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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Pierre Boulle...

5 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il y avait plusieurs éléments baroques, certains horribles, dans le tableau que j'avais sous les yeux, mais mon attention fut d'abord retenue tout entière par un personnage, immobile à trente pas de moi, qui regardait dans ma direction.Je faillis pousser un cri de surprise. Oui, malgré ma terreur, malgré le tragique de ma propre position -j'étais pris entre les rabatteurs et les tireurs-la stupéfaction étouffa tout autre sentiment quand je vis cette créature à l'affût, guettant le passage du gibier. Car cet être était un singe, un gorille de belle taille. J'avais beau me répéter que je devenais fou, je ne pouvais nourrir le moindre doute sur son espèce. Mais la rencontre d'un gorille sur la planète Soror ne constituait pas l'extravagance essentielle de l'événement. Celle-ci tenait pour moi à ce que ce singe était correctement habillé, comme un homme de chez nous, et surtout à l'aisance avec laquelle il portait ses vêtements. Ce naturel m'impressionna tout d'abord. A peine eus-je aperçu l'animal qu'il me parut évident qu'il n'était pas du tout déguisé. L'état dans lequel je le voyais était normal, aussi normal pour lui que la nudité pour Nova et ses compagnons.Il était habillé comme vous et moi, je veux dire comme nous serions habillés si nous participions à une de ces battues, organisées chez nous pour les ambassadeurs ou autres personnages importants, dans nos grandes chasses officielles. Son veston de couleur brune semblait sortir de chez le meilleur tailleur parisien et laissait voir une chemise à gros carreaux, comme en portent nos sportifs. La culotte, légèrement bouffante au-dessus des mollets, se prolongeait par une paire de guêtres. Là s'arrêtait la ressemblance; au lieu de souliers, il portait de gros gants noirs. C'était un gorille, vous dis-je! Du col de la chemise sortait la hideuse tête terminée en pain de sucre, couverte de poils noirs, au nez aplati et aux mâchoires saillantes. Il était là, debout, un peu penché en avant, dans la posture du chasseur à l'affût, serrant un fusil dans ses longues mains. Il se tenait en face de moi, de l'autre côté d'une large trouée pratiquée dans la forêt perpendiculairement à la direction de la battue.Soudain, il tressaillit. Il avait perçu comme moi un léger bruit dans les buissons, un peu sur ma droite. Il tourna la tête, en même temps qu'il relevait son arme, prêt à épauler. De mon perchoir, j'aperçus le sillage laissé dans la broussaille par un des fuyards, qui courait en aveugle droit devait lui. Je faillis crier pour l'alerter, tant l'intention du singe était évidente. Mais je n'en eus ni le temps ni la force; déjà, l'homme déboulait comme un chevreuil sur le terrain découvert. Le coup de feu retentit alors qu'il atteignait le milieu du champ de tir. Il fit un saut, s'effondra et resta immobile après quelques convulsions. Mais je n'observai l'agonie de la victime qu'un peu plus tard, mon attention ayant été encore retenue par le gorille. J'avais suivi l'altération de sa physionomie depuis qu'il était alerté par le bruit, et enregistré un certain nombre de nuances surprenantes: d'abord, la cruauté du chasseur qui guette sa proie et le plaisir fiévreux que lui procure cet exercice; mais par- dessus tout le caractère humain de son expression. C'était bien là le motif essentiel de mon étonnement: dans la prunelle de cet animal brillait l'étincelle spirituelle que j'avais vainement cherchée chez les hommes de Soror.

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Coup de coeur... Shan Sa...

4 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Shan Sa...

« Place des Mille Vents, les joueurs couverts de givre sont pareils aux bonshommes de neige. Une vapeur blanche s'échappe des nez et des bouches. Des aiguilles de glace, poussées sous le rebord de leurs toques, pointent vers la terre. Le ciel est de nacre, le soleil, cramoisi, tombe, tombe. Où se situe le tombeau du soleil ?

Quand l'endroit s'est-il transformé en lieu de rendez-vous des amateurs de go? Je l'ignore. Les damiers gravés sur les tables de granit, après des milliers de parties, sont devenus visages, pensées, prières.

Serrant dans mon manchon une chaufferette en bronze, je tape du pied pour me dégeler le sang. Mon adversaire est un étranger venu directement de la gare. Tandis que la lutte s'intensifie, une chaleur douce me pénètre. La lumière du jour décline et les pions se confondent. Soudain, quelqu'un craque une allumette. Une bougie apparaît dans la main gauche de mon adversaire. Les autres joueurs sont partis. Je sais que Mère sera malade de voir sa fille rentrer si tard. La nuit est descendue du ciel et le vent s'est levé. Pour protéger la flamme, l'homme la couvre avec la paume de sa main gantée. Je sors de ma poche une fiole d'alcool blanc qui me brûle la gorge. Je la mets sous le nez de l'inconnu. Il la regarde, incrédule. Son visage est barbu et on ne distingue pas son âge. Une longue balafre commence au sommet de son sourcil et traverse son œil droit qu'il garde fermé. Il grimace et vide la fiole d'un trait.

La lune est absente cette nuit, le vent gémit comme un nouveau-né. Là-haut, un dieu affronte une déesse en bousculant les étoiles.

L'homme compte et recompte les pions. Battu de dix-huit points, il pousse un soupir et me tend sa bougie. Il se lève en déployant sa taille de géant, ramasse son bagage et s'en va sans se retourner.

Je range les pions dans leurs pots de bois. Ils crissent sous mes doigts. Je suis seule, avec mes soldats, mon orgueil rassasié. Aujourd'hui, je fête ma centième victoire. »

Shan Sa - La Joueuse de Go

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Coup de coeur... Daniel Pennac...

3 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Nos « mauvais élèves » (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l'école. C'est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancœur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu'une fois le fardeau posé à terre et l'oignon épluché. Difficile d'expliquer cela, mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot d'adulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, alléger ces esprits, les installer dans un pré­sent rigoureusement indicatif.

Naturellement le bienfait sera provisoire, l'oignon se recomposera à la sortie et sans doute faudra-t-il recommencer demain. Mais c'est cela, enseigner c'est recommencer jusqu'à notre nécessaire disparition de professeur. Si nous échouons à installer nos élèves dans l'indicatif présent de notre cours, si notre savoir et le goût de son usage ne prennent pas sur ces garçons et sur ces filles, au sens botanique du verbe, leur existence tanguera sur les fondrières d'un manque indéfini. Bien sûr nous n'aurons pas été les seuls à creuser ces galeries ou à ne pas avoir su les combler, mais ces femmes et ces hommes auront tout de même passé une ou plusieurs années de leur jeunesse, là, assis en face de nous. Et ce n'est pas rien, une année de scolarité fichue : c'est l'éternité dans un bocal. »

Daniel Pennac - Chagrin d'école

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Coup de coeur... Jean Racine...

2 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

BERENICE

Hé bien ! Régnez, cruel ; contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J'attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D'un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle,
M'ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même, j'ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n'écoute plus rien, et pour jamais, adieu.
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L'ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

Jean RACINE
(1670)
[Bérénice, acte IV, scène V]

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Coup de coeur... Mouloudji...

1 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Musique, #Littérature

Enfin tu me viendras...

Enfin tu me viendras avec tes sortilèges
Et ta beauté nocturne, et tes grands yeux profonds
Ton visage me fera revenir en arrière
Dans le temps où j'avais encore des illusions

Enfin tu me viendras comme d'un long voyage
Et l'aube en un instant deviendra crépuscule
Tout le ciel s'emplira de rires et d'orages
Je tomberai de haut, je ne t'attendais plus

Je te cherche partout ô mon double soleil
À travers mes maîtresses, à travers tes amants
Dis, réussirons-nous à nous rejoindre à temps
En conservant la fleur de l'émotion première ?

Enfin tu me viendras, il faut que tu me viennes
Viens aliéner mes jours, voler ma liberté

Ô toi mon cygne noir, ma fiévreuse sirène
Viens rompre les amarres des amours suicidées

Enfin tu me viendras et je vivrai tranquille
Et je pourrai dormir, et rêver, et t'aimer
Sans avoir le regret, des regrets inutiles
De toujours te chercher sans te trouver jamais

Le bonheur c'est à peine gros comme un dé à coudre
Viens, nous le cacherons tout là-haut sous mon toit
Et qu'au clair de ta chair je puisse enfin recoudre
Ces morceaux de ce cœur déchiré ça et là

Enfin tu me viendras avec tes sortilèges
Et ta beauté nocturne, et tes grands yeux profonds
Ton visage me fera revenir en arrière
Dans le temps où j'avais encore des illusions

                              ____________________________________________

Il suffit d'un baiser..

Il suffit d'une main frôlant une autre main
Un regard étoilé qui croise deux yeux chavirés
Il suffit d'un peu d'ombre, ils oublient le monde
Un baiser volé, les voilà tous deux prisonniers
Le soir est amoureux, les couples se forment
Le ciel est à eux, ils se lorgnent
Il suffit d'une main frôlant une autre main
Et un garçon aime une fille soudain

Et moi, tout comme un gueux, je me sens malheureux
Par tous ces amoureux qui fleurettent
Pourquoi tant de bonheur me rend-il si envieux ?
Vraiment je me fais vieux, c'est trop bête

Leur suffit d'une main frôlant une autre main
Un regard étoilé qui croise deux yeux chavirés
Leur suffit d'un peu d'ombre, ils oublient le monde
Un baiser volé, les voilà tous deux prisonniers

Le soir est amoureux, les couples se forment
Le ciel est à eux, ils se lorgnent
Leur suffit d'une main frôlant une autre main
Et un garçon aime une fille soudain

Et moi, tout seul malgré que tu sois près de moi
Je jalouse ces printemps qui s'empoignent
Dans l'amour je me noie, j'ai le cœur aux abois
Je n'ai plus vingt ans, j' m'en aperçois

Leur suffit d'une main frôlant une autre main
Un regard étoilé qui croise deux yeux chavirés
Leur suffit d'un peu d'ombre, ils oublient le monde
Un baiser volé, les voilà tous deux prisonniers
Le soir est amoureux, les couples se forment
Le ciel est à eux, ils se lorgnent
Leur suffit d'une main frôlant une autre main
Et un garçon aime une fille soudain

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Coup de coeur... Guillaume Apollinaire...

30 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ma chérie, mon amour si grand pour toi trouve moyen de grandir encore dans l'absence et il grandira sans cesse quand nous serons l'un près de l'autre. Il est comme un grand oiseau qui planerait plus haut que les aéroplanes, il monte sans cesse, oiseau angélique, dans les sublimes régions de l'éther - pas celui de Nice qui sonnait toutes ses cloches à toute volée à tous tes sens - Et c'est plus haut que l'éther même qu'un jour, purs esprits nous nagerons éternellement unis dans l'éternelle volupté de la vie la plus forte, la plus douce, la plus tendre, après nous être aimés par tous nos sens, si aiguisés pourtant, ô ma chérie infiniment sensible et infiniment voluptueuse.

Lettre à Lou - Guillaume Apollinaire

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Coup de coeur... Guy de Maupassant...

29 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait ; et elle songeait à une promenade, mais la campagne semblait si triste qu'elle sentait en son cœur, rien qu'à la regarder par la fenêtre, une pesanteur de mélancolie.

Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.

Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.

Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir.

Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus.

Guy de Maupassant - Une Vie

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Coup de coeur... Albert Camus..

27 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Maintenant, je sais que l'homme est capable de grandes actions. Mais s'il n'est pas capable d'un grand sentiment, il ne m'intéresse pas.

- On a l'impression qu'il est capable de tout, dit Tarrou.

- Mais non, il incapable de souffrir ou d'être heureux longtemps. Il n'est donc capable de rien qui vaille.

Il les regardait, et puis :

- Voyons, Tarrou, êtes-vous capable de mourir pour un amour ?

- Je ne sais pas, mais il me semble que non, maintenant.

- Voilà. Et vous êtes capable de mourir pour une idée, c'est visible à l’œil nu. Et bien, moi, j'en ai assez des gens qui meurent pour une idée. Je ne crois pas à l'héroïsme, je sais que c'est facile et j'ai appris que c'était meurtrier. Ce qui m’intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime.

...

- L'homme n'est pas une idée, Rambert.

...

- C'est une idée, et une idée courte, à partir du moment où il se détourne de l'amour. Et justement, nous ne sommes plus capables d'amour.

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Coup de coeur... Jérôme Ferrari...

26 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Simon est assis aux pieds de Notre-Dame du Rosaire. Il se tient tout raide sur sa chaise, dans la fournaise de l'église. La sueur coule sur son visage, lui brûle les yeux et imbibe ses vêtements. Parfois, un courant d'air le fait frissonner. Il a écouté dix-sept tercets de l'interminable Dies Irae, l'alternance répétée de deux lignes mélodiques. Le chant s'achève sur trois distiques qui viennent rompre la monotonie de l'ensemble. Un chanteur entonne seul , sur une note très haute, Lacrimosa dies illa - jour de larmes que ce jour-là quand, pour être jugé, le coupable resurgira de la cendre.

Jerome Ferrari - A son image

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Coup de coeur... Maylis de Kerangal....

25 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

«Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.»

Maylis de Kerangal - Un Monde à portée de main

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