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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Yannick Haenel...

30 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Je m'arrête un instant à Messine, face à La Résurrection de Lazare. On est en 1609. Le Caravage approfondit une solitude qui le dépouille ; il s’abîme dans une obscurité qui se resserre sur son souffle ; on dirait qu’il dispa­raît : d’ailleurs on ne sait plus rien sur lui -où vit-il ? avec qui parle-t-il ? Le Caravage rejoint son propre mystère. C’est la nuit, et il peint : sa main, dans l’ombre, trace de brusques lueurs qui, en fouillant l’épaisseur du péché, scintillent à la recherche de la grâce.

Il arrive qu’à force de regarder des peintures on se mette à voir quelque chose de très simple ; et que cette simplicité se change en lumière. Depuis que je m’aventure à écrire sur la vie et l’art du Caravage — depuis qu’avec ce livre je me suis mis à chercher dans la matière de la peinture une vérité qui pourrait se dire —, je suis guetté par un mouvement qui abandonne mes phrases en même temps qu’il les appelle : elles semblent par­tir dans des directions qui m’échappent, et je ne les reconnais pas toujours ; mais je les laisse faire, car il me vient avec elles l’espérance qu’en se per­dant elles parviennent à s’éclairer d’une lumière qui n’est pas seulement raisonnable, à glisser vers je ne sais quoi de plus ouvert que leur sens, à entrer dans un pays plus inconnu encore que la poésie, où la vérité fait des apparitions étranges, comme s’il existait encore autre chose que la nuit et le jour, un temps qui échappe à leur contradic­tion, qui n’a rien à voir avec leur succession, qui défait le visible en même temps que l’invisible.

La peinture a lieu ici, à ce point d’éclat où l’on ne s’appartient plus, où le Caravage échappe non seulement à ses bourreaux, à ses ennemis, aux chevaliers de l’Ordre, à la mort qui le condamne et prend chaque jour une forme différente, mais aussi à ses mécènes, à ses amis, à ses amours, à tous ceux qu’il connaît à Rome, à Malte, à Syracuse ou à Naples, à tous ceux qu’il ne connaît pas et dont il redoute les désirs et le ressentiment.

Là, le visible s’efface ; et ne dépend plus de rien, ni du temps ni de l’espace, ni des histoires personnelles ni d’aucune conception sur l’art. La peinture et le mystère se rejoignent, comme ils se sont rejoints un jour sur un mur de la grotte de Lascaux, comme ils continuent à coïncider par­ fois, follement, sans qu’on puisse savoir pourquoi ni comment.

La solitude du Caravage réside dans cet emportement qui l’amène à vivre la peinture comme un moyen pour atteindre le mystère ; et à vivre le mystère comme un moyen pour atteindre la peinture. Ce mystère serait-il le nom de quelque chose de plus grand que nous, ou le rien à quoi nos vies sont mêlées et vers quoi elles se compriment, il n’affirme de toute façon qu’une chose qui manque. Parfois, rien n’est plus clair.

Alors voici :à force de regarder la peinture du Caravage et de m’interroger sur son expérience intérieure, sur la nature de son angoisse, sur la progression du péché dans sa vie et l’intensité de ce qui, à la fois, le sépare et le rapproche de la lumière, je me suis aperçu que de tableau en tableau, centimètre après centimètre, il se rappro­chait du Christ.

L’histoire du rapport entre le Caravage et le Christ mériterait la matière d’un livre entier ; en un sens, c’est l’objet de celui-ci -mais il n’est pas si facile d’y accéder :un tel objet ne peut être abordé qu’à travers les tours et détours d’une pas­sion, elle-même hésitante et emportée, timide et contradictoire, qui avance et recule, s’enflamme, se refroidit — s’interroge : il faut du temps, des phrases, et la capacité de convertir la pensée qui vient de ces phrases et de ce temps en une expé­rience, c’est-à-dire un récit.

Autrement dit, il faut en passer par de la lit­térature :elle seule, aujourd’hui que l’ensemble des savoirs s’est rendu disponible à travers l’ins­tantanéité d’un réseau planétaire qui égalise tous les discours et les réduit à déferler sous la forme d’une communication dévitalisée, se concentre sur la possibilité de sa solitude ;elle seule, par l’at­tention qu’elle ne cesse de développer à l’égard de ce qui rend si difficile l’usage du langage, donne sur l’abîme ; elle seule prend le temps de déployer une parole qui cherche et qui soit sus­ceptible, à travers ses enveloppements, de faire face au néant, de détecter des brèches, de susciter des passages, de trouver des lumières.

Au fil des années, le Caravage se rapproche du Christ :on le mesure en observant l’évolution de leur distance dans les tableaux. En 1599, ils ne sont pas encore dans le même cadre : alors que Jésus se tient dans La Vocation de saint Matthieu, le Caravage est dans Le Martyre, le tableau d’en face — il est présent, d’une manière douloureuse, aux côtés du crime, plutôt que dans l’aura de la vocation. On a vu qu’il se contente de lancer, d’une toile à l’autre, un regard angoissé, honteux et peut-être défiant au Christ. L’innocence est impossible ; le Caravage est enfoncé dans l’épaisseur du péché ; et pourtant, il n’a pas encore tué.

À peine quatre ans plus tard, en 1603, le voici de plain-pied avec Jésus : il est présent dans la scène de L’Arrestation du Christ, ce tableau saisis­sant, plein de tumulte et de cris nocturnes, qu’on peut voir à la National Gallery de Dublin, où, dans une extraordinaire mêlée à sept personnages comprimés dans un étau de ténèbres, des soldats en armure s’emparent du Christ que Judas, aux traits déformés par la laideur morale, vient de trahir.

Tandis que le Christ, mains jointes et la tête enveloppée d’un large pan de manteau rouge qui protège sa lumière intérieure comme un dôme angélique, détourne son regard de ses agresseurs avec une douceur affligée, quelqu’un, isolé à droite du tableau et qui ne fait partie ni de la troupe des soldats ni de celle des apôtres, émerge de la masse en s’efforçant d’éclairer la scène à l’aide d’une lanterne qu’il lève au-dessus des têtes ; son visage est fatigué, mais il est dans la lumière, le regard tourné vers le Christ dont il essaie de s’approcher : c’est lui, c’est le Caravage. Le sens de cette métaphore est clair : par son art, le peintre s’efforce de se rendre présent aux temps sacrés, il éclaire le monde depuis l’invisible auquel l’ouvre la peinture ; mais on peut penser que, avec son visage levé avidement vers la scène, le Caravage fait plus qu’éclairer son atelier men­tal. Ses yeux tourmentés et sa bouche ouverte expriment une attente, comme si le Caravage cherchait avant tout à se rapprocher du Christ. Mais le salut n’est pas à sa portée : entre le Christ et lui, l’espace est bloqué (par des corps, par les fautes du Caravage) — la distance est encore grande entre les deux.

Et nous voici donc en 1609, en Sicile, à Messine : le Caravage est condamné à mort par le pape, recherché par l’Ordre de Malte, cerné par une vendetta personnelle ; il se cache et il peint - il n’y a pas plus seul au monde que lui.

En six ans, il a énormément peint le Christ, on se souvient, entre autres, des deux Flagellation. Voici qu’à grands traits ocre, rouges et noirs, négligeant désormais le détail des carnations pour approfondir avec plus d’intensité l’espace drama­tique où entre vie et mort s’agitent les humains, il se consacre à ce qui est peut-être son plus grand tableau, le plus audacieux : La Résurrection de Lazare.

Yannick Haenel - La solitude Caravage

La Solitude Caravage" : l'ardente biographie du peintre par Yannick Haenel,  récompensée du prix Méditerranée de l'essai | hachette.fr

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Coup de coeur... Tierno Monénembo...

27 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Le roi de Kahel de Tierno Monénembo - Grand Format - Livre - Decitre

 

"- Tenir l'Afrique par le Sénégal et le Soudan, c'est tenir le sabre par la lame ! Sans le Fouta-Djalon, nous risquons de tout perdre là-bas !

Il s'interrompit quelques instants pour se diriger vers la mappemonde collée au mur :

- Revoyons un peu, si vous le voulez bien, monsieur le ministre, la carte du monde. Qu'avons-nous autour de notre pauvre France ?

Il prit la règle et montra d'un air grave l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, rien que des ennemis ! Comment survivre dans ce guêpier ? L'Afrique ! Il n'y avait pas d'autre solution ! "Elle doit être le corps et nous l'esprit !", insista-t-il. Il avait compris, lui, dès son arrivée à Gorée, qu'elle devait immédiatement cesser d'être une simple réserve d'esclaves et d'oléagineux pour devenir, minutieusement dégrossie sous le scalp d'Athènes et de Rome, une amie, une alliée, une province française. Alors, la France pourrait y lever une grande armée ; grâce à elle, la conquête de l'Italie serait facile ainsi que le passage par le Brenner vers l'Autriche. L'Allemagne n'aurait plus le choix : la paix éternelle et peut-être même l'union face à une Angleterre ennemie de l'Europe. Et comment faire de l'Afrique une province française ? En faisant du Fouta-Djalon sa base, c'était aussi évident que le nez au milieu du visage".

 

Tierno Monénembo - Le roi de Kahel

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A lire... "Toutes les histoires sont vraies" de Guy Birenbaum - Sortie le 9 septembre

27 Juillet 2022 , Rédigé par Guy Birenbaum Publié dans #Litterature

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Quatrième de couverture

Dans une suite de textes fulgurants, véritable puzzle qui donne à ce roman cousu main des allures de fausse autobiographie (où tout serait vrai), Guy Birenbaum traverse les époques et dresse un tableau poétique, social, nerveux, tendre et nostalgique, d’une France qu’il a connue ou approchée, dans des heures terriblement sombres et d’autres parfaitement lumineuses. Cet ensemble doux-amer, mais souvent drôle, caresse des souvenirs heureux, des rencontres insensées, les souffrances et les joies d’un enfant terrible, mais fait surtout écho à ce qui nous rassemble tous : l’amour du vécu.

Intervieweur à la radio et à la télévision (Europe1, France Info, RTL), moniteur de tennis, chercheur, enseignant, éditeur, chroniqueur, auteur, blogueur, Guy Birenbaum a fait tout ça. Mais ce qu’il préfère dans la vie c’est sa famille, son chien (un berger australien de 35 kilos) et les plages de Trouville et Deauville. Il aime aussi prendre des photos et raconter des histoires. « Toutes les histoires sont vraies » est son premier roman.

Publier aux éditions Braquage, qui ont notamment édité le livre remarquable de J-D Beauvallet Passeur, c’est faire le choix de la petite édition artisanale et indépendante. Il est donc important que dès maintenant ceux que le livre intéresse le précommandent. Quasiment par militantisme. Pour les remercier de cette démarche ils auront un cadeau, puisque nous offrons la photo de couverture en tirage original, numéroté et dédicacé. Une photo que j’ai prise en août 1981. Par ailleurs, ils recevront le roman un peu avant sa sortie.

C’est ci-dessous pour commander le livre 

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Coup de coeur... Samuel Beckett...

26 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Books & Manuscripts | Sale n°2564 | Lot n°147 | Artcurial

CLOV (regard fixe, voix blanche). — Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. (Un temps. ) Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas. (Un temps.) On ne peut plus me punir. (Un temps.) Je m'en vais dans ma cuisine, trois mètres sur trois mètres sur trois mètres, attendre qu'il me siffle. (Un temps.) Ce sont de jolies dimensions, je m'appuierai à la table, je regarderai le mur, en attendant qu'il me siffle.

Il reste un moment immobile. Puis il sort. Il revient aussitôt, va prendre l'escabeau, sort en emportant l'escabeau. Un temps. Hamm bouge. Il bâille sous le mouchoir. Il ôte le mouchoir de son visage. Teint très rouge. Lunettes noires.

HAMM. — À — (bâillements) — à moi. (Un temps.) De jouer. (Il tient à bout de bras le mouchoir ouvert devant lui.) Vieux linge ! (Il ôte ses lunettes, s'essuie les yeux, le visage, essuie les lunettes, les remet, plie soigneusement le mouchoir et le met délicatement dans la poche du haut de sa robe de chambre. Il s'éclaircit la gorge, joint les bouts des doigts.) Peut-il y a — (bâillements) — y avoir misère plus... plus haute que la mienne ? Sans doute. Autrefois. Mais aujourd'hui ? (Un temps.) Mon père ? (Un temps.) Ma mère ? (Un temps.) Mon... chien ? (Un temps.) Oh je veux bien qu'ils souffrent autant que de tels êtres peuvent souffrir. Mais est-ce dire que nos souffrances se valent ? Sans doute. (Un temps.) Non, tout est a — (bâillements) — bsolu, (fier) plus on est grand et plus on est plein. (Un temps. Morne.) Et plus on est vide. (Il renifle.) Clov ! (Un temps.) Non, je suis seul. (Un temps.) Quels rêves — avec un s ! Ces forêts ! (Un temps.) Assez, il est temps que cela finisse, dans le refuge aussi. (Un temps.) Et cependant j'hésite, j'hésite à... à finir. Oui, c'est bien ça, il est temps que cela finisse et cependant j'hésite encore à — (bâillements) — à finir. (Bâillements.) Oh là là, qu'est-ce que je tiens, je ferais mieux d'aller me coucher. (Il donne un coup de sifflet. Entre Clov aussitôt. Il s'arrête à côté du fauteuil.) Tu empestes l'air ! (Un temps.) Prépare-moi, je vais me coucher.

Samuel Beckett - Fin de partie

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Coup de coeur - Victor Hugo...

25 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les Forums - Tous les messages : L'ORée des Rêves votre site pour lire  écrire publier poèmes nouvelles en ligne

Oh ! dit le prêtre, jeune fille, aie pitié de moi ! Tu te crois malheureuse, hélas ! Hélas ! Tu ne sais pas ce que c'est que le malheur ! Oh ! aimer une femme ! être prêtre ! être haï ! L'aimer de toutes les fureurs de son âme, sentir qu'on donnerait pour le moindre de ses sourires son sang, ses entrailles, sa renommée, son salut, l'immortalité et l'éternité, cette vie et l'autre ; regretter de ne pas être roi, génie, empereur, archange, dieu, pour lui mettre un plus grand esclave sous les pieds ; l'étreindre nuit et jour de ses rêves et de ses pensées ; et la voir amoureuse d'une livrée de soldat ! et n'avoir à lui offrir qu'une sale soutane de prêtre dont elle aura peur et dégoût ! Etre présent, avec sa jalousie et sa rage, tandis qu'elle prodigue à un misérable fanfaron imbécile des trésors d'amour et de beauté ! Voir ce corps dont la forme vous brûle, ce sein qui a tant de douceur, cette chair palpiter et rougir sous les baisers d'un autre ! Ô ciel ! aimer son pied, son bras, son épaule, songer à ses veines bleues, à sa peau brune, jusqu'à s'en tordre des nuits entières sur le pavé de sa cellule, et voir toutes les caresses qu'on a rêvées pour elle aboutir à la torture ! N'avoir réussi qu'à la coucher sur le lit de cuir ! Oh ! Ce sont là les véritables tenailles de l'enfer ! Oh ! Bienheureux celui qu'on scie entre deux planches et qu'on écartèle à quatre chevaux ! - Sais-tu ce que c'est que ce supplice que vous font subir, durant les longues nuits, vos artères qui bouillonnent, votre cœur qui crève, votre tête qui rompt, vos dents qui mordent vos mains ; tourmenteurs acharnés qui vous retournent sans relâche, comme sur un gril ardent, sur une pensée d'amour, de jalousie et de désespoir ! Jeune fille, grâce ! trêve un moment ! un peu de cendre sur cette braise ! Essuie, je t'en conjure, la sueur qui ruisselle à grosses gouttes de mon front ! Enfant ! Torture-moi d'une main mais caresse moi de l'autre ! Aie pitié, jeune fille ! aie pitié de moi !

Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

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Coup de coeur... Romain Gary...

24 Juillet 2022 Publié dans #Litterature

Clair de femme de Romain Gary - Poche - Livre - Decitre

Comment veux-tu distinguer le faux du vrai, quand on crève de solitude ? On rencontre un type, on essaie de le rendre intéressant, on l’invente complètement, on l’habille de qualités des pieds à la tête, on ferme les yeux pour mieux le voir, il essaie de donner le change, vous aussi, s’il est beau et con on le trouve intelligent, s’il vous trouve conne, il se sent intelligent, s’il remarque que vous avez les seins qui tombent, il vous trouve de la personnalité, si vous commencez à sentir que c’est un plouc, vous vous dites qu’il faut l’aider, s’il est inculte, vous en savez assez pour deux, s’il veut faire ça tout le temps, vous vous dites qu’il vous aime, s’il n’est pas très porté là-dessus, vous vous dites que ce n’est pas ça qui compte, s’il est radin, c’est parce qu’il a eu une enfance pauvre, s’il est mufle, vous vous dites qu’il est mature, et vous continuez ainsi à faire des pieds et des mains pour nier l’évidence, alors que ça crève les yeux et c’est ce qu’on appelle les problèmes du couple, le problème du couple, quand il n’est plus possible de s’inventer, l’un l’autre, et alors, c’est le chagrin, la rancune, la haine, les débris que l’on essaie de faire tenir ensemble à cause des enfants ou tout simplement parce qu’on préfère encore être dans la merde que de se retrouver seule. Voilà.

Romain Gary - Clair de femme

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Coup de coeur... Michel Schneider...

23 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Bleu passé - Poche - Michel Schneider - Achat Livre | fnac

 

Autrefois, les théâtres n'étaient pas tendus de rouge, mais de bleu. Un bleu sans nom, sourd, qui ne bruit que dans la mémoire. je pourrais vous prier : " Entrez ! Entrez dans le théâtre du passé, découvrez mes gens et mes pays étranges, voyez ma collection de riens. " Derrière le rideau bleu passé, peu de choses : des souvenirs, des mensonges. Je les confonds souvent, fabulant quand je cherche un récit exact, me souvenant quand je crois faire une menterie.

Les objets de ma collection, on pourrait presque les toucher à travers le temps : un piano à queue Pleyel des années vingt, un disque en matière plastique rouge, un lecteur de cassettes, un sifflet, un poste de radio, une série d'enregistrements d'opéras tapissant les murs d'une demeure siennoise, des cloches à New York au bord d'un fleuve invisible et même une camionnette dans la banlieue. De vieilles choses, pas forcément délabrées - certaines ont gardé leur fraîcheur pimpante -, des vestiges, les déchets de vies échouées, aussi incompréhensibles qu'elles.

Pourtant, même en les collectant avec patience et hargne, jamais je ne retrouverai la scène entière. Ce qui fut, l'effort pour le retrouver, la patience d'en faire le récit, ces trois moments ne se relient pas comme la scène, le rideau et le spectateur. Le passé n'est pas derrière le rideau séparant le salon de musique du dehors, où l'enfant rêvait de la vraie vie. Il n'est pas non plus le rideau lui-même.

Seulement son bleu et une étoffe de poussière.

 

Michel Schneider - Bleu passé

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Mais ce jour-là, lors de son dernier concert donné à Chicago le dimanche 28 mars 1964, quelque chose s'était effondré dans le troisième mouvement de la Sonate opus 110 de Beethoven, quand se déplore le Klagender Gesang, le chant de douleur.

Il n'avait pu faire le crescendo qui sous-tend la plainte. Il ne pouvait faire cela. Pas devant eux, les deux mille qui regardaient, attendaient la fin. C'était comme se dévêtir, ou mourir. Il fallait se cacher. Il savait que la fugue allait venir très vite, où il pourrait se masquer de sérénité. Mais il reviendrait aussi, encore, voilé, perdendo le forze, l'Arioso de douleur, et alors, la pédale una corda ne suffirait pas à teinter d'absence la phrase qui s'efface.
Il faudrait encore moins de son.

 

Michel Schneider - Glenn Gould Piano solo

 

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Coup de coeur... Maylis de Kerangal et Joy Sorman...

22 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Partout on dynamite le rocher calcaire, des tonnes de terre et de cailloux jaillissent en gerbes continues, et Joaquim comprend vite que le travail sera épuisant et dangereux. Il découvre que les accidents sont fréquents, qu’une vingtaine d’ouvriers sont déjà morts, fauchés par des rafales de roche. Le chantier est cerné de journalistes, qui tiennent la chronique quotidienne du barrage, relatent les aléas, et parfois les performances techniques, racontent la colère des éleveurs, et aussi la satisfaction des élus locaux. Et derrière eux se tient une autre garde, celle des gendarmes qui surveillent désormais les travaux jour et nuit, la nuit surtout, depuis qu’une série de sabotages – incendie d’un transformateur, vols de matériel, pneus crevés et réservoirs siphonnés – a retardé la construction du barrage et perturbé la communication enthousiaste du maître d’œuvre, impuissant à convaincre les habitants du village de la pertinence de leur sacrifice.

Maylis de Kerangal et Joy Sorman - Seyvoz

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Coup de coeur... Pedro Cesarino...

21 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Frontière Le ciel lourd et excessivement bleu, les nuages qui semblent s’abattre sur ma tête. Mon corps chargé de plomb, comme si, en revenant encore une fois dans ce bout du monde, il avait d’autres jambes (en plus mauvais état). Magno, le chauffeur, s’approche pour me saluer. Il ouvre la portière de son pick-up noir et sourit avec cet air de Zé Pelintra des frontières, le patron des ruffians, que je n’ai plus la patience de supporter. Il me dit que je dois trouver une solution pour l’essence aujourd’hui, tant qu’il est encore à ma disposition pour rapporter des jerricans de l’autre côté de la frontière jusqu’à la barge, amarrée au quai. Je sais que là-bas le carburant est moins taxé, mais il peut aussi être plus sale.

Lorsqu’on prépare un tel voyage, tous les détails ont leur importance. Une seule négligence suffit pour compliquer les choses par la suite. De l’essence sale peut signifier une pirogue à l’arrêt pendant des heures au milieu du fleuve – et des nuées de piuns, ces minuscules moucherons qui pénètrent par tous les pores tandis que vous essayez de résoudre un problème de bougie d’allumage perlée. Mais j’ai très peu d’argent et je dois en acheter plus de quatre cents litres. Le risque de l’essence sale se trouve donc compensé.

L’agence de Banco do Brasil est à deux pas d’ici, je vais devoir à nouveau affronter la file d’attente sans clim pour retirer de l’argent au distributeur. Cette fois, le laboratoire de recherche n’a pas été très généreux, peut-être parce que mon travail ne suscite plus le même enthousiasme qu’avant. Il me faudra être vigilant sur les dépenses. À peine ai-je posé le pied sur le trottoir que j’ai envie de faire demi-tour. Je ne sais pas comment les gens de cette ville supportent la chaleur, le soleil tranchant comme un canif. Après le sauna dans la file d’attente de la banque, je prends une moto-taxi pour me rendre de l’autre côté de la frontière acheter les doses de sérum antivenimeux, les médicaments contre le paludisme et les pastilles de chlore qui, allez savoir pourquoi, ne sont pas commercialisés de ce côté-ci.

La vendeuse me regarde un peu étonnée, mais elle a l’habitude de ne pas poser de questions. Mieux vaut ne pas connaître les raisons qui poussent un gus à aller se fourrer dans la jungle. En sortant, je passe devant des Indiens qui vendent des larves de bois pourri grillées à la braise –  le barbecue local que je considère, à ce stade de ma vie, comme un mets de choix.

Pedro Cesarino - L'attrapeur d'oiseaux

L'attrapeur d'oiseaux

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Coup de coeur... Christian Bobin...

20 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

La plus que vive de Christian Bobin - Grand Format - Livre - Decitre

Les hommes sont des petits garçons obéissants. Ils vivent comme on leur a appris à vivre. Quand le temps est venu de quitter leur mère, ils disent : d'accord mais il me faut une femme, j'ai droit à une certaine quantité de femmes rien qu'à moi, il me faut une femme dans mon lit, à ma table, une mère pour mes enfants et pour moi qui resterais inguérissable de mon enfance. Et parce qu'il leur semble que le meilleur moyen de tenir une femme, c'est encore de l'épouser, alors ils épousent et prennent le mariage comme un fléau de plus, une corvée inévitable comme celle du travail salarié ou des courses à faire le samedi. Quand ils ont leur femme, ils n'y pensent plus. Ils jouent avec un ordinateur, réparent une étagère, passent la tondeuse dans le fond du jardin. C'est leur manière de se reposer d'une vie vécue comme une intempérie. C'est leur manière de partir sans partir. Avec le mariage quelque chose finit pour les hommes. Pour les femmes, c'est l'inverse : quelque chose commence. Dès l'adolescence les femmes vont droit à leur solitude. Elles y vont si droit qu'elles l'épousent. La solitude peut être un abandon et elle peut être une force. Dans le mariage les femmes découvrent les deux. Le mariage est une histoire très souvent voulue par les femmes et par elles seules, rêvée en profondeur par elles seules, portées par elles seules, ce qui fait que parfois elles se lassent et désertent : quitte à être seules, autant l'être pleinement.

Christian Bobin - La plus que vive

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