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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Akira Mizubayashi...

21 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Midori laissa son archet pour prendre celui d’Hélène. En se plaçant à l’endroit exact où elle avait joué deux heures auparavant la Gavotte en rondeau, elle interpréta de nouveau la pièce de Bach. Les aigus sonnaient comme une longue enfilade de gouttes d’eau pure versées par un ciel bas et tourmenté, étincelant aux premiers rayons du soleil pénétrant obliquement les feuillages verdoyants d’une forêt boréale luxuriante, tandis que les médiums et les graves étaient comme ouatés, glissant sur une étendue de velours, suscitant une impression de chaleur intime émanant d’une cheminée de marbre restée allumée toute la nuit. Il y avait là, en plus, une saisissante égalité de timbres. La musique avançait, revenait, montait, descendait avec une liberté euphorique ; elle faisait penser à une danse joyeuse et sautillante qui semblait exprimer le bonheur de marcher dans un paysage enchanté.

Akira Mizubayashi - Âme brisée

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Coup de coeur... Dominique Rolin...

20 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Dominique Rolin - Source de la photo: http://www.philippesollers.net/dominique-rolin-toujours.html

Dominique Rolin - Source de la photo: http://www.philippesollers.net/dominique-rolin-toujours.html

Villiers-sur-Morin, le 20 janvier 1959

Votre lettre m’atteint. Pour vous répondre comme il convient, il faudrait que je vous envoie un très long message où je tenterais d’expliciter la psychologie de notre rencontre. Mais je ne le ferai pas maintenant. Plus tard, peut-être. Tout ce que vous me dites de vous vis-à-vis de moi est aussi vrai de moi vis-à-vis de vous, Philippe. C’est un peu comme si, me contemplant dans un miroir, je rencontrais votre image. Vous êtes dérouté, je le suis aussi. Mais comme vous êtes dévoré davantage par la curiosité que par la déroute — il en est de même pour moi — nous avons eu jusqu’à présent une assez singulière façon de retarder l’abordage, l’abordage du cœur. Nous nous bornons à dérober à l’autre, en douce, des parcelles brillantes et coupantes auxquelles nous tenons déjà très fort et que nous serrons dans le creux de notre main. Nous ne sommes jusqu’à présent que des enfants sournois et jaloux de leurs larcins. Je veux que vous sachiez que, moi aussi, je pense à vous, et que ma tristesse de vous quitter l’autre soir était égale à la vôtre. Je pressens en vous d’extraordinaires sources de limpidité, où flottent ici et là des « corps étrangers » comme dirait notre Cayrol : doute et cruauté, méfiance, terreur d’être trahi et découvert, orgueil démoniaque, exigence absolue de solitude. Tout cela est difficile à concilier, et pourtant l’harmonie existe aux moments de paroxysme : c’est elle qui vous a permis la délivrance d’un très beau livre.

Le jour où nous étions au Lipp, vous m’avez dit, sur ce ton de défi que j’aime chez vous mais qui me fait peur aussi, que « j’aurais besoin de vous parce que vous pourriez me faire beaucoup de bien ». Je ne me souviens pas des termes exacts, mais c’est à peu près cela. Vous m’avez lancé ces mots comme une boutade, or vous êtes incapable de boutade. Vous êtes, je crois, trop grave et trop vrai ; et vos masques, les centaines de masques que vous portez à votre ceinture, sont faux. Non pas faux, mais inutiles avec moi. Tout cela est bien étrange, à la fois attirant et un peu terrible, non ? J’aimerais que Ré fût à notre porte, et qu’un seuil seulement nous en séparât.

Imaginez ceci : quand vous venez me chercher à Saint-Thomas d’Aquin et que nous passons sous son porche, se trouver tout à coup devant la Conche, avec un goût de sel sur les lèvres, le vent, la rumeur de la mer et ses éparpillements des mouettes. Marcher côte à côte dans le sable simplifie les choses. Peut-être pourrais-je vous aider dans vos tourments, et me délivreriez-vous des miens, sans que nous ayons à réfléchir.

À bientôt, Philippe, ne m’oubliez pas. Et tenez-moi par la main.

Dominique

Dominique Rolin - Lettres à Philippe Sollers. (1958-1980)

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Et, couturière de mes souvenirs, il y avait l'école...

20 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'entrée du lycée Lyautey (Casablanca)

L'entrée du lycée Lyautey (Casablanca)

Quand je pense à mon enfance, ce qui revient très vite et toujours, ce sont ces moments accompagnés de visages, de bruits, de paysages, de parfums, de saveurs...

Je suis ému et sidéré à la fois. Etrange contradiction. L'émotion n'est-elle pas mouvements intérieurs et bouillonnements divers?... Pourtant elle m'arrête, m'immobilise agréablement dans la surprise du souvenir...

Un mouvement me paralyse. Amusant.

Des mes sept ans me reviennent les nuages de poussière nés devant moi à grands coups de pied, en allant ou en revenant de l'école. Le Maroc de ma jeunesse avait ceci d'extraordinaire, entre autres merveilles, qu'il aimait se couvrir, à intervalles réguliers, de fines couches de sable saharien apporté par les vents du sud. Ma mère avait beau me dire "Mais tiens-toi tranquille! Tu va te salir!", je continuais, têtu, à créer ces images empoussiérées dont j'étais seul à déchiffrer le sens...

De mes douze ans, je revois souvent les treilles en tonnelles des bougainvilliers en fleurs qui explosaient de couleurs dans la cour du collège. Sous le soleil de plomb dont j'avais depuis ma naissance apprivoisé les violences, je fermais les yeux, ébloui par les fleurs bien plus que par les rayons caressant les murs blancs de mes salles de classe...

De mes quinze ans, je retiens les saveurs et les parfums des épices de toutes sortes étalés devant moi dans les souks et les marchés de Casablanca. Avec elle, aux cheveux aussi noirs que le charbon éteint du kanoun servant à griller les épis de maïs, je rentrais du lycée. Avant d'aller plonger en riant dans les rouleaux de l'Atlantique, la tenant par la main, je m'enivrais des cris des marchands que son sourire radieux réduisait au silence...

Et, couturière de mes souvenirs, il y avait l'école... Toujours!...

Elle nous rassemblait dans les plis de son "vêtement": marocains, français, espagnols, portugais... Musulmans, chrétiens, juifs, orthodoxes, athées... Elle était le phare incontournable et nécessaire. Nous la vivions au quotidien... Avec elle, les symboles faisaient sens. Non pas comme des "valeurs" immobiles, enfermées dans et par un discours, dans et par des programmes. Encore moins comme des mythes figeant l'Histoire en statue de sel ! Non...

Liberté, Egalité et Fraternité étaient vécues, vivantes! La laïcité aussi. Nos professeurs et nous tous leur donnions VIE! C'est cette vie qu'il faut rendre à nos symboles, par des projets, par des actions communes, par des voyages, par des rencontres avec le monde... Par un "baiser" réveillant la princesse endormie... La princesse républicaine...

Quant au drapeau, nous n'en avions qu'un...

Celui du ciel toujours bleu... Du moins l'est-il dans mes souvenirs...

Christophe Chartreux

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Coup de coeur... Carlos Ruiz Zafon...

19 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur...  Carlos Ruiz Zafon...

- Voilà un bon métier, dis-je : conducteur de funiculaires. Les ascenseurs du ciel.

Marina me regarda, sceptique.

- J’ai dit une bêtise ? lui demandai-je.

- Non. Mais si c’est là toute ton ambition…

- Je ne sais pas quelle est mon ambition. Tout le monde ne voit pas les choses aussi clairement que toi Marina Blau, prix Nobel de Littérature et conservateur en chef des chemises de nuit de la famille royale.

Je lus une telle sévérité sur le visage de Marina que je regrettai aussitôt ma réponse.

- Quand on ne sait pas où on va, on n’arrive nulle part, dit-elle froidement.

Je lui montrai mon billet :

- Mais moi, je sais où je vais.

Elle détourna les yeux. Nous montâmes en silence pendant quelques minutes. La silhouette de mon collège émergeait au loin.

- Architecte. Murmurai-je.

- Quoi ?

- Je veux être architecte. C’est ça mon ambition. Je ne l’avais encore dit à personne.

Du coup, elle sourit. Le funiculaire arrivait en haut de la montagne et cliquetait comme une vieille machine à laver.

- J’ai toujours rêvé d’avoir ma cathédrale personnelle, dit Marina. Tu as des suggestions ?

- Gothique. Donne-moi le temps et je te la construirai.

Le soleil frappa son visage et ses yeux brillèrent, rivés sur moi :

- Tu me le promets ? demanda-t-elle en tendant sa paume ouverte.

Je serrai sa main avec force.

- Je te le promets.

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Coup de coeur... Boris Vian...

18 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le jardin s'accrochait partiellement à la falaise et des essences variées croissaient sur ses parties abruptes, accessibles à la rigueur, mais laissées le plus souvent à l'état de nature. Il y avait des calaios, dont le feuillage bleu violet par-dessous, est vert tendre et nervuré de blanc à l'extérieur ; des ormandes sauvages, aux tiges filiformes, bossuées de nodosités monstrueuses, qui s'épanouissaient en fleurs séches comme des meringues de sang, des touffes de rêviole lustrée gris perle, de longues grappes de garillias crémeux accrochés aux basses branches des araucarias, des sirtes, des mayanges bleues, diverses espèces de bécabunga, dont l'épais tapis vert abritait de petites grenouilles vives, des haies de cormarin, de cannais, des sensiaires, mille fleurs pétulantes ou modestes terrées dans des angles de roc, épandues en rideaux le long des murs du jardin, rampant au sol comme autant d'algues, jaillissant de partout, ou se glissant discrètes autour des barres métalliques de la grille. Plus haut, le jardin horizontal était divisé en pelouses nourries et fraîches, coupées de sentiers gravelés. Des arbres multiples crevaient le sol de leurs troncs rugueux.

Boris Vian - L'Arrache-coeur

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Coup de coeur... Robert Musil...

17 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La bêtise sincère a l’esprit obtus et est “un peu dure à la comprenette” comme dit l’expression. Elle est pauvre en idées comme en mots, et gourde quand elle les utilise. Elle privilégie les habitudes parce qu’elles s’inscrivent solidement en elle à force de répétition, et lorsqu'elle est parvenue à comprendre une chose, elle s’y cramponne longtemps et répugne à l’analyser ou à ergoter à son sujet. Elle n’est jamais lasse des simples plaisirs de la vie ! Certes, ses pensées sont souvent vagues, et il n’est pas rare que face à de nouvelles expériences, elles se pétrifient tout à fait; mais elle s’en tient de préférence à ce qu’elle peut saisir par les sens, à ce qu’elle peut compter sur ses doigts en quelque sorte. En un mot, elle est cette “bêtise claire” si attendrissante, et ne fût-elle parfois à ce point crédule et confuse en même temps que désespérément incorrigible, elle serait un phénomène plein de charme.

Robert Musil - De la bêtise

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Coup de coeur... Louis Guilloux...

16 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Louis Guilloux...

« La vie est une chose ardue, un combat difficile. C'est pourquoi des pédants empoisonnent les plus belles années de la vie des enfants. Personne d'entre eux n'a encore compris, jusqu'à ce jour, que la seule chose qu'il fallait enseigner aux enfants, c'est la joie... que la joie est une grande force. Mais les ennemis de la vie ne peuvent pas aimer la joie qu'ils ne connaissent pas. Ils se contentent de déshonorer l'existence. »

Louis Guilloux - L'Indésirable

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"Je m’étais plongé dans une sorte d’inertie bizarre, j’étais à la merci de ce qui se passait d’un instant à l’autre, je ne faisais rien mais je voulais faire quelque chose tout en me disant trop souvent que cela ne me regardait pas. Ou ne me regardait plus. Il me semblait parfois que j’avais menti toute ma vie, et que je m’étais menti à moi-même. Je n’étais plus sûr de rien, mais encore je ne serais jamais assez détaché ou assez fort, pour n’être plus que le spectateur des choses. Spectateur ! Et comment allaient-elles faire, ces deux femmes douloureuses... Et le meurtrier du père qui allait finir sa jeune vie de vingt ans au bout d’une corde ? J’éprouvais que ce monde devenait bien trop difficile pour moi"

Louis Guilloux - OK Joe

Ce conseil de lecture m'a été offert par Frédérick Laurent, petit-fils de Louis Guilloux. Qu'il en soit ici chaleureusement remercié.

CC

OK Joe

Un roman qui dénonce le racisme et la discrimination.

En 1976 paraît chez Gallimard ce court roman que l'écrivain a travaillé pendant près de 30 ans, pour restituer au mieux la vérité qu'il entendait partager avec nous.

En 1944, à la Libération, Guilloux qui parlait très bien l'anglais - et l'américain -, il avait été traducteur, a été engagé par l'armée américaine en qualité d'interprète. Son rôle? Accompagner la Police Militaire (MP) au cours d' enquêtes sur des exactions commises par certains de leurs soldats : des meurtres, des viols, des agressions... Guilloux traduisait... jusqu'aux cours martiales quand il y avait lieu.

Bien que comme à peu près tous les français, Louis Guilloux était heureux que la France soit libérée, et en bonne partie grâce à l'armée américaine, il a constaté avec une infinie tristesse que cette armée avait la fâcheuse tendance à condamner à mort presque systématiquement ses GI noirs quand, pour les mêmes crimes, les blancs le plus souvent s'en sortaient !

(Ce roman a été traduit en anglais (Etats-Unis) par Alice Kaplan)

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Coup de coeur... Aristophane...

15 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Nuées jamais taries, surgissons aux regards, vapeurs faciles à mouvoir. Quittant notre père Océan au bruit retentissant, des hautes montagnes gagnons les cimes chevelues, pour regarder de là les cimes visibles au loin, et les moissons, et la terre bien arrosée, et les fleuves divins aux eaux retentissantes et la mer aux sourds grondements ; car l’œil de l’Ether infatigablement brille dans la splendeur de ses rayons. Mais dissipons la brume pluvieuse qui voile nos formes immortelles, et d’un regard qui voit de loin contemplons la terre.

Vierges qui portons la pluie, allons vers le pays splendide de Pallas, la patrie des héros, la terre aimable de Cécrops, où se célèbrent des rites ineffables ; où, pour recevoir les initiés, un sanctuaire s’ouvre en de saintes cérémonies, cependant qu’aux dieux célestes on offre des présents ; là se dressent des temples aux faîtes élevés et des statues, là ont lieu les très saintes processions des bienheureux, et là de belles couronnes, des sacrifices en l’honneur des dieux et des festins en toutes saisons ; le printemps y ramène la fête de Bromios, l’exaltation des chœurs mélodieux et le frémissement grave des flûtes.

Aristophane - Les Nuées

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Coup de coeur... Roger Vailland....

14 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Roger Vailland....

Pour Eugène-Marie, son père se trouve, par rapport aux pères de la plupart de ses camarades, dans une position analogue à celle des lycéens qui font du latin et du grec par rapport à ceux de la section moderne. Ce n'est pas qu'Eugène-Marie aime le latin, et il n'a fait du grec que pendant deux ans, mais il se sent flatté d'appartenir à l'élite. Il ne se rendra compte que beaucoup plus tard qu'il obéit ainsi à un sentiment du même ordre que celui qui a poussé sa mère à installer dans la maison un piano que personne n'utilise.

Roger Vailland - Un jeune homme seul

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Coup de coeur... Guy de Maupassant...

13 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient. Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc.
" Encore un bock ? demanda Forestier.
Oui, volontiers. "
Ils s'assirent en regardant passer le public.
De temps en temps, une rôdeuse s'arrêtait, puis demandait avec un sourire banal : " M'offrez-vous quelque chose, monsieur ? " Et comme Forestier répondait : " Un verre d'eau à la fontaine ", elle s'éloignait en murmurant : " Va donc, mufle ! "
Mais la grosse brune qui s'était appuyée tout à l'heure derrière la loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de femmes, bien assorties.
Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit déjà des choses intimes et secrètes ; et, prenant une chaise, elle s'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda d'une voix claire : " Garçon, deux grenadines ! " Forestier, surpris, prononça : " Tu ne te gênes pas, toi ! "
Elle répondit :
" C'est ton ami qui me séduit. C'est vraiment un joli garçon. Je crois qu'il me ferait faire des folies ! "
Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache frisée en souriant d'une façon niaise. Le garçon apporta les sirops, que les femmes burent d'un seul trait ; puis elles se levèrent, et la brune, avec un petit salut amical de la tête et un léger coup d'éventail sur le bras, dit à Duroy : " Merci, mon chat. Tu n'as pas la parole facile. "
Et elles partirent en balançant leur croupe.
Alors Forestier se mit à rire :
" Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. "
Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui pensent tout haut :
" C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite. "
Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda :
" Est-ce que tu restes encore ? Moi, je vais rentrer, j'en ai assez. "
L'autre murmura :
" Oui, je reste encore un peu. Il n'est pas tard. "
Forestier se leva :
" Eh bien, adieu, alors. A demain. N'oublie pas ? 17, rue Fontaine, sept heures et demie.
- C'est entendu ; à demain. Merci. "
Ils se serrèrent la main, et le journaliste s'éloigna.
Dès qu'il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta joyeusement les deux pièces d'or dans sa poche ; puis, se levant, il se mit à parcourir la foule qu'il fouillait de l'œil.
Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la cohue des hommes.
Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n'osa plus.
La brune lui dit :
" As-tu retrouvé ta langue ? "
Il balbutia : " Parbleu ", sans parvenir à prononcer autre chose que cette parole.
Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement du promenoir, formant un remous autour d'eux.
Alors, tout à coup, elle demanda :
" Viens-tu chez moi ? "
Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement.
" Oui, mais je n'ai qu'un louis dans ma poche. "
Elle sourit avec indifférence :
" Ça ne fait rien. "
Et elle prit son bras en signe de possession.
Comme ils sortaient, il songeait qu'avec les autres vingt francs il pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour le lendemain.

Guy de Maupassant - Bel-Ami

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