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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Per Olov Enquist...

26 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Par la même occasion, termina le roi, je voudrais gracieusement vous signifier que j'ai bien voulu ce jour nommer mon chien Vitrius Conseiller du royaume et que, dorénavant, il devra être traité avec le respect qui revient à ce titre.

Per Olov Enquist - Le Médecin personnel du roi

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Il cherchait à comprendre Marie. Il lui semblait qu’elle avait plusieurs visages. Marie fréquente, en toute simplicité, Paul et son épouse Jeanne Langevin, et leurs quatre enfants. Marie se fait du souci lorsque Jeanne se plaint des manières brusques de son mari. Elle s’indigne ! quand elle apprend que Jeanne a brisé une bouteille sur la tête de Paul. Elle note « des scènes effroyables » entre les époux. Rien de tout cela n’indique cependant qu’un amour est sur le point de détruire la vie de Marie, elle se fait simplement du souci pour lui et, selon toute apparence, il ne joue pas un rôle important.

Et le tic-tac de la bombe de l’amour ? Rien de tel ?

Peut-être. Dans le Livre des questions de Blanche, seulement des notes éparses et insolites sur Paul jusqu’au printemps 1910, seuls des entrefilets flous – (les règles !) – indiquent qu’il va jouer un rôle.

Il repose tranquille et indolore dans la vie de Marie comme une tumeur cancéreuse de l’amour.

Per Olov Enquist - Blanche et Marie

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Coup de coeur... Albert Camus...

25 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce sont souvent des amours secrètes, celles qu'on partage avec une ville. Des cités comme Paris, Prague, et même Florence sont refermées sur elles-mêmes et limitent ainsi le monde qui leur est propre. Mais Alger, et avec elle certains milieux privilégiés comme les villes sur la mer, s'ouvre dans le ciel comme une bouche ou une blessure. Ce qu'on peut aimer à Alger, c'est ce dont tout le monde vit : la mer au tournant de chaque rue, un certain poids de soleil, la beauté de la race. Et, comme toujours, dans cette impudeur et cette offrande se retrouve un parfum plus secret. À Paris, on peut avoir la nostalgie d'espace et de battements d'ailes. Ici, du moins, l'homme est comblé, et assuré de ses désirs, il peut alors mesurer ses richesses.

Il faut sans doute vivre longtemps à Alger pour comprendre ce que peut avoir de desséchant un excès de biens naturels. Il n'y a rien ici pour qui voudrait apprendre, s'éduquer ou devenir meilleur. Ce pays est sans leçons. Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner, mais à profusion. Il est tout entier livré aux yeux et on le connaît dès l'instant où l'on en jouit. Ses plaisirs n'ont pas de remède, et ses joies restent sans espoir. Ce qu'il exige, ce sont des âmes clairvoyantes, c'est-à-dire sans consolation. Il demande qu'on fasse un acte de lucidité comme on fait un acte de foi. Singulier pays qui donne à l'homme qu'il nourrit à la fois sa splendeur et sa misère ! La richesse sensuelle dont un homme sensible de ce pays est pourvu, il n'est pas étonnant qu'elle coïncide avec le dénuement le plus extrême. Il n'est pas une vérité qui ne porte avec elle son amertume. Comment s'étonner alors si le visage de ce pays, je ne l'aime jamais plus qu'au milieu de ses hommes les plus pauvres ?

(...)

Il est des lieux où meurt l'esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c'est une autre histoire. Ce qu'il faut dire d'abord, c'est qu'il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure - quelque chose comme l'équilibre d'une balance. Des cris d'oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux. De loin en loin, un claquement sec, un cri aigu, marquaient l'envol d'un oiseau tapi entre des pierres. Chaque chemin suivi, sentiers parmi les restes des maisons, grandes rues dallées sous les colonnes luisantes, forum immense entre l'arc de triomphe et le temple sur une éminence, tout conduit aux ravins qui bornent de toutes parts Djémila, jeu de cartes ouvert sur un ciel sans limites. Et l'on se trouve là, concentré, mis en face des pierres et du silence, à mesure que le jour avance et que les montagnes grandissent en devenant violettes. Mais le vent souffle sur le plateau de Djémila. Dans cette grande confusion du vent et du soleil qui mêle aux ruines la lumière, quelque chose se forge qui donne à l'homme la mesure de son identité avec la solitude et le silence de la ville morte.

(...)

Mais les hommes meurent malgré eux, malgré leurs décors. On leur dit : « Quand tu seras guéri... », et ils meurent. Je ne veux pas de cela. Car s'il y a des jours où la nature ment, il y a des jours où elle dit vrai. Djémila dit vrai ce soir, et avec quelle tristesse et insistante beauté ! Pour moi, devant ce monde, je ne veux pas mentir ni qu'on me mente. Je veux porter ma lucidité jusqu'au bout et regarder ma fin avec toute la profusion de ma jalousie et de mon horreur. C'est dans la mesure où je me sépare du monde que j'ai peur de la mort, dans la mesure où je m'attache au sort des hommes qui vivent, au lieu de contempler le ciel qui dure. Créer des morts conscientes, c'est diminuer la distance qui nous sépare du monde, et entrer sans joie dans l'accomplissement, conscient des images exaltantes d'un monde à jamais perdu. Et le chant triste des collines de Djémila m'enfonce plus avant dans l'âme l'amertume de cet enseignement.

Albert Camus - Noces

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Coup de coeur... Nathacha Appanah...

24 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu'elle ne vous morde pas au quotidien ? Phénix avait pourtant fait tout le contraire de ses parents, eux qui lui disaient tout le temps d'être comme ci comme ça, de chanter, de sourire. Elle n'a pas fait ça, elle n'a pas décoré leur chambres de posters roses et bleus, elle ne les a pas déguisés, elle ne les a pas offerts à tous les regards, elle n'a pas acheté des poupées et des jolies robes pour les costumer, elle leur avait donné des prénoms de fauve et d'oiseau, elle leur avait donné des griffes et des ailes mais ça n'avait servi à rien. Ses enfants étaient pétris de sentiments, ils étaient chétifs, peureux, ils avaient peur de la maison, ils avaient peur du creux dans le jardin, ils avaient envie d'être pris dans les bras, qu'elle dise des mots d'amour, et quand elle a repensé à ses parents, à celle qu'elle avait été, à ce qu'elle avait traversé, tout était tissé serré bien serré autour d'elle, comme une toile d'araignée, et jamais elle n'a été aussi empêchée, emprisonnée, captive.

Nathacha Appanah - Le ciel par-dessus le toit

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Coup de coeur... Marguerite Duras...

23 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C'est sans ironie que j'imagine cette mastication de fruits. Déjà une envie de venir au secours de cette humanité me vient. L'ennui règne, incassable comme une poupée incassable dont nous jouons, une poupée de fer. Vous pouvez me demander comment je le sais ? Je le sais parce que le diable est représenté dans cette humanité, il y fait figure. Écoutez :

"Dans un coin de la salle à manger, exactement dans un coin, comme pour mieux s'appartenir, il y avait un couple d'amoureux. Bien qu'ils se retinssent de rire, parfois ils ne pouvaient s'en empêcher et leurs rires emmêlés fusaient éteignant pour une minute le tintement des couverts, la rumeur si imperceptible de l'homme qui mange sans parler."

Et savez-vous de quoi il rit ce couple. Moi je l'ignore. Des autres ? Et c'est pourquoi je sais qu'ils s'ennuient ces autres. Vous aussi peut-être, je crois en vous, vous savez aussi qu'ils s'ennuient. Déjà ils ont parcouru toutes les promenades qui entourent l'hôtel. Ils ne savent pas comment passer le temps, comment nous nous le passerions à leur place. Ils vivent trop sérieusement ils sont regardés, ils ne savent pas se réjouir de voir les autres ni de se voir soi-même. À quoi voulez-vous qu'ils pensent ? Le tour de leur pensée ne vous rappelle-t-il pas la rondeur du cachet d'aspirine ? Ils ne peuvent en sortir, franchir ce pas qui les sépare de nous. Nous ne savons pas ce que nous ferions à leur place car nous sommes hors de l'hôtel. Pensez-y.

Marguerite Duras - Théodora (Roman inachevé)

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Coup de coeur... Françoise Sagan...

21 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.

Cet été-là, j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les « autres » étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ; c’était un homme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions, m’y amenèrent. C’était un homme léger, habile en affaires, toujours curieux et vite lassé, et qui plaisait aux femmes. Je n’eus aucun mal à l’aimer, et tendrement, car il était bon, généreux, gai, et plein d’affection pour moi. Je n’imagine pas de meilleur ami ni de plus distrayant.

A ce début d’été, il poussa même la gentillesse jusqu’à me demander si la compagnie d’Elsa, sa maîtresse actuelle, ne m’ennuierait pas pendant les vacances. Je ne pus que l’encourager car je savais son besoin des femmes et que, d’autre part, Elsa ne nous fatiguerait pas. C’était une grande fille rousse, mi-créature, mi-mondaine, qui faisait de la figuration dans les studios et les bars des Champs- Élysées. Elle était gentille, assez simple et sans prétentions sérieuses. Nous étions d’ailleurs trop heureux de partir, mon père et moi, pour faire objection à quoi que ce soit. Il avait loué, sur la Méditerranée, une grande villa blanche, isolée, ravissante, dont nous rêvions depuis les premières chaleurs de juin. Elle était bâtie sur un promontoire, dominant la mer, cachée de la route par un bois de pins ; un chemin de chèvre descendait à une petite crique dorée, bordée de rochers roux où se balançait la mer.

Les premiers jours furent éblouissants. Nous passions des heures sur la plage, écrasés de chaleur, prenant peu à peu une couleur saine et dorée, à l’exception d’Elsa qui rougissait et pelait dans d’affreuses souffrances. Mon père exécutait des mouvements de jambes compliqués pour faire disparaître un début d’estomac incompatible avec ses dispositions de Don Juan. Dès l’aube, j’étais dans l’eau, une eau fraîche et transparente où je m’enfouissais, où je m’épuisais en des mouvements désordonnés pour me laver de toutes les ombres, de toutes les poussières de Paris. Je m’allongeais dans le sable, en prenais une poignée dans ma main, le laissais s’enfuir de mes doigts en un jet jaunâtre et doux ; je me disais  qu’il s’enfuyait comme le temps, que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été.

Françoise Sagan - Bonjour tristesse

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A la reprise de l'école le 11 mai, ces profs craignent d'être les “cobayes de l’immunité collective”... (Video)

21 Avril 2020 , Rédigé par Huffington Post Publié dans #Littérature

CORONAVIRUS - Ils ont hâte de revoir leurs élèves, mais beaucoup moins de se confronter au virus. Alors que la réouverture des écoles est annoncée pour le 11 mai, après presque deux mois de confinement face au Covid-19, plusieurs professeurs s’inquiètent des conditions sanitaires du retour en classe. 

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo en tête d’article, trois d’entre eux, issus de différents niveaux (primaire, collège, lycée) nous ont partagé leurs doutes face à cette date charnière.

“C’est un des lieux où il y a le plus de promiscuité et où les gestes barrières seront le moins respectés”, s’inquiète Nicolas Glière, professeur de français dans un collège du 20e arrondissement de Paris et porte-parole des “Stylos rouges”.

"Dans mon lycée, les couloirs, c'est le métro à l'heure de pointe.Julie Scasso, professeure d'anglais au Lycée Mozart du Blanc-Mesnil (93)"

Pour limiter une nouvelle vague du coronavirus, le respect de la distanciation sociale et des règles d’hygiène risquent d’être particulièrement compliqué dans le premier degré.

“Il y a énormément d’espaces communs à la maternelle, tout un tas de rituels qui se font ensemble, serrés, ne serait-ce que par le matériel utilisé, comme les feutres”, explique Pascal Chiritian, directeur d’école à Saint Savin, en Isère.

Des interrogations partagées par le président de l’Ordre des médecins, Patrick Bouet, qui dénonçait récemment ce retour en classe comme un “manque absolu de logique”, dans une interview au Figaro.

Les promesses de masques en attente

Entendu par la commission des Affaires culturelles et de l’Éducation de l’Assemblée nationale, le ministre Jean-Michel Blanquer a présenté mardi des pistes pour un déconfinement progressif.

Ainsi, après une pré-rentrée des enseignants, les grandes sections, les classes de CP et de CM2 reprendront le chemin de l’école le 11 mai. Les sixièmes, troisièmes, premières et terminales suivraient le 18 mai en compagnie des ateliers industriels des lycées professionnels. Le 25 mars, l’ensemble des classes devrait avoir repris.

Si le ministre a promis que “pas une seule classe n’aura plus de quinze élèves”, le matériel sanitaire (masques, tests) qui sera mis à disposition reste à préciser. Un “protocole sanitaire” sera établi, avec par exemple une doctrine sur la nécessité de tests ou le port du masque.

Sur RTL, le premier syndicat du primaire, Snuipp-FSU, a regretté le manque de précision de ces annonces. “On n’a pas encore compris si on aurait des masques, si les enfants en auraient, comment on mettra en place la distanciation, 15 dans une classe ça peut être beaucoup”, a questionné la secrétaire générale Francette Popineau. 

Pierre Tremblay

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Coup de coeur... T.S. Eliot...

20 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Avril est le plus cruel des mois, il engendre

Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle

Souvenance et désir, il réveille

Par ses pluies de printemps les racines inertes.

L’hiver nous tint au chaud, de sa neige oublieuse

Couvrant la terre, entretenant

De tubercules secs une petite vie.

L’été nous surprit, porté par l’averse

Sur le Starnbergersee ; nous fîmes halte sous les portiques

Et poussâmes, l’éclaircie venue, dans le Hofgarten,

Et puis nous prîmes du café, et nous causâmes.

Bin gar keine Russin, stamm’aus Litauen, echt deutsch.

Et lorsque nous étions enfants, en visite chez l’archiduc

Mon cousin, il m’emmena sur son traîneau

Et je pris peur. Marie, dit-il,

Marie, cramponne-toi. et nous voilà partis !

Dans les montagnes, c’est là qu’on se sent libre.

Je lis, presque toute la nuit, et l’hiver je gagne le sud.

Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent

Parmi ces rocailleux débris ? Ô fils de l’homme,

Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant

Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil :

L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,

La roche sèche aucun bruit d’eau. Point d’ombre

Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge

(Viens t’abriter à l’ombre de ce rocher rouge)

Et je te montrerai quelque chose qui n’est

Ni ton ombre au matin marchant derrière toi,

Ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre ;

Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière.

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Et je te montrerai quelque chose qui n'est
Ni ton ombre au matin marchant derrière toi,
Ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre ;
Je te montrerai ton effroi dans une poignée de poussière

T.S. Eliot - La Terre Vaine

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Coup de coeur... Fiodor Dostoïevski...

19 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Encore un petit tableau caractéristique. Je viens de la lire dans les archives russes ou l'Antiquité russe, je ne sais plus. C'était à l'époque du servage, au début du XIX siècle. Vive le Tsar libérateur ! Un ancien général avec de hautes relations, riche propriétaire foncier, vivait dans un de ses domaines dont dépendaient deux milles âmes. C'était un de ces individus (à vrai dire déjà peu nombreux alors) qui, une fois retiré du service, étaient presque convaincus de leurs droit de vie ou de mort sur leurs serfs. Plein de morgue, il traitait de haut ses modestes voisins, comme s'ils étaient ses parasites et ses bouffons. Il avaient une centaine de piqueurs, tous montés, tous en uniforme et plusieurs centaines de chiens courants. Or voici qu'un jour, un petit serf de huit ans, qui s'amusait à lancer des pierres, blessa à la patte un de ces chiens favoris. Voyant son chien boiter, le général en demanda la cause. On lui expliqua l'affaire en désignant le coupable. Il fit immédiatement saisir l'enfant, qu'on arracha des bras de sa mère et qui passa la nuit au cachot. Le lendemain dès l'aube, le général en grand uniforme monte à cheval pour aller à la chasse, entouré de ses parasites, de ses veneurs, de ses chiens, de ses piqueurs. On rassemble toute la domesticité pour faire un exemple et la mère du coupable est amené, ainsi que le gamin. C'était une matinée d'automne, brumeuse et froide, excellente pour la chasse. Le général ordonne de déshabiller complétement le bambin, ce qui fut fait; il tremblait, fou de peur, n'osant dire un mot. "Faites-le courir ordonne le général. - Cours, cours lui crient les piqueurs." Le garçon se met à courir "Taïaut !" Hurle le général, qui lance sur lui toute sa meute. Les chiens mirent l'enfant en pièces sous les yeux de sa mère. Le général, paraît-il, fût mis sous tutelle. Eh bien que méritait-il ? Fallait-il le fusiller ? Parle, Aliocha.

-Certes !" proféra doucement Aliocha, tout pâle avec un sourire convulsif.

Fiodor Dostoïevski - Les Frères Karamazov

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Coup de coeur... Romain Gary...

18 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Il n'est pas bon d'être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ca vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c'est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l'Amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est ensuite obligé de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus. Jamais plus. Jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'Amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passés à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous les côtés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l'aube, une étude très serrée de l'Amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine.

(...)

"Rien, dans son aspect un peu las, dans ses manières de parfait homme du monde, ne laissait deviner le petit garçon en culotte courtes qu'il cachait en lui, enfoui sous les sables du temps ; il en est souvent des apparences de maturité comme des autres façon de s'habiller, et l'âge, à cet égard, est le plus adroit des tailleurs. Mais je venais d'avoir 17 ans et je ne savais encore rien de moi-même ; j'étais donc loin de soupçonner qu'il arrive aux hommes de traverser la vie, d'occuper des postes importants et de mourir sans jamais parvenir à se débarrasser de l'enfant tapi dans l'ombre, assoiffé d'attention, attendant jusqu'à la dernière ride une main douce qui caresserait sa tête et une voix qui murmurerait : "Oui, mon chéri, oui. Maman t'aime toujours comme personne d'autre n'a jamais su t'aimer "

Romain Gary - La promesse de l'aube

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Coup de coeur... Jean-Jacques Schuhl...

17 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle est torse nu, en collant. Avec un centimètre il marque des points sur tout son corps, des tas de points, bien plus que dans les mesures habituelles, presque autant que sur un mannequin acupuncturesque : elle sent soudain précieuse presque chaque partie de son corps. Lui, énumère des chiffres : l’écart des omoplates, des genoux et d’autres écarts mystérieux. Une des trois dames en tailleur note en silence sur un carnet. Elle, un instant, songe au tableau qu’Andy Warhol a fait du bulldog d’Yves. Il en a fait quatre versions : nez, gueule, yeux, oreilles rehaussés et soulignés de quatre couleurs différentes : vert, bleu, rouge, jaune. Etait-ce dans Vogue ou Stern qu’elle a vu l’animal quadrichrome ? Ou peut-être dans Ici Paris : elle aime lire aussi ce genre de presse.

Deux des dames s’approchent, tenant le lourd coupon, la balle : Yves déroule quelques mètres de satin et les jette sur l’épaule d’Ingrid. Les trois dames d’atour avancent, reculent, parfois en diagonale, comme sur un échiquier, d’une, deux ou trois cases. Il a pris une double épaisseur. Et ça y est : il commence à couper. Les trois dames, à distance, ont les yeux rivés sur les ciseaux argentés. Il taillade vite dans le satin, ça a quelque chose d’iconoclaste, de brutal, de voluptueux aussi. Le bruit métallique se double d’un crissement soyeux. Elle, elle regarde droit devant elle, nue devant, recouverte derrière du tissu noir qu’il retient plaqué de la main gauche.

« Pas le même du tout, pense-t-elle, que le juvénile garçon détendu en polo rayé, de couleurs estivales, qui m’avait reçue dans sa villa de Deauville deux ans plus tôt. Je le voyais alors pour la première fois. Les portes-fenêtres du salon, ornées de rideaux clairs en cretonne, donnaient sur un immense jardin fleuri à l’anglaise, dans la douce lumière d’automne des côtes normandes. On apercevait les coteaux vallonnés descendant en pente douce vers l’hippodrome de Clairefontaine avec ses jockeys blasonnés à toques et casaques multicolores en soie à rayures, à pois, à damiers, drapeaux levés, drapeaux baissés, et au-delà, vers la mer. Quelqu’un avait mis une musique d’Erik Satie : Gymnopédies et Morceau en forme de poire : pas sérieuse, comme une invite à s’exercer sans but, à s’amuser ou à travailler à un jeu. Un valet en gilet rayé apporta des cocktails bleus et roses. Sous le regard amusé des autres invités, nous étions assis par terre tous les deux, Yves et moi : il dessinait des dizaines de croquis de costumes de scène pour la reine de L’Aigle à deux têtes dont il voulait que je joue le rôle. Je portais, par distraction, un tee-shirt siglé Christian Dior. Nous étions nés à un jour d’écart : « Nous sommes Lion, dit-il, et les lions dans le désert sont parfois déprimés. On les croit foutus et soudain ils se réveillent et alors... » Et là, il imita un rugissement façon MGM.
J’étais contente : mon père, à Sarrebruck, m’amenait, toute petite, au sommet d’une colline ; en direction de la France nous lancions un cerf-volant qui s’en allait vers Forbach, après avoir survolé les deux cimetières hérissés de croix blanches de la première guerre, l’un allemand, l’autre français. Il me chantait déjà les airs de La Veuve joyeuse : "Manon", "Mimi", "Fifi Frou Frou", "Joujou", "Maxiim’s". Je rêvais de Paris, et maintenant j’allais y jouer une pièce de Cocteau : Jean Cocteau ! Yves Saint Laurent ! les symboles, pour moi, de l’intelligence et du raffinement français. » Des dessins du costume de la Reine étaient partout répandus sur le sol comme des promesses de plaisir. Le petit bulldog, avec, négligemment noué au cou, un ruban vert Véronèse dont un bout s’était entortillé autour de l’oreille, s’approcha et se mit à mordre dans une des feuilles qu’il emporta en courant, amenant un petit air de peinture de cour à ce tableau bucolique.

Il cisèle dans le silence, à 2 centimètres du torse de son modèle impavide, tel un microchirurgien pratiquant de savantes incisions cutanées. Est-ce que quelque chose ne va pas ? Il a soudain la mine chiffonnée, la bouche un peu dégoûtée, ou craintive, vraiment comme un chirurgien hyperconcentré, commissures plissées : on dirait le bulldog... C’est passé... : des airs étrangers glissent parfois rapidement sur nos visages et alors, un chien, un meuble, un ennemi, ou la mort nous habitent. Au fur et à mesure qu’il coupe, les deux dames avancent avec leur fardeau pour qu’il puisse tirer sur l’étoffe, il a le nez dedans, la triture du bout des doigts recroquevillés... C’est bientôt fini et elles sont tout près de lui. Ils forment un groupe serré tous les cinq, un drôle de groupe, un pack ésotérique de performers d’avant-garde : une chanteuse un tiers nue, les trois dames d’atour en costumes et un prince couturier chirurgien, au centre de l’immense pièce vide. Et brusquement, Yves magicien ouvre et déploie l’étoffe sur le corps, comme un jeu de pliage-découpage pour enfants ou un origami japonais : fleur en papier qui s’ouvre et se déroule dans l’eau. Les dames, les bras vides, s’éloignent à reculons et s’arrêtent pour juger de l’effet : vue de face c’est une souple armure ondoyante aux longs poignets serrés puis évasés en corolle autour de la main, le buste d’un pourpoint, elle est placardée sur elle, elle donne l’air invulnérable. Vue de dos, elle semble tenir à peine — « Une robe réussie, avait-il dit au journal Elle, doit donner l’impression qu’elle va tomber. » Le décolleté fendu jusqu’au bassin de 2 centimètres de trop — il sait jusqu’où il peut aller trop bas ! Un fin cordon tendu en haut des omoplates ferme la robe par une minuscule agrafe. Des deux côtés de l’épine dorsale et cascadant jusqu’au sol, des festons ondoyants — comme les crêtes en ailerons des grands lézards jurassiques, les plaques dorsales de stégosaures — : une suave préciosité contredite par un cisèlement acéré et précis. Le résultat d’un combat. Tout ça se voyait d’un seul coup, comme ça avait été fait : d’un seul coup. Son esprit semblait être resté dans la robe. Ça s’appelle le style [...]

Jean-Jacques Schuhl, Le Monde du 23.01.02.

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