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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Sylvain Tesson...

7 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages

La mer : un cœur qui bat entre deux côtes.

L’aiguille de granit recoud le manteau des neiges au fil de l’arête.

Les vagues ont repeint au rouleau une mer d’huile.

Paris, ville accouchée de son bassin.

La Russie dispose de douze fuseaux pour tisser la tapisserie de son immensité.

La Sibérie jette un froid sur nos rêves de Russie.

En vieillissant, la forêt sent le sapin.

La mère mène l’enfant au lit. Le lit mène le fleuve à la mer.

En automne, la vigne vierge rougit face aux arbres qui se dénudent.

Onze canards en formation font le V de la victoire contre la pesanteur.

Les animaux ont peur du tonnerre comme les enfants d’une mère qui les gronde.

Le lacet d’un chemin noue la gorge.

Surplombant la plaine, la montagne contemple ce qu’elle va devenir.

Paris, capitale à la Seine comme à la ville.

Le coup de fusil part. L’oiseau tombe, moins bas que le chasseur.

Les hirondelles rasent la barbe d’un champ.

Le Sahara était une mer. L’océan est toujours un désert.

L’aube est-elle rouge du sang à verser aujourd’hui sur la Terre ou de celui coulé la nuit précédente ?

Chaque soir, à l’idée de se coucher, le soleil rougit de dépit.

Chaque année dans son lit, l’Amour connaît la débâcle.

Coquelicots : l’acné des champs.

On peut marcher sur le lacet d’un chemin sans tomber.

Une coulée de végétation dévale le talus vers le lac comme une langue de bête assoiffée.

L’érosion punit la montagne d’avoir voulu s’élever vers le ciel.

Rien à signaler sur les bords de l’empire du Milieu.

Les lucioles jouent les mites. Elles trouent la toile de la nuit pour que le jour passe à travers.

Les polders hollandais : un acompte sur la mer dont la note sera salée.

Sylvain Tesson - Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages

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Coup de coeur... Dany Laferrière...

6 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Amazon.com: L'odeur du café (French Edition) eBook: Laferrière, Dany:  Kindle Store

Une fois par mois, mon grand-père allait voir ses terres, près du cimetière, en face de la vieille guildive de Duvivier. Il y passait toute la journée et ne rentrait que fort tard dans la soirée. Son dîner l'attendait sous le couvre-plat en plastique rose, dans la salle à manger. Quelques mouches volaient autour des plats, par principe. Son repas favori: banane, mirliton, aubergine, très peu de riz (cuit sans sel) avec du pois noir en sauce. Pas de viande, ni de carotte. Da dit toujours qu'il n'y a que mon grand-père et les enfants qui n'aiment pas les carottes. Il s'asseyait, mangeait lentement et se servait toujours une tranche d'ananas pour dessert. Après le repas, mon grand-père se nettoyait longuement les dents. C'était sa fierté. Il a conservé toutes ses dents jusqu'à la fin.

Un soir, il avait l'air plus fatigué que d'ordinaire. Il a à peine touché à son repas, s'est longuement brossé les dents avant d'aller se coucher. Une dernière fois.

 

Dany Laferrière - L'odeur du café

 

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Coup de coeur... Nabil Wakim...

5 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Langue

Le passager

Si ce n’est pas la preuve du grand complot arabe contre moi, je ne crois plus en rien. Je vais à Brive-la-Gaillarde. Brive-la-Gaillarde. Il n’y a pas plus français comme endroit : c’est la terre de Hollande, Chirac et des pommes du Limousin soigneusement vaporisées de pesticides. Et il faut que mes voisins de train soient un couple de vieux Libanais. Voici ce que ferait un Libanais normal : il leur tomberait dans les bras, d’où tu viens, et ta famille, ton nom surtout, oui ma mère vient de Jbeil (Byblos), mon père du sud du Liban. Une conversation remplie d’indices invisibles pour le non-Libanais, mais qui donne à comprendre rapidement à quel culte microscopique on appartient, au moins en théorie, et où on se trouve dans l’échelle sociale tordue de ce pays.

Mais moi, je ne sais pas faire tout ça. J’ai trop honte. Honte de mon arabe haché, de mon accent ridicule, de mon vocabulaire qui ne dépasse pas la liste de courses. Le pire pour moi : je comprends presque tout ce qu’ils disent, et je suis sûr qu’ils ont compris qui j’étais. Enfin, qui ils pensent que je suis : un Libanais malpoli qui ne daigne pas leur adresser la parole. Peut-être que ce sont des Libanais très français et qu’ils s’en foutent, qu’ils ne pensent pas que, dès qu’on croise l’un des « nôtres », on doit mélanger nos sangs et nos histoires familiales pendant toute la durée du voyage ? Dans la série télévisée Highlander que diffusait M6 quand j’étais collégien, les immortels se reconnaissent de loin, en sentant un changement dans l’atmosphère. Ils savent d’instinct que l’un des leurs vient de pénétrer dans leur espace vital. Je ressens toujours la même chose en présence d’un Libanais. Sauf que moi, je ne sais pas quoi faire. Je bloque. Pourquoi je suis incapable de leur dire bonjour, au lieu de taper ces lignes, recroquevillé derrière mon ordinateur ? J’ai l’air bizarre, avec mon écran tourné vers le couloir, pour éviter qu’ils voient ce que j’écris. J’ai eu l’idée de ce livre la semaine dernière et voilà ce qui me tombe dessus ! C’est plus qu’un coup du sort, c’est un complot sataniste mené par l’algorithme qui distribue les sièges de la SNCF. J’ai plein de raisons de ne pas leur parler. J’ai autre chose à faire, j’ai faim, j’ai du boulot, je suis en vacances, je dois regarder la deuxième saison de cette série norvégienne sous-titrée en anglais. Je dois réfléchir à mon travail certainement très important. Penser aux cadeaux de Noël de ma fille. Décompresser. Je suis en vacances, je ne peux pas toujours faire des efforts. Je décompresse vachement, là.

Nabil Wakim - L'Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France

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Coup de coeur... Aurélien Bellanger...

4 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Apollo 11 s’était vengé de Spoutnik et Gagarine frôlait l’échec et mat. Les ingénieurs russes hésitaient encore entre l’avion spatial et la station orbitale, mais le cœur n’y était visiblement plus. Le choix retenu, aux dernières nouvelles, était d’abandonner la navette Bourane – tempête de neige – au profit d’une station ravitaillée par des vaisseaux Soyouz – « soyouz », qui signifie « union », comme dans « Union soviétique », mais que les Russes eux-mêmes appellent le camion de l’espace, comme si leur rêve spatial était fini depuis longtemps. Ou comme s’il s’était insidieusement transformé en un rêve plus prosaïque et plus mesquin, un rêve très proche de celui qui s’incarnait à l’autre bout du continent européen, dans l’Europe de la CEE et de la libre circulation des biens : un continent de camions immaculés lâchés sur les orbites basses des autoroutes transnationales et confrontés à des défis techniques pas moins exaltants que ceux que relevaient les prestigieux Soyouz : franchissement des mers intérieures, des cols alpins et des grands centres urbains congestionnés.

Aurélien Bellanger - Le continent de la douceur

Le continent de la douceur - Aurélien Bellanger - Babelio

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Coup de coeur - Jean-Marie Laclavetine...

3 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Puissance de la littérature et de la poésie. Tu en connaissais quelque chose, toi qui t’es laissé ensorceler par les féeries de Lorca et de Machado. J’ignore comment tu en es arrivée à la grande littérature espagnole, à quel âge tu as sauté le pas entre Fantômette et Ignacio Sánchez Mejías, mais je sais que les livres ont été pour toi, comme pour moi et pour tant d’autres, un instrument d’exploration, un élixir d’éternité, une barque pour naviguer sur le fleuve qui sépare nos royaumes respectifs. Je ne me souviens pas d’en avoir parlé avec toi. Je ne sais pas ce qui t’a conduit vers eux, comment tu as réalisé leur pouvoir, mais j’imagine qu’il y a eu un moment précis, une révélation. Pour ma part je me souviens parfaitement, tel Aureliano Buendía face au peloton d’exécution dans Cent ans de solitude, de ce lointain après-midi où Alexandre Dumas m’emmena faire connaissance avec la mort. Laisse-moi te le raconter.

 

Étais-tu présente ce jour-là, dans notre appartement de la rue Blaise-Pascal, je ne le sais plus. Je devais avoir douze ou treize ans, c’était avant la Chambre d’Amour, c’est certain, avant la grande vague millésimée 1968.

 

Disons que tu étais là. Souviens-toi, la cuisine est étroite, pour les repas nous nous serrons autour d’une petite table en formica : toi, Bernard, Dominique, moi, les parents. Les repas sont riches, souvent à base de friture, de beignets (d’aubergines, de cervelle, de courgettes, de salsifis, de pommes de terre : le beignet est prêt à tout, il peut absorber l’univers, il résume la vie, brûlant au-dehors et tendre au-dedans, tout habillé d’or et pourtant habitué des cuisines modestes, écœurant à la longue comme la vie quand on en abuse). Chacun de nous a sa spécialité : toi la rébellion spontanée, pendant un temps l’anorexie envisagée comme une arme fatale, moi l’insolence systématique et les facéties ravageuses au point de me faire surnommer Attila, Dominique le petit prince aux cheveux blonds et sa poésie angélique (il aura une période punk, tout de même), Bernard la droiture et la gentillesse mais une obsession balistique qui le conduit à expérimenter jusqu’à ses plus extrêmes limites l’art du jet de boulettes de mie de pain. Au sommet de sa technique il utilise la vitre convexe de la pendule accrochée au mur pour atteindre par ricochet la mise en plis impeccable de Maman, qui finit le repas avec la chevelure constellée comme un sapin de Noël et reste néanmoins impavide et souriante.

 

Jean-Marie Laclavetine - La vie des morts

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Coup de coeur... Patrick Chamoiseau...

2 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Livre: Le Conteur, la nuit et le panier, Patrick Chamoiseau, Seuil, Cadre  rouge, 9782021417685 - Leslibraires.fr

Cette la-ronde ouverte ici, que j’imagine couronnée de flambeaux, animée de tambours, dansante ainsi que le veut le quadrille, est pour moi l’espace de transmission non d’une ordonnance ou d’une vérité, mais d’une expérience encore en train d’aller, l’onde questionnante d’une pratique d’écriture. Nous ne sommes ni dans l’exposition d’une certitude quant à la littérature ni dans un atelier de recettes narratives, nous sommes dans l’instance d’une circonfession esthétique.

Une écriture créative, une écriture gardée vivante, sup‑ pose un état poétique et un esprit de création mis en œuvre dans une langue (ou dans une configuration particulière de langues). Mais cette démarche, même scrutée de très près, ne révèle rien, et ne peut rien révéler, de cet instant particulier où la création se produit dans la langue.

L’instant-création est un mystère impraticable.

Tomber en état d’écriture est une fréquentation de ce mystère.

Patrick Chamoiseau - Le conteur, la nuit et le panier

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Coup de coeur... Françoise Henry...

1 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Amazon.fr - Loin du soleil - Henry, Françoise - Livres

Nul doute qu'à cet instant un mot s'est mis à clignoter dans sa tête, même s'il ne s'y est pas attardé - il en avait vu d'autres, dans la campagne environnante : illettré. Petit mot léger et plutôt élégant dans sa sonorité, mais qui porte en lui quelque chose de définitif, de scellé, et qui viendrait se coller à ton front, à tes pas, à ta peau. Et surtout, handicaper ton avenir. Sans faire de remarques, en honnête commerçant, il a choisi avec toi la monture qui correspondait le mieux à tes drôles d'yeux. C'était peut-être le plus important pour toi, la forme des lunettes. Des lunettes rondes, comme celles que tu portes aujourd'hui.

- C'est pas grave si c'est pas des lunettes pour lire, a déclaré Marie-Jo en quittant la boutique. C'est des lunettes pour vivre, voilà tout.

Françoise Henry - Loin du soleil

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Coup de coeur... Pierre Schoendoerffer...

31 Mars 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une voiture de l'Amirauté vient se ranger le long du bord.

Le commandant s'en va. C'est un spectre, mais il se tient très droit. Un peu de sang coule d'une coupure sur sa joue, dilué de pluie. La garde présente les armes. Tous les officiers sont là. Tout l'équipage, les permissionnaires et les autres en tenue de travail. Tous, immobiles, figés. Je ne savais pas que nous l'aimions tant - que nous le respections tant; un respect qui se reconnaît à la pâleur de ceux qui le regardent, aux larmes refoulées quand il nous regarde.

Il ne dira pas un mot. Et c'est très bien ainsi.

Il passe lentement, raide. Il salue la garde. Sa pince noire et luisante tremble un peu.

Sifflet du maître d'équipage.

Le commandant monte sur la coupée et s'arrête, tourné vers la poupe, vers le pavillon. De nouveau il salue d'un geste lent. Longtemps. Mince et droit.

Il franchit la coupée et monte dans la voiture - la portière claque. Il ne s'est pas retourné. Il n'a pas dit un mot.

Pierre Schoendoerffer - Le crabe-tambour

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Coup de coeur... Daniel Defoe...

30 Mars 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il n’y a rien de si absurde, de si extravagant ni de si ridicule, qu’un homme qui a la tête échauffée tout ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son désir ; il est possédé à la fois par deux démons, et ne peut pas plus se gouverner par raison qu’un moulin ne saurait moudre sans eau ; le vice foule aux pieds tout ce qui était bon en lui ; oui et ses sens mêmes sont obscurcis par sa propre rage, et il agit en absurde à ses propres yeux : ainsi il continuera de boire, étant déjà ivre ; il ramassera une fille commune, sans se soucier de ce qu’elle est ni demander qui elle est : saine ou pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune ; si aveuglé qu’il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu’un lunatique ; poussé par sa tête ridicule, il ne sait pas plus ce qu’il fait que ne le savait mon misérable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa bourse d’or.

Ce sont là les hommes dont Salomon dit :

" - Ils marchent comme le bœuf à l’abattoir, jusqu’à ce que le fer leur perce le foie. "

Daniel Defoe - Moll Flanders

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Coup de coeur... Amitav Ghosh...

29 Mars 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le Palais des Miroirs - Amitav Ghosh - Littérature - Livre

C'est ainsi que le pouvoir disparaît : dans un moment de cruel réalisme, entre le déclin d'une autorité illusoire et son remplacement par une autre; à l'instant où un monde, dégagé de son ancrage au rêve, se découvre coincé sur l'étroit sentier de la survie et de l'instinct de conservation.

(...)

Pour Rajkumar et Saya John, la période la plus active de l'année commençait avec les pluies et la crue des rivières. Toutes les deux ou trois semaines, ils chargeaient une cargaison de sacs, de caisses et de cartons sur l'un des bateaux de l'Irrawaddy Steamshipe Flotilla : des bateaux à roues trépidantes, menés le plus souvent par des capitaines écossais avec des équipages composés essentiellement de ces khalasi de Chittagong dont Rajkumar avait autrefois souhaité faire partie.

Amitav Ghosh - Le palais des miroirs

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