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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Vassilis Alexakis...

12 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La langue maternelle - Vassilis Alexakis - Babelio

"Ce quartier n'est pas un endroit, ai-je pensé, c'est une époque. je traverse une époque." J'ai ressenti une douleur inexplicable en voyant une collégienne d'une douzaine d'année, avec un tas de livres sous le bras, en train d'ouvrir la porte de sa maison. Je suis passé à coté de mon ancienne école primaire. Le mur qui protège la cour de récréation a été surélevé, il est haut de quatre mètres. J'ai entendu les cris des enfants. Soudain un ballon de basket est passé par dessus le mur et a atterri presque devant moi. Il a rebondi sur le capot d'une voiture puis au milieu de la chaussée et s'est arrêté devant l'entrée d'un immeuble. Il n'y avait personne dans la rue. J'ai ramassé le ballon et d'un coup de pied je l'ai expédié dans la cour. Aux cris des enfants j'ai deviné que le jeu avait repris. "je suis venu pour vous renvoyer le ballon", ai-je pensé.

Vassilis Alexakis - La langue maternelle

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Coup de coeur... Ernest Hemingway...

11 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il eut beau pomper tant et plus, rien ne se produisit. Le poisson s'éloigna lentement et le vieux ne put le hisser d'un centimètre. Sa ligne était solide et faite pour les grosses prises. Cependant, elle était si tendue contre son épaule que des gouttelettes en jaillissaient. Le filin émettait dans l'eau une espèce de sifflement sourd; le vieux halait toujours, s'arc-boutant contre le banc et se penchant en arrière pour mieux résister. Le bateau commença à se déplacer doucement vers le nord-ouest.

Le poisson tirait sans trêve; on voyageait lentement sur l'eau calme. Les autres appas étaient toujours au bout de leurs lignes; il n'y avait qu'à les laisser. Je voudrais bien que le gosse soit là, dit le vieux tout haut. Me voilà remorqué par un poisson à présent et c'est moi la bitte d'amarrage ! Si j'amarre la ligne trop près, il est foutu de la faire péter. Ce qu'il faut, c'est se cramponner tant que ça peut et donner du fil tant qu'il en demande. Dieu merci, il va droit devant lui, il ne descend pas.

"Qu'est-ce que je fais si il se met dans la tête de descendre? Je me le demande. Qu'est-ce que je fais s’il coule et s’il crève? Je ferai quelque chose. Y a plein de chose que je pourrais faire."

Il maintenait la ligne contre son dos et guettait l'inclinaison qu'elle gardait dans l'eau; pendant ce temps-là, le bateau voguait à bonne allure vers le nord-ouest.

"Ça, ça sera sa perte, pensa le vieux. Il peut pas mener ce train-là à perpète."

Quatre heures plus tard, le poisson nageait toujours, en plein vers le large, remorquant la barque, et le vieux s'arc-boutait toujours de toutes ses forces, la ligne en travers du dos.

Ernest Hemingway - Le vieil homme et la mer

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Coup de coeur - Nathalie Kuperman...

10 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On était des poissons de Nathalie Kuperman - Editions Flammarion

On était des poissons.

Ma mère a prononcé cette phrase qui semblait prolonger une rêverie. Nous étions sur la plage.

Puis on est devenus des êtres humains, a-t-elle ajouté, comme redescendant sur terre.

Tu es prête ? Maillot de bain !

On a couru vers la mer. On a joué aux dauphins, nous faufilant l’une derrière l’autre, dans une espèce de danse qui nous conduisait à glisser nos têtes entre les jambes de l’autre, à nous toucher dos à dos, à frotter nos poitrines, à plonger et à remonter à la surface pour respirer ; nous n’étions plus des poissons. Mais à peine avais-je aspiré l’air que ma mère appuyait ma tête sous l’eau pour continuer le jeu. Je voulais être à la hauteur et ne pas me plaindre. Il y avait du défi dans l’air et je le relevais.

Nous logions à La Citadelle, un petit hôtel tenu par une vieille femme et son fils qu’une malformation de la hanche rendait boiteux. Il s’appelait Herbert.

Depuis la route on entrait par une porte en fer forgé, puis on pénétrait dans un long couloir qui nous éloignait du bruit des voitures et qui débouchait sur un jardin où des fauteuils et des tables rondes en fer étaient disposés au milieu des arbres. N’est-ce pas qu’on dirait une oasis ? demandait Mme Platini, la patronne, avec un gentil sourire. Et Herbert, qui accompagnait sa mère en traînant la jambe, chantonnait Oasis-Oasis, la chanson d’une publicité très ancienne qui vantait les mérites de ce jus de fruits. Il avait sorti une bouteille du frigo et me l’avait filée en douce. J’étais contente d’associer notre lieu de villégiature à une boisson qui me tentait. « C’est plein de cochonneries et ça fait grossir », avait soufflé ma mère dans mon oreille pour m’ôter le plaisir de la découverte.

Elle m’avait dit On part toutes les deux à SaintClair. C’était en juin, j’étais en sixième. L’année scolaire n’était pas terminée. Je ne voulais pas quitter mon collège une semaine avant la fin. Le dernier jour, une fête était prévue. J’avais onze ans et je ne comprenais pas. Mais je n’ai pas eu droit à des explications. Ou si, mais qui n’expliquaient rien.

Il faut parfois, dans la vie, prendre des décisions. La décision, je l’ai prise pour nous deux, tu n’es responsable de rien, je m’occupe de tout, d’accord ?

J’ai répondu D’accord. Je n’ai pas prévenu mes copines, ni mes professeurs, ni personne. Je n’en ai pas eu le temps.

Nathalie Kuperman - On était des poissons

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Coup de coeur... Hubert Lucot...

9 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

À 11 h passées, A.M. m’a parlé d’une téléphonade de son frère Léo la veille : sa fille Amalia pourrait quitter Paris pour un travail cinématographique du côté de Nice – à l’extérieur de quoi elle vit mal sans soleil. Ils (Léo d’hier, A.M. ce matin) en arrivèrent à Constantin, le seul homme connu à Amalia, qui le quitta, mais sans cesse elle le revoit, lui téléphone, elle parle de lui. Cela arrive souvent, j’apprends un fait gros et du long temps, qu’on m’avait « comme caché » : Constantin a un problème d’alcool, quand Amalia lui reprochait constamment l’attache maladive à sa grand-mère presque centenaire, son unique parent. A.M. devant ma surprise : « Tu ignores ce détail parce qu’Amalia, moi, d’autres ne sacrifions pas à l’exhibitionnisme des Lucot » ; blessé, je frappe de la main la table de la cuisine, mes lunettes de vue rapprochée – pourquoi étaient-elles là ? – tombent sur le plancher, formant la figure « lunettes + un verre détaché fortement à l’écart ».

    Je partais (ma voie était tracée) dans un circuit pharmacie Tournelles – poste Castex – Monoprix face à l’hôtel Sully, l’accident m’expédia immédiatement chez l’opticien, dans la direction opposée, boulevard Beaumarchais, après la rue du Chemin-Vert. J’ai commencé par la poste la plus proche – le samedi, le courrier part à 12 h –, au bout de la rue Bréguet. […] Je suis vite reçu au 66, boulevard Beaumarchais, derrière l’œil mutualiste (énorme œil bleu allongé formant une enseigne jaune) ; dans son annexe laborieuse, hors de la grande salle de réception, la jeune Berbère presque obèse à beau visage que je connais bien a sur mon verre et sur son orbite un petit coup de main que j’admire sans le voir […] elle marche vers moi, depuis une porte non vue, des lunettes neuves à la main, qui me les tend. Je reboucle mon circuit initial : pharmacie Tournelles – Monoprix – traversée de l’hôtel Sully et de la place des Vosges.

    Mon allée classique à la place Daumesnil, puis charmante rue Picpus descendante, attaque de la porte Dorée et du lac, fut contrite par une mauvaise respiration factrice d’angoisse, je me souvins que la pharmacie des Tournelles n’avait pu me fournir l’inhalateur habituel, probablement plus efficace que je le juge depuis des années.

    Rentré tôt et m’apprêtant à regarder à la télévision le match de rugby France-Écosse, je me suis rappelé que je devais prendre des nouvelles de Liliane Giraudon, opérée de l’autre sein (2e cancer) dans la semaine. Elle me dit qu’elle a lu mon Noyau à l’hôpital, qu’elle comprend et apprécie mieux la vie après cette lecture, qui est aussi celle de la mort. L’infirmière de nuit – Liliane note aussitôt la maigreur de son salaire – s’est étonnée du titre, Le Noyau de toute chose, Liliane le lui a expliqué, lui a lu des passages dans le silence nocturne de l’hôpital Sainte-Marguerite situé derrière le stade vélodrome. Je reconnus ce quartier rural de Marseille où l’oncle d’A.M., Vincent Bono, possédait une maison de campagne ; il y logeait son éternelle fiancée, Mlle Marcelle, marchande de pantoufles, et la mère de celle-ci ; A.M., Zina, l’oncle leur rendaient visite le dimanche, contemplaient avec bonheur les arbres fruitiers producteurs de confiture, j’associe Marseille, Marcelle, Marguerite, marmelade.

    Liliane a cherché le trait suprême qui caractérise Le Noyau, j’ai proposé « maîtrise », elle a dit : « Ce n’est pas exactement cela que je vois. » Nous étions deux aveugles tentant de saisir par le toucher une abstraction, elle a employé l’image que j’affectionne pour désigner une continuité souterraine alors que les accidents se succèdent, et prononcé : « musicalité, Bach », je lui ai répété le mot de Claude Burgelin : « Lucot : le temps dans la phrase. »

    M’angoissait le devoir de lui cacher la maladie d’A.M.

Hubert Lucot - Je vais, je vis

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Coup de coeur... Maylis de Kerangal...

8 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J’ai sillonné le monde, en tous sens, par tous les temps, j’ai traversé des montagnes et des déserts, par tous les continents, j’ai surfé sur la vague, je me suis laissé porter par tous les vents, j’ai partagé le pain, le riz, la semoule, le café noir comme le jais, et les rires avec les habitants, j’ai senti la morsure de la bise glacée du grand sud, au pôle, et le baiser brûlant du sirocco sur mon visage. J’ai bu l’eau fraîche des fontaines et des torrents, ainsi que le thé brûlant dans les terres arides. J’ai traversé des contrées prétendument inhospitalières, j’y ai trouvé tous ceux qui, ayant dit non, avaient pris des chemins de traverse pour s’éloigner de la route principale dont ils refusaient le tracé longiligne, si angoissant.

C’est ainsi que par un beau jour de printemps, mes pas m’ont portée au petit port blotti contre la montagne, épicentre d’un monde inconnu du grand nombre, parce que difficile d’accès, et qui tenait à le rester. J’ai été attirée par ce lieu, comme aimantée. Alors je l’ai vue, petite embarcation sans moteur, faite de bois, maintes fois retapée, maintes fois repeintes, maintes fois rafistolée avec les moyens du bord, petite chaloupe toute fragile, probable vestige de quelque naufrage effrayant. Ce frêle esquif m’a plu au premier regard parce qu’il avance à coups de rames et s’en remet, le plus souvent, au gré du vent.

A son bord, un homme, tout de blanc vêtu, son dos voûté par le travail harassant de ceux qui vivent, tant bien que mal, de ce que la mer a à leur offrir, des yeux noirs perçants à partir desquels partent des rides formant comme une toile d’aragne sur son visage buriné, maintes fois bruni et mordu par le soleil, cerclé par un halo vaporeux de cheveux blancs qu’agitait le vent du large. Il était pauvre, comme ceux qui savent qu’être riche signifie ne rien posséder, pauvre, comme le sont ceux qui ne veulent rien de plus que ce qu’ils ont : une vie simple et riche de la beauté environnante, la pauvreté vécue comme un trésor offert à qui le mérite, à qui le comprend et surtout, à qui le voit, qui le perçoit.

Nous nous sommes observés, longuement, pour faire connaissance, sans mot dire. Et puis il m’a tendu la main pour m’inviter à monter à son bord. Je lui ai rendu son sourire et nous avons largué les amarres, levé l’ancre, mis le cap au large et j’ai saisi les rames. J’ai écouté Nacer, attentivement. Comme jamais personne n’avait pris cette peine jusque-là, il débordait de mots accompagnés de la danse fascinante de ses mains, spectacle qu’il m’offrait, mais aussi à la mer, les poissons aux aguets, au ciel, aux vents, les oiseaux pour témoins, aux abysses, dont les entrelacs formaient des arabesques, labyrinthe des profondeurs aussi épais et impénétrable qu’une forêt sous les tropiques. Aucune carte ne permet de s’y orienter. Tous ceux qui ont tenté ne serait-ce que d’en tracer les contours s’y sont perdus, à jamais. Nul ne sait s’ils ont survécu. Nul n’en est jamais revenu. C’est le plus secret des lieux.

Nous avons levé ses casiers posés au fond du large et c’était comme si un croissant de lune, un morceau de soleil et une comète s’étaient laissé prendre dans ses filets pour réchauffer son cœur et émerveiller le mien.

Nous avons partagé le pain, le fruit et l’eau. J’ai sorti la thermos de thé que j’emporte partout, toujours et j’ai évoqué mes pérégrinations dans ma quête de la moitié de gemme, perdue si longtemps auparavant, que nul ne s’en souvenait, celle qui me permettra de reconstituer la sphère parfaite, indestructible, celle qui brillera de mille feux, pour l’éternité, au sein du firmament. Nacer a réfléchi, tout en sirotant son thé, en connaisseur et puis il a sorti son filet, il l’a lancé au-dessus des eaux, l’a tiré tout doucement vers nous. Il m’a donné la moitié de gemme, accompagnée de quelques perles qui s’étaient laissé prendre aussi. J’ai joint les deux morceaux de la gemme et avec mon lance-pierre, nous l’avons lancée, ensemble avec les perles, pour qu’elle ne soit pas seule, de toutes nos forces, visant le ciel à la verticale. Elle s’est accrochée, tout là-haut, a pris les perles pour satellites, elle s’est allumée et nous a baigné de sa lumière douce et chaude, enfin retrouvée, c’était apaisant, comme un pardon, comme une bénédiction.

Enfin heureuse d’avoir accompli ma quête, un peu triste également d’être arrivée au terme de mon aventure, mais si bellement, j’ai déposé un baiser de gratitude et de respect sur sa main caleuse.

Maylis de Kerangal - Chromes

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Coup de coeur... Jean Racine...

7 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

HERMIONE
Je ne t'ai point aimé, cruel ? Qu'ai-je donc fait ?
J'ai dédaigné pour toi les voeux de tous nos princes,
Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
J'y suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
J'attendais en secret le retour d'un parjure ;
J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
Tu me rapporterais un coeur qui m'était dû.
Je t'aimais inconstant ; qu'aurais-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m'annoncer le trépas,
Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas.
Mais, Seigneur, s'il le faut, si le Ciel en colère
Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire,
Achevez votre hymen, j'y consens. Mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
Différez-le d'un jour ; demain vous serez maître.
Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
Ton coeur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne.
Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux.
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée,
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
Ces Dieux, ces justes Dieux n'auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.
Porte aux pieds des autels ce coeur qui m'abandonne ;
Va, cours. Mais crains encor d'y trouver Hermione.

Andromaque - Jean Racine

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Coup de coeur... Paul Eluard...

6 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Air vif

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterai plus.

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La mort l'amour la vie

J'ai cru pouvoir briser la profondeur l'immensité
Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme un mort raisonnable qui a su mourir
Un mort non couronné sinon de son néant
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Du poison absorbé par amour de la cendre
La solitude m'a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie
Je voulais partager la mort avec la mort
Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie
Tout effacer qu'il n'y ait rien ni vitre ni buée
Ni rien devant ni rien derrière rien entier
J'avais éliminé le glaçon des mains jointes
J'avais éliminé l'hivernale ossature
Du vœu de vivre qui s'annule.

Tu es venue le feu s'est alors ranimé
L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoile
Et la terre s'est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J'avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J'avançais je gagnais de l'espace et du temps
J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière
Là vie avait un corps l'espoir tendait sa voile
Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait à l'aurore des regards confiants
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta bouche était mouillée des premières rosées
Le repos ébloui remplaçait la fatigue
Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une boule énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n'est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent.
Les hommes sont faits pour s'entendre
Pour se comprendre pour s'aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps.

            _________________________

Surgis

Surgis d’une seule eau
Comme une jeune fille seule
Au milieu de ses robes nues
Comme une jeune fille nue
Au milieu des mains qui la prient
Je te salue

Je brûle d’une flamme nue
Je brûle de ce qu’elle éclaire
Surgis ma jeune revenante
Dans tes bras une île inconnue
Prendra la forme de ton corps
Ma souriante

Une île et la mer diminue
L’espace n’aurait qu’un frisson
Pour nous deux un seul horizon
Crois-moi surgis cerne ma vue
Donne la vie à tous mes rêves
Ouvre les yeux.

 

Paul Eluard

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Coup de coeur... Alfred de Musset...

5 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

PERDICAN. – Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Alfred de Musset - On ne badine pas avec l'amour

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Coup de coeur... Marie NDiaye...

2 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L’homme qui, le 5 janvier 2019, entra timidement, presque craintivement dans son cabinet, Me Susane sut aussitôt qu’elle l’avait déjà rencontré, longtemps auparavant et en un lieu dont le souvenir lui revint si précisément, si brutalement qu’elle eut l’impression d’un coup violent porté à son front.

Sa tête bascula légèrement en arrière, de sorte qu’elle ne put répondre tout de suite au bonjour, un murmure embarrassé, de son visiteur et qu’une gêne dura entre eux même après que Me Susane se fut ressaisie, l’eut salué aimablement, souriante, cordiale, rassurante comme elle se faisait un point d’honneur de l’être d’emblée envers quiconque venait la voir au cabinet.

 

À deux reprises elle se frotta le front, machinalement, croyant avoir là une sourde blessure puis n’y pensant plus.

 

Lorsque, le soir, assise dans son lit, elle lèverait de nouveau une main lente et lourde vers son front avant d’arrêter son geste puisqu’elle n’éprouvait en vérité aucune douleur, elle se rappellerait brusquement comme elle avait eu mal en voyant entrer dans son bureau cet homme discret, menu, insignifiant de figure comme de silhouette.

Considérable fut son étonnement : pourquoi avait-elle ressenti de la souffrance et non de la joie ?

Pourquoi, persuadée de revoir, trente-deux ans plus tard, quelqu’un qui l’avait ravie, avait-elle eu l’impression qu’on voulait la tuer ?

 

Me Susane écouta longuement Gilles Principaux, songeant plusieurs fois : Je te connais et je connais ton histoire, et confondant ainsi sa certitude d’avoir eu, autrefois, partie liée avec cet homme et ce qu’elle savait, pour l’avoir lu dans la presse, du grand malheur qui l’accablait.

 

Jamais, durant cet entretien, il ne lui permit de deviner s’il se souvenait de l’avoir rencontrée, si même, peut-être, ce souvenir lointain avait influé sur sa décision de venir la trouver.

Car de quelles affaires d’importance pouvait se prévaloir Me Susane ?

Qu’est-ce qui avait pu inciter, se demandait-elle, un homme aisé, ravagé mais lucide, à élire Me Susane pour la défense de sa femme, si ce n’était, peut-être, une brumeuse, superstitieuse allégeance aux lumineux instants que l’existence avait offerts ?

 

Cependant Principaux ne lui dit rien des raisons même embrouillées, même sottes de son choix.

 

Marie N'Diaye - La vengeance m'appartient

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2021... Année Flaubert...

1 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

À Louise Colet.
[Croisset] Vendredi soir [16 janvier 1852].

Il se pourrait que la lettre que j’ai écrite à miss Harriet lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n’ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l’Album, si elle n’a pu s’en défaire avantageusement ou en partie ?

La semaine prochaine il faut que j’aille à Rouen. Je mettrai au chemin de fer Saint Antoine et un presse-papier qui m’a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l’ai pas donnée encore : elle me sert de cachet. Je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t’enverrai donc bientôt cette bague.

Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Éducation. Elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis. En tous cas je n’approuve point ton idée d’enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble. Il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Ce caractère de Jules n’est lumineux qu’à cause du contraste d’Henry. Un des deux personnages isolé serait faible. Je n’avais d’abord eu l’idée que de celui d’Henry. La nécessité d’un repoussoir m’a fait concevoir celui de Jules.

Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux. C’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J’ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c’est celui de leur voyage en Amérique et toute la lassitude d’eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d’Italie. C’est payer cher un triomphe de vanité qui m’a flatté, je l’avoue. J’avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l’humain dans un livre et du lyrisme dans un autre). J’ai échoué. Quelques retouches que l’on donne à cette oeuvre (je les ferai peut-être), elle sera toujours défectueuse ; il y manque trop de choses et c’est toujours par l’absence qu’un livre est faible. Une qualité n’est jamais un défaut, il n’y a pas d’excès. Mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité ? En résumé, il faudrait pour l’Éducation récrire ou du moins recaler l’ensemble, refaire deux ou trois chapitres et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l’on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c’est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi ; mais l’enchaînement de la cause à l’effet ne l’est point. Voilà le vice du livre, et comment il ment à son titre.

Je t’ai dit que l’Éducation avait été un essai. Saint Antoine en est un autre. Prenant un sujet où j’étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n’avais qu’à aller. Jamais je ne retrouverai des éperdûments de style comme je m’en suis donné là pendant dix-huit grands mois. Comme je taillais avec coeur les perles de mon collier ! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil. Seconde tentative et pis encore que la première. Maintenant j’en suis à ma troisième. Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.

C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.

Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller. En attendant, je travaille à mon roman avec coeur. Les beaux temps de Saint Antoine vont-ils revenir ? Que le résultat soit autre, Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. J’ai retrouvé ici de la sérénité. Il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.

La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale. On le regarde comme un homme d’esprit, mais perdu ; c’est un paria. Si j’avais eu quelques doutes sur la valeur de l’oeuvre et de l’homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait. On n’en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays ! (C’est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l’orgueil que des bravos. Le voilà donc, pour sa biographie future, classé grand homme d’après toutes les règles de l’histoire.

Tu me rappelles dans ta lettre que je t’en ai promis une pleine de tendresses. Je vais t’envoyer la vérité ou, si tu aimes mieux, je vais faire vis-à-vis de toi ma liquidation sentimentale non pour cause de faillite (Ah ! il est joli celui-là), au sens élevé du mot, à ce sens merveilleux et rêvé qui rend les coeurs béants après cette manne impossible. Eh bien non, ce n’est pas de l’amour. J’ai tant sondé ces matières-là dans ma jeunesse que j’en ai la tête étourdie pour le reste de mes jours.

J’éprouve pour toi un mélange d’amitié, d’attrait, d’estime, d’attendrissement de coeur et d’entraînement de sens qui fait un tout complexe, dont je ne sais pas le nom mais qui me paraît solide. Il y a pour toi, en mon âme, des bénédictions mouillées. Tu y es en un coin, dans une petite place douce, à toi seule. Si j’en aime d’autres, tu y resteras néanmoins (il me semble) ; tu seras comme l’épouse, la préférée, celle à qui l’on retourne ; et puis n’est-ce pas en vertu d’un sophisme que l’on nierait le contraire ? Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n’est-ce pas ? Tout. Les momies que l’on a dans le coeur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles.

Les sens, un jour, vous mènent ailleurs ; le caprice s’éprend à des chatoiements nouveaux. Qu’est-ce que cela fait ? Si je t’avais aimée dans le temps comme tu le voulais alors, je ne t’aimerais plus autant maintenant. Les affections qui suintent goutte à goutte de votre coeur finissent par y faire des stalactites. Cela vaut mieux que les grands torrents qui l’emportent. Voilà le vrai et je m’y tiens.

Oui je t’aime, ma pauvre Louise, je voudrais que ta vie fût douce de toute façon, et sablée, bordée de fleurs et de joies. J’aime ton beau et bon visage franc, la pression de ta main, le contact de ta peau sous mes lèvres. Si je suis dur pour toi, pense que c’est le contre-coup des tristesses, des nervosités âcres et des langueurs mortuaires qui me harcèlent ou me submergent. J’ai toujours au fond de moi comme l’arrière-saveur des mélancolies moyen âge de mon pays. ça sent le brouillard, la peste rapportée d’Orient, et ça tombe de côté avec ses ciselures, ses vitraux et ses pignons de plomb, comme les vieilles maisons de bois de Rouen. C’est dans cette niche que vous demeurez, ma belle ; il y a beaucoup de punaises, grattez-vous.

Encore un baiser sur ta bouche rose.

À toi.

Gustave Flaubert - Correspondance

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