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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Sophie Divry... "... que va-t‑il devenir, ce pays où on coupe des mains à des ouvriers et des étudiants ?"

26 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cinq mains coupées" de Sophie Divry

Vers 10 heures, on a laissé la voiture vers la porte d’Italie, parce qu’on est aussi un peu écolos sur les bords. Le temps de payer, de se garer, on avait faim, on a trouvé un bar pour prendre un petit déjeuner. J’ai pris un petit café avec mes deux collègues à la gare. Le départ était à 10 heures aux Champs-Élysées. On est arrivés en retard. Finalement, à la gare de Tours, on a vu personne, ou ils avaient bougé, je ne sais pas trop, finalement ça se passait place Jean-Jaurès. Le cortège a commencé à partir à 13 heures ou 14 heures. Le cortège venait juste de quitter les Champs. Des Gilets jaunes nous ont demandé si on allait aux Champs-Élysées, mais on a répondu non, on n’était pas très motivés. Notre idée, c’était de défiler Bastille-République, on avait décidé ça en famille. C’était très symbolique pour nous : partir de la monarchie et arriver à la république. Mais à Bastille, il n’y avait pas grand monde. Avec mon petit frère, on était venus pour la marche pour le cli‑ mat mais on savait qu’elle allait converger avec celle des Gilets jaunes. C’était une manifestation déclarée. On a suivi le tracé, guidés par des motards de la gendarmerie, même si après j’ai appris que le trajet avait été annulé. Place d’Italie, des flics nous ont fouillés entièrement, mais on n’avait pas d’équipement. J’avais enfilé un gilet jaune, parce que c’était le symbole et que ce jour-là il fallait le mettre. On n’avait rien d’autre à part ces mutilés. Puisque, à travers leurs mots, une même question nous est posée, une question qui revenait me tarauder à chaque rencontre, à chaque détail appris, depuis le Quick de Saint-Lazare jusqu’à l’estuaire de la Gironde, une question présente dans chaque souffrance dite, ou plus souvent devinée dans la voix de ces cinq hommes : que va-t‑il devenir, ce pays où on coupe des mains à des ouvriers et des étudiants ?

Sophie Divry - Cinq mains coupées

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Coup de coeur... Anna Moï...

25 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'année où Xuân a vu ses nichons enfler, le moine s'est foutu le feu. Son torse est toujours un peu raplapla mais les deux bosselures commencent à se voir. C'est aussi l'année des hélicoptères, plein d'hélicoptères qui font grincer le ciel. Pour Xuân, il n'y a rien de plus patibulaire sur terre que ces machines volantes, avec leur côté kung-fu. Déjà, leur nom héroïque est bizarre : Chinook. Quand elle pose la question à Ba, il dit que cela vient de Chinook, des féroces tribus indiennes de l'Amérique du Nord. Certains les appellent des coup'-coup'(les hélicoptères, pas les Indiens) , et ce pour deux raisons, elle pense : la première à cause des lames de métal qui font coup'-coup'-coup', et la seconde parce qu'ils coupent le vent en tranche.

Anna Moï - Le venin du papillon

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Coup de coeur... Lewis Caroll...

24 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Dans cette direction-ci, répondit le Chat, en faisant un vague geste de sa patte droite, habite un Chapelier ; et dans cette direction-là (il fit un geste de sa patte gauche), habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre : ils sont fous tous les deux.

- Mais je ne veux pas aller parmi les fous. Fit remarquer Alice.

- Impossible de faire autrement, dit le Chat. Nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.

- Comment savez-vous que je suis folle ? demanda Alice.

- Tu dois l’être, répondit le Chat, autrement tu ne serais pas venue ici.

Alice pensait que ce n’était pas une preuve suffisante, mais elle continua :

- Et comment savez-vous que vous êtes fou ?

- Pour commencer, dit le Chat, est-ce que tu m’accordes qu’un chien n’est pas fou ?

- Sans doute.

- Eh bien, vois-tu, continua le Chat, tu remarqueras qu’un chien gronde lorsqu’il est en colère et remue la queue lorsqu’il est content. Or, moi je gronde quand je suis content, et je remue la queue quand je suis en colère. Donc, je suis fou.

 

Lewis Caroll - Alice au pays des merveilles

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A lire... "Comprenne qui voudra" - Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard

22 Juillet 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Littérature, #Histoire, #Société

Dans «Comprenne qui voudra», la journaliste Pascale Robert-Diard et le documentariste Joseph Beauregard retracent la passion interdite entre une professeure et son élève sur laquelle même Pompidou s’est exprimé.

Mai 68. La vague de contestation parisienne arrive à Marseille. Gabrielle Russier tombe amoureuse de Christian Rossi. Sur le parvis du lycée Nord, ils profitent de la bulle de liberté qu’offrent les effervescences historiques pour partager leur amour. Mais alors que le proviseur met fin à «la chienlit» après la dissolution de l’Assemblée nationale par le général de Gaulle, les mœurs de l’époque reprennent leurs droits et font vivre un enfer aux deux amants. Car «l’amoureuse de mai» est divorcée, mère de deux enfants et professeure de français. Et son «métèque» comme elle le surnomme à cause de sa barbe noire et ses cheveux longs, il est son élève de seconde. Gabrielle à 32 ans, Christian en a 16.

«Est-ce le nouveau roman de Christiane Rochefort, la version hollywoodienne de Phèdre ou de Chatterton ? Non. C’est simplement une histoire vraie.», écrit Jean-Marie Rouart dans un billet publié en une du Figaro le 17 juillet 1968. L’histoire envahie «les colonnes des journaux et les ondes des radios» dans cette France déchirée par les récents événements. Gabrielle est jugée après la plainte des parents de Christian pour «enlèvement et détournement de mineur». Elle est condamnée à douze mois d’emprisonnement mais continue d’être persécutée par «les représentants de la société» qui font appel du jugement. Fatiguée, sans espoir et passée par un centre psychothérapeutique, elle finit par se suicider le 1er septembre 1969 en avalant le contenu d’une boîte de médicaments avant de s’asphyxier au gaz dans sa chambre. «La vie ne sait pas terminer les histoires en beauté».

Documents inédits

Après avoir écrit six récits sur le sujet pour le Monde en juillet 2020, la journaliste Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard, documentariste, rassemblent cette série sous forme de récit littéraire. Ils retracent le parcours de cette «passion hors la loi» dans cette France où même les intellectuels de gauche qui se disent ouverts comme les parents de Christian, estiment que «la révolution sexuelle s’arrête à la porte du domicile familiale». A l’aide de documents inédits (dont un album d’images), on replonge avec émotion et consternation au cœur de ce scandale dont le président Pompidou dira en utilisant les mots d’Eluard : «Comprenne qui voudra…».

Comme l’a si bien résumé l’écrivain Raymond Jean, Gabrielle était «une femme amoureuse de 32 ans, qui avait voulu croire que 1968 était la “première année du monde” mais qui ne fut que “l’enfant prématurée” de son mois de mai». Elle avait l’amour de la littérature et l’a transmis à ses élèves. Ils ont imaginé «la classe idéale» et ont passé des heures à parler de cinéma, de livres et de musique. Elle a créé une bibliothèque «rien que pour eux», leur a donné des surnoms littéraires et fait découvrir les joies du ski. Mais Gabrielle était amoureuse de Christian qui était amoureux de Gabrielle. Et pour cela, la société les a condamnés.

Richard Godin

Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard, Comprenne qui voudra, L’Iconoclaste et Le Monde, 180pp., 19€.

"Maintenant que le meurtre rituel est accompli, cette affreuse affaire va devenir un beau drame humain, lourd des tristesses de la destinée. Et demain, aujourd'hui peut-être, laissant le dénouement à la littérature, l'appareil judiciaire va reprendre imperturbablement son aveugle besogne, avec le concours de son bourreau borgne, l'opinion publique. "

Robert Escarpit - Le Monde  (Cité par les auteurs)

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Coup de coeur... Quelques extraits de romans "épidémiques"...

21 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le point sur la pandémie de COVID-19 dans le monde | COVID-19 | Actualités  | Le Quotidien - Chicoutimi

La lune éclaire le sable et la lagune. Le vent a lavé le ciel noir. Il fait presque froid. Je marche pieds nus sur mon sentier, sans faire de bruit. Je suis vêtu seulement d’un pantalon et d’une chemise sans col, et l’air de la nuit me fait frissonner délicieusement. J’ai le cœur qui bat comme un collégien qui a fait le mur. Tandis que j’attendais que tout le monde soit endormi, j’écoutais les coups de mon cœur, il me semblait qu’ils résonnaient dans tout le bâtiment de la Quarantaine, jusque dans le sol, qu’ils se mêlaient à la vibration régulière qui marque le passage du temps. Depuis le débarquement, ma montre s’est arrêtée. Sans doute l’eau de mer, le sable noir, ou le talc qui affleure, qui vole dans les rafales de vent. Je l’ai mise de côté, je ne sais plus où, je l’ai oubliée, peut-être dans la trousse de médecin de Jacques, avec mes boutons de manchette et le petit crayon en or de l’arrière-grand-père Eliacin. Maintenant, j’ai une autre mesure du temps, qui est le va-et-vient des marées, le passage des oiseaux, les changements dans le ciel et dans la lagune, les battements de mon cœur. 

J. M. G. Le Clézio, La Quarantaine

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L’ennui et la peur commencèrent bientôt à dérégler les mœurs de ces bonnes gens, et il y eut un grand nombre d’adultères, dont personne d’ailleurs ne sembla se soucier beaucoup, sauf le boucher Romuald, qui enrageait d’être cocu, mais que Pancrace consola par les considérations philosophiques d’une si grande beauté que le boucher, ayant fait cadeau de sa femme au boulanger, se mit en ménage avec la petite servante de l’épicier. Elle en fut bien aise, car elle craignait, depuis le début de la contagion, de mourir pucelle… Ces mœurs attristèrent le vertueux notaire, et d’autant plus cruellement qu’il en fut victime lui-même, car il se surprit un beau soir en pleine fornication avec la femme du poissonnier qui n’était ni jeune ni belle, mais capiteuse et entreprenante. Maître Pancrace le consola, en lui expliquant que la crainte de la mort exaltait toujours le sens génésique, comme si un être qui se croit perdu faisait un grand effort pour la reproduction de sa personne, afin de triompher de la mort… 

Marcel Pagnol, Les Pestiférés 

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Le soleil était éclatant. La moindre eau sale se mit à fumer. Les journées étaient torrides, les nuits froides. Il y eut un cas de choléra foudroyant. Le malade fut emporté en moins de deux heures. [...] Les convulsions, l’agonie, devancées par une cyanose et un froid de la chair épouvantable firent le vide autour de lui. Même ceux qui lui portaient secours reculaient. Son faciès était éminemment cholérique. C’était un tableau vivant qui exprimait la mort et ses méandres. L’attaque avait été si rapide qu’il y subsista pendant un instant encore les marques d’une stupeur étonnée, très enfantine mais la mort dut lui proposer tout de suite des jeux si effarants que ses joues se décharnèrent à vue d’œil, ses lèvres se retroussèrent sur ses dents pour un rire infini ; enfin il poussa un cri qui fit fuir tout le monde. 

Jean Giono, Le Hussard sur le toit 

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Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance, mais ils n’en ressentaient plus la pointe. Du reste, le docteur Rieux, par exemple, considérait que c’était cela le malheur, justement, et que l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. Auparavant, les séparés n’étaient pas réellement malheureux, il y avait dans leur souffrance une illumination qui venait de s’éteindre. A présent, on les voyait au coin des rues, dans les cafés ou chez leurs amis, placides et distraits, et l’oeil si ennuyé que, grâce à eux, toute la ville ressemblait à une salle d’attente. Pour ceux qui avaient un métier, ils le faisaient à l’allure même de la peste, méticuleusement et sans éclat. Tout le monde était modeste. Pour la première fois, les séparés n’avaient pas de répugnance à parler de l’absent, à prendre le langage de tous, à examiner leur séparation sous le même angle que les statistiques de l’épidémie. Alors que, jusque-là, ils avaient soustrait farouchement leur souffrance au malheur collectif, ils acceptaient maintenant la confusion. Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent. A la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. 

Albert Camus, La Peste 

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Pourquoi attendre ? était devenu une sorte de mantra. [...] Les médias associaient la guerre, la peur de la grippe, ce climat aussi chaud qu’inquiétant, au comportement des adolescents et des adultes. Des bars étaient bondés au milieu de la journée. Les liaisons entre collègues de travail étaient monnaie courante. Grossesses imprévues et grossesses programmées. Il y avait, semblait-il, une femme enceinte à chaque coin de rue et un bébé dans sa poussette sur chaque trottoir. Les garçons qui n’étaient pas incorporés dans l’armée après le lycée se marginalisaient pour devenir poètes. On rapportait qu’à Las Vegas il était si fréquent que des joueurs restent devant leur machine à sous jusqu’à tomber d’épuisement que des ambulances attendaient, moteur en marche, derrière les casinos. Les chapelles célébrant les mariages vingt-quatre heures sur vingt-quatre ne désemplissaient pas. Il se consommait autant de champagne que les magasins de spiritueux avaient adopté le principe d’une seule bouteille par client afin d’éviter les réactions violentes de ceux qui trouvaient les rayonnages vides. Mais Jiselle ne pensait pas à cette actualité quand elle répondit à Mark que, oui, elle consentait à devenir sa femme. 

Laura Kasischke, En un monde parfait

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- Tous ses amis sont terrifiés, dit Mr Michaels. Ils sont terrifiés à l’idée qu’il la leur a passée et que maintenant ils vont avoir la polio aussi. Leurs parents sont dans tous leurs états. Personne ne sait quoi faire. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on aurait dû faire ? Je me creuse la cervelle. [...] Y a-t-il un garçon qui ait pris plus grand soin de sa chambre et de ses affaires et de lui-même qu’Alan ? Tout ce qu’il faisait, il le faisait bien du premier coup. Et toujours content. Toujours prêt à plaisanter. Alors pourquoi est-il mort ? Y a-t-il une justice là-dedans ?      
- Il n’y en a aucune, dit Mr Cantor.      
- Vous faites tout bien et tout bien et encore tout bien, depuis toujours. Vous vous efforcez d’être quelqu’un de réfléchi, de raisonnable, de vous montrer conciliant, et puis voilà ce qui arrive. Quel sens peut bien avoir la vie ?      
- On a l’impression qu’elle n’en a pas, répondit Mr Cantor.      
- Où est la balance de la justice ? demanda le pauvre homme.      
- Je n’en sais rien, Mr Michaels.        
- Pourquoi est-ce que la tragédie frappe toujours les gens qui le méritent le moins ?        
- Je ne connais pas la réponse, répondit Mr Cantor.  
- Pourquoi pas moi plutôt que lui ? 

Philip Roth, Némésis

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Coup de coeur... Eugène Ionesco...

20 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 

L'homme moderne, universel, c'est l'homme pressé, il n'a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu'une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c'est l'utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l'utilité de l'inutile, l'inutilité de l'utile, on ne comprend pas l'art ; et un pays où on ne comprend pas l'art est un pays d'esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n'y a pas l'humour, où il n'y a pas le rire, il y a la colère et la haine.

(...)

Rhinocéros est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi, surtout, une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n'en sont pas moins de graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que les alibis : si l'on s'aperçoit que l'histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes sont là pour masquer les contradictions qui existent entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l'on jette sur l'actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux « raisons » irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges.

Eugène Ionesco - Notes et contre-notes

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Coup de coeur... George Sand...

19 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance,
j'annonçais devoir être fort belle, promesse que je n'ai point
tenue. Il y eut peut−être de ma faute, car à l'âge où la beauté
fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. étant fille de
deux êtres d'une beauté parfaite, j'aurais dû ne pas
dégénérer, et ma pauvre mère, qui estimait la beauté plus
que tout, m'en faisait souvent de naïfs reproches.

Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma
personne. Autant j'aime l'extrême propreté, autant les
recherches de la mollesse m'ont toujours paru
insupportables.

Se priver de travail pour avoir l'oeil frais, ne pas courir au
soleil quand ce bon soleil de Dieu vous attire
irrésistiblement, ne point marcher dans de bons gros sabots
de peur de se déformer le cou−de−pied, porter des gants,
c'est−à−dire renoncer à l'adresse et à la force de ses mains,
se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle
débilité, ne jamais se fatiguer quand tout nous commande de
ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour
n'être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l'âge, voilà ce qu'il
me fut toujours impossible d'observer. Ma grand'mère
renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le
chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon
enfance ; mais, quoique je ne fusse pas volontairement
rebelle, la contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un
instant de fraîcheur et jamais de beauté. Mes traits étaient
cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à
leur donner la moindre expression.

L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une
rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à
moi−même, me donna de bonne heure l' air bête . Je dis le
mot tout net, parce que toute ma vie, dans l'enfance, au
couvent, dans l'intimité de la famille, on me l'a dit de même,
et qu'il faut bien que cela soit vrai.

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents et
aucune difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma
jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon
point de vue, car la laideur inspire des préventions dans un
sens, la beauté dans un autre. On attend trop d'un extérieur
brillant, on se méfie trop d'un extérieur qui repousse. Il vaut
mieux avoir une bonne figure qui n'éblouit et n'effraye
personne, et je m'en suis bien trouvée avec mes amis des
deux sexes.

George Sand - Histoire de ma vie

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Coup de coeur... Enrique Vila-Matas...

18 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Kafka parvient toujours à me surprendre. Aujourd'hui, en ce premier dimanche d'août, dimanche humide et silencieux, Kafka a encore réussi à m'inquiéter et en a impérieusement appelé à mon attention par ce texte, où il laisse entendre que de se marier comporte une condamnation au mutisme, à aller grossir les effectifs des Négatifs et, plus impressionnant encore, un risque de devenir chien.

Il m'a fallu interrompre il y a quelques instants mon journal en raison d'une forte migraine, un mal de Teste, comme dirait Valéry. L'irruption de cette douleur est très probablement due à 'l'exercice d'attention' auquel vient de me contraindre Kafka avec sa théorie inattendue de l'art négatif.

Il n'est pas inutile de rappeler ici, en effet, ce que suggérait Valéry, à savoir que le mal de Teste a, en quelque manière fort complexe, partie liée avec la faculté intellectuelle de l'attention. Il y a là une notable intuition.

Peut-être cet exercice d'attention m'a-t-il conduit à évoquer une figure de chien, peut-être a-t-il quelque chose à voir avec mon mal de Teste. Maintenant qu'il est passé, je pense à ma douleur vaincue, et je trouve extrêmement agréable cette sensation que nous éprouvons à la disparition du mal, parce que nous assistons là à une reprise de la représentation du jour où pour la première fois nous nous sommes sentis vivants, nous avons eu cette conscience d'être humain, né pour mourir mais vivant en cet instant.

Enrique Vila-Matas - Bartleby et compagnie

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Coup de coeur... Aldous Huxley...

17 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu'ils veulent, ils ne veulent jamais ce qu'ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l'aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n'ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance des passions et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n'ont pas d'épouses, pas d'enfants, pas d'amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s'empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma.

Aldous Huxley - Le meilleur des mondes

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A lire... "Tout sur la littérature jeunesse de la petite enfance aux jeunes adultes" par Sophie Van Der Linden

17 Juillet 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Littérature

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature jeunesse sans jamais oser le demander ! Qu'est-ce que la littérature jeunesse ? Quelles sont ses spécificités ? Ses types de livres ? Ses principaux genres ? Comment donner le goût de la lecture et la partager avec le jeune lecteur ? Quelle bibliothèque idéale proposer pour chaque âge, de la petite enfance aux jeunes adultes ? Une spécialiste nous dit tout.

https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782075136778-tout-sur-la-litterature-jeunesse-de-la-petite-enfance-aux-jeunes-adultes-sophie-van-der-linden/

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