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Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de coeur... Lautréamont...

5 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Lautréamont...

Quelle est cette armée de monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, à travers les vagues soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans œufs, et se la partagent d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent suffisamment la scène du carnage... Mais, quel est encore ce tumulte des eaux, là-bas, à l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels coups de rame! J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle est furieuse; car, elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crême rouge. A droite, à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manœuvres. Avec une émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre, se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et, prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire... Se trouvent en présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes; et chacun s'étonna de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: "Je me suis trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant." Alors, d'un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et reconnaissance, dans une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou d'une sœur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entouraient avec amour, tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la tempête qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les profondeurs inconnues de l'abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais plus seul dans la vie!... Elle avait les mêmes idées que moi!... J'étais en face de mon premier amour!

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A Lire... La Beauté du Monde - La Littérature et les Arts par Jean Starobinski...

5 Février 2017 , Rédigé par Télérama Publié dans #Littérature, #Art

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La soif d'interprétation du critique ne s'arrête pas aux Lumières et à la mélancolie. Sa curiosité humaniste et savante l'a aussi conduit à écrire sur la poésie, la peinture ou la musique.
 
A la question « Pour qui écrivez-vous ? », Jean Starobinski, aujourd'hui âgé de 95 ans, répondit en 1970 : « Pour le lecteur dont l'image se crée dans le travail même du texte. Lecteur exigeant, travail difficile : d'où mon souci de clarté, de rationalité. Je façonne un autre lecteur, un meilleur lecteur, en me corrigeant. Le lecteur est toujours au futur, cible que s'invente la flèche. » Tout est dit ou presque. Comprendre pour faire comprendre. En 1970, l'écrivain archer fit aussi paraître La Relation critique, qui devint vite un classique lu et relu par des générations d'étudiants en lettres. L'étincelle provoquée par la rencontre de ces deux mots, « relation » et « critique », fait rayonner la méthode stylée de Jean Starobinski : que cet oeil vivant étudie, lise, regarde, écoute, c'est toujours avec ce même mélange de distance et d'empathie, d'affectivité et de lucidité. La psychanalyse n'est jamais très loin : « Comprendre, c'est reconnaître que toutes les significations demeurent en suspens tant que l'on n'a pas achevé de se comprendre soi-même. »
 
Les deux grands massifs de l'oeuvre transversale de Jean Starobinski sont bien identifiés : le xviiie siècle, d'un côté, à travers Rousseau surtout (sujet de sa thèse de doctorat en littérature, parue en 1957 sous le titre Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l'obstacle), et, de l'autre, la mélancolie, cette folle bile noire source de mort et d'inspiration (thème de sa thèse de médecine, Histoire du traitement de la mélancolie, soutenue en 1960 et publiée en 2012 par les éditions du Seuil dans L'Encre de la mélancolie). Un volume Quarto proposé par les éditions Gallimard permet aujourd'hui de découvrir d'autres objets, plus fragmentaires, de son désir interprétatif, qui n'ont pas toujours été fixés, repris dans des livres

(...)

Juliette Cerf

Suite et fin ci-dessous

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Coup de coeur... Marcel Proust...

4 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Le Moine, qui avait passé sa vie enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la cour un homme qui se pût nommer, ne sut pourtant à qui s’adresser pour entrer au Palais-Royal ; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il vit M. le duc d’Orléans, lui dit qu’il savait faire du diamant, et ce prince, naturellement crédule, s’en coiffa. Je pensai d’abord que le mieux était d’aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire éclater la bombe, qu’elle n’atteignît d’abord celui que j’en voulais préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais-Royal. Je commandai mon carrosse en pétillant d’impatience, et je m’y jetai comme un homme qui n’a pas tous ses sens à lui. J’avais souvent dit à M. le duc d’Orléans que je n’étais pas homme à l’importuner de mes conseils, mais que lorsque j’en aurais, si j’osais dire, à lui donner, il pourrait penser qu’ils étaient urgents et lui demandais qu’il me fît dors la grâce de me recevoir de suite car je n’avais jamais été d’une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me l’eussent évité, du reste, par la connaissance que j’avais de tout l’intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais-Royal, qui était toujours remplie de ceux à qui l’accès eût dû en être inter-dit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres gens de qualité, qui ne craignaient même plus d’y monter en manteaux longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu’on peut traiter de bagatelles, mais auxquelles n’auraient pu ajouter foi ceux des hommes du précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour ne les point voir. Aussitôt entré auprès du Régent que je trouvai sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après que je l’eusse salué d’une révérence fort médiocre et fort courte qui me fut exactement rendue : – « Eh bien, qu’y a-t-il encore ? me dit-il d’un air de bonté et d’embarras. – Il y a, puisque vous me commandez de parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre auprès de tous le peu d’estime et de considération – ce furent là les termes dont je me servis – qu’a gardé pour vous le gros du monde.

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A Lire... Beauté, Par Philippe Sollers...

4 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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EXTRAITS

L’avantage d’être l’ami d’une musicienne, c’est un afflux d’intervalles dans les relations. Rencontres programmées, pas un mot de trop, réserve. Dans un monde de plus en plus hystérique et bavard, il s’agit d’une bénédiction, et d’un contre-courant radical. Je comprends l’érotisme et l’obscénité, j’ai fait mes études. J’ai beaucoup admiré Georges Bataille et ses personnages de folles, Simone, Madame Edwarda, Dirty, Réa, Hansi, Loulou, et sa propre mère délirante, dans des récits où la rage, la souillure et la décomposition raniment un drôle de Sade transfusé du côté masochiste, sur fond d’alcool. J’ai expérimenté ce genre de folie. J’en suis sorti.

Le véritable érotisme est sobre, pudique, maître de lui-même et de sa douceur. Je n’ai pas besoin de décrire la façon dont je fais l’amour avec Lisa. Après avoir joui, chacun reste seul, mais, comment dire, en plus. L’éclair continue, c’est une clairière, le tournant invisible a lieu, la lumière vous regarde. Lisa est une constellation, et j’en suis une autre. Cela ne nous empêche pas d’être des atomes dans le même ciel.

(...)

Les Sirènes d’autrefois attiraient, sur la côte, les marins grecs de passage, avec leurs chants mélodieux. Ils y allaient, les cons, et leurs ossements s’empilaient sur le sable. Ulysse, attaché à son mât, les a écoutées, après avoir pris la précaution de boucher les oreilles de son équipage avec de la cire. Qu’a-t-il entendu ? On ne sait pas. Un silence assourdissant d’aimant, dit Kafka. L’interprétation idiote traditionnelle veut qu’il s’agisse d’un irrésistible appel sensuel. Mais non, pas du tout, et Webern, attaché au mât de sa musique verticale, vous prévient.

Voici ce qu’elles chantent, les Sirènes de mort :

« Pauvres navigateurs, vous n’arriverez jamais à bon port. Tout n’est plus pour vous que bruit, fureur, chaos, folie, détraquage. Votre vie n’a plus aucun sens. Venez, vous serez consolés, bercés, reposés. Abandonnez ce monde insensé, et jetez-vous dans nos bras de neige. »

(...)

Empédocle a raison : nous avons été précipités dans « le pays sans joie » où règne la Haine et son « furieux délire », en même temps que le meurtre, la colère, la sécheresse, la putréfaction, la corruption, et l’errance dans les ténèbres. En surface, tout a l’air lisse, mais, juste en dessous, la séparation fait rage. La souillure natale vous interdit toute remontée vers la source bienheureuse, et vous prive de tout plaisir. La fausse pianiste toquée est là pour détruire la musique, c’est-à-dire « la certitude adorable » de la « vivifiante Aphrodite ». Voilà pourquoi vous êtes « en exil parmi les mortels ».

(...)

Les totalitarismes du 20e siècle ont produit des virus nouveaux, qui, eux-mêmes, subiront une mutation, avant d’être éliminés par la Technique. L’« islamisme » est un mauvais moment à passer, comme tous les terrorismes de l’avenir, puisqu’il s’agit d’une infection renouvelable. Un phénomène de mort déborde, il franchit des lignes rouges ou ultra-violettes, il faiblit, il disparaît lentement, remplacé par un autre, et puis par un autre. L’humanité est une maladie dont les religions ont eu pour fonction de canaliser la fièvre. Mais les religions sont mortes, ou se décomposent dans des sermons creux d’agences humanitaires. Reste la manipulation de l’ignorance, qui peut aller des manifestations de masses au crime.

Un jour, alors que personne ne s’y attend, une marée de beauté envahit l’espace. Des types bizarres, qu’on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l’existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l’herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d’injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l’atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu’on l’oublie.

On peut s’en souvenir, à Paris, en regardant intensément la grande rosace de Notre-Dame, pendant un service funèbre. Ce miracle de la rose mystique flamboie comme un tonnerre silencieux, et une formidable espérance se lève au-dessus de la foule aveugle. On interroge quelques spectateurs, et ils ânonnent des clichés sur la paix et la solidarité, plus fortes que la haine. C’est la tisane du jour. La rosace, elle, est en guerre intime, elle est faite pour des victoires et des résurrections. Elle demande à être vivifiée par la musique, pas de chœurs ni d’orgue, non, un piano suffirait.

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Coup de coeur... Jean-Louis Bory...

3 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Petit Bobo, toujours et encore prix d’excellence — ne récoltes-tu pas partout la première place, en français comme en géométrie, en histoire comme en chimie, en latin comme en anglais? Le collège d’Étampes ne t’a-t-il pas présenté au Concours général en dissertation et en mathématiques (tu t’es contenté de faire acte de présence, trop heureux de t’escamoter de la salle d’examen pour explorer le Boul’ Mich’) — mais, dans l’enseignement secondaire on ne distribue plus de prix. Si, pardon, erreur: pour avoir réussi mes deux bacs (première A et philosophie) avec mention Très Bien, l’Office du Baccalauréat de l’Université de Paris m’offrit, au nom de la Faculté des Lettres, un gros livre rouge mais sans or, infiniment moins beau que les Hetzel de mes dix ans, et infiniment moins exaltant que les aventures du nain Holgersson,  encore qu’il me contât, ce livre (fallait-il voir dans cette permanence un signe, une invitation?), une autre aventure féérique, non plus de comte suédois mais de lutin de la colline anglaise, non plus de Nils mais Puck, et non plus de Selma Lagerlöf mais de Rudyard Kipling.

Jeune Bobo prix d’excellence, que peux-tu alors savoir de l’amour que tu continueras assez longtemps de confondre avec le vertige délicieux de la jouissance, l’éblouissement fugace sur lequel tes paupières se closent avec force, le trouble de tout l’être par quoi tes genoux tremblants se dérobent sous toi? A moins que comme Bertrande Petit, la cousine d’une copine en compagnie de laquelle tu prends le train chaque jour ouvrable pour opérer la navette Méréville-Étampes entre maison et collège, la cousine est pensionnaire chez les sœurs, tu te laisses bourrer le mou par des reflets. 

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Coup de coeur... Dominique Fortier...

2 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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20 août 1845

Le Terror et l’Erebus naviguent depuis peu dans des eaux vierges. Nous avançons au milieu d’une carte blanche, dessinant le paysage comme si nous l’inventions au fur et à mesure, traçant le plus fidèlement possible les baies, les anses, les caps, nommant les montagnes et les rivières comme si on nous avait jetés au milieu d’un nouvel Éden – quoique glacial, stérile et inhabité pour sa plus grande partie, mais dont il nous appartient tout de même de reconnaître et de baptiser le territoire. Avant nous, le paysage grandiose fait de glace et de ciel n’existait pas; nous le tirons du néant où il ne retournera jamais, car désormais il a un nom. S’il n’y a devant nous que le vide, le chemin parcouru fourmille d’observations, de relevés, de précisions; il a rejoint le domaine toujours grandissant de ce qui est nôtre sur cette Terre.

3 septembre 1845

Les icebergs qui dérivent lentement au large forment un décor mouvant dont on ne connaît point de semblable en Angleterre, ni d’ailleurs où que ce soit sur la terre ferme, où les montagnes ne se déplacent pas et restent sagement là où elles sont. Ce paysage arctique a ceci de paradoxal que c’est nous, qui le regardons, qui demeurons le plus souvent immobiles, emprisonnés par les glaces, tandis que lui avance, recule, se déploie et se resserre en une continuelle métamorphose, comme s’il était de quelque mystérieuse manière plus vivant que nous.

Il me semble impossible, en contemplant ces forteresses de neige et de glace, de ne pas être pénétré du sentiment de sa propre insignifiance, de ne pas se savoir minuscule et superflu au milieu de tant de beauté majestueuse et sauvage. J’ai pourtant du mal à trouver chez les officiers l’écho de ce sentiment, puisqu’ils semblent pour la plupart insensibles à cette nature qui nous entoure, et dont ils ne parlent que comme si elle était quelque animal particulièrement rusé que l’on s’efforce de déjouer et de prendre au piège. Je ne peux m’empêcher de songer aujourd’hui que, s’il y a vraiment un chasseur et une proie en ce pays de glace, c’est bien davantage nous qui sommes le gibier, traqués, pris au piège, aux abois.

Du blanc, à perte de vue. Le blanc du ciel qui se fond dans le blanc de la terre enfouie sous la neige, qui se fond dans le blanc de l’eau couverte de glace, qui se fond dans le blanc qu’on finit par avoir sous les paupières quand on ferme les yeux.

Un blanc gris sous les nuages lourds de neige, un blanc d’ombre qui avale les distances et trompe la prunelle. Un voile blanc qui recouvre tout.

Un blanc noir les jours d’hiver sans soleil. Translucide et voilé, impénétrable, aqueux et solide, immaculé, envers de toutes les souillures. Un blanc comme un œil, qui tout à la fois masque et laisse transparaître ce qui se trouve derrière, dedans, deçà, delà.

Un blanc bleuté qui scintille doucement sous la lueur de la lune énorme, boursouflée, et sous la lumière des millions d’étoiles étincelant sur la neige où elles semblent reflétées ou bien tombées par terre.

Le blanc jaune des banquises où rampent les phoques et des champs de neige où l’on sort se soulager et vider les pots de chambre.

Le blanc cendré des nuits sans lune qui durent par fois des semaines.

Partout le blanc. Avec, de loin en loin, le crachat d’un marin.

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Frères migrants, les poètes déclarent…

2 Février 2017 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education, #Littérature, #Refugies

A paraître en mai aux éditions du Seuil

L’écrivain Patrick Chamoiseau lance un appel de solidarité avec les migrants. « Ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel », affirme-t-il dans une « déclaration des poètes » qui conclut Frères migrants, à paraître au Seuil. Mediapart la publie en avant-première avec son accord.

« On ne peut pas laisser passer ça » : c’est ainsi qu’Édouard Glissant, en insistant sur le « on ne peut pas », convoquait son jeune complice Patrick Chamoiseau face aux urgences du Tout-Monde et des humanités en relation. Ce souvenir a été d’emblée rappelé par l’écrivain en introduction à la lecture de cette « Déclaration des poètes », mercredi 1er février à la Maison de la poésie à Paris, lors d’une soirée de « poétiques de la résistance » organisée par l’Institut du Tout-Monde fondé par Édouard Glissant (lire ici notre hommage lors de sa disparition)

L’esprit qui habite Frères migrants est le même qui avait inspiré Quand les murs tombent, ce manifeste contre le ministère de l’identité nationale et de l’immigration qu’ils avaient écrit ensemble en 2007. On y retrouve cette inspiration que, depuis Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) et Frantz Fanon (Les Damnés de la terre), la Martinique n’a cessé d’apporter au monde (lire sur Mediapart Martinique éveilleuse du monde).

Bien que ce nouveau manifeste ne paraisse qu’en mai aux éditions du Seuil, Patrick Chamoiseau a tenu à ce que cet appel circule d’ores et déjà, tant l’urgence est là, de la trop grande indifférence européenne au bannissement états-unien des indésirables, réfugiés et musulmans.

Frères Migrants
DÉCLARATION DES POÈTES

1 - Les poètes déclarent : Ni orpheline, ni sans effets, aucune douleur n’a de frontières !

2 - Les poètes déclarent que dans l’indéfini de l’univers se tient l’énigme de notre monde, que dans cette énigme se tient le mystère du vivant, que dans ce mystère palpite la poésie des hommes : pas un ne saurait se voir dépossédé de l’autre !

3 - Les poètes déclarent que l’accomplissement mutuel de l’univers, de la planète, du vivant et des hommes ne peut s’envisager que dans une horizontale plénitude du vivant — cette manière d’être au monde par laquelle l’humanité cesse d’être une menace pour elle-même. Et pour ce qui existe…

4 - Les poètes déclarent que par le règne de la puissance actuelle, sous le fer de cette gloire, ont surgi les défis qui menacent notre existence sur cette planète ; que, dès lors, tout ce qu’il existe de sensible de vivant ou d’humain en dessous de notre ciel a le droit, le devoir, de s’en écarter et de concourir d’une manière très humaine, ou d’une autre encore bien plus humaine, à sa disparition.

5 - Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin.

6 - Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde, aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque, et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de solidarité ne saurait décemment exister.

7 - Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.

8 - Les poètes déclarent qu’une politique de sécurité qui laisse mourir et qui suspend des libertés individuelles au nom de l’Ordre public contrevient au principe de Sûreté que seul peut garantir l’exercice inaliénable indivisible des Droits fondamentaux.

9 - Les poètes déclarent qu’une Constitution nationale ou supranationale qui n’anticiperait pas les procédures d’accueil de ceux qui passent qui viennent et qui appellent, contreviendrait de même manière à la Sûreté de tous.

10 - Les poètes déclarent qu’aucun réfugié, chercheur d’asile, migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages, non pas un cœur tous les cœurs, non pas une âme toutes les âmes. Qu’il incarne dès lors l’Histoire de toutes nos histoires et devient par ce fait même un symbole absolu de l’humaine dignité.

11 - Les poètes déclarent que jamais plus un homme sur cette planète n’aura à fouler une terre étrangère — toute terre lui sera native —, ni ne restera en marge d’une citoyenneté — chaque citoyenneté le touchant de ses grâces —, et que celle-ci, soucieuse de la diversité du monde, ne saurait décider des bagages et outils culturels qu’il lui plaira de choisir.

12 - Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances, un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ; que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol, le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle, comme la respiration du vent, le salubre de l’orage, le fécond de la foudre, prioritaire en tout, plénière d’emblée et citoyenne d’office.

13 - Les poètes déclarent que la Méditerranée entière est désormais le Lieu d’un hommage à ceux qui y sont morts, qu’elle soutient de l’assise de ses rives une arche célébrante, ouverte aux vents et ouverte aux plus infimes lumières, épelant pour tous les lettres du mot accueil dans toutes les langues, dans tous les chants, et que ce mot constitue uniment l’éthique du vivre-monde.

14 - Les poètes déclarent que les frontières ne signalent qu’une partition de rythmes et de saveurs, qui n’oppose pas mais qui accorde, qui ne sépare que pour relier, qui ne distingue que pour rallier, et que dès lors aucun cerbère, aucun passeur, n’y trouvera à sévir, aucun désir n’y trouvera à souffrir.

15 - Les poètes déclarent que toute Nation est Nation-Relation, souveraine mais solidaire, offerte au soin de tous et responsable de tous sur le tapis de ses frontières.

16 – Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom, que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières, en cent fois cent fois cent millions de lucioles ! — une seule pour maintenir l'espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires. 

Paris, Genève, Rio,
Porto Alegre, Cayenne,
La  Favorite,
Décembre 2016

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Coup de coeur... Pierre-Jean Jouve...

1 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Au grand nombre

À toi qui viens vers le blessé,
Qui poses le canon du revolver entre ses yeux,
Et tires;
À toi qui fusilles ton ami
Sans vouloir le reconnaître;
À toi qui fais sauter la tête au soldat de garde endormi;
À toi qui lances dans l’air la bombe anonyme;
À toi qui nettoies la tranchée,
Ô ivre,
Tournant et retournant le couteau
Afin que ce ne soit bien lavé de sang vivant,
Afin qu’il n’y ait plus une seule prière vivante;

À toi, soldat de tous pays,
À toi, professeur
Qui écris – les mots empoisonnés comme des plaies,
Les mots de fausseté, d’ordure et de sang qui coule;
À toi, prostituée derrière les batailles
Qui baises les cadavres de demain, et pourris ceux qui reviennent de la mort;
À toi, prostitué, riche et maître banquier,
Pour qui précisément sont tuées cette nuit cent mille jeunes vies;
À toi, gouvernant hilare, aux mains pleines
D’ambitions, de lâchetés et d’argent sale,
Ô Bête couverte d’honneurs!
(Te voilà dans le crime jusqu’aux yeux; le crime emplit la terre et l’esprit; le crime est dieu;
Tiens-toi ferme au milieu de la houle et ferme les yeux sur les morts,
Sur ceux-là qui sont véritablement tes morts;
Que le crime soit toujours plus grand, que le peuple soit toujours plus malade,
Que le crime soit implacable -comme une peste ou le glissement d’un mont;
Qu’il détruise en dix années l’ouvrage de centaines d’années,
Et puisses-tu sauver tes os, ô gouvernant, dans la tourmente!)
À vous tous,
Je ne vous jette pas une pierre de haine;
Je vous contemple avec des yeux clairs, car le doute n’est pas pour mon coeur un étranger;
J’attire sur vous tous une lumière inhabituelle.
J’ai de vous tristesse et humanité -quand bien même vous me haïriez,
-Et vous me haïssez, je le sais,
Je marcherai demain en tête des victimes.

Ô vous tous,
Je sens que si je ne vous aime point -par quelque voie détournée,
Il me manque le plus précieux;
La vie me manque et n’est-ce pas le plus précieux?
Je sens que si je ne fonde pas, sur vous aussi,
La grande cité des divins compagnons,
La grande cité du monde ne sera jamais fondée.
Et le malheur, et l’esclavage, et la mort continueront comme par le passé.

septembre 1916

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Coup de coeur... Montaigne...

31 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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De la vanité

J'ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu'homme du monde. La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d'olive: chaud ou froid, tout m'est un: et si un, que vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l'indiscrétion de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.

Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu'un honnête homme c'est un homme mêlé.

Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j'en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans: j'accointe ceux-là, je les considère: c'est là où je me prête et où je m'emploie. Et qui plus est, il me semble que je n'ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue.

Les Essais, livre III, chapitre IX (extrait) - Montaigne

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Coup de coeur... Michel Leiris...

30 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Je viens d'avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J'ai des cheveux châtains coupés court afin d'éviter qu'ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l'on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau; un front développé, plutôt bossu, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes: le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé; mon teint est coloré; j'ai honte d'une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d'assez faible ou d'assez fuyant dans mon caractère.

Ma tête est plutôt grosse pour mon corps; j'ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant; j'ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté; ma poitrine n'est pas très large et je n'ai guère de muscles. J'aime à me vêtir avec le maximum d'élégance; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d'ordinaire profondément inélégant; j'ai horreur de me voir à l’improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante.

Quelques gestes m'ont été — ou me sont — familiers : me flairer le dessus de la main; ronger mes pouces presque jusqu'au sang; pencher la tête légèrement de côté; serrer les lèvres et m'amincir les narines avec un air de résolution; me frapper brusquement le front de la paume — comme quelqu'un à qui vient une idée — et l'y maintenir appuyée quelques secondes (autrefois, dans des occasions analogues, je me tâtais l'occiput); cacher mes yeux derrière ma main quand je suis obligé de répondre oui ou non sur quelque chose qui me gêne ou de prendre une décision; quand je suis seul me gratter la région anale; etc. Ces gestes, je les ai un à un abandonnés, au moins pour la plupart. Peut-être aussi en ai-je seulement changé et les ai-je remplacés par de nouveaux que je n'ai pas encore repérés? Si rompu que je sois à m'observer moi-même, si maniaque que soit mon goût pour ce genre amer de contemplation, il y a sans nul doute des choses qui m'échappent, et vraisemblablement parmi les plus apparentes, puisque la perspective est tout et qu'un tableau de moi, peint selon ma propre perspective, a de grandes chances de laisser dans l'ombre certains détails qui, pour les autres, doivent être les plus flagrants.

Mon activité principale est la littérature, terme aujourd'hui bien décrié. Je n'hésite pas à l'employer cependant, car c'est une question de fait : on est littérateur comme on est botaniste, philosophe, astronome, physicien, médecin. A rien ne sert d'inventer d'autres termes, d'autres prétextes pour justifier ce goût qu'on a d'écrire : est littérateur quiconque aime penser une plume à la main. Le peu de livres que j'ai publiés ne m'a valu aucune notoriété. Je ne m'en plains pas, non plus que je ne m'en vante, ayant une même horreur du genre écrivain à succès que du genre poète méconnu.

Sans être à proprement parler un voyageur, j'ai vu un certain nombre de pays: très jeune, la Suisse, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre; plus tard la Rhénanie, l’Égypte, la Grèce, l'Italie et l'Espagne; très récemment l'Afrique tropicale. Cependant je ne parle convenablement aucune langue étrangère et cela, joint à beaucoup d'antres choses, me donne une impression de déficience et d'isolement.

Bien qu'obligé de travailler (à une besogne d'ailleurs peu pénible, puisque mon métier d'ethnographe est assez conforme à mes goûts) je dispose d'un certain confort; je jouis d'une assez bonne santé; je ne manque pas d'une relative liberté et je dois, à bien des égards, me ranger parmi ceux qu'il est convenu de nommer les « heureux de la vie ». Pourtant, il y a peu d'événements dans mon existence que je puisse me rappeler avec quelque satisfaction, j'éprouve dé plus en plus nettement la sensation de me débattre dans un piège et — sans aucune exagération littéraire — il me semble que je suis rongé.

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