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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Eschyle... Les Suppliantes...

11 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Enfants, il vous faut être prudentes. Vous êtes venues à travers les flots, conduites sagement par votre vieux père. Maintenant que vous êtes à terre, agissez avec prévoyance et gardez mes paroles dans votre esprit.

Je vois une poussière, messagère muette d’une multitude. Les moyeux des roues crient en tournant autour des essieux. Je vois une foule armée de boucliers et agitant des lances, et des chevaux et des chars arrondis. Sans doute les princes de cette terre viennent à nous, avertis de notre arrivée par des messagers ; mais, qu’ils soient bienveillants ou animés d’un esprit farouche, il convient, à tout événement, ô jeunes filles, de nous retirer sur cette hauteur consacrée aux Dieux qui président les Jeux. Un autel est plus sûr qu’une tour, et c’est un plus ferme bouclier. Allez en toute hâte, tenant pieusement dans vos mains suppliantes les bandelettes de laine blanche, ornements de Zeus qui protège les suppliants. Répondez à vos hôtes en paroles respectueuses et tristes, comme la nécessité le demande et comme il convient à des étrangères. Expliquez-leur clairement que votre exil n’est pas taché de sang. Avant tout, que vos paroles ne soient point arrogantes, que votre front soit modeste et votre regard tranquille. N’usez point de longs discours, car ici cela est odieux. Souvenez-vous qu’il faut céder, car vous êtes étrangères et chassées par l’exil. Il ne convient pas aux humbles de parler arrogamment.

Eschyle - Les Suppliantes

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Coup de coeur... Choderlos de Laclos...

10 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Lettre CLIII :

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil.

Je réponds sur-le-champ à votre Lettre, et je tâcherai d'être clair ; ce qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement : aussi, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre, et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison, entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous dire, et il ne l'est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre Amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne ; qu'il vous conviendrait mieux de tergiverser ; et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non : mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être joué ; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à vous à décider : je peux vous laisser le choix mais non pas rester dans l'incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais ; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l'exemple ; et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union : mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je crois en avoir le droit et les moyens.

J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre : vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.

Paris, ce 4 décembre 17**.

Réponse de la Marquise de Merteuil (écrite au bas de la même Lettre).

Hé bien ! la guerre.

Choderlos de Laclos - Les Liaisons Dangereuses

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Coup de coeur... Louis-René Des Forêts...

9 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mais ce que je regrette de ne pas savoir exprimer, c'est le plaisir sensuel, à la fois très paisible et d'une acuité extrême, que j'éprouvais quand, assis sans bouger sur ce banc, d'où je pouvais jouir d'un paysage composé d'eau, d'édifices, de verdures à perte de vue et de nuages auquel la lumière printanière donnait un éclat magique, le corps chauffé par un soleil doux et protégé du vent encore assez frais en cette saison par un manteau suffisamment épais, je restais à regarder tour à tour les passants qui se croisaient devant moi, l'acier étincelant du pont rigide au-dessus du barrage ou encore, renversant la tête, la voûte vert clair du sapin qui me toisait de toute sa hauteur, toutes choses assez peu remarquables en elles-mêmes, et à prêter l'oreille aux propos décousus des gens qui avaient pris place à côté de moi, aux cris joyeux des enfants, au bruissement précipité de l'eau rebondissante au-dessus du pont métallique; la double action de regarder et d'écouter s'accompagnant depuis longtemps pour moi d'une émotion très spéciale qui pouvait surgir au moment le plus imprévu et m'être causé par quelque chose ou quelqu'un auquel je n'avais aucune raison particulière de m'intéresser. Au milieu du vaste flux des choses, ne rien faire, mais voir et écouter.

Louis-René Des Forêts - Le Bavard

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Camus et le silence déraisonnable du monde...

8 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

" ... chez Camus, le silence est vide de sens mais rempli des sons et des bruits du monde. Et il faut bien faire silence pour écouter correctement le monde "

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Coup de coeur... Patrick Chamoiseau... "Frères migrants"...

6 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Celui qui ouvre, qui attire et qui offre ses trésors à la sensibilité relationnelle de tous fait du monde non seulement sa demeure, mais son bouclier, son gardien, et le degré le plus exact de sa richesse. Nul ne s'étonne que ces milliers de personnes veuillent sauter par-dessus la Ville lumière, zapper la terre des Droits de l'Homme pour s'en aller vers l'Angleterre ou vers l'Allemagne. Leur vision particulière du monde peut expliquer un tel dédain. Mais je redoute d'y voir le pire : l'attractivité devenue faible de ce que la France a de plus admirable.

(...)

Le monde et ses misères sont des régions de nous.
Faire pays de ce monde, richesse de ces misères, ce sont le nôtres.
Faire courage de ces peurs, ce sont les nôtres.
Faire rencontre des fuites et des terreurs, ce sont les nôtres.
Faire minaret de l’Asile, cathédrale du Refuge, temple de la Bienveillance, ce sont nos dignités.
Appliquer cette étendue à notre propre abondance, quelle qu’elle soit, quoi qu’elle craigne, voilà notre plus beau défi. Refuser de contempler ce qui vient du haut d’un trône sécuritaire, ou depuis les retranchements d’un ilet au trésor, c’est ici notre gloire. Organiser en pleine humanité nos irruptions dans l’irruption du monde, c’est notre humilité. Tout déverrouiller en soi pour mieux ouvrir en nous le sanctuaire de l’humain, c’est notre liberté. Négocier ainsi la crête d’une aventure, déjà vécue par tous, dont gardent mémoire les cheminements de notre conscience, c’est notre manière de demeurer vivants.

Patrick Chamoiseau - Frères migrants

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Coup de coeur... Alejo Carpentier...

4 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Alejo Carpentier...

Pour se mettre dans l’ambiance le domestique prit sa guitare de Paracho et se mit à chanter les aubades du roi David avant d’aborder les chansons du jour qui parlaient de belles ingrates, du désespoir d’amoureuses délaissées, de « la femme que j’aimais tant partie à jamais », et « je n’en peux plus, je n’en peux plus de tant t’aimer », jusqu’à ce que le Maître, fatigué de ces vieilleries, demandât pendant que la visiteuse nocturne s’asseyait sur ses genoux, des airs plus modernes du répertoire qu’on enseignait à l’école où les leçons lui coûtaient à vrai dire pas mal de piastres. Et dans la vaste demeure en tezontle, sous des voûtes ornées d’angelots dorés, au milieu des caisses — celles qui restaient et celles qui partaient — bourrées d’aiguières et de cuvettes en argent, d’éperons en argent, de boutons en argent, de reliquaires en argent, la voix du serviteur se fit entendre, avec un fort accent de la côte, dans un couplet italien, fort opportun ce jour-là, qu’on lui avait appris la veille.

Alejo Carpentier - Concert baroque

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Coup de coeur... Robert Solé...

3 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pour sa chance, c'était un slow. Sélim prit Viviane par la taille, sentit son visage près du sien, respira ses cheveux, son parfum et, ivre d'émotion, se laissa porter par la musique. Elle souriait. Sélim, ayant retrouvé toute son assurance, lui demanda ce qu'elle devenait.
- Je pars après-demain pour Minia.
- A Minia ! Quelle idée !
- Je vais participer à une mission d'hygiène pour l'Oeuvre des écoles de Haute-Egypte. Vous ne connaissez pas l'Oeuvre du Père Ayrout ?
Il avoua son ignorance, mais avec l'air de quelqu'un qui brûlait d'apprendre.
- Asseyons-nous, dit Viviane. Je meurs de soif.
Il se précipita vers le buffet pour chercher des boissons glacées.
Henry Ayrout appartenait, comme André Batrakani, à la Compagnie de Jésus. C'était le fils de Habib Ayrout, l'entrepreneur préféré du baron Empain. Le jeune jésuite venait de publier sa thèse, Fellahs d'Egypte, qui faisait déjà autorité. A travers cet ouvrage lumineux, les membres de la bourgeoisie chrétienne du Caire découvraient un monde qu'ils ignoraient totalement. La rencontre avec l'auteur était une autre surprise : derrière le noir de la soutane, de la barbe et des lunettes rondes, couvait un volcan.
-En décembre 40, expliqua Viviane, le Père Ayrout avait réuni un groupe de femmes et de jeunes filles dans la maison de ses parents à Héliopolis. J'y étais allée en traînant les pieds à la demande insistante de mon frère jésuite. Il m'avait dit : " Tu verras, c'est un type formidable."
- Et, si je comprends bien, vous n'avez pas été déçue...
- Les jeunes femmes réunies ce jour-là à Héliopolis appartenaient à toutes les communautés : grecque-catholique, maronite, latine, copte... Il y avait même des orthodoxes. "L'Egypte n'a qu'une seule chrétienté", nous a dit d'emblée le Père Ayrout. "Dans l'oeuvre qui sera la nôtre, je ne veux plus entendre parler d'appartenances confessionnelles. Celle qui fera inutilement prévaloir son rite paiera une amende de cinq piastres. "
- Vous avez dû vous ruiner !
- Nous nous sommes mises à rire. Nous étions conquises... Mais quand le Père Ayrout dit qu'il n'y a qu'une seule chrétienté, il pense aussi à la coupure entre les villes et la campagne. L'Oeuvre est consacrée aux enfants de Haute-Egypte. A cause de la guerre, les écoles gratuites ne peuvent plus compter sur le soutien financier de l'Europe. Nous devons donc collecter de l'argent ici. Avec les autres responsables, je quête aux portes des églises, dans les clubs, les banques, les bureaux...
- Ya salam !
- La première quête a rapporté mille livres. Pour la prochaine, nous visons le double. Vous ne perdez rien pour attendre : je vous mets sur ma liste.
-D'accord, je vous bakchicherai, lança Sélim avec un grand sourire.
Il se demanda s'il ne devait pas aller brûler d'urgence un cierge à la Radwaneya : à l'intention des enfants de Haute-Egypte mais surtout des modestes salariés de son espèce qui méritaient une augmentation pour pouvoir les aider...

Robert Solé - Le Tarbouche

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Coup de coeur... Anton Tchekhov...

2 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Trofimov : "L'humanité va de l'avant, en perfectionnant ses forces. Tout ce qui lui est à présent inaccessible sera un jour tout à fait familier et compréhensible ; seulement voilà : il faut travailler, aider de toutes ses forces ceux qui cherchent la vérité. Chez nous, en Russie, pour l'instant, rares sont ceux qui travaillent. La plus grande partie de l'intelligentsia que je connais ne cherche rien, ne fait rien et est, pour l'instant, inapte au travail. Ils disent faire partie de l'intelligentsia, mais ils tutoient les domestiques, ils n'apprennent rien, ils ne lisent pas de manière sérieuse, ils ne font rien du tout, la science, ils se contentent d'en parler, l'art, ils n'y comprennent pas grand-chose, ils sont tous sérieux, font une mine sévère, ne parlent que de choses importantes, ils font des discours philosophiques et en même temps, devant leurs yeux, les ouvriers mangent abominablement, dorment sans oreiller, trente à quarante dans une pièce, partout des punaises, la puanteur, l'humidité, la déchéance morale... Et de toute évidence, toutes ces jolies conversations ne servent qu'à détourner leur propre regard et celui des autres. Montrez-moi où sont les crèches dont on parle tant, où sont les bibliothèques ? On n'en parle que dans les romans. En réalité, elles n'existent pas. Il n'y a que la saleté, la médiocrité asiatique.. J'ai peur et je n'aime pas beaucoup toutes ces physionomies sérieuses, j'ai peur des discussions sérieuses ! Nous ferions mieux de nous taire."

Anton Tchekhov - La Cerisaie

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Coup de coeur... Romain Gary...

1 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle sanglotait. Ce fut à ce moment que ce qu'il appelait sa bêtise invincible le reprit, et bien qu'il en fût entièrement conscient, bien qu'il eût l'habitude de voir toujours tout s'effriter dans sa main, c'était ainsi, et il n'y avait rien à faire : il y avait en lui quelque chose qui refusait d'abandonner et qui continuait à mordre à tous les hameçons de l'espoir. Il croyait secrètement à un bonheur possible, caché au fond de la vie et qui viendrait soudain tout éclairer, à l'heure même du crépuscule. Une sorte de bêtise sacrée était en lui, une candeur qu'aucune défaite ni aucun cynisme n'étaient jamais parvenus à tuer, une force d'illusion qui l'avait mené des champs de bataille d'Espagne au maquis du Vercors et à la Sierra Madre de Cuba et vers les deux ou trois femmes qui viennent toujours vous réamorcer aux grands moments de renoncement, alors que tout paraît enfin perdu.

Romain Gary - Les Oiseaux vont mourir au Pérou

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Coup de coeur... Pascal Lainé...

31 Mars 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il y avait quelque chose de poignant dans ce silence qui vivait à côté de lui. Exprimait-il seulement, mais avec une impressionnante, une presque brutale ingénuité, que les âmes sont des univers inéluctablement parallèles, où les embrassements, les fusions les plus intimes ne révèlent que le désir à jamais inassouvi d'une vraie rencontre? Il semblait alors au jeune homme que chacune de ses paroles avec Pomme était un rendez-vous manqué. Il regrettait ses confidences, que personne en vérité n'avait entendues.

Pascal Lainé - La Dentellière

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