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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Catherine Millet...

16 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Téléchargez le livre :  Commencements

C’est dans ce café que, pour la première fois, j’aperçus le groupe. Quand je dis « aperçus », le mot est trop fort, car c’est à peine si j’ai le souvenir des corps qui m’apparurent dans un halo de lumière jaune. J’étais assise dans une partie relativement sombre du café, eux se trouvaient plus loin dans une salle éclairée. N’est-ce pas une merveille des triturations de la mémoire que d’avoir inscrit en moi, sous cette forme qui est presque celle d’un dispositif cinématographique, ce moment où ma vie s’approcha de la leur, sans s’approcher de trop près néanmoins ? Un périmètre réservé émanait de leurs bustes penchés les uns vers les autres. J’ai gardé en tête cette vision, pas grand-chose d’autre, en tout cas pas l’impression qu’elle me fit dans l’instant. J’avais posé mes yeux sur eux. Quelqu’un près de moi l’ayant remarqué me les désigna, c’était eux. Je me souviens bien en revanche qu’il y avait de la moquerie dans la voix de mon informateur. Les mots qu’il employa se sont effacés de ma mémoire mais je ne crois pas qu’ils aient soulevé en moi plus qu’une vague interrogation sur ce qui justifiait le ton plaisantin, si bien que rien ne me permet de remplir ce vide entre mon regard tourné vers eux et ce que je compris de leur occupation. D’autres images, ou d’autres fantasmes – difficile de savoir –, viennent se substituer à la première. Ils sont à l’autre bout de la banquette où je suis moi-même assise, ils sont dans la même attitude de conciliabule. L’image est prégnante, alors que le motif de ma curiosité est enfoui, écrasé par l’image. Ils se retrouvaient donc là, occupés par quelque chose de spécial. Voici de quoi il s’agissait.

Catherine Millet - Commencements

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Coup de coeur... Maria Larrea...

15 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea - Grand Format -  Livre - Decitre

 

Le poulpe crachait encore une bave mousseuse sur les rochers quand Dolores s’en saisit.

Elle n’en avait pas peur, elle le tenait fermement à la jointure de sa tête et de ses tentacules. Il devait bien mesurer un mètre de toute sa longueur. Doucement, le céphalopode enroulait l’un de ses huit appendices visqueux sur le bras de Dolores. Pas un soupçon d’effroi ou de dégoût devant l’embrassade de l’animal. Elle marchait de la plage rocailleuse jusqu’au bunker de béton qui lui sert de maison. Dolores était bras nus malgré le froid de janvier, ce froid hivernal, humide et assassin des côtes galiciennes. Elle portait une légère robe à fleurs d’été parce qu’en vérité, plus aucun vêtement ne lui allait, son ventre de femme enceinte était prêt à exploser.

 

Une bourrasque se leva d’un coup et se mit à fouetter ses joues presque brûlées. Elle marchait les yeux mi-clos pour empêcher les grains de sable de se coller sous ses paupières lorsqu’elle passa le porche de la maison. Un rectangle de béton brut sans aucun ornement, aucune couleur, pas la moindre velléité de beauté. La maison était seule, battue par le vent, sur ce petit vallon près de l’océan et à un kilomètre du village de Gateira. Comment l’homme peut-il avoir si peu d’ambition architecturale ? Au rez-de-chaussée, il y avait une grande pièce à tout faire, un dortoir à l’étage. La bâtisse avait pour seule coquetterie une cour intérieure où séchait le linge et se trouvait l’autel des dignes maîtresses de maison de la région : un lavoir en pierre dans lequel Dolores battait le linge, le poulpe et son fils.

Alors qu’elle se mit à assener de gros coups de bâton sur la tête de la pieuvre, sa première contraction arriva. Elle reconnaissait ce qui se préparait à l’intérieur d’elle. C’était moins douloureux que lorsque Santiago la frappait, moins violent que lorsqu’il la pénétrait de force. Elle pria le Seigneur, la Sainte Vierge, Fatima et toute une suite de femmes martyres dans sa tête. Faites qu’il ne soit pas débile comme le premier. Qu’il puisse partir en mer pêcher la morue. Qu’il puisse me bâtir une belle maison de ses mains. Qu’il me défende lorsque son père osera lever le poing sur moi. Le poulpe agonisait. Dolores continuait son œuvre, elle le tabassait violemment. Les contractions s’accéléraient, on pouvait le deviner à la forme triangulaire que prenait le ventre de Dolorès et à ses lèvres soudain pincées en un drôle de rictus. Dolores ne voulait pas hurler. Au lieu de ça, elle introduisit ses doigts dans l’animal à la recherche du trésor noir. Les yeux au ciel, seulement guidée par le toucher, elle sourit : elle avait trouvé le magot. Avec l’index et le pouce, elle ressortit délicatement la glande nacrée et transparente contenant le délicieux jus sombre. Elle restait concentrée pour ne pas la percer mais une nouvelle contraction la fit chanceler. La tension électrique dans son corps lui tordit les mains. La poche éclata et répandit l’encre noire sur ses doigts et ses jambes blanches.

Elle hurla, ¡ Jesús ! Elle n’invoquait pas le fils de Dieu, non, mais le sien de fils. Jesús, cinq ans, sourire d’idiot et gueule d’ange. Il ramena sa fraise devant elle. Son visage était sale mais arborait l’expression heureuse de l’enfant enfin appelé par sa mère. Elle l’envoya chercher la voisine. ¡ Date prisa imbécil ! Jesús se mit à courir.

 

Pour les attendre, Dolores s’installa à l’intérieur, mit de l’eau à chauffer, défigurée par la douleur mais sans émettre le moindre bruit, sans un gémissement. Elle se réservait pour plus tard. Elle s’allongea.

Jesús fit son entrée avec la vieille Clara.

 

Maria Larrea - Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

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Coup de coeur... Romain Gary...

14 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Le racisme, c'est quand ça ne compte pas. Quand ils ne comptent pas. Quand on peut faire n'importe quoi avec eux, ça ne compte pas, parce qu'ils ne sont pas comme nous. Tu comprends ? Ils ne sont pas des nôtres. On peut s'en servir sans déchoir. On ne perd pas sa dignité, son "honneur". Ils sont tellement différents de nous qu'il n'ya pas à se gêner, il ne peut y avoir... il ne peut y avoir jugement voilà. On peut leur faire faire n'importe quelle besogne parce que de toute façon, le jugement qu'ils portent sur nous, ça n'existe pas, ça ne peut pas salir... C'est ça, le racisme.

Romain Gary - Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable

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Coup de coeur... Alberto Moravia...

13 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Le Mépris - Alberto Moravia - Babelio

Ma rencontre avec Battista avait eu lieu le premier lundi d’octobre. Une semaine après, nous nous installions dans notre nouvelle demeure. Cet appartement, cause de tant de tracas, n’était vraiment ni grand ni luxueux. Il se composait de deux pièces : une vaste salle de séjour, plus longue que large, et une chambre à coucher d’assez belles proportions. Par contre, la salle de bain, la cuisine, la petite chambre de la domestique étaient toutes petites, réduites, comme dans les habitations modernes, au strict minimum. Il y avait en outre un petit débarras sans fenêtre dont Émilie voulait faire une penderie. L’appartement se trouvait au dernier étage d’une maison de construction récente, à la façade lisse et blanche comme de la craie et située dans une petite rue légèrement en pente. D’un côté la rue était bordée par une rangée de maisons semblables à la nôtre, de l’autre par le mur d’enceinte du parc d’une villa dont les grands arbres touffus étendaient leurs ramures en dehors. C’était une vue agréable et, comme je le fis remarquer à Émilie, nous pouvions imaginer que rien ne nous séparait de ce parc dont çà et là, dans l’espace entre les arbres, nous apercevions les allées sinueuses, les fontaines et les ronds-points, et que nous pourrions nous y promener à notre guise.

Alberto Moravia - Le Mépris

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Coup de coeur... Joffrine Donnadieu...

12 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

J’ai envie de fumer un joint. J’attraperai Mouss à la sortie, l’homme bleu marine comme je l’appelle, il a toujours un petit quelque chose à me donner. La soirée va être longue. Encore sept heures à tenir. Il n’y a pas grand monde ce week-end, il fait beau, les Parisiens sont partis et les provinciaux ne viennent qu’en semaine. Notre milieu est le thermomètre des humeurs sociales. On sait si le pays va bien ou non. Nous sommes les premières atteintes par les grèves, les épidémies ou les restrictions budgétaires. En plus d’être danseuses, nous sommes sociologues et psychologues.

Des cris montent du sous-sol, nos coulisses aménagées dans une cave humide. Pour la énième fois, Kiki Gun s’embrouille avec le patron. Elle arrive tout le temps en retard à cause de sa fille. Elle attend qu’elle dorme avant de pouvoir s’éclipser et venir travailler. Kiki ne se laisse jamais démonter par le patron, elle a des atouts indéniables. Elle le sait. Il le sait. Lola Liberty, Coco Vanille, Zora Swing, Miss Saïgon, Bella Poison, Lili Butterfly et moi, pendant ce temps nous nous chargeons de divertir la salle, de camoufler les insultes, d’envelopper les clients de sourires et de sous-entendus. Entre nous, on s’effleure, on se susurre des mots doux, on se respire. Objectif : faire bander, mouiller, forcer le désir du client. On le nourrit de fantasmes. Qu’il comprenne pourquoi il a payé et ne regrette pas sa soirée. Et surtout, qu’il revienne.

Vingt-trois heures. Mes souvenirs cognent dans ma boîte crânienne comme les glaçons de mon whisky. Je pense au rendez-vous demain à dix-sept heures. Après des années d’errance, je vais enfin poser mes valises, avoir un chez-moi si l’entretien avec Odette se passe bien. Alexandra, une connaissance du Cours Florent, m’a dit que sa tante de quatre-vingt-neuf ans demandait un peu de compagnie en échange d’un loyer modeste. Fini la tournée des canapés, des squats et des hôtels de passe. J’aurai un placard, un côté du lavabo, une étagère dans le réfrigérateur et je dormirai dans mon odeur.

— Il te veut, murmure Zora Swing à mon oreille tout en m’indiquant le vieux du fond.

Perdue dans mes pensées, je ne l’avais pas vu. Je décolle mes fesses humides du tabouret, bois une gorgée d’eau avant de trouver l’équilibre sur mes échasses. Je jauge la distance à parcourir pour le rejoindre, le nombre d’obstacles à contourner. Les odeurs de transpiration et d’alcool fermenté que les filles recrachent dans les plantes pour rester à peu près sobres me prennent à la gorge. Je dois décrocher mon audition de fin d’études sinon je meurs. Mes grands yeux noirs dévorent le type. Sourire de Barbie pétée, j’avance doucement. D’un coup, mon pied se prend dans la lanière d’un sac posé au sol. Perte d’équilibre, je tombe sur une des filles du groupe, renverse sa coupe de champagne. Son chemisier blanc dévoile la dentelle du soutien-gorge. Elle hurle. Je m’appuie sur son épaule pour me relever, elle dégage ma main. Sa copine essuie son décolleté, elle s’énerve, se met debout. Face à face, on se dévisage. Son joli minois se déforme, ses lèvres tremblent, je vois bien qu’elle se contient pour ne pas se jeter sur moi. D’un mouvement de tête, je balaye mes cheveux qui frappent son visage. Elle fait un scandale, réclame un remboursement et un geste du patron. Elle obtient tout. Gorge nouée, je m’éclipse.

Coulisses. J’enfile legging, baskets. Du revers de la main, j’essuie mon rouge à lèvres irisé noir. Je retire mes faux cils, me démaquille. À demain Any-Doll. Place à mes cheveux ondulés blond vénitien, ma peau translucide, mes yeux noirs. Les filles disent que je ressemble à une poupée Corolle. Max arrive dans la loge, il me crie dessus à cause du verre renversé. Je le regarde dans le miroir entouré d’ampoules. Je suis habituée à ses colères. Je fourre perruque, sous-vêtements, oreilles de Minnie et auréoles d’ange inutilisées dans mon sac de sport. J’enfile mon sweat-shirt à capuche, bouscule Max en bas de l’escalier. Il m’attrape au passage :

— Je te laisse encore une chance.

Paroles en l’air, il le dit chaque fois. Je reviens toujours. Je monte les marches deux à deux. La porte en fer claque, pluie fine, vent.

— Salut Mouss.

— Déjà ? Il n’est même pas minuit.

Il glisse un joint dans ma poche, me laisse partir. Boulevard de Clichy, musique à fond dans les oreilles, je tire sur mon joint, trace jusqu’à l’hôtel de la rue d’Hauteville.

 

Joffrine Donnadieu - Chienne et louve

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Coup de coeur... William Shakespeare...

9 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les Joyeuses Commères de Windsor – FICHES DE RÉVISIONS

« FALSTAFF. - Mistress Ford, votre chagrin a dévoré ma mésaventure : je vois que votre amour est plein de soumission, et je vous promets que ma reconnaissance ne restera pas en arrière de lui de l'épaisseur d'un cheveu, non seulement, Mistress Ford, dans le simple office de l'amour, mais dans tout ce qui est accoutrement, compliment et cérémonie de l'amour. Mais êtes-vous sûre de votre mari, aujourd'hui?

MISTRESS FOND. - Il est allé faire une battue aux oiseaux, mon doux Sir John. 

MISTRESS PAGE, du dehors. - Hé, holà, ma commère Ford! hé, holà!

MISTRESS FORD. - Entrez dans le cabinet, Sir John. 

(Falstaff sort. Mistress Page entre.)

MISTRESS PAGE. - Comment va ma chérie? qui avez-vous au logis outre vous-même?

MISTRESS FORD. - Mais personne, si ce n'est mes gens.

MISTRESS PAGE. - Vraiment.

MISTRESS FORD - Non, bien sûr. (A part.) Parlez plus haut.

MISTRESS PAGE,.- Vraiment je suis heureuse que vous n'ayez personne ici.

MISTRESS FORD. - Pourquoi?

MISTRESS PAGE. - Parbleu, commère, votre mari est encore dans ses vieilles lunes; il est là-bas avec mon mari, et dans un état... Il faut entendre comme il se raille de toute la partie mariée de l'humanité, comme il maudit toutes les filles d'Eve de n'importe quelle couleur, comme il se donne des tapes sur le front, en criant : perce donc, perce donc! Vraiment toutes les folies que j'ai eu occasion de voir jusqu'à présent n'étaient que soumission, politesse et patience, comparées à la maladie qui le travaille maintenant : je suis heureuse que le gros chevalier ne soit pas ici.

MISTRESS FORD. - Comment, est-ce qu'il parle de lui?

MISTRESS PAGE. - Il ne parle de personne que de lui, et il jure que la dernière fois qu'il l'a cherché, il a été emporté dans un panier : il assure à mon mari qu'il est ici maintenant, et il les a dérangés de leur divertissement, lui et les autres personnes de sa société pour tenter une nouvelle vérification de ses soupçons; mais je suis heureuse que le chevalier ne soit pas ici; maintenant il verra l'étendue de sa sottise.

MISTRESS FORD. - A quelle distance est-il, Mistress Page?

MISTRESS PAGE - Tout près, au bout de la rue; il sera ici tout à l'heure.

MISTRESS FORD. - Je suis perdue! le chevalier est ici.

MISTRESS PAGE. - Eh bien! alors vous êtes entièrement déshonorée et lui est un homme mort. Quelle femme êtes-vous! Faites-le partir; faites-le partir : mieux vaut la honte que le meurtre.

MISTRESS FORD. - Par quel chemin doit-il partir? Comment dois-je m'y prendre pour le sauver? Le placerai-je encore une fois dans le panier?

(Falstaff rentre).

FALSTAFF. - Non, je ne veux plus entrer dans le panier : ne puis-je sortir avant qu'il n'arrive?

MISTRESS PAGE. - Hélas! trois des frères de M. Ford gardent la porte avec des pistolets pour que personne ne sorte; autrement vous auriez pu vous évader avant qu'il n'arrivât. Mais que faites-vous ici?

FALSTAFF. - Que ferai-je? je vais me glisser dans la cheminée.

MISTRESS FORD. - Ils ont toujours l'habitude d'y décharger leurs fusils de chasse; fourrez-vous dans le four.

FALSTAFF. - Où se trouve-t-il?

MISTRESS FORD. - Il y regardera, sur ma parole. Il n'y a pas un placard, lui coffre, un bahut, une malle, une cave, une voûte, dont il n'ait un catalogue pour aider sa mémoire et il les passe en revue sa note à la main : il n'y a pas moyen de vous cacher dans la maison.

FALSTAFF. - Alors, je dois sortir.

MISTRESS PAGE. - Si vous sortez sous votre figure naturelle, vous êtes mort, Sir John. A moins que vous ne sortiez déguisé...

MISTRESS FORD. - Comment pourrions-nous le déguiser?

Mistress PAGE. - Hélas de ma vie! je n'en sais rien. II n'y a pas de robe de femme assez large pour lui, autrement, il aurait pu mettre un chapeau, un loup, un mouchoir, et s'évader ainsi.

FALSTAFF. - Bons coeurs, inventez quelque chose : n'importe quelle extrémité plutôt qu'un malheur.

MISTRESS FORD. - La tante de ma fille de chambre, la grosse femme de Brentford a une robe en haut.

MISTRESS PAGE. - Sur ma parole, cela fera son affaire; elle est aussi grosse que lui : et il y a aussi son chapeau à franges et son loup. Courez vite en haut, Sir John.

MISTRESS FORD. - Allez, allez, mon doux Sir John : Mistress Page et moi nous allons chercher un linge pour votre tête.

MISTRESS PAGE. - Vite, vite! nous montons vous habiller tout de suite : mettez la robe en attendant.

(Falstaff sort.)

MISTRESS FORD. - Je voudrais que mon mari le rencontrât sous cet accoutrement : il ne peut pas souffrir la vieille femme de Brentford; il jure qu'elle est sorcière; il lui a défendu ma maison et a menacé de la battre.

MISTRESS PAGE. - Que le ciel le dirige sous la canne de ton mari, et qu'après cela le diable dirige la canne!

MISTRESS FORD. - Mais est-ce que mon mari vient?

MISTRESS PAGE. - Oui, très sérieusement, il vient; et il parle aussi du panier; il faut qu'il en ait eu vent de quelque manière.

MISTRESS FORD. - Nous allons tâcher de le savoir; je vais donner ordre à mes gens d'emporter le panier et de s'arranger pour rencontrer mon mari à la porte, comme cela est arrivé la dernière fois.

MISTRESS PAGE. - Oui, mais il va être ici tout à l'heure; habillons-le vite comme la sorcière de Brentford.

MISTRESS FORD. - Je vais d'abord instruire mes gens de ce qu'ils doivent faire avec le panier. Montez; je vais lui porter un linge à l'instant.

(Elle sort.)

MISTRESS PAGE. - Pendu soit-il, le déshonnête laquais! nous ne pouvons assez le maltraiter. Par l'action que nous allons faire, nous laisserons la preuve que des femmes mariées peuvent être joyeuses et cependant honnêtes; nous qui plaisantons et rions souvent, nous ne faisons rien de mal. C'est un vieux proverbe bien vrai : « Ce sont les cochons paisibles qui mangent toutes les saletés. »

(Elle sort. Mistress Ford rentre avec deux domestiques).

MISTRESS FORD. - Allons, Messieurs, prenez encore une fois le panier sur vos épaules : votre maître est presque à la porte; s'il vous ordonne de le poser, obéissez-lui : vivement, dépêchons. (Elle sort.)

PREMIER DOMESTIQUE. - Allons, allons, enlevez-le.

SECOND DOMESTIQUE. - Prions le ciel qu'il ne soit pas encore rempli du chevalier.

PREMIER DOMESTIQUE. - J'espère que non; j'aimerais autant porter un égal poids de plomb. 

(Entrent Ford, Page, Shallow, Caius messire Hugh Evans).

FORD. - Oui, mais si la chose se trouve vraie, M. Page, avez-vous un moyen de me décocufier? Posez ce panier, manants! que quelqu'un appelle ma femme. Un jeune homme dans un panier! Canailles de maquereaux que vous êtes! J'ai contre moi une bande, une clique, une meute, une ligue; mais le diable en aura la honte. Hé femme, dis-je! arrivez, arrivez donc! regardez l'honnête linge que vous envoyez au blanchissage!

PAGE. - Parbleu, cela passe la permission, M. Ford! vous ne pouvez rester en liberté plus longtemps; il faut qu'on vous attache.

EVANS. - Parbleu, c'est d'un lunatique! c'est aussi fou qu'un chien fou!

SHALLOW. - Vraiment, M. Ford, ce n'est pas bien; vraiment.

FORD. - C'est aussi mon opinion, Monsieur.

(Mistress Ford rentre).
 

FORD. - Venez ici, Mistress Ford, Mistress Ford, l'honnête femme, l'épouse pudique, la créature vertueuse qui a pour mari un sot jaloux! je vous soupçonne sans motif, Madame, n'est-ce pas?

MISTRESS FORD. - Le ciel m'est témoin que vous me soupçonnez sans motif, si vous me soupçonnez de quelque acte malhonnête.

FORD. - Bien dit, front d'airain; soutenez cela ferme. - Sortez de là-dedans, maraud! (Il jette les linges hors dit panier.)

PAGE. - Voilà qui passe la permission!

MISTRESS FORD. - N'avez-vous pas de honte? laissez les linges où ils sont.

FORD. - Je vais vous démasquer tout à l'heure.

EVANS. - Cela est déraisonnable! Voulez-vous prendre au collet le linge de votre femme? Venez donc.

FORD. - Videz le panier, vous dis-je.

MISTRESS FORD. - Pourquoi, mon mari, pourquoi?

FORD. - M. Page, aussi vrai que je suis un homme, il y a eu quelqu'un qu'on a fait sortir hier de ma maison dans ce panier : pourquoi ce quelqu'un n'y serait-il pas encore? Je suis sûr qu'il est dans ma maison : mes informations sont exactes, ma jalousie est raisonnable : sortez-moi tout le linge.

MISTRESS FORD. - Si vous y trouvez un homme, il mourra de la mort d'une pure.

PAGE. - Il n'y a personne.

SHALLOW. - Par ma fidélité, ce n'est pas bien, M. Ford : cela vous fait grand tort.

EVANS. - M. Ford, il vous faut prier et non pas suivre les imaginations de votre coeur. C'est là des jalousies.

FORD. - Bon, celui que je cherche n'est pas là.

PAGE. - Non, et il n'est nulle part si ce n'est dans votre cervelle.

FORD. - Aidez-moi à fouiller ma maison pour cette fois : si je ne trouve pas ce que je cherche, ne montrez aucune indulgence pour mon acharnement; que je sois à jamais l'objet de vos plaisanteries après boire, et qu'on dise de moi "Jaloux comme Ford qui fouillait une coquille de noix creuse pour y trouver l'amant de sa femme." Faites-moi ce plaisir encore une fois; cherchez avec moi encore une fois.

MISTRESS FORD. - Holà, hé, Mistress Page! descendez ainsi que la vieille femme; mon mari veut entrer dans la chambre.

FORD. - La vieille femme! qu'est-ce que c'est que cette vieille femme?

MISTRESS FORD. - Parbleu, c'est la femme de Brentford, la tante de ma femme de chambre.

FORD. - Une sorcière, une coquine, une vieille coquine voleuse! est-ce que je ne lui ai pas interdit ma maison? elle porte des messages, n'est-ce pas? Nous sommes de simples gens, nous; nous ne savons pas tout ce qui peut se passer sous le couvert de ce métier de diseuse de bonne aventure. Elle opère par des charmes, des sorts, des figures et autres jongleries qui sont en dehors de notre élément : nous n'y connaissons rien. Descendez, devineresse, sorcière; descendez, dis-je!

MISTRESS FORD. - Voyons, mon aimable mari... Mes bons Messieurs, empêchez-le de battre la vieille femme.

(Falstaff rentre  sous des habits de femme, conduit par mistress Page).
.
MISTRESS PACE, - Venez, mère Prat; venez, donnez-moi votre main.

FORD. - Je m'en vais la pratiquer. (Il le bat.)  Loin de ma maison, sorcière, guenille, coquine, putois, rogneuse! dehors! dehors! Je m'en vais vous en donner des conjurations! je m'en vais vous en dire des bonnes aventures.

(Falstaff sort.)

MISTRESS PAGE. - N'avez-vous pas de honte? je crois que vous avez tué la pauvre femme.

MISTRESS FORD. - Et il la tuera certainement. Voilà qui vous fait grand honneur.

FORD. - Pendue soit-elle, la sorcière!

EVANS, - Je crois que la femme est peut-être bien une sorcière : je n'aime pas quand une femme a une grande parbe : j'ai aperçu une grande parbe sous son loup.

FORD. - Voulez-vous me suivre, Messieurs? je vous en conjure, suivez-moi; voyez seulement le résultat de ma jalousie : si j'aboie ainsi sur une piste absente, ne vous liez plus à moi quand je tomberai à l'arrêt.

PAGE. - Obéissons encore un peu à son humeur : venez, Messieurs. (Sortent Ford, Page, Shallow, Caïus et Evans). »
 

(Shakespeare, Les Joyeuses commères de Windsor, Acte IV, scène 2).
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Coup de coeur... Lola Lafon...

8 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

C’est elle. Une silhouette, à la fenêtre, surgie de l’ombre, une gamine. Elle se penche, la main posée sur la rambarde, attirée sans doute par un bruissement de rires, dans la rue : celui d’un élégant cortège de robes satinées et de costumes gris.

Elle se retourne, semble héler quelqu’un : c’est un mariage, viens, viens voir. Elle insiste, d’un geste de la main, impatiente, elle appelle encore, qu’on la rejoigne, vite. C’est si beau, ce chatoiement d’étoffes, ce lustre des chignons. C’est elle, au deuxième étage d’un immeuble banal, une petite silhouette qui rentre dans l’histoire, au hasard d’un mouvement de caméra.

Elle est vivante, elle trépigne, celle qu’on ne connaît que figée, sur des photos en noir et blanc. Elle a douze ans. Il lui en reste quatre à vivre.

Ce sont les uniques images animées d’Anne Frank. Des images muettes, celles d’un court film amateur tourné en 1941, sans doute par des proches des mariés. Sept secondes de vie, à peine une éclipse.

 

Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n’est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la sœur imaginaire de millions d’enfants qui, si elle avait survécu, aurait l’âge d’une grand-mère ; Anne Frank l’éternelle adolescente, qui aujourd’hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l’âge auquel on cesse de vivre.

Anne Frank, que le monde connaît tant qu’il n’en sait pas grand-chose. Une image, celle d’une pâle jeune fille aux cheveux sagement retenus d’une barrette, assise à son petit secrétaire, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? De l’adolescence ? De la Shoah ? De l’écriture ?

Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d’une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.

Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant.

 

Anne Frank à laquelle sont dédiés des chansons, des poèmes et des romans, des requiems et des symphonies. Son visage est reproduit sur des timbres, des tasses et des posters, son portrait est tagué sur des murs et gravé sur des médailles. Son nom orne la façade de centaines d’écoles et de bibliothèques, il a été attribué à un astéroïde en 1995. Ses écrits ont été ajoutés au registre de la « Mémoire du monde » de l’Unesco en 2009, aux côtés de la Magna Carta.

Anne Frank qui, à l’été 2021, fait la une des actualités néerlandaises : à Amsterdam, des manifestants anti-pass sanitaire brandissent son portrait, ils scandent : « Liberté, liberté. »

Anne Frank vénérée et piétinée.

 

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe.

Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ?

Alors, toute la nuit, j’irai d’une pièce à l’autre. J’irai de la chambre de ses parents à la salle de bains, du grenier à la petite salle commune, je compterai les pas dont Anne Frank disposait, si peu de pas.

 

Lola Lafon - Quand tu écouteras cette chanson

Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon | Stock

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Coup de coeur... Claude Favre...

7 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

160 idées de Blog Jacques Louvain en 2022 | chateau d'eau, pierre soulages  peinture, livre de poésie

N’imagine, ceux qui, par les étranges terres, dansent, à vive lutte. Dansent. Par effroi parfois tailladent les nuits de rire et chantent et dansent. Dansent, sur la longue route. Les poursuivis, les contrôlés. Dépouillés de. Nus. Désinfectés et choses, vêtements jetés. Désinfectés. Ceux qui, masque sur la bouche désinfectent. Et toujours, ont des mots, toujours.

N’imagine pour les fous les mots en bouche panique. Loin des clans et leurs petites choses. Eux, accroupis dans le soleil. Bêtes par l’homme ingénieux, pièges pieux. Et larmes, déplis, tortures. Et l’oubli. Restent, ne restent que les ombres d’histoires, quelques récits. Les ombres qu’on déplace. Les lèvres qui remuent. Les gorges qui se nouent. Et les mots, est-ce que les mots se déplacent avec les horizons, dérivent l’horizon.

Claude Favre - Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant

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Coup de coeur... Jean Genet...

6 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les Bonnes de Jean Genet, résumé - Résumés d'oeuvres et listes de lecture...

La chambre de Madame. Meubles Louis XV. Au fond, une fenêtre ouverte sur la façade de l’immeuble en face. A droite, le lit. A gauche, une porte et une commode. Des fleurs à profusion. C’est le soir. L’actrice qui joue Solange est vêtue d’une petite robe noire de domestique. Sur une chaise, une autre petite robe noire, des bas de fil noirs, une paire de souliers noirs à talons plats.

Clairedebout, en combinaison, tournant le dos à la coiffeuse. Son geste –le bras tendu– et le ton seront d’un tragique exaspéré.

Et ces gants ! Ces éternels gants ! Je t’ai dit souvent de les laisser à la cuisine. C’est avec ça, sans doute, que tu espères séduire le laitier. Non, non, ne mens pas, c’est inutile. Pends-les au-dessus de l’évier. Quand comprendras-tu que cette chambre ne doit pas être souillée ? Tout, mais tout ! ce qui vient de la cuisine est crachat. Sors. Et remporte tes crachats ! Mais cesse !

Pendant cette tirade, Solange jouait avec une paire de gants de caoutchouc, observant ses mains gantées, tantôt en bouquet, tantôt en éventail.

Ne te gêne pas, fais ta biche. Et surtout ne te presse pas, nous avons le temps. Sors !

Solange change soudain d’attitude et sort humblement, tenant du bout des doigts les gants de caoutchouc. Claire s’assied à la coiffeuse. Elle respire les fleurs, caresse les objets de toilette, brosse ses cheveux, arrange son visage.

Préparez ma robe. Vite le temps presse. Vous n’êtes pas là ? (Elle se retourne.) Claire ! Claire !

Entre Solange.

Solange

Que Madame m’excuse, je préparais le tilleul (Elle prononce tillol.) de Madame.

Claire

Disposez mes toilettes. La robe blanche pailletée. L’éventail, les émeraudes.

Solange

Tous les bijoux de Madame ?

Claire

Sortez-les. Je veux choisir. (Avec beaucoup d’hypocrisie.) Et naturellement les souliers vernis. Ceux que vous convoitez depuis des années.

Solange prend dans l’armoire quelques écrins qu’elle ouvre et dispose sur le lit.

Pour votre noce sans doute. Avouez qu’il vous a séduite ! Que vous êtes grosse ! Avouez-le !

Solange s’accroupit sur le tapis et, crachant dessus, cire des escarpins vernis.

Je vous ai dit, Claire, d’éviter les crachats. Qu’ils dorment en vous, ma fille, qu’ils y croupissent. Ah ! ah ! vous êtes hideuse, ma belle. Penchez-vous davantage et vous regardez dans mes souliers. (Elle tend son pied que Solange examine.) pensez-vous qu’il me soit agréable de me savoir le pied enveloppé par les voiles de votre salive ? Par la brume de vos marécages ?

Solangeà genoux et très humble.

Je désire que Madame soit belle.

Claireelle s’arrange dans la glace.

Vous me détestez, n’est-ce pas ? Vous m’écrasez sous vos prévenances, sous votre humilité, sous les glaïeuls et le réséda. (Elle se lève et d’un ton plus bas.) On s’encombre inutilement. Il y a trop de fleurs. C’est mortel. (Elle se mire encore.) Je serai belle. Plus que vous ne le serez jamais.

Jean Genet - Les bonnes

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Coup de coeur... Maurice Maeterlinck...

5 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Intérieur - Livre de Maurice Maeterlinck

MARIE – Grand-père, ne le dites pas ce soir !…

LE VIEILLARD – Tu perds courage aussi… Je savais bien qu’il ne fallait pas regarder. J’ai près de quatre-vingt-trois ans, et c’est la première fois que la vue de la vie m’a frappé. Je ne sais pas pourquoi tout ce qu’ils font m’apparaît si étrange et si grave… Ils attendent la nuit, simplement, sous leur lampe, comme nous l’aurions attendue sous la nôtre ; et cependant, je crois les voir du haut d’un autre monde, parce que je sais une petite vérité qu’ils ne savent pas encore… Est-ce cela, mes enfants? Dites-moi donc pourquoi vous êtes pâles aussi ? Y a-t-il peut-être autre chose, que l’on ne peut pas dire et qui nous fait pleurer ? Je ne savais pas qu’il y avait quelque chose de si triste dans la vie, et qu’elle fait peur à ceux qui la regardent… Et rien ne serait arrivé que j’aurais peur à les voir si tranquilles… Ils ont trop de confiance en ce monde… Ils sont là, séparés de l’ennemi par de pauvres fenêtres… Ils croient que rien n’arrivera parce qu’ils ont fermé la porte et ils ne savent pas qu’il arrive toujours quelque chose dans les âmes et que le monde ne finit pas aux portes des maisons… Ils sont si sûrs de leur petite vie, et ils ne se doutent pas que tant d’autres en savent davantage ; et que moi, pauvre vieux, je tiens ici, à deux pas de leur porte, tout leur petit bonheur, comme un oiseau malade, entre mes vieilles mains que je n’ose pas ouvrir…

MARIE – Ayez pitié, grand-père…

LE VIEILLARD – Nous avons pitié d’eux, mon enfant, mais on n’a pas pitié de nous…

MARIE – Dites-le demain, grand-père, dites-le quand il fait clair… ils ne seront pas aussi tristes…

LE VIEILLARD – Peut-être as-tu raison, mon enfant… Il vaudrait mieux laisser tout ceci dans la nuit. Et la lumière est douce à la douleur… Mais que nous diraient-ils demain ? Le malheur rend jaloux ; et ceux qu’il a frappés veulent être avertis avant les étrangers. Ils n’aiment pas qu’on le laisse aux mains des inconnus… Nous aurions l’air d’avoir dérobé quelque chose…

Maurice Maeterlinck - Intérieur

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