas longtemps, des habitants des immeubles adjacents jettent des seaux d’eau pour aplatir les gaz, ils se prennent en retour des grenades en tir tendu, il y a des rumeurs comme quoi d’autres habitants balancent des boules de pétanque sur les forces de l’ordre, bref, la bataille, la vraie, cris, insultes, chants, explosions diverses, sirènes, mégaphones en folie, de part et d’autre, on voit les premiers blessés, du coup on fonce vers Mouffetard où les anars tiennent les remparts, et là, ce n’est pas pareil, dès qu’un flic grimpe sur la barricade, il repart, en feu, de l’autre côté, là, ils ne passent pas, là ils ne passeront jamais, et le silence, là, est plus grave, plus profond, alors on reste là et on se bat, des fois de loin, des fois de près, et ça dure longtemps, c’est dramatique et joyeux, et puis des cris, longtemps après : «Gay-Lussac est tombé !» et alors c’est la panique, ils vont nous arriver dans le dos, coincés nous sommes, l’inexorable est arrivé, le matraquage et le panier à salade se profilent à l’horizon, certains tentent de refaire des barricades vers l’arrière, mais le temps manque, on sent déjà le souffle chaud et puant du CRS au bout de la rue, beaucoup d’entre nous courent sur les trottoirs, des portes s’ouvrent pour les laisser entrer et pour moi, c’est une sorte de miracle, je tombe sur mon prof d’italien, en fac, Monsieur G., que son nom soit sanctifié, il habite tout près, il me dit de le suivre, on monte à l’étage, un appartement qui sent la fumée, il y a déjà une vingtaine de mecs et de filles assis par terre, dans son salon, totalement silencieux, les rideaux sont tirés, je m’assois aussi sur la moquette et, là, on attend longtemps, sans bruit, sans parler, et on écoute, pendant deux ou trois heures, les dialogues des flics qui, sur les toits, tentent de repérer les appartements où se seraient réfugiés des émeutiers, et puis vers 7 heures du matin, on s’en va, avec précaution, on découvre le champ de bataille, un champ de ruines, et je rentre chez moi, en banlieue, en train, avec une godasse en moins.

Jean-Bernard POUY

Dernier ouvrage paru : Ma ZAD Série noire, Gallimard, 2018.

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"50 ans après, mon slogan à moi, ce n'est plus "Fermons la télé, ouvrons les yeux", mais "Ouvrons la télévision pour continuer d'ouvrir les yeux"...

7 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Médias, #Mai 68

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« Bonsoir à tous.

Je vais être extrêmement directe : 50 ans après, mon slogan à moi, ce n'est plus "Fermons la télé, ouvrons les yeux", mais "Ouvrons la télévision pour continuer d'ouvrir les yeux". Pour moi, la bataille a changé de camp : ce n'est plus la mort de la télévision publique qui est en jeu aujourd'hui, mais plutôt sa survie et sa mission. Je vais aller à l'encontre de ce qu'attendaient pas mal d'entre vous, une critique de la télévision. Je m'en explique, car il est de bon ton de détester la télévision et plus généralement les écrans, d'en faire des ennemis de l'ouverture d'esprit. Pour ma part, je pense l'inverse. On va en parler…

En 68, il fallait éteindre la télé, pourquoi ? Parce que, non seulement au sens littéral, mais aussi figuré, il fallait la voir crever. Ça n'avait rien d'une utopie. C'était un impératif, une urgence pragmatique : nul ne pouvait ouvrir les yeux sur l'état réel de la société en 68, tant sa télévision offrait une vision totalement filtrée, déformée de la réalité, tant elle abordait peu de sujets, et le faisait sur ordre du pouvoir. Il fallait en finir avec l'ORTF. Et qui voulait sa peau ? Pas les politiques, comme aujourd'hui, au contraire. C'était les contestataires, mais d'abord les journalistes et les producteurs de l'ORTF, ceux qui faisaient la télé de 68. À mon avis, c'est le plus grand ratage de l'histoire de la télévision française. Je dirais même à l'inverse que la télévision française, c'est l'un des plus gros et seuls ratages de mai 68. Je vais vous expliquer pourquoi : le mouvement étudiant et de contestation en général a été minorisé, ignoré par la télévision française à ce moment-là. Ça a commencé par un reportage du magazine Panorama – l'équivalent de notre Envoyé Spécial d'aujourd'hui – qui a été purement et simplement censuré par le pouvoir. À ce moment-là, les piliers de l'ORTF que sont les Pierre Desgraupes, les Desnoyers, les Philippe Labro et toute une cohorte de journalistes qui les ont suivis, vont poser leur préavis de grève. Ils ne sont pas les seuls, même les grandes vedettes de l'époque, comme Léon Zitrone, vont le faire aussi. Du coup, 68 à la télévision française, ce sera un écran noir. C'est la radio qui sera le média de 68. C'est un peu la dernière fois que la radio a été le média d'un grand événement, qu'un pays entier a l'oreille collée au transistor, car l'année d'après, l'homme va marcher sur la lune, et ce sera un grand événement télévisé.

Il faut savoir qu'en 68, déjà 6 foyers sur 10 sont équipés d'une télévision. Il s'ensuit une grève de 7 semaines, 53 jours, qui évidemment n'ont servi à rien. Ce n'est pas la plus grande grève de l'audiovisuel public… À Radio France, on a fait mieux il y a 3 ans. Mais c'est la plus grande grève de la télévision. En cause évidemment, l'émancipation de l'info, et cela n'a pas été compris du tout par le public français. Ensuite, il y a eu une purge invraisemblable, tous les grévistes et même les stars, dont Zitrone, ont été mutés, placardisés, virés. Et quand je vois l'émotion que ça a été parmi les journalistes avec ce que Vincent Bolloré a fait de la chaîne d'info continue iTélé, à l'époque au contraire, tout cela était vécu dans une indifférence générale.

Ensuite, il ne s'est plus rien passé. La télévision française est redevenue le porte-voix du pouvoir gaulliste, une information aux ordres : elle a échoué à couvrir et à faire vivre 68, 68 a échoué à réformer l'info et à faire comprendre à quel point une info indépendante et une télévision publique indépendante, ça s'impose comme un des piliers de la démocratie.

(...)

Sonia Devillers

Billet complet à lire ci-dessous

UTOPIES D'HIER, UTOPIES DE DEMAIN
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4 Mai 68... Quelques mots... Pas une nostalgie... Un espoir... Annie Ernaux en parle...

4 Mai 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Histoire, #Mai 68

4 Mai 68... Quelques mots... Pas une nostalgie... Un espoir... Annie Ernaux en parle...

Le 4 mai vu par Annie Ernaux : le désir ardent que «ça continue»

«Me situer le 4 mai, c’est, comme après une fulgurante histoire d’amour, vouloir revenir au premier moment de la rencontre quand on ne connaît pas la suite.»

Autant l’avouer tout de suite, je n’ai aucun souvenir précis du samedi 4 mai 1968, ni de ce qui a eu lieu la veille au Quartier latin, des heurts d’une extrême violence entre la police et des étudiants militants d’extrême gauche de 7 heures à 10 heures du soir, entraînant plus de 500 arrestations immédiates.

En 1968, je vivais loin de Paris dans une ville moyenne des Alpes, la fac la plus proche à deux heures de train et je n’étais plus étudiante. Quand, à la fin des années 70, j’arriverai en région parisienne, je rencontrerai tellement de gens qui racontaient avoir été là, à Nanterre, à la Sorbonne, rue Gay-Lussac, à l’Odéon, avoir participé aux assemblées générales, marché dans les manifs, hurlé des slogans, lancé des pavés, que j’éprouverai confusément le sentiment mélancolique de ne pas avoir été là où il fallait, de n’avoir rien vu au sens strict, genre Fabrice à Waterloo. Je les enviais. Ils donnaient l’impression d’avoir engrangé en un mois de quoi remplir une vie.

Moi, j’étais une prof de province qui avait fait la grève de son lycée mais qui n’était allée à aucune manif à cause d’une grossesse à ménager, c’est ce mois-là que j’ai acheté deux robes ad hoc pour la dissimuler selon l’usage d’alors. Il me semblait que je n’avais rien à dire, je n’avais pas été une actrice des événements, ils m’avaient seulement traversée.

Mais traversée comme un événement ne l’avait jamais fait et ne le ferait ensuite, ainsi que je m’en suis aperçue presque quarante ans après, lorsque, dans le livre que j’écrivais et qui s’intitulera les Années, je suis arrivée à Mai 68.

Accolées à des images collectives - un calicot «Usine occupée» près du supermarché Carrefour d’Annecy, la cantine du lycée où tous les élèves ont été rassemblés et où la prof de philo explique les raisons de la révolte des étudiants en sociologie de Nanterre -, à des moments personnels insignifiants, revenaient toute la stupeur, la sidération, l’attente, le tremblement de l’espérance et le découragement de ces jours. Il y a une sensation que, aujourd’hui, je vois au fond de toutes les autres durant le mois de mai, celle de ne jamais rattraper ce qui arrive, du réel toujours en avance sur l’imagination - ou ce qu’on s’est interdit jusqu’ici d’imaginer : les lieux sacrés de la société, éducatifs, culturels, investis par tout le monde, l’arrêt progressif puis total du travail, l’égale valeur de la parole. Pour le dire autrement, l’imaginaire était devenu réel. Je ne me souviens pas avoir entendu alors le mot révolution. Nommer avec certitude ce qui arrivait n’était pas nécessaire, ou possible. Ni même de le penser. Vivre suffisait.

Choisir de me situer le 4 mai, c’est, comme après une fulgurante histoire d’amour, vouloir revenir au premier moment de la rencontre quand on ne connaît pas la suite, ce vieux rêve de se replacer dans le commencement, au surgissement même de l’événement. Avant l’apothéose du 13 mai et des dix millions de grévistes, avant les signes inquiétants et les négociations amères de Grenelle, avant De Gaulle à la télé en statue du Commandeur fustigeant «la chienlit» et le noir défilé de la réaction sur les Champs-Elysées avec Malraux en tête, pantin grimaçant, avant l’essence revenue dans les pompes pour les départs de la Pentecôte, circulez c’est fini.

Ce samedi 4 mai, où il est clair que les «troubles» dans les universités auxquels on n’attachait pas beaucoup d’importance sont devenus une «émeute», il y a dans ce que j’éprouve un étonnement qui va s’évanouir rapidement, dont je me souviendrai beaucoup plus tard : qui pouvait prévoir que l’ébranlement du pouvoir gaulliste surgirait du monde étudiant ? Que s’était-il passé depuis que j’avais quitté celui-ci seulement deux ans plus tôt, après l’obtention du Capes ? A Rouen, Bordeaux, Grenoble, le calme régnait dans les amphis, des mandarins débitaient dans le silence leurs cours rédigés dix ans avant. La violence des manifs contre la guerre d’Algérie, des castagnes entre étudiants de gauche et d’extrême droite s’arrêtait à la porte des facs et des restos U. Ce qu’André Breton écrit dans Nadja, en observant les gens qui sortent des bureaux et des ateliers rue La Fayette - «Allons, ce n’étaient pas encore ceux-là qu’on trouverait prêts à faire la Révolution» -, j’aurais pu le dire alors de mes congénères assis à côté de moi. Breton, mort en 1966 dans la discrétion, dont je n’avais certainement pas oublié, en ce début mai 1968, ce qu’il écrit aussi : «L’événement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet événement […] n’est pas au prix du travail.» Je ne peux prévoir que dans l’espace d’une semaine ou deux, ce message se déclinera de toutes les manières sur les murs. Ni que la révolte des étudiants va entraîner celle des salariés se souciant comme d’une guigne des mots d’ordre syndicaux, qu’elle sera à deux doigts près de balayer le président de la République. Je suis seulement suspendue dans l’attente, le désir secret, ardent, que ça continue.

Aujourd’hui, il me semble que nous soyons nombreux à retenir notre souffle, à ne pas oser dire cette espérance, dont on soupçonne qu’elle relève de la pensée magique, d’un nouveau Mai 68. L’abondance des émissions, des papiers consacrés à celui-ci nous paraît propice à en répandre le désir dans les générations qui sont nées après. On en voit les signes, le blocage des facultés, les interventions brutales de la police, la lutte des cheminots. On se refait le coup du «même», comme chaque fois que des étudiants et des lycéens descendent dans la rue, en 1986 (loi Devaquet), en 2006 (CPE) - mais, notons-le, pas en 2005 quand ce sont les jeunes des banlieues qui brûlent des voitures à l’instar pourtant des jeunes de la rue Gay-Lussac.

Mais la France, comme les autres pays, n’a plus du tout le même visage qu’il y a cinquante ans et Mai 68 en est justement responsable en partie. La révolution qui viendra - parce que la domination demeure, les injustices augmentent et le désir d’une autre vie ne s’éteint pas - aura une forme que nous ne pouvons pas encore imaginer.

Annie Ernaux

Dernier ouvrage paru : «Mémoire de fille», Gallimard, 2016.

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Mai 68 par celles et ceux qui l'ont vécu: ah le joli mois de mai!...

22 Avril 2018 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education, #Histoire, #Mai 68

Mai 68 par celles et ceux qui l'ont vécu: ah le joli mois de mai!...

Avril se poursuit, et le joli mois de mai approche. Pour patienter, la collecte de témoignages lancée par les Éditions de l'Atelier et Mediapart continue de fleurir, et d'offrir aux lecteurs des dizaines et des dizaines d'expériences de Mai.

Depuis la mi-février, le livre Mai 68 par celles et ceux qui l'ont vécu, publié par les Editions de l'Atelier en partenariat avec Mediapart, se prolonge, dans l’édition « Vos témoignages sur Mai 1968 », sous forme de feuilleton hebdomadaire chaque vendredi, et cela jusqu'à la fin du mois d'août.

Dans cette livraison, cinq nouveau témoignages :

  • « Je fais une fugue… ignorant que le mouvement étudiant démarra ce même jour », par Patricia Helissey, collégienne, Paris (5e)
  • « J’ai le souvenir de cette fraternité, d’une solidarité paysans/ouvriers », par une institutrice de 22 ans, Rennes (Ille-et-Vilaine)
  • « Ils ont préféré nous renvoyer dans nos foyers le temps des événements », par Michel Prévost, séminariste au diocèse de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme)
  • « Le stage a été compromis », par Schnuki, 30 ans, Professeur chargé d’échanges franco-allemands à Hambourg (Allemagne), en voyage à Bénodet (Finistère)
  • « Son inquiétude fut à son comble lors des événements de Mai 68 », par Nicolas Bouleau, sur sa mère, Wanda Bouleau-Rabaud, bibliothécaire-conservateur aux Beaux-Arts de Paris

Vos témoignages découlant de la lecture du livre ou des échanges qu’il suscitera peuvent être envoyés à l’adresse suivante : mai68parceuxquilontfait@editionsatelier.com

N'hésitez pas à venir rencontrer les auteurs et éditeurs de l'ouvrage lors des nombreuses rencontres organisées autour de ce livre partout en France dans les mois prochains (programme complet en ligne des rencontres d'avril-mai ici).

Pour commander le livre, c'est ici.

Pour feuilleter un extrait, c'est ici.

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