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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Sophie Calle...

18 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Sophie Calle...

C'était il y a vingt-cinq ans, en 1962, un après-midi de septembre. Dans une maison de vacances sur le bassin d'Arcachon. Je portais une chemisette en nylon blanc, des boxer-shorts bleu marine. J'avais triché au Nain Jaune, et c'était écrit, à la main, sur un morceau de carton que ma mère m'avait accroché dans le dos.

(...)

La souffrance a duré cinq heures et quinze minutes. C'est tout. J'avais vingt-trois ans. J'étais enceinte de mon premier enfant. La scène s'est déroulée à la clinique Saint-Roch, à Montpellier. Le 6 août 1966. Entre douze heures et dix-sept heures quinze. La sage-femme a posé son stéthoscope sur mon ventre et m'a dit qu'elle n'entendait pas les battements de son cœur. Elle était formelle : "Il est mort-né, nous allons provoquer les contractions." Cinq heures et quinze minutes à me tordre de douleur, à ne penser qu'à ce bébé qui allait sortir tout raide. Je me disais : "S'il ne vit pas, je me tue." La chambre était jaune. Il faisait très beau, très chaud. Je portais une chemise de nuit de ma grand-mère. Je ne pensais qu'à nos deux morts. L'accoucheuse était une grosse femme avec des cheveux blancs, un visage rouge, des pommettes hautes, un petit nez en trompette, la cinquantaine. A dix-sept heures quinze, heure de la délivrance, il a poussé un cri. J'ai foudroyé d'un regard assassin le stéthoscope. J'ai pleuré de joie. Elle a dit : "Calmez-vous."

Sophie Calle - Douleur exquise

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Coup de coeur... Iliana Holguin Theodorescu...

17 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Iliana Holguin Theodorescu...

Un jour d'août 2018, le désert de la Guajira, Colombie et la mer caraïbe qui l'entoure furent témoins d'un dialogue entre un Amérindien du peuple wayùu nommé Twenty et moi; la mer Caraïbe mais aussi l'océan Pacifique savent cela, que parfois, sur leurs côtes, les humains s'appellent Twenty ou Fourty parce qu'ils trouvent l'anglais si cool, et d'autres fois Usnavy, d'après les noms des bateaux de l'US Navy qui passent au large.

Alors qu'il venait de me proposer de coucher avec lui, faisant valoir que je pourrais ensuite me targuer d'avoir eu un Wayùu dans mon lit, je tentai ingénument de lui expliquer pourquoi ce genre de propositions me semblait, sans même parler de machisme, importunes.

Je me lance: " Imagine que tu es en vacances dans un pays dont les habitants n'ont jamais vu un homme à la peau mate, aux cheveux et aux yeux obscurs ailleurs que dans un film. Imagine que toutes les femmes , blanches, blondes et aux yeux clairs de ce pays n'ont, alors même qu'elles prétendent vouloir te connaître, t'aider et te faire découvrir leur culture, qu'un seul dessein, celui de négocier tes charmes, de s'en emparer et d'en tirer du plaisir. Imagine qu'elles ne pensent qu'à ça et que toi tu les écoutes, l'une après l'autre, s'inscrire dans cette longue liste de tes prétendantes qui se fichent de tes pensées et sentiments et pour lesquelles tu n'es qu'un corps désirable, qu'à chaque fois tu espères que ce sera différent, qu'à chaque fois tu te trompes, qu'à chaque fois tu as peur."

A cela, le Wayùu me répondit qu'il adorerait se trouver dans cette situation, et l'entendant se réjouir, le désert, la mer et moi soupirâmes, résignés, un peu moins idéalistes que la veille au soir.

Le lendemain, la femme wayùu qui me louait cinq mètres carrés de plage pour que j'y plante ma tente confirma: "Pour eux, tu n'es rien d'autre que de la chair fraîche." "Carne fresca". 

Iliana Holguin Theodorescu - Aller avec la chance

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Coup de coeur... Milan Kundera...

16 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Je sais que tu as toujours été un type droit et que tu en es fier. Mais pose toi une question : Pourquoi dire la vérité ? Qu'est-ce qui nous y oblige ? Et pourquoi faut-il considérer la sincérité comme une vertu ? Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu'il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n'as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? Eh bien, dis-moi !" Son frère se taisait, et Édouard poursuivit : "Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C'est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t'obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre soi-même tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou."

Milan Kundera - Risibles amours

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Coup de coeur... Lewis Caroll...

15 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Dans cette direction-ci, répondit le Chat, en faisant un vague geste de sa patte droite, habite un Chapelier ; et dans cette direction-là (il fit un geste de sa patte gauche), habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre : ils sont fous tous les deux.

- Mais je ne veux pas aller parmi les fous. Fit remarquer Alice.

- Impossible de faire autrement, dit le Chat. Nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.

- Comment savez-vous que je suis folle ? demanda Alice.

- Tu dois l’être, répondit le Chat, autrement tu ne serais pas venue ici.

Alice pensait que ce n’était pas une preuve suffisante, mais elle continua :

- Et comment savez-vous que vous êtes fou ?

- Pour commencer, dit le Chat, est-ce que tu m’accordes qu’un chien n’est pas fou ?

- Sans doute.

- Eh bien, vois-tu, continua le Chat, tu remarqueras qu’un chien gronde lorsqu’il est en colère et remue la queue lorsqu’il est content. Or, moi je gronde quand je suis content, et je remue la queue quand je suis en colère. Donc, je suis fou.

 

Lewis Caroll - Alice au pays des merveilles

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Coup de coeur... Karine Silla...

14 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce qui l'intéressait, ne l'oublie pas le jour où tu raconteras cette histoire à tes enfants, c'était la paix ; pas le pouvoir, la paix. Le malheur des hommes c'est que tous ne la veulent pas, et pour ceux qui le souhaitent, ils n'ont pas d'autre choix que le recours à la violence. Nehanda a regretté chacun de ses morts. Tous les guerriers disparus à ses côtés ont eu droit à des cérémonies funéraires digne des plus grands rois. On sacrifiait des bêtes par milliers pour rendre hommage à ces serviteurs de la paix. L'autorité qu'elle exerçait sur son peuple n'avait rien d'une domination, c'était tout simplement un sens qu'elle espérait donner à la vie grâce à l'aide de Dieu. Et les colons ont certes remporté la bataille mais ils ont perdu sur le long terme. L'esprit de Nehanda est là, éternel. Son peuple est fort, il a vu la peur briller dans l’œil de l'ennemi et sait que nul n'est invincible.

Karine Silla - Aline et les hommes de guerre

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Coup de coeur... Kaouther Adimi...

13 Décembre 2020 , Rédigé par Librairie Mollat Publié dans #Littérature

Soirée chez Max-Pol Fouchet qui a beaucoup insisté pour que je sois là. Je crois que j'avais l'air lugubre, emmitouflé dans mon pardessus noir que je n'ai pas quitté. Il y avait beaucoup de monde. J'ai eu la joie de croiser René-Jean Clot et Frédéric Jacques Temple, jeune casqué arrivé en Algérie au début de l'été, qui aime écrire et qui a du goût pour la belle poésie. Était également présente la chansonnière juive, Agnès Capri, réfugiée à Alger. L'ambiance était électrique, tout le monde parlait à mots couverts de quelque chose qui allait se produire dans la nuit. Je suis rentré chez moi vers 4 heures du matin et une heure après, les Américains débarquaient ! Max-Pol redoutait que nous soyons arrêtés et nous avait réunis pour nous protéger.

Nous sommes soustraits à l'autorité de Vichy et devenons capitale de la France libre !

12 novembre 1942

Je croule sous les demandes et les commandes. Le papier circule de nouveau.

21 novembre 1942

Camus est bloqué au Chambon-sur-Lignon où il se soignait. Il devait rentrer en Algérie par bateau mais le débarquement l'a pris de court. Sa femme Francine, qui est revenue avant lui, me confie qu'il est dans une situation financière compliquée. Malheureusement, je ne trouve aucun moyen de lui faire parvenir de l'argent en France à cause de la coupure entre les deux pays.

2 décembre 1942

De nouveau mobilisé, je rejoins le gouvernement provisoire comme adjoint de l'amiral Barjot chargé de la propagande. Je dirige désormais le service des publications au ministère de l'Information. Nous avons le projet de créer les « éditions de France ». Un jeune homme mobilisé m'a demandé pourquoi je n'écrivais pas, moi qui aimais tant la littérature. Je n'ai pas osé lui répondre qu'écrire m'ennuie. Moi, j'aime publier, collectionner, faire découvrir, créer du lien par les arts !

11 décembre 1942

J'ai dîné avec Soupault qui m'a raconté son voyage à vélo à travers la Tunisie. Il a réussi à partir la veille de l'invasion de Tunis par les troupes allemandes. Il est ensuite retourné chercher Gide avec un avion militaire. Heureux de cette rencontre. Nous avons longuement discuté d'une collection que nous pourrions lancer ensemble. Il s'agirait de livres de poche pour les cinq continents qui paraîtraient en cinq langues. Projet ambitieux (surtout par les temps actuels) mais tellement nécessaire !

17 décembre 1942

Je mène une vie assez étrange entre la mobilisation qui m'enferme dans les casernes et mes rares moments de liberté où je rencontre des tas de gens. Depuis le débarquement, des écrivains, des artistes, des hommes et des femmes de partout arrivent à Alger. C'est une drôle de période.

Kaouther Adimi - Nos richesses

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Coup de coeur... Gilles Siouffi (sous sa direction)

12 Décembre 2020 , Rédigé par Actes Sud Publié dans #Histoire, #Littérature, #Art

La phrase française n’avait jusqu’à ce jour jamais été racontée. Or depuis le premier texte qui nous soit parvenu dans une langue distincte du latin (les Serments de Strasbourg en 842) jusqu’aux écritures numériques devenues notre quotidien, l’objet mouvant qu’est la phrase résiste à toute définition. Les linguistes eux-mêmes peinent à en proposer une description stable tant elle a évolué au fil des siècles. Et la notion elle-même n’est apparue qu’au XVIIIe siècle.

Afin de dévoiler tous les usages de la phrase, comme ses virtualités, cette histoire convoque de nombreuses pratiques culturelles où entrent en jeu l’oral et l’écrit : domaines religieux, éducatifs, politiques, juridiques, administratifs, journalistiques, commerciaux, et bien sûr la littérature. Elle explore ses aspects aussi divers que :

– le contact du français avec les autres langues (le latin d’abord, puis bien d’autres, comme l’anglais) et ses variations (patois, créoles, etc.) ;

– les rapports entre l’oral et l’écrit ;

– les fonctions du souffle, du rythme, de la prosodie, de la rhétorique ;

– la fonction littéraire de la phrase (quel rôle joue-t-elle pour l’écrivain ? quelles normes impose-t-elle ? qu’est-ce qu’un style personnel ou un style d’époque ?) ;

– le rapport de la phrase à la poésie (le vers la perturbe-t-il la phrase ?) et à la musique (chante-t-on une phrase comme on la dit ?) ;

– les fonctions sociales de l’écriture et de l’oralité (qui écrit et comment ? qu’est-ce qu’un peu-lettré ? quels sont les lieux des discours ?) ;

– l’importance des représentations savantes et normatives (grammaires, ouvrages de rhétorique, etc.) et des pratiques pédagogiques ;

– les mutations apportées par les révolutions technologiques successives (imprimerie, numérique).

Ainsi, au-delà de la phrase elle-même, ce livre fait-il découvrir au plus grand nombre l’étonnante « fabrique » de notre langue.

Cette entreprise inédite propose au lecteur un récit chronologique conduit par des spécialistes de chaque période et fondé sur l’exploitation directe de sources littéraires et non littéraires. Les nombreux textes observés sont toujours cités dans leur physionomie d’origine et parfois montrés en images (manuscrits, imprimés, cahiers d’écolier, SMS, etc.).

Serment de Louis le Germanique

Extraits des "Serments de Strasbourg"/842

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Coup de coeur... Jack-Alain Léger...

11 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jack-Alain Léger...

J'aime que ciel ait deux pluriels :
ciels --- ciels bas et blancs, ciels venteux, ciels gris, vastes ciels bleus fuyant au-dessus de la terre et courbant les blés sous l'ombre portée des nuages, ciels d'orage déchirés d'éclairs, grands ciels clairs des soirs d'été en Ombrie, listel d'or tiré entre la mer et l'infini, ténèbres roses de l'aube sur le Mont-Rose, brumes légères du crépuscule, spacieuse immensité silencieuse où le regard se perd ---,
cieux --- ces plafonds baroques où des dieux dansent autour de grand lustre ou, à l'inverse, ce lieu vide et sans âme, cet espace où seule se meut la pensée.
Je ne crois pas en Dieu. Je veux croire au bonheur. C'est-à-dire que je veux m'efforcer de toujours voir ce qu'il y a de cieux dans les ciels, de ciels dans les cieux.
Je veux lever les yeux sur ce ciel-ci, qui change.

Jack-Alain Léger - Maestranza

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Coup de coeur... Fawzia Zouari...

10 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Vu du hublot, le ciel est un balcon sur mon village. Il me suffit de pencher la tête pour apercevoir le patio aux faïences bleues et la petite fille qui court les bras tendus vers elle. J’ai cinq ans. Maman n’a pas d’âge. J’enfouis par surprise ma tête dans son giron, elle esquisse un mouvement de recul, l’air de dire, pas d’effusions, combien de fois faut-il te répéter qu’on n’étreint pas sa mère ! Je m’accroche, glissant les doigts d’un côté et de l’autre de sa mélia ouverte sur les flancs. Elle hésite, finit par poser la main droite sur ma tête, jamais la gauche réputée porter malheur. Elle consent à appuyer doucement, et c’est comme si elle s’apprêtait à m’ouvrir l’accès de son ventre. À l’intérieur, juste au-dessus du bassin serré par une ceinture de laine tressée en sept rangs, je ramasse par poignées une obscurité soyeuse et sucrée. Je fouille entre les amulettes en forme de petits cubes, les boîtes à tabac, les épingles de sûreté, les clefs de toutes tailles, l’écorce de noyer qui lui sert à se blanchir les dents et la gomme arabique qui purifie son haleine. Une vraie caverne d’Ali Baba. Je comprends pourquoi, certaines nuits, mon père se mettait à crier dans son sommeil : « Yamna, mon trésor ! » Et elle de couvrir rageusement sa voix : « Que racontes-tu, toi l’homme ! Le trésor, nous ne l’avons jamais retrouvé ! »

Fawzia Zouari - Le corps de ma mère

 

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Coup de coeur... Haruki Murakami...

9 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Haruki Murakami...

Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme elle aussi. C'est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l'aube. Pourquoi ? parce que la tempête n'est pas un phénomène venu d'ailleurs sans aucun lien avec toi. Elle est toi même et rien d'autre. Elle vient de l'intérieur de toi. Alors la seule chose que tu puisses faire, c'est pénétrer délibérément dedans, fermer les yeux et te boucher les oreilles afin d'empêcher le sable d'y entrer, et la traverser pas à pas. Au cœur de cette tempête, il n'y a pas de soleil, il n'y a pas de lune, pas de repère dans l'espace ; par moments, même, le temps n'existe plus. Il n'y a que du sable blanc et fin comme des os broyés qui tourbillonne haut dans le ciel. Voilà la tempête de sable que tu dois imaginer.

Haruki Murakami - Kafka sur le rivage

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