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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Martin Page...

26 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Un accident entre le monde et moi - broché - Martin Page - Achat Livre |  fnac

les mots ça pousse sur les murs
ça vit dans les machines les mots
ça fomente des trucs dans les corps
ça prend la main les mots
et parfois tu les trouves juste sur une boîte de céréales
tu as appris à lire
les canettes de coca
les paquets de chips
les menus du falafel
comme de la littérature
parce que nos yeux ont ce pouvoir
nous
sommes
la littérature

(...)

tu dis ce sont juste des mots
il faut bien décompresser
tu ne vois pas que ce sont des parpaings de violence
que tu balances autour de toi
tu ne vois pas
nos pieds écrasés nos corps blessés
par tes phrases qui cassent et déchirent

les êtres humains
pensent que leurs mots ne pèsent rien
qu'ils sont invisibles
mais ce sont des tempêtes de météorites
les catastrophes qui nous massacrent
sont toujours bien articulées

(...)

aimez-moi
s'il vous plaît
si ce n'est pour ma beauté
si ce n'est pour mon intelligence
alors aimez-moi pour rien
mais putain aimez-moi

Martin Page - Un accident entre le monde et moi

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Coup de coeur... Roland Dorgelès...

25 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les croix de bois - Roland Dorgelès - Le Livre De Poche - Poche - La  sardine à lire PARIS

 

Epuisés, haletants, nous ne courions plus. Une route coupait les ruines et une mitrailleuse invisible la criblait, soulevant un petit nuage à ras de terre. "Tous dans le boyau !" cria un adjudant.

Sans regarder, on y sauta. En touchant du pied ce fond mou, un dégoût surhumain me rejeta en arrière, épouvanté. C'était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse de Bavarois cireux sur d'autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie ; tout en amas de chais déchiquetées, avec des cadavres qu'on eût dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés, et, pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi, étayé par un monstre sans tête. Le premier de notre file n'osait pas avancer sur ce charnier : on éprouvait comme une crainte religieuse à marcher sur ces cadavres, à écraser du pied ces figures d'hommes. Pourtant, chassés par la mitrailleuse, les derniers sautaient quand même, et la fosse commune parut déborder.

- Avancez, nom de Dieu !...

On hésitait encore à fouler ce dallage qui s'enfonçait, puis, poussés par les autres, on avança, sans regarder, pataugeant dans la Mort... 

 

Roland Dorgelès - Les Croix de bois

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Dossier : L’enfance des livres

25 Octobre 2022 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Education, #Litterature

https://lepetitjournal.com/sites/default/files/styles/main_article/public/2021-08/lecture-jeunesse-%C3%A9t%C3%A9-vacances.jpg?itok=-WJXjOkF

Dossier : L’enfance des livres
Aurélie Djavadi, The Conversation France

C’est en se heurtant au réel et en multipliant les expériences que chaque enfant dessine son chemin vers l’âge adulte. Mais sa personnalité et ses convictions, il les forge aussi à partir des imaginaires dans lesquels il baigne et des histoires qu’on lui raconte. Dans notre série « L’enfance des livres », nous vous proposons de découvrir l’extraordinaire diversité de la littérature de jeunesse, des sujets qu’elle aborde aux styles qu’elle choisit pour le faire, en passant par son histoire.

Tandis qu’Éléonore Cartellier, Fanny Rinck, Chiara Romero et Anne-Marie Montluçon (Université Grenoble-Alpes) nous font découvrir ou redécouvrir quelques grands auteurs d’aujourd’hui, Marie-Christine Vinson (Université de Lorraine) revient sur un grand classique, Bécassine, dont elle décrypte le discours sur l’enfance, et Michel Manson retrace l’histoire de la littérature de jeunesse, longtemps tiraillée entre deux pôles : divertir et éduquer.

Audrey Faulot (Université Paris Nanterre) s’intéresse au travail d’écriture de Timothée de Fombelle, entre histoire et fiction, pour raconter l’itinéraire de la jeune Alma, confrontée au XVIIIe siècle à l’horreur de l’esclavage et, enfin, Viviane Albenga (Université de Bordeaux) s’arrête sur la manière dont la littérature « young adult » se confronte aux stéréotypes de genre.

Cinq auteurs de jeunesse à faire absolument découvrir aux enfants

Pour trouver des livres qui toucheront durablement l’imagination d’un enfant, pourquoi ne pas s’aventurer dans la bibliothèque de grands auteurs comme Marie-Aude Murail ou Jean-Claude Mourlevat ?

Bécassine, l’héroïne qui avait du mal à grandir

Couvertures des albums de Bécassine
Cette capacité qu'a Bécassine de carnavaliser le monde, de le détraquer même, constitue sans doute l'un de ses attraits dans l'imaginaire des jeunes lecteurs. éditions Gautier-Languereau

Né en 1905 dans l’hebdomadaire « La Semaine de Suzette », le personnage de Bécassine a séduit des générations de lecteurs, avec une naïveté qui renvoie chacun aux étonnements propres à l’enfance.

Trois questions sur l’histoire des livres pour enfants

Les premiers textes que l’on met entre les mains des enfants sont des « outils » scolaires, des abécédaires, des extraits d’œuvres littéraires…

Si la littérature de jeunesse telle qu'on la définit est véritablement née au XIXᵉ siècle, au Moyen Âge, déjà, on concevait des livres pour les enfants.

Parler de la traite des esclaves aux enfants : « Alma », l’histoire d’un roman

Couverture d’Alma de Thimothée de Fombelle, illutrations de François Place. Gallimard Jeunesse

Comment introduire des adolescents à la connaissance, hautement nécessaire, d’une période de l’histoire connue pour ses atrocités ? Timothée de Fombelle s’est attelé à ce projet avec Alma.

Fictions pour la jeunesse : les nouvelles héroïnes cassent-elles vraiment les stéréotypes de genre ?

Jennifer Lawrence, dans le rôle de Katniss, héroïne de Allociné / Copyright Metropolitan FilmExport

Si la littérature « young adult » met désormais en avant des personnages de jeunes femmes fortes et indépendantes, elle continue à se fonder sur des schémas amoureux très classiques.The Conversation

Aurélie Djavadi, Cheffe de rubrique Education, The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Coup de coeur... Mihail Sebastian...

24 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Journal (1935-1944), Mihail Sebastian | Stock

Ce matin, parlant aux élèves de littérature – et de surcroît de littérature roumaine ! – j’ai ressenti encore une fois, mais d’une façon plus aiguë, plus douloureuse que jamais, toute l’inutilité, tout l’absurdité qu’il y avait à nous raccrocher à des choses qui n’ont plus pour nous ni sens ni réalité. J’ai fait passer à mes élèves de 4e une interrogation sur le sămănătorism. En les regardant écrire – penchés sur leurs cahiers, si sérieux ! – j’ai été pris d’une pitié fraternelle à leur égard, pour leur travail, pour leur temps perdu, pour leur jeunesse chaque jour mise à l’épreuve. Il y avait parmi eux tant de garçons dont les parents se sont retrouvés ruinés du jour au lendemain, jetés à la rue, par un simple décret – et eux ils planchaient sur des «problèmes de littérature roumaine ». Grotesque !

Mihail Sebastian - Journal

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Coup de coeur... P.E. Cayral...

22 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

GUS

« Faites sortir le père. »

L’ordre est rapide et sec.

Place nette a peut-être été faite dehors, mais ici, à l’intérieur, c’est infâme. Il y a belle lurette que le liquide dans lequel je flotte n’est plus transparent. Si j’ouvre les yeux, ça me pique. Avant, quand je regardais, je voyais des orangés, des vagues jaunes ou rougies : elles m’inondaient la tête, les membres et m’enveloppaient entièrement. Ce n’était jamais très net, non, plutôt un halo tiède et délicieux. Mais là, plus rien de ces couleurs. Je me croirais dans l’eau d’un fond de puits – mais pas de seau auquel s’agripper pour se tirer de là. Mon cordon fait un nœud et me serre le cou. Je ne peux pas l’enlever. Je me demande comment je vais arriver à sortir. Je veux écarter mes bras et mes jambes, mais je n’ai aucune place. Je suis comprimé de tous côtés ; j’ai l’impression que ma colonne vertébrale sort de mon dos à force d’être serrée, et mon ventre plié me donne la nausée.

Ma mère cherche une position plus confortable sur les étriers. À chaque mouvement, je violace un peu plus, bien au-delà de l’ecchymose bleuie. Rien de bon en perspective. J’ai des pans de poumons qui tirent et me font mal. Le liquide qui m’entoure pénètre dans ma gorge. J’entends vaguement des commentaires et des injonctions, des bruits de machines et d’outils métalliques : ils tintent lorsqu’ils sont extraits rapidement de leur housse en plastique. Mais c’est flou. Mes tympans sont peut-être la seule chose de mon être encore intacte, mais comme je baigne dans le gras, mon audition se noie. Des bruits d’écoulements finissent dans une cuvette au pied du lit. Entre les tables et les écrans, des gens en blouse assis sur des tabourets roulent dans une fanfare de métronomes et de bips aigus. Un goût pâteux aussi me tapisse la bouche.

 

P.E. Cayral - Au départ, nous étions quatre

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Coup de coeur... Arthur Rimbaud...

21 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les illuminations * par RIMBAUD Arthur :: (1962) | OH 7e CIEL

Aube

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq.
A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud, Illuminations

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Coup de coeur... Jean Teulé...

20 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je, François Villon par Teulé

Le corps carbonisé fumait encore entre les chaînes du poteau fixé sur un haut socle de pierre. Sa jambe droite s'était écroulée, provoquant un curieux déhanchement. Le buste penchait en avant. Les volutes ondulantes, s'élevant du crâne, lui faisaient une drôle de chevelure verticale. Un souffle d'air, comme une gifle, lui emporta une joue de cendre, découvrant largement sa mâchoire où les gencives flambaient. Dans la boîte crânienne, le cerveau s'était effondré. On le voyait bouillir par les orbites oculaires d'où il déborda et s'écoula en larmes de pensées blanches. Le bourreau lança un petit coup de pelle latéral dans les hanches. Le bassin se démantela entraînant la jambe gauche dans un nuage de poussière et de débris d'os. De la poitrine restée enchaînée au poteau, les côtes flottantes pendaient. Le cœur y glissa et tomba, encore rouge. On versa dessus de la poix et du soufre. Il s'enflamma. Un autre coup dans le sternum et le reste dégringola. Les bras filèrent entre les chaînes...
Deux hommes d'armes de l'escorte anglaise s'approchèrent en cotte de mailles recouverte d'une tunique peinte d'une grande croix écarlate sur la poitrine.

Jean Teulé - Je, François Villon

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Coup de coeur... Dany Laferrière...

15 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Coup de coeur... Dany Laferrière...

Observez un chat dans la maison par une journée pluvieuse. Ne le perdez pas de vue. Vous pouvez l'imiter si cela vous chante. Cette façon qu'il a de frôler les chaises ou vos jambes. Ces yeux mi-clos qui vous poussent à vous demander à quoi il peut bien penser en ce moment. Il se tient droit, en rapprochant ses quatre pattes vers un seul point, comme s'il était en train de garder un tombeau de pharaon. Puis, sans se presser, il passe d'une pièce à l'autre, pour revenir plus tard à son point de départ. Cette mouche verte a semblé l'intéresser un bref moment, mais il change d'avis et cherche plutôt à attraper son ombre. Une idée chez lui ne fait pas long feu. Ce chat est un caprice ambulant. Ainsi il nous divertit. Il se déplace sans bruit avant de bondir vers la nappe qu'il tire à lui de toutes ses forces. Il reste un moment suspendu, la tête vers le bas. Un silence. Il vous jette un regard implorant, mais refuse la main que vous lui tendez. Finalement il saute par terre en faisant, avec une grâce incroyable, ce numéro très compliqué que lui aurait envié un gymnaste olympique. Il sort de scène tranquillement, se retourne près de la porte pour vous jeter ce coup d'oeil méprisant. Il semble scandalisé par le fait que vous ne parlez pas chat. Il me fait penser à ce jeune Américain qui me disait son étonnement, durant ses voyages à l'étranger, de tomber sur des gens qui ne parlaient pas anglais. Ce n'était pas là un point de vue colonialiste. Il ne croyait pas que l'anglais lui appartenait en propre. Il pensait l'avoir appris comme tout le monde, car ce qui est bon est à tout le monde. Pour lui c'était la langue du genre humain - les autres langues étaient des langues maternelles. Vous ne parlez pas chat ? Vous avez tort car cela aurait fait de vous un meilleur écrivain.

Dany Laferrière - Journal d'un écrivain en pyjama

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Coup de coeur... Félicité Herzog...

14 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Une brève libération

 

Lunettes rondes et figure sévère, le docteur Gaston Nora était un homme de rigueur, qui avait combattu pendant la Grande Guerre et, à l’âge de cinquante et un ans, répondu de nouveau à l’appel en 1939 pour « la der des ders des ders »… À peine démobilisé de son unité à Versailles en juin 1940, il avait repris ses fonctions de chef de service d’urologie à l’hôpital Rothschild. Dès l’aube, il enchaînait les interventions chirurgicales, rentrait à son cabinet effectuer ses consultations privées, puis retournait à l’hôpital contrôler ses opérés. Il dînait sobrement dans son bureau, en compagnie de Julie, sa femme, tout en écrivant son courrier et en passant des appels de praticien. Il avait des rapports heurtés avec Simon, son fils aîné, qui n’entendait pas se soumettre à une telle austérité.

L’irradiation estivale envahissait l’appartement familial, rue La Boétie, déserté par son épouse et ses jeunes enfants, réfugiés à la campagne. Le cabinet médical faisait face à deux salons, dont l’un faisait office de salle d’attente. Aux murs figuraient des rangées de photos familiales d’enfants apprêtés, aux yeux clairs, posant avec leurs parents concentrés sur l’objectif.

Le chirurgien ressemblait en cet instant à un instituteur de la IIIe République morigénant un élève.

« Je ne supporte plus tes fréquentations avec ces jeunes communistes ! Regarde leur pacte avec Hitler ! Tu ne comprends donc pas qu’il est impossible de compter sur ces gens-là ? » assena-t-il. Le docteur Gaston Nora était furieux. Son fils, qui venait d’arriver à bicyclette, beau comme un astre – un front calme, le regard généreux et un léger sourire aux lèvres –, lui répondit posément.

« Au moins auront-ils tenté de combattre les fascistes… Les communistes, eux, n’auraient jamais lâché les républicains en Espagne. »

 

Issu d’une vieille famille juive de Lorraine, Gaston vivait dans la hantise des persécutions. Avec des amis, il avait assuré la traduction de Mein Kampf, dans une version non expurgée des passages antisémites, afin d’informer les Français sur les véritables desseins du nazisme. Il était renseigné par un de ses camarades de combat du 114e bataillon de chasseurs alpins sur ce que Vichy ourdissait depuis l’été. Une politique de ségrégation contre les juifs se préparait, au mépris de tous les principes républicains. Quelques patients, réfugiés d’Allemagne, lui avaient aussi apporté des témoignages irrécusables sur le régime concentrationnaire et sur la folie nazie qui s’était emparée de la patrie de Goethe. Il pensait néanmoins que les familles juives de France seraient préservées par leur assimilation. Le maréchal n’avait-il pas dit qu’il protégerait tous les Français ?

 

Reste qu’envoyer des colis dans des camps en Allemagne et fréquenter des communistes ne pouvait que compromettre son fils, et sa famille par la même occasion. C’était une folie. Ils ne devaient se faire remarquer sous aucun prétexte. Lui-même était, de plus, très en vue en tant que chirurgien et soignait de nombreuses personnalités.

« Crois-moi, j’ai payé pour voir… J’aurais accompli cent fois plus au cours de ma carrière si je n’avais pas été victime de… » Il s’interrompit, se racla légèrement la gorge et reprit « … de la haine contre les israélites, qui s’empare maintenant de mes propres camarades de tranchées ! Regarde mon compagnon, Xavier Vallat, que j’ai ramené sur un brancard sous le feu des mortiers, au péril de ma vie, et qui se révèle, depuis l’élection de Léon Blum, un chantre de la haine antisémite ! Pour l’instant, je les opère, je les soigne ; nous sommes liés par la solidarité des armes, donc nous sommes protégés. Mais demain ? »

 

Félicité Herzog - Une brève libération

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Coup de coeur... Blaise Pascal...

13 Octobre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature, #Philosophie

Pensées, Blaise Pascal | Livre de Poche

Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexions le seul qui subsiste C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais. 

 

Blaise Pascal - Pensées

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