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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Gérard de Nerval...

26 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie!; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, - belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!!

Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle pouvait être d'ailleurs!; je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image, - et tout au plus avais-je prêté l'oreille à quelques propos concernant non plus l'actrice, mais la femme. Je m'en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse d'Elide ou sur la reine de Trébizonde, - un de mes oncles, qui avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe siècle, comme il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans doute!; mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans tenir compte de l'ordre des temps. Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire!; d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance!; d'ennui des discordes passées, d'espoirs incertains, - quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis! ; la déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. À ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas!! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques!! Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité!; il fallait qu'elle apparût reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher.

Gérard de Nerval - Sylvie

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Duras, Dostoïevski, Shakespeare... Quand le manga adapte les grands écrivains...

26 Février 2020 , Rédigé par France Inter Publié dans #Littérature

Duras, Dostoïevski, Shakespeare... Quand le manga adapte les grands écrivains...

EXTRAIT

Choisir les mots que l'on retranscrit, choisir le dessin qui colle et oser ! Comme la BD franco-belge, le manga se met à la page et adapte les grandes histoires. "L'Amant" de Marguerite Duras, "Hamlet" de Shakespeare, "Les Frères Karamazov" et "Crime et Châtiment" de Dostoïevski. Trois exemples, trois réussites.

"L'Amant" chez Rue de Sèvres

Les mots de L'Amant version Duras, c'est une mélodie subtile. Version Kan Takahama, c'est à peu de chose près la même chose. L'Amant, c'est donc ce Chinois avec qui Marguerite Duras, jeune française, va découvrir l'exaltation du corps dans un Vietnam encore aux mains des Français. L'adaptation de Takahama est juste, dans les couleurs, dans le regard de Marguerite Duras, cerné, le même que sur les photos sur lesquelles elles s'est appuyée. Kan Takahama dit y avoir trouvé une forme de mélancolie. 

Ce manga est éditée en France, format européen, en couleur, lecture de gauche à droite, (le même sens de lecture qui avait été choisi au Japon). Et à toutes les pages, ces mots justes, entre le roman et l'adaptation. L'auteur de ce manga s'est glissée dans les mots de Duras, jusque dans son dessin. "Il ne faut pas mettre trop de texte dans une bande dessinée. Alors que le roman n'est fait que de mots. J'ai donc décidé d'ajouter beaucoup de décors, de paysages, sans aucun mot. Les personnes qui auraient lu le livre pourraient retrouver les mots de Marguerite Duras à l'intérieur de ces décors. Et pour ceux qui ne l'ont pas lu, de les imaginer ou d'avoir envie de les lire." Une réussite. 

(...)

Laetitia Gayet

Suite et fin en suivant le lien ci-dessous

https://www.franceinter.fr/emissions/bulles-de-bd/bulles-de-bd-26-fevrier-2020

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Coup de coeur... Colette Fellous...

25 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Colette Fellous...

Présentation de l'auteur

«Kyoto song a la forme d’un voyage qui contiendrait tous les voyages : un désir, une brûlure, un élan souverain, une quête, une danse.

Et sur le chemin je voulais retrouver de manière aléatoire des scènes perdues ou, comme on dit à la radio, restées en l’air : tant que je serais vivante et que l’envie de marcher sans avoir peur me guiderait, je resterais à Kyoto, c’est en tout cas ce que j’avais décidé. De ce point du monde, je pourrais mieux revoir, rectifier et approfondir tous ces moments furtifs qui m’avaient forgée depuis l’enfance et que je n’avais pas assez bien racontés.

Mais je ne suis pas venue seule au Japon, une petite fille m’accompagne, elle a dix ans. C’est elle qui m’a poussée à être là. Elle dit toujours que son chiffre magique est le 5 mais elle ne sait pas comment l’expliquer, régulièrement elle lance des choses comme ça, et moi je la crois.»

Colette Fellous.

Pour feuilleter le livre, c'est ci-dessous

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Coup de coeur... Constance Debré...

24 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je nage tous les jours, j’ai le dos et les épaules musclés, les cheveux courts, bruns un peu gris devant, le détail d’un Caravage tatoué sur le bras gauche, et Fils de Pute, calligraphie soignée, sur le ventre, je suis grande, mince, j’ai peu de seins, un anneau à l’oreille droite, je porte des jeans, des pantalons de toile, des tee-shirts blancs ou noirs, des chemises d’homme l’été, un vieux blouson en cuir, pas de soutien-gorge, des Converse, des Church’s, je dors dans un caleçon de garçon en oxford gris, je ne me maquille pas, je me brosse les dents trois fois par jour, je n’utilise pas de déodorant, je transpire peu mais j’aime bien de temps en temps, comme parfum je mets Habit Rouge, parfois j’ai envie d’en changer mais ça plaît aux filles alors je le garde, je sens le chlore aussi avec la piscine, je fume des Marlboro light le soir, je bois peu, je ne me drogue pas, je vis à Paris, dans un studio vers Denfert, je n’ai pas de meubles à part un matelas de 120 acheté à Stop Affaires, rue Saint-Maur, et une planche et des tréteaux, 17,90 euros l’ensemble au Bricorama de l’avenue de Flandre, je n’aime pas les objets, je n’ai pas de casseroles, pas de couverts, pas d’assiettes, sauf en carton pour ne pas faire la vaisselle, je n’ai pas d’argent parce que je m’en fous, parce que je préfère écrire que travailler, je ne pense jamais que j’ai 47 ans, j’imagine que je vieillirai d’un coup, sauf si comme ma mère je meurs avant, à part mon fils que je ne vois plus tout va bien, il a huit ans mon fils, puis neuf, puis dix, puis onze, il s’appelle Paul, il est super.

Constance Debré - Love me tender

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Coup de coeur... Henry James...

23 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Vers la fin d’un après-midi de l’automne 1876, un jeune homme d’apparence agréable sonnait à la porte d’un petit appartement, au troisième étage d’une vieille maison romaine. Il demanda s’il pouvait voir Madame Merle à la femme de chambre qui lui ouvrit ; cette femme nette et sans intérêt, qui avait l’air d’être française, l’introduit dans un salon minuscule et le pria de décliner son nom. « Mr Edward Rosier », dit-il en s’asseyant pour attendre la venue de la maîtresse de maison.

Le lecteur n’aura sans doute pas oublié que Mr Rosier était un ornement du cercle américain de Paris, mais il convient peut-être de lui rappeler que Mr Rosier s’éclipsait parfois vers d’autres horizons. À plusieurs reprises, il avait passé une partie de l’hiver à Pau. Homme d’habitudes, il aurait pu renouveler indéfiniment ses visites annuelles à cette charmante ville mais, au cours de l’été 1876, survint un incident qui changea le cours de ses pensées et celui de ses déplacements coutumiers. Il séjourna un mois dans la haute Engadine et fit à Saint Moritz la connaissance d’une charmante jeune fille. Il manifesta tout de suite beaucoup de prévenance à l’égard de cette jeune personne qui l’impressionna par sa ressemblance avec l’ange domestique qu’il avait longtemps cherché. Jamais il n’agissait avec précipitation et, sa nature étant foncièrement discrète, il s’abstint sur le moment de déclarer sa passion, mais il lui sembla lorsqu’ils se séparèrent – la jeune fille regagnait l’Italie tandis que lui-même partait pour Genève où il avait promis de rejoindre des amis – qu’il souffrirait d’une douleur romantique s’il devait ne jamais la revoir. La plus simple façon de l’éviter consistait à se rendre en automne à Rome, où vivaient Miss Osmond et sa famille. Mr Rosier entreprit son pèlerinage vers la capitale italienne où il parvint le 1er novembre. C’était en soi un voyage agréable mais, pour le jeune homme, l’entreprise exigeait un certain héroïsme. Il allait s’exposer sans acclimatation aux miasmes de l’air romain qui, de notoriété publique, traînent toujours à l’affût en novembre.

Henry James - Portrait de femme

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Coup de coeur... Joachim du Bellay...

22 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cependant que tu dis ta Cassandre divine...

Cependant que tu dis ta Cassandre divine,
Les louanges du roi, et l'héritier d'Hector,
Et ce Montmorency, notre français Nestor,
Et que de sa faveur Henri t'estime digne :

Je me promène seul sur la rive latine,
La France regrettant, et regrettant encore
Mes antiques amis, mon plus riche trésor,
Et le plaisant séjour de ma terre angevine.

Je regrette les bois, et les champs blondissants,
Les vignes, les jardins, et les prés verdissants
Que mon fleuve traverse : ici pour récompense

Ne voyant que l'orgueil de ces monceaux pierreux,
Où me tient attaché d'un espoir malheureux
Ce que possède moins celui qui plus y pense.

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Je me ferai savant en la philosophie...

Je me ferai savant en la philosophie,
En la mathématique et médecine aussi :
Je me ferai légiste, et d'un plus haut souci
Apprendrai les secrets de la théologie :

Du luth et du pinceau j'ébatterai ma vie,
De l'escrime et du bal. Je discourais ainsi,
Et me vantais en moi d'apprendre tout ceci,
Quand je changeai la France au séjour d'Italie.

O beaux discours humains ! Je suis venu si loin,
Pour m'enrichir d'ennui, de vieillesse et de soin,
Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge.

Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
Rapporte des harengs en lieu de lingots d'or,
Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.

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Si après quarante ans de fidèle service...

Si après quarante ans de fidèle service
Que celui que je sers a fait en divers lieux,
Employant, libéral, tout son plus et son mieux
Aux affaires qui sont de plus digne exercice,

D'un haineux étranger l'envieuse malice
Exerce contre lui son courage odieux,
Et sans avoir souci des hommes ni des dieux,
Oppose à la vertu l'ignorance et le vice,

Me dois-je tourmenter, moi, qui suis moins que rien,
Si par quelqu'un (peut-être) envieux de mon bien
Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?

Je me console donc, et en pareille mer,
Voyant mon cher seigneur au danger d'arrimer,
Il me plaît de courir une même fortune.

Joachim du Bellay - Les Regrets

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Coup de coeur... Marie Nimier...

21 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cauchemar, toujours le même cauchemar. Impression de tourner en rond. Envie de tout arrêter. Le livre et les leçons de conduite. Envie de tout mettre de côté, le crissement de la plume, les peurs enfantines et les lames d'acier sur les poignets fragiles. Envie de prendre congé, patins de feutre et parquet ciré. Ça glisserait sans un bruit. Pas de repli, pas de question. Pas de racine, pas de crampon. Seule, inexorablement, la glace qui fond. On imagine l'histoire s'effaçant, comme les rayures ou les stries de cutter au passage de la réglette d'une ardoise magique, à croire que la vie pourrait exister au présent, calmement. L'allure change, le corps se libère de la pesanteur.

Marie Nimier - La reine du silence

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Jean Daniel est mort... Lisons-le!

20 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Jean Daniel est mort... Lisons-le!

"Chacun, partout, parle de déclin parce qu'il n'a comme repère que la nostalgie. Par-dessus tout nous découvrons, comme jamais sans doute l'humanité ne l'a fait, le règne de l'imprévisible. Le sentiment se répand partout et à chaque moment que tout est possible : d'effroyables recours en arrière comme les génocides, les famines et les grandes épidémies et d'audacieux bonds en avant dès qu'il s'agit de calculer le parcours d'une nouvelle planète. Si tout est possible et si l'on ne peut rien prévoir, alors il ne nous reste plus rien qu'à vivre au présent avec les seuls appétits et les seuls principes que nous nous donnons à nous mêmes. Dans un certain sens, c'est ce que je crois avoir compris lorsque Camus préconisait que pour faire notre métier d'homme, il fallait arriver à être des Sisyphe heureux. Mais je sais de même, aujourd'hui, à l'aube convulsive du XXIe siècle, que les hommes n'y arrivent jamais vraiment et qu'ils sont tentés de chercher partout dans le passé les mythes identitaires qui leur donnent des raisons de vivre et, plus souvent de mourir."

Jean Daniel - "Avec Camus - Comment résister à l'air du temps"

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Coup de coeur... Khalil Gibran...

19 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si autrui rit de vous, vous pouvez avoir pitié de lui ; mais si vous riez de lui, vous ne pourrez jamais vous le pardonner.
Si autrui vous blesse, vous pouvez oublier la blessure ; mais si vous le blessez, vous vous en rappellerez toujours.
En vérité autrui, est votre propre moi le plus sensible, auquel on a donné un autre corps.

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Ils me disent dans leur éveil : "Toi et le monde dans lequel tu vis n'êtes qu'un grain de sable sur le rivage infini d'une mer infinie."
Et dans mon rêve je leur réponds : "Je suis la mer infinie, et tous les mondes ne sont que des grains de sable sur mon rivage."

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Je marche éternellement sur ces rivages,
Entre le sable et l'écume.
Le flux de la marée effacera l'empreinte de mes pas,
Et le vent emportera l'écume.
Mais la mer et le rivage demeureront
Eternellement.

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En amitié, toutes pensées, tous désirs, toutes attentes naissent sans parole et se partagent souvent dans une joie muette.

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Vos cœurs connaissent en silence les secrets des jours et des nuits. Mais vos oreilles sont avides des rumeurs de ce que vos cœurs connaissent. Vous voudriez connaître avec des mots ce que vous avez toujours connu en pensée. Vous voudriez toucher avec vos doigts le corps nu de vos rêves.

Khalil Gibran - Le Sable et l'Ecume

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Coup de coeur... Gustave Flaubert à Louise Colet...

18 Février 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Dimanche matin 10 heures. 9 Août 1846.
 
Enfant, ta folie t'emporte. Calme-toi ; tu t'irrites contre toi-même, contre la vie. Je t'avais bien dit que j'avais plus de raison que toi. Crois-tu aussi que je ne sois pas à plaindre ? Ménage tes cris, ils me déchirent. Que veux-tu faire ? puis-je quitter tout et aller vivre à Paris ? C'est impossible. Si j'étais entièrement libre, j'irais ; oui, car toi étant là, je n'aurais pas la force de m'exiler, projet de ma jeunesse et qu'un jour j'accomplirai. Car je veux vivre dans un pays où personne ne m'aime, ni ne me connaisse, où mon nom ne fasse rien tressaillir, où ma mort, où mon absence ne coûte pas une larme. J'ai été trop aimé, vois-tu, tu m'aimes trop. Je suis rassasié de tendresses, et j'en veux toujours, hélas ! Tu me dis que c'est un amour banal qu'il me fallait : il ne m'en fallait aucun, ou le tien, car je ne puis en rêver un plus complet, plus entier, plus beau. Il est maintenant dix heures, je viens de recevoir ta lettre et d'envoyer la mienne, celle que j'ai écrite cette nuit. A peine levé, je t'écris encore sans savoir ce que je vais te dire. Tu vois bien que je pense à toi. Ne m'en veux pas quand tu ne recevras pas de lettres de moi. Ce n'est pas ma faute. Ces jours-là sont ceux où je pense peut-être le plus à toi. Tu as peur que je ne sois malade, chère Louise. Les gens comme moi ont beau être malades, ils ne meurent pas. J'ai eu toute espèce de maladies et d'accidents : des chevaux tués sous moi, des voitures versées, et jamais je n'ai été écorché. Je suis fait pour vivre vieux, et pour voir tout périr autour de moi et en moi. J'ai déjà assisté à mille funérailles intérieures ; mes amis me quittent l'un après l'autre, ils se marient, s'en vont, changent... à peine si l'on se reconnaît et si l'on trouve quelque chose à se dire. Quel irrésistible penchant m'a donc poussé vers toi ? J'ai vu le gouffre un instant, j'en ai compris l'abîme, puis le vertige m'a entraîné. Comment ne pas t'aimer, toi si douce, si bonne, si supérieure, si aimante, si belle ! Je me souviens de ta voix, quand tu me parlais le soir du feu d'artifice. C'était une illumination pour nous, et comme l'inauguration flamboyante de notre amour.
 
Ton logement ressemble à un que j'ai eu à Paris pendant près de deux ans, rue de l'Est, 19. Quand tu passeras par là, regarde le second. De là aussi la vue s'étendait sur Paris. Dans l'été, la nuit, je regardais les étoiles, et l'hiver, le brouillard lumineux de la grande ville qui s'élevait au-dessus des maisons. On voyait, comme de chez toi, des jardins, des toits, les côtes environnantes.
 
Quand je suis entré chez toi, il m'a semblé me retrouver dans mon passé et que j'étais revenu à un de ces crépuscules beaux et tristes de l'année 1843, quand je humais l'air à ma fenêtre, plein d'ennui et la mort dans l'âme. Si je t'avais connue alors ! Pourquoi donc cela n'a-t-il pas eu lieu ? J'étais libre, seul, sans parents ni maîtresse, car je n'en ai jamais eu de maîtresse. Tu vas croire que je mens. Je n'ai jamais rien dit de plus exact, et la raison la voici.
 
Le grotesque de l'amour m'a toujours empêché de m'y livrer. J'ai quelquefois voulu plaire à des femmes, mais l'idée du profil étrange que je devais avoir dans ce moment-là me faisait tellement rire que toute ma volonté se fondait sous le feu de l'ironie intérieure qui chantait en moi l'hymne de l'amertume et de la dérision. Il n'y a qu'avec toi que je n'ai pas encore ri de moi. Aussi, quand je te vois si sérieuse, si complète dans ta passion, je suis tenté de te crier : «Mais non, mais non, tu te trompes, prends garde, pas à celui-là !...»
 
Le ciel t'a faite belle, dévouée, intelligente ; je voudrais être autre que je ne suis pour être digne de toi. Je voudrais avoir les organes du coeur plus neufs. Ah ! ne me ranime pas trop ; je flamberais comme la paille. Tu vas croire que je suis égoïste, que j'ai peur de toi. Eh bien oui ! j'en suis épouvanté de ton amour, parce que je sens qu'il nous dévore l'un l'autre, toi surtout. Tu es comme Ugolin dans sa prison, tu manges ta propre chair pour assouvir ta faim.
 
Un jour, si j'écris mes mémoires, la seule chose que j'écrirai bien, si jamais je m'y mets, ta place y sera, et quelle place ! car tu as fait dans mon existence une large brèche. Je m'étais entouré d'un mur stoïque ; un de tes regards l'a emporté comme un boulet. Oui, souvent il me semble entendre derrière moi le froufrou de ta robe sur mon tapis. Je tressaille et je me retourne au bruit de ma portière que le vent remue comme si tu entrais. Je vois ton beau front blanc ; sais-tu que tu as un front sublime ? trop beau même pour être baisé, un front pur et élevé, tout brillant de ce qu'il renferme. Retournes-tu chez Phidias, dans ce bon atelier où je t'ai vue pour la première fois, au milieu des marbres et des plâtres antiques ?
 
Il doit venir bientôt, ce bon Phidias. J'attends un mot de lui, qui me serve de prétexte pour m'absenter un jour. Puis, vers les premiers jours de septembre, j'en trouverai un pour aller jusqu'à Mantes ou à Vernon. Puis après nous verrons. Mais à quoi bon s'habituer à se voir, à s'aimer ? Pourquoi nous combler du luxe de la tendresse, si nous devons vivre ensuite misérables ? A quoi bon ? Mais si nous ne pouvons faire autrement !
 
Adieu, chère âme ; je viens de descendre dans le jardin, et sur une haie de rosiers j'ai cueilli cette petite rose que je t'envoie. Je dépose dessus un baiser ; mets-la de suite sur ta bouche et puis devine où...
 
Adieu, mille tendresses ; à toi, à toi du soir au matin, du matin au soir.
 
Gustave Flaubert - Correspondance
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