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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Lydie Salvayre...

23 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. Résultat : les œuvres entassées s’écrasent les unes sur les autres comme les bêtes compressées d’un troupeau et la singularité propre à chacune d’elles se voit aussitôt étouffée. Puis j’ai ajouté, tu vois ce qui est mal foutu dans les musées c’est que leur transition vers le dehors s’opère toujours de façon trop brutale, je veux dire sans la moindre préparation. Il faudrait aménager des passages, quelque chose comme des sas de décompression, des paliers de réadaptation au médiocre, de réaccoutumance progressive à la laideur, de sorte qu’au sortir de cette overdose de sublime à te flanquer la nausée, sitôt le seuil franchi, le retour à la vie quotidienne si imparfaite, si grise, si moche parfois, s’opère plus en douceur, tu comprends ?

Et comme au lieu de me répondre Alina s’apprêtait à revenir sur l’intérêt de sa proposition, je lui ai redit non non et non de la façon la plus tranchée, quand je dis non c’est non, terminé, tout en cherchant dans ma tête des arguments pour me défiler, des arguments de taille, politiques si possible et difficiles à réfuter. Tu veux que je te dise, je lui ai dit, ce qui m’insupporte le plus dans les musées c’est qu’ils soutirent un prestige moral – c’est la première idée qui me vint à l’esprit – qu’ils soutirent un prestige moral d’exposer n’importe quelle chiure pourvu que cette chiure ait déclenché un scandale ailleurs, très loin, en Chine par exemple, dans un pays barbare, une dictature si possible, chez les talibans ou en Corée du Nord, et ce dans le but de démontrer patriotiquement que la liberté d’expression ne souffrait dans les musées de notre république d’aucune amputation.

Et comme je sentais Alina sur le point de m’opposer un contre-argument – je le voyais à ses yeux qui devenaient plus sombres –, j’ai enchaîné aussitôt, rassure-toi je n’aime pas davantage les lieux d’expo qui s’émoustillent à l’idée de montrer les œuvres d’autochtones délicieusement canailles, délicieusement provocantes ou délicieusement hérétiques, des œuvres de révolte quoi, des œuvres d’insoumis qui 

vont jusqu’à graver Fuck you en lettres de diamants, tu mesures l’audace ? des œuvres qui dénoncent spectaculairement le règne du spectacle, pornographiquement le règne du porno et blasphématoirement le règne du blasphème, des œuvres, ai-je continué en élevant la voix, des œuvres qui surenchérissent sur des stéréotypes par d’autres stéréotypes censés nous scandaliser ! Sans compter – j’ai encore haussé le ton – sans compter que les coupables de ces fausses rébellions nous prennent pour des, pour des dupes ! et j’ai fait tourner violemment la petite cuiller dans ma tasse à café.

Le projet que me proposait Alina était de passer une nuit entière, seule, au musée Picasso où se donnait l’exposition Picasso-Giacometti. Il s’agissait, m’avait-elle expliqué, d’écrire un texte sur une expérience d’enfermement dans un lieu où des œuvres d’art étaient conservées. Je ne sais comment lui en était venue l’idée, mais elle y tenait, et quand Alina tenait à quelque chose, elle ne l’abandonnait pas de sitôt.

Deux jours s’étaient écoulés depuis notre conversation, et je ne cessais d’y penser. Et plus j’y pensais, plus l’expérience me semblait attirante et plus aussi elle me semblait risquée sans que je sache mettre un nom, sur le moment, au risque que j’encourrais.

Le lendemain, Alina est revenue à la charge. Mais à peine a-t-elle entrepris de m’exposer l’intérêt passionnant de son projet que je lui ai dit non, n’insiste pas, non, je t’ai déjà dit non, c’est non ni plus ni moins, désolée, je ne négocie pas avec mes convictions. Et comme je la sentais à deux doigts de réattaquer, j’ai ajouté tu sauras que je ne suis pas du genre à changer d’avis comme de culotte – il me semblait qu’être vulgaire accentuait la fermeté et la vigueur de mon refus.

Je lui ai opposé un refus d’autant plus net que mes réticences commençaient lentement à s’émousser en moi. J’ai frappé un grand coup. J’ai sorti l’argument de choc, l’argument irréfutable. Je lui ai balancé que les musées, loin d’être des lieux dans lesquels les artistes interrogeaient ce monde où le fric dictait férocement sa loi, en consacraient au contraire le principe et en tiraient profit, quand ils ne le célébraient pas, quand ils n’en étaient pas, au fond, la plus juste expression, quand ils n’en étaient pas les meilleurs VRP. Veux-tu que je te donne quelques noms de ces enfoirés ? lui ai-je lancé sur un ton de colère. Sais-tu que les crapules qui les financent et à qui rien n’échappe, à qui rien de faible n’échappe, ai-je précisé

Laisse-moi te… a hasardé Alina.

Lydie Salvayre - Marcher jusqu'au soir

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L'éducation civique...

23 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Littérature

L'éducation civique...

Il y a toujours un professeur martyr. Un nom qui circule à travers le collège : celui-ci vous pouvez l’insulter, lui jeter des boulettes de papier dans le dos, refuser de lui obéir. Son sérieux imperturbable, sa dignité nazaréenne passera, imperturbable, à travers toutes les injures. S’il doit écrire au tableau il écrira, lentement, accroché à sa craie grasse comme au-dessus du vide — ses lettres grandes, anachroniques, opposées pour lui seul au néant de l’indiscipline. 

S’il doit parler il parlera, d’une voix lasse et régulière, les yeux perdus dans les paraboles que décrivent autour de lui le contenu entier d’une trousse un temps suspendu à l’air, comme à du fil de pêche, ou décrochant brutalement, comme le premier étage cylindrique d’une fusée, une fois les effets de la colle consommés.

Ce christ aux outrages, dans mon collège, s’appelait Monsieur Rouquet, et comme son modèle, il portait la barbe et nous délivrait les fondamentaux d’une vie vraiment bonne : c’était notre professeur d’éducation civique — une heure de bicamérisme, de suffrage universel et d’assemblée sénatoriale renouvelée par tiers.

Il n’avait aucune chance, et nous l’avions facilement sacrifié sans égard pour la République qui le tenait sur ses genoux comme une poupée de ventriloque.

Apprenant l’existence d’une navette législative entre le sénat et l’assemblée, j’avais voulu connaître un jour le type de véhicule chargé de cette mission : était-ce un tube pneumatique, une voiture banalisée, un rendez-vous secret dans les Jardins du Luxembourg ?

Je n’y avais vraiment pas mis beaucoup d’insolence, mais j’avais écopé, à ma grande surprise, d’une sanction. Quelque chose comme une heure de colle. Dans mon souvenir, c’était particulièrement injuste. Le collège était plein d’histoires d’élèves qui l’avaient insulté ou qui avaient coupé des morceaux de sa veste avec leurs ciseaux.

Mais je suis fier, au fond, d’être celui qui lui avait permis de rétablir pour quelques instants son autorité républicaine. 

C’est à peu près tout ce dont je me souviens de mes cours d’éducation civique, la plus mal aimée des matières enseignées au collège —  alors que le droit constitutionnel fait figure, en première année de droit, d’enclave intellectuelle raffinée, loin du gâchis cybernétique, plein de rectangles liés par des flèches de rétroaction, de la présentation rapide qu’il en est fait au collège.

On avait tout juste tenté d’y adjoindre un peu de contenu moral : respect d’autrui, égalité de chacun, tolérance, dignité de la personne. Apparemment en vain, au vue des supplices subis par notre professeur. 

Le site Buzzfeed a tenté récemment, lui aussi, de rendre l’éducation civique un peu divertissante. 

D’abord en étant excessivement facile à lire : Buzzfeed, est à peu à 20 minutes ce que 20 Minutes est au Monde — 2 minutes news, com’, quiz. Mais Buzzfeed n’a jamais pour autant négligé sa mission évangélisatrice : c’est la voix officielle du camp des progressistes, c’est la Pravda de la gauche libérale new-yorkaise. 

Et je le dis sans ironie : j’ai adoré Buzzfeed dès le début. Entre deux sujet légers sur les embarras de l’amour physiques et les meilleures recettes au Nutella, j’aimais explorer, au détour d’un article plus profond que les autres, les recoins mal connus de ma conscience d’homme blanc occidental. J’y trouvais, même si le terme est tabou, ma dose hebdomadaire d’exotisme : c’était moi, l’intéressant sauvage, le grand naïf, la brute écervelée, moi qui vivait en primitif. 

J’ai ainsi appris que je n’étais pas racisé, et que c’était un privilège — un privilège qui pouvait me rendre dangereux. Tout cela posait bien sur un certain nombre de problèmes philosophiques, mais je suis reconnaissant à Buzzfeed d’avoir permis de me les formuler : ce danger intrinsèque, lié à la fausse neutralité de ma position, faisait après tout de moi une sorte de cannibale, ce qui me rendait accessible, en droit, à la protection dont pouvait bénéficier n’importe quel peuple premier.

Buzzfeed aura ainsi permis à l’éducation civique de redevenir une discipline sexy et intellectuellement stimulante. Je revois, avec émotion, la façon dont mon professeur d’éducation civique commençait une longue phrase sur l’indivisibilité de la république en haut à gauche du tableau pour la finir pathétiquement, incapable de tenir la ligne, tout en bas à droite. 

Je suis vraiment désolé de voir Buzzfeed, qui vient d’annoncer la fermeture de son bureau parisien, suivre la même courbe.

Aurélien Bellanger - La France/Chroniques (paru chez Gallimard-France-Culture)

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Coup de coeur... Aurélien Bellanger...

22 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pascal avait croisé de nombreux membres de ces clubs. Les PTT, devenues France Télécom, rassemblaient un nombre incommensurable de polytechniciens austères et méprisants, surnommés les X-Télécom, qui regardaient les nouveaux riches du Minitel avec condescendance, et même avec dégoût s'ils devaient, comme c'était d'ailleurs presque toujours le cas, leur fortune aux messageries roses : ils avaient perverti les infrastructures impeccables de Transpac, ils en avaient pollué les tuyaux, ils étaient comme ces barbares qui, ignorant tout de la thermodynamique et de l'hygiène, n'avaient su utiliser les thermes romains que comme carrières de pierre - ils ignoraient la sublime complexité des sciences de l'information et de la communication.

Aurélien Bellanger - La théorie de l'information

A lire, du même auteur: La France chez Gallimard

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Coup de coeur... Antoine Blondin...

21 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. On rétablit le tortillard qui reliait notre village à la préfecture. J’en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore. Ma femme, elle, ne parlait plus. C’est donc dans un grand silence que je pris le chemin de la gare, par l’avenue dont les platanes venaient d’être émondés. Ces moignons d’arbres ouvraient devant moi un itinéraire d’hiver, rendu sensible par le contraste d’une campagne croulante de feuillages et de grappes. On était à la fin du mois d’août. Je n’avais pas très chaud au cœur.

Ma mère, qui habitait une petite maison de veuve à l’extrémité du bourg, était instruite de mon projet et ne le désapprouvait pas. Elle faisait peu de cas de ma femme, estimant qu’une épouse contractée dans les péripéties de l’exode s’inscrivait au titre des dommages de guerre. Denise nous était arrivée en juin 40 avec un matelas sur la tête. Je n’avais eu de cesse que je ne le lui eusse mis sous les reins. Ce point acquis, nous avions construit un pavillon en meulière autour de ce matelas, entrepris un élevage autour de ce pavillon, dressé des barbelés autour de cet élevage. J’ignorais si je devais me compter au nombre des deux millions de prisonniers dont il était question.

J’étais bien traité cependant et l’immobilité à laquelle nous étions contraints satisfaisait un canton rêveur de ma nature. Vint l’armistice et, avec lui, nos premières querelles. Il se produisait de vastes mouvements dans le monde qui me mirent des fourmis dans l’imagination. Je crus ne pas aimer la terre, ni ses racines, ni ses silences, mais plutôt les voyages et les villes où sonne minuit. Sous mon enveloppe provinciale, un caprice de bachelier me dictait que ma véritable patrie était autre part. Ma mère avait beaucoup de considération pour ce baccalauréat que j’avais obtenu, quelques années auparavant, à la faveur d’une session spéciale pour les jeunes moissonneurs. Elle serrait mon diplôme, le seul qui eût jamais sanctionné les mérites de la famille, entre ses conserves de fruits et ses trousseaux de clefs. Après l’avoir longtemps ménagé comme une poire pour la soif ou un passe-partout, elle le débusqua, vers cette même époque, sous l’œil indifférent de sa bru et s’en fit une hache dans le combat qu’elle commença de lui livrer pour mon émancipation. Brandissant ce gage de mes dispositions, elle lui remontra qu’il n’y avait plus d’avenir pour moi dans les clapiers clandestins, d’où j’avais tiré mes bénéfices sous l’Occupation, et que les temps étaient révolus des mariages par inadvertance et de la Résistance en peaux de lapin.

À la longue, son instinct en forme de serpe alla jusqu’à m’ébaucher dans la masse les perspectives d’une carrière parisienne, plus conforme à mes humeurs et à ses aspirations, d’où Denise était pratiquement exclue.

Contre cette conversion de mon destin et la menace qu’elle suspendait sur notre foyer, ma femme ne se défendit qu’avec une inertie assez désobligeante. Elle venait d’un pays froid et dur, dont les vertus se reflétaient à travers son mutisme, son courage abrupt, son aptitude à prendre pied sur n’importe quel sol, fût-ce le nôtre. Les seules armes dont elle fit usage, j’avais contribué à les lui forger, tenaient dans ce petit garçon et cette petite fille qu’elle appelait tranquillement les orphelins.

L’idée de partir ne m’est pas venue d’un seul coup. Elle s’est imposée à la façon d’un lent vertige, comme l’image de sa chute hante l’homme qu’elle fait tomber. Ce furent les matinées où Denise descendait sans me réveiller, les soirs où elle bordait les enfants en négligeant de m’avertir, une réparation qu’on effectua à mon insu, un chien qu’on vendit pour lequel j’éprouvais de l’affection. Jour après jour, ma femme me relevait implicitement de mes fonctions domestiques, de mes privilèges familiaux, de mes fidélités intimes, comme si son âme méticuleuse se fût exercée à se passer de moi. Chacun de ses gestes, qui contribuait à m’effacer de notre domaine, était une invitation au départ. À la fin, il ne me resta plus que le sentiment presque grisant de constater ma propre absence et que cette absence ne laissait aucun vide : le quotidien allait sans moi. Surnuméraire à l’intérieur de mes frontières, la porte m’était ouverte ; je m’y précipitai. 

Sous la lumière déclinante de cinq heures, la maison de ma mère paraissait noire, comme sa robe. Elle était située après le passage à niveau, en bordure d’un sentier qui longeait la voie ferrée et finissait par se perdre dans les champs. Une fenêtre ouvrait du côté des vaches, l’autre du côté des trains. Enfant, je courais de l’une à l’autre. J’ai connu des vaches diverses, je n’ai jamais vu passer qu’un seul train. Encore ne faisait-il qu’aller et venir jusqu’au soir où il rentrait de soi-même dans sa boîte en bois palpitante. C’était un animal parfaitement apprivoisé. Ce n’est pas de lui que je tiens le goût des aventures, mon père me l’a légué avec ses livres, ses disques, ses pipes de voyageur immobile.

Comme il arrive souvent, une grande curiosité des choses lui était venue avec la maladie. Il s’essoufflait à suivre l’actualité, faisait rimer entre elles des capitales aux noms extravagants, ressassait des relations somptueuses qu’il avait entretenues dans sa jeunesse. Mais je ne l’ai vu se déplacer qu’une fois, pour aller au cimetière, porté par d’obscurs partenaires de manille qui ne pleuraient que d’un œil.

Par la suite, ma mère m’avait élevé dans le culte de Paris, où j’étais né sans m’en apercevoir, et qu’elle m’apprenait à travers des cartes postales, des almanachs, des plans du métro. Elle-même y avait vécu, en 1919, le temps de connaître mon père et de s’en faire aimer. Elle était vendeuse dans un grand magasin du centre où Étienne Laborie s’occupait de publicité. On disait qu’il y avait beaucoup d’avenir dans cette branche pour les jeunes gens fortement décorés. Le héros de Verdun n’avait pas perdu tout son flair sous le masque à gaz : quand un retour d’ypérite l’eut contraint à cesser la moindre activité, il trouva à son chevet une compagne dévouée à ses gilets thermogènes comme elle l’était la veille à ses vestons d’alpaga. Ils se retirèrent dans cette région des Charentes, d’où ils étaient plus ou moins originaires l’un et l’autre, et s’y alitèrent en remâchant de sourdes revanches sur le sort. Devenue veuve à trente ans et privée de boulevards, ma mère ne s’était jamais tout à fait résignée à ne plus connaître que les succursales de la vie.

Dans le bourg, nous passions pour des gens furtifs et réservés, toujours prêts à s’en aller, le cœur ailleurs. On ne nous savait ni riches, ni pauvres, ni fonctionnaires, et c’était irritant à cause des préséances. On n’aime pas les francs-tireurs du bonheur, surtout lorsqu’ils manquent leurs coups. Denise, qu’on appela Mme Laborie jeune, ou Mme Benoît, rassura d’emblée par sa pesanteur tranquille, sa simplicité. On apprécia qu’elle fît bâtir, défricher, fructifier, qu’elle offrît au jour des enfants et des veaux, qu’elle ajoutât au patrimoine commun, sans regarder plus loin. Elle était du parti de la terre ; c’était sans doute ce qui expliquait tout.

Moi, je me sentais seul, incertain de mes vocations, partagé entre l’orgueil et l’humilité. Je n’avais plus rien à dire à mes camarades de l’école communale, ceux qui auraient pu devenir mes conscrits, mes prochains. Nous nous étions séparés, lorsque j’étais allé poursuivre mes études à Angoulême. Et, de sursis scolaires en sursis agricoles, je n’avais jamais rejoint l’armée. Mes amitiés les plus assidues, je les tirais de l’auberge où je faisais la partie de quelques mauvais sujets du voisinage, des garçons affranchis et oisifs, fraîchement démobilisés pour la plupart, en qui je retrouvais sous l’écorce grossière une désespérance sœur de la mienne. Quand Denise revenait du bocage gorgé que je désertais peu à peu, portant la rosée du crépuscule dans sa cape de bergère, elle n’avait pas un regard pour cette fenêtre éclairée derrière laquelle je me tenais attablé parmi les réprouvés en sabots. Alors l’un d’eux lançait d’une voix qui faisait tourner les têtes : « Tiens, v’là ta femme qui rentre ! » Je répondais : « Laisse rouler... » avec un rire faux, dont ils daignaient me rendre la monnaie entre leurs dents. Cet instant, où je frôlais la bouffonnerie conjugale, était ma contribution tremblante au cynisme de leurs jeux. Ce n’était pas sur moi, pourtant, mais sur Denise, que j’attirais ainsi le mépris de ces célibataires. Le jour que j’en pris conscience, ma résolution de sortir du cercle se trouva confirmée.

À quelque temps de là, invoquant je ne sais quel méchant prétexte, je bouclai ma valise. Trop de livres, pas assez de linge : Denise devina que c’était le bagage d’un émigrant.

Derrière ses volets entrouverts, ma mère pouvait maintenant apercevoir le couple que nous formions, Denise et moi, sur l’avenue de la Gare. Sous le regard des autres, dans l’accord de nos pas, réglés sur le landau où nos enfants dormaient, nous offrions encore l’illusion de l’harmonie. Seule, ma mère se disait, avec un tremblement : « Cet homme et cette femme désunis qui s’avancent, c’est mon fils qui quitte ma bru. »

Denise avait décidé qu’elle m’accompagnerait jusqu’au passage à niveau. Mais son visage fermé me signifiait de n’avoir pas à me méprendre : elle n’agiterait pas son mouchoir. Par un détour de sécheresse ou de pudeur, nos adieux lui étaient un but de promenade entre beaucoup d’autres. Elle me laissait me dépêtrer de la tendresse ambiguë de cette fin d’après-midi et se refusait à en partager le déchirement. Droite sur ses hautes jambes précises, des jambes d’arpenteur, elle appartenait au paysage et à toutes les saisons d’une vie simple et calme. Je comprenais qu’elle préférerait toujours les biens étalonnés à mes Eldorados de derrière la tête. Elle était seulement déléguée dans ses vêtements bourrus pour me confirmer que mon village continuerait sans moi.

Antoine Blondin - L'humeur vagabonde

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Coup de coeur... Mélanie Guyard...

20 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les regrets ont la beauté des fleurs sur les tombes. Ils se fanent là où on les dépose.

(…)

- En fait, le seul ogre du conte, c'est le monde, je dis. Il bouffe nos enfants, et parfois même avec notre complicité.

Mélanie Guyard - Les âmes silencieuses

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Coup de coeur... George Sand...

19 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quand son mari l’aborda d’un air impérieux et dur, il changea tout d’un coup de visage et de ton, et se trouva contraint devant elle, maté par la supériorité de son caractère. Il essaya alors d’être digne et froid comme elle ; mais il n’en put jamais venir à bout.

« Daignerez-vous m’apprendre, madame, lui dit-il, où vous avez passé la matinée et peut-être la nuit ? »

Ce peut-être apprit à madame Delmare que son absence avait été signalée assez tard. Son courage s’en augmenta.

« Non, Monsieur, répondit-elle, mon intention n’est pas de vous le dire. »

Delmare verdit de colère et de surprise.

« En vérité, dit-il d’une voix chevrotante, vous espérez me le cacher ?

— J’y tiens fort peu, répondit-elle d’un ton glacial. Si je refuse de vous répondre, c’est absolument pour la forme. Je veux vous convaincre que vous n’avez pas le droit de m’adresser cette question.

— Je n’en ai pas le droit, mille couleuvres ! Qui donc est le maître ici, de vous ou de moi ? qui donc porte une jupe et doit filer une quenouille ? Prétendez-vous m’ôter la barbe du menton ? Cela vous sied bien, femmelette !

— Je sais que je suis l’esclave et vous le seigneur. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, Monsieur, vous ne pouvez rien, Dieu seul peut la courber et la réduire. Cherchez donc une loi, un cachot, un instrument de supplice qui vous donne prise sur elle ! c’est comme si vouliez manier l’air et saisir le vide !

— Taisez-vous, sotte et impertinente créature ; vos phrases de roman nous ennuient.

— Vous pouvez m’imposer silence, mais non m’empêcher de penser.

— Orgueil imbécile, morgue de vermisseau ! vous abusez de la pitié qu’on a de vous ! Mais vous verrez bien qu’on peut dompter ce grand caractère sans se donner beaucoup de peine.

— Je ne vous conseille pas de le tenter, votre repos en souffrirait, votre dignité n’y gagnerait rien.

— Vous croyez ? dit-il en lui meurtrissant la main entre son index et son pouce.

— Je le crois, » dit-elle sans changer de visage.

Ralph fit deux pas, prit le bras du colonel dans sa main de fer, et le fit ployer comme un roseau en lui disant d’un ton pacifique :

« Je vous prie de ne pas toucher à un cheveu de cette femme. »

Delmare eut envie de se jeter sur lui ; mais il sentit qu’il avait tort, et il ne craignait rien tant au monde que de rougir de lui-même. Il le repoussa en se contentant de lui dire :

« Mêlez-vous de vos affaires. »

Puis, revenant à sa femme :

« Ainsi, madame, lui dit-il en serrant ses bras contre sa poitrine pour résister à la tentation de la frapper, vous entrez en révolte ouverte contre moi, vous refusez de me suivre à l’île Bourbon, vous voulez vous séparer ? Eh bien, mordieu ! moi aussi…

— Je ne le veux plus, répondit-elle. Je le voulais hier, c’était ma volonté ; ce ne l’est plus ce matin. Vous avez usé de violence en m’enfermant dans ma chambre : j’en suis sortie par la fenêtre pour vous prouver que ne pas régner sur la volonté d’une femme, c’est exercer un empire dérisoire. J’ai passé quelques heures hors de votre domination ; j’ai été respirer l’air de la liberté pour vous montrer que vous n’êtes pas moralement mon maître et que je ne dépends que de moi sur la terre. En me promenant, j’ai réfléchi que je devais à mon devoir et à ma conscience de revenir me placer sous votre patronage ; je l’ai fait de mon plein gré. Mon cousin m’a accompagnée ici, et non pas ramenée. Si je n’eusse pas voulu le suivre, il n’aurait pas su m’y contraindre, vous l’imaginez bien. Ainsi, Monsieur, ne perdez pas votre temps à discuter avec ma conviction ; vous ne l’influencerez jamais, vous en avez perdu le droit dès que vous avez voulu y prétendre par la force. Occupez-vous du départ ; je suis prête à vous aider et à vous suivre, non pas parce que telle est votre volonté, mais parce que telle est mon intention. Vous pouvez me condamner, mais je n’obéirai jamais qu’à moi-même.

— J’ai pitié du dérangement de votre esprit, » dit le colonel en haussant les épaules.

Et il se retira dans sa chambre pour mettre en ordre ses papiers, fort satisfait, au dedans de lui, de la résolution de madame Delmare, et ne redoutant plus d’obstacles ; car il respectait la parole de cette femme autant qu’il méprisait ses idées.

George Sand - Indiana

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Coup de coeur... Marguerite Duras...

18 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l'aimais à ce point là de vouloir mourir de sa mort. J'étais séparée de lui depuis dix ans quand c'est arrivé et je ne pensais que rarement à lui. Je l'aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J'avais oublié la mort.

Marguerite Duras - L'Amant

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Coup de coeur... Annie Ernaux...

16 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Au début, le pays de Cocagne. Des rayons de nourritures et de boissons, des boîtes de pâté, des paquets de gâteaux. Étonnés aussi de gagner de l’argent maintenant avec une telle simplicité, un effort physique si réduit, commander, ranger, peser, le petit compte, merci au plaisir. Les premiers jours, au coup de sonnette, ils bondissaient ensemble dans la boutique, multipliaient les questions rituelles « et avec ça ? ». Ils s’amusaient, on les appelait patron, patronne. Le doute est venu avec la première femme disant à voix basse, une fois ses commissions dans le sac, je suis un peu gênée en ce moment, est-ce que je peux payer samedi. Suivie d’une autre, d’une autre encore. L’ardoise ou le retour à l’usine. L’ardoise leur a paru la solution la moins pire.

Annie Ernaux - La Place

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La lecture comme résistance...

16 Juillet 2019 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Littérature

Souvenir...

Antoine Compagnon fut l'un de mes professeurs à l'Université de Rouen/Mt- St-Aignan.

Dans les années 1980...

C'était brillantissime. Un amphi de 600 élèves muets d'intérêt et d'admiration.

Je ne partage pas, aujourd'hui, l'intégralité de ses prises de position - notamment sa critique du structuralisme - mais il reste un merveilleux souvenir de professeur pédagogue. Donc exigeant.

Christophe Chartreux

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Coup de coeur... J.D. Salinger...

15 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

“Finalement, je vis Vieille Sally monter les escaliers, et je descendis à sa rencontre. Y a pas d’erreur, elle avait une allure terrible. Elle portait ce manteau noir et cette sorte de béret noir. Elle ne portait presque jamais de chapeau, mais ce béret était joli. Le plus drôle, c’est qu’il me prit envie de l’épouser à l’instant où je la vis. Je suis cinglé. Je ne pouvais même pas dire que je l’aimais bien, et pourtant, tout d’un coup, j’eus l’impression d’être amoureux d’elle et de désirer l’épouser. Dieu me damne si je mens, je suis cinglé. Je l’avoue. – Holden! dit-elle. C’est merveilleux de te voir. Ça fait des siècles. Elle avait une de ces voix très criardes, très embarrassantes, quand vous la retrouviez quelque part. On la lui pardonnait parce qu’elle était si sacrément belle, mais ça me faisait toujours mal aux fesses. – Je suis content de te voir, dis-je. Je le pensais aussi. – Comment vas-tu? – A merveille, absolument. Je suis en retard? Je lui dis que non, mais elle était en retard d’une dizaine de minutes, en fait. Je m’en fichais, d’ailleurs. Tout ce baratin qu’ils font en dessins humoristiques dans le Saturday Evening Post et tout, et qui montre des types au coin des rues qui ont l’air d’être dans une colère du diable parce que leur petite amie est en retard – quelle blague. Si une fille est chouette quand elle vous retrouve, qui se fait des cheveux parce qu’elle est en retard? Personne.”

J.D. Salinger - L’Attrape-Coeurs

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