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Vivement l'Ecole!

litterature

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Coup de coeur... Djaïli Amadou Amal ...

28 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n'avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que peu de joie. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. A toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C'est ce que j'ai fait, moi, durant toutes ces années. J'ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs.

Djaïli Amadou Amal - Les impatientes

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Coup de coeur... Miguel Bonnefoy...

27 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pendant sa convalescence, comme il parlait espagnol, il fut affecté au bureau de la compagnie pour écrire les lettres de condoléances aux familles hispanophones des soldats tombés. Assis devant une vieille machine à écrire, la première fut pour sa mère. Puis, de courrier en courrier, les uns après les autres, il dut raconter à chaque soeur désespérée, à chaque femme inconsolable, à chaque père abattu, les opérations glorieuses auxquelles avaient participé leur fils, leur mari et leur frère, trouvant les mots appropriés pour souligner leur courage, en se permettant l'audace de poser sur leurs lèvres des dernières paroles sublimes, pleines d'une poésie déchirante. Il envoya près de mille missives qui finirent dans mille tiroirs d'un autre continent, parfois presque avec six mois plus tard, comme des fragments de mémoire, que les mères gardèrent dignement en souvenir parmi des foulards de cueca et des tablettes en cuivre, mille lettres qui se défendirent contre les mites et l'oubli, jusqu'à ce qu'une autre génération vînt les lire à nouveau.

Miguel Bonnefoy - Héritage

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Coup de coeur... Valérie Zenatti...

26 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je remonte par la rue Petrowicz, retrouve la rue Olga Kobylyanska, j’aime prononcer cette phrase, égrener les noms des rues et connaître les trajets qui mènent de l’une à l’autre, j’aime que ta ville me soit si familière, Aharon. Ici, la nuit de ta mort a rejoint celle de ta naissance, la nuit des paroles oubliées a rejoint celle du silence, son immensité immobile, j’aime que nos enfances soient ainsi mélangées, et pas seulement nos enfances mais les traces qu’elles ont laissées en nous, vivantes, ne demandant qu’à prendre des formes nouvelles au contact des mots, des images qui nous traversaient, des découvertes que nous faisions, en retournant vers ta ville, en la quittant, en y revenant encore, tu m’as enseigné la fidélité à soi-même et la liberté, tissées dans un même geste, un même corps, l’adulte pouvait rejoindre l’enfant et l’enfant rejoindre l’adulte, la vie était tout sauf figée, elle était plus que jamais mouvement, voilà, c’est peut-être l’image que je cherche depuis ta disparition, elle est un peu floue puisqu’il s’agit d’un mouvement, celui que je te dois, celui qui donne du courage, qui fait que l’on ne reste pas pétrifiés dans le passé mais au contraire vivants, portant en nous tout ce que la vie a déposé, et innocents encore, capables d’aimer, de croire à l’amour et de lancer un regard circulaire sur chaque jour, effleurant à la fois l’instant et la parcelle d’éternité contenue dans cet instant, je te dois cela, oui, la conscience aiguë du dérisoire et du sacré de nos vies.

Valérie Zenatti- Dans le faisceau des vivants

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Coup de coeur... Rebecca Lighieri...

25 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La princesse Diana vient tout juste de se tuer en voiture sous le pont de l'Alma, et cette information a mis ma cité en émoi. D'un appart à l'autre, ce n'était que mines navrées et commentaires compatissants. A en croire Shayenne, la nouvelle a bouleversé aussi les gitans du passage, suscitant de bruyantes manifestations d'affliction chez Dadine, Jovanka, Elie, Lysandro...
- Lysandro ? Mais qu'est-ce qu'il en a à foutre, Lysandro, de Lady Di ? Y'a trois jours, il savait même pas qu'elle existait !
- Bien sûr que si, on savait tous qui c'était.
- Et alors ? On a quoi à voir avec une princesse, nous, tu peux me dire ? On a quoi à voir avec une gonzesse qui voyage en jet privé, qui prend une chambre au Ritz, et qui roule en Mercedes-Benz avec chauffeur ? Putain, ça me fout la gerbe toutes ces conneries !

(...)

Nous les avons vus décliner, devenir l'ombre d'eux-mêmes, séjourner de plus en plus longtemps à l'hôpital jusqu'à disparaître tout à fait, sans qu'il soit jamais fait mention de leur décès et encore moins de leur inhumation. Là où la mort réunissait tous les voisins pour des veillées funèbres improvisées, autour de mères désemparées sur leur canapé, autour d'enfants guindés dans leurs beaux habits, autour de pères, de frères ou d'oncles qui s'essuyaient furieusement les yeux sans laisser à leurs larmes la moindre chance de couler, le sida a imposé son absence de rituel et le plomb de son silence.
Nous sommes en 1996, les premiers médicaments antiviraux commencent à être utilisés, mais dans les quartiers, personne n'en sait rien, et comme de toute façon personne n'y est officiellement malade, les trithérapies mettront du temps à nous arriver.

Rebecca Lighieri - Il est des hommes qui se perdront toujours

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Coup de coeur... André Dhôtel...

24 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

" L'automne vint. Les feuilles descendirent vers la terre. Elles se posèrent sur les chevelures des femmes qui bavardaient sous les marronniers. Celles des faîtes s'en allaient loin dans les prés, jusque sur les fronts des bœufs.
   Puis ce fut l'hiver. Il y eut de belles nuits de gelée. Jacques oublia Jeanne sans doute, puisque tout s'oublie.

   Vers l'est, d'où montent les étoiles, les collines sont agenouillées. "

*

" Le champ s'arrêtait de frémir, quand un orage venait, accueillant les bruits humains, la cloche et l'enclume, les pas sur la route.
   Est-il possible que la vie soit ainsi ? Jacques et Jeanne travaillaient au jardin et leur tristesse était grande.
  Autour de la rivière des marais s'étendent, dans lesquels ont voit une barque noyée dont la proue est au-dessus de l'eau. Les mouches à tête rouge viennent s'y poser. Un oiseau de proie a traversé, volant bas, près de son image reflétée dans l'eau, et vers les troncs échoués, des rats se sont élancés à la nage.
   Entre la rivière et le village, des peupliers sont dressés. Lorsque l'orage approche, arrêtant le vent, l'essaim de leurs feuilles qui est le plus élevé résonne, car il perçoit encore une brise.
   Les nuages se croisent. Le ciel de l'été devient plus grand. 
   Quelle détresse ou quelle joie familière ce peut être de regarder cette vieille femme chargée de sa hotte et qui rentre au village par un chemin. 
   Puis nous nous souviendrons aussi de ce chien abandonné que nous avons vu boire dans l'ornière, après la pluie, et dont un rayon de soleil oblique éclairait les yeux. "

André Dhôtel - Campements

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Jacques Abeille...

23 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ainsi sont nos filles désormais. Sans qu'on puisse croire que ce soit de propos délibéré, elles ont entrepris de bouleverser l'image séculaire de la femme en laquelle naguère nous nous complaisions encore. Certains hommes de ma génération ont connu les embrassements des guerrières, d'autres, et ce fut pire encore, ont trop rêvé de leurs étreintes, et tous ont vécu depuis lors dans un état de nostalgie ensemble attentive et instable. De tels pères sont nées ces filles d'apparence maussade, dont les silences dissimulent mal la révolte intérieure et la fuite hors des normes de la communauté. Sauvages, certaines le furent par le sang, le plus grand nombre le devint par le refus des songes paternels qui leur furent une trahison. Elles brûlent en secret d'un feu blanc, elles s'avancent en énigme.

Jacques Abeille - Les carnets de l'explorateur perdu

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Coup de coeur... Honoré de Balzac...

22 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Honoré de Balzac...

Balthazar Claes se montra tout à coup, fit quelques pas, ne regarda pas cette femme, ou, s'il la regarda, ne la vit pas, et resta tout droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tête légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne pouvait s'habituer, quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le coeur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre les sourcils, vers cette ligne que creuse la fréquente expression des sentiments extrêmes; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce chef de la famille Claes. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Charles-Quint de recommencer Artevelde; mais, en ce moment, il paraissait figé de plus de soixante ans, quoiqu'il en eût environ cinquante, et sa vieillesse prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux l'obligeassent à se courber, soit que l'épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tête. Il avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique nerveuses; et ce désaccord dans une organisation évidemment parfaite autrefois intriguait l'esprit, qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence les raisons de cette forme fantastique Son abondante chevelure blonde, peu soignée, tombait sur ses épaules à la manière allemande, mais dans un désordre qui s'harmonisait avec la bizarrerie générale de sa personne. Son large front offrait, d'ailleurs, les protubérances dans lesquelles Gall a placé les mondes poétiques. Ses yeux, d'un bleu clair et riche, avaient la vivacité brusque que l'on a remarqué chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute parfait autrefois, s'était allongé, et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus par une involontaire tension des muscles olfactifs. Les pommettes velues saillaient beaucoup, ses joues déjà flétries en paraissaient d'autant plus creuses; sa bouche, pleine de grâce, était resserrée entre le nez et un menton court, brusquement relevé. La forme de sa figure était cependant plus longue qu'ovale; aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal a eût-il trouvé une preuve de plus dans celui de Balthazar Claes, que l'on aurait pu comparer à une tête de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment desséchée; puis, par moments, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par ses narines la flamme qui dévorait son âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces yeux étincelants dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées, et par le foyer intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. Le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont témoignaient sa mise et son maintien, en accord avec la magnifique monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient à leurs extrémités des lignes noires très foncées. Ses souliers ou n'étaient pas nettoyés ou manquaient de cordons. De toute sa maison, le maitre seul pouvait se donner l'étrange licence d'être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mise de travers et son habit verdâtre toujours décousu complétaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses, qui, chez tout autre, eût décelé la misère qu'engendrent les vices, mais qui, chez Balthazar Claes, était le négligé du génie. Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. Le génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises? Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils refusent de lui faire crédit. Il semble que les bénéfices des travaux secrets du savant soient tellement éloignés, que l'état social craigne de compter avec lui de son vivant; il préfère s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré son continuel oubli du présent, si Balthazar Claes quittait ses mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociable ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur éclat rigide pour peindre un sentiment, s'il regardait autour de lui en revenant à la vie réelle, il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage, à l'esprit gracieux qui s'y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors, regrettait-il que cet homme n'appartînt plus au monde, en disant : « Il a dit être bien beau dans sa jeunesse! » Erreur vulgaire! Jamais Balthazar Claes n'avait été plus poétique qu'il ne l'était en ce moment. Lavater aurait voulu certainement étudier cette tête pleine de patience, de loyauté flamande, de moralité candide, où tout était large et grand, ont la passion semblait calme parce qu'elle était forte. Les mœurs de cet homme devaient être pures, sa parole était sacrée, son amitié semblait constante, son dévouement eût été complet; mais le vouloir qui emploie ces qualités au profit de la patrie, du monde ou de la famille, s'était porté fatalement ailleurs. Ce citoyen, tenu de veiller au bonheur d'un ménage, de gérer une fortune, de diriger ses enfants vers un bel avenir, vivait, en dehors (de ses devoirs et de ses affections, dans le commerce de quelque génie familier. A un prêtre il eût parti plein de la parole de Dieu, un artiste l'eût salué comme un grand maître, un enthousiaste l'eût pris pour un voyant de l'Eglise swedenborgienne.

Honoré de Balzac - La recherche de l'absolu

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Coup de coeur... Claude Simon...

21 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On ne pouvait pourtant pas se transformer en forçat pour gagner sa vie. Si les choses avaient, par le plus miraculeux des hasards, une raison d'être - ce qui, à première vue, n'apparaissait pas précisément comme une évidence, bien loin de là - si soi-même on avait une raison d'être, ce n'était tout de même pas pour le seul et unique but de s'échiner jour après jour, une simple addition, une suite inutile de peines jusqu'à la mort...
Sans doute était-il préférable d'être vivant que mort. Du moins c'était là l'opinion la plus répandue. mais lui connaissait l'univers par cœur et il avait déjà était mort, et ainsi il connaissait même plus que l'univers puisqu'il avait vu ce qu'il y avait derrière les choses - et là il n'y avait rien - quand on l'avait laissé pour mort sur les champs dévastés, la plaine agonisante où, sur les cadavres qui commençaient à se décomposer germaient déjà les fleurs et les ronces.

Claude Simon - Le tricheur

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Coup de coeur... Fanny Saintenoy...

20 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Fanny Saintenoy...

Bel-Air Depuis des jours je pense à Arthur Rimbaud, je vis avec. Je rêvasse dans la ligne 6, je passe devant la station Glacière où j’ai vécu mes années de jeunesse festive, je vois le temps défiler avec les stations et je referme le livre de Thierry Beinstingel. Le médecin remplaçant s’est trompé de macchabée, la sœur d’Arthur pleure sur un cercueil contenant un autre corps, une jambe ou deux, peu importe. Notre poète illuminé, pas très en forme mais vivant, quitte Marseille en douce et va se construire une vie d’entrepreneur dans le nord, se marie, fait des enfants. Et on y croit. Je rêve d’Arthur Rimbaud, fatigué et ridé, devant sa cheminée. Il caresse la tête de son fils, lit dans la presse les travaux sur son œuvre, tout cela ne l’intéresse plus. Je lève les yeux et le visage d’un jeune homme assis pas loin, me fait sursauter. Cheveux longs, blonds, visage fin, regard perçant, sublime. La ressemblance me fait sourire, mon téléphone vibre. J’entends la voix de mon amoureux qui crie, des sanglots la font trembler, Notre-Dame brûle, répète-t-il en boucle… Ma ville, encore en émoi et en effroi, prostrée, tous les yeux embués accrochés au sommet des flammes, rivés sur la charpente. J’entends le bois craquer, j’imagine la fournaise, on peut donc ressentir une peine réelle et profonde pour un monument en péril. Le jeune homme regarde son portable, il reste droit, serein, un sourire insolent éclaire son visage d’ange. Je le regarde fixement, pour oublier le désastre et le saccage, les statues qui dégringolent, les vitraux qui crépitent. Son bras droit est appuyé sur une béquille, dans l’allée, entre les places assises. Il a dû se fouler la cheville en faisant du skate, se blesser en courant. Je me raconte des histoires sur ce personnage qui ressemble tant à celui qui faisait chanter les voyelles, celui qui fit grésiller toute la poésie de son temps en quelques années. Je reçois une photo de capture d’écran BFM, la flèche a plié, stalagmite en fusion, le bruit… en me concentrant bien, je pourrais entendre le craquement, le fracas de la chute fatale. Et si la vénérable Dame sombrait entièrement comme un navire majestueux…

Fanny Saintenoy - J'ai du vous croiser dans Paris

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