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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Joseph Conrad...

20 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le vapeur peinait lentement à longer le bord d'une noire et incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique nous maudissait, nous implorait, nous accueillait – qui pouvait le dire ? Nous étions coupés de la compréhension de notre entourage; nous le dépassions en glissant comme des fantômes, étonnés et secrètement horrifiés, comme des hommes sains d'esprit feraient devant le déchaînement enthousiaste d'une maison de fous. Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus , parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir.
 
« La terre semblait plus terrestre. Nous avons coutume de regarder la forme enchaînée d'un monstre vaincu, mais là – on regardait la créature monstrueuse et libre. Ce n'était pas de ce monde , et les hommes étaient - Non, ils n'étaient pas inhumains. Voilà, voyez-vous, c'était le pire de tout – ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains. Cela vous pénétrait lentement. Ils braillaient, sautaient, pirouettaient, faisaient d'horrible grimaces, mais ce qui faisait frissonner, c'était la pensée de leur humanité – pareille à la nôtre - la pensée de notre parenté lointaine avec ce tumulte sauvage et passionné. Hideux; Oui, c'était assez hideux. Mais si on se trouvait assez homme, on reconnaissait en soi tout juste la trace la plus légère d'un écho à la terrible franchise de ce bruit, un obscur soupçon qu'il avait un sens qu'on pouvait – si éloigné qu'on fût de la nuit des premiers âges – comprendre. Et pourquoi pas ? L'esprit de l'homme est capable de tout – parce que tout y est, aussi bien tout le passé que tout l'avenir. Qu'y avait-il là, après tout ? - Joie, crainte, tristesse, dévouement , courage, colère – qui peut dire ? - mais vérité, oui - vérité dépouillée de sa draperie de temps. Que le sot soit bouche bée et frissonne – l'homme sait, et peut regarder sans ciller. Mais il faut qu'il soit homme, au moins autant que ceux-là sur la rive. Il faut qu'il rencontre cette vérité-là avec la sienne, - avec sa force intérieure. Les principes ne collent pas. Les acquis ? Vêtements, jolis oripeaux, - oripeaux qui s'envoleraient à la première bonne secousse. Non : il faut une croyance réfléchie. Un appel qui me vise dans ce chahut démoniaque – oui ? Fort bien. J'entends. J'admets, mais j'ai une voix, moi aussi, et pour le bien comme pour le mal elle est une parole qui ne peut être réduite au silence. Naturellement, le sot - c'est affaire de peur panique aussi bien que de beaux sentiments – est toujours sauf. Qui grogne par là ? Vous vous demandez pourquoi je n'ai pas gagné la rive pour être du cri et de la danse ? Eh bien non, je ne l'ai pas fait. Beaux sentiments, dîtes-vous ? Au diable les beaux sentiments ! Je n'avais pas le temps. Il fallait que je tripote céruse et bandes de couvertures de laine pour aider à bander ces conduites qui fuyaient – je vous dis. Il fallait que je surveille la barre, et que je déjoue les obstacles, et que je fasse marcher mon pot de fer-blanc vaille que vaille. Il y avait dans tout ça assez de vérité de surface pour sauver un homme plus sage. Et entre temps il fallait que je m'occupe du sauvage qui était chauffeur. C'était un spécimen amélioré : il savait mettre à feu une chaudière verticale. Il était là, au-dessous de moi, et, ma parole, le regarder était aussi édifiant que de voir un chien, en une caricature de pantalons et chapeau à plumes, qui marche sur ses pattes de derrière.
 
Joseph Conrad - Au cœur des ténèbres
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Coup de coeur... Bernard Dimey...

19 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'ai vu danser les paons de nuit
Sur les arpèges du silence
Où vient se perdre mon ennui.
Mais au premier souffle de brise
Le son de ta voix me revient
Et le songe soudain se brise,
De notre amour ne reste rien.
                            ______________________________
 
Voici bientôt vingt ans, peut être davantage,
Que je fais le guignol à n'importe quel prix
Entre le delirium, la sagesse et la rage.
Revenez donc me voir quand vous aurez compris
Et ne condamnez rien avant d'avoir mon âge.
                          _______________________________

 

Je ne dirai pas tout

Je ne dirai pas tout.
J’aurai passé ma vie à me décortiquer, à me déshabiller,
à donner en spectacle à n’importe quel prix ce que j’avais de plus précieux, de plus original,
plus vivant que moi-même,
au prix de quels efforts,
je ne le dirai pas.

Je ne dirai pas tout.

On passe au beau milieu de ses contemporains et la figuration n’est pas intelligente.
Ils ont tous un cerveau fendu par le milieu
dont toute une moitié se transforme en silex.

Je vais jour après jour, envers et contre tout, vers mon point de départ,
cercueil aussi tranquille, aussi doux qu’un berceau.

Le besoin de parler ne m’a pas réussi,
les hommes sont cruels et crèvent de tendresse,
les femmes sont fidèles aux amours de hasard,
tout le talent du monde est à vendre à bas prix
et qui l’achètera ne saura plus qu’en faire.

L’animal a raison qui sait tuer pour vivre…
Les animaux sont purs, ils n’ont pas inventé la morale au rabais, les forces de police
ni la peur du néant, ni le Bon Dieu chez soi,
ni l’argent ni l’envie
ni l’atroce manie de rendre la justice.

Les poissons de la mer n’ont pas d’infirmités.
Là, chacun se dévore et s’arrache et s’étripe
et le meilleur des mondes est encore celui-là,
sans paroles perdues, sans efforts de cervelle,
mensonges cultivés, mis au point, sans techniques…

L’antilope sait bien qu’un lion la mangera, elle reste gracieuse.
La savane est superbe, elle y prend son plaisir
et moi de jour en jour
Je suis comme un crapaud, de plus en plus petit,
écrasé, aplati malheureux sous une planche de jardin.
Le soleil me fait peur… Vous regards d’imbécile ont eu raison de moi.

Je ne dirai pas tout.
J’ai compris trop de choses,
mais de comprendre ou pas nul n’en devient plus riche.
La vie comme un brasier finira par gagner,
attendu que la cendre est au bout de la route
et que tous les squelettes ont l’air d’être parents.

Je croyais autrefois, à l’âge des étoiles et des sources et du rire et des premiers espoirs
être né pour tout dire,
n’être là que pour ça.

Intoxiqué très tôt par le besoin d’écrire,
je me suis avancé, parmi vous, pas à pas,
et l’on m’a regardé comme un énergumène,
comme un polichinelle au sifflet bien coupé
qui savait amuser son monde…

À la rigueur…
le faire un peu sourire, le faire un peu pleurer,
j’aurais pu devenir assez vite un virtuose mais le goût m’est passé de parler dans le vent.

Je ne dirai pas tout,
j’ai le sang plein d’alcool, d’un alcool de colère,
et je vais achever ma vie dans un bocal comme un poisson chinois
peut-être un coelacanthe…

J’aurai, j’en suis certain, de l’intérêt plus tard,
vous aurez des machines à faire parler les morts,

Je vous raconterai mes crimes et ma légende
et je vous offrirai des mensonges parfaits
que vous mettrez en vers, en musique, en images,
mais vous aurez beau faire,
je ne dirai pas tout !

Je suis le descendant du vautour et du poulpe,
mes ancêtres, autrefois, survolaient vos jardins
et sillonnaient vos mers.

Je ne dirai pas tout… Tant de peine perdue !

On peut avoir à dix-huit ans l’impérieux besoin d’aller prêcher dans le désert
devant un auditoire de fantômes illettrés, de beaux analphabètes ou de milliardaire courtois
ni plus ou moins idiots qu’un ouvrier d’usine…

Mais l’âge m’est passé des sermons de ce genre.
Je ne dirai pas tout !

Or tout me reste à dire.

Bernard Dimey - Je ne dirai pas tout
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Coup de coeur... Giulia Foïs...

17 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J’ai eu de la chance. J’ai eu le bon viol. Alors parfois, j’ai pu dire.

Une fois, même, j’ai pu porter plainte. Et aujourd’hui je suppose qu’il m’est plus facile d’écrire : le bon viol, vous pourrez peut-être le lire.

Le bon viol, c’est celui avec le Loup-Garou sorti de nulle part. Celui avec le parking, à la tombée de la nuit. Celui avec le couteau qui luit – même si c’était un cutter. Celui avec les coups de poing dans la gueule. Suffisamment bien envoyés pour n’en laisser aucune trace, à part un tout petit bleu derrière l’oreille. Il paraît que ceux qui battent vraiment bien leurs femmes savent faire, frapper sans laisser de traces. Lui, il a su.

Dix ans plus tard, mes dents ont fini par bouger. Celles du bas. On a dû me les raboter. En fait, il me l’avait tellement éclatée, la mâchoire, que des petites fissures invisibles avaient commencé à se créer sous la gencive. Mais à l’époque, on ne voyait rien.

Ça les a bien fait chier, les flics. Le commissaire a dit : « Dommage, elle est même pas défigurée. » C’est une habitude à prendre, dès le dépôt de plainte, quand vous êtes victime de viol : on parle de vous en disant « elle », comme si vous n’étiez pas là. En même temps, vous n’êtes plus tout à fait là… « Elle » n’était même pas défigurée, donc. Alors « elle », pour le coup, n’était pas la bonne victime : même si « elle » avait eu le bon viol, ça risquait d’être compliqué à plaider.

La bonne victime, c’est celle que vous pouvez imaginer sans effort. Celle qui porte les stigmates de l’infamie sur le visage – ou le V de viol sur le cul. La bonne victime est forcément exsangue, forcément à terre, brisée absolument-définitivement, en mille petits morceaux de chair éparpillés sur l’asphalte d’un parking, le carrelage d’une cuisine, la poussière d’un terrain vague. La bonne victime est écrasée par le poids de la honte, noyée dans ses propres larmes, dont on ne sait exactement si elles sont faites de souffrance ou de culpabilité, mais dont on espère tout de même que ce soit un peu des deux, tant qu’à faire. Parce que, quitte à donner dans le crapoteux-dégueu, faut que ça déverse, que ça coule. Faut que ça transpire, faut que ça suinte le viol. Faut qu’elle en chie pour qu’on la plaigne. Alors faut que ça se voie.

Donc si « elle » avait été une bonne victime, « elle » aurait dû avoir la décence minimale de porter encore « des traces de sperme et des traces de sang sur le visage, au moment où elle s’est présentée à vous ». Les guillemets, c’est pour la plaidoirie de mon avocat. Ça pique un peu, mais j’aime bien.
J’aime bien aussi que ça ne se voie pas sur ma figure.

Ça m’a perdue et ça m’a sauvée, mais dès l’instant où il est sorti de ma voiture, j’ai voulu nettoyer.

Les sièges, le tableau de bord, et moi. Profondément, frénétiquement, furieusement, obsédée que j’étais par l’envie de récupérer ma vie d’avant, renouer le fil, recoller les bouts de moi…

Pas question de voir ses doigts quand je me regarde dans le miroir. Je voulais que vous vous disiez : « On dirait pas. » Je voulais que vous me trouviez encore jolie dehors, quand cette chose si laide s’était incrustée dedans. Alors ça ne s’est jamais vu sur ma figure. Poker Face.

Ça a été ma victoire sur moi, ma revanche sur lui, mon arme et mon armure dans ce monde qui ne veut pas de nous, acolytes malgré nous, compagnes du hasard malencontreux, camarades du mauvais endroit au mauvais moment, sœurs d’infortune, suspectes à peine le Mot Affreux prononcé (je vous aide : il a quatre lettres), suspectes d’avoir survécu, suspectes de complicité, émanations involontaires de cette Bête Immonde qui vous fait si peur, cette chose tapie dans l’ombre qui menace de frapper vos sœurs, vos mères, vos amies, vos amantes, cette vermine qui sommeille, potentiellement, en chacun de vos frères, vos pères, vos amoureux du bac à sable – j’ai dit « potentiellement ». Pouf, pouf, on se calme…

Et on se souvient juste que, pendant des siècles, on a puni les femmes violées autant que les violeurs. Qu’on les lapide ou qu’on les brûle, aujourd’hui encore, à certains endroits du monde – chez nos voisins, à vol d’oiseau. Évidemment, de cette histoire millénaire, il reste des traces. Alors merci, mais ce sera sans moi – le fer rouge, vous pouvez vous le mettre où je pense.

Alors, de loin, ça ne s’est pas vu. Alors j’ai eu (un peu) la paix. Mais c’est aussi pour ça qu’il a été acquitté. Pour ça, et parce qu’il payait ses impôts correctement. Et comme il entraînait EN PLUS l’équipe des minimes, et que PAR AILLEURS il était père de famille, il ne POUVAIT PAS être un violeur – les majuscules, c’est pour ses deux guignols d’avocats, dont la subtilité était inversement proportionnelle aux décibels.

Un bon contribuable, blanc et footeux, ça rentre pas dans la case. Point. Si je n’étais pas la bonne victime, il n’était pas le bon violeur non plus.

Pour ça, il aurait dû être étranger. Préférablement « de type maghrébin », si j’en crois le nombre de fois où on m’a posé la question.

L’homme qui viole ne peut pas être un « comme nous ». Il doit être un élément exogène au groupe, sinon c’est le groupe lui-même qui pue le viol, coupable, a minima, de complicité passive.

Il faut que ça ait quelque chose d’exceptionnel, voire de surnaturel. Sinon, ça pourrait arriver tout le temps – pour info, ça arrive très exactement toutes les sept minutes en France.

Il est un animal qui rôde à l’extérieur de la cité et qui, parfois, la nuit, toujours la nuit, forcément la nuit, assoiffé du sang des vierges, y effectue une descente – et tant pis pour celles qui traînent sur les parkings passé 22 heures. Quelles connes.

Vous en avez parlé pendant six plombes, avant de l’acquitter, le bon contribuable. Le vote était serré, je l’ai su plus tard. Mais vous l’avez acquitté quand même.

Le lendemain, vous l’avez pris en photo. Et vous lui avez demandé comment il se
sentait. Il vous a dit : « On m’a volé trois ans de ma vie », « Plus rien ne sera jamais comme avant », « Je vais tenter de me reconstruire » – eh, mec, ça te dérange pas de me gauler aussi mes mots ? Bref.

Cette interview, c’était dans les pages intérieures de La Provence. Je sais même pas pourquoi j’ai ouvert ce canard. La une aurait dû me suffire.

En photo, il souriait de toutes ses dents – moins une, il a un chicot – avec son avocat, bras dessus, bras dessous. Une belle équipe de winners… Ce jour-là – et ce jour-là seulement –, j’ai eu envie de me jeter sous un train. On était en gare d’Avignon. C’était le lendemain du verdict.

Trois ans après le viol.

Le jour où « ma vie avec » allait devoir commencer. Sans mon consentement. Mais avec le viol. Avec l’acquittement.

Sans intérêt (au singulier), mais avec des dommages (au pluriel). Avec ma colère. Ma tristesse. Mon sombre. Mon vide. Mon corps dont je ne sais plus bien quoi faire à ce moment là. Ma tête et ses trous, mon ventre et ses trouilles, pour un bon moment. Avec mes béquilles. Celles que j’ai à l’intérieur, et qui m’aident à marcher.
Au début, on a du mal. Chaque pas coûte. Mais il faut s’éloigner de ce parking, vite, le laisser loin derrière, vite, vite; surtout, gagner les lumières de la ville, surtout, voir des bouches qui sourient sans mordre, vite, voir des yeux qui ne brûlent pas, des mains qui ne frappent pas. Vite, vite, un être humain, ici, là, quelque part. Vite. Passer de l’eau sur sa figure, faire couler la lacrymo et le rimmel mélangés… Nettoyer. Avancer.

Claudiquer, marcher, et puis courir. Jusqu’au jour où on court si vite avec nos béquilles qu’on les oublie. J’ai eu de la chance, j’ai pu les oublier.

Giulia Foïs - Je suis une sur deux

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Coup de coeur... Michel de Montaigne...

16 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cet exemple pourra souffrir autre interprétation de ceux qui n'auront lu la prodigieuse force et vaillance de ce prince-là.

L'empereur Conrad troisième, ayant assiégé Guelphe, duc de Bavière, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et lâches satisfactions qu'on lui offrit, que de permettre seulement aux gentilles femmes qui étaient assiégées avec le duc, de sortir, leur honneur sauf, à pied, avec ce qu'elles pourraient emporter sur elles. Elles, d'un coeur magnanime, s'avisèrent de charger sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants et le duc même. L'empereur prit si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale, qu'il avait portée contre ce duc, et dès lors en avant le traita humainement, lui et les siens.

L'un et l'autre de ces deux moyens m'emporterait aisément. Car j'ai une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude. Tant y a, qu'à mon avis, je serais pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation ; si est la pitié, passion vicieuse aux Stoïques : ils veulent qu'on secoure, les affligés, mais non pas qu'on fléchisse et compatisse avec eux.

Or ces exemples me semblent plus à propos : d'autant qu'on voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soutenir l'un sans s'ébranler, et courber sous, l'autre. Il se peut dire, que de rompre son coeur à la commisération, c'est l'effet de la facilité, débonnaireté et mollesse, d'où il advient que les natures plus faibles, comme celles des femmes, des enfants et du vulgaire, y sont plus sujettes ; mais ayant eu à dédain les larmes et les prières, de se rendre à la seule révérence de la sainte image de la vertu, que c'est l'effet d'une âme forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur mâle et obstinée. Toutefois les âmes moins généreuses, l'étonnement et l'admiration peuvent faire naître un pareil effet. Témoin le peuple thébain, lequel ayant mis en justice d'accusation capitale ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avait été prescrit et pré-ordonné, absolut à toutes peines Pélopidas, qui pliait sous le faix de telles objections et n'employait à se garantir que requêtes et supplications ; et, au contraire, Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par lui faites, et à les reprocher au peuple, d'une façon fière et arrogante, il n'eut pas le coeur de prendre seulement les balotes en main ; et se départit l'assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Denys l'ancien, après des longueurs et difficultés extrêmes, ayant pris la ville de Regium, et en elle le capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l'avait si obstinément défendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il lui dit premièrement comment, le jour avant, il avait fait noyer son fils et tous ceux de sa parenté. A quoi Phyton répondit seulement, qu'ils en étaient d'un jour plus heureux que lui. Après, il le fit dépouiller et saisir à des bourreaux et le traîner par la ville en le fouettant très ignominieusement et cruellement, et en outre le chargeant de félonnes paroles et contumélieuses. Mais il eut le courage toujours constant, sans se perdre ; et, d'un visage femme, allait au contraire rametant à haute voix honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'avoir voulu rendre son pays entre les mains d'un tyran ; le menaçant d'une prochaine punition des dieux. Denys, lisant dans les yeux de la commune de son armée qu'au lieu de s'animer des bravades de cet ennemi vaincu, au mépris de leur chef et de son triomphe, elle allait s'amollissant par l'étonnement d'une si rare vertu et marchandait de se mutiner, étant à même d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergents, fit cesser ce martyre, et à cachettes l'envoya noyer en la mer.

Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l'homme. Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme. Voilà Pompée qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il était fort animé, en considération de la vertu et magnanimité du citoyen Zénon, qui se chargeait seul de la faute publique, et ne requérait autre grâce que d'en porter seul la peine. Et l'hôte de Sylla ayant usé en la ville de Pérouse de semblable vertu, n'y gagna rien, ni pour soi ni pour les autres.

Montaigne - Les Essais

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Coup de coeur... Virginia Woolf...

15 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Ah ! mais combien de temps croyez-vous que cela durera ?" demanda quelqu'un. C'était comme si elle eût eu des antennes qui se projetaient hors d'elle en tremblant et qui, interceptant certaines phrases, les imposaient à son attention. Celle-ci en était une. Elle sentit du danger venant de son mari. Une question comme cette dernière conduirait, c'était presque certain, à quelque assertion qui le ferait songer à ce que sa propre carrière avait eu de manqué. Combien de temps continuerait-on à le lire ? se demanderait-il aussitôt. William Bankes (qui était complètement à l'abri d'une semblable vanité) se mit à rire et dit qu'il n'attachait aucune importance aux changements de la mode. Qui pouvait dire ce qui allait durer - en littérature comme d'ailleurs en tout le reste ? "Prenons notre plaisir où nous le trouvons", conclut-il. Son honnêteté parut tout à fait admirable à Mrs. Ramsay. Pas un instant il ne paraissait se demander : "Mais comment cela peut-il m'affecter ?" Cependant lorsqu'on a l'autre tempérament, celui qui a besoin de louanges, d'encouragement, il est tout naturel, lorsqu'on entend cela, de commencer à se sentir gêné (et elle était certaine que c'était le cas de Mr. Ramsay) ; d'éprouver le besoin d'entendre dire par quelqu'un : "Oh ! mais votre oeuvre durera, Mrs. Ramsay", ou quelque chose d'approchant. Il trahit très clairement son malaise en disant avec quelque irritation qu'en tout cas Scott (ou était-ce Shakespeare ?) durerait pour lui aussi longtemps que sa propre vie. Il dit cela sur un ton irrité. Tout le monde, elle en eut l'impression, se sentit un peu gêné, sans savoir pourquoi. Puis Minta Doyle, douée d'un instinct pénétrant, dit lourdement, absurdement, qu'elle ne croyait pas que personne pût éprouver un plaisir réel à lire Shakespeare. Mr. Ramsay répondit farouchement (mais déjà son esprit s'était détourné de la conversation) que très peu de gens le goûtaient autant qu'ils prétendaient le faire. Mais, ajouta-t-il, il y a néanmoins des qualités considérables dans quelques-unes de ses pièces, et Mrs. Ramsay vit que, pour le moment du moins, tout était arrangé.

Virginia Woolf - La promenade au phare

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Coup de coeur... Stefan Zweig...

14 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Stefan Zweig...

Je n'entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette.

On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s'est rompue et qu'on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes.

On n'avait rien à faire, rien à entendre, rien à voir, autour de soi régnait le silence vertigineux, un vide sans dimensions dans l'espace et dans le temps. On allait et venait dans sa chambre, avec des pensées qui vous trottaient et vous venaient dans la tête, sans trêve, suivant le même mouvement.

Mais, si dépourvues de matière qu'elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d'un point d'appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle.

Stefan Zweig - Le joueur d'échecs

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Coup de coeur... Cristina Comencini...

13 Mai 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

Que devez-vous raconter ou taire à ceux qui vous ont attendu, mais ne portent pas le même poids que vous ? Si vous échouez à dire ce que vous avez vu, l'obscurité et la solitude augmentent de jour en joue. Si vous ne parlez que de ça et que vous partagiez pas l'inconscience de ceux qui n'y étaient pas, même résultat, les autres s'ennuient et vous souffrez seul avec vos souvenirs. Au fond c'est le cas pour tout le monde. L'être humain doit pouvoir vivre les deux situations, et c'est peut être ça, la liberté.

Cristina Comencini - Etre en vie

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Coup de coeur... Maurice Renard...

12 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Maurice Renard...

On eût dit que les nerfs de tous les humains communiquaient entre eux, à la ressemblance des Invisibles. L’abattement s’étendait sur la famille d’Eve en proie à cette peur injustifiée de l’extermination. Elle admettait que les temps fussent venus. Chacun se disait que c’était là le triste aboutissement de tant d’efforts et de victoires. Et l’on connut à nouveau l’incessante détresse qui tenaillait le cœur de nos ancêtres, quand l’homme n’était qu’un mammifère débile, exposé toujours aux agressions monumentales des mastodontes qu’il redoutait sans trêve et dont l’obsession ne le quittait jamais. Or, cette terreur soudain réveillée d’un sommeil vingt fois millénaire, il fallait qu’aux heures préhistoriques elle eût été suprême à l’égal de l’amour ; car l’éprouver, c’était la reconnaître. Plus nombreux qu’en temps d’éclipse ou de comète, les regards se fixaient sur le vide apparent où la déchéance de l’homme s’inscrivait en caractères invisibles. Mais l’homme tenancier de la Terre n’était pas même détrôné : jamais il n’avait régné ! Il s’était cru le maître, alors qu’un autre, industrieux, génial et saugrenu, lui restait supérieur, au point de le pêcher !

Maurice Renard - Le péril bleu

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Coup de coeur... Javier Cercas...

11 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Conchi adorait sortir avec un journaliste (un intellectuel, disait-elle) et, bien que je sois persuadé qu’elle n’a jamais achevé un seul de mes articles (si ce n’est quelques-uns très courts), elle feignait toujours de les lire et, à la place d’honneur de son salon, de part et d’autre d’une image de la Vierge de Guadalupe installée sur un socle, elle avait disposé un exemplaire de chacun de mes livres soigneusement recouverts d’un plastique transparent. “C’est mon fiancé”, l’imaginais-je dire à ses amies semi-analphabètes avec un air de supériorité chaque fois que l’une d’elles franchissait le seuil de sa maison. Quand je fis sa connaissance, Conchi venait de se séparer d’un Équatorien appelé Deux-Partout González, dont le surnom lui avait apparemment été donné par son père en souvenir d’un match de football où son équipe fétiche remporta pour la première et la dernière fois le championnat de son pays. Pour oublier Deux-Partout – qu’elle avait rencontré dans un club de gym en s’adonnant au culturisme, et que dans les bons moments elle appelait affectueusement Match-Nul et, dans les mauvais, le Cerveau, le Cerveau González, parce qu’elle ne le trouvait pas très intelligent –, Conchi avait emménagé à Quart, un village voisin, où elle avait loué pour une somme modique une bâtisse biscornue, presque au cœur de la forêt. De manière subtile, mais constante, j’insistais pour qu’elle revînt en ville ; mon insistance s’appuyait sur deux arguments, l’un explicite et l’autre implicite, l’un officiel et l’autre officieux. L’argument officiel faisait valoir que cette maison isolée était un danger pour elle, mais le jour où deux individus essayèrent de l’attaquer, Conchi, qui pour leur plus grand malheur s’y trouvait, finit par les pourchasser à coups de pierre à travers la forêt et il me fallut bien admettre que cette maison était un danger pour quiconque s’aventurait à la prendre d’assaut. L’argument officieux était que, puisque je ne savais pas conduire, chaque fois que nous allions de chez moi à chez elle ou de chez elle à chez moi, nous devions le faire dans la Volkswagen de Conchi, une guimbarde si vieille qu’elle aurait bien pu mériter l’attention du préhistorien Pericot, et que Conchi conduisait toujours comme s’il était encore temps d’éviter à sa maison un assaut imminent et comme si toutes les voitures qui circulaient autour de nous étaient occupées par une armée de délinquants. Pour toutes ces raisons, chaque déplacement dans la voiture de mon amie qui, de plus, adorait conduire, impliquait un risque que je n’étais disposé à courir que dans des circonstances très exceptionnelles ; et il faut croire qu’elles s’étaient déjà souvent présentées, tout du moins au début, car j’avais alors risqué déjà pas mal de fois ma peau dans sa Volkswagen en allant de chez elle à chez moi et de chez moi à chez elle. D’ailleurs, et je crains ne pas avoir été très disposé à le reconnaître, je crois que Conchi me plaisait beaucoup (plus, de toute façon, que ma collègue du journal et que la fille du Pan’s and Company ; moins, peut-être, que mon ex-femme), au point, quoi qu’il en soit, de me laisser convaincre de passer avec elle, pour fêter les neuf mois écoulés depuis notre rencontre, deux semaines à Cancún, un endroit que j’imaginais véritablement épouvantable, mais que le plaisir d’être aux côtés de Conchi et son épatante gaieté rendraient – espérais-je – pour le moins supportable. Ainsi, l’après-midi où je réussis enfin à avoir un rendez-vous avec Figueras, mes valises étaient déjà prêtes et mon cœur impatient d’entreprendre un voyage que je considérais par moments (mais seulement par moments) comme téméraire.

Javier Cercas - Les soldats de Salamine

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Coup de coeur... Edouard Glissant...

10 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Ses cheveux sur la nuit sonnent, ce sont des chaînes

Ses mains saignent ce sont des mains de peuples taris

Son corps porte le poids du temps, mêlé au sang

Elle a les yeux rêveurs des morts que l'on oublie

Les mouvements des filles déhalés dans l'incendie

Beauté beauté le monde est là et c'est ton corps bleui."

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Ainsi près des rocs jadis lancés au ciel, qui tombèrent
Comme jeux tristes d’un titan ou écumes de cet amour
Je vois l’air palpiter de brûlures, je vois le chaume
La terre fraîche où fut mis le sel, l’écurie des vagues
Pour un cheval qu’on taille, qui hennit parmi les flammes
Pour un cœur qu’on lacère et qui s’ensable doucement.
Tels les jouets farouches d’un cyclone, ensevelis.

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Il n’est bruit que du sang que la mer convoya.
  Il n’est tempête que de sang.
L’amère odeur nous vient, respirez-la, mes houles.
  Il n’est bruit
Que de l’obscur encens des peuples qu’on a pris
  au feu de notre temps
Qui meurent à porter l’épais des mers et le relent
De très hautes planètes.

Edouard Glissant - Le sel noir

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