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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Virginie Despentes...

29 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bye Bye Blondie, Virginie Despentes | Livre de Poche

Cependant, cette Vanessa, c’est spécialement une pure sale conne. Jolie fille, dans les blonds, grosse poitrine, grands yeux clairs. Fine, elle a le cou très long et le regard un peu myope, ce qui fait qu’elle n’est pas sans rappeler la girafe. Elle est méprisante, imbue d’elle-même, d’une bêtise fracassante, qui serait hyper comique, si elle était moins souvent là. Envieuse, plus que compétitive, toujours prête à geindre. Agressive, mais féminine: de façon détournée, insidieuse. Ses réflexions sont généralement blessantes mais de manière non frontale, ce qui fait que le coup de boule, qu’elle appelle pourtant sans arrêt, passerait pour injustifié. De l’avis de Gloria, cette fille n’est parmi eux que parce qu’elle les prend pour des ploucs, et qu’elle peut ici briller à bon compte... Régner, même sur des poules et des cochons, mais régner, quelque part. Tristes obligations de princesse un peu fade.

Virginie Despentes - Bye bye Blondie

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Coup de coeur... Gérard de Nerval...

28 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie ! La vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, - belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum! Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle pouvait être d'ailleurs ! Je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image, - et tout au plus avais-je prêté l'oreille à quelques propos concernant non plus l'actrice, mais la femme. Je m'en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse d'Elide ou sur la reine de Trébizonde, - un de mes oncles, qui avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe siècle, comme il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans doute ! Mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans tenir compte de l'ordre des temps. Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire!; d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance!; d'ennui des discordes passées, d'espoirs incertains, - quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ! La déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. À ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas !! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques!! Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité ! Il fallait qu'elle apparût reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher. 

Gérard de Nerval - Sylvie/Les filles du feu

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Coup de coeur... Julien Green...

27 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Julien Green - Journal intégral, 1919-1940 de Julien Green - Grand Format -  Livre - Decitre
1919

28 octobre. Université de Virginie. Aujourd’hui, je traversais une pelouse à l’herbe abondante et longue ainsi qu’on en foule en rêve. L’or des feuilles brunies crépitait sous mes pas et j’allais sans but, le cœur endolori. Comme je passais près d’un gros chêne, un écureuil glissa du tronc héroïque et se prit à jouer à deux pas de moi. Gris tacheté de noir, il fit un tour, sautilla, puis me regarda de côté de son petit œil inquiet et joyeux, et se coula sous la frondaison amicale. À ce moment, la tristesse mourut dans mon cœur.

 

29 octobre3. Un jour de découragement et de solitude, un de ces jours où on se demande s’il ne serait pas bon que la foudre vous touchât au front, de son doigt de mort, un jour qui est une oppression de vingt-quatre heures. Mon cœur est resté au Lawn. Oh ! l’angoisse de n’être plus là-bas, dans cette vieille maison que j’aimai spontanément d’un amour irréfléchi dès la première seconde où je l’entrevis, un soir, dans la brume et les grandes ombres des magnolias frémissants.

 

30 octobre. Une sympathie mystérieuse s’établit de notre âme à un paysage, un site jusqu’alors inconnu, de telle sorte que nous devenons la dépendance de quelques beaux arbres, d’une prairie, d’une maison. Comment exprimer cela ? Du fond des choses inanimées s’éveille je ne sais quel être infernal ou divin qui nous capte et nous retient à jamais, qui s’empare de notre cœur comme d’une citadelle enlevée par surprise après un siège de patience et d’adresse, jusqu’à faire partie intégrante de notre personne, jusqu’à devenir nous-mêmes, jusqu’à nous tourmenter si nous essayons de nous libérer de cette domination.

 

4 novembre. Minuit. Mes chers livres qui êtes là, tous autour de moi, muets compagnons de ma solitude, comme je vous aime ! Que m’importe le tumulte du monde, les haines, les jalousies, les mépris, que m’importe, bons amis silencieux et austères, que m’importe ! Ma vie n’est pas gaie en ce moment, mais paisible et cachée. Dehors les étudiants font leur vacarme habituel. Quelqu’un en moi voudrait aller boire et s’amuser avec eux, mais quelqu’un d’autre s’y refuse.

Ce soir, lu Électre.

 

22 novembre. Je commence aujourd’hui un journal quelque peu différent de celui que j’avais entrepris dernièrement. Je compte dans celui-ci me préoccuper uniquement de ma vie spirituelle, ne parler du monde extérieur qu’en ce qu’il a d’influence directe sur les développements de ma pensée. Mon espoir est qu’après quelque dix mois de cet exercice j’aurai conduit mon intelligence à une conclusion qui puisse déterminer l’état de vie où je suis appelé d’une façon si radicale qu’elle exclura toute espèce de doute.

(Note de janvier 1921 : il va de soi que je n’ai jamais continué ce journal-là.)

 

14 décembre. Tout peut être mis en doute, tout, le mouvement des astres et la nature de la matière, tout, mais non le fait que j’existe et que je pense. Que le froid, la pluie, la chaleur soient autant d’illusions produites par mon corps, lequel n’est lui-même, peut-être, que l’illusion de mon esprit, soit, mais que parmi tant de choses incertaines mon esprit seul soit ce dont je puisse être sûr, voilà ce qui est indubitable. En sorte que la question de savoir comment je dois vivre devient une pure question de logique. Puisqu’il n’est que probable que le monde soit vrai et qu’il est sûr que mon cerveau existe, il me faut donner toute mon attention à ce qui forme le cœur même de mon inébranlable foi, ne dirigeant que de minimes efforts vers ce qui n’est qu’hypothèse, à savoir le monde tangible. Travailler à bien penser me paraît un devoir si impérieux, si clair, que j’en veux faire l’unique raison de ma vie, le motif de chacun de mes actes.

Considérant mon but comme atteint (mon but immédiat) chaque fois que j’aurais accompli quelque progrès moral ou intellectuel, ce qui est la même chose, ainsi que je l’ai dit autre part, je me ferai un devoir strict de ne pas entendre la voix de la calomnie ou de la médisance aveugle ; autrement je n’avancerai pas. J’ai un but à atteindre, je l’atteins par tous les moyens licites, le reste est accidentel. Le reste, c’est-à-dire la critique inintelligente ou les injures d’un monde imbécile. Et j’en reviens à ce que j’ai dit plus haut, à savoir que mon attention ne doit se porter outre-mesure sur ce qui peut n’être qu’une illusion ; que si je me fais un devoir de cette règle, il viendra normalement que prendre souci des rancunes ou des jalousies de l’homme, de ce que je crois être l’homme, est absolument contraire à ce devoir que je m’impose, et par conséquent, immoral.

 

17 décembre. Quelle manie ai-je donc de m’examiner avec une curiosité jamais lasse, une curiosité croissante ? Des jours entiers se passent et je ne vois personne, ou si l’on vient me voir, je réponds d’une façon distraite et obscure aux questions les plus banales, ou plutôt quelqu’un d’autre répond pour moi, un quelqu’un mystérieux qui articule des phrases dont j’ai à peine conscience, cependant que moi, le vrai moi, se perd en méditations fugaces. Que suis-je donc ? Et pourquoi ne suis-je pas plutôt allemand ou radjpoute ? Parce qu’il faut des Français ou des Américains ! Mais comment la sélection se fait-elle parmi les âmes en vacance ? Pourquoi telle âme est-elle destinée à s’incarner au bord de la Weser plutôt qu’en Perse ou en Champagne ? Je n’ai rien fait pour naître en France ; ma volonté est donc absente de ce qui fait le point de départ de toute ma vie. Et pourquoi suis-je déchiré, sans qu’il y aille de ma faute, entre deux esprits, à savoir l’esprit latin et foncièrement catholique, et l’esprit anglo-saxon avec tout ce qu’il comporte de mélancolie chronique et d’aspirations trop vagues pour être réalisées ? Mon malheur est de n’être pas un. Ne pouvant être quelque chose, j’ai fini par détester tout. Je vis comme un lunatique, triste, amant passionné de la solitude et de l’ombre.

 

20 décembre. Parfois, ce que l’on convenait d’appeler son originalité le faisait souffrir. Il rêvait de devenir pareil aux êtres qu’il voyait autour de lui, il choisissait ceux d’entre eux qui lui paraissaient les plus admirables et les plus normaux à la fois dans leurs visages et leurs comportements, et s’ingéniait à les imiter. On disait alors qu’il était amoureux, paroles stupides qu’il n’entendait point.

 

25 décembre. Nouvelle possible. Un fantôme s’installe dans une famille de bourgeois et sert de conscience à ces malfaiteurs. Les plus secrètes pensées de vice sont immédiatement tirées au clair et punies par l’être effroyable que personne ne peut voir. Agonie rapide de ces gens.

Autre sujet : un jeune sculpteur travaille à la cathédrale de Chartres, très haut, dans les nuages. Ses progrès ont quelque chose de miraculeux ; un jour, il se rend compte qu’il est à l’apogée de son génie et commence son chef-d’œuvre. Il se recule pour le contempler et tombe.

 

Julien Green - Journal intégral Tome 2

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Coup de coeur... Marcel Proust...

26 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le Temps retrouvé" de Marcel Proust - La Parafe

Ainsi, j'étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant l'œuvre d'art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que préexistant à nous, nous devons, à la fois parce qu'elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. Mais cette découverte que l'art pouvait nous faire faire, n'était-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et qui nous reste d'habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l'avons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d'un tel bonheur quand un hasard nous apporte le souvenir véritable ? Je m'en assurais par la fausseté même de l'art prétendu réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n'avions pris dans la vie l'habitude de donner à ce que nous sentons une expression qui en diffère tellement, et que nous prenons au bout de peu de temps pour la réalité même. Je sentais que je n'aurais pas à m'embarrasser des diverses théories littéraires qui m'avaient un moment troublé - notamment celles que la critique avait développées au moment de l'affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre, et qui tendaient à « faire sortir l'artiste de sa tour d'ivoire », et à traiter des sujets non frivoles ni sentimentaux, mais peignant de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules, à tout le moins non plus d'insignifiants oisifs (« j'avoue que la peinture de ces inutiles m'indiffère assez » disait Bloch), mais de nobles intellectuels, ou des héros.

Marcel Proust - Le temps retrouvé

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Coup de coeur... Emmanuel Carrère...

25 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Seules les parties civiles ne le regardaient pas. Assise juste devant moi, entre ses deux fils, la mère de Florence fixait le plancher comme si elle s’accrochait à un point invisible pour ne pas s’évanouir. Il avait fallu qu’elle se lève ce matin, qu’elle prenne un petit déjeuner, qu’elle choisisse des vêtements, qu’elle fasse depuis Annecy le trajet en voiture et à présent elle était là, elle écoutait la lecture des 24 pages de l’acte d’accusation. Quand on est arrivé à l’autopsie de sa fille et de ses petits-enfants, la main crispée qui serrait devant sa bouche un mouchoir roulé en boule s’est mise à trembler un peu. J’aurais pu, en tendant le bras, toucher son épaule, mais un abîme me séparait d’elle, qui n’était pas seulement l’intolérable intensité de sa souffrance. Ce n’est pas à elle et aux siens qui j’avais écrit, mais à celui qui avait détruit leurs vies. C’est à lui que je croyais devoir des égards parce que, voulant raconter cette histoire, je la considérais comme « son » histoire. C’est avec son avocat que je déjeunais. J’étais de l’autre côté.

Emmanuel Carrère - L'adversaire

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Coup de coeur... Annie Ernaux...

24 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je suis descendue à Barbès. Comme la dernière fois, des hommes attendaient, groupés au pied du métro aérien. Les gens avançaient sur le trottoir avec des sacs roses de chez Tati. J'ai pris le boulevard de Magenta, reconnu le magasin Billy, avec des anoraks suspendus au-dehors. Une femme arrivait en face de moi, elle portait des bas noirs à gros motifs sur des jambes fortes. La rue Ambroise-Paré était presque déserte jusqu'aux abords de l'hôpital. J'ai suivi le long couloir voûté du pavillon Elisa. La première fois je n'avais pas remarqué un kiosque à musique, dans la cour qui longe le couloir vitré. Je me demandais comment je verrais tout cela après, en repartant. J'ai poussé la porte 15 et monté les deux étages. À l'accueil du service de dépistage, j'ai remis le carton où est inscrit mon numéro. La femme a fouillé dans un fichier et elle a sorti une pochette en papier kraft contenant des papiers. J'ai tendu la main mais elle ne me l'a pas donnée. Elle l'a posée sur le bureau et m'a dit d'aller m'asseoir, qu'on m'appellerait.

La salle d'attente est séparée en deux boxes contigus. J'ai choisi le plus proche de la porte du médecin, celle aussi où il y avait le plus de monde. J'ai commencé à corriger les copies que j'avais emportées. Juste après moi, une fille très jeune, blonde avec de longs cheveux, a tendu son numéro. J'ai vérifié qu'on ne lui donnait pas non plus sa pochette et qu'elle aussi serait appelée. Attendaient déjà, assis loin les uns des autres, un homme d'une trentaine d'années, vêtu mode et calvitie légère, un jeune Noir avec un walkman, un homme d'une cinquantaine d'années, au visage marqué, affaissé dans son siège. Après la fille blonde, un quatrième homme est arrivé, il s'est assis avec détermination, a sorti un livre de sa serviette. Puis un couple : elle, en caleçon, avec un ventre de grossesse, lui en costume cravate.

Sur la table, il n'y avait pas de journaux, seulement des prospectus sur la nécessité de manger des produits laitiers et « comment vivre sa séropositivité ». La femme du couple parlait à son compagnon, se levait, l'entourait de ses bras, le caressait. Il restait muet, immobile, les mains appuyées sur un parapluie. La fille blonde gardait les yeux baissés, presque fermés, son blouson de cuir plié sur ses genoux, elle paraissait pétrifiée. À ses pieds, il y avait un grand sac de voyage et un petit qui s'attache dans le dos. Je me suis demandé si elle avait plus de raisons que les autres d'avoir peur. Elle venait peut-être chercher son résultat avant de partir en week-end, ou de retourner chez ses parents en province. La docteure est sortie de son bureau, une jeune femme mince, pétulante, avec une jupe rose et des bas noirs. Elle a dit un numéro. Personne n'a bougé. C'était quelqu'un du box d'à côté, un garçon qui est passé rapidement, je n'ai vu que des lunettes et une queue-de-cheval.

 

Annie Ernaux - L'événement

 

L'événement

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Coup de coeur... Chloé Delaume...

23 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ils possèdent le langage et ils contrôlent la langue. Croient-ils. Féminiser les mots dès que l’occasion se présente, le français est une langue vivante, de la population qui le parle nous constituons plus de la moitié. Se battre pour que le masculin ne l’emporte plus sur le féminin, ça passe par la grammaire. Mille femmes et un seul homme, on dit : ils sont contents. Un seul homme et mille femmes, là encore, ils sont contents. C’est un peu compliqué de se penser égale quand les dés sont pipés et que la langue est fourchue.

(...)

La première vague féministe est celle ayant permis le droit de vote et l’égalité juridique. Ce sont les actives suffragettes et le féminisme du mouvement ouvrier. Fin XIXe, milieu XXe. Les vagues se creusent dans les sillons des révolutions industrielles. La deuxième vague déferle au milieu des années 1960 et pendant les années 1970. L’égalité est revendiquée, et le droit de disposer de son corps. Ce sont nos aïeules du MLF, la femme du soldat inconnu, le manifeste des 343 salopes. Le droit à l’avortement libre. Le féminisme matérialiste, le féminisme essentialiste. Féminisme s’écrit au pluriel. La troisième vague féministe est arc-en-ciel, partie des États-Unis dans le milieu des années 1980. Militantes issues des groupes minoritaires, intersectionnalisme, visibilisation des minorités ethno-culturelles ; questions de genre, théories queer. C’est elle qui a su déconstruire, en ses fondements, le patriarcat, en s’attaquant entre autres à la binarité. La troisième vague est activiste, politique et organisée. Dès l’apparition d’Internet, la troisième vague s’y est déployée. Des initiatives individuelles et collectives, des sites, des blogs. Transmission de savoirs, études, index, lexiques, matrimoine, connaissances ; expériences personnelles, recherches et créations militantes, collectifs artistiques, politiques. États-Unis et Canada, courant queer, cyberféminisme, Donna Haraway, manifestes, codes, théories, encore, théories. La quatrième vague féministe est violette, c’est une colère de suffragettes. Majorité visible jusqu’ici silencieuse ; le sexisme ordinaire : une lutte de chaque instant. Elle utilise les technologies numériques et les réseaux sociaux comme outils et comme armes. Reprise quotidienne des informations et chiffres relatifs aux inégalités et aux violences faites aux femmes, création de hashtags qui virent au raz de marée.

Chloé Delaume - Mes bien chères soeurs

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Coup de coeur... Jenny Offil...

22 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Jenny Offill, Atmosphère

Dans la matinée, la femme qui a presque atteint l’illumination arrive. Il y a des étapes, et elle pense en être à l’avant-dernière. Celle-ci ne peut se décrire que par un terme japonais. Qui signifie « Seau de peinture noire ».

Je passe un petit moment à chercher des ouvrages pour le vacataire maudit. Il rédige sa thèse depuis onze ans. Je lui offre des rames de papier. Des trombones et des stylos. Il travaille sur un philosophe dont je n’ai jamais entendu parler. Il me dit qu’il est mineur mais essentiel. Mineur mais essentiel !

Hier soir, son épouse a mis un mot sur le frigo. Ce que tu fais actuellement rapporte-t-il de l’argent ?

L’homme en costume minable refuse qu’on diminue ses amendes. Il est heureux de contribuer à notre institution. La blonde aux ongles rongés jusqu’au sang fait un saut après le déjeuner et repart avec un sac à main plein de papier hygiénique.

Je dois supporter une théorie sur la vaccination et une autre sur le capitalisme tardif. « Vous rêvez parfois d’avoir à nouveau trente ans ? » me demande l’ingénieur au cœur solitaire. « Non, jamais », je réponds. Je
lui raconte cette vieille blague sur les voyages dans le temps.

Ici on ne sert pas les voyageurs dans le temps.
Un voyageur dans le temps entre dans un bar.

En rentrant chez moi, je passe devant la dame qui vend des petits moulins à vent. Parfois, quand les étudiants sont vraiment défoncés, ils lui en achètent. « Pas de client aujourd’hui », elle dit. J’en prends un pour Eli. Un bleu et blanc qui devient tout bleu et tout flou en tournant dans le vent. Ne pas oublier les pièces de vingt-cinq cents, je me rappelle.

À l’épicerie, Mohan m’en donne un rouleau. Je m’extasie devant son nouveau chat, il me dit qu’il est arrivé comme ça. Mais qu’il va le garder parce que sa femme ne l’aime plus.

« C’est dommage que tu ne sois pas une vraie psy, me dit mon mari. On serait riches. »

 

Jenny Offill - Atmosphère

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Coup de coeur... Lawrence Durrell...

21 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Justine - Lawrence Durrell - SensCritique

Je ne suis ni heureux ni malheureux : je vis en suspens, comme une plume dans l’amalgame nébuleux de mes souvenirs. J’ai parlé de la vanité de l’art mais, pour être sincère, j’aurais dû dire aussi les consolations qu’il procure. L’apaisement que me donne ce travail de la tête et du cœur réside en cela que c’est ici seulement, dans le silence du peintre ou de l’écrivain, que la réalité peut être recréée, retrouver son ordre et sa signification véritables et lisibles. Nos actes quotidiens ne sont en réalité que des oripeaux qui recouvrent le vêtement tissé d’or, la signification profonde. C’est dans l’exercice de l’art que l’artiste trouve un heureux compromis avec tout ce qui l’a blessé ou vaincu dans la vie quotidienne, par l’imagination, non pour échapper à son destin comme fait l’homme ordinaire, mais pour l’accomplir le plus totalement et le plus adéquatement possible. Autrement pourquoi nous blesserions-nous les uns les autres ? Non, l’apaisement que je cherche, et que je trouverai peut-être, ni les yeux brillants de tendresse de Mélissa, ni la noire et ardente prunelle de Justine ne me le donneront jamais. Nous avons tous pris des chemins différents maintenant; mais ici, dans le premier grand désastre de mon âge mûr, je sens que leur souvenir enrichit et approfondit au-delà de toute mesure les confins de mon art et de ma vie. Par la pensée je les atteins de nouveau, je les prolonge et je les enrichis, comme si je ne pouvais le faire comme elles le méritent que là, là seulement, sur cette table de bois, devant la mer, à l’ombre d’un olivier. Ainsi la saveur de ces pages devra-t-elle quelque chose à leurs modèles vivants, un peu de leur souffle, de leur peau, de leur inflexion de leur voix, et cela se mêlera à la trame ondoyante de la mémoire des hommes. Je veux le faire revivre de telle façon que la douleur se transmue en art… Peut-être est-ce là une tentative vouée à l’échec, je ne sais. Mais je dois essayer…

Lawrence Durrell (1912~1990), Justine (Le Quatuor d’Alexandrie), 1957 – Ed. Buchet-Chastel

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Coup de coeur... Maria Pourchet...

20 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tu vas me dire, elle est intéressante, elle sait des choses. Précisément ça m’énerve, ça prend de la place. Et savante c'est Ie terme poli pour dire pauvre chez les diplômés, un prof ça gagne quoi, 2 000 balles. Tu vas me dire, elle est belle. Tu plaisantes ]'espère ? C'est périssable et pas toujours vrai. Elle est honnête. En effet. C'est du reste une vertu appréciable chez une crémière, un poissonnier, quand la question c'est la fraîcheur de la came. C'est d'un rural, l’honnêteté, surtout qu'elle l'a perdue. La preuve elle trompe son mari. Elle est forte ? Arrête, elle chiale tout Ie temps et j'en fais ce que j'en veux. Elle me trouve beau. C'est vrai, mais elle va se réveiller. On baise bien. La j'ai rien a dire. Mais enfin, elle n’aime pas les chiens et moi je n'ai jamais aimé les profs, alors de quoi on parle. Nous n'avons elle et moi rien en commun, sinon une chose : on ne se comprend pas.

Maria Pourchet - Feu

Feu de Maria Pourchet : la passion et ses menaces

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