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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Jack-Alain Léger...

11 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jack-Alain Léger...

J'aime que ciel ait deux pluriels :
ciels --- ciels bas et blancs, ciels venteux, ciels gris, vastes ciels bleus fuyant au-dessus de la terre et courbant les blés sous l'ombre portée des nuages, ciels d'orage déchirés d'éclairs, grands ciels clairs des soirs d'été en Ombrie, listel d'or tiré entre la mer et l'infini, ténèbres roses de l'aube sur le Mont-Rose, brumes légères du crépuscule, spacieuse immensité silencieuse où le regard se perd ---,
cieux --- ces plafonds baroques où des dieux dansent autour de grand lustre ou, à l'inverse, ce lieu vide et sans âme, cet espace où seule se meut la pensée.
Je ne crois pas en Dieu. Je veux croire au bonheur. C'est-à-dire que je veux m'efforcer de toujours voir ce qu'il y a de cieux dans les ciels, de ciels dans les cieux.
Je veux lever les yeux sur ce ciel-ci, qui change.

Jack-Alain Léger - Maestranza

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Coup de coeur... Fawzia Zouari...

10 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Vu du hublot, le ciel est un balcon sur mon village. Il me suffit de pencher la tête pour apercevoir le patio aux faïences bleues et la petite fille qui court les bras tendus vers elle. J’ai cinq ans. Maman n’a pas d’âge. J’enfouis par surprise ma tête dans son giron, elle esquisse un mouvement de recul, l’air de dire, pas d’effusions, combien de fois faut-il te répéter qu’on n’étreint pas sa mère ! Je m’accroche, glissant les doigts d’un côté et de l’autre de sa mélia ouverte sur les flancs. Elle hésite, finit par poser la main droite sur ma tête, jamais la gauche réputée porter malheur. Elle consent à appuyer doucement, et c’est comme si elle s’apprêtait à m’ouvrir l’accès de son ventre. À l’intérieur, juste au-dessus du bassin serré par une ceinture de laine tressée en sept rangs, je ramasse par poignées une obscurité soyeuse et sucrée. Je fouille entre les amulettes en forme de petits cubes, les boîtes à tabac, les épingles de sûreté, les clefs de toutes tailles, l’écorce de noyer qui lui sert à se blanchir les dents et la gomme arabique qui purifie son haleine. Une vraie caverne d’Ali Baba. Je comprends pourquoi, certaines nuits, mon père se mettait à crier dans son sommeil : « Yamna, mon trésor ! » Et elle de couvrir rageusement sa voix : « Que racontes-tu, toi l’homme ! Le trésor, nous ne l’avons jamais retrouvé ! »

Fawzia Zouari - Le corps de ma mère

 

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Coup de coeur... Haruki Murakami...

9 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Haruki Murakami...

Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme elle aussi. C'est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l'aube. Pourquoi ? parce que la tempête n'est pas un phénomène venu d'ailleurs sans aucun lien avec toi. Elle est toi même et rien d'autre. Elle vient de l'intérieur de toi. Alors la seule chose que tu puisses faire, c'est pénétrer délibérément dedans, fermer les yeux et te boucher les oreilles afin d'empêcher le sable d'y entrer, et la traverser pas à pas. Au cœur de cette tempête, il n'y a pas de soleil, il n'y a pas de lune, pas de repère dans l'espace ; par moments, même, le temps n'existe plus. Il n'y a que du sable blanc et fin comme des os broyés qui tourbillonne haut dans le ciel. Voilà la tempête de sable que tu dois imaginer.

Haruki Murakami - Kafka sur le rivage

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Coup de coeur... Guy de Maupassant...

8 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Maintenant Georges s'était agenouillé à côté de sa femme dans le choeur, en face de l'autel illuminé. Le nouvel évêque de Tanger, crosse en main, mitre en tête, apparut, sortant de la sacristie, pour les unir au nom de l'Eternel.
Il posa les questions d'usage, échangea les anneaux, prononça les paroles qui lient comme des chaînes, et il adressa aux nouveaux époux une allocution chrétienne. Il parla de fidélité, longuement, en termes pompeux. C'était un gros homme de grande taille, un de ces beaux prélats chez qui le ventre est une majesté.
Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleurait, la figure dans ses mains.
Elle avait dû céder. Qu'aurait-elle fait ? Mais depuis le jour où elle avait chassé de sa chambre sa fille revenue, en refusant de l'embrasser, depuis le jour où elle avait dit à voix très basse à Du Roy, qui la saluait avec cérémonie en reparaissant devant elle : " Vous êtes l'être le plus vil que je connaisse, ne me parlez jamais plus, car je ne vous répondrait point ! ", elle souffrait une intolérable et inapaisable torture. Elle haïssait Suzanne d'une haine aiguë, faite de passion exaspérée et de jalousie déchirante, étrange jalousie de mère et de maîtresse, inavouable, féroce, brûlante comme une plaie vive.
Et voilà qu'un évêque les mariait, sa fille et son amant, dans une église, en face de deux mille personnes, et devant elle ! Et elle ne pouvait rien dire ?
Guy de Maupassant - Bel-Ami
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Coup de coeur... Roland Barthes

7 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 Le langage est une peau: je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. L’émoi vient d’un double contact : d’une part, toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique, qui est « je te désire », et le libère, l’alimente, le ramifie, le fait exploser (le langage jouit de se toucher lui-même) ; d’autre part, j’enroule l’autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j’entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire duquel je soumets la relation.

Roland Barthes - Fragments d'un discours amoureux

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Coup de coeur... Maxime Gorki...

6 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Maxime Gorki...

Près de la fenêtre, dans une petite pièce presque obscure, mon père, tout de blanc vêtu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d’un mouvement bizarre, s’écartent l’un de l’autre spasmodiquement, tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s’est éteint ; le visage si bon d’ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les mâchoires distendues emplit mon cœur d’un vague effroi.

En jupe rouge, à demi vêtue, ma mère s’est agenouillée près de lui et, au moyen d’un petit peigne noir dont j’aime à me servir pour scier les écorces des pastèques, elle partage les longs et souples cheveux de mon père qui lui retombent obstinément sur le front. Sans arrêt, d’une voix pâteuse et rauque, elle parle, et de ses yeux gris boursouflés de grosses larmes s’égouttent comme des glaçons qui fondraient.

 

Maxime Gorki - Enfance

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Coup de coeur... Clarice Lispector...

5 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Clarice Lispector...

Dans son appartement confortable de Rio de Janeiro, une femme commence sa journée, seule, face à une tasse de café. Elle sait qu'elle passera cette journée à la maison et que son travail devra être négligé. Elle a dû prendre cette sorte de congé pour s'occuper de son appartement à la suite du départ de la bonne.

 

Il y a donc une première rupture du rythme quotidien de cette femme. C'est la raison pour laquelle elle entame une interrogation sur le cours habituel de ses jours. Après, ayant décidé de faire le ménage dans la chambre de la bonne, elle découvre dans quelques signes laissés par la domestique qu'elle a vécu de longs mois, à côté de quelqu'un, resté totalement étranger. Commencent alors à sourdre les indices d'une seconde interrogation, plus large et plus complexe, qui part de ce point précis : son ignorance de l'autre, c'est-à-dire, de la domestique et de son monde...

 

... C'est en cherchant le sens primordial de ce qu'elle voit et ressent, et en essayant de comprendre les liens éventuels entre tout cela et Dieu, que G.H. avance, de station en station, dans sa passion, qui est à la fois un cri de douleur et de joie.

 

Clarice Lispector - La passion selon H.G.

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Coup de coeur... Federico Garcia Lorca...

4 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 
Derrière chaque miroir
il y a une étoile morte
et un enfant arc-en-ciel
qui dort.
 
Derrière chaque miroir
il y a une paix éternelle
et un nid de silences
qui n'ont pas volé.
 
Le miroir est la momie
de la source, il se ferme,
coquillage de lumière,
pour la nuit.
 
Le miroir
est la mère-rosée,
le livre qui dissèque
les crépuscules, l'écho fait chair.
 
Federico Garcia Lorca
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Coup de coeur... Léon-Paul Fargue...

3 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je crains l'Ordre, tel que le conçoivent les pions de l'esprit de rigueur mal entendu, ― qui n'ont pas fini de m'agacer ― comme je crains le ciel trop bleu, la mer trop calme et l'amour sans disputes. L'ordre, c'est un numéro de trapèze volant. Qu'un papillon vous passe devant les yeux, et voilà le numéro menacé ! Leur ordre est raide comme un faux-col, tendu comme le système nerveux d'une raquette de tennis. C'est le fil de fer qui brûle la plante des pieds de la danseuse. C'est un instant de perfection qui épouvante l'esprit comme ferait l'idée du grain de neige le plus haut du Mont-Blanc ! C'est aussi l'obéissance aveugle et la terreur ...

Attention, pourtant. Le désordre n'est pas le contraire de l'ordre. De même que l'ordre n'est pas un arrangement, le désordre n'est pas un dérangement. Le désordre, ce n'est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l'envers, ni la charrue avant les bœufs. C'est la vie même. L'ordre suppose l'apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne naissance qu'à des iconoclastes. Car la fatalité de l'ordre, c'est l'invitation à la débandade, à l'injure, aux fêlures et au dégel. L'ordre, c'est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c'est l'homme en mouvement.

L'ordre ne permet rien. Il termine la course des impressions et des courants comme un butoir. C'est la gare où on arrive. En revanche le désordre, c'est la gare d'où l'on part. L'ordre s'appelle terminus et le désordre se nomme évasion. L'ordre, c'est la table de multiplication. Le désordre, c'est Victor Hugo. La guerre est du domaine de l'ordre, car elle tend à une fin, à des limitations, elle suppose des hiérarchies, des organismes, des groupements. Mais un beau jour d'été, au bord de la Marne, les coudes dans l'herbe juteuse, les yeux noyés dans la flottille des insectes d'eau douce, la nuque grillée, le cœur inondé de rythmes, et c'est un jour de désordre ...

Quand on demandait à Shakespeare où il puisait le sujet de ses pièces, il répondait : « Dans le rêve. » Ainsi allait-il au plus pur du désordre. Il tournait les pages du merveilleux album des nuits. Il priait le déterminisme de se retirer avec son plateau. L'ordre offre aux mortels des oreillers. Le désordre les met en route vers le possible.

Léon-Paul Fargue - Haute solitude

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Coup de coeur... Witold Gombrowicz...

2 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Alors comment cela se terminerait-il ? Où cette voie me mènerait-elle ? Comment donc (me demandais-je), s’étaient produits en moi cet esclavage de l’inaccomplissement, cet abandon à la verdeur enfantine ? Etait-ce parce que je venais d’un pays particulièrement riche en créatures inachevées, inférieures, éphémères, où aucun col de chemise ne tient, où l’on voit souvent errer et gémir dans la pleine non seulement le Malheur et la Mélancolie, mais la Balourdise et l’Incapacité ? Ou parce que je vivais à une époque qui, toutes les cinq minutes, adopte de nouveau slogans et de nouvelles grimaces, avec des rictus convulsifs, autrement dit, une époque de transition ?

Une aube pâle suintait par les stores entrouverts, et moi, en traçant ainsi le bilan de mon existence, je rougissais et je poussais, dans les draps, des ricanements indécents, mais, j’éclatai soudain d’un rire animal, mécanique, un rire de pieds, comme si on m’avait chatouillé les talons et comme si ce n’était pas mon visage mais ma jambe qui riait. Il fallait en finir au plus vite, rompre avec l’enfance, prendre une décision et recommencer à zéro, il fallait faire quelque chose ! Oublier, oublier enfin les lycéennes ! M’arracher à l’amour des bonnes tantes culturelles et des campagnardes, oublier les petits fonctionnaires mauvais, oublier mon pied et mon détestable passé, mépriser le blanc-bec et le gamin… m’établir solidement sur le terrain des adultes, oui, adopter enfin cette attitude ultra-aristocratique, mépriser, mépriser ! Ne plus éveiller, exciter et tenter par mon immaturité celle des autres, mais, tout au contraire, extraire de moi la maturité, aider les autres à mûrir, parler avec l’âme des âmes ! – Avec l’âme ? Mais fallait-il oublier le pied ? Avec l’âme ? Et le pied, alors ? pouvait-on oublier les pieds des bonnes tantes culturelles ? Et après, que se passera-t-il si, malgré tout, je ne peux pas surmonter cette verdure enfantine qui pousse, qui vibre, qui bourgeonne partout (et certainement je ne pourrai pas), que se passera-t-il si moi, je vais à eux en homme mûr, tandis qu’eux continuent à me prendre à la légère, si moi je montre de la sagesse et eux de la sottise ? Non, non, dans ce cas, je préfère être le premier à me montrer sans maturité, je ne veux pas exposer ma sagesse à leur sottise, je préfère utiliser la sottise contre eux ! Et d’ailleurs, je ne veux pas, je ne veux pas, je préfère rester, j’aime, oh ! comme j’aime ces bourgeons, ces germes, ces buissons verts ! De sentir qu’ils me reprenaient, m’embrassaient dans leurs étreintes amoureuses, je retombai dans un rire mécanique, un rire de pieds, et j’entonnai une chansonnette polissonne.

Witold Gombrowicz - Ferdydurke

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