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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Stendhal - Le Rouge et le Noir

23 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

    Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.
    Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille deguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit tout près de l'oreille : – Que voulez-vous ici, mon enfant ?
    Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question.
    – Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.
Mme de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l'un de l'autre à se regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille ; elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !
    – Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Stendhal - Le Rouge et le Noir

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Coup de coeur... Eugène Ionesco...

22 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je voudrais pouvoir, quelquefois, pour ma part, dépouiller l’action théâtrale de tout ce qu’elle a de particulier ; son intrigue, les traits accidentels de ses personnages, leurs noms, leur appartenance sociale, leur cadre historique, les raisons apparentes du conflit dramatique, toutes justifications, toutes explications, toute la logique du conflit. Le conflit existerait, autrement il n’y aurait pas théâtre, mais on n’en connaîtrait pas la raison. (…) Au théâtre on veut motiver. Et dans le théâtre d’aujourd’hui on veut le faire de plus en plus. De cette façon on le rabaisse.

Avec des chœurs parlés et un mime central, soliste (peut-être assisté de deux ou trois autres au plus), on arriverait par des gestes exemplaires, quelques paroles et des mouvements purs, à exprimer le conflit pur, le drame pur, dans sa vérité essentielle, l’état existentiel même, son auto-déchirement et ses déchirements perpétuels : réalité pure, a-logique, a-psychologique (au-delà de ce qu’on appelle aujourd’hui absurde et non-absurde), des pulsions, impulsions, expulsions.

Mais comment arriver à représenter le non-représentable ? Comment figurer le non-figuratif, non figurer le figuratif ?

C’est bien difficile. Tâchons au moins de « particulariser » le moins possible, de désincarner le plus possible ou, alors, faire autre chose : inventer l’événement unique, sans rapports, sans ressemblances avec aucun autre événement ; créer un univers irremplaçable, étranger à tout autre, un nouveau cosmos dans le cosmos, avec ses lois et ses concordances propres, un langage qui ne serait qu’à lui : un monde qui ne serait que le mien, irréductible, mais finissant par se communiquer, se substituer à l’autre, avec lequel les autres s’identifient (je crains que cela ne soit pas possible).

Eugène Ionesco - Notes sur le théâtre, 1953

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Coup de coeur... Philippe Djian...

20 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Philippe Djian...

Une dizaine d’années plus tôt, il se trouvait dans les parages lorsque le fameux Marc-André s’était envolé en abandonnant femme et enfants sans un sou, une maison hypothéquée sur les bras. Dans leur immense majorité, d’une manière ou d’une autre, les hommes sont des lâches. Voilà bien une chose que leur avait inculquée son brillant prédécesseur, démonstration à la clé. Or, certaines pentes se révélaient difficiles à remonter. Trop profondément enracinées, trop diffuses. Il avait fallu du temps à Anton, flanqué d’un tel handicap, pour apprivoiser ces trois femmes et gagner un peu de leur estime. Mais jamais rien, semblait-il, jamais rien n’était durablement acquis, ici-bas.

Philippe Djian - 2030

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Coup de coeur... Boris Vian...

19 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cher Monsieur,

Vous avez bien voulu attirer les rayons du flambeau de l'actualité sur une chanson fort simple et sans prétention, Le Déserteur, que vous avez entendue à la radio et dont je suis l'auteur. Vous avez cru devoir prétendre qu'il s'agissait là d'une insulte aux anciens combattants de toutes les guerres passées, présentes et à venir.

Vous avez demandé au préfet de la Seine que cette chanson ne passe plus sur les ondes. Ceci confirme à qui veut l'entendre l'existence d'une censure à la radio et c'est un détail utile à connaître.

Je regrette d'avoir à vous le dire, mais cette chanson a été applaudie par des milliers de spectateurs et notamment a l'Olympia (3 semaines) et à Bobino (15 jours) depuis que Mouloudji la chante ; certains, je le sais. l'ont trouvée choquante : ils étaient très peu nombreux et je crains qu'ils ne l'aient pas comprise. Voici quelques explications à leur usage.

De deux choses l'une : ancien combattant, vous battez-vous pour la paix ou pour le plaisir ? Si vous vous battiez pour la paix, ce que j'ose espérer, ne tombez pas sur quelqu'un qui est du même bord que vous et répondez à la question suivante : si l'on n'attaque pas la guerre pendant la paix, quand aura-t-on le droit de l'attaquer ? Ou alors vous aimiez la guerre -- et vous vous battiez pour le plaisir ? C'est une supposition que je ne me permettrais pas même de faire, car pour ma part, je ne suis pas du type agressif. Ainsi cette chanson qui combat ce contre quoi vous avez combattu, ne tentez pas, en jouant sur les mots, de la faire passer pour ce qu'elle n'est pas : ce n'est pas de bonne guerre.

Car il y a de bonnes guerres et de mauvaises guerres -- encore que le rapprochement de "bonne" et de "guerre" soit de nature à me choquer, moi et bien d'autres, de prime abord -- comme la chanson a pu vous choquer de prime abord. Appellerez-vous une bonne guerre celle que l'on a tentée de faire mener aux soldats français en 1940 ? Mal armés, mal guidés, mal informés, n'ayant souvent pour toute défense qu'un fusil dans lequel n'entraient même pas les cartouches qu'on leur donnait (Entre autres, c'est arrivé à mon frère aîné en mai 1940.), les soldats de 1940 ont donné au monde une leçon d'intelligence en refusant le combat : ceux qui étaient en mesure de le faire se sont battus -- et fort bien battus : mais le beau geste qui consiste à se faire tuer pour rien n'est plus de mise aujourd'hui que l'on tue mécaniquement ; il n'a même plus valeur de symbole, si l'on peut considérer qu'il l'ait eu en imposant au moins au vainqueur le respect du vaincu.

D'ailleurs mourir pour la patrie, c'est fort bien : encore faut-il ne pas mourir tous -- car où sera la patrie ? Ce n'est pas la terre -- ce sont les gens, la patrie (Le général de Gaulle ne me contredira pas sur ce point, je pense.). Ce ne sont pas les soldats : ce sont les civils que l'on est censé défendre -- et les soldats n'ont rien de plus pressé que de redevenir civils, car cela signifie que la guerre est terminée.

Au reste si cette chanson peut paraître indirectement viser une certaine catégorie de gens. Ce ne sont à coup sûr pas les civils : les anciens combattants seraient-ils des militaires ? Et voudriez-vous m'expliquer ce que vous entendez, vous, par ancien combattant ? "Homme qui regrette d'avoir été obligé d'en venir aux armes pour se défendre" ou "homme qui regrette le temps ou Ion combattait" -- Si c'est "homme qui a fait ses preuves de combattant", cela prend une nuance agressive. Si c'est "homme qui a gagne une guerre", c'est un peu vaniteux.

Croyez-moi... "ancien combattant", c'est un mot dangereux ; on ne devrait pas se vanter d'avoir fait la guerre, on devrait le regretter -- un ancien combattant est mieux placé que quiconque pour haïr la guerre. Presque tous les vrais déserteurs sont des "anciens combattants" qui n'ont pas eu la force d'aller jusqu'à la fin du combat. Et qui leur jettera la pierre ? Non... si ma chanson peut déplaire, ce n'est pas à un ancien combattant, cher monsieur Faber. Cela ne peut être qu'à une certaine catégorie de militaires de carrière ; jusqu'à nouvel ordre, je considère l'ancien combattant comme un civil heureux de l'être. Il est des militaires de carrière qui considèrent la guerre comme un fléau inévitable et s'efforcent de l'abréger. Ils ont tort d'être militaires, car c'est se déclarer découragé d'avance et admettre que l'on ne peut prévenir ce fléau -- mais ces militaires-là sont des hommes honnêtes. Bêtes mais honnêtes. Et ceux-là non plus n'ont pas pu se sentir visés. Sachez-le, certains m'ont félicité de cette chanson. Malheureusement, il en est d'autres. Et ceux-là, si je les ai choqués, j'en suis ravi. C'est bien leur tour. Oui, cher monsieur Faber, figurez-vous, certains militaires de carrière considèrent que la guerre n'a d'autre but que de tuer les gens. Le général Bradiey par exemple, dont J'ai traduit les mémoires de guerre, le dit en toutes lettres. Entre nous, les neuf dixièmes des gens ont des idées fausses sur ce type de militaire de carrière. L'histoire telle qu'on l'enseigne est remplie du récit de leurs inutiles exploits et de leurs démolitions barbares ; j'aimerais mieux -- et nous sommes quelques-uns dans ce cas -- que l'on enseignât dans les écoles la vie d'Eupalinos ou le récit de la construction de Notre-Dame plutôt que la vie de César ou que le récit des exploits astucieux de Gengis Khan. Le bravache a toujours su forcer le civilisé à s'intéresser à son inintéressante personne ; où l'attention ne naît pas d'elle-même, il faut bien qu'on l'exige, et quoi de plus facile lorsque l'on dispose des armes. On ne règle pas ces problèmes en dix lignes : mais l'un des pays les plus civilisés du monde, la Suisse, les a résolus, je vous le ferai remarquer, en créant une armée de civils ; pour chacun d'eux, la guerre n'a qu'une signification : celle de se défendre. Cette guerre-là, c'est la bonne guerre. Tout au moins la seule inévitable. Celle qui nous est imposée par les faits.

Non, monsieur Faber, ne cherchez pas l'insulte où elle n'est pas et si vous la trouvez, sachez que c'est vous qui l'y aurez mise. Je dis clairement ce que je veux dire : et jamais je n'ai eu le désir d'insulter les anciens combattants des deux guerres, les résistants, parmi lesquels je compte bien des amis, et les morts de la guerre - parmi lesquels j'en comptais bien d'autres. Lorsque j'insulte (et cela ne m'arrive guère) je le fais franchement, croyez-moi. Jamais je n'insulterai des hommes comme moi, des civils, que l'on a revêtus d'un uniforme pour pouvoir les tuer comme de simples objets, en leur bourrant le crâne de mots d'ordre vides et de prétextes fallacieux. Se battre sans savoir pourquoi l'on se bat est le fait d'un imbécile et non celui d'un héros ; le héros, c'est celui qui accepte la mort lorsqu'il sait qu'elle sera utile aux valeurs qu'il défend. Le déserteur de ma chanson n'est qu'un homme qui ne sait pas ; et qui le lui explique ? Je ne sais de quelle guerre vous êtes ancien combattant - mais si vous avez fait la première, reconnaissez que vous étiez plus doué pour la guerre que pour la paix ; ceux qui, comme moi, ont eu 20 ans en 1940 ont reçu un drôle de cadeau d'anniversaire. Je ne pose pas pour les braves : ajourné à la suite d'une maladie de cœur, je ne me suis pas battu, je n'ai pas été déporté, je n'ai pas collaboré -- je suis resté, quatre ans durant, un imbécile sous-alimenté parmi tant d'autres -- un qui ne comprenait pas parce que pour comprendre, il faut qu'on vous explique. J'ai trente-quatre ans aujourd'hui, et je vous le dis : s'il s'agit de tomber au hasard d'un combat ignoble sous la gelée de napalm, pion obscur dans une mêlée guidée par des intérêts politiques, je refuse et je prends le maquis. Je ferai ma guerre à moi. Le pays entier s'est élevé contre la guerre d'Indochine lorsqu'il a fini par savoir ce qu'il en était, et les jeunes qui se sont fait tuer là-bas parce qu'ils croyaient servir à quelque chose -- on le leur avait dit -- je ne les insulte pas, je les pleure ; parmi eux se trouvaient, qui sait, de grands peintres, de grands musiciens, et à coup sûr, d'honnêtes gens.

Lorsque l'on voit une guerre prendre fin en un mois par la volonté d'un homme qui ne se paie pas, sur ce chapitre, de mots fumeux et glorieux, on est forcé de croire, si l'on ne l'avait pas compris, que celle-là au moins n'était pas inévitable. Demandez aux anciens combattants d'Indochine -- à Philippe de Pirey, par exemple (Opération Sachis, chez Julliard) -- ce qu'ils en pensent. Ce n'est pas moi qui vous le dis -- c'est quelqu'un qui en revient -- mais peut-être ne lisez-vous pas. Si vous vous contentez de la radio, évidemment, vous n'êtes pas gâté sur le chapitre des informations. Comme moyen de progression culturelle, c'est excellent en théorie la radio ; mais ce n'est pas très judicieusement employé.

D'ailleurs, je pourrais vous chicaner. Qui êtes-vous, pour me prendre à partie comme cela, monsieur Faber ? Vous considérez-vous comme un modèle ? Un étalon de référence ? Je ne demande pas mieux que de le croire -- encore faudrait-il que je vous connusse. Je ne demande pas mieux que de faire votre connaissance mais vous m'attaquez comme cela, sournoisement, sans même m'entendre (car j'aurais pu vous expliquer cette chanson, puisqu'il vous faut un dessin). Je serai ravi de prendre exemple sur vous si je reconnais en vous les qualités admirables que vous avez, je n'en doute pas, mais qui ne sont guère manifestes jusqu'ici puisque je ne connais de vous qu'un acte d'hostilité à l'égard d'un homme qui essaie de gagner sa vie en faisant des chansons pour d'autres hommes. Je veux bien suivre Faber, moi. Mais les hommes de ma génération en ont assez des leçons ; ils préfèrent ses exemples. Jusqu'ici je me suis contenté de gens comme Einstein, pour ne citer que lui - tenez, voici ce qu'il écrit des militaires, Einstein...

"... Ce sujet m'amène à parler de la pire des créations : celle des masses armées, du régime militaire, que je hais ; je méprise profondément celui qui peut, avec plaisir, marcher en rangs et formations, derrière une musique : ce ne peut être que par erreur qu'il a reçu un cerveau ; une moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait, aussi rapidement que possible, faire disparaître cette honte de la civilisation. L'héroïsme sur commande, les voies de faits stupides, le fâcheux esprit de nationalisme, combien Je hais tout cela : combien la guerre me paraît ignoble et méprisable ; J'aimerais mieux me laisser couper en morceaux que de participer à un acte aussi misérable. En dépit de fout. Je pense tant de bien de l'humanité que Je suis persuadé que ce revenant aurait depuis longtemps disparu si le bon sens des peuples n'était pas systématiquement corrompu, au moyen de l'école et de la presse, par les intéressés du monde politique et du monde des affaires."

Attaquerez-vous Einstein, Monsieur Faber ? C'est plus dangereux que d'attaquer Vian, je vous préviens... Et ne me dites pas qu'Einstein est un idiot : les militaires eux-mêmes vont lui emprunter ses recettes, car ils reconnaissent sa supériorité, voir chapitre atomique. Ils n'ont pas l'approbation d'Einstein, vous le voyez - ce sont de mauvais élèves ; et ce n'est pas Einstein le responsable d'Hiroshima ni de l'empoisonnement lent du Pacifique. Ils vont chercher leurs recettes chez lui et s'empressent d'en oublier le mode d'emploi : les lignes ci-dessus montrent bien qu'elles ne leur étaient pas destinées. Vous avez oublié le mode d'emploi de ma chanson, monsieur Faber : mais je suis sans rancune, je suis prêt à vous échanger contre Einstein comme modèle à suivre si vous me prouvez que j'y gagne. C'est que je n'achète pas chat en poche.

Il y a encore un point sur lequel j'aurais voulu ne pas insister, car il ne vous fait pas honneur ; mais vous avez déclenché publiquement les hostilités ; vous êtes l'agresseur.

Pour tout vous dire, je trouve assez peu glorieuse -- s'il faut parler de gloire -- la façon dont vous me cherchez noise.

Auteur à scandale (pour les gens qui ignorent les brimades raciales), ingénieur renégat, ex-musicien de Jazz, ex-tout ce que vous voudrez (voir la presse de l'époque), je ne pèse pas lourd devant monsieur Paul Faber, conseiller municipal. Je suis une cible commode ; vous ne risquez pas grand-chose. Et vous voyez, pourtant. Loin de déserter, j'essaie de me défendre. Si c'est comme cela que vous comprenez la guerre, évidemment, c'est pour vous une opération sans danger ? Mais alors pourquoi tous vos grands mots ? N'importe qui peut déposer une plainte contre n'importe qui -- même si le second a eu l'approbation de la majorité. C'est généralement la minorité grincheuse qui proteste -- et les juges lui donnent généralement raison, vous le savez ; vous Jouez à coup sûr. Vous voyez, je ne suis même pas sûr que France-dimanche, à qui je l'adresse, publie cette lettre : que me restera-t-il pour lutter contre vos calomnies ? Ne vous battez pas comme ça, monsieur Faber, et croyez-moi : si je sais qu'il est un lâche, je ne me déroberai jamais devant un adversaire, même beaucoup plus puissant que moi ; puisque c'est moi qui clame la prééminence de l'esprit sur la matière et de l'intelligence sur la brutalité, il m'appartiendra d'en faire la preuve -- et si j'échoue, j'échouerai sans gloire, comme tous les pauvres gars qui dorment sous un mètre de terre et dont la mort n'a vraiment pas servi à donner aux survivants le goût de la paix. Mais de grâce, ne faites pas semblant de croire que lorsque j'insulte cette ignominie qu'est la guerre, j'insulte les malheureux qui en sont les victimes : ce sont des procédés caractéristiques de ceux qui les emploient que ceux qui consistent à faire semblant de ne pas comprendre; et plutôt que de vous prendre pour un hypocrite j'ose espérer qu'en vérité, vous n'aviez rien compris et que la présente lettre dissipera heureusement les ténèbres. Et un conseil : si la radio vous ennuie, tournez le bouton ou donnez votre poste ; c'est ce que j'ai fait depuis six ans ; choisissez ce qui vous plaît, mais laissez les gens chanter, et écouter ce qui leur plaît. C'est bien la liberté en général que vous défendiez quand vous vous battiez, ou la liberté de penser comme monsieur Faber?

Bien cordialement, Boris Vian

Correspondances 1932-1959, Boris Vian | Fayard

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A Lire... "Gran Balan" - Christiane Taubira...

19 Septembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

EXTRAIT

Christiane Taubira, ancienne Garde des Sceaux et femme bercée de littérature depuis sa tendre enfance guyanaise, revient à ses premières amours avec l'écriture de son roman : "Gran Balan", publié chez Plon.

Christiane Taubira est née en 1952 à Cayenne, et c'est dans cette Guyane natale que son roman Gran Balan nous plonge. Histoires croisées de ces jeunes face à la justice, de ces mères créoles éblouissantes, de ces éducateurs engagés, mais aussi tableau de la ville tricontinentale de Cayenne ou de la forêt amazonienne, c'est toute la Guyane qui est convoquée dans ce roman, mais aussi les questionnements du monde d'aujourd'hui. 

On s’ouvre au monde en étant pleinement présent chez soi, en y entendant toutes les résonances du monde. Depuis très longtemps, je voyage, j’ai tout le bagage de la terre qui m’a vu m’éveiller, et j’ai une porosité au monde. Mes personnages et situations sont très guyanais, mais la réflexion est celle d’une jeunesse, d’une génération.      
(Christiane Taubira)

Après plusieurs essais à succès, comme L'Esclavage raconté à ma fille, ouvrage revenant sur une période sombre de l'histoire à l'origine du racisme contemporain ; Mes métérores, mémoires d'une femme politique et de ses combats ; ses Murmures à la jeunesse pour redonner à la nouvelle génération l'espoir ; Nuit d'épine ou encore Baroque Sarabande, pour laquelle nous la recevions à la Grande Table en mai 2018, c'est par la forme du roman que Christiane reprend la plume.

Dans ce roman, on retrouve des thèmes chers aux combats politiques de l'ancienne Garde des Sceaux : un souci de dire l'histoire de l'esclavage d'hier avec des mots d'aujourd'hui, une attention aux plus démunis, aux exclus d'une société guyanaise fragmentée, une ode aux femmes qui construisent notre monde et, surtout, de nouveaux murmures à cette jeunesse troublée. 

(...)

Olivia Gesbert

Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous

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Coup de coeur... Lise Charles...

17 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Lise Charles...

Je suis la première à blâmer l’université, mais c’est une entité à laquelle je suis attachée, et je trouve que « les universitaires » sont généralement des gens qui essaient de réfléchir (bien ou mal, peu importe). Les traiter de « cuistres » et de « sachants » est un peu dur. Quant à votre expression de « pointilleux grammairiens de leur matière », eh bien… étant moi-même, au sens propre, une pointilleuse grammairienne, autant qu’une « vraie petite rationnelle », je ne peux que me dissocier de vous en vous lisant. Quand on écrit des chroniques sur ce genre de sujets, je trouve pas mal d’être un peu plus au point dans l’argumentation, et de ne pas juste laisser parler ses sentiments au pif.

Lise Charles - La demoiselle à coeur ouvert

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Coup de coeur... Virginia Woolf...

16 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

N'est-il pas absurde pourtant, pensais-je, tournant la page du journal, qu'un homme avec tout le pouvoir qu'il a, se mette en colère ? Ou bien, me demandais-je avec curiosité, la colère ne serait-elle pas quelque chose comme le démon familier, le lutin qui vous suit au pouvoir ? Les riches, par exemple, sont souvent en colère, parce qu'ils soupçonnent les pauvres de vouloir s'emparer de leurs biens ? Les professeurs, ou les patriarches -- comme il serait plus juste de les appeler -- peuvent se mettre en colère pour cette raison, mais aussi pour une autre raison qui s'étale avec un peu moins d'évidence à la surface des choses. Peut-être même ces professeurs n'étaient-ils pas du tout en colère ; souvent, en effet, ils étaient des hommes pleins d'admiration, dévoués, exemplaires dans les relations de la vie privée. Peut-être, lorsque le professeur insiste d'une façon par trop accentuée sur l'infériorité des femmes, s'agit-il non de leur infériorité à elles, mais de sa propre supériorité. C'est cette supériorité qu'il protège avec tant de fougue et d'énergie parce qu'elle lui semble un joyau d'une exceptionnelle valeur.

Virginia Woolf - Une Chambre à soi

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Éducation. L’école désemparée face au Covid...

16 Septembre 2020 , Rédigé par L'Humanité Publié dans #Littérature

Éducation. L’école désemparée face au Covid...

81 établissements et 2100 classes ont déjà dû fermer depuis la rentrée à cause du Covid-19 selon le ministère. Et le mouvement des stylos rouges en recense encore bien davantage sur sa carte interactive. Le flou des consignes et le manque de moyens pour faire face à la multiplication des cas positifs, de la maternelle à l’université, se conjuguent pour laisser l’épidémie s’étendre, tout comme la colère des enseignants et des parents.

C’est la consigne. Le 11 septembre, le premier ministre Jean Castex a expliqué que, désormais, il nous fallait « réussir à vivre » avec le virus en évitant à tout prix le retour à un confinement généralisé. Mais, quinze jours après la rentrée, force est de constater que le système éducatif à bien du mal à suivre la consigne. De la maternelle à l’université, les cas de malades, les classes ou les établissements fermés se multiplient, alors que les parents d’élèves et les personnels de toutes les catégories dénoncent le flou des consignes et le manque de moyens pour faire face.

Des postes d'infirmières prévus mais non pourvus

Déjà en première ligne au printemps, le département de Seine-Saint-Denis illustre malheureusement assez bien la gravité de la situation. Dès le 10 septembre, trente à quarante enseignants du lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis, ont décidé d’exercer « la mort dans l’âme » leur droit de retrait pour dénoncer « les conditions sanitaires dangereuses et la démission des institutions qui nous abandonnent, ainsi que les élèves ». Dans cet établissement, où huit élèves ont été testés positifs au coronavirus, aucun autre élève ni personnel n’a été isolé, aucune classe n’a été fermée. Pour les 2 000 élèves, deux postes d’infirmières sont prévus… mais aucun n’est pourvu, alors que ces personnels de santé sont censés faire, dès la rentrée, l’éducation aux gestes barrières et aider l’ensemble du personnel à gérer les suspicions de maladie et les cas contacts.

Icon QuoteQuand le ministre a le culot de prétendre que tout a été pensé pour cette rentrée, c’est du grand n’importe quoi. Rien n’a été pensé, rien n’a été fait, ce n’est que du bricolage ! » Agnès Renaud Enseignante

« Pour le rectorat, il n’y a pas de cas contact tant que les élèves portent le masque », explique Agnès Renaud, enseignante dans le lycée et représentante du syndicat CGT Éduc’Action. « Mais, en EPS, ils ne le portent pas. Dans les couloirs, on doit souvent les rappeler à l’ordre. Quant à la cantine… c’est comme si le Covid n’existait pas ! » L’enseignante, qui redoute la fermeture du lycée, est à la fois inquiète et en colère : « Quand le ministre a le culot de prétendre que tout a été pensé pour cette rentrée, c’est du grand n’importe quoi. Rien n’a été pensé, rien n’a été fait, ce n’est que du bricolage ! » Même si le rectorat a refusé de les recevoir, leur mobilisation, relayée à l’Assemblée par Stéphane Peu, député (PCF) du département, a tout de même permis que quatre classes soient fermées, pour tenter de limiter la propagation du virus, et que du gel hydroalcoolique et des masques soient distribués en quantité suffisante pour le personnel. Ce qui n’avait pas été le cas depuis la rentrée. Mais toujours pas d’infirmières : les professeurs ont donc maintenu leur appel à un rassemblement, ce mardi soir, devant la mairie de Saint-Denis.

Le mouvement des stylos rouges prend les choses en main

Même si la situation n’atteint pas – encore ? – les mêmes proportions ailleurs, les signes de la difficulté de l’école à protéger élèves et personnels de l’épidémie se multiplient. Faute de bilan chiffré tenu à jour par le ministère – le Snuep-FSU, syndicat des lycées professionnels, dénonce d’ailleurs « l’omerta » et « l’opacité des informations données aux enseignants » – c’est le mouvement des stylos rouges qui a pris les choses en main. Sur la carte interactive mise à disposition par le collectif, établie sur la base de la presse régionale et de signalements directs, on dénombrait ainsi, mardi, en début d’après-midi, sur le territoire métropolitain, 1 510 cas avérés de Covid et 146 établissements fermés.

Dans ce contexte, ce qui fâche, c’est le flou et les disparités dans la gestion des situations. Pour un cas avéré, ici on ferme la classe, là non, et là-bas, c’est toute l’école qui se retrouve à la maison. Sans que les raisons de ces décisions – prises par les agences régionales de santé (ARS) – soient bien comprises. Les syndicats alertent également sur le manque de protection des professeurs : les ARS considèrent en effet que les masques réutilisables en tissu, fournis par l’éducation nationale à ses employés, ne constituent une protection suffisante que lorsque les élèves sont également masqués. Ce qui n’est pas le cas en primaire, ni lors des cours de sport. Le Snuipp-FSU (primaire) et le Sgen-CFDT exigent donc de concert – ce qui n’est pas si courant – que des masques chirurgicaux soient fournis à tous les personnels concernés.

Olivier Chartrain

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Coup de coeur... Carole Martinez...

15 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Miguel déteste l'Espagne féodale d'hier, qui ne s'est jamais souciée de nourrir son peuple, autant que les violences d'aujourd'hui, il déteste les multiples chefaillons blancs, rouges, noirs, tous ces êtres qui, pour s'emparer du pouvoir, s'affublent d'une idée magnifique ou odieuse et l'agitent comme un habit de lumière en oubliant que dessous ils sont nus, qu'ils ne sont pas l'idée, qu'ils l'ont même souvent perdue en route et ne sont plus qu'une ambition démesurée poussant les hommes à s'entre-tuer. Au lieu de calmer le monde, ils l'embrassent. Pourquoi ? par amour de feu ? Par goût du pouvoir ? Parce qu'ils dont convaincus de détenir la vérité ? Ou incapables de céder la place? Quand le feu a pris, on n'entend plus que les incendiaires, et tout est ravagé.

Carole Martinez - Les Roses fauves

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Coup de coeur... Barbey d'Aurevilly...

14 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'Empire perdu, la Révolution écrasée par cette réaction qui n'a pas su la tenir sous son pied, comme saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejetés de leurs positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les bénéfices de leur passé, étaient retombés impuissants, défaits, humiliés, dans leur ville natale, où ils étaient revenus “ crever misérablement comme des chiens ”, disaient-ils avec rage. Au Moyen Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des capitaines d'aventure ; mais on ne choisit pas son temps ; mais, les pieds pris dans les rainures d'une civilisation qui a ses proportions géométriques et ses provisions impérieuses, force leur était de rester tranquilles, de ronger leur frein, d'écumer sur place, de manger et de boire leur sang, et d'en ravaler le dégoût ! Ils avaient bien la ressource des duels ; mais que sont quelques coups de sabre ou de pistolet, quand il leur eût fallu des hémorragies de sang versé, à noyer la terre, pour calmer l'apoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments ?

Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

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