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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Marcel Proust...

7 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

... le changement de résidence du prince de Guermantes eut cela de bon pour moi que la voiture qui était venue me chercher pour me conduire et dans laquelle je faisais ces réflexions dut traverser les rues qui vont vers les Champs-Élysées. Elles étaient fort mal pavées à cette époque, mais, dès le moment où j’y entrai, je n’en fus pas moins détaché de mes pensées par une sensation d’une extrême douceur ; on eût dit que tout d’un coup la voiture roulait plus facilement, plus doucement, sans bruit, comme quand les grilles d’un parc s’étant ouvertes on glisse sur les allées couvertes d’un sable fin ou de feuilles mortes ; matériellement il n’en était rien, mais je sentais tout à coup la suppression des obstacles extérieurs comme s’il n’y avait plus eu pour moi d’effort d’adaptation ou d’attention, tels que nous en faisons, même sans nous en rendre compte, devant les choses nouvelles ; les rues par lesquelles je passais en ce moment étaient celles, oubliées depuis si longtemps, que je prenais jadis avec Françoise pour aller aux Champs-Élysées. Le sol de lui-même savait où il devait aller ; sa résistance était vaincue. Et comme un aviateur qui a jusque-là péniblement roulé à terre, « décolle » brusquement, je m’élevais lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir. Dans Paris, ces rues-là se détacheront toujours pour moi en une autre matière que les autres.

Marcel Proust - Le temps retrouvé

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Coup de coeur... Jules Supervielle...

6 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Antoine a sept ans, peut-être huit. Il sort d'un grand magasin, entièrement habillé de neuf, comme pour affronter une vie nouvelle. Mais pour l'instant, il est encore un enfant qui donne la main à sa bonne, boulevard Haussmann. Il n'est pas grand et ne voit devant lui que des jambes d'hommes et des jupes très affairées. Sur la chaussée, des centaines de roues qui tournent ou s'arrêtent aux pieds d'un agent âpre comme un rocher. Avant de traverser la rue du Havre, l'enfant remarque, à un kiosque de journaux, un énorme pied de footballeur qui lance le ballon dans des « buts » inconnus. Pendant qu'il regarde fixement la page de l'illustré, Antoine a l'impression qu'on le sépare violemment de sa bonne. Cette grosse main à bague noire et or qui lui frôla l'oreille ? L'enfant est entraîné dans un remous de passants. Une jupe violette, un pantalon à raies, une soutane, des jambes crottées de terrassier, et par terre une boue déchirée par des milliers de pieds. C'est tout ce qu'il voit. Amputé de sa bonne, il se sent rougir. Colère d'avoir à reconnaître son impuissance dans la foule, fierté refoulée d'habitude et qui lui saute au visage ? Il lève la tête. Des visages indifférents ou tragiques. De rares paroles entendues n'ayant aucun rapport avec celles des passants qui suivent : voilà d'où vient la nostalgie de la rue. Au milieu du bruit, l'enfant croit entendre le lugubre appel de sa bonne : « Antoine ! » La voix lui arrive déchiquetée comme par d'invisibles ronces. Elle semble venir de derrière lui. Il rebrousse chemin, mais ne répond pas. Et toujours le bruit confus de la rue, ce bruit qui cherche en vain son unité parmi des milliers d'aspirations différentes. Antoine trouve humiliant d'avoir perdu sa bonne et ne veut pas que les passants s'en aperçoivent. Il saura bien la retrouver tout seul. Il marche maintenant du côté de la rue de Provence, gardant dans sa paume le souvenir de la pression d'une main chère et rugueuse dont les aspérités semblaient faites pour mieux tenir les doigts légers d'un enfant.

Jules Supervielle - Le Voleur d'enfants

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Coup de coeur... Laure Gouraige...

5 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Sur toi je ne peux pas dire que le beau.

Mon père toi, âme, esprit, élan, que sais-je ? tu as une curieuse manière de bien faire les choses. J’admire cette perfection. Les choses mal, aussi, tu les fais bien. Ton intelligence se mesure dans ta capacité à être correctement quelqu’un d’impossible. À savoir te taire en possédant entièrement le silence. Tu laisses l’exception s’imposer dans un détachement total, dans une confiance inébranlable en toi-même. Non, tu ne fais rien de mal. Je m’assois à mon bureau, désespérée d’écrire sur toi, sur tes agissements, convaincue d’une forme d’anormalité, et soudainement le mal m’échappe. Tu ne fais rien de mal. Rien au sens ordinaire ; ton être se nourrit de la rupture avec le commun. Elle est étrange, ma souffrance. Elle sous-entend la présence d’un élément autre que je ne supporte pas. Tu m’aimes, j’en suis certaine. Tu me l’as dit souvent. Plus rarement ces dernières années, mais cet âge, cette vieillesse, la tienne et la mienne ont créé une distance dans les émotions. Je n’ai pas oublié les temps plus chaleureux ; parfois encore tu l’écris dans une lettre ou à la fin d’une note, m’offrant des mots plus rares et plus tendres. Ce que tu fais pour moi, tu le fais par amour. C’est fou d’aimer autant. Je trouve cela fou comme tu m’aimes, fou comme tu m’aimes, encore plus fou, peut-être, comme tu ne sais pas m’aimer correctement. Comme ton amour se rapporte à toi. Meurtri de préceptes sans fin. De conditions qui emprisonnent l’autre en dehors de lui-même. Et ce fut ma vie entière, de me consacrer, entière, à ne pas rompre la règle. Cela, je crois pouvoir le dire, c’est mal. C’est mal de rejeter d’emblée mon altérité. D’avoir tenu pour essentiel la conformité à tes principes, de telle sorte que toute dissonance renouvelle la crainte de te perdre. Je me suis tue. J’ai préféré que, encore, tu sois mon père. Ce fut ma décision, j’ai laissé peser sur moi l’impossible renoncement à ta présence. Cet enfermement, tu n’y crois pas, tu as toujours déclaré mon entière liberté. Tu répétais, on ne peut pas forcer quelqu’un à faire ce qu’il ne désire pas. Tu répétais cela pour te convaincre de mon choix à exécuter ou non tes impératifs, pour effacer dans mes actions l’obéissance constamment réclamée. Tu insistais, personne ne peut s’attacher intégralement à une décision qui lui soit étrangère. Voilà, la formulation de ton apaisement. Bien sûr, la décision était mienne d’entamer des études de philosophie ou de te perdre. Le choix s’insinuait de manière plus subtile, tu disais, je ne vois pas, lorsqu’on est intelligent, quelles autres études poursuivre. Or la fatalité de ma soumission, celle que j’entretenais, me privait du courage de te dire, ton respect m’indiffère, j’abandonne la philosophie ! Je crois qu’un tel détachement aurait été plus justement exprimé de la sorte : « Je me moque de ce que tu penses de moi, la philosophie ne sert à rien, je plaque tout pour aller élever des escargots en Bourgogne. » La forme assez classique de notre relation, corrompue par un schéma du genre aussi classique, n’aspire qu’à la fierté du père. Naturellement, j’ai poursuivi un cursus en philosophie. Pendant cinq ans. Cinq ans, c’est court, disais-tu. À cet âge, l’âge du commencement des études diverses et variées, le rapport au temps est d’une importance nulle. Je consacrai cinq années à l’étude de la philosophie dans une désinvolture juvénile. Mon parcours universitaire ne s’interrogeait pas. Ou ce droit de l’interroger, je ne l’avais pas. Tu m’entretenais des philosophes depuis mon plus jeune âge. J’ignore quelle est la nature du plus jeune âge, celui de ma naissance je ne m’en souviens plus, je me souviens de ma petite enfance imprégnée des histoires de Socrate. Tu me contais sa vie quand je ne parvenais pas à dormir, ou, plus justement, lorsque je refusais de dormir, cette nécessité biologique humiliante à laquelle pourtant je ne consacrais pas moins de neuf heures. Je hurlais pour ne pas être couchée, pour mener encore quelque activité entravée par la nécessité d’aller dormir. J’avais une dizaine d’années, tu t’assoyais à côté de mon lit et tu racontais Socrate. La récurrence de ces histoires a fait de lui un personnage familier. Je saisissais mal l’enjeu, cependant déjà Socrate existait. Quelle chance ai-je de te connaître ! Et quelle difficulté cela me cause de te reprocher le beau ! À travers ces lignes, je lis l’injustice de ma dénonciation, comme elle oscille, pareillement à mon caractère, épris d’admiration et las de renoncements. Le fondement de cette plainte a des allures petites-bourgeoises. J’écris cela, et cette critique te déplairait ; tu ignores la souffrance d’avoir grandi sans un guide, corrigerais-tu. Tu désires évidente la relation d’un maître et d’un élève, naturellement tu devenais celui dont tu avais manqué. Toi, tu étais seul, te construisant désormais dans le rejet absolu de toute émancipation. Les erreurs commises durant ta solitude, je crois qu’il serait juste de dire que tu les vomis. Il serait juste de dire que tu ne trouves aucune construction possible dans l’erreur, que tu hais ce qui se rapporte au faux. Si tu avais eu un parent apte à te conseiller, à t’orienter tu n’aurais pas eu d’égarements, c’est ainsi que tu dis que les choses auraient été. Tu ajoutes, on ne comprend rien quand on est jeune. La jeunesse, tu l’admires et tu la détestes. Elle s’épuise dans l’utopie, nourrit ton aspiration au vivant, mais sa confusion provoque chez toi une intolérance dont ma vie est bouleversée. Me protéger des erreurs, m’empêcher de faire des erreurs, les mêmes que les tiennes ou d’autres, peu importe, me tenir loin des erreurs, à une distance infiniment grande des erreurs, ne pas commettre d’erreurs, ce fut le projet de ta paternité.

Laure Gouraige - La fille du père

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Coup de coeur... Emmanuel Ruben...

4 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Emmanuel Ruben...

Hier encore, j’ai rêvé que je maniais un sabre, en courant à reculons, dans la nuit. C’est un rêve fugitif qui me hante depuis des années, qui revient tous les mois, dont je ne vois jamais la fin. Je ne vois jamais le visage de l’ennemi contre lequel je me bats, j’ignore s’il s’agit d’une bataille ou d’un duel – parfois, je vois tomber d’un arbre des feuilles mortes, je tente en vain de les trancher, mais mon geste n’est jamais assez rapide et je ne fais que tracer dans l’obscurité les cicatrices d’une signature incertaine. J’ai longtemps cherché à interpréter ce rêve, je l’ai raconté à des amis, des médecins, des psychanalystes. Et puis un jour j’ai compris l’origine de mes hantises et toute cette histoire m’est revenue en mémoire.

Il y avait autrefois, dans la salle à manger des grands-parents, un sabre de modèle inconnu, que je n’ai jamais manié, jamais soupesé, pas même caressé. Des soirées entières, je m’étais contenté de le décrocher du regard, de le brandir en rêve, jusqu’au jour où j’ai cherché des yeux le reflet de sa lame et constaté sa disparition. Suspendu jadis au-dessus d’un vieux poêle en fonte, le sabre veillait sur nos repas, veillait sur nos soirées. L’entouraient, à droite, une copie naïve de L’Angélus de Millet, à gauche, la photo agrandie d’une falaise effrayante – le Pan Ferré – qui surplombe la ville, masque le soleil, barre l’horizon et menace de s’effondrer à la moindre secousse sismique. L’Angélus et le poêle en fonte sont restés fidèles au poste. La falaise aussi, quoique un peu bancale sous son verre, apparaît dans l’encadrement de la porte dès que l’on se dirige vers la salle à manger. Sous cette falaise se trouverait une grotte surnommée la Belle Judith – on raconte qu’elle aurait servi de refuge aux camisards pendant les guerres de Religion, et durant la dernière guerre mondiale, aux maquisards.

Selon la saison, l’heure ou le point d’observation, certains voient dans cette falaise la tête encastrée d’un cachalot, l’échine perchée d’un stégosaure ou le visage bouffi du dernier Napoléon rapetissant sous son bicorne – le Napoléon ventru, boudeur, ténébreux, assailli de mélancolie qui se laisse embarquer pour Sainte-Hélène à bord du Northumberland et dicte bientôt à Las Cases ses mémoires. Je n’ai jamais vu le visage de Napoléon dans cette falaise. Ni le gros bicorne noir. Ni la tête de cachalot. Ni l’échine de stégosaure. Mais son nom de Pan Ferré, encore lisible aujourd’hui sur les cartes, m’a toujours porté à rêver. Que suggérait ce pan ? L’idée d’un bouc ailé, d’une bête sacrée, d’une sorte de divinité gauloise, pétrifiée par quelque sort énigmatique ? Et pourquoi ferré ? À cause de l’éclat glacé de tout ce calcaire jurassique, qui le hissait à plus de 2 000 m d’altitude ? À cause de la nudité étincelante, au soleil, de son sommet ? À cause des neiges, des nuages, des glaces ou des éclairs que magnétisait cette cime perchée dans le ciel comme un immense aimant tellurique ?

De la copie naïve de L’Angélus, ce tableau morbide et glaçant qui glorifiait la vieille éthique protestante du travail, je revois les sombres couleurs pastel, le trident d’une fourche plantée dans les entrailles de la terre, son manche dressé vers le ciel, la roue d’une brouette, un panier d’osier rempli de patates, les gros sabots de bois, les mains jointes, les visages recueillis, le chapeau bas, les sillons de la terre labourée, les meules de foin, le petit clocher perdu dans les lointains, les nuées de corbeaux dans le ciel, l’atmosphère d’attente et de piété triste et paysanne – j’ignore pourquoi, j’ai toujours cru que cette peinture crépusculaire ne célébrait pas le début ou la fin d’une journée, ni l’annonciation de l’enfant Jésus ou le Saint-Esprit mais la fin d’une vie, la fin d’une ère, la fin d’un monde, un enterrement.

À la place du sabre, on peut apercevoir aujourd’hui, sur le mur jauni de la salle à manger, la trace plus pâle des deux crochets qui le soutenaient naguère. Où était-il passé, ce sabre ?

Emmanuel Ruben - Sabre

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Coup de coeur... Edgar Allan Poe...

3 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment, – moi, maladif et enseveli dans ma mélancolie, – elle, agile, gracieuse et débordante d’énergie ; à elle, le vagabondage sur la colline, – à moi, les études du cloître ; moi, vivant dans mon propre cœur, et me dévouant, corps et âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation, – elle, errant insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou à la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice ! – J’invoque son nom, – Bérénice ! – et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce son mille souvenirs tumultueux ! Ah ! son image est là vivante devant moi, comme dans les premiers jours de son allégresse et de sa joie ! Oh, magnifique et pourtant fantastique beauté ! Oh ! sylphe parmi les bocages d’Arnheim ! Oh ! naïade parmi ses fontaines ! Et puis, – et puis tout est mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée.

Edgar Allan Poe - Nouvelle histoires extraordinaires

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A lire... "Papa, qu'as-tu fait en Algérie?" - Raphaëlle Branche

3 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Histoire

Extrait

Faire l’histoire d’un silence

"Pourquoi les anciens appelés ont-ils peu raconté à leurs proches, notamment à leurs enfants ? Pourquoi les familles découvrent-elles tardivement l’importance de cette expérience ? Parfois après le décès des hommes eux-mêmes ? Si les vécus de cette guerre de plus de sept ans sont marqués du sceau de l’extrême diversité, l’impression de silence est ce qui domine.

Quels que soient l’endroit, le moment, le grade en Algérie, quels que soient l’origine sociale, le niveau de diplôme, le métier, les hommes qui ont participé à ce conflit sont décrits comme ayant peu transmis, au moins jusqu’aux années 2000. Dès lors, les explications de cette faible transmission sont sans doute moins à chercher dans le détail des expériences combattantes que dans les conditions ayant ou non permis sa possibilité, dès la guerre puis pendant des décennies. Plutôt que de se pencher exclusivement sur ce qui s’est passé en Algérie, l’analyse doit alors considérer ce qui a formé le premier espace pour dire (ou non) l’expérience : leurs familles. En effet, les silences des hommes ne sont pas solitaires : ce sont des silences familiaux, au sein d’une société française longtemps oublieuse de son passé algérien.

Ces « structures de silence » sont historiques. D’une part, elles renvoient à des contextes sociaux, politiques, culturels qui pénètrent les familles et les conditionnent en partie. Des normes existent, dans la société française, sur ce qu’il est possible, désirable ou pas de dire et d’entendre sur la guerre d’Algérie. Ces normes ont varié dans le temps. D’autre part, les structures de silence renvoient à des situations de communication internes aux familles (il n’est pas toujours possible de parler) qui, elles aussi, sont prises dans le temps. Ainsi, la valeur attribuée à la parole d’un père ou à la question d’un enfant a connu d’importants changements dans la seconde moitié du XXe siècle. Ces changements ont, en retour, influencé les transmissions de l’expérience algérienne dans les familles."

A lire... "Papa, qu'as-tu fait en Algérie?" - Raphaëlle Branche

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Coup de coeur... Laurent Mauvignier...

2 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

... mais lui, il l'aime, il aime sa femme, il en crève, il se dit que ce serait plus facile s'il ne l'aimait pas autant, il ne veut pas la blesser, les femmes ne nous appartiennent pas de toute façon et pourtant en ce moment il a payé pour qu'une femme soulève sa robe et écarte les cuisses, et cette colère étrange ne le quitte pas mais lui donne encore plus de force, de désir, elle le motive, l'aiguise, l'excite davantage encore car la colère le pousse à chaque coup de hanches, , de reins, comme s'il se vengeait des femmes, de la distance de la sienne, mais pas seulement, de sa jeunesse aussi, des photos de Playboy dans le hangar d'Albert, des ploucs comme lui qui n'ont jamais eu la chance de compter dans la loterie amoureuse des filles et des garçons de leur âge, et la haine, l'envie de jouir, la jouissance de la haine lui monte à la tête alors qu'il se dit que le monde entier le prend pour un con, lui qui pue la ferme et la boue, le caoutchouc des bottes, la haine soudain parce qu'il ne s'aime pas et qu'il ne s'est jamais aimé vraiment - et, d'aussi loin qu'il se souvienne, s'il aimait vivre dans le hameau, à la ferme, loin des autres, c'est parce que les animaux, eux, ne l'avaient jamais pris de haut.

Laurent Mauvignier - Histoires de la nuit

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Coup de coeur... Thomas (Tom) Wolfe...

1 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Chacun de nous est la somme de ce qu'il n'a pas calculé : qu'on nous rende à la nudité et à la nuit et l'on verra naître en Crète il y a quatre milles ans l'amour qui mourut hier au Texas.

Le germe de notre destruction s'épanouit dans le désert, la simple salutaire pousse au pied d'un rocher de montagne et nos vies sont hantées pas une souillon de Géorgie parce qu'à Londres, un malandrin échappa au gibet. Tout moment est le fruit de quarante milles années. Les jours avec leur moisson de minutes, retournent vers la mort comme des mouches bourdonnantes et chaque moment comme une fenêtre ouverte sur la mort.

Thomas Wolfe - L'Ange exilé

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Coup de coeur... Oriane Jeancourt-Galignani

31 Août 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La Femme-écrevisse semble toujours plus neuve, aguerrie. Même lorsque Margot ne la voit plus, lorsqu'elle s'applique à ne pas la regarder pendant plusieurs jours, elle se repointe, invulnérable. La chose se multiplie, suit le même processus que l'hydre à neuf têtes d'une vieille histoire que lui racontaient ses frères pour lui faire peur avant qu'elle s'endorme: on coupe une tête, une autre repousse. Si tu ne supportes plus de te battre contre ces têtes immortelles, tu n'as pas d'autre choix que de te laisser dévorer. On coupe une tête, et elle repousse: plus grosse, plus souriante. Tenace comme un dieu qui réclamerait, à chaque faute, une nouvelle pénitence.

Oriane Jeancourt-Galignani - La femme-écrevisse

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Coup de coeur... Emmanuel Carrère...

30 Août 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Moi, je ne dis pas le contraire, je dis rarement le contraire de quiconque, mais je ne suis pas aussi certain qu'il y ait une sortie, ni que le seul but de la vie soit de la chercher, ni que ce soit la seule raison de faire du yoga. J'oscille, c'est mon caractère. Un jour je le crois, le lendemain pas. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s'il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j'en atteindrai le sommet. Jamais je ne serai un de ces alpinistes de l'esprit qu'on appelle un mystique, et ce n'est pas grave car entre les neiges éternelles et le fond de la vallée où je n'ai pas non plus envie de croupir il y a une voie du milieu. Il y a ce qu'on appelle, parfois avec dédain, la montagne à vaches. Je suis un méditant de montagne à vaches. J'aime pratiquer la marche, dans la montagne à vaches, comme une méditation, en essayant de tresser le pas, le souffle, les sensations, les perceptions et les pensées, et c'est cela qui me pousse aussi, chaque matin ou presque, à m'asseoir en tailleur sur le zafu.

Emmanuel Carrère - Yoga

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