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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Guy de Maupassant...

13 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient. Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc.
" Encore un bock ? demanda Forestier.
Oui, volontiers. "
Ils s'assirent en regardant passer le public.
De temps en temps, une rôdeuse s'arrêtait, puis demandait avec un sourire banal : " M'offrez-vous quelque chose, monsieur ? " Et comme Forestier répondait : " Un verre d'eau à la fontaine ", elle s'éloignait en murmurant : " Va donc, mufle ! "
Mais la grosse brune qui s'était appuyée tout à l'heure derrière la loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de femmes, bien assorties.
Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit déjà des choses intimes et secrètes ; et, prenant une chaise, elle s'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda d'une voix claire : " Garçon, deux grenadines ! " Forestier, surpris, prononça : " Tu ne te gênes pas, toi ! "
Elle répondit :
" C'est ton ami qui me séduit. C'est vraiment un joli garçon. Je crois qu'il me ferait faire des folies ! "
Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache frisée en souriant d'une façon niaise. Le garçon apporta les sirops, que les femmes burent d'un seul trait ; puis elles se levèrent, et la brune, avec un petit salut amical de la tête et un léger coup d'éventail sur le bras, dit à Duroy : " Merci, mon chat. Tu n'as pas la parole facile. "
Et elles partirent en balançant leur croupe.
Alors Forestier se mit à rire :
" Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. "
Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui pensent tout haut :
" C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite. "
Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda :
" Est-ce que tu restes encore ? Moi, je vais rentrer, j'en ai assez. "
L'autre murmura :
" Oui, je reste encore un peu. Il n'est pas tard. "
Forestier se leva :
" Eh bien, adieu, alors. A demain. N'oublie pas ? 17, rue Fontaine, sept heures et demie.
- C'est entendu ; à demain. Merci. "
Ils se serrèrent la main, et le journaliste s'éloigna.
Dès qu'il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta joyeusement les deux pièces d'or dans sa poche ; puis, se levant, il se mit à parcourir la foule qu'il fouillait de l'œil.
Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la cohue des hommes.
Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n'osa plus.
La brune lui dit :
" As-tu retrouvé ta langue ? "
Il balbutia : " Parbleu ", sans parvenir à prononcer autre chose que cette parole.
Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement du promenoir, formant un remous autour d'eux.
Alors, tout à coup, elle demanda :
" Viens-tu chez moi ? "
Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement.
" Oui, mais je n'ai qu'un louis dans ma poche. "
Elle sourit avec indifférence :
" Ça ne fait rien. "
Et elle prit son bras en signe de possession.
Comme ils sortaient, il songeait qu'avec les autres vingt francs il pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour le lendemain.

Guy de Maupassant - Bel-Ami

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Coup de coeur... Emile Zola...

12 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mouret avait l'unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l'y tenir à sa merci. C'était toute sa tactique, la griser d'attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, nuit et jour, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. Puis, il venait d'ouvrir un buffet, où l'on donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche, dans laquelle il risquait même des expositions de tableaux. Mais son idée la plus profonde était, chez la femme sans coquetterie, de conquérir la mère par l'enfant ; il ne perdait aucune force, spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant aux bébés des images et des ballons. Un trait de génie que cette prime des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le nom du magasin, et qui, tenus au bout d'un fil, voyageant en l'air, promenaient par les rues une réclame vivante !

La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent mille francs de catalogues, d'annonces et d'affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés d'été, il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante mille à l'étranger, traduits dans toutes les langues.

Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même d'échantillons, collés sur les feuilles. C'était un débordement d'étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu'aux rideaux des théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu'elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l'analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu'elle ne résistait pas au bon marché, qu'elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le coeur de la femme, il venait d'imaginer les rendus, un chef d'oeuvre de séduction jésuitique. Prenez toujours, madame : vous nous rendrez l'article, s'il cesse de vous plaire.. Et la femme, qui résistait, trouvait-là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie : elle prenait, la conscience en règle. Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau commerce.

Emile Zola - Au Bonheur des Dames

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Coup de coeur... Charles Juliet...

11 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Charles Juliet...

Quand tu es penché sur la page blanche, pourquoi ces inhibitions, ce blocage, cette impression que tu es attelé à une tâche aux difficultés insurmontables ? D'emblée, une sensation de fatigue. La conviction que tu ne pourras qu'échouer. Alors contre tout bon sens, tu avances dans la nuit.

D'abord descendre. Encore descendre. Le dégager de la tourbe, de la boue, ou bien encore d'un magma en fusion. L'en tirer, le hisser, lui faire péniblement traverser plusieurs strates au sein desquelles il risque de s'enliser, se dissoudre. S'il en émerge, enfin il vient au jour, et quand tu le couches sur le papier, alors que tu le crois gonflé de ta substance, tu découvres qu'il n'est qu'un mot inerte, pauvre, gris. Tu le refuses. Tu redescends dans la mine, creuses plus profond, cherches celui qui apparaîtra plus dense, plus coloré, plus vivace. Ainsi sans fin. Ainsi cet épuisement qui te maintient en permanence à l'extrême de ce que tu peux.

Charles Juliet - Lambeaux

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Coup de coeur... Daniel Pennac...

10 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Nos « mauvais élèves » (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l'école. C'est un oignon qui entre dans la classe: quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancoeur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu'une fois le fardeau posé à terre et l'oignon épluché. "

Daniel Pennac - Chagrin d'école

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Coup de coeur... James Baldwin... (+ vidéos)

6 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu’ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l’existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette.

(...)

Évidemment vous n'avez jamais amené vos esclaves sur votre sol. Mais cela se produit maintenant pour la première fois: vous êtes en train de faire exactement la même chose que les Américains. Vous avez un Harlem à Paris, et un Harlem à Marseille, aussi stupides et aussi racistes que ceux que nous avons. La même chose va arriver parce que vous croyez que vous êtes blancs. Vous obtiendrez peut-être de la musique à la fin de tout ça, mais cela reviendra cher.

James Baldwin - La prochaine fois, le feu

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Coup de coeur... Ivan Sergueïevitch Tourgueniev...

5 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

A quelques pas, sur une pelouse entourée de framboisiers verts, se tenait une grande et svelte jeune fille, vêtue d'une robe rose rayée et la tête couverte d'un petit fichu blanc ; autour d'elle se pressaient quatre jeunes gens et elle leur frappait le front à tour de rôle avec ces petites fleurs grises dont je ne sais pas le nom, mais que les enfants connaissent bien: elles forment de petits sacs et éclatent avec bruit quand on les frappe sur quelque chose de dur. Les jeunes gens présentaient leur front avec tant de complaisance, dans les mouvements de la jeune fille (je la voyais de profil) il y avait quelque chose de tellement enchanteur, autoritaire, caressant, ironique et charmant que je faillis pousser un cri de surprise et de plaisir et que, semble-t-il, j'aurai à l'instant tout donné au monde pour que ces charmants petits doigts me frappent aussi sur le front. Mon fusil avait glissé dans l'herbe, j'avais tout oublié et je dévorais du regard cette taille svelte, et ce cou mince, et ces jolis bras, et ces cheveux blonds légèrement ébouriffés sous le petit fichu blanc, et cet œil intelligent à demi clos, et ces cils, et cette tendre joue au-dessous...

- Jeune homme, hé ! jeune homme, dit soudain une voix à côté de moi, croyez-vous qu'il soit permis de regarder ainsi des demoiselles inconnues ?

Je sursautai et restai médusé...

Près de moi, de l'autre côté de la palissade, se tenait un homme aux cheveux noirs coupés courts et il me jetait des regards ironiques. A ce même instant, le jeune fille se tourna aussi vers moi...

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev - Premier amour

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Coup de coeur... Philippe Delerm...

4 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On est dans sa chambre, c’est l’hiver. Les volets sont fermés. On entend le vent qui souffle au-dehors. Les parents sont allés se coucher, eux aussi. Ils croient qu’on a éteint depuis longtemps. Mais on a vraiment pas envie de dormir. On a juste gardé la lumière de la petite lampe de chevet, qui fait un cercle jusqu’au milieu des couvertures. Au-delà, l’obscurité de la chambre est de plus en plus mystérieuse.

On a hésité longtemps avant de choisir le livre. Agatha Christie ne fait pas peur, on suit trop l’enquête et on ne fait pas attention au reste. Les aventures de Sherlock Holmes, c’est mieux, avec les brouillards, les chiens, les chemins de fer parfois. Mais il y a trop de dialogues, et Sherlock est si sûr de lui, on ne peut pas penser qu’il va être vaincu.

Finalement, on a choisi L’Île au trésor.

On a bien fait. Dès le début du livre, il y a une ambiance extraordinaire, avec cette auberge près d’une falaise. C’est toujours la tempête là-bas ; on a l’impression que c’est toujours la nuit aussi, avec la mer qui gronde tout près. Et puis Jim Hawkins, le héros, se retrouve vite seul avec sa mère à l’Amiral Benbow.

Philippe Delerm - C'est bien

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Coup de coeur... John Steinbeck...

3 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle regarda tout autour de la chambre vidée. Il ne restait plus que des choses sans valeur. Les matelas qui gisaient par terre avaient disparu. Les commodes avaient été vendues. Sur le sol, il y avait un peigne cassé, une boîte de talc vide, et quelques crottes de souris. Man posa sa lanterne par terre. Elle prit derrière une des caisses qui avaient servi de chaise une boîte de papier à lettres, une vieille boîte abîmée dans les coins. Elle s’assit et ouvrit la boîte. A l’intérieur il y avait des lettres, des coupures* de journaux, des photographies, une paire de boucles d’oreilles, une petite chevalière* en or, et une chaine de montre en cheveux tressés* terminée par des émerillons* d’or. Elle toucha les lettres du bout des doigts, très légèrement, et elle lissa une coupure de journal contenant un compte rendu du procès de Tom. Longtemps, elle regarda la boîte qu’elle tenait entre ses mains et ses doigts dérangèrent les lettres, puis les remirent en ordre. Elle mordait sa lèvre inférieure, songeait, remuait des souvenirs. Et finalement elle prit une résolution. Elle prit la bague, la breloque, les boucles d’oreilles, fouilla dans le fond de la boîte et trouva un bouton de manchette* en or. Elle sortit une des lettres de son enveloppe et mit les bijoux dans l’enveloppe. Elle plia l’enveloppe et la glissa dans la boîte et en aplanit le couvercle soigneusement avec ses doigts. Ses lèvres s’entrouvrirent. Puis elle se leva, prit sa lanterne et retourna dans la cuisine. Elle souleva le rond du fourneau et posa doucement la boîte sur les charbons. La chaleur carbonisa rapidement le papier. Une flamme surgit, lécha la boîte. Elle replaça la rondelle du fourneau et instantanément le feu ronfla et absorba la boîte dans son souffle.

John Steinbeck - Les raisins de la colère

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Coup de coeur... Georges Perec...

2 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Finissons-en : jugeant insuffisants les termes « amour, tendresse, calme » pour rendre compte de ce que je pus, à diverses reprises, ressentir pour Mila, je prends conscience de mon incapacité complète à me souvenir de ce que j’éprouvais pour elle, je déclare nulles toutes les explications que j’ai pu donner précédemment à cette incapacité, et la justifie désormais de la façon suivante : mon voyage en Yougoslavie, motivé par des préoccupations sentimentales, s’étant terminé d’une manière à laquelle je ne m’attendais pas du tout, et que je ne pouvais pas prévoir, Branko s’est trouvé, par pur hasard donc, prendre une importance considérable, dont je tiens compte, malgré moi, dans l’évocation de mes souvenirs, ce qui a pour effet de minimiser Mila qui, en bien des circonstances, passe au second plan (ou bien, en même temps que je relate ma liaison avec Mila, je dois répondre de certains actes qui, bien que conséquences de cette liaison, n’étaient cependant peut-être pas nécessaires).

Je ne dis pas que cette explication soit satisfaisante. Elle est peut-être fausse. Mais je la maintiens. Toute autre supposition m’entraînerait trop loin…

Pendant presque quinze jours, donc, je vécus avec Mila. Mais Branko restait un problème. À peine rentré à Sarajevo, il écrivit à Mila une lettre de trente-cinq pages, dans laquelle il me traitait fort méchamment : il me dépeignait comme l’un de ces Français vicelards, héritiers de Voltaire, de Fontenelle, de Marivaux et de Stendhal (j’en passe, la liste contenait quarante noms ; elle prouve d’ailleurs que Branko n’a jamais rien compris à Stendhal ni à Marivaux), un de ces Français habiles à mettre toutes les ressources de son esprit pour conquérir une femme, sans l’aimer, simplement pour le désir, le stupre et la luxure, et qu’elle n’avait qu’à lire Nerciat et Laclos pour le savoir et que lui au contraire l’aimait l’aimait l’aimait et qu’il avait tout abandonné pour elle et que si c’était à refaire et que j’étais un rien du tout et que si elle aimait la Sixième c’était grâce à lui et Tolstoï aussi et qu’elle se souvienne de tout ce qu’il lui avait apporté et des promenades qu’ils avaient faites ensemble et des nuits qu’ils avaient passées ensemble et des journées qu’ils avaient passées ensemble et de la fois que et de la fois où, etc., etc.

Mila en fut toute remuée. Pendant un jour entier, elle me posa des questions idiotes : si je l’aimais, si je l’estimais, si j’aimais Tolstoï… En fait, j’étais fort embarrassé : notre liaison n’était pas encore très solide et trop de choses encore l’unissaient à Branko, il ne m’était déjà pas tellement facile d’apaiser les scrupules de Mila et cette intervention de Branko, que je n’avais pas prévue (Branko a un petit côté masochiste ; je l’aurais bien vu cultivant sa douleur ou jouant au grand désespéré-désabusé qui se retire dans sa tour d’ivoire pour y traduire Hegel ou François d’Assise, nourrissant son génie de spleen et de solitude), cette intervention donc ressemblait pas mal à une catastrophe.

Je réussis à éviter le pire ; mais il me fallut plusieurs heures pour lui prouver que Branko était partial et plusieurs autres grandes heures pour qu’elle consente enfin à ne plus s’asseoir à l’autre bout de la pièce. À partir de cet instant, j’avais gagné : lorsque ses yeux grands ouverts plongèrent dans les miens, je sus que Branko avait disparu de son esprit.

Provisoirement. Cet imbécile était capable d’écrire encore. Ma méthode, à la longue, ne valait pas la sienne. Rompu aux plus sévères disciplines dialectiques et de plus s’exprimant parfaitement en serbe (il n’a aucun mérite), il pouvait, en fin de compte, troubler suffisamment Mila pour que celle-ci n’accepte plus de me revoir. Certes, je pouvais, à ma manière, influencer Mila, lui montrer, par exemple, qu’elle n’avait jamais été heureuse avec lui et qu’ils ne pouvaient pas vivre ensemble plus de huit jours, mais ce genre d’argumentation me répugnait. Je pouvais également, par un coup d’éclat, lui prouver mes sentiments. Mais je n’aime pas les coups d’éclat et je crois que l’on ne doit jamais chercher à prouver ses sentiments : j’appelle cela du chantage. Bref, je pouvais utiliser contre Branko les arguments qu’il utilisait contre moi. Mais il m’importait d’être constamment naturel, détendu en face de Mila, il m’importait justement de ne pas être comme Branko, de ne jamais laisser s’introduire dans ma liaison avec Mila la passion, aussi jugeai-je très peu politique de chercher à lui prouver quoi que ce soit.

Par contre, je pouvais, tout simplement, demander à Branko de se taire. Lui faire savoir qu’il n’avait plus aucune chance du côté de Mila et que le mieux qu’il lui restait à faire, c’était de se réconcilier avec sa femme et de devenir un bon petit carriériste, car, avec le passé qu’il avait, il pouvait être recteur, ministre ou député en six mois, avec tous les avantages que ça comportait. Je lui écrivis une lettre dans ce sens, mais je commis la faute de ne pas me départir d’un ton quelque peu satirique, et Branko crut que je voulais me foutre de lui, ce qui était quand même un peu exagéré. Il me répondit d’une façon on ne peut plus agressive. Conciliant au possible, je me justifiai par retour du courrier. Deux jours après, je recevais de lui l’invitation pressante de me rendre à Sarajevo, où il me voulait héberger pour huit jours.

Je fus vraiment stupéfait par cette invitation. Pourquoi diable Branko voulait-il me voir ? Qu’avait-il à me dire ? Sur le coup, je fus évidemment tenté de lui répondre que j’avais bien mieux à faire à Belgrade, mais, réflexion faite, je me demandai s’il ne serait pas profitable de me rendre à Sarajevo, où je pourrais, de vive voix, tenter de convaincre Branko. J’aurais tout de suite dû comprendre que, s’il m’invitait à venir chez lui, ce n’était absolument pas pour le plaisir de me voir. Je croyais à un dialogue possible : certains hommes politiques ont fait des erreurs plus graves, après tout.

Je dis ça aujourd’hui, en sachant bien que je n’aurais jamais dû lui répondre. Si j’avais eu un minimum de bon sens, j’aurais, dès le départ de Branko ou tout de suite après avoir reçu sa première lettre, emmené Mila hors de Belgrade, à Skopje ou à Dubrovnik, enfin dans un endroit qu’il aurait ignoré. Mais jamais, au grand jamais, je n’aurais dû accéder à sa demande et partir pour Sarajevo. Car, à Sarajevo, il arrive que les choses ne se passent pas toujours comme on pourrait le désirer, et que les plus petites actions aient des conséquences bouleversantes. On a eu des exemples. Et je ne plaisante pas, je ne plaisante pas du tout, car enfin, si je n’étais pas allé à Sarajevo, je n’aurais jamais rencontré Anna, et si je ne l’avais pas rencontrée, je n’aurais jamais pu imaginer qu’il puisse être aussi facile de se débarrasser de Branko.

Georges Perec - L'attentat de Sarajevo

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Coup de coeur... Jean Rouaud...

1 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’est la guerre qui l'avait chassé d'Europe. Il était venu au début des années trente à Paris parce qu’à New York il lui était impossible de s’affirmer comme écrivain, se sentant comme un poisson hors de l’eau, étranger en son propre pays. Parce que le regard des autres le voyait comme un raté. Parce qu’il se moquait bien de ce que la société attendait de lui, qu’il grimpe les échelons de la Western Union Telegraph où il était directeur du personnel. Parce que lui, ce qu’il voulait c’était écrire.

Dans une lettre à Frédéric Jacques Temple qui fut son biographe, Henry Miller se confie: «Je n'ai jamais eu aucune aptitude à gagner ma vie. Je n’avais non plus aucune ambition. Mon seul but était de devenir écrivain.» Et plus loin: «Je n’ai jamais eu personne sur qui m’appuyer, qui me conseille ou me dirige.» Ayant lu à peu près tout ce qu’on pouvait trouver en français de sa main, jusqu’à sa correspondance avec Durrell, je m’appuyais sur lui.

C’est l'avantage des livres, qu’ils effacent le temps, les différences de langue et de pays. À Miller j’enviais cette liberté profonde qui le voyait discourir sur les espaces infinis et trois pages plus loin clouer des bardeaux sur un toit. Sans cette liberté-là, écrire ne valait pas la peine. Il n’avait pas eu à choisir entre le cancer du lyrisme et la vie quotidienne. Avec un immense goût de la vie, il avait tout pris du ciel et de la terre, sans se livrer à un tri dédaigneux de ce qui était poétiquement valeureux ou pas.

Jean Rouaud - Kiosque

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