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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Sylvain Tesson...

4 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’était au cours d’une fête chez ce petit abruti de Jimmy qui caricaturait les écrivains dans les magazines américains et essayait de refiler ses dessins politiques pourris dans la presse gauchiste. Une de ces soirées où les Parisiens se prennent pour des New-Yorkais en s’accueillant à grands sourires et tapes dans le dos et en se servant des scotchs dans des appartements trop petits pour que ça fasse illusion. On s’ennuyait à crever, mais il n’était pas question d’aller dormir. Nous avions peur de vieillir et ne voulions pas risquer d’attraper des rides en fermant l’œil. Nous étions des veilleurs de nuit, nous surveillions nos vies. Nous mettions notre vigilance dans l’insomnie. Et tout le monde était un peu honteux de ne pas rentrer chez soi parce que rester ici, posés comme des bibelots, revenait à avouer que, chez soi, cela n’était pas beaucoup plus trépidant. À un moment j’ai dit : « Caroline, voici Rémi, il est peintre ; Rémi voici Caroline, elle vit dans une banque en attendant de se faire braquer. » Elle a dit un truc gentil du genre : « Ils doivent être réussis vos autoportraits », et, lui, il l’a regardée avec un air de flétan de l’Aral parce qu’il ne sait jamais quoi dire au moment où il le faut et qu’il était très saoul et qu’elle était très belle. Je les ai laissés parce que je sentais que j’avais été bien inspiré. Ensuite, ils ne se sont jamais plus quittés, ce qui est un mystère immense sur lequel nous émettions toutes sortes de suppositions lorsqu’on trempait des pitas dans des sauces orientales chez le maronite de la rue du Sentier, en sortant du bouclage.

Sylvain Tesson - S'abandonner à vivre

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Coup de coeur... Yoann Barbereau...

3 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quiconque a vécu en Russie au début du XXIe siècle, au début ou peut-être un peu avant, longtemps avant, peut-être longtemps après, celui-là s’est trouvé dans ces situations à la fois rocambolesques et attendues, lorsqu’un flic laisse entendre que, oui, quelques billets feront l’affaire et permettront au voyageur de poursuivre sa route sans anicroche, ou lorsque l’infinie folie bureaucratique prend de telles proportions qu’on n’en trouve plus aucun équivalent nulle part, ni chez Gogol, ni chez Kafka, lorsque l’on est mis en présence de tels pantins, prisonniers de logiques aussi parfaites qu’aberrantes, tellement burlesques, tellement talentueux, tellement butés que les personnages de Beckett en deviennent sans surprise, ou encore lorsque les éléments de ce folklore foutraque se combinent – paperasserie absurde, flicaille gauche et gourmande, chefaillons lunaires, guichetiers aussi enivrés que créatifs, malices, farces et attrapes – pour créer des situations telles que, pendant de longues semaines, des mois voire des années, on en fait des récits loufoques et proverbiaux, on se les répète entre amis, on se les transmet comme des paraboles, des recettes culinaires ou des viatiques pour temps d’orage.

Yoann Barbereau - Dans les geôles de Sibérie

Yoann Barbereau : Dans les geôles de Sibérie | Livres en famille

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Coup de coeur... Kamel Daoud...

2 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

(Dehors, la lune est un chien qui hurle, tordu de douleur. La nuit est à son faîte obscur, imposant d’immenses espaces inconnus au petit village. Quelqu’un secoue violemment le loquet de la vieille porte et d’autres chiens répondent. Je ne sais pas quoi faire ni s’il faut s’arrêter. La respiration encombrée du vieux rapproche les angles et oppresse les lieux. Je tente une diversion mentale en regardant ailleurs. Sur les murs de la chambre, entre l’armoire et la photo de La Mecque, la vieille peinture écaillée dessine des continents. Des mers sèches et perforées. Des oueds secs vus du ciel. “Noun! Et le calame et ce qu’ils écrivent”, dit le Livre sacré dans ma tête. Mais cela ne sert à rien. Le vieux n’a plus de corps, seulement un vêtement. Il va mourir parce qu’il n’a plus de pages à lire dans le cahier de sa vie.)

Écrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire. Mais il fallait écrire toujours, sans cesse, à peine le temps de manger ou d’aller faire mes besoins, de mâcher correctement ou de gratter le dos de ma tante en traduisant très librement les dialogues de films étrangers ravivant le souvenir de vies qu’elle n’a jamais vécues. Pauvre femme, qui mérite à elle seule un livre qui la rendrait centenaire.

À strictement parler, je ne devais plus jamais lever la tête, mais rester là, courbé et appliqué, renfermé comme un martyr sur mes raisons profondes, gribouillant comme un épileptique et grognant contre l’indiscipline des mots et leur tendance à se multiplier. Une question de vie et de mort, de beaucoup de morts, à vrai dire, et de toute la vie. Tous, vieux et enfants, liés à la vitesse de mon écriture, au crissement de ma calligraphie sur le papier et à cette précision vitale que je devais affiner en trouvant le mot exact, la nuance qui sauve de l’abîme ou le synonyme capable de repousser la fin du monde. Une folie. Beaucoup de cahiers qu’il fallait noircir. Pages blanches, 120 ou plus, de préférence sans lignes, avec protège-cahier, strictes comme des pierres mais attentives et avec une texture grasse et tiède pour ne pas irriter la surface latérale de la paume de ma main.

Kamel Daoud - Zabor ou les psaumes

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Coup de coeur... Langston Hughes...

1 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

The Weary Blues (English Edition) eBook : Hughes, Langston: Amazon.fr:  Boutique Kindle

LE NÈGRE PARLE DES FLEUVES

J'ai connu des fleuves
J'ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux
            que le flux du sang humain dans les veines humaines.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Je me suis baigné dans l'Euphrate quand les aubes étaient neuves.
J'ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil.
J'ai contemplé le Nil et au-dessus j'ai construit les pyramides.
J'ai entendu le chant du Mississipi quand Abe Lincoln descendit
            à la Nouvelle-Orléans, et j'ai vu ses nappes boueuses transfigurées
            en or au soleil couchant.

J'ai connu des fleuves :
Fleuves anciens et ténébreux.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

 

MOI AUSSI

Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il vient du monde.
Mais je ris,
Et mange bien,
Et prends des forces.

Demain
Je me mettrai à table
Quand il viendra du monde
Personne n'osera
Me dire
Alors
« Mange à la cuisine ».

De plus, ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte, -

Moi aussi, je suis l'Amérique.

LE BLUES DU DÉSESPOIR
[THE WEARY BLUES]

Fredonnant un air syncopé et nonchalant,
Balançant d'avant en arrière avec son chant moelleux,
            J'écoutais un Nègre jouer.
En descendant la Lenox Avenue l'autre nuit
A la lueur pâle et maussade d'une vieille lampe à gaz
            Il se balançait indolent...
            Il se balançait indolent...
Pour jouer cet air, ce Blues du Désespoir.
Avec ses mains d'ébène sur chaque touche d'ivoire
Il amenait son pauvre piano à pleurer sa mélodie.
            O Blues !
Se balançant sur son tabouret bancal
Il jouait cet air triste et rugueux comme un fou,
            Tendre Blues !
Jailli de l'âme d'un Noir
            O Blues !

D'une voix profonde au timbre mélancolique
J'écoutais ce Nègre chanter, ce vieux piano pleurer –
            « J'n'ai personne en ce monde,
            J'n'ai personne à part moi.
            J'veux en finir avec les soucis
J'veux mettre mes tracas au rancart. »
Tamp, tamp, tamp ; faisait son pied sur le plancher.
Il joua quelques accords et continua de chanter –
            « J'ai le Blues du Désespoir
            Rien ne peut me satisfaire.
            J'n'aurai plus de joie
            Et je voudrais être mort. »
Et tard dans la nuit il fredonnait cet air.
Les étoiles disparurent et la lune à son tour.
Le chanteur s'arrêta de jouer et rentra dormir
Tandis que dans sa tête le Blues du Désespoir résonnait.
Il dormit comme un roc ou comme un homme qui serait mort.

NÈGRE

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire,
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J'ai été un esclave :
            César m'a dit de tenir ses escaliers propres.
            J'ai ciré les bottes de Washington.

J'ai été ouvrier :
            Sous ma main les pyramides se sont dressées.
            J'ai fait le mortier du Woolworth Building.

J'ai été un chanteur :
            Tout au long du chemin de l'Afrique à la Géorgie
            J'ai porté mes chants de tristesse.
            J'ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre :
            Les Belges m'ont coupé les mains au Congo.
            On me lynche toujours au Mississipi.

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.
Langston Hugues - The weary blues
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A (re)lire... "Reconnaître le fascisme", Umberto Eco - Edifiant !

1 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

UMBERTO ECO - Reconnaître le fascisme - Sciences sociales - LIVRES -  Renaud-Bray.com - Livres + cadeaux + jeux

Les 14 clefs du fascisme

La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur.

Le conservatisme implique le rejet du modernisme. Le rejet du monde moderne se dissimule sous un refus du mode de vie capitaliste, mais il a principalement consisté en un rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776, bien évidemment [Déclaration d’indépendance des États-Unis]). La Renaissance, l’Âge de Raison sonnent le début de la dépravation moderne.

Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. Les penseurs officiels fascistes ont consacré beaucoup d’énergie à attaquer la culture moderne et l’intelligentsia libérale coupables d’avoir trahi ces valeurs traditionnelles.

Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison.

En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition.

Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs.

Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur.

Les partisans du fascisme doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la puissance de leurs ennemis. Les gouvernements fascistes se condamnent à perdre les guerres entreprises car ils sont foncièrement incapables d’évaluer objectivement les forces ennemies.

Pour le fascisme éternel, il n’y a pas de lutte pour la vie mais plutôt une vie vouée à la lutte. Le pacifisme est une compromission avec l’ennemi et il est mauvais à partir du moment où la vie est un combat permanent.

L’élitisme est un aspect caractéristique de toutes les idéologies réactionnaires. Le fascisme éternel ne peut promouvoir qu’un élitisme populaire. Chaque citoyen appartient au meilleur peuple du monde; les membres du parti comptent parmi les meilleurs citoyens; chaque citoyen peut ou doit devenir un membre du parti.

Dans une telle perspective, chacun est invité à devenir un héros. Le héros du fascisme éternel rêve de mort héroïque, qui lui est vendue comme l’ultime récompense d’une vie héroïque.

Le fasciste éternel transporte sa volonté de puissance sur le terrain sexuel. Il est machiste (ce qui implique à la fois le mépris des femmes et l’intolérance et la condamnation des mœurs sexuelles hors normes: chasteté comme homosexualité).

Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple.

Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe.

Umberto Eco

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Coup de coeur... Aristote...

30 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Comme il y a plusieurs fins, à ce qu'il semble, et que nous en pouvons rechercher quelques-unes en vue des autres, la richesse par exemple, et en général toutes ces fins qu'on peut appeler des instruments, il est bien évident que toutes ces fins ne sont pas parfaites et définitives par elles-mêmes. Or, le bien suprême doit être quelque chose de parfait et de définitif. Par conséquent, s'il existe une seule et unique chose qui soit définitive et parfaite, elle est précisément le bien que nous cherchons; et s'il y a plusieurs choses de ce genre, c'est la plus définitive d'entre elles qui est le bien.

Or, à notre sens, le bien qui doit être recherché pour lui seul est plus définitif que celui qu'on cherche en vue d'un autre bien : en un mot, le parfait, le définitif, le complet est ce qui est éternellement digne d'être recherché en soi, et ne l'est jamais en vue d'un objet autre que lui.

Mais voilà précisément le caractère que semble avoir le bonheur : c'est pour lui et toujours pour lui seul que nous le recherchons, ce n'est jamais en vue d'une autre chose. Au contraire quand nous poursuivons les honneurs, le plaisir, la science, la vertu sous quelque forme que ce soit, nous désirons bien sans doute tous ces avantages pour eux-mêmes, puisqu'indépendamment de toute autre conséquence nous désirerions certainement chacun d'eux; mais cependant nous les désirons aussi en vue du bonheur, parce que nous croyons que tous ces avantages divers nous le peuvent assurer, tandis que personne ne peut désirer le bonheur en vue de quoi que ce soit autre que lui.

Du reste, cette conclusion à laquelle nous venons d'arriver semble sortir également de l'idée d'indépendance, que nous attribuons au bien parfait, au bien suprême. Évidemment nous le croyons indépendant de tout. Et quand nous parlons d'indépendance, nous entendons par là ce qui, pris dans son isolement, suffit à rendre la vie désirable, et fait qu'elle n'a plus besoin de quoi que ce soit; or c'est là justement ce qu'est le bonheur.

Aristote, extrait de L'Ethique à Nicomaque, trad. A. Fouillée).

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Coup de coeur... Virginie Despentes...

29 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bye Bye Blondie, Virginie Despentes | Livre de Poche

Cependant, cette Vanessa, c’est spécialement une pure sale conne. Jolie fille, dans les blonds, grosse poitrine, grands yeux clairs. Fine, elle a le cou très long et le regard un peu myope, ce qui fait qu’elle n’est pas sans rappeler la girafe. Elle est méprisante, imbue d’elle-même, d’une bêtise fracassante, qui serait hyper comique, si elle était moins souvent là. Envieuse, plus que compétitive, toujours prête à geindre. Agressive, mais féminine: de façon détournée, insidieuse. Ses réflexions sont généralement blessantes mais de manière non frontale, ce qui fait que le coup de boule, qu’elle appelle pourtant sans arrêt, passerait pour injustifié. De l’avis de Gloria, cette fille n’est parmi eux que parce qu’elle les prend pour des ploucs, et qu’elle peut ici briller à bon compte... Régner, même sur des poules et des cochons, mais régner, quelque part. Tristes obligations de princesse un peu fade.

Virginie Despentes - Bye bye Blondie

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Coup de coeur... Gérard de Nerval...

28 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie ! La vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, - belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum! Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle pouvait être d'ailleurs ! Je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image, - et tout au plus avais-je prêté l'oreille à quelques propos concernant non plus l'actrice, mais la femme. Je m'en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse d'Elide ou sur la reine de Trébizonde, - un de mes oncles, qui avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe siècle, comme il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans doute ! Mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans tenir compte de l'ordre des temps. Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire!; d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance!; d'ennui des discordes passées, d'espoirs incertains, - quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ! La déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. À ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas !! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques!! Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité ! Il fallait qu'elle apparût reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher. 

Gérard de Nerval - Sylvie/Les filles du feu

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Coup de coeur... Julien Green...

27 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Julien Green - Journal intégral, 1919-1940 de Julien Green - Grand Format -  Livre - Decitre
1919

28 octobre. Université de Virginie. Aujourd’hui, je traversais une pelouse à l’herbe abondante et longue ainsi qu’on en foule en rêve. L’or des feuilles brunies crépitait sous mes pas et j’allais sans but, le cœur endolori. Comme je passais près d’un gros chêne, un écureuil glissa du tronc héroïque et se prit à jouer à deux pas de moi. Gris tacheté de noir, il fit un tour, sautilla, puis me regarda de côté de son petit œil inquiet et joyeux, et se coula sous la frondaison amicale. À ce moment, la tristesse mourut dans mon cœur.

 

29 octobre3. Un jour de découragement et de solitude, un de ces jours où on se demande s’il ne serait pas bon que la foudre vous touchât au front, de son doigt de mort, un jour qui est une oppression de vingt-quatre heures. Mon cœur est resté au Lawn. Oh ! l’angoisse de n’être plus là-bas, dans cette vieille maison que j’aimai spontanément d’un amour irréfléchi dès la première seconde où je l’entrevis, un soir, dans la brume et les grandes ombres des magnolias frémissants.

 

30 octobre. Une sympathie mystérieuse s’établit de notre âme à un paysage, un site jusqu’alors inconnu, de telle sorte que nous devenons la dépendance de quelques beaux arbres, d’une prairie, d’une maison. Comment exprimer cela ? Du fond des choses inanimées s’éveille je ne sais quel être infernal ou divin qui nous capte et nous retient à jamais, qui s’empare de notre cœur comme d’une citadelle enlevée par surprise après un siège de patience et d’adresse, jusqu’à faire partie intégrante de notre personne, jusqu’à devenir nous-mêmes, jusqu’à nous tourmenter si nous essayons de nous libérer de cette domination.

 

4 novembre. Minuit. Mes chers livres qui êtes là, tous autour de moi, muets compagnons de ma solitude, comme je vous aime ! Que m’importe le tumulte du monde, les haines, les jalousies, les mépris, que m’importe, bons amis silencieux et austères, que m’importe ! Ma vie n’est pas gaie en ce moment, mais paisible et cachée. Dehors les étudiants font leur vacarme habituel. Quelqu’un en moi voudrait aller boire et s’amuser avec eux, mais quelqu’un d’autre s’y refuse.

Ce soir, lu Électre.

 

22 novembre. Je commence aujourd’hui un journal quelque peu différent de celui que j’avais entrepris dernièrement. Je compte dans celui-ci me préoccuper uniquement de ma vie spirituelle, ne parler du monde extérieur qu’en ce qu’il a d’influence directe sur les développements de ma pensée. Mon espoir est qu’après quelque dix mois de cet exercice j’aurai conduit mon intelligence à une conclusion qui puisse déterminer l’état de vie où je suis appelé d’une façon si radicale qu’elle exclura toute espèce de doute.

(Note de janvier 1921 : il va de soi que je n’ai jamais continué ce journal-là.)

 

14 décembre. Tout peut être mis en doute, tout, le mouvement des astres et la nature de la matière, tout, mais non le fait que j’existe et que je pense. Que le froid, la pluie, la chaleur soient autant d’illusions produites par mon corps, lequel n’est lui-même, peut-être, que l’illusion de mon esprit, soit, mais que parmi tant de choses incertaines mon esprit seul soit ce dont je puisse être sûr, voilà ce qui est indubitable. En sorte que la question de savoir comment je dois vivre devient une pure question de logique. Puisqu’il n’est que probable que le monde soit vrai et qu’il est sûr que mon cerveau existe, il me faut donner toute mon attention à ce qui forme le cœur même de mon inébranlable foi, ne dirigeant que de minimes efforts vers ce qui n’est qu’hypothèse, à savoir le monde tangible. Travailler à bien penser me paraît un devoir si impérieux, si clair, que j’en veux faire l’unique raison de ma vie, le motif de chacun de mes actes.

Considérant mon but comme atteint (mon but immédiat) chaque fois que j’aurais accompli quelque progrès moral ou intellectuel, ce qui est la même chose, ainsi que je l’ai dit autre part, je me ferai un devoir strict de ne pas entendre la voix de la calomnie ou de la médisance aveugle ; autrement je n’avancerai pas. J’ai un but à atteindre, je l’atteins par tous les moyens licites, le reste est accidentel. Le reste, c’est-à-dire la critique inintelligente ou les injures d’un monde imbécile. Et j’en reviens à ce que j’ai dit plus haut, à savoir que mon attention ne doit se porter outre-mesure sur ce qui peut n’être qu’une illusion ; que si je me fais un devoir de cette règle, il viendra normalement que prendre souci des rancunes ou des jalousies de l’homme, de ce que je crois être l’homme, est absolument contraire à ce devoir que je m’impose, et par conséquent, immoral.

 

17 décembre. Quelle manie ai-je donc de m’examiner avec une curiosité jamais lasse, une curiosité croissante ? Des jours entiers se passent et je ne vois personne, ou si l’on vient me voir, je réponds d’une façon distraite et obscure aux questions les plus banales, ou plutôt quelqu’un d’autre répond pour moi, un quelqu’un mystérieux qui articule des phrases dont j’ai à peine conscience, cependant que moi, le vrai moi, se perd en méditations fugaces. Que suis-je donc ? Et pourquoi ne suis-je pas plutôt allemand ou radjpoute ? Parce qu’il faut des Français ou des Américains ! Mais comment la sélection se fait-elle parmi les âmes en vacance ? Pourquoi telle âme est-elle destinée à s’incarner au bord de la Weser plutôt qu’en Perse ou en Champagne ? Je n’ai rien fait pour naître en France ; ma volonté est donc absente de ce qui fait le point de départ de toute ma vie. Et pourquoi suis-je déchiré, sans qu’il y aille de ma faute, entre deux esprits, à savoir l’esprit latin et foncièrement catholique, et l’esprit anglo-saxon avec tout ce qu’il comporte de mélancolie chronique et d’aspirations trop vagues pour être réalisées ? Mon malheur est de n’être pas un. Ne pouvant être quelque chose, j’ai fini par détester tout. Je vis comme un lunatique, triste, amant passionné de la solitude et de l’ombre.

 

20 décembre. Parfois, ce que l’on convenait d’appeler son originalité le faisait souffrir. Il rêvait de devenir pareil aux êtres qu’il voyait autour de lui, il choisissait ceux d’entre eux qui lui paraissaient les plus admirables et les plus normaux à la fois dans leurs visages et leurs comportements, et s’ingéniait à les imiter. On disait alors qu’il était amoureux, paroles stupides qu’il n’entendait point.

 

25 décembre. Nouvelle possible. Un fantôme s’installe dans une famille de bourgeois et sert de conscience à ces malfaiteurs. Les plus secrètes pensées de vice sont immédiatement tirées au clair et punies par l’être effroyable que personne ne peut voir. Agonie rapide de ces gens.

Autre sujet : un jeune sculpteur travaille à la cathédrale de Chartres, très haut, dans les nuages. Ses progrès ont quelque chose de miraculeux ; un jour, il se rend compte qu’il est à l’apogée de son génie et commence son chef-d’œuvre. Il se recule pour le contempler et tombe.

 

Julien Green - Journal intégral Tome 2

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Coup de coeur... Marcel Proust...

26 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le Temps retrouvé" de Marcel Proust - La Parafe

Ainsi, j'étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant l'œuvre d'art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que préexistant à nous, nous devons, à la fois parce qu'elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. Mais cette découverte que l'art pouvait nous faire faire, n'était-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et qui nous reste d'habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l'avons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d'un tel bonheur quand un hasard nous apporte le souvenir véritable ? Je m'en assurais par la fausseté même de l'art prétendu réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n'avions pris dans la vie l'habitude de donner à ce que nous sentons une expression qui en diffère tellement, et que nous prenons au bout de peu de temps pour la réalité même. Je sentais que je n'aurais pas à m'embarrasser des diverses théories littéraires qui m'avaient un moment troublé - notamment celles que la critique avait développées au moment de l'affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre, et qui tendaient à « faire sortir l'artiste de sa tour d'ivoire », et à traiter des sujets non frivoles ni sentimentaux, mais peignant de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules, à tout le moins non plus d'insignifiants oisifs (« j'avoue que la peinture de ces inutiles m'indiffère assez » disait Bloch), mais de nobles intellectuels, ou des héros.

Marcel Proust - Le temps retrouvé

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