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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... George Orwell...

30 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Son esprit s'échappa vers le labyrinthe de la double-pensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s'annulent alors qu'on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu'on se réclame d'elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu'il est nécessaire d'oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l'oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer la même processus au processus lui-même. Là était l'ultime subtilité. Persuader consciemment l'inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l'acte d'hypnose que l'on vient de perpétrer.

Georges Orwell - 1984

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Coup de coeur... Régis Jauffret...

29 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ils [les parents] bavent sur leurs bambins des baisers qui les trempent, les plongent dans des baignoires où il les ébouillantent, les gavent de lait de femme, de vache, de brebis, oublient de changer leurs couches, pommadent leurs fesses rendues écarlates comme on badigeonne un fond de tarte avec du beurre sorti une heure avant du réfrigérateur afin qu'il soit plus malléable, et en font au bout du compte des esclaves bâtés qui servent une économie acéphale, dont l'inventeur était si honteux qu'il a plongé aussitôt après sa découverte dans un anonymat opaque comme le goudron. Une économie dont chaque mois on leur balance la sciure en salaire, qu'ils se prennent dans la tronche avec reconnaissance, comme ces imbéciles passionnés de coprophilie qui remercient le ciel quand par bonheur ils reçoivent en pleine poire le contenu des toilettes d'un avion aux réacteurs enrhumés obligé de lâcher du lest pour éviter de raser les étages supérieurs d'une ville aux habitants trop ladres pour accepter de mourir sans contrepartie pécuniaire.

                      ________________________________

-La vie est une maladie dont on guérit.
Sans séquelles. Le traitement est prompt. Il ne donnera lieu à aucune récidive. Traitement non invalidant par ailleurs. Ni troubles de la vision, de l'audition, de la locomotion, de la sexualité, ne sont à redouter. Il est d'une telle innocuité qu'on pourra le prescrire aussi bien aux enfants de moins de quinze ans, qu'aux femmes enceintes, et au vieillards souffrant d'une inflammation de la prostate. Il peut être prescrit par un professionnel de la santé, mais l'automédication est recommandée. Aucune ordonnance n'est nécessaire pour le suivre avec succès et obtenir une guérison plénière. J'attire cependant votre attention sur le fait, qu'étant irréversible, on ne le laissera qu'exceptionnellement à la portée des bébés et des animaux domestiques. Notez également, qu'étant considéré comme un traitement de confort par les autorités sanitaires, il n'est malheureusement en aucun cas remboursé.

Régis Jauffret - Microfictions

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Coup de coeur... Jean Vilar... "Attention, ne caricaturez pas le peuple"...

28 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

DEUXIÈME REPRISE DE DANTON

Attention, ne caricaturez pas le peuple. Pas de charges. Le peuple 
est douloureux et 
s’il plaisante parfois, 
il ne s’amuse guère.

Que tout le monde veille, comme mercredi, au ton, 
à la vivacité, au rythme.

La pièce est dure 
et cruelle.

Attention à la deuxième représentation.

Merci encore.

Jean Vilar,

vendredi 13 novembre 1953.

JEUDI SOIR

Dans l’ensemble, tout va bien.

Mais cela manque de violence, 
de tempérament, de chaleur.

Ruy Blas est une pièce bien faite et intense. Je demande aux ministres d’être âpres, durs, rapaces.

Aux amoureux, d’aimer comme des fous.

Aux drôles, d’être tonitruants ou vifs.

Aux rôles d’autorité, d’être autoritaires, vifs, nets. Forts.

Il faut jouer, si ce mot a un sens, romantique.

Pas de pudeur.

Oui, pas de pudeur.

Jean Vilar, février 1954.

NOTE 
À TOUTES 
ET À TOUS

Hier un journal du soir, ce matin un autre journal annoncent que Gérard (1) 
sera remplacé 
au TNP par 
un comédien… 
par ailleurs 
de mes amis.

Si je suis effectivement en rapport avec Daniel Gélin pour jouer dans Erik XIV (2), le style dans lequel cette annonce est faite n’est pas celui du TNP. Il n’est pas le mien. Il n'est pas celui de Gélin. Je tenais à vous le dire et à vous assurer une fois de plus de mon respect à l'égard de la mémoire 
de Gérard.

(1) Gérard Philipe est mort 
le 25 novembre 1959.

(2) Erik XIV, de Strindberg, 
sera créé le 3 février 1960 
à Chaillot.

Jean Vilar,

Paris, samedi 
9 janvier 1960.

NOTE À TOUS

Peut-être voudrez-vous bien remarquer que j’ai supprimé de l’affiche nouvelle la ligne : Direction Jean Vilar. Ceci, afin de laisser aux trois lettres “TNP” le sens que j'ai toujours souhaité leur donner : travail de tout un ensemble (techniques, administrations et artistes) et non responsabilité d’un seul. À l’étranger, en province même, je ne parviens pas, hélas, à faire respecter l’honnêteté de l’affiche, malgré la clause précise inscrite dans nos contrats avec les directeurs.

Voir, par exemple, Rome, Naples et Poitiers.

Jean Vilar, 31 octobre  1955.

Chère X., Chère Y.,

Votre corset étant en piteux état, 
j’ai décidé de 
le renouveler, 
ne voulant porter atteinte de quelque manière que ce soit aux grâces dont 
la providence 
vous a parées.

Cependant je vous fais remarquer, en tout honneur, que notre doyenne tout en sachant maintenir 
ses charmes a su préserver le parfait état de son corset.

Veillez sur 
le matériel du TNP comme je surveille, en tant que patron, vos beautés, 
et tout ira bien.

À vous, parures 
de la troupe.

Jean Vilar,

26 février 1955.

Jean Vilar - Notes de service

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Coup de coeur... Emma Becker...

27 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Ce métier est peut-être celui où, ça n’étonnera personne, on voit sa virginité la plus rapidement déflorée. Je parle là de l’innocence qu’il y a à penser qu’il est facile de rester onze heures assise à attendre le client avec la promesse de recevoir un salaire mensuel avoisinant les cinq mille euros. Et, si l’on a comme moi un livre qui ne demande qu’à être écrit, et plus de la moitié de ces onze heures totalement libres, ça semble un marché tout à fait équitable. Dieu sait pourtant que durant ces deux semaines de labeur au Manège, ce n’est pas l’écriture qui m’occupe. Une certaine pudeur – un snobisme peut-être – me retient de sortir un cahier et d’écrire. La peur, aussi… Une crainte vague à l’idée que l’on me voie prendre des notes et que je me fasse pincer en plein délit d’investigation. »

Emma Becker - La maison

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Coup de coeur... Paul Morand (Contesté et incontestable)

26 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Que de minutes ont bien pu débiter ces cadrans depuis cent cinquante ans ! s’exclame Pierre. Pensez-y… quel ressort humain pourrait lutter contre les leurs ? Quelles diastoles, quelles systoles égaleront jamais leurs palettes et leurs cliquets !
- A votre manière vous êtes un philosophe, répondit Fromentine avec une niaiserie fûtée ; le philosophe du quart de seconde.
- Je ne suis pas un personnage philosophique, répliqua Pierre, sèchement ; je suis un personnage dramatique. Vous n’y comprenez rien.
- Parlez-moi encore de vous, soupira Fromentine en se remettant du rouge, c’est passionnant.

Paul Morand - L'homme pressé

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Coup de coeur... Jules Roy...

25 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quel drôle d’homme ! C’était vrai qu’il souffrait, l’été, et ne se réveillait qu’au moment où un semblant d’hiver s’abattait sur la Mitidja. Mais quoi, toujours la pluie à ce moment-là, des bourrasques, des ouragans liquides, à part les rares fois où de la neige était tombée en fondant presque tout de suite, sauf sur les crêtes où elle demeura des jours et des jours, étincelante sous le soleil revenu. À Marie Aldabram l’hiver ne manquait pas à ce point. Marjol, c’était d’abord de ça qu’il avait faim. Le ciel englouti, les routes bloquées, les maisons recouvertes jusqu'au toit, la montagne poudrée, ouatée, fleurie, étouffée sous la neige, les bois figés dans le silence et la blancheur, les nuages bas roulant leur épaisseur de ténèbres, des bouts de vallées avec leurs haies ensevelies, des arêtes de rochers noirs, des plaques de gel avec leur gerçures et leurs yeux d’huile, des touffes de trèfle durci, des chevaux qu’on n’avait pas ramenés dans les fermes et qui s’ennuyaient dans les pâtures mortes, droits sur leurs membres velus, reniflant désespérément l’herbe enfouie, et à qui on tendait une croûte de pain. Mais surtout des traces. En temps normal, on pourrait croire la forêt déserte. Il suffisait d’une giboulée de neige pour marquer le passage de toutes les bêtes qui l’habitaient : des sabots de chevreuils, des pattes de renards, des griffes de mulots sortis de leurs galeries, des étoiles d’oiseaux, des batailles de freux au pied d’un noisetier, des sauts de lièvres ou d’écureuil. Il entendait le crissement de ses semelles sur la neige poudreuse, y enfonçait les mains, s’en barbouillait le visage, en mangeait, Un prince. Seul. Tout ça à soi. D'une crête, il regardait la neige souveraine, ce tombeau royal, cette escadre triomphale de voiliers en route vers l’éternité sur laquelle, à midi, passait la fanfare des cloches accompagnée d’une voix de bronze sourde, pareille à celle des canons. Des pensées et des audaces qu’on n’aurait jamais eues se débridaient au retour, quand on respirait au village l’odeur des femmes. Jamais d’hiver ici, que ces déferlements qu’un soir amenait de l’ouest et qui battaient la plaine, cette humidité qui vous faisait grelotter. Alors, il s’enfermait, allumait du feu dans la cheminée, regardait le bois flamber et tisonnait avaricieusement, car le bois d’ici brûlait vite, sans braises, sans cette diversité de flammes de là-bas, sans ces vapeurs, ces moirures et ces panaches des essences. Pourtant, là-bas, souviens-toi Marjol, l’hiver n’était pas tellement drôle. L’hiver, il tardait toujours à Marie Aldabram de se coucher près de son mari. Une chaleur rayonnait de cette grande carcasse étendue dans l’ombre, avec ses douleurs et ses éclairs féroces.

Jules Roy - Les chevaux du soleil

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Coup de coeur... Roberto Bolano...

24 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’est en Allemagne que se trouvait sa maison d’édition ou plutôt l’idée qu’il avait de la maison d’édition, une maison allemande, des éditions dont le siège se trouvait à Hambourg et dont les réseaux, sous la forme de commandes de livres, s’étendaient dans les vieilles librairies de toute l’Allemagne, des librairies dont il connaissait personnellement certains des libraires, et avec qui, lorsqu’il faisait une tournée d’affaires, il prenait le thé ou le café, assis dans un coin de la librairie, se plaignant constamment des temps difficiles, pleurnichant à cause du mépris du public envers les livres, accablant de reproches les intermédiaires et les marchands de papier, se lamentant à propos du futur d’un pays qui ne lisait pas, en un mot, passant un super bon moment tout en grignotant des biscuits ou des morceaux de Kuchen, jusqu’à ce que, finalement, M. Bubis se remette debout, donne une bonne poignée de main au libraire d’Iserlohn, par exemple, après quoi il s’en allait à Bochum rendre visite au vieux libraire de la ville, qui conservait comme des reliques, des reliques en vente certes, des livres à l’enseigne de Bubis publiés en 1930 ou 1927 et que, d’après la loi, la loi de la Forêt-Noire, bien sûr, il aurait dû brûler au plus tard en 1935, mais que le vieux libraire avait préféré cacher, par pur amour, ce que Bubis comprenait (et pas grand monde d’autre, y compris l’auteur du livre, n’aurait pu le comprendre), une action pour laquelle il le remerciait par un geste qui était au-delà ou en deçà de la littérature, un geste, pour le qualifier ainsi, de commerçants honnêtes, de commerçants en possession d’un secret qui remontait peut-être aux origines de l’Europe, un geste qui était une mythologie, ou qui ouvrait la porte à une mythologie dont les deux piliers principaux étaient le libraire et l’éditeur, non pas l’écrivain, au chemin capricieux ou sujet à de fantomatiques impondérables, mais le libraire, l’éditeur et un long chemin zigzaguant dessiné par un peintre de l’école flamande.

Roberto Bolano - 2666

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Coup de coeur... Gustave Flaubert...

23 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l’eût guérie.

Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; il expliqua, même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.

— Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller.

Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l’appartement. Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d’une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s’inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.

— L’Aveugle s’écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s’envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.

Flaubert - Madame Bovary - Extrait de la troisième partie, chapitre VIII

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Coup de coeur... .Claudie Hunzinger..

22 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mais je n'imaginais absolument pas que le roman de nature qui commençait à m'habiter allait prendre le visage de la société elle-même, moi qui avais voulu lui fausser compagnie ; et que j'allais me retrouver dans un imbroglio consternant, avec partis opposés, propagande dans les journaux et jusque dans les écoles, et révélation finale sur le charnier du monde ; et que toute sa malfaisance, comme un catalyseur, allait mettre en question mon amitié avec Leo. Je ne savais pas que j allais me retrouver face à l'insoluble, moi qui m'étais retranchée dans ma parcelle de beauté et de refus, dans la radicalité de la solitude, sa simplicité, sa facilité ; moi qui avais relevé le défi de gagner ma vie à l'écart. Qui étais sortie du monde. Mais c'est quand on en est sorti qu'on s'aperçoit que le reste du monde a la peste. Ça crève les yeux. Le reste du monde et nous aussi, voilà ce que j'apprendrai. Nous aussi, nous avons la peste même si nous prétendons à l'innocence.

Non, je ne savais pas que j'allais me retrouver face à la mine, au gâchis, aux dégâts. Et que tout ce que j'avais fui allait me revenir en plein dans la poitrine, en plein cœur, je ne le savais pas, allait me revenir comme un nuage chargé de neige et de derniers temps, chargé des préludes de la fin, durant les mois qui allaient suivre.

Claudie Hunzinger - Les grands cerfs

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Coup de coeur... Philippe Claudel...

21 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je tourne les pages dans l'odeur de papier ancien, de l'encre nouvelle, de jaquettes tapissées d'une poussière dont les grains affolés se bousculent sous les paupières des lampes, de l'humidité aussi d'ouvrages lourds et peu souvent ouverts qui paraissent en souffrir et suppurer des larmes minuscules. Sans doute est-ce là, dans cette bibliothèque surannée, au profond du silence, parmi les visages absents de mes camarades et leurs corps ennuyés, enivré par le remugle - puisque c'est la le nom de l'odeur des vieux livres comme je l'appris bien plus tard -, que j'entre dans un pays, celui de la fiction et de ses mille sentiers, que je n'ai depuis jamais vraiment quitté. Je suis comme les livres. Je suis dans les livres. C'est le lieu où j'habite, lecteur et artisan, et qui me définit le mieux.

(...)

On grelotte un peu, et on sourit, tandis que, bien à l'abri de l'orage, on inspire le fumet que le massacre délivre, humus de marais, tourbe, sève, sucre des corolles des lys dont les pétales en pleurs sont comme des haillons, poils de bêtes aux abois et qui meuglent en coeur au loin, soupe de terre relevée par le frisson des lavandes vertes mais dont l'orage a excité la nature, résine venue d'on ne sait où, et le vent enfin levé, revanchard, brasse tout cela avec les dernières gouttes de pluie tout en poussant vers l'est, encore paisible à cette heure, le fatras des nuages crevés et les coups de tonnerre.

(...)

Parfois, se coucher au beau milieu des foins, pour se reposer, pour embrasser qui on aime, au milieu de l'odeur de la belle agonie, des senteurs de graine, de la poussière en laquelle se sont réduites déjà certaines graminées fragiles comme la lyse appelée aussi amourette, et qui se colle à notre sueur. S'étendre et dormir dans l'immense literie végétale, souple et irritante, en attendant de la plier, de la charger et d'en bourrer jusqu'à la gueule greniers et granges.

(...)

Les portes des étables sont pour moi comme celles des églises; elles ouvrent sur un mystère et un silence à peine troublé de souffles et de mouvements lents, d'haleines chaudes, de poésie d'encens ici, de rumination repue là. Un recueillement. Dans l'ombre se joue l'Eucharistie. Parfum de crèche bien sûr, où l'aigrelet fumet du nouveau-né s'adoucit de l'haleine de l'âne et de celle du boeuf bienveillants.

(...)

C’est la pluie qui, après avoir fait disparaître le coteau sous un écran strié, court comme une marée dans les airs, engloutit les boqueteaux ,boit les champs, se coule vers notre maison, ruisselle déjà dans les jardins du fond. Des gouttes isolées donnent les premières notes, mates, près du poulailler, et c’est le gros de la troupe, armée oblique et drue des soudards qui sabrent sans vergogne les pétales des dernières tulipes, déchirent les feuilles encore fragile des cerisiers, humilient les pivoines en les forçant à courber leurs têtes crémeuses avant de les écraser au sol, grêlent la terre des millions de cratères gros comme l’ongle du pouce. Massacre élémentaire. Pilonnage. Cataracte. L’eau fraîchit l’air et le sabre. C’est le mufle d’un monstre qui souffle à plein visage sa trop chaude haleine des tropiques. Des fleuves minuscules charrient leurs eaux brunes dans les allées; et des mers vaporeuses se forment au pieds des framboisiers….

Philippe Claudel - Parfums

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