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Vivement l'Ecole!

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Coup de coeur... Yann Diener...

3 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Je viens de passer quarante-huit heures à refouler plus qu’à l’accoutumée. D’abord, j’oublie mon identifiant, indispensable pour ouvrir mon ordinateur à l’hôpital. Je passe la matinée à essayer de joindre le service informatique. Le soir, enfin rentré chez moi, je dois faire un virement pour une location de vacances ; alors j’entreprends d’accéder à mon compte bancaire en ligne. J’entre mon identifiant sans me poser de questions, mais voilà que mon code secret, lui, m’échappe. Je fais trois essais infructueux, alors crac, la machine me dit que pour des raisons de sécurité, mon accès est bloqué. Je clique sur le lien intitulé « Mot de passe oublié ? » ; je suis scrupuleusement la procédure, en répondant à plusieurs questions intimes censées m’identifier ; avec succès puisque finalement ce message s’affiche : « Vous recevrez un nouveau mot de passe par la poste dans trois jours. » Entre-temps, j’aurai perdu mon option sur ma location de vacances.

Là-dessus, je passe une bonne nuit avec des rêves sans mots de passe, sans login, sans identifiants. Au petit matin je presse le pas, j’arrive à l’heure à mon cabinet, mais je reste bloqué devant la porte de l’immeuble : impossible de me souvenir de la combinaison du digicode. C’est le code secret de ma carte bleue qui me vient à la place. Allez savoir pourquoi. Je me dis que je vais avoir l’air bête si mon premier patient arrive et me trouve planté là en pleine opération de refoulement. Je suis sauvé par un voisin qui sort de l’immeuble. Je peux entrer avant l’arrivée des analysants – je ne vous ai pas encore dit : je pratique la psychanalyse, je fais ça tout le temps, le matin à mon cabinet, l’après-midi à l’hôpital.

Toute la matinée, entre les séances, j’essaye d’analyser cette contagion d’oublis. J’associe librement, mais vainement. Machinalement, j’ouvre Psychopathologie de la vie quotidienne, mon livre préféré de Freud, voire mon livre préféré tout court. Avec ce texte, publié en 1901, Freud donnait le premier toute leur importance à nos petites bévues quotidiennes : les actes manqués, les lapsus et les oublis, qui racontent quelque chose, comme les rêves. En lisant ces différentes productions comme des textes à traduire, Freud a saisi que l’inconscient s’exprime sous forme de messages chiffrés – comme les « messages personnels » diffusés par Radio Londres à l’intention des réseaux de résistance. « Message important pour Nestor : la girafe a un long cou. Je répète : la girafe a un long cou. »

L’inconscient aussi doit tromper la censure : nous déguisons nos fantasmes en symptômes, et dans les rêves nous camouflons nos désirs réprouvés. Alors, de temps en temps, forcément, nous nous prenons les pieds dans le tapis du langage.

Je peux oublier un mot qui en lui-même n’a rien de gênant, mais qui est bêtement, phonétiquement, associé à un mot qui pour moi est problématique. Nos chaînes signifiantes se connectent et s’emmêlent selon un jeu d’assonances, et non en fonction du sens : les mots s’entraînent entre eux dans des chaînes de refoulement, en suivant des voies associatives. C’est en fonction de ces associations que se forment des messages chiffrés très personnels ; et c’est en découvrant ces mêmes associations, en y prêtant attention sur le divan, que l’analysant pourra déchiffrer son propre message.

Le premier chapitre de la Psychopathologie de la vie quotidienne est consacré à l’oubli des noms propres, le deuxième chapitre à l’oubli de mots en langue étrangère, et le troisième à l’oubli de suites de mots. Il n’y a pas de chapitre sur l’oubli des identifiants.

Un identifiant, ça n’est pas un nom, c’est une sorte d’avatar du nom. On peut le modifier, mais il est d’abord proposé par l’ordinateur, souvent composé d’une partie du nom flanquée de plusieurs chiffres. C’est un agglutinement alphanumérique, une production du langage machine. Alors, selon la classification proposée par Freud, peut-on considérer l’oubli d’identifiant comme un cas particulier d’oubli de mot appartenant à une langue étrangère ?

On ne construit pas des phrases, on ne fait pas de jeux de mots avec un identifiant. On ne le refoule pas vraiment comme on le fait pour un nom : on le recrache plutôt comme un morceau de novlangue informatique qu’on aurait avalé de travers. Quand la machine me demande mon mot de passe, elle me suggère en même temps de l’oublier : « Mot de passe oublié ? » Ce qui peut sonner comme une injonction à l’oublier – sur moi ça marche assez bien. Et quand il m’est proposé de « récupérer » mon mot de passe, je dois en fait en créer un nouveau.

 

Yann Diener - 

 

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Coup de coeur... Mark Twain...

2 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les Français et les Comanches

Parlons maintenant de la cruauté, de la férocité, et de l'esprit de massacre. S'ils n'honorent pas les races en partie civilisées du monde, on peut difficilement les appeler des vices. Ils sont les produits naturels du système social ; sans eux le système ne saurait être parfait. Il est délicat de tracer ici une ligne de démarcation précise entre les Français, les Comanches, et les autres nations d'un même niveau social et moral. On doit admettre, en toute honnêteté, que les Comanches occupent un rang supérieur aux Français au moins sur un point : ils ne se battent pas entre eux, alors que le passe-temps favori des Français, depuis toujours, consiste à s'exterminer mutuellement par le fer et par le feu. Nulle arme n'a fait couler autant de flots de sang français que l'épée du Français. Nulle haine ne s'est révélée aussi implacable que celle du français pour ses compatriotes. Nulle autre religion humaine n'est arrivée à un tel raffinement dans l'atrocité et le crime que la douce et aimable religion des Français. Mais cette affirmation est en un sens injuste, car les Comanches n'ont jamais eu de religion, et de ce fait, aucun motif pressant de réformer leurs frères en les tuant.

Les Turcs se sont parfois entretués, comme beaucoup d'autres nations inférieures, mais en vérité, la guerre civile n'a jamais atteint ce suprême degré d'amertume, d'efficacité, de rage et d'obstination, dans aucune autre communauté que chez les Français et les chats de Kilkenny.

Je doute fort que les Français soient plus cruels que les Comanches; je crois qu'ils sont seulement plus ingénieux dans leurs méthodes. Si l'on peut établir le fait avec certitude, il sera alors prouvé que le Français est bien au-dessus du Comanche. La noblesse française a inventé ainsi quelques coutumes remarquables et les a préservées un millier d'années, grâce à la compréhensive docilité du peuple. L'une était le droit pour le seigneur, lorsqu'il chassait, de passer à cheval sur les récoltes de ses fermiers, sans qu'il ait rien à payer pour les dommages causés. Un autre droit seigneurial était d'interdire aux paysans de clôturer leurs terres contre les bêtes de proie, car ces clôtures auraient gêné la chasse. Le seigneur avait aussi le droit d'avoir un colombier sans être tenu de réparer les dégâts des pigeons, et mieux, il pouvait même punir le pauvre diable qui eût tué un de ces volatiles. Le seigneur avait encore le droit de posséder un moulin et un four et de contraindre le paysan à y moudre son blé et y cuire son pain, au double du prix habituel. Cet homme pouvait saisir les terres et les biens de la veuve et des orphelins quand le chef de famille mourait sans testament, et il avait le droit de s'approprier un cinquième du montant de la vente quand des terres sous sa juridiction changeait de mains. Mais ce ne sont là que des cruautés mineures - n'importe quelle société partiellement civilisée est capable de les imaginer et de les supporter. D'un degré supérieur sont celles-ci : le droit qu'avait le seigneur d'obliger les paysans, après leur journée de labeur, à aller, toute la nuit, battre l'eau des bassins avec des branches pour empêcher les grenouilles de chanter afin qu'elles ne troublent pas son sommeil ; le droit du seigneur de transpercer un paysan et de se réchauffer les pieds en lui, comme dans un manchon, quand la chasse l'avait fatigué, et refroidi ; puis, enfin, le droit de cuissage que la langue anglaise ne saurait se salir à décrire. S'il est possible que les Comanches puissent l'emporter sur ces trois derniers droits, ce sera de fort peu. Quoi qu'il en soit, c'est sous la Révolution que l'ingéniosité française a atteint son point culminant quand les révolutionnaires attachèrent des femmes nues à des hommes nus, et les jetèrent dans le fleuve. Cela va bien au-delà de l'imagination des Comanches, et ils ne peuvent que s'incliner. Comme cette histoire remonte à moins de cent ans, nous sommes tentés de croire que le français n'a pas perdu son inventivité, ni l'art de s'en servir.

Mark Twain - Damnés français

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Coup de coeur... Sonia Devillers...

1 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Gabriela ne sentait rien venir. L’Europe lui tendait les bras. Ma grand-mère atteignit la majorité à l’orée des années 1930. Elle s’inscrivit au jeu-concours d’un magazine qui lui fit gagner des séjours en Pologne et en Italie. Elle voyagea aussi avec son oncle et sa tante, Emmanoil et Liza Socor. Ensemble, ils rendirent visite au fils de ces derniers, le cousin Matei, qui avait le même âge que Gabriela et se trouvait à Berlin. Les deux jeunes gens, complices depuis l’enfance, avaient en commun l’amour de la musique et la fierté d’appartenir à une brillante famille. Quant à l’oncle Emmanoil, homme solaire et expansif, avocat, patron de presse et militant antifasciste de la première heure, il comblait la place laissée vacante par le père de Gabriela. À Berlin, les deux cousins, déjà bons pianistes, s’amusèrent follement à essayer des Bechstein. Portant le sigle d’un prestigieux facteur berlinois, ces instruments offraient une mécanique de haute précision et un toucher incomparablement puissant.

Aussi l’oncle Emmanoil commanda-t-il deux demi-queues, un pour son fils et un pour sa nièce bien-aimée. Des cadeaux, voilà tout. C’est ainsi que, dans la famille de ma grand-mère, on démarrait dans la vie : avec un piano chacun ! Cela avait du bon. Gabriela allait poursuivre sur la voie musicale, en étudiant, puis en enseignant au Conservatoire de Bucarest. Le cousin Matei Socor deviendrait, lui, un chef d’orchestre porté aux nues par le régime, compositeur de l’hymne national roumain, directeur de la radio nationale et de l’union des compositeurs. Un communiste de la première heure.

Sonia Devillers - Les exportés

Les exportés de Sonia Devillers - Editions Flammarion

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Coup de coeur... Leslie Kaplan...

31 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

EXTRAITS

–Eh bien moi je n'applaudit pas, dit une jeune femme qui était venu s'asseoir pendant que Jérémie racontait, pourquoi applaudir, où est-il maintenant, le peuple révolutionnaire, où se cache-t-il, il n'y a plus de peuple, il n'y a que des consommateurs, le marché est le seul horizon, tous aliénés.

(...)

L’appropriation privée de tout, du travail et de la terre, de l’air, de l’eau, des acquis scientifiques, des œuvres artistiques, non seulement ça empêche de vivre aujourd’hui mais ça met en danger la planète, les générations à venir…
Alors il y a ceux qui profitent du régime, qui sont pris dedans, prisonniers, volontaires ou pas du tout volontaires, mais il y a aussi la difficulté à sortir de cette référence, le marché.

(...)

L’inégalité suppose qu’on sait à l’avance qui est l’autre, il est moins que soi, défini, relégué, enfermé dans une catégorie.
On aime l’égalité parce que c’est avec un égal qu’il y a un autre, une rencontre, quelqu’un à découvrir, inconnu, nouveau.

(...)

« Si vous convient à Monsieur, toi convient a citoyen », mais la liberté alors, tutoyer pourquoi, citoyen citoyenne, rabattre l’arrogance, le côté injurieux des uns vis-à-vis des autres, le mépris, empêcher ça, mais peut-on l’empêcher.

Leslie Kaplan - Mathias et la Révolution

Mathias et la Révolution de Leslie Kaplan - Grand Format - Livre - Decitre

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Coup de coeur... Virginie Despentes...

30 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Virginie Despentes au Monte-en-l'air | 22 septembre | Ménilmontant

OSCAR

Chroniques du désastre

Croisé Rebecca Latté, dans Paris. Sont remontés à ma mémoire les personnages extraordinaires qu’elle a interprétés, femme tour à tour dangereuse, vénéneuse, vulnérable, touchante ou héroïque – combien de fois je suis tombé amoureux d’elle, combien de photos d’elle, dans combien d’appartements, au-dessus de combien de lits – j’ai pu accrocher et qui m’ont fait rêver. Métaphore tragique d’une époque qui se barre en couille – cette femme sublime qui initia tant d’adolescents à ce que fut la fascination de la séduction féminine à son apogée – devenue aujourd’hui ce crapaud. Pas seulement vieille. Mais épaisse, négligée, la peau dégueulasse, et son personnage de femme sale, bruyante. La débandade. On m’a appris qu’elle s’était convertie en égérie pour jeunes féministes. L’internationale des pouilleuses a encore frappé. Niveau de surprise : zéro. Je me roule en PLS sur mon sofa et je réécoute Hypnotize de Biggie, en boucle.

REBECCA

Cher connard,

J’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve, je t’écris. Je suis sûre que tu as des enfants. Un mec comme toi ça se reproduit, imagine que la lignée s’arrête. Les gens, j’ai remarqué, plus vous êtes cons et sinistrement inutiles plus vous vous sentez obligés de continuer la lignée. Donc j’espère que tes enfants crèveront écrasés sous un camion et que tu les regarderas agoniser sans rien pouvoir faire et que leurs yeux gicleront de leurs orbites et que leurs cris de douleur te hanteront chaque soir. Ça, c’est tout le bien que je te souhaite. Et laisse Biggie tranquille, bouffon.

 

Virginie Despentes - Cher connard

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Coup de coeur... Daniel Pennac...

29 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Chagrin d'école - Daniel Pennac - Folio - Site Folio

Aucun avenir.
Des enfants qui ne deviendront pas.
Des enfants désespérants.
Écolier, puis collégien, puis lycéen, j'y croyais dur comme fer moi aussi à cette existence sans avenir.
C'est même la toute première chose dont un mauvais élève se persuade.
- Avec des notes pareilles qu'est-ce que tu peux espérer ?
- Tu t'imagines que tu vas passer en sixième ?
(En cinquième, en quatrième, en troisième, en seconde, en première...)
- Combien de chances, au bac, d'après vous, faites-moi plaisir, calculez vos chances vous-même, sur cent, combien ?
Ou cette directrice de collège, dans un vrai cri de joie :
- Vous, Pennacchioni, le BEPC vous ne l'aurez jamais ! Vous m'entendez ? Jamais !
Elle en vibrait.
En tout cas je ne deviendrai pas comme toi, vieille folle ! Je ne serai jamais prof, araignée engluée dans ta propre toile, garde-chiourme vissée à ton bureau jusqu'à la fin de tes jours. Jamais ! Nous autres les élèves nous passons, vous restez ! Nous sommes libres et vous en avez pris pour perpète. Nous, les mauvais, nous n'allons nulle part mais au moins nous y allons ! L'estrade ne sera pas l'enclos minable de notre vie !
Mépris pour mépris je me raccrochais à ce méchant réconfort : nous passons, les profs restent : c'est une conversation fréquente chez les élèves de fond de classe. Les cancres se nourrissent de mots.

Daniel Pennac - Chagrin d'école

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Coup de coeur... John Fante...

16 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Amazon.fr - Demande à la poussière - Fante, John, Bukowski, Charles,  Garnier Philippe - Livres

J’ai acheté une auto, une Ford 1929. Il manquait la capote, mais elle filait comme le vent, et les jours où il ne pleuvait pas je faisais des longues virées le long de la côte, jusqu’à Ventura, des fois Santa Barbara, et je redescendais sur San Clemente, jusqu’à San Diego, de la chaussée sous les étoiles, les pieds posés sur le tableau de bord, la tête pleine de plans pour un autre livre, d’abord une nuit, puis une autre, et ensuite toutes ensemble qui épelaient des jours de rêve que je n’avais pas connus, des jours sereins que j’avais peur de remettre en question. Je sillonnais la ville avec ma Ford : je découvrais des ruelles mystérieuses, des arbres solitaires, des vieilles maisons pourrissant sur leur passé déjà oublié. Jour et nuit je vivais dans ma Ford, m’arrêtant seulement le temps de commander un hamburger et une tasse de café au premier routier venu. C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert.

John Fante - Demande à la poussière

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Coup de coeur... Marguerite Duras...

7 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Coup de coeur... Marguerite Duras...

Qui es-tu ? Tu me tues. J'avais faim. Faim d'infidélités, d'adultères, de mensonges et de mourir. Depuis toujours. Je me doutais bien qu'un jour tu me tomberais dessus. Je t'attendais dans une impatience sans borne, calme. Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu'aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. Nous allons rester seuls, mon amour. La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne. Jamais. Jamais plus. Enfin. Tu me tues. Tu me fais du bien. Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté. Nous n'aurons plus rien d'autre à faire, plus rien que pleurer le jour défunt. Du temps passera. Du temps seulement. Et du temps va venir. Du temps viendra. Où nous ne saurons plus du tout nommer ce qui nous unira. Le nom s'en effacera peu à peu de notre mémoire. Puis, il disparaîtra tout à fait.

Marguerite Duras - Hiroshima mon amour

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Coup de coeur... Roberto Bolano...

4 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Amazon.fr - 2666 - Bolaño,Roberto, Amutio,Robert - Livres

C’est en Allemagne que se trouvait sa maison d’édition ou plutôt l’idée qu’il avait de la maison d’édition, une maison allemande, des éditions dont le siège se trouvait à Hambourg et dont les réseaux, sous la forme de commandes de livres, s’étendaient dans les vieilles librairies de toute l’Allemagne, des librairies dont il connaissait personnellement certains des libraires, et avec qui, lorsqu’il faisait une tournée d’affaires, il prenait le thé ou le café, assis dans un coin de la librairie, se plaignant constamment des temps difficiles, pleurnichant à cause du mépris du public envers les livres, accablant de reproches les intermédiaires et les marchands de papier, se lamentant à propos du futur d’un pays qui ne lisait pas, en un mot, passant un super bon moment tout en grignotant des biscuits ou des morceaux de Kuchen, jusqu’à ce que, finalement, M. Bubis se remette debout, donne une bonne poignée de main au libraire d’Iserlohn, par exemple, après quoi il s’en allait à Bochum rendre visite au vieux libraire de la ville, qui conservait comme des reliques, des reliques en vente certes, des livres à l’enseigne de Bubis publiés en 1930 ou 1927 et que, d’après la loi, la loi de la Forêt-Noire, bien sûr, il aurait dû brûler au plus tard en 1935, mais que le vieux libraire avait préféré cacher, par pur amour, ce que Bubis comprenait (et pas grand monde d’autre, y compris l’auteur du livre, n’aurait pu le comprendre), une action pour laquelle il le remerciait par un geste qui était au-delà ou en deçà de la littérature, un geste, pour le qualifier ainsi, de commerçants honnêtes, de commerçants en possession d’un secret qui remontait peut-être aux origines de l’Europe, un geste qui était une mythologie, ou qui ouvrait la porte à une mythologie dont les deux piliers principaux étaient le libraire et l’éditeur, non pas l’écrivain, au chemin capricieux ou sujet à de fantomatiques impondérables, mais le libraire, l’éditeur et un long chemin zigzaguant dessiné par un peintre de l’école flamande.

Roberto Bolano - 2666

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Coup de coeur... Marc Bloch...

1 Août 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature, #Histoire

Livre: L'étrange défaite, témoignage écrit en 1940, Bloch Marc, Gallimard,  Folio histoire, 2000069234475 - Librairie Dialogues

Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de « métèque ». Je leur répondrai, sans plus, que mon arrière-grand père fut soldat, en 93 ; que mon père, en 1870, servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale, après son annexion au IIe Reich ; que j’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ; que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux.

Marc Bloch - L'étrange défaite

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