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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... William Butler Yeats...

19 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si je pouvais t'offrir le bleu secret du ciel,
Brodé de lumière d'or et de reflets d'argent,
Le mystérieux secret, le secret éternel,
De la vie et du jour, de la nuit et du temps,
Avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds.
Mais moi qui suis pauvre et n'ai que mes rêves,
Sous tes pas je les ai déroulés.
Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

                     _____________________

La Chanson du Voyageur Aengus

J'allai jusqu'au bois de noisetier
Poussé par un feu dans mon coeur
Je taillai une ligne de noisetier
Et pendis une baie à mon fil
Et quand les phalènes reprirent leur vol
Et les étoiles filantes leurs sauts
Je plongeai la baie dans le torrent
Jusqu'à y prendre une truite d'argent

Quand je l'eus posée là par terre
J'allai pour remettre le feu en flammes
Mais quelque chose bruissait là par terre
Et quelqu'un appela mon nom :
Ce fut soudain une pétillante fille
Des fleurs de pommier aux cheveux
Qui appela mon nom puis s'en fut
Disparut dans les brumes de l'aube

Or bien que vieilli de voyages
Par basses terres et hautes terres
Je trouverai où elle se cache
J'aurai ses lèvres prendrai ses mains
Et j'irai le long des longues herbes mures
Cueillant jusqu'au bout du temps et des temps
Les pommes d'argent de la lune
Les pommes dorées du soleil

                    ____________________________

Au bas des jardins de sable

Au bas des jardins de sables je t'ai rencontrée, mon amour.
Tu passais les jardins de saules d'un pied qui est comme neige.
Tu me dis de prendre l'amour simplement, ainsi que poussent les feuilles,
Mais moi j'étais jeune et fou et n'ai pas voulu te comprendre.

Dans un champs près de la rivière nous nous sommes tenus, mon amour,
Et sur mon épaule penchée tu posas ta main qui est comme neige.
Tu me dis de prendre la vie simplement, comme l'herbe pousse sur la levée,
Mais moi j'étais jeune et fou et depuis lors je te pleure.

William Butler Yeats

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Coup de coeur... George Sand...

18 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Raymon s’assit auprès d’elle. Il avait cette aisance que donne une certaine expérience du cœur ; c’est la violence de nos désirs, la précipitation de notre amour qui nous rend stupides auprès des femmes. L’homme qui a un peu usé ses émotions est plus pressé de plaire que d’aimer. Cependant M. de Ramière se sentait plus profondément ému auprès de cette femme simple et neuve qu’il ne l’avait encore été. Peut-être devait-il cette rapide impression au souvenir de la nuit qu’il avait passée chez elle ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’en lui parlant avec vivacité, son cœur ne trahissait pas sa bouche.

Mais l’habitude acquise auprès des autres donnait à ses paroles cette puissance de conviction à laquelle l’ignorante Indiana s’abandonnait, sans comprendre que tout cela n’avait pas été inventé pour elle.

En général, et les femmes le savent bien, un homme qui parle d’amour avec esprit est médiocrement amoureux. Raymon était une exception ; il exprimait la passion avec art, et il la ressentait avec chaleur. Seulement ce n’était pas la passion qui le rendait éloquent, c’était l’éloquence qui le rendait passionné. Il se sentait du goût pour une femme, et devenait éloquent pour la séduire et amoureux d’elle en la séduisant. C’était du sentiment comme en font les avocats et les prédicateurs, qui pleurent à chaudes larmes dès qu’ils suent à grosses gouttes. Il rencontrait des femmes assez fines pour se méfier de ces chaleureuses improvisations ; mais Raymon avait fait par amour ce qu’on appelle des folies : il avait enlevé une jeune personne bien née ; il avait compromis des femmes établies très-haut ; il avait eu trois duels éclatants ; il avait laissé voir à tout un rout, à toute une salle de spectacle, le désordre de son cœur et le délire de ses pensées. Un homme qui fait tout cela sans craindre d’être ridicule ou maudit, et qui réussit à n’être ni l’un ni l’autre, est hors de toute atteinte ; il peut tout risquer et tout espérer.

George Sand - Indiana

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Coup de coeur... Charles Juliet...

17 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

UN HOMME BLESSÉ

Thierry Metz ou la douleur d'être. Une douleur paisible, lasse, une tranquille désespérance. Pourquoi la douleur d'être ? Parce qu'"il manque quelque chose. Depuis longtemps." Il manque à la vie de répondre à notre attente, à notre soif. Insatiable est cette soif. Mais "dehors n'est qu'une caverne". Inutile de vouloir en découvrir les parois. Elles n'apprendront rien à celui qui ne peut s'écarter de lui-même et dont la douleur aiguise la lucidité. Passent les jours, et rien qui puisse rassasier. À quoi bon se démener, crier, se révolter ? La conviction s'impose que, quoi qu'on fasse, on ne peut échapper à cette brûlure au secret de l'être. Mais il faut gagner son pain. Alors on creuse une tranchée, on remue des mètres cubes de terre, on édifie des murs, on hisse des poutrelles. Calvaire d'avoir à s'acquitter de telles besognes alors que la tête est ailleurs, que la voie interne ne cesse de parler, de murmurer des vers. Naissent de courts poèmes. De brèves notations disent l'écart, le porte-à-faux, la souffrance qui se cache. Le compagnon ne sait rien de ce qui consume celui qui œuvre à ses côtés. Rugueuse banalité du quotidien. Des semaines toutes semblables. Une effroyable solitude. Le drame qui se joue ne peut qu'échapper aux yeux qui ne savent pas voir. Puis arrive le jour où défaillent les forces qui permettent de rester debout. À l'hôpital, Thierry est acculé. "Je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas comment m'y prendre." Tuer celui qui souffre, qui refuse d'abdiquer. Mais c'est impossible. Renoncer à vouloir sortir du cadre, à vouloir combler le manque, à vouloir atteindre la vraie vie, ce serait détruire l'essence de lui-même. Il est là, parmi d'autres qui comme lui "penchent", vacillent, vont s'effondrer. Il est là, en attente, tout le traverse, tout le déchire. Il demeure pourtant d'un grand calme. Les forces de vie et les forces de mort se combattent. Bientôt ces dernières l'emportent, et brutalement, tout prend fin.

Un être humble, ramassé dans sa douleur. Refusant de se dérober. Subissant en silence, rassemblant en peu de mots ce qu'il a enduré. Un être véridique. Qui a su dire à voix basse la souffrance nue. Celle que chacun porte en soi.

Charles Juliet - Le jour baisse - Journal X 2009/2012

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Coup de coeur... Nolwenn Le Blevennec...

16 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La trajectoire de l'aigle - Blanche - GALLIMARD - Site Gallimard

 

Alors voilà, c’est l’histoire banale d’une liaison de quelques mois dans les étages d’un journal qui ne se vend plus bien. De la découverte que la volonté peut être annihilée, dévorée. D’une séparation traumatique au plus fort de la fusion. Avec dégrisement brutal : le lendemain de la rupture, j’ai fondu en larmes dès la première note du prélude de La Traviata – c’est un si – en concert à Metz. Les trois actes se sont ensuite succédé sans que je puisse me ressaisir. C’était bruyant. Ridicule, en l’occurrence. Et inquiétant pour mon voisin. Au moment où Violetta renonce à Alfredo (« Dite alla giovine »), je suffoquais, la tête entre les genoux. Après le concert, que j’avais offert à ma mère pour ses soixante-dix ans, j’ai dormi avec elle dans les lits jumeaux couvertures moutarde d’un hôtel morne. Ce qui a ajouté, bien que j’aime énormément ma mère, à l’impression d’avoir raté ma vie.

Dans le train de retour Metz-Paris, j’avais la tête vide, les jambes coupées et des démangeaisons sur le haut du crâne. Ma mère faisait semblant de ne rien voir parce qu’elle a peur que je termine mon existence toute seule. Chaque fois qu’une menace plane sur ma vie sentimentale, elle se gèle comme un reptile. Quand Joseph, passé juste avant chez le coiffeur, m’a quittée dans le quartier de l’Assemblée nationale, je me suis sentie comme un chien drogué abandonné sur le bord de la route après avoir traversé l’Espagne à l’arrière d’un go-fast. L’onde de déprime, immense, était entrecoupée de secondes de lucidité : La bonne nouvelle, c’est que tu n’es pas un chien. Et aussi : Tu as trouvé ses limites (à Joseph). Et enfin : Noie-toi dans des occupations aussi longtemps qu’il le faut.

Comme souvent dans les passions amoureuses (parce que sans interdit à quoi bon s’exciter, on va juste au cinéma), il s’agit d’une liaison. Dans sa forme la plus répandue et tragique : l’adultère avec profond désaccord sur les développements souhaitables. Rien à voir avec une histoire de valeurs bourgeoises ou religieuses, ce sont ici deux structures psychiques qui s’affrontent. Dès la première minute, il n’y avait entre Joseph et moi aucune convergence sur les définitions de l’amour, du bonheur et du risque. L’attachement était originel pour lui, mobile pour moi. Il retenait les mots quand je les déversais. Si on n’a pas peur de la psychanalyse, on pourrait dire que mon moi est dilaté alors que le sien se maintient à peine.

Au printemps 2016, quand je l’ai rencontré, j’avais trente-trois ans même si je ne les faisais pas – mon visage a dix ans de retard sur mon âge (c’est forcément un truc qui va se retourner contre moi : un matin, au réveil, mes joues seront molles ; déjà, il faut bien l’admettre, je me déchiffonne moins vite). Mais mon corps était conforme à ma bio. Mi-ferme. Comme j’avais fait deux enfants en quatre ans, j’avais environ huit kilos de trop. Des bras potelés contrastant avec un nez minuscule. Une belle peau. J’étais un morceau qui reprenait doucement forme initiale. Sans urgence, parce que je ne me voyais que quand j’étais prise en photo (jamais) et que je n’avais personne à séduire. En dehors du père de mes enfants, je n’avais été pénétrée, en sept ans, que par les avant-bras de plusieurs aides-soignantes voulant vérifier la dilatation du col de mon utérus.

Pour m’accoucher, ces sages-femmes avaient dû enjamber un petit homme qui jouait, allongé sur le sol, aux échecs sur son téléphone, et qui avait vingt ans de plus que moi. Je vivais fidèlement avec lui depuis notre rencontre. Sans que cela présente de difficulté. Depuis que je le connais, mon compagnon, lui aussi journaliste, s’est montré indépassable. Dans le sens, d’abord, où sans rien avoir à faire il a vingt ans d’avance sur moi. Mais aussi dans le sens où je le trouve, depuis toujours, plus original que les autres. C’est un homme burlesque dont l’humour passe par le jeu, les voix et l’imitation, et jamais par le sarcasme. C’est aussi un homme obsessionnel, qui ne cesse d’imaginer des alternatives aux alternatives, la bille tournant sans répit d’une roulette de casino – mais nous en reparlerons plus tard.

 

Nolwenn Le Blevennec - La trajectoire de l'aigle

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Coup de coeur... Justine Augier (Justine Augier est la fille de Marielle de Sarnez...)

15 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Dans les jours qui ont précédé la chute d'Alep, le nombre décuple de ceux qui, dans le monde occidental, choisissent de se mettre à crier que tout cela est insupportable, qu'ils ont honte. J'éprouve une certaine difficulté à m'expliquer pourquoi soudain le seuil du supportable a été franchi. L'horreur est à l'oeuvre depuis cinq ans, ce n'est pas ce qui a changé, c'est une illusion de penser qu'un "cran" a été franchi, l'horreur est toujours l'horreur. Ce qui a changé c'est que nous nous sommes mis à regarder et que nous avons trouvé tout cela insupportable. Probablement parce que nous avons compris que ce qui devait advenir à Alep adviendrait, que tout cela était joué depuis longtemps et qu'il est difficile de se retrouver impuissant face à la tragédie. Probablement aussi parce que la chute d'Alep ouvre sur la possibilité d'en finir avec ce conflit qu'il devenait difficile d'avoir à ignorer, qu'elle ouvre sur la conversation avec le régime d'Al-Assad - une solution désagréable qui aura le mérite de mettre fin au chaos, à la violence trop visible. Nous nous achetons une bonne conscience, in extremis, le sursaut de compassion étant une façon de mettre à distance les responsabilités, d'affirmer qu'on n'est pas complices parce que nous sentons confusément les liens qui nous lient à cette affaire, les responsabilités mais aussi la menace qui rôde et plane sur notre avenir.

Mais surtout il me semble que l'usure des images et des mots nous terrifie plus que nous ne voulons le croire. Cette peur ancestrale de ne plus pouvoir alerter et crier, de ne plus pouvoir exprimer le danger, de ne pas pouvoir nous faire entendre, le jour où nous en aurons vraiment besoin.

Justine Augier - De l'ardeur

Image

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Coup de coeur... Mathieu Lindon...

14 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Hervelino - Mathieu Lindon - P.o.l - Grand format - Place des Libraires

Hervelino : le mot m’est rentré dans la gorge.

Ce fut vite ma façon d’appeler Hervé, avec ma manie d’italianiser (si c’est italianiser) les prénoms de mes proches quand je ne les slavisais pas (Marcovitch, Valentinovitch, et j’étais parfois Mateo ou Matéovitch pour Hervé). La plupart du temps, on se voyait tous les deux seuls : après sa mort, je n’avais personne avec qui parler de lui en utilisant ce diminutif. Ce n’est pas comme quand on disait « mon amour » ou « mon chéri » à un être adoré désormais disparu : les mots restent, prêts pour d’autres, ou à éviter. Hervelino n’existe plus qui disait une part de notre lien. Il y avait une légèreté en lui dont je me suis demandé si elle était demeurée semblable quand la mort d’Hervé se faisait de plus en plus concrète. Et c’est un petit plaisir de me souvenir qu’à l’occasion d’un carnaval à Rome, à la villa Médicis où nous étions alors tous deux pensionnaires à la fin de sa vie, Hervé imagina qu’on fasse un numéro où on reprendrait le duo Jane Birkin-Serge Gainsbourg sur la chanson Raccrochez, c’est une horreur. Il jouerait la pauvre fille effarouchée et moi le maniaque sexuel : son idée était de donner comme nom à notre duo à nous « Hervelinette et Dindono ». J’ai dû renâcler, ça ne s’est pas fait. Mais Hervelino était plus que jamais là.

Hervelino : ça ne m’évoque pas tant Hervé que nous deux. Le mot est banal mais c’était lui et c’était moi, il l’avait repris à son compte.

La première fois qu’on s’était vus, l’été 1978, quand Michel Foucault avait organisé notre rencontre au sein d’une petite réception, j’avais surmonté ma timidité pour l’aborder en lui disant, comme il était seul dans un coin de l’appartement : « Vous êtes puni, Hervé Guibert ? ». Et lui avait vite dû parler de moi de manière analogue puisqu’il me raconta, on ne se connaissait que depuis quelques semaines, qu’une amie à lui avait sonné à son interphone et, quand il avait demandé qui était-ce, avait répondu « Mathieu Lindon », au mépris de toute vraisemblance mais signifiant que c’est en ces termes qu’il avait dû l’abreuver de moi. Nos noms comptaient, ceux qu’on avait et ceux qu’on se donnait. Hervelino est-il ressuscitable ?

Mathieu Lindon - Hervelino

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Coup de coeur... Jérôme Ferrari...

13 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle lui parle des photos qu'elle a prises. Du choc qu'elles vont certainement provoquer si elles sont publiées. Il essaye de la détromper gentiment. Aucune photo, aucun article n'a jusqu'ici provoqué aucun choc si ce n'est peut-être le choc inutile et éphémère de l'horreur ou de la compassion. Les gens ne veulent pas voir ça et s'ils le voient, ils préfèrent l'oublier. Ce n'est pas qu'ils soient méchants, égoïstes ou indifférents. Pas seulement, du moins. Mais c'est impossible de regarder ces choses en sachant qu'on ne peut strictement rien y changer. On n'a pas le droit d'attendre ça d'eux. La seule chose qui est en leur pouvoir, c'est détourner le regard. Ils s'indignent. Et puis ils détournent le regard.

Jérôme Ferrari - A son image

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Coup de coeur... Vassilis Alexakis...

12 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La langue maternelle - Vassilis Alexakis - Babelio

"Ce quartier n'est pas un endroit, ai-je pensé, c'est une époque. je traverse une époque." J'ai ressenti une douleur inexplicable en voyant une collégienne d'une douzaine d'année, avec un tas de livres sous le bras, en train d'ouvrir la porte de sa maison. Je suis passé à coté de mon ancienne école primaire. Le mur qui protège la cour de récréation a été surélevé, il est haut de quatre mètres. J'ai entendu les cris des enfants. Soudain un ballon de basket est passé par dessus le mur et a atterri presque devant moi. Il a rebondi sur le capot d'une voiture puis au milieu de la chaussée et s'est arrêté devant l'entrée d'un immeuble. Il n'y avait personne dans la rue. J'ai ramassé le ballon et d'un coup de pied je l'ai expédié dans la cour. Aux cris des enfants j'ai deviné que le jeu avait repris. "je suis venu pour vous renvoyer le ballon", ai-je pensé.

Vassilis Alexakis - La langue maternelle

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Coup de coeur... Ernest Hemingway...

11 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il eut beau pomper tant et plus, rien ne se produisit. Le poisson s'éloigna lentement et le vieux ne put le hisser d'un centimètre. Sa ligne était solide et faite pour les grosses prises. Cependant, elle était si tendue contre son épaule que des gouttelettes en jaillissaient. Le filin émettait dans l'eau une espèce de sifflement sourd; le vieux halait toujours, s'arc-boutant contre le banc et se penchant en arrière pour mieux résister. Le bateau commença à se déplacer doucement vers le nord-ouest.

Le poisson tirait sans trêve; on voyageait lentement sur l'eau calme. Les autres appas étaient toujours au bout de leurs lignes; il n'y avait qu'à les laisser. Je voudrais bien que le gosse soit là, dit le vieux tout haut. Me voilà remorqué par un poisson à présent et c'est moi la bitte d'amarrage ! Si j'amarre la ligne trop près, il est foutu de la faire péter. Ce qu'il faut, c'est se cramponner tant que ça peut et donner du fil tant qu'il en demande. Dieu merci, il va droit devant lui, il ne descend pas.

"Qu'est-ce que je fais si il se met dans la tête de descendre? Je me le demande. Qu'est-ce que je fais s’il coule et s’il crève? Je ferai quelque chose. Y a plein de chose que je pourrais faire."

Il maintenait la ligne contre son dos et guettait l'inclinaison qu'elle gardait dans l'eau; pendant ce temps-là, le bateau voguait à bonne allure vers le nord-ouest.

"Ça, ça sera sa perte, pensa le vieux. Il peut pas mener ce train-là à perpète."

Quatre heures plus tard, le poisson nageait toujours, en plein vers le large, remorquant la barque, et le vieux s'arc-boutait toujours de toutes ses forces, la ligne en travers du dos.

Ernest Hemingway - Le vieil homme et la mer

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Coup de coeur - Nathalie Kuperman...

10 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On était des poissons de Nathalie Kuperman - Editions Flammarion

On était des poissons.

Ma mère a prononcé cette phrase qui semblait prolonger une rêverie. Nous étions sur la plage.

Puis on est devenus des êtres humains, a-t-elle ajouté, comme redescendant sur terre.

Tu es prête ? Maillot de bain !

On a couru vers la mer. On a joué aux dauphins, nous faufilant l’une derrière l’autre, dans une espèce de danse qui nous conduisait à glisser nos têtes entre les jambes de l’autre, à nous toucher dos à dos, à frotter nos poitrines, à plonger et à remonter à la surface pour respirer ; nous n’étions plus des poissons. Mais à peine avais-je aspiré l’air que ma mère appuyait ma tête sous l’eau pour continuer le jeu. Je voulais être à la hauteur et ne pas me plaindre. Il y avait du défi dans l’air et je le relevais.

Nous logions à La Citadelle, un petit hôtel tenu par une vieille femme et son fils qu’une malformation de la hanche rendait boiteux. Il s’appelait Herbert.

Depuis la route on entrait par une porte en fer forgé, puis on pénétrait dans un long couloir qui nous éloignait du bruit des voitures et qui débouchait sur un jardin où des fauteuils et des tables rondes en fer étaient disposés au milieu des arbres. N’est-ce pas qu’on dirait une oasis ? demandait Mme Platini, la patronne, avec un gentil sourire. Et Herbert, qui accompagnait sa mère en traînant la jambe, chantonnait Oasis-Oasis, la chanson d’une publicité très ancienne qui vantait les mérites de ce jus de fruits. Il avait sorti une bouteille du frigo et me l’avait filée en douce. J’étais contente d’associer notre lieu de villégiature à une boisson qui me tentait. « C’est plein de cochonneries et ça fait grossir », avait soufflé ma mère dans mon oreille pour m’ôter le plaisir de la découverte.

Elle m’avait dit On part toutes les deux à SaintClair. C’était en juin, j’étais en sixième. L’année scolaire n’était pas terminée. Je ne voulais pas quitter mon collège une semaine avant la fin. Le dernier jour, une fête était prévue. J’avais onze ans et je ne comprenais pas. Mais je n’ai pas eu droit à des explications. Ou si, mais qui n’expliquaient rien.

Il faut parfois, dans la vie, prendre des décisions. La décision, je l’ai prise pour nous deux, tu n’es responsable de rien, je m’occupe de tout, d’accord ?

J’ai répondu D’accord. Je n’ai pas prévenu mes copines, ni mes professeurs, ni personne. Je n’en ai pas eu le temps.

Nathalie Kuperman - On était des poissons

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