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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Monica Sabolo...

12 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

C’est ainsi que commence ma vie clandestine, ma légende. Je suis désormais la fille d’Yves S., je vis à Genève, en Suisse, je m’exprime en français. C’est ma nouvelle identité.
J’ignore quel fut son processus de création (m’a-t-on dit : « ce monsieur est ton papa, et voici ta maison » ?) mais il est remarquablement efficace, car tout disparaît de ma mémoire, pendant près de trente ans. Ou plutôt se range dans un lieu verrouillé qui ne s’ouvre que la nuit, dans des rêves durant lesquels j’arpente sans fin les couloirs d’un appartement inconnu et familier à la fois. Je sais seulement que j’ai quitté Milan et mes grands-parents, qu’on ne me parle plus italien. Mais même cela, je n’en ai pas conscience : je suis persuadée d’avoir vécu en Suisse depuis ma naissance, avec ma mère et mon père, dans cet appartement, avenue des Crêts-de-Champel, à Genève, là où, bientôt, j’aurai un frère, dans cet immeuble où je me promène, rendant visite aux locataires des étages en prétendant m’appeler Olivia, du nom d’une voisine qui me subjugue. Ma langue natale s’efface, même si, encore aujourd’hui, face à un interlocuteur qui s’adresse à moi en italien, des mots surgissent, n’importe comment, des phrases incohérentes, et, chaque fois, la gêne me submerge, le sentiment d’un double fond dans une valise.
À l’inverse des espions classiques, qui savent ce que leur entourage ignore, j’ignore tout de ma véritable identité, alors que ma famille ainsi que leurs amis la connaissent. Personne ne m’en parlera jamais. Même quand, adolescente, je deviens si maigre que la meilleure amie de ma mère me prend à part, les sourcils froncés, et m’intime de me ressaisir, j’ai l’air d’un squelette. Sans doute pensent-ils que c’est mieux ainsi, ou que cela n’a pas d’importance. Peut-être n’y songent-ils même pas. Ils sont loyaux, fidèles, la vérité ne leur appartient pas.

Monica Sabolo - La vie clandestine

Amazon.fr - La vie clandestine - Sabolo, Monica - Livres

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Coup de coeur... Polina Panassenko...

11 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Polina Panassenko, Tenir sa langue

Ma mère aussi veille sur mon russe comme sur le dernier œuf du coucou migrateur. Ma langue est son nid. Ma bouche, la cavité qui l'abrite. Plusieurs fois par semaine, ma mère m'amène de nouveaux mots, vérifie l'état de ceux qui sont déjà là, s'assure qu'on n'en perd pas en route. Elle surveille l'équilibre de la population globale. Le flux migratoire: les entrées et sorties des mots russes et français. Gardienne d'un vaste territoire dont les frontières sont en pourparlers. Russe. Français. Russe. Français. Sentinelle de la langue, elle veille au poste-frontière. Pas de mélange. Elle traque les fugitifs français hébergés par mon russe. Ils passent dos courbé, tête dans les épaules, se glissent sous la barrière. Ils s'installent avec les russes, parfois même copulent, jusqu'à ce que ma mère les attrape. En général, ils se piègent eux-mêmes. Il suffit que je convoque un mot russe et qu'un français accoure en même temps que lui. Vu!

Polina Panassenko - Tenir sa langue

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Coup de coeur... Pierre Adrian...

10 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Je ne revins pas à la grande maison par hasard. On ne retourne jamais quelque part par hasard. Secrètes sans doute, j’avais mes raisons après tant d’années de revoir la grande maison au mois d’août. Il y avait le temps qui passait et la certitude désormais que rien n’était éternel. Un jour viendrait où ce paysage, tel que je l’avais laissé enfant, n’existerait plus. Il appartiendrait à d’autres. Il serait abattu et reconstruit. D’autres familles s’y retrouveraient en été et les enfants d’autres noms joueraient sous les arbres. Grand-mère allait bientôt mourir. Grand-père était déjà mort. Les oncles et les tantes, les cousins vieillissaient.

 

Longtemps j’avais préféré des pays plus lointains, des mers qui étaient chaudes et me semblaient plus belles. J’avais abandonné la grande maison, certain qu’elle serait là pour toujours. Elle n’avait pas besoin de moi. Elle m’attendrait de toute façon. Je sais désormais que c’est un mépris immature qui me faisait penser cela, ou bien l’orgueil des vingt ans. Car j’avais cru voir le monde. J’avais connu d’autres mois d’août. Et il le fallait bien, au fond, pour découvrir mon erreur. Après m’être trompé, je voulais savoir ce que je pressentais avant d’autres vieillesses et l’évanouissement de nouveaux visages. À la grande maison depuis toujours, c’est-à-dire depuis que j’existe, rien n’avait changé. Là, sur la route de la mer, après le portail blanc, dissimulées derrière les haies de troènes, les tilleuls et les hortensias, se trouvaient les vacances d’août en Bretagne.

 

Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. Chaque année se rejouaient ici les mystères d’une vie entière résumée en quelques semaines. Il y avait d’abord la monotonie des jours qui se confondent. Et puis l’attente. Avant le basculement de la mi-août, la précipitation douloureuse de dernières soirées dans la lumière d’automne, déjà. La fin.

 

Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie.

 

Pierre Adrian - Que reviennent ceux qui sont loin

Coup de coeur... Pierre Adrian...
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Coup de coeur... Albert Camus...

8 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

La Peste - Poche - Albert Camus - Achat Livre ou ebook | fnac

 

Maintenant, je sais que l'homme est capable de grandes actions. Mais s'il n'est pas capable d'un grand sentiment, il ne m'intéresse pas.

- On a l'impression qu'il est capable de tout, dit Tarrou.

- Mais non, il est incapable de souffrir ou d'être heureux longtemps. Il n'est donc capable de rien qui vaille.

Il les regardait, et puis :

- Voyons, Tarrou, êtes-vous capable de mourir pour un amour ?

- Je ne sais pas, mais il me semble que non, maintenant.

- Voilà. Et vous êtes capable de mourir pour une idée, c'est visible à l’œil nu. Eh bien, moi, j'en ai assez des gens qui meurent pour une idée. Je ne crois pas à l'héroïsme, je sais que c'est facile et j'ai appris que c'était meurtrier. Ce qui m’intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime.

...

- L'homme n'est pas une idée, Rambert.

...

- C'est une idée, et une idée courte, à partir du moment où il se détourne de l'amour. Et justement, nous ne sommes plus capables d'amour.

 

Albert Camus - La peste

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Coup de coeur.... Jacques Prévert...

7 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Jacques PREVERT, un poète de la contestation ? - vivelalecture

 

Alicante

Une orange sur la table

Ta robe sur le tapis

Et toi dans mon lit

Doux présent du présent

Fraîcheur de la nuit

Chaleur de ma vie.

                             __________________

 

Chanson de l'oiseleur
L'oiseau qui vole si doucement
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur
L'oiseau qui soudain prend peur
L'oiseau qui soudain se cogne
L'oiseau qui voudrait s'enfuir
L'oiseau seul et affolé
L'oiseau qui voudrait vivre
L'oiseau qui voudrait chanter
L'oiseau qui voudrait crier
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau qui vole si doucement
C'est ton coeur jolie enfant
Ton coeur qui bat de l'aile si tristement
Contre ton sein si dur si blanc.

 

                     ______________________________

 

Immense et Rouge
Immense et rouge
Au-dessus du Grand Palais
Le soleil d'hiver apparaît
Et disparaît
Comme lui mon coeur va disparaître
Et tout mon sang va s'en aller
S'en aller à ta recherche
Mon amour
Ma beauté
Et te trouver
Là où tu es.
Jacques Prévert - Paroles

 

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Coup de coeur... Philip Roth...

6 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Un homme - Philip Roth - Babelio

A la quarantaine, ils réagissaient contre leur père comme au temps où ils étaient enfants et où il avait quitté leur mère, comme des enfants qui, par définition, ne sont pas en mesure de comprendre qu’il puisse y avoir plus d’une explication aux comportements humains, mais des enfants dans la peau d’hommes faits, avec une agressivité d’adultes, capables d’un travail de sape contre lequel il était sans défense. Ils avaient choisi de faire souffrir ce père absent, et il souffrait dûment, il se laissait faire. Subir, puisqu’il n’y avait que ça pour leur faire plaisir, pour payer son ardoise, pour tolérer, comme le meilleur des pères, leur hostilité exaspérante.

Philip Roth - Un homme

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Coup de coeur... Marie Ndiaye...

4 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Trois femmes puissantes - Poche - Marie NDiaye - Achat Livre ou ebook | fnac

 

Oh, songeait Rudy en donnant de brusques coups de volant dans les virages, ce n'est pas Gauquelan qu'il eût été utile d'empêcher à jamais d'émerger de sa sieste, la tête pleine encore de rêves fallacieux que le frottement des mains sur les yeux ne chassait pas, mais bien plutôt son père à lui, Rudy, aux intentions meurtrières nettement et fanatiquement établies en son coeur où se mêlaient sans cesse l'amitié et la colère, l'attachement aux autres et le besoin d'anéantir.

Et n'était-ce pas le digne fils de cet homme - là qui avait pris plaisir à serrer le cou du garçon de Daram Salam, puis, tout à l'heure, à épier le sommeil abandonné d'un étranger ?

Luiqui, songea-t-il débordant de dégoût pour lui-même, avait pleuré sur la glycine massacrée, il se rappela que son père avait manifesté une sentimentalité séduisante envers les bêtes, parlant, après certains repas, de se faire végétarien, ou fuyant ostensiblement loin des cris des poulets que maman égorgeait régulièrement derrière la maison.

Il ralentit en entrant dans le village, s'arrêta devant une épicerie qu'il connaissait un peu.

 

Marie NDiaye - Trois femmes puissantes

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Coup de coeur... Kazuo Ishiguro...

3 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les vestiges du jour - Kazuo Ishiguro - Babelio

 

En verrouillant la porte, je remarquai que Miss Kenton était toujours là à m’attendre, et je lui dis :
– J’espère que vous avez passé une bonne soirée, Miss Kenton.
– Oui, je vous remercie, Mr. Stevens.
– J’en suis ravi.
Derrière moi, le bruit des pas de Miss Kenton s’arrêta brusquement, et je l’entendis dire :
– Ne vous intéressez-vous absolument pas à ce qui s’est passé ce soir entre ma connaissance et moi, Mr. Stevens ?
– Je ne veux pas me montrer grossier, Miss Kenton, mais vraiment, je dois remonter sans attendre. C’est que les événements d’une importance mondiale ont lieu dans cette maison en ce moment même.
– Comme d’habitude, n’est-ce pas, Mr. Stevens ? Très bien ; si vous devez partir en courant, je vous dirai simplement que j’ai accepté l’offre de ma connaissance.
– Je vous demande pardon, Miss Kenton ?
– Sa demande en mariage.
– Ah oui, Miss Kenton ? Dans ce cas, permettez-moi de vous présenter mes félicitations.
– Merci, Mr. Stevens. Bien sûr, j’effectuerai volontiers mon préavis…
– Je ferai de mon mieux pour assurer votre remplacement le plus tôt possible, Miss Kenton. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois retourner là-haut…
– Mr. Stevens.
Je me retournais à nouveau. Elle n’avait pas bougé…
… Ce fut donc quelques minutes à peine après ma brève rencontre avec Miss Kenton que je me retrouvai de nouveau dans le couloir… En arrivant près de la porte de Miss Kenton, je vis à la lumière qui filtrait tout autour qu’elle était toujours là. Et c’est ce moment-là, j’en suis maintenant sûr, qui est resté gravé de façon si durable dans ma mémoire, ce moment où je me suis arrêté dans la pénombre du couloir, le plateau dans les mains, une conviction de plus en plus forte se faisant jour en moi : à quelques mètres de là, de l’autre côté de la porte, Miss Kenton pleurait.

 

Kazuo Ishiguro - Les vestiges du jour

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Coup de coeur... Anaïs Nin... A propos de Paris...

2 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Journal, tome 3 : 1939 - 1944 - Anaïs Nin - Babelio

Parfois je pense à Paris non comme une ville mais comme un havre. Protégé, fermé, abrité, intime. Le bruit de la pluie de l'autre côté de la fenêtre, l'esprit et le corps enclins à l'intimité, aux amitiés, aux amours. Encore une journée intime et abritée d'amitié et d'amour, une alcôve. Paris intime comme une chambre. Tout conçu pour l'intimité. Cinq à sept c'était l'heure magique des rendez-vous d'amour. Ici c'est l'heure des cocktails. New York est tout le contraire de Paris. On se soucie bien d'intimité ! On ne porte aucune attention à l'amitié et à son développement. Rien n'est fait pour adoucir la dureté de la vie elle-même. On parle beaucoup du « monde », de millions, de groupes, mais aucune chaleur entre les êtres. On persécute la subjectivité qui est le sens de la vie intérieure ; on désapprouve celui qui se soucie de croissance et de développement personnel.

Anaïs Nin - Journal Tome 3 / 1939 - 1944

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Coup de coeur... Jean-Luc Nivaggioni....

1 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Coup de coeur... Jean-Luc Nivaggioni....
Le bonheur de Douglas
 

Heureux qui comme toi, a voyagé sans fin guidé par les étoiles

Moi qui suis resté là, à t’attendre sans fin, n’ai pas connu ces joies

Si j’ai connu la joie, c’est celle du lac calme reflétant les montagnes, et mon amour pour toi.

 

Je ne serai jamais heureux, dit Douglas. Et, plus tard : Je ne serai plus jamais avec une femme – ce qui signifie : « Je ne serai jamais aimé. »

Cette mélancolie, le sentiment que le bonheur et l’amour sont impossibles est en chacun de nous. Circonscrite, acceptée chez certains, vénérée chez d’autres comme le Soleil noir, refusée par d’autres encore qui l’appellent faiblesse ou complaisance.

La mélancolie est en moi, j’en connais la source, je la sens couler, je l’observe, lui laisse libre cours ou lui fait barrage. Car dans le même temps, elle me dégoûte.

 

Les femmes de ta vie t’ont quitté parce qu’elles ne supportaient plus ta mélancolie et son corollaire d’excès. Elles t’ont quitté lorsqu’elles ont compris qu’elles ne pourraient pas te sauver. Car tu ne veux pas être sauvé.

Tu le sais, le bonheur ou l’amour n’existent pas en soi. Il n’y a que ce que tu crées pièce à pièce pour échapper à la solitude et à la mort, ou pour t’y consacrer. Ce qu’il te faut, c’est un compagnon, quelqu’un qui marche avec toi sans idée de bonheur ou de rédemption. C’est cela que tu dois chercher : pas l’amour de celle que tu attendris, qui espère te sauver, et que tu ne pourras pas aimer en retour comme et quand elle en a besoin ; mais un autre mélancolique.

 

Jean-Luc Nivaggioni - L'arrachement, le souvenir, le sentiment

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