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Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de coeur... Gabriel Garcia Marquez...

23 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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« Auréliano sourit, la prit à deux mains par la taille, la souleva comme un pot de bégonias, et la fit tomber à la renverse sur le lit. D’une secousse brutale, il la dépouilla de son peignoir de bain avant qu’elle n’eût eu le temps de l’en empêcher, et se pencha sur l’abîme d’une nudité fraîchement lavée, dont il n’était pas une nuance de peau, pas une moirure de duvets, pas un grain de beauté dissimulé, qu’il n’eût imaginé dans les ténèbres d’autres chambres. Amaranta Ursula se défendait avec sincérité, usant de ruses de femelle experte, embelettant d’avantage son fuyant et flexible et parfumé corps de belette, tout en essayant de lui couper les reins avec les genoux et de lui scorpionner la figure avec les ongles, mais ni lui ni elle ne laissèrent échapper un soupir qu’on ne pût confondre avec la respiration de quelqu’un qui eût contemplé le frugal crépuscule d’avril par la fenêtre ouverte. C’était un combat féroce, une lutte à mort, qui paraissait pourtant dénuée de toute violence, parce qu’elle était faite d’attaques contorsionnées et de dérobades décomposées, ralenties, cauteleuses, solennelles, de sorte qu’entre les uns et les autres, les pétunias avaient le temps de refleurir, et Gaston celui d’oublier ses rêves d’aéronautique dans la chambre voisine, comme si il se fut agi de deux amants essayant de se réconcilier au fond d’un aquarium diaphane. Dans le grondement de ce corps à corps acharné et plein de cérémonie, Amaranta comprit que tout le soin qu’elle mettait à garder le silence, était tellement absurde qu’il aurait pu éveiller les soupçons de son mari, à côté, bien plus que le vacarme guerrier qu’ils essayaient d’éviter. Alors, elle se mit à rire les lèvres serrées, sans renoncer à la lutte, mais se défendant par de feintes morsures, et en débelettant peu à peu son corps, jusqu’à ce qu’ensemble ils eurent conscience d’être à la fois adversaires et complices, et cette mêlée dégénéra en ébats conventionnels, et les attaques se firent caresses. Brusquement, presque en jouant, comme une espièglerie de plus, Amaranta Ursula négligea de se défendre, et, lorsqu’elle voulut réagir, effrayée par ce qu’elle-même avait rendu possible, il était déjà trop tard. Un choc énorme l’immobilisa en son centre de gravité, l’ensemença sur place, et sa volonté défensive fut réduite à rien, par l’irrésistible appétit de connaître quels étaient ces sifflements orangés et ces sphères invisibles qui l’attendaient de l’autre côté de la mort. A peine eut-elle le temps de tendre la main, de chercher à tâtons la serviette de toilette, et de se la mettre entre les dents comme un bâillon, pour empêcher que ne sortissent les petits miaulements de chatte qui étaient déjà en train de lui déchirer les entrailles. »

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A Lire... le triomphe de l'artiste - Tzvetan Todorov...

23 Février 2017 , Rédigé par Liberation Publié dans #Littérature, #Art

Dernier ouvrage de l’essayiste disparu le 7 février, «le Triomphe de l’artiste» explore les rapports tendus entre le pouvoir soviétique et les créateurs de 1917 à 1941, notamment à travers le cas du peintre Malevitch.

On finit par où on a commencé, de manière différente parce qu’on a changé et puis vieilli, mais sans rien oublier. En 1964, un étudiant bulgare de 25 ans, Tzvetan Todorov, découvre et traduit à Paris des textes des formalistes russes, dont ceux du linguiste Roman Jakobson, qu’il va bientôt connaître. L’un explique comment est fait le Manteau de Gogol ; l’autre, comment est composé Don Quichotte.

Avec une liberté d’éclaireur et une précision de graveur, ces fantômes soulèvent le rideau de fer et ouvrent un continent : celui de l’analyse des textes par et pour eux-mêmes. Adieu Lanson, adieu Sainte-Beuve, adieu les fabricants critiques de médaillons bourgeois : pour une littérature de texte, non de contexte. L’espace des mots rejoint l’espace russe dans sa neige analytique, son étendue, sa griffe, sa blancheur aux frontières repoussées.

Leurs œuvres ont été écrites dans les années 1910, 1920 - au moment où la révolution s’annonçait, puis fouettait. En 1964, beaucoup sont morts depuis longtemps : suicide, exécution, déportation, dépression, misère, maladie. Les survivants sont exilés ou surveillés. La sanglante moustache stalinienne est passée. Cependant, ce qui les a tués ou martyrisés continue de rappeler cette phrase de Marina Tsvetaeva (qui se pend en 1941, et à qui Todorov a consacré un long portrait analytique, en 2005, dans sa préface à Vivre dans le feu) : «Le communisme, en chassant la vie vers l’intérieur, a donné une issue à l’âme.» Quelle issue ? Quelle âme ? Todorov ne retournera pas vivre en Bulgarie communiste. Son premier livre, celui où il traduit les formalistes russes, s’intitule Théorie de la littérature. C’est un acte de naissance et de libération.

(...)

Philippe Lançon

Tzvetan Todorov Le Triomphe de l’artiste Flammarion, 336 pp., 20 €.

Suite et fin ci-dessous

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Coup de coeur... Roger Vailland..

22 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Duc les écoute distraitement. Le sentiment de malaise s'étend maintenant au souvenir de toute la promenade, depuis le moment où ils ont quitté la maison. Il s'est mal engagé dans cette journée, il l'a gauchement saisie, comme quand on prend mal un écrou, si on insiste, on fausse le filet de la vis, il faut savoir revenir en arrière à temps; cela fait partie de l'art de vivre. Le sentiment de malaise s'étend maintenant aux journées précédentes, à ce roman qu'il commence d'écrire et avec lequel il ne se sent pas encore en amitié;

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Coup de coeur... Thomas Mann...

21 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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« Mon Dieu, oui, la société est parfois un peu mêlée dans un tel établissement. On ne peut pas toujours choisir ses voisins de table, - ou cela vous mènerait-il ? A notre table, il y a aussi une dame de ce genre, Mme Stöhr, je crois que vous la connaissez, d’une ignorance meurtrière, il faut l’avouer, et quelquefois on ne sait pas trop où regarder lorsqu’elle bavarde. Et en même temps, elle se plaint de sa température et de se sentir si fatiguée, et il semble que ce ne soit pas du tout un cas si bénin. C’est si bizarre – sotte et malade – je ne sais pas si je m’exprime exactement, mais cela me semble tout à fait singulier lorsque quelqu’un est bête et de plus malade, lorsque ces deux choses sont réunies, c’est bien ce qu’il y a de plus attristant au monde. On ne sait absolument pas quelle tête on doit faire, car à un malade on voudrait témoigner du respect et du sérieux, n’est-ce pas ? La maladie est en quelque sorte une chose respectable, si je puis ainsi dire. Mais lorsque la bêtise s’en mêle, avec des « formulus » et des « institus cosmiques » et des bévues de cette taille, on ne sait vraiment plus si l’on doit rire ou pleurer, c’est un dilemme pour le sentiment humain, et plus lamentable que je ne saurais dire. J’entends que cela ne rime pas ensemble, cela ne s’accorde pas, on n’a pas l’habitude de se représenter cela réuni. On pense qu’un homme doit être bien portant d’ordinaire, et que la maladie doit rendre l’homme fin et intelligent et personnel. C’est ainsi que l’on se représente d’habitude les choses. N’est-ce pas votre avis ? J’avance peut-être plus que je ne pourrais justifier, conclut-il. Ce n’est que parce que cela m’est venu par hasard… » Et il se troubla.
Joachim, lui aussi, était un peu embarrassé et Settembrini se tut, les sourcils levés, en faisant semblant d’attendre par politesse que son interlocuteur eût terminé. En réalité, il attendait que Hans Castorp se fût complètement troublé avant de répondre :
« Sapristi, mon cher ingénieur, vous déployez là des dons philosophiques que je ne vous aurais jamais prêtés. D’après votre théorie il faudrait que vous soyez moins bien portant que vous ne vous en donnez l’air, car il est évident que vous avez de l’esprit. Mais permettez-moi de vous faire remarquer que je ne puis pas suivre vos déductions, que je les récuse, oui, que je m’y oppose avec une hostilité véritable. Je suis, tel que vous me voyez ici, un peu intolérant en ce qui touche les choses de l’esprit, et j’aime mieux me faire traiter de pédant que de ne pas combattre des opinions qui me semblent aussi répréhensibles que celles que vous venez de développer devant nous…
- Mais, monsieur Settembrini…
- Permettez… Je sais ce que vous voulez dire. Vous voulez dire que vous n’avez pas pensé cela très sérieusement, que les opinions que vous venez d’exprimer ne sont pas précisément les vôtres, mais que vous n’avez en quelque sorte que saisi au passage une des opinions possibles et qui flottaient pour ainsi dire dans l’atmosphère, pour vous y essayer une fois, sans engager votre responsabilité propre. Ceci répond à votre âge, qui manque encore de résolution virile et se plaît à faire provisoirement des essais avec toute sorte de points de vue. « Placet experiri », dit-il en prononçant le c de placet à l’italienne. Un excellent principe. Ce qui me rend perplexe, c’est tout au plus le fait que votre expérience s’oriente justement dans une certaine direction. Je doute que le hasard y soit pour beaucoup. Je crains qu’il n’existe chez vous un penchant qui menacerait de devenir un trait de caractère s’il n’était pas combattu. C’est pourquoi je me sens obligé de vous reprendre. Vous m’avez dit que la maladie, jointe à la bêtise, était la chose la plus attristante qui soit au monde. Je puis vous accorder cela. Moi aussi je préfère un malade spirituel à un imbécile phtisique. Mais ma protestation s’élève dès l’instant où vous commencez à considérer la maladie au même titre en quelque sorte que la bêtise, comme une faute de style, comme une erreur de goût de la Nature et comme un « dilemme pour le sentiment humain » ainsi qu’il vous a plu de vous exprimer. Et lorsque vous paraissez tenir la maladie unie à la bêtise pour quelque chose de si noble et – comment disiez-vous donc ? – de si digne de respect qu’elle ne s’accorde pas le moins du monde avec la bêtise. Telle était, je crois, l’expression dont vous vous êtes servi. Eh bien, non ! La maladie n’est aucunement noble, ni digne de respect, cette conception est elle-même morbide, ou ne peut que conduire à la maladie. Peut-être éveillerai-je le plus sûrement votre horreur contre elle, en vous disant qu’elle est vieille et laide. Elle remonte à des temps accablés de superstitions où l’idée de l’humain était dégénérée et privée de toute dignité, à des termes angoissés auxquels l’harmonie et le bien-être paraissaient suspects et diaboliques, tandis que l’infirmité équivalait à une lettre de franchise pour le ciel. Mais la raison et le Siècle des Lumières ont dissipé ces ombres qui pesaient sur l’âme de l’humanité – pas complètement : la lutte dure aujourd’hui encore. Et cette lutte, cher Monsieur, s’appelle le travail, le travail terrestre, le travail pour la terre, pour l’honneur et les intérêts de l’humanité, et, chaque jour retrempées par cette lutte, ces forces finiront par affranchir définitivement l’homme et par le conduire sur les chemins de la civilisation et du progrès, vers une lumière de plus en plus claire, de plus en plus douce et de plus en plus pure »
« Nom de Dieu, pensa Hans Castorp, stupéfait et confus, on dirait un air d’opéra ! Par quoi ai-je provoqué cela ? Cela me semble un peu sec d’ailleurs. Et que veut-il donc toujours avec le travail ? D’autant que cela me semble bien déplacé, ici. » Et il dit :
« Très bien, monsieur Settembrini. Vous dites cela admirablement… On ne pourrait pas du tout l’exprimer plus… d’une manière plus plastique, veux-je dire…
- Une rechute, reprit Settembrini, en levant son parapluie au-dessus de la tête d’un passant, une rechute intellectuelle dans les conceptions de ces temps obscurs et tourmentés, - croyez-m’en, ingénieur, - c’est de la maladie, c’est une maladie explorée à satiété, pour laquelle la science possède plusieurs noms, l’un qui ressortit à la langue de l’esthétique et de la psychologie, et l’autre qui relève de la politique, - ce sont des termes d’école qui n’ont rien à voir ici et dont vous pouvez parfaitement vous passer. Mais comme tout se tient dans la vie de l’esprit, et qu’une chose découle de l’autre, que l’on ne peut pas abandonner au diable le petit doigt sans qu’il vous prenne toute la main et tout l’homme par surcroît… comme, d’autre part, un principe sain ne peut jamais produire que des effets sains, quel que soit celui que l’on pose à l’origine, - souvenez-vous donc que la maladie, loin d’être quelque chose de noble, de par trop digne de respect pour pouvoir être sans trop de mal associée à la bêtise, - signifie bien plutôt un abaissement de l’homme, oui, un abaissement douloureux et qui fait injure à l’Idée, une humiliation que l’on pourrait à la rigueur épargner et tolérer dans certains cas particuliers, mais que l’honorer sous l’angle de l’esprit – rappelez-vous cela ! – signifierait un égarement, et le commencement de tout égarement spirituel. Cette femme à qui vous avez fait allusion – je renonce à me rappeler son nom, - Mme Stöhr donc, je vous remercie, - bref cette femme ridicule – ce n’est pas son cas, me semble-t-il, qui place le sentiment humain, comme vous le disiez, devant un dilemme. Elle est malade et bête, - mon Dieu, c’est la misère en personne, la chose est simple, il ne reste qu’à avoir pitié d’elle et à hausser les épaules. Mais le dilemme, monsieur, le tragique commence là où la nature fut assez cruelle pour rompre – ou empêcher dès le début – l’harmonie de la personnalité, en associant une âme noble et disposée à vivre à un corps inapte à la vie. Connaissez-vous Léopardi, ingénieur, ou vous, lieutenant ? Un poète malheureux de mon pays, un homme bossu et maladif, une âme primitivement grande, mais constamment abaissée par la misère de son corps, et entraînée dans les bas-fonds de l’ironie, mais dont les plaintes déchirent le cœur. Ecoutez ceci ! »
Et Settembrini commença de déclamer en italien, en laissant fondre sur sa langue les belles syllabes, en tournant la tête d’un côté ou de l’autre et en fermant parfois les yeux, sans se soucier de ce que ses compagnons ne comprenaient pas un traître mot. Visiblement il s’efforçait de jouir lui-même de sa mémoire et de sa prononciation, tout en les mettant en valeur devant ses auditeurs. Enfin il dit :
« Mais vous ne comprenez pas, vous écoutez sans percevoir le sens douloureux de cela. L’infirme Léopardi, messieurs, pénétrez-vous-en bien, a été surtout privé de l’amour des femmes, et c’est cela qui l’a empêché d’obvier au dépérissement de son âme. L’éclat de la gloire et de la vertu pâlissait à ses yeux, la nature lui semblait méchante – d’ailleurs elle est mauvaise, bête et méchante, sur ce point je lui donne raison – et il désespéra, c’est terrible à dire, il désespéra de la science et du progrès. C’est ici que vous entrez dans la tragédie, ingénieur. C’est ici que vous avez votre « dilemme de l’âme humaine », mais non pas chez cette femme-là, je renonce à encombrer ma mémoire de ce nom… Ne me parlez pas de la « spiritualisation » qui peut résulter de la maladie, pour l’amour de Dieu, ne faites pas cela ! Une âme sans corps est aussi inhumaine et atroce qu’un corps sans âme, et, d’ailleurs, la première est l’exception rare et le second est la règle. En règle générale, c’est le corps qui prend le dessus, qui accapare toute la vie, toute l’importance et s’émancipe de la façon la plus répugnante. Un homme qui vit en malade n’est que corps, c’est là ce qu’il y a d’antihumain et d’humiliant, - dans la plupart des cas il ne vaut guère mieux qu’un cadavre… »
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Coup de coeur.. Boccace... Le Décaméron...

20 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Laurette fit silence et Filomène, sur l'invitation de la reine commença :

- Mes toutes charmantes, autant la pitié nous rend dignes d'éloge, autant la justice de Dieu est sévère à punir chez nous la cruauté. Pour vous en convaincre, et vous donner matière à bannir du tout au tout pareille disposition, il me plaît de vous conter une nouvelle où l'émotion le dispute à l'agrément.

Ravenne, cette vieille cité de Romagne, était une pépinière de gentilshommes. L'un d'eux, de la famille des Onesti, était un garçon du nom de Nastagio, que la mort de son père et de son oncle laissa maître d'une fortune incalculable. Il était célibataire, et -- c'est la loi naturelle des jeunes gens -- devint amoureux. Il s'éprit de la fille de Messer Paolo Traversari, gentilhomme qui avait plus de quartiers que lui-même. Il compta sur son faste pour conquérir l'amour de la belle. Mais il eut beau se montrer magnifique, généreux et digne d'éloge, une telle conduite, loin de le servir, semblait plutôt lui nuire auprès de son aimée, tant la demoiselle restait pour lui insensible et dure. Etait-ce le fait d'une beauté hors de pair, ou sa noblesse lui inspirait-elle tant de mépris et d'orgueil ? Ni Nastagio, ni les régals de Nastagio ne lui agréaient. Il était si pénible au jeune homme d'essuyer un tel dédain que, maintes fois, las de pleurer, il en vint, de douleur, à envisager le suicide. Mais il se contint. A plusieurs reprises, il se mit en tête de rompre définitivement, ou même, si possible, de rendre haine pour haine. Mais à quoi bon ces belles résolutions ? Plus il perdait l'espoir, plus sa passion s'avivait. Il continua donc d'être amoureux et de prodiguer les dépenses. Certains de ses amis ou de ses parents jugèrent alors que sa personne, comme sa fortune, couraient les plus grands risques. Plusieurs fois, on lui conseilla instamment de quitter Ravenne, pour se rendre et demeurer quelque temps dans un autre endroit : seul moyen, disait-on, de résorber cet amour en même temps que les dépenses. Nastagio se moqua souvent d'un tel conseil. Mais, comme on revenait à la charge, il ne put toujours opposer un refus, et promit son accord. Comme s'il voulait partir pour la France, l'Espagne ou quelque lointain pays, il apprêta un grand équipage. Puis il monte à cheval, et, suivi d'une foule d'amis, sort de Ravenne. Mais arrivé à trois lieux de la ville, dans un endroit qu'on appelle Chiassi, il fait amener toiles et pavillons, signifie à ses compagnons qu'il veut marquer un temps, et leur dit de rentrer à Ravenne. Alors il ordonna de dresser sa tente et commença plus que jamais à mener une vie de faste et de luxe, lançant à droite et à gauche, selon son habitude, des invitations à souper et à dîner.

Cependant nous voici aux premiers jours de mai. C'était un vendredi et il faisait un temps splendide. Nastagio se met à penser à sa cruelle maîtresse. Pour mieux savourer son tourment, il ordonne à tous ses gens qu'on le laisse seul. Il s'abîme dans ses réflexions, et, machinalement, aboutit à la pigneraie. La cinquième heure du jour était presque écoulée. Il avait marché un demi-mille sous les pins, et ne pensait ni à manger ni à rien d'autre. Tout à coup, il crut entendre un long gémissement, et comme des cris déchirants poussés par une femme. Il s'arrache à l'amère douceur de ses pensées, et, plein de surprises s'aperçoit qu'il est dans la pigneraie. De plus, regardant devant lui, il voit venir à travers un épais buisson épineux, et courant vers l'endroit où il se tenait une belle jeune femme nue, échevelée, griffée par les broussailles et les ronces, pleurant et criant à haute voix " pitié ! ". Pour compléter le tableau deux énormes chiens sauvages couraient farouchement aux flancs de la malheureuse, et n'arrêtaient pas, quand ils la rejoignaient, de lui porter de cruelles morsures. Derrière cette femme, un cavalier, brun de peau, la fureur peinte sur le visage, un estoc à la main, la menaçait de mort et hurlait de terrifiantes et odieuses paroles.

Cette vision emplit Nastagio d'une stupeur mêlée d'épouvante. Mais il prend en pitié la malheureuse, et veut l'affranchir d'un tel tourment et de la mort. Comme il était sans armes, il se saisit d'une branche d'arbre en guise de bâton, et commença de faire front au cavalier et aux chiens. A cette vue, l'homme lui cria de loin :

- Nastagio, ne te mêle pas de nos affaires. Laisse les chiens ; laisse-moi punir cette criminelle : elle le mérite.

Comme il disait ces mots, les chiens happent la jeune femme par les flancs et l'arrêtent. Le cavalier les rejoint et descend de cheval. Nastagio qui s'est approché, s'écrie :

- Je ne sais pas qui tu es pour si bien me connaître. Je n'ai qu'un mot à te dire. C'est lâcheté vile, qu'un cavalier en armes s'apprête à massacrer une femme nue, en lâchant des chiens à ses trousses, comme on le fait pour une bête sauvage. Sois sûr que je la défendrai de toutes mes forces.

Alors le cavalier :

- Nastagio, j'étais ton concitoyen, et j'avais nom Guido degli Anastagi. Tu étais encore tout jeune, quand je fus plus amoureux de cette femme que tu ne peux l'être maintenant de l'héritière des Traversari. Sa rigueur et ses cruautés me plongèrent dans une telle infortune que, de désespoir, je me tuai un jour, avec cet estoc que tu me vois en main. Je suis donc condamné aux tourments éternels. Mais peu après ma mort, qui lui causa une joie immodérée, cette fille mourut à son tour. Elle ne s'était pas repentie, et, loin de se croire coupable, s'imaginait que son mérite en était réhaussé. En châtiment de sa cruauté, et de la joie qu'elle ressentit de mes tourments, elle fut, tout comme moi, condamnée aux peines de l'enfer. Quand elle y fut descendue on nous infligea ce double châtiment : à elle de fuir devant moi, à moi-même, qui étais si épris de sa personne, de la poursuivre, non comme une femme qu'on adore, mais comme une mortelle ennemie. Et, toutes les fois que je la rejoins, je la tue avec cet estoc, instrument de mon suicide, je lui fends l'échine. Ce coeur dur et froid où ne put jamais entrer amour ni pitié, ce coeur et les autres viscères, tu vas les voir à l'instant, je les arrache de son corps, pour en donner pâture à ces chiens. Mais presque tout de suite -- la puissance et la justice de Dieu le veulent ainsi -- tout se passe comme si elle n'était pas morte. Elle se relève, et la fuite douloureuse recommence, avec les chiens et moi-même à ses trousses. Chaque vendredi , vers la même heure, je la rejoins ici et la massacre comme tu vas voir. Mais les autres jours, ne crois pas que nous ayons repos. Je la rejoins en d'autres lieux où elle me fut cruelle, soit en pensées, soit en actes. Tu vois que son amant est devenu son ennemi : il me faut la poursuivre autant d'années qu'elle a passé de mois à me torturer. Laisse-moi donc exécuter la justice divine. Garde toi de faire obstacle à ce que tu ne saurais interdire !

A ces mots, Nastagio sent la terreur l'envahir. Autant dire qu'il n'a pas un poil sur le corps qui ne se hérisse. Il recule, regarde l'infortunée jeune femme, et, plein d'épouvante commence à attendre la besogne du cavalier. Guido, cependant a cessé de parler. On dirait un chien enragé. L'estoc au poing, il court sus à la jeune femme. A genoux, happée solidement par les mâtins, la malheureuse criait grâce. De toute sa force, le bourreau la frappe en pleine poitrine et la traverse d'outre en outre. La victime s'écroule, face contre terre mais continue de hurler en pleurant. Le forcené se saisit alors d'un coutelas et fend les reins. Il extrait le coeur et les viscères avoisinants, qu'il jette aux chiens, et que ces bêtes affamées dévorent aussitôt. La jeune femme se relève et recommence à fuir vers la mer, avec les chiens derrière elle, qui n'arrêtent pas de la déchirer. Le cavalier saute à nouveau sur sa monture et reprend son estoc. En peu de temps, ils furent loin, et Nastagio les perdit de vue.

Un tel spectacle fut longtemps pour le jeune homme un double sujet de pitié et d'effroi. Il fit ensuite réflexion que le retour, chaque vendredi, d'une pareille scène pouvait lui fournir une aide précieuse. Il nota soigneusement les lieux, et revint auprès de ses gens. Au moment qu'il jugea bon, il convoqua plusieurs de ses parents ou amis et leur tint ce langage :

- Vous m'avez longtemps conseillé de rompre avec cette femme et de mettre un terme à mes dépenses. J'y suis décidé, si vous m'accordez une faveur. Voici : faîtes que vendredi prochain messire Paolo Traversari, sa femme, sa fille et toutes leurs parentes, ou telles autres dames qu'il vous plaira d'amener, viennent dîner ici avec moi. Le motif de cette invitation ? Vous la connaîtrez alors.

Cette exigence parut assez mince pour qu'on y pût souscrire. Les amis rentrèrent à Ravenne et lancèrent les invitations auxquelles tenait Nastagio. Il ne fut pas facile de décider la jeune fille qu'il aimait. Mais elle suivit l'exemple général.

Nastagio avait préparé un festin somptueux et dressé les tables sous les pins, autour du lieu même où il avait vu massacrer la cruelle jeune femme. Il fit asseoir ses convives des deux sexes, en prenant soin que la demoiselle dont il était épris fut placée face à l'endroit où la scène devait se dérouler.

On avait fait circuler le dernier service, quand toute la compagnie commença d'entendre les clameurs désespérées que poussait la femme traquée. Au comble de la surprise, chacun demande ce qui en est. Personne ne sait répondre. Tous se lèvent, regardent de quoi il peut s'agir, aperçoivent la victime pleurante, les chiens, le cavalier. Quelques instants encore et les damnés se trouvent au milieu des convives. Des cris hostiles se font entendre à l'adresse des chiens et du cavalier. Plusieurs s'élancent au secours de la jeune femme. Mais le cavalier leur répète ce qu'il a déjà dit à Nastagio. Ce langage provoque un recul en même temps qu'il emplit tous les coeurs de surprise et les glace d'effroi. Parmi les dames qui se trouvaient là plusieurs étaient des cousines, soit du cavalier, soit de l'infortunée jeune fille, et chacune d'elles versait autant de larmes amères qu'elle en eût pleuré, victime du drame. Enfin l'exécution s'achève. La dame et le cavalier disparaissent. Mais les spectateurs restent longtemps à tenir des propos variés sur l'évènement.

L'implacable fille qu'aimait Nastagio fut au nombre des personnes que la scène avait le plus effrayées. Elle avait tout entendu et tout vu distinctement. En se représentant la cruauté qu'elle avait toujours témoignée à son amoureux, elle se rendait compte que la scène la visait avant tout autre spectateur. Il lui semblait déjà fuir la fureur de Nastagio, et que les mâtins bondissaient à ses flancs. Elle en ressentait si grande angoisse qu'elle voulait parer à toute éventualité. A la première occasion -- qu'elle saisit le soir même car sa haine devenait de l'amour -- elle dépêche secrétement au jeune homme une fidèle camériste. Par l'intermédiaire de cette femme, elle le prie de bien vouloir venir chez elle et l'assure qu'elle cédera à sa passion. Nastagio lui fit répondre qu'il lui en savait un gré infini ; mais qu'avec son accord il satisferait sa passion en tout honneur, c'est-à-dire qu'elle deviendrait sa femme légitime. La jeune fille savait qu'il n'avait tenu qu'à elle d'épouser Nastagio. Elle donna son consentement. Elle se chargea d'annoncer elle-même son parti, alla trouver ses parents et leur dit qu'elle serait heureuse de prendre Nastagio pour mari. Ils en furent également très heureux. Le dimanche suivant, Nastagio l'épousa et fit célébrer les noces. Par la suite il mena longtemps auprès d'elle une existence pleine de félicité.

La vision terrifiante que j'ai décrite eut un autre résultat que ce bonheur. La frayeur ébranla à tel point toutes les femmes de Ravenne qu'elles furent plus dociles que par le passé aux plaisirs des hommes.

La chasse infernale
(Cinquième jour, Nouvelle VIII)

Traduction française de Jean Bourciez, Professeur à la faculté de Montpellier.
 
Ce texte est extrait de l'édition du
Décaméron de Boccace dans la collection des Classiques Garnier, Bordas, paris 1988

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Coup de coeur... Albert Cohen...

19 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Amour de ma mère. Jamais plus je n'aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c'est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d'une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance c'est à dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d'être méchants pour qu'on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu'on les aime. Et si on allait se coucher et affreusement dormir ? Chien endormi n'a pas de puces. Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l'agréable cercueil. Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté son dentier qu'il met dans un verre d'eau près du lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon coeur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon coeur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes, tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu'il y a peu d'humains et que soudain le monde est désert.

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Coup de coeur... Henri Michaux...

18 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Depuis un mois que j'habitais
Honfleur, je n'avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.

Mais hier soir, lassé d'un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu'à la mer.

Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.

Un murmure vint de droite.
C'était un homme assis comme moi les jambes ballantes, et qui regardait la mer. «
A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j'y ai mis depuis des années. »
Il se mit à tirer en se servant de poulies.

Et il sortit des richesses en abondance.
Il en tirait des capitaines d'autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s'habillent plus.
Et chaque être ou chose qu'il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s'éteignait; il poussait ça derrière lui.
Nous remplîmes ainsi toute l'estacade.
Ce qu'il y avait, je ne m'en souviens pas au juste, car je n'ai pas de mémoire, mais visiblement ce n'était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu'il espérait retrouver et qui s'était fané.

Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.

Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait.

Un dernier débris qu'il poussait l'entraîna lui-même.

Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

                                _______________________________________


Le Grand Combat

  Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
   Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
   Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
   Il le tocarde et le marmine,
   Le manage rape à ri et ripe à ra. 
   Enfin il l’écorcobalisse. 
    
   L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine. 
   C’en sera bientôt fini de lui ; 
   Il se reprise et s’emmargine... mais en vain 
   Le cerceau tombe qui a tant roulé. 
   Abrah ! Abrah ! Abrah ! 
   Le pied a failli ! 
   Le bras a cassé ! 
   Le sang a coulé ! 
   Fouille, fouille, fouille, 
   Dans la marmite de son ventre est un grand secret 
   Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ; 
   On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne 
   Et on vous regarde 
   On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

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Coup de coeur... Jean Cocteau...

17 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Allô, allô, allô...... Mais non, madame, nous sommes plusieurs sur la ligne, raccrochez.... Allô.... Vous êtes avec une abonnée.... Oh !... Allô ! mais, madame, raccrochez vous-même... Allô, mademoiselle, allô... Laissez-nous.... Mais non, ce n'est pas le docteur Schmit... Zéro huit, pas zéro sept... Allô ! ... C'est ridicule.... On me demande ; je ne sais pas (elle raccroche, la main sur le récepteur. On sonne) ... Allô ! ... Mais madame, que voulez-vous que j'y fasse ?.... Vous êtes très désagréable.... Comment, ma faute.... Pas du tout.... Pas du tout.... Allô !.... Allô, mademoiselle... On me sonne et je peux pas parler. Il y a du monde sur la ligne. Dites à cette dame de se retirer. (elle raccroche, on sonne) Allô ! c'est toi ?.... C'est toi ?... Oui.... J'entends très mal....Tu es loin, très loin... Allô ! ... C'est affreux.... Il y a plusieurs personnes sur la ligne.... Redemande. Allô ! Re-de-mande.... Je dis : redemande-moi... Mais madame, retirez-vous. Je vous répète que je ne suis pas le docteur Schmit.... Allô ! .... A enfin.... C'est toi......Oui.... Très bien.... Allô !.... Oui.... C'était un vrai supplice de t'entendre à travers tout ce monde....

(...)

Ce coup de téléphone devenait un vrai coup que tu me donnais et je tombais, ou bien un cou, un cou qu’on étrangle, ou bien j’étais au fond d’une mer qui ressemblait à l’appartement d’Auteuil, et j’étais reliée à toi par un tuyau de scaphandre et je te suppliais de ne pas couper le tuyau – enfin, des rêves stupides si on les raconte ; seulement dans le sommeil ils vivaient et c’était terrible…

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Coup de coeur... Albert Camus...

16 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Des millions d'yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage, et pour moi il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme, il m'assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui point de salut. La grande vérité que patiemment il m'enseignait, c'est que l'esprit n'est rien ni le cœur même, et que la pierre chauffée par le soleil ou le cyprès que le ciel découvert agrandit limitent le seul univers où avoir raison prend un sens : la nature sans hommes. Et ce monde m'annihile, il me porte jusqu'au bout, il me nie sans colère. Dans ce soir qui tombait sur la campagne florentine, je m'acheminai vers une sagesse où tout était déjà conquis, si des larmes ne m'étaient venues aux yeux, et si le gros sanglot de poésie qui m'emplissait ne m'avait fait oublier la vérité du monde.

C'est sur ce balancement qu'il faudrait s'arrêter, singulier instant où la spiritualité répudie la morale, où le bonheur naît de l'absence d'espoir, où l'esprit trouve sa raison dans le corps. S'il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de « oui ». Et ce chant d'amour sans espoir qui naît de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des règles d'action : au sortir du tombeau, le Christ ressuscitant de Piero della Francesca n'a pas un regard d'homme. Rien d'heureux n'est peint sur son visage - mais seulement une grandeur farouche et sans âme, que je ne puis m'empêcher de prendre pour une résolution à vivre. Car le sage comme l'idiot exprime peu. Ce retour me ravit. Mais cette leçon, la dois-je à l'Italie, ou l'ai-je tirée de mon coeur ? C'est là-bas, sans doute, qu'elle m'est apparue, mais c'est que l'Italie, comme d'autres lieux privilégiés, m'offrait le spectacle d'une beauté où meurent quand même les hommes, ici encore la vérité doit pourrir et quoi de plus exaltant ? Même si je la souhaite, qu'ai-je à faire d'une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n'est pas à ma mesure. Et l'aimer serait un faux-semblant. On comprend rarement que ce n'est jamais par désespoir qu'un homme abandonne ce qui faisait sa vie. Les coups de tête et les désespoirs mènent vers d'autres vies et marquent seulement un attachement frémissant aux leçons de la terre. Mais il peut arriver qu'à un certain degré de lucidité, un homme se sente le cœur fermé et, sans révolte ni revendication, tourne le dos à ce qu'il prenait jusqu'ici pour sa vie, je veux dire son agitation. Si Rimbaud finit en Abyssinie sans avoir écrit une seule ligne, ce n'est pas par goût de l'aventure, ni renoncement d'écrivain. C'est « parce que c'est comme ça » et qu'à une certaine pointe de la conscience, on finit par admettre ce que nous nous efforçons tous de ne pas comprendre, selon notre vocation. On sent bien qu'il s'agit ici d'entreprendre la géographie d'un certain désert. Mais ce désert singulier n'est sensible qu'à ceux capables d'y vivre sans jamais tromper leur soif. C'est alors, et alors seulement, qu'il se peuple des eaux vives du bonheur. À portée de ma main, au jardin Boboli, pendaient d'énormes kakis dorés dont la chair éclatée laissait passer un sirop épais. De cette colline légère à ces fruits juteux, de la fraternité secrète qui m'accordait au monde à la faim qui me poussait vers la chair orangée au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mène certains hommes de l'ascèse à la jouissance et du dépouillement à la profusion dans la volupté. J'admirais, j'admire ce lien qui, au monde, unit l'homme, ce double reflet dans lequel mon cœur peut intervenir et dicter son bonheur jusqu'à une limite précise où le monde peut alors l'achever ou le détruire. Florence ! Un des seuls lieux d'Europe où j'ai compris qu'au cœur de ma révolte dormait un consentement. Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j'apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre de ses fêtes. J'éprouvais... mais quel mot ? quelle démesure ? comment consacrer l'accord de l'amour et de la révolte ? La terre ! Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d'argile. »

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Coup de coeur... Victor Hugo... "Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! Voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison !"...

15 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bon appétit messieurs.

Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Pernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,
L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? – l'État est indigent,
L'état est épuisé de troupes et d'argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! ... – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,
A sué quatre cent trente millions d'or !
Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! ... –
Ah ! J'ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L'escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c'était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'oeuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L'Espagne est un égout où vient l'impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L'alguazil , dur au pauvre, au riche s'attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie: à l'aide !
– Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l'autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.
Aussi d'un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos  a plus de troupes qu'un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi d'Espagne.
Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi.
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi,
Seul, dans l'Escurial , avec les morts qu'il foule,
Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !
– Voilà ! – l'Europe, hélas ! Écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon.
L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine,
Triste comme un lion mangé par la vermine !

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