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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Hermann Hesse...

30 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je compris immédiatement : c'était la lutte entre les hommes et les machines, depuis longtemps préparée, redoutée; attendue, et finalement éclatée. Partout traînaient des morts, des cadavres broyés, des voitures mutilées, fracassées, à moitié pulvérisées ; aux fenêtres et sur les toits, des fusils et des mitrailleuses tiraient sur les avions qui survolaient ce chaos sinistre. Des affiches féroces, magnifiquement sanglantes, placardées sur tous les murs, appelaient la nation, en lettres gigantesques, flamboyantes comme des torches, à prendre enfin la défense des hommes contre les machines, à massacrer les riches grassouillets, élégants, parfumés, qui faisaient crever les autres à l'aide de leurs engins, à les exterminer, eux et leurs belles voitures grouillant sur les routes et écrabouillant les pauvres gens, à incendier les usines, à nettoyer et à dépeupler enfin la terre polluée pour y faire repousser un peu d'herbe et transformer le monde de poussière et de ciment en quelque chose qui ressemblât à une forêt, une prairie, une steppe, un torrent, un marais.

(...)

Nous nous prîmes par la main et nous marchâmes lentement, indiciblement heureux, extrêmement embarrassés, ne sachant que dire. Toutes les amours manquées de ma vie s'épanouirent merveilleusement dans mon jardin en cette heure de rêve, fleurs tendres et chastes, flamboyantes et bariolées, sombres et vite fanées ; volupté incandescente, fervente rêverie, mélancolie torride, trépassement angoissé, renaissance radieuse. Je trouvais des femmes qu'on ne pouvait conquérir qu'en coup de foudre, et d'autres qu'on était heureux de courtiser longuement et délicatement ; chaque coin crépusculaire de ma vie où jadis, ne fût-ce qu'un instant, la voix du sexe m'avait appelé, un regard de femme m'avait enflammé, le reflet d'une peau blanche m'avait tenté, surgit et s'illumina ; je rattrapai tout le temps perdu.

Hermann Hesse - Le loup des steppes

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A lire... Le bruit du bonheur - 26 personnalités dévoilent leurs secrets du bonheur...

30 Octobre 2021 , Rédigé par Decitre Publié dans #Littérature

Le bruit du bonheur -  Cartouche, Aurélie Godefroy - Éditions Leduc

INTRODUCTION

« Le bonheur, ça me questionne ! », « Le bonheur ce n’est pas facile ! », « C’est quoi vraiment, le bonheur ? » : autant de réflexions que les spectateurs ont partagées avec moi à la sortie de mon dernier spectacle « #demainjemelevedebonheur ». Des questions soulevées également par Aurélie, que ce sujet passionne depuis longtemps, chez les invités (du dalaï-lama à Michelle Obama en passant par Matthieu Ricard) qu’elle reçoit dans ses émissions sur France 2 ou lors des interviews pour ses différents articles, notamment le journal Le Monde. L’idée était de poursuivre et d’approfondir cette réflexion universelle, en croisant, de manière unique, ces deux mondes : artistique et intellectuel.

J’ai donc décidé de partager avec Aurélie une envie d’écrire un livre sur ce thème et imaginer cette aventure ensemble. Immédiatement nous avons eu le désir et la curiosité de rencontrer des personnalités d’univers différents, pour découvrir et partager la résonance du bruit du bonheur chez elles. D’emblée la volonté d’intégrer dans cette belle aventure l’association créée par Omar Sy « CéKeDuBonheur» destinée à aider les enfants malades s’est imposée. Nous tenions à ce que ce projet soit solidaire ! En effet, lorsque j’ai eu l’honneur de soutenir cette association en rencontrant les enfants dans les hôpitaux, j’ai été, avec les autres parrains qui m’entouraient (Djamel Debbouze, Matt Pokora, Florence Foresti, Marion Cotillard ou encore Vitaa), chaque fois bouleversé par ces enfants et leur capacité à être heureux malgré les difficultés qu’ils traversent : une vraie leçon de force et de bonheur !

S’est bien évidemment très vite posée la question des personnalités que nous souhaitions rencontrer pour ce beau projet, et toutes ou presque ont accepté avec enthousiasme et générosité. Celles qui se sont montrées plus réticentes nous ont avoué avec une grande honnêteté que ce sujet (car il peut aussi l’être) les déstabilisait trop, voire suscitait un mal-être trop intime pour être exposé en public. Ce qui nous a montré, si besoin en était, que ce thème plus sensible et profond qu’il n’en n’a l’air était décidément passionnant et complexe. Il nous a en tout cas, à travers ces rencontres, profondément touchés, remués et remis beaucoup en question. Nous espérons prolonger cette belle aventure humaine et de cœur avec vous. Et vous permettre à vous aussi d’avancer sur ce beau chemin vers le bonheur, avec ses difficultés et ses questionnements. En tout cas, pour nous deux, ce voyage à travers ces combats et ces joies partagés par ces belles personnalités, nous a rendus plus heureux encore !

Quel joli bruit du bonheur...

Aurélie Godefroy et Cartouche

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Coup de coeur... Allen Ginsberg...

29 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked,
dragging themselves through the negro streets at dawn looking for an angry fix,
Angel-headed hipsters burning for the ancient heavenly connection
to the starry dynamo in the machinery of night,
                  _________________________

J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés

     hystériques nus,

se traînant à l’aube  dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre,

initiés à tête d’ange brûlant pour la liaison céleste ancienne avec la dynamo

     étoilée dans la mécanique nocturne,

qui pauvreté et haillons et œil creux et défoncés restèrent debout en fumant dans

     l’obscurité surnaturelle des chambres bon marché flottant par-dessus le sommet

     des villes en contemplant du jazz,

qui ont mis à nu leurs cerveaux aux Cieux sous le Métro Aérien et vu des anges

     d’Islam titubant illuminés sur les toits des taudis,

qui ont passé à travers des universités avec des yeux radieux froids hallucinant

     l’Arkansas et des tragédies à la Blake parmi les érudits de la guerre,

qui ont été expulsés des académies pour folie et pour publications d’odes obscènes

     sur les fenêtres du crâne,

qui se sont blottis en sous-vêtements dans des chambres pas rasés brûlant leur argent

     dans des corbeilles à papier et écoutant la Terreur à travers le mur,

qui furent arrêtés dans leurs barbes pubiennes en revenant de Laredo avec une ceinture

     de marihuana pour New-York,

qui mangèrent du feu dans des hôtels à peinture ou burent de la térébenthine dans

     Paradise Alley, la mort, ou leurs torses purgatoirés nuit après nuit,

avec des rêves, avec de la drogue, avec des cauchemars qui marchent, l’alcool la

     queue les baisades sans fin

incomparables rues aveugles de nuage frémissant et d’éclair dans l’esprit bondissant

     vers les pôles du Canada et de Paterson, illuminant tout le monde immobile du

     Temps-intervalle,

solidités de peyotl des halls, aurores de jardinets arbre vert cimetière, ivresse de

     vin par-dessus les toits, banlieues de vitrines de magasins de fumeurs de haschisch

     de ballade en auto défoncés néon feux rouges clignotants, vibrations de soleil et lune

     et arbre dans rugissants crépuscules d’hivers de Brooklyn, imprécations de poubelle

     et aimable souveraine lumière de l’esprit,

qui s’enchaînèrent pleins de benzédrine sur les rames de métro pour le voyage sans fin

     de Battery au Bronx sacré jusqu’à ce que le bruit des roues et des enfants les firent

     redescendre tremblants débris de bouche et mornes cerveaux cognés toute brillance

     écoulée dans un éclairage lugubre de Zoo,

qui sombrèrent toute la nuit dans la lumière de sous-marin de chez Bickford flottèrent

     à la dérive et restèrent assis durant l’après-midi de bière plate dans le désert de Chez

     Fugazzi écoutant le craquement d’apocalypse du juke-box à hydrogène,

qui parlèrent sans discontinuer  pendant 70 heures du parc à la piaule au bar à l’asile

     au musée au pont de Brooklyn,

un bataillon perdu de platoniques maniaques du dialogue sautant les pentes en bas

     des escaliers de secours en bas des rebords de fenêtres en bas de l’Empire State

     Building hors de la lune,

blablateurs hurlant vomissant murmurant des faits des souvenirs des anecdotes des

     orgasmes visuels et des traumatismes des hôpitaux et des prisons et des guerres,

des intellects entiers dégorgés en mémoire intégrale pour sept jour et sept nuits avec

     des yeux scintillants, viande pour la synagogue jetée sur le pavé,

qui disparurent dans le nulle-part Zen de New Jersey laissant une traînée de cartes

     postales ambiguës d’Atlantic City Hall,

souffrant des sueurs de l’Est et des os sous la meule de Tanger, et des migraines de

     Chine sous le repli de la drogue dans la lugubre chambre meublée de Newark

qui errèrent et errèrent en tournant à minuit dans la cour du chemin de fer en se

     demandant où aller, et s’en allèrent s’en laisser de cœurs brisés,

qui allumèrent des cigarettes dans des wagons à bestiaux wagons à bestiaux wagons

     à bestiaux wagons à bestiaux cahotant à travers neige vers des fermes désolées

     dans la nuit de grand-père.

Allen Ginsberg - Howl

Chanson inspirée de Howl

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Coup de coeur... Jean Echenoz...

28 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je m'en vais de Jean Echenoz - Grand Format - Livre - Decitre

Malgré les qualités professionnelles de Delahaye, ses apparences jouaient contre lui. Delahaye est un homme entièrement en courbes. Colonne voûtée, visage veule et moustache en friche asymétrique qui masquait sans régularité toute sa lèvre supérieure au point de rentrer dans sa bouche, certains poils se glissant même à contresens dans ses narines : trop longue, elle a l’air fausse, on dirait un postiche. Les gestes de Delahaye sont ondulants, arrondis, sa démarche et sa pensée également sinueuses, et, jusqu’aux branches de ses lunettes étant tordues, leurs verres ne résident pas au même étage, bref rien de rectiligne chez lui. Tenez-vous un peu plus droit, Delahaye, lui disait parfois Ferrer agacé. L’autre n’en faisait rien, bon, tant pis.

Jean Echenoz - Je m'en vais

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Coup de coeur... Emile Zola...

27 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans le cri de la révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la hâte d'avoir sa part de bonheur, au-delà de cet horizon de misère, fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de misérables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la débandade glapissante des enfants.

Emile Zola - Germinal

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Coup de coeur... Louis-Philippe Dalembert

26 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La nuit finissait de tomber sur Sabratha lorsque l’un des geôliers pénétra dans l’entrepôt. Le soleil s’était retiré d’un coup, cédant la place à un ciel d’encre d’où émergeaient un croissant de lune pâlotte et les premières étoiles du désert limitrophe. L’homme tenait à la main une lampe torche allumée qu’il braqua sur la masse des corps enchevêtrés dans une poignante pagaille, à même le sol en béton brut ou, pour les plus chanceux, sur des nattes éparpillées çà et là. En dépit de la chaleur caniculaire à l’intérieur du bâtiment, les filles s’étaient repliées les unes contre les autres au seul bruit de la clé dans la serrure.

Comme si elles avaient voulu se protéger d’un danger qui ne pouvait venir que du dehors. Une odeur nauséeuse d’eau de Cologne se précipita pour se mêler aux relents de renfermé. Le maton balaya les visages déformés par les brimades et les privations quotidiennes, avant de figer la lumière sur l’un d’eux, le crispant de terreur. Le hangar résonna d’un « You. Out ! », accompagné d’un geste impérieux de l’index. La fille désignée s’empressa de ramasser sa prostration et le balluchon avec ses maigres affaires dedans, comme ça lui avait été demandé, de peur d’être relevée à coups de rangers dans les côtes.

En temps normal, le geôlier, le même ou un autre, en choisissait trois ou quatre qu’il ramènerait une poignée d’heures plus tard, quelquefois au bout de la journée, les propulsant tels des sacs de merde au milieu des autres recroquevillées par terre. La plupart trouvaient refuge dans un coin de la pièce, murées dans leur douleur ou blotties dans les bras de qui avait encore un peu de compassion à partager. D’aucunes laissaient échapper des sanglots étouffés, qui ne duraient guère, par pudeur ou par dignité. Toutes savaient l’enfer que les « revenantes » avaient vécu entre le moment où elles avaient été arrachées de l’entrepôt et celui où elles rejoignaient le groupe. Même les dernières arrivées étaient au courant, les anciennes les avaient mises au parfum.

Au besoin, l’état de leurs camarades d’infortune, se tenant le bas-ventre d’une main, les fesses de l’autre, le visage tuméfié parfois, suffisait à leur donner une idée de ce qui les attendait au prochain tour de clé.
Ce soir-là, le surveillant en désigna beaucoup plus que d’habitude, les houspillant et les bousculant pour accélérer la sortie de la pièce. « Move ! Move ! Prenez vos affaires. Allez, bougez-vous le cul. » Dieu seul sait selon quel critère il les choisissait, tant l’évacuation se passait dans la hâte. Le hasard voulut que Semhar et Chochana en fassent partie.

Ces deux-là ne se quittaient plus, sinon pour aller aux toilettes ou lorsque le geôlier avait décidé, un jour, d’en lever une et pas l’autre. N’était la différence de physionomie et d’origine – Semhar était une petite Érythréenne sèche ;
Chochana, une Nigériane de forte corpulence –, on aurait dit un bébé koala et sa mère. Elles dormaient collées l’une à l’autre. Partageaient le peu qu’on leur servait à manger. Échangeaient des mots de réconfort et d’espoir, dans un anglais assez fluide pour Semhar, bien que ce ne soit pas sa langue maternelle. Priaient, chacune, dans une langue mystérieuse pour l’autre. Et fredonnaient des chansons connues d’elles seules. « Quoi qu’il se passe, pensa Semhar, au moins on sera ensemble. »

Au total, une soixantaine de filles se retrouvèrent à l’extérieur, agglutinées dans le noir, attendant les ordres du cerbère. Elles savaient d’instinct ou par ouï-dire que ça n’aurait servi à rien de tenter de fuir. Lors même qu’elles auraient réussi à échapper à la vigilance de leurs bourreaux, où auraient-elles pu aller ? Le hangar où elles étaient retenues se trouvait à des kilomètres de l’agglomération urbaine la plus proche. À un quart d’heure de marche d’une piste en terre battue, où ne semblaient s’aventurer que les 4 X 4 des matons et les pick-up qui avaient servi à les transporter dans cette bâtisse aux murs décrépits, oubliée du ciel et des hommes. Les seuls bruits de moteur qu’elles aient entendus jusque-là. Aucune chance de tomber sur une âme charitable qui se serait hasardée à leur porter secours.

Louis-Philippe Dalembert - Mur Méditerranée

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Coup de coeur... Anne Robatel...

22 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La Littérature n'est pas qu'un sport de combat - Editions Intervalles

Avez-vous donc entendu la tranquille assurance avec laquelle Gorman a salué l'Amérique et le Monde, comme si elle s'adressait en visio-conférence à une très vieille tante un peu dure d'oreille incapable de se déplacer en raison de la crise sanitaire ? Avez-vous remarqué les gestes fluides et précis par lesquels elle s'appliquait à faire circuler, au-delà des barrières linguistiques et par-dessus les ricanements des réseaux, un flot d'images et de rythmes qui n'a jamais cessé de couler depuis que les humains ont appris à chanter pour trouver le courage d'affronter "le ventre de la bête", ou tout simplement de se lever le matin ? Car s'il est vrai qu'il faut beaucoup de courage pour faire face aux tyrans, aux tocards et aux fascistes, peut-être en faut-il aussi parfois une certaine dose pour juste tenir debout.

Anne Robatel - La littérature n'est pas qu'un sport de combat

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Coup de coeur... Max Genève...

21 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La vie d'auteur - Max Genève - Le Verger - Grand format - Au fil des mots  BLAGNAC

 

Comme le remarquait un ami, avec une bienveillance non dénuée de rosserie, Genève est aussi une ville. Voilà pourquoi, quand on me demande mon nom, je réponds Genève et ajoute aussitôt pour éviter d’épeler : « Comme la ville ». Aimer une ville au point d’en avoir endossé le nom, drôle d’idée, n’est-ce pas ? Mais je ne fais que reproduire en petit un mouvement général de l’onomastique : de nombreux patronymes, on le sait, sont des noms de lieux. Genève, Genève, tout le monde descend.

Résumons. Je suis français, né en Alsace, je suis depuis peu au Pays basque, après avoir vécu trente ans à Paris, je porte depuis quarante ans le nom d’une ville suisse et ce n’est pas une histoire belge. Précisons.

J’ai vu le jour à Mulhouse, Haut-Rhin, en 1945. Vu le jour est une façon de parler, c’était en pleine nuit et comme bébé, on ne distingue pas grand-chose. Mon père était journaliste et critique musical à L’Alsace. À quatre-vingts ans, longtemps après son départ à la retraite, il passait quotidiennement au journal. Disparu, je crois savoir que son fantôme continue de hanter la salle de rédaction.

Mulhouse est près de Bâle, et Bâle est en Suisse, où vit ma sœur Béatrice. Cela pour dire que j’ai toujours eu un pied dans la Confédération, dès l’enfance et avant d’avoir lu Rousseau. Les Suisses ressemblent assez aux Alsaciens, ils sont bâtards comme nous, en plus riches. La bâtardise est notre richesse, ce que mes compatriotes, ceux qui n’ont pas lu Shakespeare, refusent de reconnaître.

Âgé de trente-cinq ans, en 1980 donc, au moment où j’allais publier chez Christian Bourgois mon premier livre de fiction (un recueil de nouvelles, Notre peur de chaque jour), j’ai décidé de changer de nom, ce que raconte La Prise de Genève, un court essai publié par mes amis Francis Bueb et Bernard Reumaux. Pourquoi il le fallait et pourquoi Genève. Notez que je n’avais rien contre Geng, mon patronyme. Dans un essai paru en 10/18, chez Christian Bourgois donc, deux ans auparavant, L’illustre inconnu, j’en avais déjà décortiqué la complexité phonétique en long, en large et en travers.

À l’époque je gagnais ma vie en enseignant la sociologie. Théoricien parrainé par Barthes, Bourdieu, Derrida, polémiste acéré, je publiais des articles et des livres d’humeur, mais avec le sentiment de m’égarer dans des recherches et des combats de Don Quichotte qui m’éloignaient de ma passion pour les histoires et la rêverie, laquelle ne pouvait à l’évidence s’épanouir que dans le roman.

Avec la publication de La Prise de Genève, je répétai un geste accompli quinze ans plus tôt quand, à l’âge de vingt ans, j’écrivis en quelques mois mon premier roman, malgré l’insistance de mes professeurs du lycée Fustel à me voir me présenter au concours de la rue d’Ulm. Ce roman parut vingt ans plus tard, en 1985, chez Bernard Barrault, sous le titre Jeune homme assis dans la neige. Que l’on me permette de citer un passage de la postface rédigée pour l’occasion :

 

« Présomptueux ? Oui, comme tout possédé, impatient de libérer ce qu’il devine porter en lui d’imprévisible et qui pourtant le presse. Et doublement présomptueux de dédaigner a priori le moule prestigieux de la rue d’Ulm ! Mais diable, quand on s’aventure au roman, il faut se soustraire à l’influence des maîtres : on ne peut en même temps se disposer intérieurement à la création et s’enfermer dans un système collectif de préparation à un concours difficile, avec son réseau névrotique et, somme toute, confortable d’obligations et de défenses.

Bref, il avait choisi l’aventure : la littérature, qui n’est peut-être que cela, un abandon sans réserve, possible seulement dans un âge sans calcul, à l’informulable question du sens de l’écriture. »

 

Max Genève - La vie d'auteur

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Coup de coeur... Gustave Flaubert...

20 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

 

Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.

 

Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.

 

Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu'à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins : un champ de roses s'épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des cyprès faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques verts.

 

Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère vaincue, avec ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.

 

Le Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin ; les convalescents qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en marche dès l'aurore, s'y étaient traînés sur leurs béquilles. A chaque minute, d'autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait incessamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac. On voyait entre les arbres courir les esclaves des cuisines, effarés et à demi nus ; les gazelles sur les pelouses s'enfuyaient en bêlant ; le soleil se couchait, et le parfum des citronniers rendait encore plus lourde l'exhalaison de cette foule en sueur.

 

Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l'Egyptien à ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s'étaient peint avec des jus d'herbes de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec des boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient à des statues de corail.

 

Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout contre les arbres, regardaient les tables basses disparaissant à moitié sous des tapis d'écarlate, et attendaient leur tour.

 

Les cuisines d'Hamilcar n'étant pas suffisantes, le Conseil leur avait envoyé des esclaves, de la vaisselle, des lits ; et l'on voyait au milieu du jardin, comme sur un champ de bataille quand on brûle les morts, de grands feux clairs où rôtissaient des boeufs. Les pains saupoudrés d'anis alternaient avec les gros fromages plus lourds que des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient des fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger à l'aise dilatait tous les yeux çà et là, les chansons commençaient.

 

Gustave Flaubert - Salammbô

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Coup de coeur... Laura Vazquez...

19 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Laura Vazquez (@LauraLLVazquez) | تويتر

Le colocataire manipulait un briquet en forme de pieuvre, il le faisait tourner entre ses doigts. Il dit : C’est un briquet rechargeable, je le branche sur mon ordinateur. Le colocataire pencha le front vers l’avant et il leva les yeux comme un démon, il remuait ses pâtes méchamment, il les salait beaucoup. Ses ongles étaient rongés au maximum, il s’arrachait les peaux jusqu’aux phalanges, et ses doigts étaient ronds. Jonathan dit : Il marche comment ce briquet ? Tu le branches et il fait du feu ?

Toute la pièce sentait le moisi. De gros champignons noirs stagnaient le long des murs. Au plafond, il y avait une fuite énorme qui se déplaçait. La fuite était devenue le centre de cet endroit. Une goutte tomba dans les cheveux du colocataire, il la fit glisser avec son pouce. Il s’était habitué à faire glisser les gouttes, c’était devenu un tic. Il l’étala sur son front, il ne leva pas les yeux, il mit une pâte dans sa bouche, il l’avala sans mâcher. Une goutte tomba dans l’assiette, il dit : Si on devait comprendre tout ce qu’on utilise, on n’utiliserait rien. Est-ce que tu comprends ta bouche par exemple ? Tu comprends la prononciation de chaque lettre dans ta bouche ? On n’a pas besoin de tout comprendre, on ne pourrait rien faire en comprenant les choses. On ne pourrait plus faire nos lacets, on ne pourrait plus mâcher. Heureusement, on ne comprend pas, on ne peut pas l’expliquer, non ne comprend pas le feu, mais le feu est bien, le feu est beau. On le voit, le feu est beau. J’ai brûlé des maisons avec ce briquet, je t’ai déjà raconté ? Mais je préfère brûler des appareils électriques. J’achète souvent de petits appareils électriques, j’achète des calculatrices et je les brûle. Les petites calculatrices pas chères dans les supermarchés, je les achète et je les brûle. Je brûle des piles, je brûle des machines. J’ai mis le feu dans un frigo un jour, devine ce qui s’est passé.

Il a explosé ?

Comment tu sais ? Tu lis mes mails ?

Laura Vazquez - La semaine perpétuelle

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