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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Chantal Thomas...

5 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Nager ! L’idée seule ! Quelle folie ! Ils sont de plus en plus nombreux aux fenêtres. Les hommes par vieille habitude libertine. Les femmes par réflexe soi‐disant dévot. Elles brûlent d’indignation. En même temps – je le sais pour avoir revêtu un 14 juillet, comme figurante dans Les Adieux à la reine, le grand habit de cour (une conscience de sa dignité contrebalancée par le poids de plusieurs kilos de velours, un corset qui vous scie la respiration, la sueur qui n’arrête pas de couler dans le dos, les aisselles, entre les seins, les cuisses, se mêle à la crème du maquillage, et, sous la perruque, les pinces et barrettes qui tirent à la racine des cheveux, blessent la peau du crâne, s’incrustent) – elles donneraient tout, elles qui n’ont plus rien à donner, pour être à la place de la baigneuse, pour faire, même en passant, même pour une heure, partie d’un monde où elles seraient libres d’aller et venir sans escorte, de simplement, comme ça leur chante, suivre leur humeur. Il leur semble parfois, quand, durant l’éternité stagnante de leur mort advenue, elles songent et se rappellent le temps vécu, qu’elles ne furent rien d’autre que les supports de leurs parures. Toute leur existence leur revient réduite à une suite de séances de coiffure, maquillage, essayage, habillage et déshabillage. Il ne leur reste pas un mot, pas la moindre réplique des papotis échangés devant le miroir de leur toilette et les sourires flatteurs se sont estompés dans des nuages de poudre. Des mannequins superfétatoires. Des éléments décoratifs. Elles n’existaient donc que pour leur beauté ? Absolument pas. Elles valaient d’abord pour la perpétuation d’un nom et avaient le devoir d’engendrer des fils. Louées pour leurs agréments, chantées pour leurs qualités, elles n’étaient en fait que les rouages d’un programme de reproduction... On leur avait bien répété que l’eau était mauvaise, qu’il fallait s’en méfier, n’en user qu’avec parcimonie, mais ça comme le reste ce n’était qu’un mensonge des hommes pour les garder prisonnières. Entrer dans l’eau, plonger, remonter, flotter, dériver... Qu’est‐ce que ça peut être, se disent‐elles les yeux rivés sur la jeune fille aux allures de garçon, qu’éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres... Elles fixent du creux de leur orbite la jeune fille déliée, la créature qui, dans l’air comme dans l’eau, évolue légère. L’envie ravage ce qu’il leur reste de traits.

La nageuse du Grand Canal s’ébat dans l’euphorie d’un bien‐être immédiat. Ce qui peut exister autour, dessous, ou au‐dessus d’elle, elle s’en soucie comme d’une guigne.

Elle n’est sensible qu’au délice de l’eau contre sa peau, au vif de cette immersion qui, d’un coup, la revigore.

Et j’ai eu tort d’affirmer qu’elle fut vite arrêtée. À cause de la désaffection de l’époque pour le château de Versailles, de l’absence de touristes, d’une surveillance minime, elle peut crawler dans le canal royal un bon moment avant qu’un vieux jardinier ne la repère. Le temps qu’il claudique jusqu’au bord de l’eau, Jackie est déjà sortie, elle s’est rhabillée, a enfourché sa bicyclette. Avec la brise produite par la vitesse, l’eau qui imprègne son maillot et trempe ses vêtements fait qu’elle continue d’évoluer dans un bain de fraîcheur.

Là‐bas, dans le château depuis longtemps déshabité, la foule des spectres s’est évanouie. Ils sont rentrés dans leur Nuit. Ils ne peuvent même pas se dire ce qu’ils ont vu et qui les a si fort troublés. Il n’y a pas au pays des morts de mots nouveaux. Le mot si gai de bicyclette ou celui, sensuel et anglais, de crawl n’existent pas.

Chantal Thomas - Souvenirs de la marée basse

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Coup de coeur... R.L.Stevenson...

4 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... R.L.Stevenson...

Quand je sentis venir cette heure dans le bois de sapins, je m'éveillai ; j'avais soif. Ma gourde était près de moi, encore à demi-pleine d'eau. Je la vidai d'un trait. Puis, complètement réveillé après avoir absorbé cette eau froide, je m'installai sur mon séant pour rouler une cigarette. Les étoiles brillaient claires, colorées et semblables à des joyaux ; mais leur éclat n'était pas glacé. Une légère vapeur argentée flottait devant la voie lactée. Tout autour de moi les pointes noires des sapins se dressaient immobiles et droites. Je distinguais Modestine grâce à la teinte claire de son bât ; elle tournait en rond, maintenue par sa longe. Je pouvais l'entendre brouter l'herbe paisiblement mais aucun autre bruit ne me parvenait, excepté le doux babillage du ruisseau sur les cailloux. Je restais étendu paresseusement, je fumais et observais la couleur du ciel , d'un gris rougeâtre derrière les sapins et devenant d'un bleu sombre et lumineux entre les étoiles.

Un vent léger, qui était plutôt une fraîcheur mouvante qu'un souffle d'air, passait de temps en temps à travers la clairière ; c'est ainsi que l'atmosphère de ma grande chambre se renouvela toute la nuit.

R.L.Stevenson - Voyage avec un âne dans les Cévennes

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Coup de coeur... Jérome Ferrari...

3 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle lui parle des photos qu'elle a prises. Du choc qu'elles vont certainement provoquer si elles sont publiées. Il essaye de la détromper gentiment. Aucune photo, aucun article n'a jusqu'ici provoqué aucun choc si ce n'est peut-être le choc inutile et éphémère de l'horreur ou de la compassion. Les gens ne veulent pas voir ça et s'ils le voient, ils préfèrent l'oublier. Ce n'est pas qu'ils soient méchants, égoïstes ou indifférents. Pas seulement, du moins. Mais c'est impossible de regarder ces choses en sachant qu'on ne peut strictement rien y changer. On n'a pas le droit d'attendre ça d'eux. La seule chose qui est en leur pouvoir, c'est détourner le regard. Ils s'indignent. Et puis ils détournent le regard.

Jérome Ferrari - A son image

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Coup de coeur... Madame de Sévigné...

2 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Lundi 15 décembre 1670

Avez vous entendu la nouvelle ?

"Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés : encore cet exemple n'est-il pas juste ; une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon ? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame d'Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le donne en trois ; jetez-vous votre langue aux chiens ?

Hé bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ! c'est madame de la Vallière. Point du tout, madame. C'est donc mademoiselle de Retz ? Point du tout ; vous êtes bien provinciale. Ah ! vraiment, nous sommes bien bêtes, dites-vous : c'est mademoiselle Colbert. Encore moins. C'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de mademoiselle, devinez le nom ; il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. "

Madame de Sévigné à Mr de Coulanges

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Coup de coeur... Anne Bourrel...

1 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ferrans a voulu partir juste après la cérémonie. Je pensais que Laure aurait préféré passer la soirée avec nous à Bram, mais elle n’a rien dit. Ils sont rentrés chez eux par l’autoroute dans le Cayenne bleu nuit que Ferrans venait tout juste d’acheter. A côté, notre vieille Laguna avait un air de vie triste et ratée.
Deux heures et demie plus tard, Laure m’a envoyé un message lapidaire, deux mots à peine, un texto vite fait, comme si, vu les circonstances, elle n’avait pas pu prendre le temps de faire des phrases entières.
Ils étaient bien arrivés.

Anne Bourrel - L'invention de la neige

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Coup de coeur... Jean Racine - Phèdre...

30 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Acte V, scène I

Hippolyte, Aricie, Ismène

Aricie
 
Quoi ! vous pouvez vous taire en ce péril extrême ?
Vous laissez dans l'erreur un père qui vous aime ?
Cruel, si de mes pleurs méprisant le pouvoir,
Vous consentez sans peine à ne me plus revoir,
Partez, séparez−vous de la triste Aricie ;
Mais du moins en partant assurez votre vie,
Défendez votre honneur d'un reproche honteux,
Et forcez votre père à révoquer ses voeux.
Il en est temps encor. Pourquoi, par quel caprice,
Laissez−vous le champ libre à votre accusatrice ?
Eclaircissez Thésée.

Hippolyte
 
Hé ! que n'ai−je point dit !
Ai−je dû mettre au jour l'opprobre de son lit ?
Devais−je, en lui faisant un récit trop sincère,
D'une indigne rougeur couvrir le front d'un père ?
Vous seule avez percé ce mystère odieux.
Mon coeur pour s'épancher n'a que vous et les dieux.
Je n'ai pu vous cacher, jugez si je vous aime,
Tout ce que je voulais me cacher à moi−même.
Mais songez sous quel sceau je vous l'ai révélé.
Oubliez, s'il se peut, que je vous ai parlé,
Madame, et que jamais une bouche si pure
Ne s'ouvre pour conter cette horrible aventure.
Sur l'équité des dieux osons nous confier :
Ils ont trop d'intérêt à me justifier ;
Et Phèdre, tôt ou tard de son crime punie,
N'en saurait éviter la juste ignominie.
C'est l'unique respect que j'exige de vous.
Je permets tout le reste à mon libre courroux.
Sortez de l'esclavage où vous êtes réduite ;
Osez me suivre, osez accompagner ma fuite ;
Arrachez−vous d'un lieu funeste et profané
Où la vertu respire un air empoisonné ;
Profitez, pour cacher votre prompte retraite,
De la confusion que ma disgrâce y jette.
Je vous puis de la fuite assurer les moyens :
Vous n'avez jusqu'ici de gardes que les miens ;
De puissants défenseurs prendront notre querelle,
Argos nous tend les bras, et Sparte nous appelle ;
A nos amis communs portons nos justes cris,
Ne souffrons pas que Phèdre, assemblant nos débris,
Du trône paternel nous chasse l'un et l'autre,
Et promette à son fils ma dépouille et la vôtre.
L'occasion est belle, il la faut embrasser...
Quelle peur vous retient ? Vous semblez balancer ?
Votre seul intérêt m'inspire cette audace.
Quand je suis tout de feu, d'où vous vient cette glace ?
Sur les pas d'un banni craignez−vous de marcher ?
 
Aricie
 
Hélas ! qu'un tel exil, Seigneur, me serait cher !
Dans quels ravissements, à votre sort liée,
Du reste des mortels je vivrais oubliée !
Mais n'étant point unis par un lien si doux,
Me puis−je avec honneur dérober avec vous ?
Je sais que sans blesser l'honneur le plus sévère,
Je me puis affranchir des mains de votre père :
Ce n'est point m'arracher du sein de mes parents,
Et la fuite est permise à qui fuit ses tyrans.
Mais vous m'aimez, Seigneur, et ma gloire alarmée...

Hippolyte
 
Non, non, j'ai trop de soin de votre renommée.
Un plus noble dessein m'amène devant vous :
Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.
Libres dans nos malheurs, puisque le ciel l'ordonne,
Le don de notre foi ne dépend de personne.
L'hymen n'est point toujours entouré de flambeaux.
Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux,
Des princes de ma race antiques sépultures,
Est un temple sacré formidable aux parjures.
C'est là que les mortels n'osent jurer en vain :
Le perfide y reçoit un châtiment soudain ;
Et craignant d'y trouver la mort inévitable,
Le mensonge n'a point de frein plus redoutable.
Là, si vous m'en croyez, d'un amour éternel
Nous irons confirmer le serment solennel ;
Nous prendrons à témoin le dieu qu'on y révère ;
Nous le prierons tous deux de nous servir de père.
Des dieux les plus sacrés j'attesterai le nom ;
Et la chaste Diane, et l'auguste Junon,
Et tous les dieux enfin, témoins de mes tendresses,
Garantiront la foi de mes saintes promesses.

Aricie
 
Le roi vient. Fuyez, Prince, et partez promptement.
Pour cacher mon départ je demeure un moment.
Allez, et laissez−moi quelque fidèle guide,
Qui conduise vers vous ma démarche timide.
 
Jean Racine - Phèdre
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Coup de coeur... Andreï Makine...

29 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quand il laissa retomber ses mains sur le clavier, on pût croire encore au hasard d'une belle harmonie formée malgré lui. Mais une seconde après la musique déferla, emportant par sa puissance les doutes, les voix, les bruits, effaçant les mines hilares, les regards échangés, écartant les murs, dispersant la lumière du salon dans l'immensité nocturne du ciel derrière les fenêtres.

Il n'avait pas l'impression de jouer. Il avançait à travers une nuit, respirait sa transparence fragile faite d'infinies facettes de glace, de feuilles, de vent. Il ne portait plus aucun mal en lui.

Andreï Makine - La musique d'une vie

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Coup de coeur... Annie Ernaux...

28 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cette fille-là de 1958, qui est capable à cinquante ans de distance de surgir et de provoquer une débâcle intérieure, a donc une présence cachée, irréductible en moi. Si le réel, c'est ce qui agit, produit des effets, selon la définition du dictionnaire, cette fille n'est pas moi mais elle est réelle en moi. Une sorte de présence réelle.

Dans ces conditions, dois-je fondre la fille de 58 et la femme de 2014 en un "je"? Ou, ce qui me paraît, non pas le plus juste - évaluation subjective - mais le plus aventureux, dissocier la première de la seconde par l'emploi de "elle" et de "je", pour aller le plus loin possible, à la manière de ceux qu'on entend derrière une porte parler de soi en disant "elle" ou "il" et à ce moment-là on a l'impression de mourir.

Annie Ernaux - Mémoire de fille

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Coup de coeur... Anna Hope...

27 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Elles sont toutes différentes, et pourtant toutes pareilles. Toutes redoutent de les laisser partir. Et si on se sent coupable, c’est encore plus dur de relâcher les morts. On les garde près de nous, on les surveille jalousement. Ils étaient à nous. On veut qu’ils le restent. » Il y a un silence. « Mais ils ne sont pas à nous, poursuit-elle. Et dans un sens, ils ne l’ont jamais été. Ils n’appartiennent qu’à eux-mêmes, et seulement à eux. Tout comme nous nous appartenons. Et c’est terrible par certains côtés, et par d’autres… ça pourrait nous libérer. » Ada se tait, absorbant ces paroles, puis : « Où croyez-vous qu’ils sont ? demande-t-elle. — Qui ça ? — Tous ces garçons morts. Où sont-ils ? Ils ne sont pas au paradis, n’est-ce pas ? C’est impossible. Les vieux, les malades, les bébés, et ensuite – tous ces jeunes hommes. Un instant ils sont jeunes, ils sont vivants, et celui d’après ils sont morts. En l’espace de quelques heures ils sont tous morts. Où sont-ils allés ? — Avez-vous jamais été croyante ? — Je pensais l’être à une époque. » Le visage de la femme change, il semble plus vieux tout à coup, ses contours sont moins nets. « Je ne sais pas où ils sont, répond-elle. Je peux écouter, avec les objets que les gens m’apportent, je peux essayer d’entendre. Et parfois, certains semblent… calmes, je le sens. Et je peux transmettre cette impression. Et ça aide, je crois. D’autres sont plus difficiles. » Ada se lèche les lèvres. Elles sont gercées, sèches. « Et Michael, alors ? Et mon fils ? » La femme fronce les sourcils, revient à la table et y pose les mains. Elle reste là un instant. Puis elle secoue la tête, comme pour l’éclaircir. « Je crois, répond-elle, que vous devez apprendre à le laisser partir. »

Anna Hope - Le chagrin des vivants

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En ces temps de confinement, ce fantastique récit de voyage par un fou du désert saharien... (+ vidéo)

27 Avril 2020 , Rédigé par Babelio Publié dans #Littérature

En ces temps de confinement, ce fantastique récit de voyage par un fou du désert saharien... (+ vidéo)

Arthur Rimbaud (celui du Harrar) et la petite Isabelle Eberhardt avaient un frère, et nous l'avions oublié ! Michel Vieuchange, dont les carnets de route furent publiés en 1932, soit deux ans après sa mort survenue à l'issue d'un voyage insensé au coeur des solitudes mauritaniennes, est en effet de ces poètes de l'errance dont le dernier mot et l'accomplissement ultime obéissent à la seule injonction du désert. Et pourtant Smara, récit parfaitement météorique, avait été salué à sa sortie par les voix les mieux autorisées - Paul Claudel, Louis Massignon, Émile Benveniste - et le jeune Théodore Monod. Paul Bowles écrivait encore tout récemment, à l'occasion de la réédition du livre en anglais - « Smara : un pèlerinage monstrueux au royaume de Nulle part! Voilà plus d'un demi-siècle que j'ai lu ce livre, et j'ai encore exactement en mémoire les péripéties de cette partie d'échecs qui se joue sous nos yeux entre Vieuchange et son destin. » Le fait est que la sécheresse d'une écriture réduite à l'essentiel confère aux cent épisodes de cette histoire déraisonnable et fascinante un caractère proprement inoubliable : nuits passées au fond du désert, campements balayés par le vent, oasis inespérées, rencontres inquiétantes ou fraternelles autour d'un feu de broussailles, découverte émerveillée de cités enterrées par le Temps; mais aussi la soif ardente, les blessures lentes à se cicatriser, la menace des pillards et des mauvais compagnons de route prompts à vendre ou à égorger le voyageur sans défense - et pour finir, l'épuisement, la maladie, la mort. Jamais en notre langue le désert n'avait été décrit, célébré, avec cette âpreté, cette violence - et cette poésie.

Correction:

Michel Vieuchange, contrairement à ce qui est affirmé dans la seconde vidéo, ne part pas d'Essaouira - à l'époque appelée encore Mogador. Il s'y préparera.

C'est en fait à El Jadida - la ville de toute mon enfance - où il vit, qu'il décide de quitter les hommes pour les sables...

Christophe

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