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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Patti Smith...

3 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Soixante-dix ans. Un simple nombre, mais qui indique le passage d’un pourcentage significatif du temps alloué dans le sablier, sachant qu’on est soi-même l’œuf dont on mesure le temps de cuisson.

(...)

Sam est mort. Mon frère est mort. Ma mère est morte. Mon père est mort. Mon mari est mort. Mon chat est mort. Et mon chien, mort en 1957, est toujours mort. Et pourtant je persiste à penser que quelque chose de merveilleux est sur le point de se produire.

Patti Smith - L'année du singe

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Coup de coeur... Ce que le jour doit à la nuit...

2 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 

“Ces terres ne sont pas les leurs. Si elles le pouvaient, elles le maudiraient comme je les maudis chaque fois que je vois des flammes criminelles réduire en cendres une ferme au loin. S’ils pensent nous impressionner de cette façon, ils perdent leur temps et le nôtre. Nous ne céderons pas. L’Algérie est notre invention. Elle est ce que nous avons réussi le mieux, et nous ne laisserons aucune main impure souiller nos graines et nos récoltes. ”

Yasmina Khadra - Ce que le jour doit à la nuit

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Coup de coeur... Erri de Luca...

1 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Dans chaque ville où je vais, je goûte l'eau d'une fontaine. Je bois et je deviens un hôte en ingérant le mélange local qui change de saveur, de consistance.
Il y a des eaux légères, des eaux de pluie, qui coulent vite, et des eaux de puits, de citernes qui sont reposées et qu'il faut boire à petites gorgées.
Je vois un rapport entre la langue d'un endroit et son eau.
J'ai lu quelque part qu'environ une vingtaine de langages s'éteignent par an.
Une dernière personne meurt et la fontaine d'un vocabulaire s'assèche.
La dernière syllabe prononcée coïncide avec la dernière goutte.

Erri de Luca - Le tour de l'oie

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Coup de coeur... Colette...

30 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Encore une fois j'avais dit "oui",pour avoir la paix. Et aussi à cause de ma chatte que je trouvais désoxygénée par une longue année d'appartement. C'était une rayée, ramassée aux champs où la misère des bêtes est grande. Sauvage d'abord, grimpant aux murs si je l'enfermais, elle avait pris confiance et courage, jusqu'à devenir,- du moins elle le croyait -, la Reine des Chattes. Elle usait de l'ascenseur, mangeait au bistrot, montait en taxi, et voyageait dans le train comme une personne, jouant d'une froide et admirable figure classiquement bigarrée, et d'une paire d'yeux verts, d'un éclat surnaturel.

Colette - Chambre d'hôtel

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Coup de coeur... Mikhaïl Boulgakov...

29 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle portait un bouquet d’abominables, d’inquiétantes fleurs jaunes. Le diable sait comment elles s’appellent, mais je ne sais pourquoi, ce sont toujours les premières que l’on voit à Moscou. Et ces fleurs se détachaient avec une singulière netteté sur son léger manteau noir. Elle portait des fleurs jaunes ! Vilaine couleur. Elle allait quitter le boulevard de Tver pour prendre une petite rue, quand elle se retourna. Vous connaissez le boulevard de Tver, n’est-ce pas ? Des milliers de gens y circulaient, mais je vous jure que c’est sur moi, sur moi seul que son regard se posa – un regard anxieux, plus qu’anxieux même – comme noyé de douleur. Et je fus moins frappé par sa beauté que par l’étrange, l’inconcevable solitude qui se lisait dans ses yeux ! L’idée que je devais absolument lui parler me tourmentait, car j’avais l’angoissante impression que je serais incapable de proférer une parole, et qu’elle allait disparaître, et que je ne la verrais plus jamais.

Mikhaïl Boulgakov - Le Maître et Marguerite

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Coup de coeur... Gustave Flaubert...

28 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs, le sang me fouettait la figure, mes artères s’étourdissaient, ma poitrine semblait rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre, j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais contenir une incarnation suprême, dont la révélation eût émerveillé le monde, et ses déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes entrailles. À ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma jeunesse ; j’avais fait de moi-même un temple pour contenir quelque chose de divin, le temple est resté vide, l’ortie a poussé entre les pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leur nids. N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes rêves me fatiguaient encore plus que de grands travaux ; une création entière, immobile, irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie ; j’étais un chaos dormant de mille précipices féconds qui ne savaient comment se manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils cherchaient leurs formes et attendaient leur moule.

Gustave Flaubert - Novembre

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Coup de coeur... Manon Fargetton...

27 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

8 heures

Nathan

Les doigts de Nathan semblaient piquer un sprint sur le clavier de son ordinateur. En fait, il s'agissait plutôt d'un marathon car il n'avait pas décollé de l'écran depuis la veille au soir.

Emilie, trois ans et demi, se faufila par la porte entrouverte, frotta ses paupières avec son doudou et jeta un coup d'oeil mal réveillé à son grand frère. Celui-ci, sans cesser un instant de pianoter, leva un coude. La fillette s'approcha, escalada ses genoux, se glissa sous son bras et le replaça comme elle aurait abaissé une barrière.

- T'féko ?

- Ton pouce.

Emilie retira le pouce de sa bouche et répéta :

- T'fé quoi ?

- Je cherche.

- T'cherches quoi ?

- À découvrir.

- Com' un x'plorateur ?

- C'est ça ma puce.

Emilie bascula la tête en arrière et jeta un regard plein de fierté à Nathan qui, protecteur, resserra ses bras autour d'elle. Le pouce retrouva le chemin de la bouche, le doudou celui du nez. Bercée par le cliquètement des touches, la fillette se blottit contre son frère pour profiter d'un supplément de nuit.

Nathan fixa l'écran. Depuis plusieurs années déjà, il avait pris l'habitude de s'infiltrer dans des sites Internet de laboratoires de recherche scientifique. Il ne saisissait pas tout mais, au coeur de son étonnant cerveau, chaque information était méticuleusement enregistrée, classée, reliée aux autres selon une logique qui n'appartenait qu'à lui. Peu à peu, la toile de ses connaissances s'étendait. Et plus il engrangeait d'éléments, mieux il comprenait. Il était particulièrement fasciné par ce qui touchait à la robotique, l'informatique, l'intelligence artificielle, la mémoire... Mais l'importance de ce qu'il avait découvert ces derniers jours le laissait sans voix.

Une bombe, toute prête à exploser.

La voix de Lisa interrompit le cours de ses pensées :

- Nathan, Mimi est avec toi ?

Lisa venait juste après Nathan dans leur fratrie. Il ne prit pas la peine de répondre. Emilie était toujours collée à lui, tout le monde le savait dans la maison.

- Mimi, lança Lisa en passant sa frimousse de souris dans l'embrasure de la porte, p'tit-déj ! Maman t'attend en bas.

Manon Fargetton - Le suivant sur la liste

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Coup de coeur... André Pieyre de Mandiargues...

26 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La bouche ouverte, oui, voilà comme Sergine l'avait vu dormir sur le divan de la chambre haute du mas, quand elle y était allée sur la pointe des pieds, pour le surprendre, et elle a dit aussi que la violence de son ronflement seule empêchait les mouches de septembre d'entrer dans sa gorge et de le visiter jusqu'à l'estomac ou plus profondément peut-être. Elle a dit qu'il était béant comme un sanctuaire où l'on gagne des indulgences en descendant dans la crypte. Elle a dit qu'il était devenu comme un monument qui eût contenu des machineries, et qu'elle aurait pu, sans le réveiller, lui peindre les lèvres en bleu, si elle avait eu de la couleur, ainsi qu'on peint l'entourage des portes et des fenêtres dans les pays qui sont infestés par les insectes volants.

André Pieyre de Mandiargues - La Marge

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Coup de coeur... Laurent Mauvignier...

25 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il avait cru en rencontrant Marion que ce serait impossible entre eux, se demandant comment elle pouvait ne pas voir qu’ils n’avaient rien en commun, quand, au contraire, elle semblait heureuse de le trouver si différent, qu’elle avait même insisté en lui envoyant des images d’elle en expliquant, pleine d’espoir, qu’elle était en train de passer un diplôme et qu’elle pourrait travailler dans une imprimerie, alors que lui hésitait à lui parler de la ferme, de La Bassée, se demandant bien comment elle pouvait imaginer y trouver de l’intérêt, oui, très bien, avait-il osé, voyons-nous. Ils s'étaient rencontrés et la première fois elle avait ri - un peu trop, comme si elle avait tenu à le trouver drôle, lui, sachant trop bien qu’il ne l’était pas - et il était resté éberlué qu’elle veuille le revoir, qu’il passe une, puis deux, puis trois, puis quatre, plusieurs soirées en ville, allant après le restaurant jusqu’à partager une soirée au bowling, puis une autre au karaoke, et puis cet écart qu’il avait trouvé entre cette fille dont le dos portait un tatouage qu’il avait fini sinon par oublier du moins par négliger, car les nuits d’amour, quand il la prenait dans ses bras, dans l’obscurité des premières chambres, avaient tout transformé, et la rose meurtrie, les épines métalliques, tout ça, donc, avait fini par s’évanouir avec la lumière. Dans l’obscurité n’étaient restés que la chaleur et la douceur de la peau de Marion, son abandon, ses boucles créoles sur la table de chevet ; cet écart qu’il pressentait, il avait fini par l’oublier totalement ou par décider de ne pas le voir, ne cherchant pas à comprendre, car le plus important et le plus extraordinaire c’était qu’une femme de cette beauté et de cette intelligence s’intéresse à lui, non pas seulement pour une nuit, mais qu’elle lui parle de projet de vie, de mariage - c’est elle qui avait avancé le mot, qui avait osé le prononcer alors qu’il brûlait les lèvres de Patrice depuis des mois.

Laurent Mauvignier - Histoires de la nuit

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Coup de coeur... Jean-Philippe Toussaint...

24 Septembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Jean-Philippe Toussaint : «Les émotions qui apparaissent dans le débat  public peuvent devenir dangereuses»

Tout s’était passé comme les autres fois ce jour-là, et j’étais reparti prendre mon bus. Il s’en était fallu d’un rien qu’il n’arrivât jamais rien entre nous. C’est pourtant ce jour-là que nous nous étions embrassés pour la première fois. Par la suite, en repensant à cet après-midi, j’ai toujours imaginé qu’Alessandro était au balcon de cette scène, et qu’il nous observait depuis les limbes, tel un angelot accoudé à un nuage, en se demandant, en fonction de l’issue de la scène, si, dans les années à venir, il allait naître ou pas. J’imaginais Alessandro au-dessus de nous, penché à sa balustrade céleste comme un de ces chérubins ailés de Raphaël, torse nu et joufflu, qu’on trouve au bas de la Madone Sixtine, qui suivait avec attention les différentes étapes de mon manège autour de sa future mère. Sans doute Alessandro a-t-il dû penser que c’était bien mal engagé au moment où j’avais quitté la chapelle et qu’il m’avait vu m’éloigner sur la route pour aller reprendre le bus. Je me suis d’ailleurs demandé par la suite ce qui serait advenu si je n’avais pas raté le bus ce jour-là. Ce sont souvent d’infimes moments qui sont décisifs dans notre vie, qui ne tiennent à rien – un choix, une impulsion, un hasard, un retard – et dont on perçoit rarement l’enjeu au moment où on les vit. Un rien, pourtant, à ce moment-là, peut faire basculer notre destin. Ayant raté le bus, j’ai donc repris le chemin de la chapelle. Lorsque je repassai la porte, Elisabetta m’attendait en haut de son échafaudage. Tu es revenu, me dit-elle en souriant, comme si elle n’avait jamais douté de mon retour, comme si elle avait toujours su que j’allais revenir, et elle me tendit la main à distance. Je la rejoignis sur l’échafaudage, j’escaladai avec prudence la structure tubulaire et m’approchai d’elle sur la passerelle. Il y avait de la gravité dans son regard. Je luis pris doucement la main, et nous échangeâmes notre premier baiser là sur cet échafaudage, à un mètre cinquante du sol, sans autre témoin que les oiseaux du saint François lacunaire, aux couleurs pâles et délavées, de la fresque qu’elle était en train de restaurer.

Jean-Philippe Toussaint - Les Emotions

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