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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Marin Fouqué...

19 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La policière ouvre une lourde porte qui se referme de tout son poids derrière elles. Alors qu’elles empruntent un autre couloir bordé de cellules, elle a seulement le temps d’apercevoir des corps sur des bancs de béton, certains allongés tels des gisants, d’autres prostrés, position penseur. La policière la conduit jusqu’à la quatrième cellule, en tout point semblable aux autres, composée de trois murs autrefois gris et d’un dernier en plexiglas, que des impressions comme des griffures rendent maintenant flou. Un sol en camaïeu de beige et de brun, palette complète de peaux d’humains. Dans l’un des recoins se trouvent des toilettes à la turque, séparées d’un banc en dur par un simple muret. Pour finir, un lavabo boulonné juste en face. Intégral néon-béton. Fracas porte. Cliquetis d’une serrure avec poignée ronde et sillon tracé type labyrinthe. Échos de pas. C’est donc à ça que ça ressemble, l’extrême rebord d’une société. Sans transition, elle pense aux premiers voyageurs qui ont été au bout de la Terre, quand on la croyait plate. Voilà certainement ce qu’ils ont dû ressentir en faisant le tour : pas étonnant, pas rassurant.

Marin Fouqué - G.A.V.

G. A. V. - Marin Fouqué - Babelio

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Coup de coeur... Norman Mailer...

18 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un Rêve Américain [An American Dream] par Mailer, Norman: Fine Softcover  (1967) First French Edition; Signed by Author., Signed by Author(s) | Books  Tell You Why - ABAA/ILAB

Ses yeux brillaient d’une rare gourmandise, le plaisir était dans sa bouche, elle était heureuse. J’étais prêt à poursuivre, gavé, prêt à lancer le premier jet au bord du choix, comme un chat pris entre deux fils je sautais de l’un à l’autre, un coup chaque fois, portant les dépouilles et les secrets de l’enfer au Seigneur, rapportant des messages de défaite du ventre désolé, puis je choisis -ah ! mais j’avais le temps de changer- je choisis son vagin. Ce n’était plus un cimetière, un entrepôt, non, plutôt une chapelle désormais, un endroit décent, modeste, aux parois confortables, à l’odeur verte. Il y avait là une douceur étouffée, respectueuse, entre des murs de pierre. « Voilà ce que sera la prison pour toi », dit ma voix intérieure dans un dernier effort. « Reste là ! » me dit une autre voix. Je pouvais sentir la cuisine du diable dont les feux traversaient le plancher, j’attendais que la chaleur me parvienne, monte des caves inférieures pour apporter l’alcool, la chaleur et les langues agiles, j’étais au bord d’un choix qui me lancerait sur un vent ou sur l’autre, il fallait me donner, je ne pouvais me retenir, et il y eut une explosion, furieuse, traîtresse et brûlante comme les portes d’un slalom glacé et la vitesse de mes talons dépassa ma tête, je connus une de ces fractions de seconde où s’envolent les sens et à cet instant même le désir me saisit et me fit sortir et je m’enfonçai dans son cul pour jaillir comme si j’avais été lancé au travers de la chambre. Elle eut un cri de rage. Sa jouissance dut prendre un tournant féroce. Les yeux fermés, je pouvais sentir des eaux basses et stagnantes, autour d’un tronc d’arbre mort dans un étang la nuit.

Norman Mailer - Un rêve américain

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Coup de coeur... Charles Baudelaire...

17 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

Mon âme ne répond pas.

« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »

Mon âme reste muette.

« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! »

Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1861, « Anywhere out of the world », Pléiade, p.357

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Coup de coeur... Emmanuelle Lambert...

16 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce dimanche, les mouvements de rébellion, la gouaille énergique avaient disparu, ainsi que la question de l’hôpital. Cette dernière ne se posait plus depuis longtemps, depuis ce temps suspendu, comme extensible, où l’on glisse d’abattement en regain, d’épuisement en espoir, sorte de danse précaire qui, toujours, passe par la case hôpital, pour y guérir ou pour y mourir. J’empruntais les mêmes trottoirs, dans les mêmes villes, avec toujours le même espoir que tout tiendrait encore un peu, en équilibre.

Lorsque je suis arrivée dans la chambre, après m’être fait entreprendre dans l’ascenseur par deux hommes qui pensaient que je faisais partie du personnel (cela signifiait apparemment que j’aurais dû me prêter à leur badinage), il était assis sur son lit. J’ai interrogé l’épouse d’un coup d’œil, elle a eu un mouvement à peine perceptible. Cela voulait dire : Plus tard. Face à eux, adossé au mur, les bras croisés et la blouse entrouverte sur une chemise à carreaux, le regard doux encadré de petites lunettes cerclées, se tenait le médecin auquel le copain, rattrapé par la limite d’âge, avait finalement passé le relais.

Lui hochait la tête en regardant ses cuisses que par réflexe j’ai également fixées. Des deux jambes épaisses et glabres, derrière lesquelles, adolescente, je m’épuisais à marcher dans des randonnées qui prenaient le plus souvent fin avec mon évanouissement faute d’eau ou de sucre, des membres épais et solidement plantés dans le sable lorsque, entièrement nu, il prenait soin d’exposer sa personne au soleil et son sexe à la plage, provoquant chez l’enfant que j’étais une honte universelle, il ne restait plus grand-chose.

J’ai pensé à notre premier chien qui, à la fin de sa vie, n’avait plus de musculature. Elle avait fondu avec l’épuisement, son souffle exsangue peinant à attraper l’air, qui lui faisait émettre des râles pour faire trois pas.

« On oublie volontiers qu’en moyenne, nous mourons sept fois plus lentement que nos chiens. » Ainsi s’ouvre La Route du retour, le roman de Jim Harrison. Je l’ai lu à plusieurs reprises avec un émerveillement toujours renouvelé, surtout pour la première partie, le journal du grand-père. Ces lignes m’avaient évoqué le livre d’un autre écrivain américain, John Fante. C’est lui qui m’avait fait découvrir Fante, et offert Mon chien stupide, roman qui me semblait avoir été écrit à l’avance dans une sorte de prémonition poétique gratuite, comme si l’auteur, depuis les années 1960, avait pris soin de décrire pour nous seuls ce que provoquerait dans notre famille l’irruption d’un être vivant hors norme, notre chien.

Dans les rues aux pavés disjoints, ma sœur et moi marchons d’un pas inégal. Les orteils qui dépassent de nos sandales viennent parfois cogner contre les petits cailloux du Rhône dépolis aux bords irréguliers, marron, jaune passé et noir par endroits. On dirait des patates fossilisées. Elles nous sourient.

Nous avons peut-être trois et dix ans, nous mourons d’ennui dans le marché aux puces où nous ont traînées nos parents, indifférentes aux amas de vaisselle, de cafetières en étain, de poêles en cuivre, de verroterie diverse et de vieux jouets incomplets. Ils ressemblent à ceux que la mère de ma mère achète pour les réparer, en souvenir de ceux qu’elle n’a pas eus, comme si elle pouvait recueillir l’enfant orpheline et abandonnée qu’elle avait été, et offrir des poupées délaissées à son propre souvenir.

Déjà, les mange-disques que j’ai connus petite ont rejoint les contingents d’objets oubliés, leur orange plastique repose, inerte, avec les oursons de laine et les landaus de poupée. Au fond du marché se forme un attroupement, des voix, j’ai la main dans celle de ma mère, et je sens au ventre une boule d’énergie. Ma patience sera enfin récompensée ; dans un carton de déménagement, six chiots jappent et s’agitent. Ils sont à donner. Sous le soleil de midi, campé dans l’un des bermudas colorés qu’il affectionnait, il tente de battre en retraite, comme s’il était encore temps. Comme si nous n’avions pas vu les six boules affolées qui nous attendent dans leur carton gratuit. Il tourne le dos aux sons mouillés émis par les chiots. Le poids de deux fillettes, pendues à chacun de ses avant-bras, se laissant traîner comme des piles de linge, le ralentit, il jette un œil. Sermonne. « Vous vous en occuperez, un animal c’est une responsabilité, moi j’en veux pas. » Sur la route du retour, il continue de grommeler derrière son volant, la voix couverte par les jappements suraigus du tout petit corps qu’on a posé dans une boîte à chaussures.

Emmanuelle Lambert - Le garçon de mon père

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Coup de coeur... Hélène Cixous...

15 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si pres - broché - Hélène Cixous - Achat Livre | fnac

Je connais un poète qui est mort dans l'escalier, le jour où il partait dans un pays où il n'était plus plus jamais revenu. Tous ces pays dont on ne revient pas où on ne revient pas où on va revenir où on revient tellement en pensée qu'il est difficile de faire la différence entre aller, ne pas aller, et aller ne pas aller, on passe des années dans la lumière lunaire de l'aéroport. On y est attaché par le pacte le plus antique et le bien moins connu, le pacte d'être un né ou un mort de ce pays. Il n'y a pas d'explication. Il y a un cordon ombilical. C'est une ombre de cordon, un cordon immatériel dont on sent l'effet planté dans le cervelet. Nous sommes des conséquences. Il y a les cellules, dit mon aimé. Moi, je songe à aller à Alger depuis une dizaine d'années. Par précaution j'utilise le verbe " aller". Mes cellules ne suivent pas. Elles font comme si je disais : "retourner". J'attends.

Hélène Cixous - Si près

 

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Coup de coeur... Marie Cosnay...

7 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Des îles : Avec @mariecosnay @Editionsdelogre sur les traces des  réfugié•e•s #Lesbos #Canaries #PaysBasque et à l'écoute des voix migrantes.  À lire, à relire, et à faire circulerpic.twitter.com/bl64oCKv57 - –  Cocotbodol

Les personnes rencontrées, leur situation en Europe ne permet pas toujours de les inscrire nettement dans l’identité. Il faut dire que j’ai du mal avec l’inscription dans l’identité en général. Mon regard et ma voix (jamais effacés) se mêlent aux regards et aux voix des autres. Des « je » multiples, multipliés. Les personnes rencontrées ne se réduisent évidemment pas à ce que je dis ou vois d’elles. Certes, je les croise en un moment crucial, autour de questions cruciales, mais aucun moment ne rend compte de la longueur et de la complexité des chemins. Enfin, si les géographies sont des sortes de fictions politiques, les personnages peuvent l’être aussi, et c’est joyeux. Nous sommes du parti des silhouettes. J’ai conservé les prénoms des personnes à qui j’ai demandé si elles étaient d’accord pour figurer dans ce texte. J’ai transformé les autres. Je l’annonce, dans le texte ou en note, mais rien n’est systématique. Il y a un hasard de la rencontre, dans le texte et la vie. Enfin, je tiens à ajouter que je me suis arrangée comme j’ai pu : hormis quelques entretiens en bonne et due forme (où je pose des questions et prends des notes), je n’ai écrit, à propos de quelqu’un, que dans les cas où je tentais de l’accompagner dans les méandres du dédale administratif qui était le sien à ce moment-là. Que ce soit avec succès, ou pas. Je ne fais pas de cette méthode une règle éthique générale, mais c’est ce qui m’a permis de ne pas me sentir en dette, ou prédatrice d’histoires.

Marie Cosnay - Des îles - Lesbos 2020 - Canaries 2021

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Coup de coeur... Kaoutar Harchi...

6 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une flèche

Et ce jour-là, j’ignore lequel, mais ce jour qui un jour a existé.

J’étais âgée de six, sept ans peut-être.

Je revois la trousse de toile noire, les cahiers, les manuels scolaires éparpillés sur la table de la cuisine où j’avais pris l’habitude de faire mes devoirs, après l’école, le soir. Par l’entrouverture de la porte, j’apercevais le salon et, à l’intérieur du salon, cette commode de bois clair sur laquelle reposaient le poste de télévision ainsi que le magnétoscope.

Mes parents, Hania et Mohamed, se trouvaient dans cette pièce. Assis côte à côte sur le canapé en tissu à carreaux, ils visionnaient le film de leur mariage. Ils riaient de se revoir ainsi coiffés, vêtus. Ils riaient de revoir les visages de leurs proches, la maison du père de Mohamed, la rue passante, et à quelques mètres de là les deux chevaux blancs attelés à la calèche dans laquelle les jeunes mariés, tout un après-midi, s’étaient promenés le long de la corniche qui donnait sur l’océan.

Et ce jour-là, quoique mal enregistré, grésillant, le son de leurs voix, de leurs jeunes voix, vint jusqu’à moi. Une flèche d’amour a frappé mon cœur, l’a percé en son centre. Un foudroiement. Je fus émue de les reconnaître. C’étaient leurs voix, c’étaient eux.

Cette fraîcheur, cette beauté, avaient des airs lointains. Elles appartenaient à une autre époque, un autre lieu, une autre vie. C’était avant moi, je me dis, cela m’a précédée. Mes parents, une fois, furent jeunes, insouciants, et je l’ignorais. Hania et Mohamed éprouvèrent un enjouement, je pensai, et moi, je n’étais pas là.

C’est ce que je compris, ce soir-là.

Et après avoir entendu leurs voix, je découvris, sur l’écran de télévision, leur visage. Se retrouver. Une partie de moi chercha à se retrouver en cette image d’eux venue du passé. C’est ce que je voulais, espérais : me perdre dans la joie de mes parents, être joyeuse avec eux, que la joie, une fois, soit notre lien.

Dans le cœur, le cœur de ma mère, le cœur de mon père, à cette époque-là, en ce pays-là, sachez-le : la joie était rassemblée. Puis la joie, plus tard, s’est dispersée, elle est partie. Où a disparu la joie, ils ont disparu avec elle.

Kaoutar Harchi - Comme nous existons

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Coup de coeur... Alejo Carpentier...

4 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le partage des eaux - Alejo Carpentier - Gallimard - Grand format - Au fil  des mots BLAGNAC

La forêt vierge était le domaine du mensonge, du piège, du faux-semblant ; tout y était travesti, stratagème, jeu d’apparences, métamorphose. Domaine du lézard-concombre, de la châtaigne-hérisson, de la chrysalide-mille-pattes, de la larve à corps de carotte, du poisson-torpille, qui foudroyait du fond de la vase visqueuse. Lorsqu’on passait près des berges, la pénombre qui tombait de certaines voûtes végétales envoyait vers les pirogues des bouffées de fraîcheur. Mais il suffisait de s’arrêter quelques secondes pour que le soulagement que l’on ressentait se transformât en une insupportable démangeaison causée, eût-on dit, par des insectes. On avait l’impression qu’il y avait des fleurs partout ; mais les couleurs des fleurs étaient imitées presque toujours par des feuilles que l’on voyait sous des aspects divers de maturité ou de décrépitude. On avait l’impression qu’il y avait des fruits ; mais la rondeur, la maturité des fruits, étaient imités par des bulbes qui transpiraient, des velours puants, des vulves de plantes insectivores semblables à des pensées perlées de gouttes de sirop, des cactées tachetées qui dressaient à un empan du sol une tulipe en cire safranée. Et lorsqu’une orchidée apparaissait, tout en haut, au-dessus des bambous et des yopos, elle semblait aussi irréelle et inaccessible que l’edelweiss alpestre au bord du plus vertigineux abîme. Mais il y avait aussi les arbres qui n’étaient pas verts, qui jalonnaient les bords de massifs couleur amarante, s’incendiaient avec des reflets jaunes de buisson ardent. Le ciel lui-même mentait parfois quand, inversant sa hauteur sur le mercure des lagunes, il s’enfonçait dans les profondeurs insondables comme le firmament. Seuls les oiseaux étaient vrais, grâce à la claire identité de leur plumage. Les hérons ne trompaient pas, quand leur cou s’infléchissait en point d’interrogation ; ni quand, au cri du vigilant coq-héron, ils prenaient leur vol effrayé dans un frémissement de plumes blanches.

Alejo Carpentier - Le partage des eaux

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Coup de coeur... Thomas Bernhard...

3 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Extinction - Thomas Bernhard - SensCritique

Il a fallu qu’ils meurent dans un accident et qu’ils se réduisent à ce bout de papier ridicule qu’on appelle photographie, pour ne plus pouvoir te faire du mal. La manie de la persécution a pris fin, ai-je pensé. Ils sont morts. Pour la première fois, à la vue de la photographie qui le montre à Sankt Wolfgang sur son voilier, j’ai eu pitié de mon frère. A présent il avait l’air encore beaucoup plus comique sur la photo qu’à première vue. Mon impassibilité en le regardant m’a fait peur. Mes parents aussi étaient comiques sur la photo où on les voit à la gare Victoria. Tous trois à présent, devant moi sur ma table, hauts de dix centimètres à peine, avec leurs vêtements à la mode et l’attitude grotesque de leur esprit, étaient encore plus comiques qu’au premier regard. La photographie ne montre que l’instant grotesque et l’instant comique, ai-je pensé, elle ne montre pas la personne telle qu’elle a été, en somme, durant sa vie, la photographie est une falsification sournoise, perverse, toute photographie, peu importe qui photographie, peu importe qui elle représente, est une atteinte absolue à la dignité humaine, une monstrueuse falsification de la nature, une ignoble barbarie. D’autre part, les deux photos me paraissaient prodigieusement caractéristiques justement de ceux qui étaient fixés sur la pellicule, de mes parents tout comme de mon frère. Les voilà, me suis-je dit, tels qu’ils sont vraiment, les voilà tels qu’ils étaient vraiment. J’aurais aussi bien pu emporter de Wolfsegg d’autres photographies de mes parents et de mon frère et les conserver, j’ai emporté et conservé celles-ci parce qu’elles reproduisent exactement mes parents et mon frère à l’instant où ces photographies ont été prises par moi, tels que mes parents étaient en réalité, tel qu’était mon frère en réalité. Je n’ai pas eu la moindre honte à le constater. Ce n’était pas par hasard que je n’avais pas détruit justement ces photographies et que je les avais même emportées à Rome et mises de côté dans le tiroir de ma table. Je n’ai pas là des parents idéalisés, me suis-je dit, j’ai là mes parents tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient, ai-je rectifié. J’ai là mon frère tel qu’il a été. Ils étaient tous trois si timides, si communs, si comiques. Je n’aurais d’ailleurs pas toléré, me suis-je dit, dans le tiroir de ma table, une image fausse de mes parents et de mon frère. rien que les images réelles, les images vraies. Rien que de l’absolument authentique, si grotesque, peut-être même si repoussant soit-il. Et ce sont précisément ces photos de mes parents et de mon frère que j’avais montrées un jour à Gambetti, il y a un an, je me rappelle encore où, dans le café sur la Piazza del Popolo. Il avait regardé les photos, il avait demandé : Est-ce que tes parents sont très riches ? A quoi j’avais répondu : Oui. Je sais encore qu’ensuite le simple fait de lui avoir montré ces photos m’a été pénible. Tu n’aurais jamais dû lui montrer justement ces photos, me suis-je dit alors. C’avait été une sottise. Il y avait et il y a d’innombrables photos qui montrent effectivement mes parents sérieux, comme on dit, mais elles ne correspondent pas à l’image que, toute ma vie, je me suis faite de mes parents. Il y a aussi de ces photographies sérieuses de mon frère, elles aussi sont des images fausses. Du reste, je ne déteste presque rien au monde plus que l’exhibition de photographies. Je n’en montre aucune et je ne m’en laisse montrer aucune. Que j’aie montré à Gambetti la photo de mes parents à la gare Victoria a été une exception. Quel but poursuivais-je ainsi ? De son côté, Gambetti ne m’avait jamais montré de photographies. Naturellement je connais ses parents ainsi que ses frères et soeurs et cela n’aurait aucun sens de me montrer des photos qui les représentent, cela ne lui serait d’ailleurs jamais venu à l’idée. Au fond, je déteste les photographies et moi-même, il ne m’est jamais venu à l’idée de faire des photographies, à part cette exception londonienne, à part Sankt Wolfgang, Cannes, de ma vie je n’ai possédé un appareil photographique. Je méprise les gens qui sont constamment en train de photographier et qui se promènent tout le temps avec leur appareil photographique pendu au cou. Ils sont sans cesse à la recherche d’un sujet et ils photographient tout et n’importe quoi, même ce qu’il y a de plus absurde. Sans cesse ils n’ont rien d’autre en tête que de se représenter eux-mêmes et toujours de la façon la plus repoussante, ce dont ils n’ont cependant pas conscience. Ils fixent sur leurs photos un monde perversement déformé, qui n’a rien d’autre en commun avec le monde réel que cette déformation perverse dont ils se sont rendus coupables. Photographier est une manie ignoble qui atteint peu à peu l’humanité entière, parce qu’elle n’est pas seulement amoureuse de la déformation et de la perversité, mais qu’elle en est entichée et qu’en vérité, à force de photographier, elle prend à la longue le monde déformé et pervers pour le seul véritable. Ceux qui photographient commettent l’un des crimes les plus ignobles qui puissent être commis, en rendant la nature, sur leurs photographies, perversement grotesque. Sur leurs photographies, les gens sont des poupées ridicules, désaxées au point d’en être méconnaissables, défigurées, oui, qui regardent d’un air effrayé leur ignoble objectif, de façon idiote, repoussante. Photographier est une passion abjecte qui atteint tous les continents et toutes les couches de la population, une maladie qui a frappé l’humanité entière et dont celle-ci ne pourra jamais être guérie. L’inventeur de l’art photographique est l’inventeur de l’art le plus misanthrope de tous les arts. C’est à lui que nous devons la déformation définitive de la nature et de l’homme qui y vit, en la caricature perverse de l’une et de l’autre. Je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie un homme naturel, autrement dit un homme véritable et vrai, comme je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie une véritable et vraie nature. la photographie est le plus grand malheur du XXe siècle. Jamais je n’ai été pris d’un tel dégoût qu’en regardant de photographies. Mais, me suis-je dit à présent, si déformés que soient mes parents et mon frère sur ces seules photographies prises par moi avec l’appareil photographique appartenant à mon frère, à mesure que je les regarde celles-ci montrent tout de même, derrière la perversité et la déformation, la vérité et la réalité de ceux qui sont pour ainsi dire saisis par la photographie, parce que je ne me soucie pas des photos et que je vois ceux qui y sont représentés, non pas tels que les montre la photo dans sa déformation grossière et sa perversité, mais comme moi je les vois. Mes parents à la gare Victoria à Londres ai-je écrit au dos de la photo. Sur la deuxième, qui montre mon frère à Sankt Wolfgang, Mon frère faisant de la voile à Sankt Wolfgang. j’ai plongé la main dans le tiroir et j’ai retiré la photo sur laquelle mes soeurs Amalia et Caecilia posent devant la villa de Cannes que mon oncle Georg, le frère de mon père….. »

Thomas Bernhard - Extinction

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Une femme voilée... Par Christophe Chartreux

3 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une femme voilée... Par Christophe Chartreux

Souvenirs revenus lors d'un voyage en voiture...

Lorsque je rentrais de l’école, du lycée, à huit ans, à quinze ans, je prenais toujours soin d’ôter mes chaussures. J’étais ainsi en permanence « comme à la plage ». Les couloirs de la maison, les pièces, la cave, le garage, tout me ramenait à la fraîcheur de l’eau que je prenais plaisir à faire exploser en gerbes de lumières, courant vers elle pour fuir la brûlure du sable, inonder mes pieds, mes mollets, mes cuisses, ma taille, mon corps entier plongeant dans l’Atlantique, quelques secondes immergé, dans le silence soudain, seulement bercé par le bouillonnement des rouleaux, puis surgissant à la lumière dans une explosion de joie solitaire avant quelques brasses comme autant de caresses partagées avec l’océan. Je revenais ensuite, essoufflé, me jetant sur ma serviette et, contemplant le ciel, cet autre océan dont la profondeur me plongeait dans des abîmes de réflexions naïves, je regardais défiler des nuages imaginaires, tout enivré de bleu.

Du coin de l’œil, et furtivement car je devais fixer la route, je regardais les pieds nus de mon amie. Ils étaient jolis… Elle est très belle...

Me revinrent alors en mémoire d’autres pieds nus…

Ceux de Khadija, que j’appelais khaddouj. Elle était notre bonne au Maroc - Je déteste ce terme. Il était utilisé par les familles françaises. Pas par mes parents. Elle était d'abord, avant tout et seulement la grande sœur à qui je me confiais lorsqu'enfant j'avais à partager un moment heureux ou moins heureux. Cette femme ne savait ni lire ni écrire mais savait mieux que personne lire dans mon regard et écrire dans ma mémoire. Rien d'elle ne s'est jamais effacé. J'ai appris énormément d'une femme illettrée… Paradoxe intéressant.

Elle aussi, dès son arrivée à la maison jusqu’à son départ, retirait sa djellaba et le voile couvrant sa bouche et son nez, ne laissant paraitre que ses yeux. Puis elle ôtait ses chaussures et restait pieds nus la journée entière. Des pieds peints de la cheville aux orteils. Ces figures me fascinaient car je ne les comprenais pas. C’était une jeune femme de vingt-cinq ans, brune aux yeux sombres, très mince, le visage toujours illuminé d’un sourire. Souvent, elle chantait en travaillant. Jamais elle ne se plaignait. Ses pieds nus rendaient sa démarche, d’une noblesse infinie acquise depuis l’enfance par le port de divers récipients sur la tête, légère, élégante, délicate. Elle ne touchait pas le sol, elle le frôlait, l’effleurait, le caressait. C’était une fée, ma fée.

Au plus fort de la chaleur du jour, elle m’invitait à la cave. Il y faisait si frais. S’asseyant en tailleur et, dans un geste ample sculptant l’espace, ramenant son sarouel entre ses jambes repliées, elle m'invitait à me blottir dans le berceau ainsi formé. Alors, caressant mon front, je l’entendais reprendre une mélopée ancienne. Jamais je n’ai entendu la fin. Je m’endormais, tranquille. Mes pieds nus reposant au sol, secoués de quelques soubresauts provoqués par des rêves oubliés.

La journée achevée au moment où les fleurs exhalent des parfums enivrants, son voile délicatement posé sur le visage, sa djellaba recouvrant son corps, je la regardais partir. Jamais je ne me suis posé la moindre question au sujet de ce vêtement tant cette femme me semblait libre dans son sarouel, ses peintures au henné, ses histoires, son corps souple, délié et sublime qui se dessinait sous des vêtements légers, brodés, délicats, lumineux et parfumés.

Il y avait chez cette femme "cachée" plus de sensualité que chez n'importe quelle européenne en maillot de bain.

C'est l'enfant des années 1960 qui parle... L'homme des années 2000 le pense... 

M'en souvenir me comble comme on comble un désir enfoui ou secret...

Christophe Chartreux

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