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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Arnaud Cathrine...

29 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un restaurant bio, non loin des tours de la bibliothèque François-Mitterrand. Tables en bois clair. Tartes, tourtes, salades chics et saines. À ma gauche, un père et son fils. Le premier : la cinquantaine élégante, costume bleu marine bien taillé ; un port et un visage encore juvéniles. L’autre : chevelure broussailleuse, vêtu comme n’importe quel étudiant de vingt ans, sac à dos à ses pieds ; devant lui, une soupe orange qu’il touche à peine (il est entré là pour faire plaisir au père). Il explique en quoi consiste la licence qu’il brigue : « Introduction à l’ethnologie », « Méthodes et enjeux de l’enquête sociologique », je laisse passer les autres intitulés. Et pour faire quoi ? demande le père (sans scepticisme, il se trouve juste que ce n’est pas du tout son domaine). Le fils répond que : plein de choses – démographe, statisticien, chargé de l’analyse de données. Et dans quel genre d’endroit ? Des instituts de sondages, des bureaux d’études… Ils se parlent comme des gens qui ne se voient pas si souvent. Il y a un intérêt affectueux de la part du père mais également un curieux déficit de familiarité. Comme s’il jouait rarement son rôle (forçant le trait à son insu), et comme si le jeune adulte ne connaissait pas beaucoup mieux sa partition. Disons qu’il habite avec sa mère depuis le divorce de ses parents survenu lorsqu’il était très jeune. Peut-être sont-ils restés plusieurs années sans trop se donner de nouvelles. Le père aura laissé femme et enfant, pistant un poste lucratif à l’étranger. Ils se revoient un peu plus depuis son retour en France, ce qui signifie : de façon irrégulière. Et il se passe justement trop de temps entre chaque rendez-vous pour que le père ne perde pas le fil. De sorte qu’il parle à son grand garçon comme un parrain sortirait son filleul qu’il connaît mal au final. Et là, j’ignore par quel hasard (ou intuition), je baisse les yeux et je vois sous la table : leurs chaussures qui se cherchent, se trouvent, les chevilles qui s’enlacent. À regarder leurs visages, je ne remarque rien d’autre que ce que j’ai déjà vu : le plus jeune mange sa soupe sans envie et le plus âgé l’attend. Il n’empêche, il y a ces jambes sinon amoureuses, du moins engagées dans une relation tout autre que celle qui m’apparaissait d’évidence. Bientôt ils se lèvent. L’un enfile sa doudoune, l’autre son pardessus. Ont-ils déjà fait l’amour ou s’apprêtent-ils à le faire maintenant ?

Arnaud Cathrine - J'entends des regards que vous croyez muets 

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Coup de coeur... Négar Djavadi...

28 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si sa mère n’avait pas poussé la porte de sa chambre en hurlant, il ne serait jamais sorti. Trois jours que t’es là Allongé sur ce lit comme un mollusque à regarder le plafond et à me laisser tout faire Ta petite sœur a encore de la fièvre J’ai laissé les draps à sécher à la laverie depuis ce matin Je t’ai dit d’aller les chercher Je te l’ai dit ou pas ? Hein ? Depuis ce matin ! JE TE L’AI DIT OU PAS ?

Il s’était levé avant qu’elle ne se mette à pleurer de fatigue ou de frustration, comme elle le faisait toujours, écrasée par le poids d’une vie qui allait sans cesse de travers. Trois gamins à élever seule, plus le boulot à la cantine scolaire, plus le manque de place, l’humidité collée aux murs, les fissures, la fuite du radiateur, les crises d’asthme, l’eczéma. Personne ne lui avait demandé d’en faire trois, mais c’était arrivé. Pour autant, elle n’était pas devenue plus visible. Maintenant, à trente-sept ans, la jauge était pleine, sa patience avait définitivement fichu le camp avec le reste.

Tout ça, il le savait. Depuis qu’il était môme, il le savait. Il observait sa mère, à un point, elle était incapable de l’imaginer. Et il faisait de son mieux pour la soulager. Elle le reconnaissait parfois, surtout devant les voisines, avec un sourire réjoui qui transformait ses yeux en deux fentes lumineuses. Ça y est J’ai enfin un homme à la maison ! gloussait-elle en le regardant de côté. Seize ans, et au moins dix centimètres de plus qu’elle. Qui sait, peut-être qu’elle l’avait élevé pour ça, pour que lui au moins prenne soin d’elle, pas comme les deux flambards qui l’avaient engrossée et bye bye. En tout cas, oui, il faisait de son mieux. Aller chercher le petit frère à l’école, emmener la petite sœur chez le pédiatre, monter le lit superposé, déboucher l’évier. Quand il lui avait dit qu’il se chargerait aussi des courses et des factures – Je paierai, m’man, t’occupe plus de ça – elle n’avait rien dit. Aucune question.

Lui non plus n’avait pas posé de question quand Rotor lui avait tendu les clefs du scooter avec ses doigts gros comme des saucisses. Il avait juste senti son cœur déchirer sa poitrine, l’adrénaline brûler son bas-ventre. Il y était putain, il y était !
– Tiens ! Toi tu conduis, OK ?
– Grave ! avait-il répondu, attrapant les clefs qui se balançaient dans l’air.
– Et toi (Rotor s’était tourné vers Diz), tu te cales derrière lui, t’attends d’arriver à son niveau et tu lui enfonces le surin dans le bide… Ho, je te parle !

De toute façon, il n’y avait aucune question à poser. C’était le match retour après le baroud d’il y a deux semaines rue des Chaufourniers. Ce coup-ci, c’était leur tour. Cité Rouge contre Grange-aux-Belles. Lui s’en fiche de toutes ces histoires de bandes, de gangs, ou quelle que soit la case où on les enferme juste parce qu’ils occupent le bitume. Il parie que personne ne se souvient comment ça a commencé. Le territoire, la came, la came, le territoire. Ça se trouve, il n’était même pas né. Tant que tu te tiens à l’extérieur, tu ne vois rien. Tu te balades dans le coin, tu regardes autour de toi, des arbres, des boutiques, des restos, un Naturalia, et tu crois que tout va bien. Mais ça peut vite virer Chicago si tu prends le temps de t’attarder, et d’ouvrir vraiment les yeux. Surtout quand la nuit tombe. Il pense souvent à l’exposé sur le quartier réalisé par toute sa classe de troisième. Son quartier, à cheval sur quatre arrondissements de Paris : Xe, XIe, XIXe, XXe. 70 % de cités. 43 % de foyers non imposables. 25 % de la population sous le seuil de pauvreté. Et aucune communauté n’est épargnée, Blancs, Noirs, Juifs, Arabes, Chinois, Indiens, Sri-Lankais, Caribéens, tous ont leur misère à gérer. Et c’était censé expliquer les tunnels de contrariétés et de violences qu’ils traversaient tous les jours. L’odeur de pisse dans la cour. Les ascenseurs en panne pendant des mois. Les cafards qui couinent dans les murs. Les ivrognes échoués sur le trottoir. Les seringues près des poubelles. La castagne. La peur. La solitude.

En tout cas, tout ce qu’il sait, c’est qu’ici c’est chez lui. C’est même sa seule certitude dans la vie. Pas seulement son quartier. Mais son pays. Son Royaume et sa Cage. Il a été au Louvre, à la tour Eiffel, au Jardin du Luxembourg, aux Invalides, aux théâtres, aux concerts, mais en scolaire. Sinon, il ne bouge pas. Pour quoi faire ?
Avant de sortir de l’appartement, il a jeté un dernier regard à sa mère en train de verser des pâtes cuisson trois minutes dans la passoire. Il a observé son visage disparaître derrière la vapeur d’eau et s’est dit : elle va se retourner, capter que j’ai la frousse et me demander de rester.

Mais non. Elle était furax et quand elle est furax, elle ne capte plus rien. T’attends quoi là. Vas-y. Va les chercher ! Ce soir, elle était obsédée par ses draps. Ils étaient sans doute déjà chourés, ses saloperies de draps. Il avait vu des gens défoncer le distributeur de la laverie pour cinq grammes de poudre à lessive à 1 euro. Alors des draps !

Nom de Dieu Gabriel VAS-Y !

Et il y est allé.

Négar Djavadi - Arène

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Coup de coeur... Lina Meruane...

27 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Système nerveux » de l'écrivaine chilienne Lina Meruane, vient de paraître  en français aux éditions Grasset - Nouveaux Espaces Latinos

C’est en réfléchissant aux coupures d’électricité et aux trous insondables que prit forme en Elle le désir de tomber malade. Elle pensa à cela sans décider de la maladie. Un fléau ou une grippe ne lui donneraient pas la pause nécessaire pour finir sa thèse. Un cancer, ce serait trop. C’est alors que lui revint en tête son Père avec son ulcère sanguinolent qui l’avait cloué au lit pendant plusieurs mois : Elle s’imagina allongée dans un autre lit, avec l’ordinateur sur Elle, mangeant des œufs à la coque, d’insipides petits crackers et avalant d’insupportables gorgées de Coca-Cola, en cachette.

Tomber malade : Elle allait le demander à la putain de mère qui l’avait mise au monde, la mère génétique et déjà morte. Celle qu’Elle n’avait pas pu connaître. Elle l’invoquait à chaque difficulté. En lui allumant un bâton d’encens, elle lui demanda de lui envoyer une maladie grave mais passagère. Elle ne voulait pas mourir comme elle, subitement. Mais suffisamment sévère pour demander juste un congé d’un semestre, sans aller donner ses cours de sciences planétaires à tous ces élèves distraits qu’il fallait instruire évaluer oublier immédiatement. Juste un arrêt de travail temporaire pour fuir ce boulot mal payé et en réaliser un autre pas payé du tout.

Elle n’avait personne d’autre à qui demander ça. Son Père lui avait déjà donné tout ce qu’il avait. 

Histoire d’un pacte secret. Personne ne savait que le Père avait financé ses études au pays du présent avec les économies destinées à sa future vieillesse. Ils n’avaient parlé de cet accord commun ni à ses trois frères et sœur ni à cette Mère qui n’était pas la sienne. Car la Mère qui est venue ensuite remplir le vide de la première mère n’aurait jamais accepté. Tout cet argent ! se serait-elle exclamée pour défendre ses jumeaux déshérités. C’est une fortune ! aurait-elle argué, craignant l’indignité que cette dépense pouvait supposer envers son Père.

Le Père ne pouvait pas raconter à sa seconde épouse que c’était une promesse faite à la première, qui s’était trouvée dans un état critique après avoir accouché de sa fille. Promets-moi qu’Elle étudiera ce qu’Elle voudra, que tu lui paieras le métier qu’Elle aura choisi sans condition aucune, avait-elle murmuré d’une voix faible, sûre qu’elle allait mourir. C’est ce que j’aurais voulu pour moi-même. Ce que j’aurais fait. Étudier. Si je ne m’étais pas, et elle s’était arrêtée, avait fermé les yeux une longue seconde. Mariée, dit-elle, sa phrase perdant tout son sang. Si jeune avec toi. Ce que j’aurais.

 

Lina Meruane - Système nerveux

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Coup de coeur... Belinda Cannone...

26 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ton désir est toujours déraisonnable. Qu'y faire ? Lorsqu'il doit s'absenter pour voyager, tu lui écris : " S'il te plait ne pars pas si longtemps. Une semaine, je m'efforcerais de l'apprivoiser, mais trois sont au-delà de mes forces. Ne pars pas si longtemps. Si tu veux, je serai ton Afrique, tous tes animaux, tes lions, tes antilopes, ton ciel de feu, tes rochers brûlants, ta montagne royale, tes serpents silencieux, ta pluie bienfaisante, tes ravines perdues, tes pierres d'anciens volcans, tes peintures secrètes, tes galops, tes sueurs, tes fatigues et tes repos. Je serai ton Afrique.

(...)

Il te désire. Alors tu retrouves cet état bienheureux de l'enfance, quand tu croyais sans avoir besoin de te le dire que tu étais l'enfant la plus merveilleuse du monde, car c'est ainsi que te regardaient tes parents. Tu ne le pensais pas avec des mots, à peine en avais-tu conscience tant cela allait de soi. Prise dans le regard désirant de l'homme pareillement, tu n'interroges jamais ta beauté ou ta séduction, tu ne les mets pas en doute : tu es la plus belle femme du monde pour cet homme, et pour le temps de votre désir.

Belinda Cannone - Petit éloge du désir

Coup de coeur... Belinda Cannone...
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Coup de coeur... Blaise Cendrars...

25 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Vous me faîtes rire avec votre angoisse métaphysique, c'est la frousse qui vous étreint, la peur de la vie, la peur des hommes d'action, de l'action, du désordre. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l'histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. C'a toujours été comme ça. pourquoi voulez-vous y mettre de l'ordre ? Quel ordre? Que cherchez-vous ? Il n'y a pas de vérité. Il n' y a que l'action, l'action qui obéit à un million de mobiles différents, l'action éphémère, l'action qui subit toutes les contingences possibles et inimaginables, l'action antagoniste. La vie. La vie c'est le crime, la vol, la jalousie, la faim, le mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres.

Tu n'y peux rien, mon pauvre vieux, tu ne vas pas te mettre à pondre des livres, hein?

Blaise Cendrars - Moravagine

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Coup de coeur... Victor Hugo... "cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais"

24 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

De quel bois sont faits les sabots ? - Ça m'intéresse

« Il regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus grossier, à demi brisé et tout couvert de cendre et de boue desséchée. C’était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée. C’est une chose sublime et douce que l’espérance dans un enfant qui n’a jamais connu que le désespoir. Il n’y avait rien dans ce sabot.

L’étranger fouilla dans son gilet, se courba et mit dans le sabot de Cosette un louis d’or.

Puis il regagna sa chambre à pas de loup. »

Victor Hugo - Les Misérables

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Coup de coeur... Lettres à Philippe Sollers - Dominique Rolin...

23 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Lettres à Philippe Sollers 1981-2008 par Dominique Rolin - Philippe Sollers /Pileface

Lettres à Philippe Sollers 1981-2008 par Dominique Rolin - Philippe Sollers/Pileface

Paris Dimanche 12 juillet 1981 7 heures 30

Mon amour, Je me suis levée à 5  heures, j’ai mis en train mon Calaferte que j’interromps par fringale de t’écrire. Si je m’écoutais, je ne ferais que ça : je vis dans une véritable saoulerie d’amour, qu’approfondit le silence inouï de la ville. Me pencher à la fenêtre et regarder le sillon nu de ma rue, c’est comme si je perdais ma tête dans la pensée de toi, exaltante, battante, ravissante au sens étymologique du terme. Il n’y a pas une seconde qui ne soit ainsi comme une pierre précieuse montée sur or, absorbant les moindres nuances du jour et de la nuit. Ton spontamour1 d’hier était génial, comme je l’ai dit : tu as surgi comme un diamant dans le noir où me guettait l’angoisse fibreuse, inarrachable, qui se permet de prendre feu dès que je m’endors. Ma fenêtre est ouverte, il fait gris, très doux, et le ballet haut des hirondelles trace des fusées d’écriture sifflante du plus extraordinaire effet. C’est pour le moment l’unique témoignage de vie. Le rien du dehors est d’une vertigineuse bonté. Et cela colle à mon bonheur de toi.

Tennis  : bonne idée, mais fais attention à la violence de ce sport qui pourrait te fatiguer le cœur, si tu vas trop loin. La dépense réclamée par ton Paradis est déjà énorme sur le plan du battement, le moteur est entièrement requis sans que tu t’en doutes. Ménage-le donc, ce merveilleux organe à chefs-d’œuvre. Je pense à ton Picasso, qui m’ébranle et me stimule . Tes textes me donnent la fièvre et je ne peux m’en guérir qu’en travaillant de mon côté, à mon niveau de tortue à belle carapace, d’allure lente et bornée. Ah si, il y a les cloches pour les premières messes ! Venise entre dans mes oreilles et se transforme en hirondelle intérieure, folle de t’aimer et d’être aimée de toi. À ce soir, mon splendamour chéri, maintenant tu es heureux d’être dans ton île, non ? et surtout en équilibre sur le mince ruban de terre où personne, en fait, ne peut s’arrêter. Je suis complètement enfouie sous tes omoplates. Je travaille dans ton dos, je t’aime. Ton PV

Voilà la pluie torrentielle !

Lundi  13, 9  heures  30  : ta lettre de samedi n’est pas arrivée encore, et c’est normal. Pluie, froid, ma lampe intérieure (toi) donne son éclat, sa chaleur, je suis fantastiquement heureux. À ce soir, mon !

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Paris Lundi 13 juillet 1981 16 heures 30

Mon splendadoramour,

Chaque fois que je m’attable pour t’écrire, j’ai faim comme avant notre steack tartare du Undi. Pour un peu j’en saliverais de plaisir, même si ma lettre n’est pas à la hauteur de l’appétit. J’aimerais t’écrire des choses fantastiques, rares, fortes, et total je suis là à laisser couler mon pipi de souris bleu washable Parker sans intérêt… J’ai merveilleusement bien dormi sous le bruit d’une averse folle, à croire que le toit de la maison s’effondrait. Froid vif et gris ce matin, ça paraît s’arranger maintenant. Mais je suis dans mon rayon de Sollers, moi, j’ai toujours chaud, le silence est bon. Paris désert est beau, l’horrible espèce est belle à travers mon bonheur de toi, qui n’a jamais été aussi éclatant. Mon Calaferte avance, ainsi que la lecture d’un paquet de manuscrits. Je me refuse à penser déjà à l’après-gâteau, je crois que le flottement a des avantages et travaille pour moi sous l’insouciance, le vide, l’abrutissement. Le nouveau manuscrit commencera, comme tu me le disais, à Venise-à-deux. Les journées, mon merveilleux chéri, sont des overdoses de silence, tu ne connais pas ça, toi, dès que tu es ici ou là, tu deviens un centre, le moyeu d’une roue de paroles. Dans mon cas, le retrait est total, d’un mutisme à coups de marteau qui me fait jubiler. À part les trois minutes au téléphone avec toi  : rien, les hirondelles seules très haut, des pas dans la rue, quelques échos de voix que l’air disperse, point à la ligne. Non, mon, je ne m’ennuie pas une seconde, au contraire, je suis en état de lévitation quasi divine, tu es le berceau total, incurvé comme il faut, et je m’y balance et tu es là constamment pour me pousser à vivre… « L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité… Asseyez-vous sur le tronc de l’arbre abattu au fond des bois : si dans l’oubli profond de vous-même, dans votre immobilité, dans votre silence vous ne trouvez pas l’infini, il est inutile de vous égarer aux rivages du Gange. » mot. p. 923. Tome 21 . L’infini, mon amour, tu me le donnes à tout instant. 19 heures 30 : nous nous sommes parlé. Je suis heureux, le soir commence à brunir déjà, je vais lire encore un peu, puis me coucher en t’adorant.

Ta PF

P. S. Mardi, 8 heures du matin : merci, spontamour, et bonne journée !

Lettres à Philippe Sollers (1981-2008)

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Coup de coeur... Montesquieu...

22 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes même faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait ; si j'étais aux spectacles, je trouvais d'abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin, jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu'il a l'air bien Persan ». Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville, où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore, dans ma physionomie, quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre, en un instant, l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie, sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais, si quelqu'un, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement :

« Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

Montesquieu - Lettres Persanes

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Coup de coeur... Jean Rouaud...

21 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La femme promise - broché - Jean Rouaud - Achat Livre | fnac

Ça nous rassurerait de penser que le meilleur du monde serait une victoire permanente sur le mal, de voir le mal en éternel mauvais perdant, toujours terrassé comme un vulgaire dragon par le moindre geste d’amour, rageant de se faire avoir par une caresse légère du revers de la main, par une ligne pleine d’allant tracée du bout de l’index, par un petit pas sautillant sous une pluie rêveuse, par un regard qui se baisse devant la désirée, par une fleur offerte ou le sifflement impromptu repris d’un chant d’oiseau.

Jean Rouaud - La femme promise

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Coup de coeur... Jean-Marie Blas de Roblès...

20 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J’étais resté jusque-là, et je pense l’être aujourd’hui encore, ce qu’on appelle un apathéiste : ni athée, ni mécréant, ni même agnostique, mais quelqu’un qui se contrefiche de l’existence ou de l’absence des dieux, parce que cette interrogation est d’ordre métaphysique, irréfutable par nature, inexprimable, au sens où l’entend Wittgenstein à la fin du Tractatus, et ne mérite donc pas l’effort d’une discussion, fût-elle philosophique. Un humaniste, en somme, dont rien ne saurait modifier l’éthique de libre arbitre et de tolérance qu’il estime nécessaire pour habiter ce monde ; ni la preuve éternelle du néant, ni même un soudaine et convaincante théophanie. 

Jean-Marie Blas de Roblès - Ce qu'ici-bas nous sommes

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