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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Marie Nimier...

17 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Il faut imaginer une campagne modeste, légèrement défigurée, sans exagération. Au fond de la vallée, notre vallée, s’élèvent des bâtiments entourés d’orties. Il ne s’agit pas d’une ferme abandonnée. Les orties, c’est nous qui les avons plantées.

Les orties, c’était mon idée.

Vue du ciel, la maison principale, celle que j’habite avec Simon et nos deux enfants, Anaïs et Noé, respectivement dix-sept et treize ans, semble petite comparée aux constructions alentour. Les granges sont recouvertes de tôles plates ou ondulées. Certaines, tapissées d’une mousse épaisse, donnent envie d’être un oiseau pour y plonger le bec. D’autres, mangées par la rouille, se transforment au fil des années en dentelles si fines qu’on se demande comment elles tiennent au vent.

Et ce jour-là, il y a du vent. Un vent d’ouest qui apporte la pluie. L’histoire commence un jeudi. Elle commence au printemps, le 28 mars très exactement. Je suis en train de trier les cagettes entassées près de l’ancien fenil quand apparaît un bruit du côté de la route, comme une contraction de paupière dans le paysage, ce qu’on appelle, je crois, une impatience. À mesure que je l’écoute, le bruit prend corps, se répétant à intervalles réguliers, sans que je puisse savoir s’il est effectivement plus fort ou si c’est moi qui l’entends mieux. La sonnette d’un vélo ? Des bouteilles qui s’entrechoquent ? Une clochette au cou d’un animal ?

Je m’avance, cherchant à voir au-delà des draps qui sèchent sur le fil. Rien. Je monte sur le tracteur pour élargir mon champ de vision. Je m’attends à trouver une chèvre égarée près du bras mort de la rivière, ce n’est pas plus compliqué que ça, une chèvre ou un mouton, me dis-je pour me rassurer, même s’il ne reste plus l’ombre d’un troupeau dans la région, et qu’il n’y a aucune raison objective de s’inquiéter. Pourtant oui, à cet instant, mon cœur se met à battre plus vite, et plus vite encore quand le bruit s’interrompt. Le silence s’étire pendant quelques secondes, je reste suspendue, en équilibre sur le marchepied. J’ai l’impression que quelqu’un m’observe.

Je me retourne : quelqu’un m’observe.

Marie Nimier - Le palais des orties

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Najat Vallaud-Belkacem : « Je suis une obsessionnelle de la lecture »

17 Octobre 2020 , Rédigé par Ernest Publié dans #Education, #Littérature

Najat Vallaud-Belkacem rejoint Fayard, à la tête d'une collection d'essais

EXTRAITS

Après Hubert Védrine, et Clémentine Autain, la troisième invitée de la bibliothèque des politiques est une femme de gauche qui a décidé de prendre de la distance avec la politique, ancienne ministre de légalité hommes-femmes et de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem a reçu Guillaume Gonin. Au menu : une discussion à bâtons rompus sur les livres, la littérature, l’écriture et la politique. Joyeux !

(...)

En 2017, vous êtes espérée comme première secrétaire d’un Parti socialiste aux abois. Finalement, vous choisissez de diriger une collection chez Fayard. Les livres, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ?

Najat Vallaud-Belkacem : C’est exactement ça. J’ai considéré que si nous avions eu les bons arguments pour convaincre les Français en 2017, nous les aurions convaincus ! Il n’y a pas de secret. Les bons arguments, c’est à la fois les bons projets, et les bons mots. Continuer, comme un hamster dans sa roue, me semblait être une erreur. Donc, j’ai préféré prendre du recul pour les repenser. Et c’est vrai que c’est la politique par d’autres moyens car, en réalité, tout ce que j’ai fait depuis 2017 s’apparente à cela.

(...)

C’est aussi en tant qu’auteure que vous abordez cette question des mots, comme en conclusion de la « Société des Vulnérables », votre dernier livre paru dans la collection des Tracts de Gallimard – dans lequel vous dénoncez le discours guerrier de la gestion de la pandémie, masculinisant à outrance les réponses à la crise et reléguant en deuxième voire troisième ligne la notion plus féminine de « care » …

Najat Vallaud-Belkacem : Absolument. Au fond, si je devais résumer ce que j’ai fait ces trois dernières années, je dirais que depuis 2017 j’ai délibérément refusé d’être dans le commentaire de la petite phrase d’actualité. Parce que cela empêche de penser. De la même façon que les heures que vous passez à scroller votre fil twitter ne font pas avancer vos analyses d’un pouce, passer sa vie à regarder le monde par le petit bout de la lorgnette du traitement de l’actualité immédiate vous rend myope aux grands mouvements, aux tectoniques de plaques en cours, aux idées reçues ou aux résistances structurelles toujours présentes dans les sociétés sur un nombre de sujets … Après les années gouvernementales que j’avais vécues, j’avais besoin de réfléchir plus longuement, plus posément, à tout cela.

A l’Education nationale, notamment ?

Najat Vallaud-Belkacem : Oui. Par exemple, pourquoi certaines de nos réformes qui visaient à élever le niveau général de l’éducation en France et pour tous les élèves passaient immédiatement pour de l’égalitarisme niveleur par le bas ? Qu’est-ce qui se joue ? Comment aurait-il fallu les amener, les présenter ?  Parce que je reste convaincue que le rôle d’une Education Nationale est bien d’élever le niveau de tous les élèves et que tous sont éducables. Clairement, il y a sur ces sujets des nœuds profonds dans la société qu’il faut apprendre à dénouer, sauf à baisser les bras et céder à la fatalité actuelle d’une école de moins en moins mixte socialement, et d’un destin scolaire gravé dans le marbre de votre condition sociale dès le plus jeune âge.

La question de l’enseignement du latin et du grec était typique de cette hystérisation des débats …

Najat Vallaud-Belkacem : L’hystérisation, oui. Ce qui aide à relativiser c’est de comprendre la permanence et la récurrence d’un certain nombre de procès et de débats. Peut-être le savez-vous, j’ai une admiration sans borne pour Jean Zay. Figurez-vous qu’à lui aussi on faisait les mêmes procès – y compris sur le latin. Ce sont toujours les mêmes les mêmes accusations qui sont portées aux ministres qui cherchent à introduire de l’équité dans les opportunités de réussite offertes par le système scolaire. C’est dur, évidemment, ces procès, c’est injuste, mais comprendre les intentions de ceux qui vous les font, vous aide à ne pas perdre de vue vos objectifs.

(...)

La lecture et les livres, aussi.

Najat Vallaud-Belkacem : (Rires) Là-dessus, mes enfants me trouvent pénible, et je dois reconnaitre que je suis un peu obsessionnelle avec ce sujet. Oui il faut lire, oui le meilleur service qu’on puisse rendre à un jeune c’est de mettre un livre entre ses mains ! Quand je me rendais dans les établissements en tant que ministre et que j’avais affaire à des élèves qui ne lisaient pas spontanément, je ne cessais de leur expliquer que la littérature fait voyager et rêver, bien sûr, mais qu’au-delà de ça, la littérature met des mots sur votre réalité. Et ça, c’est incroyablement précieux. La littérature vous aide à y voir plus clair dans votre vie, à voir les embûches. Rien d’autre n’offre cela. Et comme la littérature est infinie, tous les cas de figure, toutes les situations ont déjà été racontées, donc vous finirez forcément par y trouver la vôtre, vos états d’âme, vos interrogations, votre complexité, vos peines, vos joies … Et c’est si merveilleux de pouvoir se comprendre soi-même dans ce miroir-là ! Je passe énormément de temps à rappeler cela à mes enfants … (Rires) J’essaie de les faire adhérer à mes lectures d’enfance et d’adolescence : ça marche moyen-moyen. Mais, de temps en temps, j’ai de bonnes surprises.

En tant qu’ancienne ministre de l’Education, en tant que mère aussi et surtout, estimez-vous que le combat des livres contre l’écran et les divertissements faciles est mal engagé ?

Najat Vallaud-Belkacem : Malheureusement, oui. Je ne peux pas vous dire le contraire, c’est un vrai problème. D’ailleurs, ce n’est pas parce que, quand j’étais ministre de l’Education, j’ai œuvré sur la question du numérique à l’école que je suis fan du tout écran ! Au contraire, je suis la première à être sévère sur cette question – mes enfants en savent quelque chose. Et c’est précisément pour cela que je pense si important que l’école apprenne aux enfants à utiliser le numérique à bon escient et à réguler cette utilisation. Je suis partisane aussi de mettre les développeurs de jeux vidéo et créateurs de contenus devant leurs responsabilités en la matière : cesser de pousser toujours plus loin les mécanismes visant à créer l’addiction, y compris pour des publics très jeunes et puis aussi développer sérieusement des jeux vidéo à la fois attractifs et instructifs, parce que franchement ça manque et, croyez-moi, ce n’est pas faute d’avoir cherché …

(...)

A l’Éducation nationale, pendant trois ans, vous n’avez donc pas lu de romans ?

Najat Vallaud-Belkacem : Si, j’ai tout de même volé du temps, rassurez-vous. Mais c’était le dimanche, difficilement en semaine, et dans les quelques déplacements à l’étranger en avion. Pour cela, c’est extraordinaire les vols ! Mais c’est vrai qu’une des choses que j’ai le plus appréciées à partir de 2017 ça a été ça : maitriser mon temps d’évasion.

Vous rappelez-vous de votre premier saut en librairie, mi-mai 2017 ?

Najat Vallaud-Belkacem : J’ai souvenir de ça à Villeurbanne, avec mes enfants – mais c’était un salon du livre.

Pour la promotion de votre livre, « La vie a plus d’imagination que toi ? »

Najat Vallaud-Belkacem : Non, mon livre est sorti en février ou en mars 2017, ce qui n’était pas stratégique du tout, à une période où c’était condamné à passer sous les radars – non, en vrai, il a plutôt très bien marché. En fait, il est tout simplement sorti quand j’ai fini de l’écrire ! (Rires) Je trouve que ça raconte assez bien mon rapport à la politique, finalement : je ne suis pas stratège pour un sou. Non, le salon du livre dont je vous parle est  en mai ou en juin. Et c’est vrai que retrouver des rangées de livres sans aucune exigence, obligation, c’était très plaisant.

(...)

Les professeurs ou instituteurs vous ont-ils ouvert à la lecture ?

Najat Vallaud-Belkacem : Honnêtement, comme tout le monde, j’ai eu des professeurs de français qui ont été parfois aidants, parfois vraiment dans l’impulsion et l’encouragement, et je les en remercie. Mais ce n’est pas forcément ce qui a joué le rôle le plus décisif pour moi dans ce rapport à la lecture. C’est pour cela que je dis qu’il faut arrêter de considérer que les seuls éducateurs sont les enseignants : il y a tout un écosystème autour des élèves. Parfois, c’est beaucoup plus prescripteur pour les élèves de se voir conseiller la lecture d’un livre par un copain ou par un éducateur sportif parce que précisément ce sera vu comme autre chose qu’une obligation scolaire. Certains ont la chance d’avoir leurs parents, aussi, pour cela. Chacun doit donc jouer son rôle dans cet écosystème. Pour revenir à moi donc c’est plutôt l’absence d’autres canaux d’évasion qui m’a poussé vers les livres. Au début, c’est des « Mon bel oranger » de José Mauro de Vasconcelos ou « Les quatre filles du Docteur March » de Louisa May Alcott. Et puis votre aventure littéraire s’enrichit. Mais je ne voudrais pas en tirer comme conclusion que pour qu’un enfant arrive à la lecture il faille le mettre dans un environnement extrêmement sommaire (Rires). Donc, toute ma question est celle-ci : comment peut-on transmettre l’amour de la littérature à des enfants qui ont mille autres occasions de se divertir, de voyager ? Vous, par exemple, comment êtes-vous venu à la littérature ?

(...)

Un conseil de lecture pour terminer, votre dernier coup de cœur ?

Najat Vallaud-Belkacem : « Le Chardonneret », de Donna Tartt. C’est le livre qui m’a fait claironner partout : j’ai adoré, adoré, adoré. Bon j’ai surtout pleuré tout le temps en fait (Rires). Pour résumer, sans spoiler : c’est un gamin qui vit seul avec sa mère. Cela se passe aux Etats-Unis. Un jour, elle reçoit un message du proviseur de l’établissement disant qu’il faut venir, car son fils s’est mal comporté. Le lendemain, ils y vont ensemble. Elle est irritée bien sûr. Ils arrivent un peu en avance, et elle propose d’aller regarder des tableaux dans le musée en face. Et il va se passer quelque chose dans ce musée qui bouleversera à tout jamais la vie de cet enfant. Tout ça sous les yeux d’un petit tableau magnifique, le Chardonneret. Voilà je ne peux pas vous en dire plus, il faut le lire maintenant.

(...)

Guillaume Gonin

Entretien complet (pour abonnés) à lire en cliquant ci-dessous

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Coup de coeur... Chloé Delaume...

16 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une chambre à soi
 
Le cœur d’Adélaïde cogne douloureusement, comme s’il avait été frotté avec du papier de verre. Pour autant, elle sourit en défaisant ses cartons. Elle a son lieu à elle, la voilà autonome, ici sera son royaume, ce deux‑pièces est parfait bien qu’il soit minuscule. Ce qui écorche son cœur, c’est l’effet du divorce, même si Adélaïde en est à l’origine. C’est dans le tribunal que ça a commencé, depuis ses ventricules n’arrêtent pas de peler. Adélaïde le sent et pense que son cœur mue, derniers lambeaux de l’amour qu’elle avait pour Élias. Des‑sous, une peau toute neuve, en attente d’autres émois. L’enveloppe se trouve à vif d’être mordue par le vide. Personne ne pense à elle et elle ne pense à personne, depuis l’âge de quinze ans, c’est la toute première fois. Jusqu’ici elle quittait un homme pour d’autres bras, Adélaïde, toujours, a été amoureuse. Ces sept dernières années d’Élias, jusqu’à ce que la routine lui use l’âme et les nerfs.
 
Adélaïde déballe ses affaires et s’étonne que toute sa vie tienne dans si peu d’espace. Elle a quarante‑six ans et ne possède rien mis à part plein d’habits et sept bibliothèques. Des Billy d’Ikea, qu’elle orne de guir‑landes, de papillons sous cadre, de babioles mexicaines, de lampions japonais. Une paire de stilettos trône entre deux Pléiade; deux passions dans la vie: les livres et les chaussures. Dans son ancien appartement, Adélaïde avait une chambre d’amis qui lui tenait lieu de dres‑sing. Un double salon, un coin lecture. Tout ça, elle le devait à Élias, qui en était propriétaire. Avec son seul salaire, Adélaïde peut louer 35m² dans le 20e arrondissement de Paris.
 
Chloé Delaume - Le coeur synthétique
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Coup de coeur... Olivia Elkaïm...

15 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ils portent des fusils de chasse en bandoulière, des dagues fichées dans leurs ceintures. Ils cognent contre la porte vitrée, au troisième étage du 39, boulevard Victor-Hugo. Ils ont trouvé l’appartement dans le noir. Ils étaient bien renseignés.

Ils patientent dans la coursive.

Combien sont-ils ? Cinq, six, pressés les uns contre les autres, et un septième au volant du camion qui attend en bas, à l’angle de la rue du Fortin. Moteur coupé, phares éteints.

L’eau jaillit de la fontaine au milieu du patio. Son murmure se mêle aux chuchotements des hommes et à un cri autoritaire :

– Sors, Marcel !

Un silence épais lui répond.

Depuis des années, depuis cette Toussaint rouge où tout a basculé, les voisins ne font que somnoler. Ils guettent en s’agaçant dans leur lit jusqu’à l’aube. Mais cette nuit, ils font semblant de dormir, sourds aux bruits inhabituels dans la coursive.

– Sors, Marcel !

Il est minuit passé. La chaleur est retombée, on respire un peu mieux. Un souffle chaud allège la moiteur. C’est toujours comme ça, en octobre, à Relizane.

*

Marcel a tout entendu. Le camion dont les pneus avaient crissé sur l’asphalte à l’entrée de la ville. Le trot des hommes sur le carrelage, dans les escaliers. Les voix gutturales.

Il s’est levé, a enfilé un pantalon en lin beige, une chemisette rayée, des espadrilles.

Il les attend.

Il est prêt.

Une dernière fois, il regarde ses deux garçons dans la pénombre. Le pouce dans la bouche, les yeux clos. Ils sourient dans leur sommeil.

Marcel parvient encore à soulever Pierrot d’un seul bras et à porter Jeannot sur ses épaules. Mais ses fils ne s’intéressent déjà plus aux jeux des tout-petits. Ils ne veulent plus, quand ils donnent la main à leurs parents dans la rue, à l’infini compter « un, deux et trois » avant d’être lancés en l’air.

*

Pierre et Jean, pour l’état civil et l’école, dans la rue, et même pour la famille.

Marcel et Viviane étaient de la première génération de Juifs, en Algérie, à s’assimiler par des prénoms passe-partout d’Européens. Ils avaient donc choisi pour leurs enfants des patronymes bien français, comme les leurs.

Mais pour les registres, à la synagogue, et pour faire plaisir aux anciens, ils les avaient aussi appelés Joseph et Moïse, comme les grands-pères de chaque côté de la famille.

Marcel ne voulait pas faire d’histoires.

Olivia Elkaïm - Le tailleur de Relizane

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Coup de coeur... Simon Johannin...

14 Octobre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

poètes Instagram posts (photos and videos) - Picuki.com

Si je meurs
Donne mes livres aux amis
Mes vêtements aux pauvres
Ma mémoire aux enfants
Mais garde les bijoux
Car mon âme amoureuse
Sera noyée dans l’or

                  _________________

Les grands moments sont rares
Dans les ruelles confuses
Mais certains
Sur le rebord du risque
Chuchotent aux crans qui s’ouvrent
Le long de la cambrure

                 _________________

Au commencement
Il était toi qui coules sur les garçons
Il était une robe verte
Une bouteille d’alcool blanc
Les ruelles d’une ville où, chaque soir, les étoiles se rendent J’ai cueilli pour toi des fleurs et des médicaments
J’ai fait bleuir ta peau en la serrant trop fort
On ne faisait pourtant rien d’autre
Que bagarrer l’amour
Tes yeux dérobés sous la gêne
Et le rire me pliant encore l’âme sur ce vieux matelas
À chaque fois remonte le souvenir
Le reste ne me vient plus,
Seulement le soleil marchant sur ma nuit
Lorsque tard, je dors encore
 
                 _________________
 
Mille chevaux lancés
Les sabots rougis par ton sang
Une prairie fendue par les cloches d’un tramway
Quand dans ta robe tu glisses
Je vois trop souvent ta peau cherchant de la chaleur
Contre celle du danger
J’ai bientôt dix-huit ans,
Et les petits cachets blancs font fondre
Un peu de coton sous la langue

 

Simon Johannin - Nous sommes maintenant nos êtres chers

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Coup de coeur... Maylis Adhémar...

13 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Multipliez-vous ! »
Les Sorinières, avril 2012
 
Ils se pressent. Qui atteindra en premier les quatrième et cinquième rangs ? Qui pourra s’afficher juste derrière les rangées d’honneur, où trônent parents si fiers, grands-parents bien droits, cousins très chics et neveux à bouilles d’anges ? Ils sont au moins deux cents à jouer très poliment des coudes dans la chapelle de La Maillardière. Un genou à terre, un grand signe de croix face à l’autel, et vite, des centaines de paires d’yeux se mettent en quête de la meilleure place. On évite de se cogner le nez au large chapeau d’une élégante à talons. On furète, on cherche des yeux une connaissance, un prince au crâne ras et à la jaquette parsemée de décorations militaires. Vite, plus vite. Déjà la musique est là, déjà Hugo entre dans la chapelle au bras de sa mère, une femme en gris au sourire passif et tendre. On sait qu’il vaut mieux être bien placé, le spectacle va durer au moins deux heures. Puis elle apparaît, Marie-Sophie accompagnée de huit enfants d’honneur tout de blanc et vichy bleu ciel vêtus. Chignon sobre, voile extralong, sourire pudique, teint clair et regard pâle sans maquillage, la jeune mariée prend le bras gauche de son père, un colonel, tête haute et nuque raide, réalisant à cet instant son rêve et son devoir. Devenir l’épouse. Devant l’autel, Hugo l’accueille dans une queue-de-pie noire, sobre, dans laquelle il semble flotter, corps trop maigre pour le costume. Les chapeaux des invitées forment un arc-en-ciel sous la nef. Pas un couvre-chef ne vient gâcher le délicieux tableau. La cérémonie est très réussie. Rite tridentin, flamboyante liturgie, en latin, propre aux catholiques romains depuis le XVIe siècle, devenue si rare, duo de prêtres en chasuble d’or. On claironne des chants, les poitrines se gonflent et les narines respirent l’odeur sacrée des bouquets de fleurs, des lys opale montés avec de la ficelle couleur paille sur les bancs. Arrivent l’échange des alliances, l’Ave Maria, la consécration des époux à la Vierge, à genoux face à la statue de Marie l’Immaculée, la prière pour la France : « Dieu tout-puissant et éternel, qui a établi l’empire des Francs pour être dans le monde l’instrument de Vos Divines Volontés, le glaive et le bouclier de Votre Sainte Église… »
 
Maylis Adhémar - Bénie soit Sixtine
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Coup de coeur... Marquis de Sade...

12 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, en ce sens, elle est bonne ; car s'il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour, je ne recevrai que du bien. Ce raisonnement n'est qu'un sophisme ; pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu'ils pratiquent la vertu, par l'obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché, j'éprouve beaucoup plus de mal des privations que j'endure pour être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrangement n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me contraignant à l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ?

Sade - Justine ou les malheurs de la vertu

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Coup de coeur... Julien Battesti...

11 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si je me suis alors tourné vers la théologie, c'est en conséquence d'un raisonnement simple mais limpide : de toutes les littératures, la théologie était la plus seule, la plus abandonnée. Je pensais : / la théologie est la littérature la plus abandonnée car elle l'a été par son objet même./ Comment ne pas voir que chaque ouvrage théologique était un exemplaire de ce grand "livre sur rien" que les écrivains les plus ambitieux convoitaient ? Je n'ai jamais jugé utile de dire à mes professeurs que j'envisageais la théologie comme un genre littéraire car de la littérature, encore aujourd'hui, je n'attends pas moins que la résurrection et la vie éternelle. Ce que j'ignorais, à l'époque, c'est que les grands livres-sur-rien, les écrivains - même les meilleurs, même les gros moustachus qui gueulent - ne parviennent jamais tout à fait à les écrire. C'est pourquoi ils vont chercher, dans les journaux ou sur un vitrail, une histoire qui leur permettra de donner le change : l'histoire d'un saint dont les parents habitent un château, au milieu des bois, sur la pente d'une colline ; l'histoire de deux retraités qui rêvent de tout savoir ; ou celle d'une femme qui s'empoisonne.

Julien Battesti - L'imitation de Bartleby

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Coup de coeur... Roger Martin du Gard...

9 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Jacques, penché en avant, le menton sur le point, l’œil tendu vers ce visage levé qui semblait toujours regarder ailleurs, au delà – ne perdait pas une syllabe.

Jaurès n’apportait rien de nouveau. Il dénonçait, une fois de plus, le danger des politiques de conquête et de prestige, la mollesse des diplomaties, la démence patriotique des chauvins, les stériles horreurs de la guerre. Sa pensée était simple ; son vocabulaire, assez restreint ; ses effets, souvent de la plus courante démagogie. Pourtant ces banalités généreuses faisaient passer à travers cette masse humaine à laquelle Jacques appartenait ce soir, un courant de haute tension qui la faisait osciller au commandement de l’orateur, frémir de fraternité ou de colère, d’indignation ou d’espoir, frémir comme une harpe au vent. D’où venait la vertu ensorcelante de Jaurès ? de cette voix tenace, qui s’enflait et ondulait en larges volutes sur ces milliers de visages tendus ? de son amour si évident des hommes ? de sa foi ? de son lyrisme intérieur ? de son âme symbolique, où tout s’harmonisait par miracle, le penchant à la spéculation verbeuse et le sens précis de l’action, la lucidité de l’historien et la rêverie du poète, le goût de l’ordre et la volonté révolutionnaire ? Ce soir, particulièrement, une certitude têtue, qui pénétrait chaque auditeur jusqu’aux moelles, émanait de ces paroles, de cette vois de cette immobilité : la certitude de la victoire toute proche, la certitude que, déjà, le refus des peuples faisait hésiter les gouvernements et que les hideuses forces de la guerre ne pouvaient pas l’emporter sur celles de la paix.

Lorsque, après une péroraison pathétique il quitta enfin la tribune, contracté, écumant, tordu par le délire sacré, toute la salle, debout, l’acclama. Les battements de mains, les trépignements, faisaient un vacarme assourdissant, qui, pendant plusieurs minutes, roula d’un mur à l’autre du Cirque, comme l’écho du tonnerre dans une gorge de montagne. Des bras tendus agitaient frénétiquement des chapeaux, des mouchoirs, des journaux, des cannes. On eût dit un vent de tempête secouant un champ d’épis. En de pareils moments de paroxysme, Jaurès n’aurait eu qu’un cri à pousser, un geste de la main à faire, pour que cette foule fanatisée se jetât, derrière lui tête baissée, à l’assaut de n’importe quelle Bastille.

Insensiblement, ce tumulte s’ordonna, devint rythme. Pour se délivrer de l’étau qui les serrait, toutes ces poitrines haletantes recouraient de nouveau à la musique, au chant :
Debout les damnés de la terre !...

Et, au dehors, les milliers de manifestants qui n’avaient pas pu entrer, et qui, malgré les déploiements de la police, obstruaient toutes les rues avoisinantes, reprirent le couplet de L’Internationale :

Debout les damnés de la terre !...

C’est l’éruption de la fin !

Roger Martin du Gard - Les Thibault

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Coup de coeur... Nicolas Deleau...

8 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’est donc à moi de raconter cette histoire.

Alors, on y va.

Quand Job est revenu, ceux qui se souvenaient encore de lui ne l’ont pas reconnu : on ne l’attendait plus depuis longtemps. D’ailleurs, il n’avait jamais parlé de revenir ; et il avait tellement maigri qu’on pouvait se demander si c’était bien lui. Trente ans, c’est long. Qui l’aurait vu alors – je veux dire : qui l’aurait vraiment vu, observé avec beaucoup d’attention – aurait peut-être noté qu’il émanait de lui une étrange clarté. C’était comme si la lumière du jour, au lieu de rebondir sur sa peau, entrait dans son corps et y restait piégée, à peine plus dense qu’ailleurs. Le jour mourait quand il avait traversé la Grand-Place jusqu’à la rue de la Cale. C’était l’hiver : un vent glacial balayait l’eau du port et les flaques blafardes des quais ; de petits lambeaux de goémon dansaient, soulevés par les rafales. Autour, le village s’allumait de lueurs orange ; un néon verdâtre éclairait pour rien l’entrée de la coopérative maritime, les viviers et le silo à glace.

Tout sommeillait.

C’était dimanche.

Dans les maisons, on jouait aux cartes, on épluchait les légumes pour une grosse soupe ; et à part la taille des écrans et les baies vitrées, Job se disait sans doute que rien n’avait vraiment changé.

Alors que la nuit tombe tout à fait, il se dirige jusqu’à une ruelle obscure, parallèle au front de mer. Il y a là une petite maison de pêcheur parmi d’autres, à croupetons, fermée depuis des lustres. Tout le monde la connaît comme « la cabane », ou « chez Armel ». Armel, pourtant, a disparu il y a des années. Il faut croire que quelque chose de lui a subsisté ici. On raconte qu’il avait dit, un soir, que quelque chose se passait au nord et qu’il voulait en être. Au matin, il n’était plus au mouillage. On ne l’avait plus revu. Peu de temps après, Job était parti lui aussi, sans qu’on sache vraiment si c’était au même endroit.

Et voici qu’il revient, donc.

Il fouille dans ses poches, en extirpe un vieux trousseau, choisit une clé, se ravise, en essaie une autre. Ça bloque un peu, bien sûr. Ça coince. Ça crouille. C’est tout grippé ; mais dans un claquement mat, ça finit par céder.

À la lumière d’une torche, Job contemple l’unique pièce. Il se souvient. Tout est en l’état. Tout. Il reste même du gaz. Il faut imaginer la lenteur dans chacun de ses gestes, la précaution – comme quand on ouvre un carton rempli de jouets de gosse. Il époussette un ou deux bibelots, nettoie la table, une chaise, s’assied ; soupèse une lampe à huile, l’allume.

Ça prend. Ça vacille un peu, au début ; puis ça se stabilise, et l’odeur de l’huile et du laiton bientôt surchauffés recouvre peu à peu celle du moisi.

Dehors, le vent piaule et siffle dans les huisseries. Au loin, les drisses cliquettent contre les mâts.

Dans la petite pièce, éclairée par la flamme, l’échelle de meunier fait un éventail d’ombre tremblante contre le mur. Il grimpe jusqu’à l’étage, sous les combles. Là non plus, rien n’a changé. Tout est là, tous les trésors d’estran : des œufs de raie,

des madrépores, des galets ; le diodon, des boîtes de coquillages ; et, contre la poutre centrale, la dent de narval. Pas un trésor d’estran, celle-là. Elle avait été rapportée par le père d’Armel, après une campagne en mer de Behring.

Lorsque Job redescend, les goélands gueulent déjà ; dans le port, les moteurs chauffent et crachotent ; mais en lui, il sent grandir un très profond silence.

Il sort de son sac un bout de ferraille – un cylindre inégal et fondu, découpé au chalumeau sans doute –, le pose sur le rebord de la fenêtre et lui parle. Il a dû lui murmurer que c’était la fin du voyage, quelque chose comme ça.

Moi qui le connais, c’est en tout cas comme ça que j’imagine la scène.

Nicolas Deleau - Des rêves à tenir

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