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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Eunice Richards-Pillot...

4 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Amazon.fr - Les terres noyées - Richards-Pillot, Eunice - Livres

-Qui commande donc ici monsieur ?
Alexandre haussa les épaules.
-Certes vous, Charles, et ne craignez point que je l'oublie puisqu'à chaque occasion vous n'hésitez pas à montrer que vous êtes le maître.
-Que signifient des paroles ?
-Que vous prenez parfois des décisions pour asseoir votre autorité à tout prix et parfois en dépit de toute sagesse. Qu'est-ce qu'un jour de retard sur l'ouvrage titanesque qui s'étale devant nous ? Qu'importe quinze esclaves en moins si les soixante-quinze restants travaillent le cœur en paix ?
Le jeune homme s'attendait à une explosion de colère de son frère, mais contre toute attente celui-ci demeura pensif. Il finit par s'asseoir sur le rondin de bois servant de siège. Charles avait le regard perdu sur la zone déboisée qui ressemblait à un étang où miroitait le feuillage des arbres.
-Je dois avouer que vous avez raison, reprit-il. Mais rien n'avance comme je l'avais envisagé et cela me rend irascible.
Alexandre remarqua de nouveau les cernes qui marquaient le visage de son frère.
-Ce pays nous enseigne la patience, Charles. Les choses se feront avec leur temps, il ne sert à rien de vouloir braver le temps et les intempéries.

Eunice Richards-Pillot - Les terres noyées

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Coup de coeur... Eric Vuillard...

3 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le directeur se tourne vivement vers Triaire et exige des explications. Triaire bredouille, le directeur hausse le ton. Mais comme lorsqu’au théâtre une petite comédie se déroule au premier plan, qu’une scène en second plan vient manifestement démentir, des gémissements se font soudain entendre dans une pièce voisine. Et là encore, la porte est fermée, il faut aller chercher les clés. Alors, usant de son autorité, l’inspecteur du travail ordonne fébrilement qu’on défonce la porte. Et voici qu’aussitôt elle s’ouvre, on avait trouvé miraculeusement les clés, quel étourdi ce Triaire !

Mais au lieu de dédramatiser, cette étrange étourderie ajoute à une peur diffuse qui, depuis quelques minutes, gagne les inspecteurs du travail. Et au moment où la porte s’ouvre, ils le sentent bien à présent, tandis que les gémissements redoublent, ils sont en train de pénétrer dans un autre monde.

Eric Vuillard - Une sortie honorable

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Coup de coeur... Sébastien Lapaque...

2 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’ÉTAIT UN DIMANCHE DE FÉVRIER

Ce monde est tellement beau, cependant. Ses merveilles méritent d’être chantées par une voix profonde, ignorée, une voix forte et claire, pure et fraîche comme un ruisseau de printemps. La voix du cœur, oubliée. C’est cet accent singulier que je me suis obstiné à chercher au cours d’un épisode tourmenté du milieu de ma vie. Je tenais mon existence pour un relevé de comptes et il m’est apparu qu’elle pouvait devenir tout un poème. Au terme d’un long après-midi de l’âme, je me suis rappelé que la beauté du monde était une grâce. Elle fait tellement peu de bruit, elle coûte si peu cher : on s’en moque la plupart du temps. Les gens importants, les avantageux dont les grimaces s’affichent sur les écrans, les publicités colorées et la couverture des magazines, affectent l’extase et rient sans la remarquer. De quoi rient-ils ? D’eux-mêmes ou des autres ? On cherche une réponse. Les guerres, les famines, les tremblements de terre. Tout provoque la rigolade. Le monde entier est devenu un gigantesque éclat de rire. Étrange, ce hennissement sec et mécanique, sans liens véritables avec la vie. C’est un rire triste. À bien l’écouter, on entend qu’il sonne faux.

Ainsi la beauté du monde, cette faveur qui n’appelle pas le rire, mais l’émerveillement, est-elle devenue inaccessible aux riches de la terre. Ils aiment les privilèges, ce qu’il y a de plus cher ; elle est donnée, à portée de la main, capable instantanément de réenchanter l’univers. Ils veulent vivre cachés ; elle est placée en pleine lumière. Il suffit d’ouvrir les yeux pour la re - trouver. Il y a cette nature délicate, que plus personne ne songe à contempler. Ces deux mésanges aux ailes bleues, que j’aperçois par la fenêtre tandis que j’écris ces lignes, la perfection du ciel d’hiver lorsqu’il est sans nuages ; un rayon de soleil suffit à rendre son bleu lumineux ; le froid de la nature, dans les premiers jours de février et le lent balancement des platanes, de part et d’autre du boulevard, quand le vent siffle en glissant au ras des trottoirs.

Sébastien Lapaque - Ce monde est tellement beau

Sébastien Laplaque : Ce monde est tellement beau | Livres en famille

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Coup de coeur... Jules Verne...

1 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C'était une femme, la chevelure dénouée, les mains tendues, enveloppée d'un long vêtement blanc.
Mais ce costume, n'était-ce pas celui que portait la Stilla dans cette scène finale d'Orlando, où Franz de Télek l'avait vue pour la dernière fois ?
Oui ! et c'était la Stilla, immobile, les bras dirigés vers le jeune comte, son regard si pénétrant attaché sur lui...
“Elle !... Elle !...” s'écria-t-il.
Et, se précipitant, il eût roulé jusqu'aux assises de la muraille, si Rotzko ne l'eût retenu...
L'apparition s'effaça brusquement. C'est à peine si la Stilla s'était montrée pendant une minute...
Peu importait ! Une seconde eût suffi à Franz pour la reconnaître, et ces mots lui échappèrent :
“Elle... elle... vivante !”

Jules Verne - Le Château des Carpathes

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Coup de coeur... Walter Benjamin...

31 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Notre enquête se propose de montrer comment les formes de vie nouvelle et les nouvelles créations à base économique et technique que nous devons au siècle dernier entrent dans l’univers d’une fantasmagorie. Ces créations subissent cette ‘illumination’ non pas seulement de manière théorique, par une transposition idéologique, mais bien dans l’immédiateté de la présence sensible. Elles se manifestent en tant que fantasmagories. Ainsi se présentent les ‘passages’, première mise en oeuvre de la construction en fer ; ainsi se présentent les expositions universelles, dont l’accouplement avec les industries de plaisance est significatif ; dans le même ordre de phénomènes, l’expérience du flâneur qui s’abandonne aux fantasmagories du marché. A ces fantasmagories du marché, où les hommes n’apparaissent que sous des aspects typiques, correspondent celles de l’intérieur, qui se trouvent constituées par le penchant impérieux de l’homme à laisser dans les pièces qu’il habite l’empreinte de son existence individuelle privée. Quant à la fantasmagorie de la civilisation elle-même, elle a trouvé son champion dans Haussmann, et son expression manifeste dans les transformations de Paris. Cet éclat cependant et cette splendeur dont s’entoure ainsi la société productrice de marchandises, et le sentiment illusoire de sa sécurité ne sont pas à l’abri des menaces ; l’écroulement du Second Empire et la Commune de Paris le lui remettent en mémoire. A la même époque, l’adversaire le plus redouté de cette société, Blanqui, lui a révélé dans son dernier écrit les traits effrayants de cette fantasmagorie. L’humanité y fait figure de damnée. Tout ce qu’elle pourra espérer de neuf se dévoilera n’être qu’une réalité depuis toujours présente ; et ce nouveau sera aussi peu capable de lui fournir une solution libératrice qu’une mode nouvelle l’est de renouveler la société. La spéculation cosmique de Blanqui comporte cet enseignement que l’humanité sera en proie à une angoisse mythique tant que la fantasmagorie y occupera une place.

Walter Benjamin - L'Essai sur les passages parisiens

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Coup de coeur... Cesare Pavese...

30 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Cesare Pavese...

Et pourtant, ce pays était grand, il y en avait pour tout le monde. Il y avait des femmes, il y avait de la terre, il y avait de l'argent. Mais personne n'en avait assez, personne, quoi qu'il possédât, ne s'arrêtait, et les champs, et même les vignes, avaient l'air de jardins publics, de plates-bandes factices comme celles des gares, ou bien ils étaient incultes, des terres brûlées, des montagnes de ferraille. Ce n'était pas un pays où l'on pouvait se résigner, poser sa tête et dire aux autres: ' ' Quoi qu'il arrive, vous me connaissez. Quoi qu'il arrive, laissez-moi vivre. ' ' C'était ça qui faisait peur. Même entre eux, ils ne se connaissaient pas; en traversant les montagnes, on comprenait à chaque tournant que personne ne s'était jamais arrêté là, que personne ne les avait jamais touchées avec ses mains.

Cesare Pavese - La lune et les feux

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A lire... Le Retournement - Manuel Carcassonne

30 Décembre 2021 , Rédigé par France Inter Publié dans #Littérature

Le Retournement

EXTRAIT de l'émission de France Inter

(...)

"Pourquoi ne pas additionner nos identités plutôt que de les soustraire ?"

Dans "Le Retournement", il est aussi question d'identité, dans une période où "nous sommes tous menacés d'un débat stérile sur l'identité". "On doit s'appeler Alfred et pas Mohamed, on doit avoir un seul culte... je veux montrer que c'est idiot, complètement absurde. Pourquoi ne pas additionner nos identités plutôt que de les soustraire ? C'est tellement plus simple et sympathique. On doit pouvoir vivre avec plusieurs identités, on doit pouvoir les coudre, les fusionner, les rassembler et non pas les diviser. On ne va nul part en divisant."

Manuel Carcassonne ajoute que "l'identité est en soi un sujet intéressant" mais on ne doit "pas laisser cette notion aux mains de sectateurs".

                                    ______________________________________

EXTRAIT (du livre)

« Quand on rendra la terre aux gens de ma race »

Souvent, Nour et moi, nous nous disputions.

Je m’en prenais à son pays, le Liban, aux pressions affectives du clan familial, au chaos qui nous engluait tous, rendant parfois impossible de faire cent mètres en voiture. Nour parlait mal l’arabe, se perdait dans les rues qu’elle prenait à contresens, partageant avec moi une cécité de la géographie urbaine.

Un jour, elle planifiait de renverser le gouvernement. Elle écrivait une lettre ouverte au président de la République française afin qu’il gèle les avoirs bancaires de « tous ces malfrats criminels » qui étaient au pouvoir.

Le lendemain, comme une pile vidée, elle traînait en chaussons informes, sans que j’en sache ma part de responsabilité, m’accusait d’avoir fait d’elle « une bonniche ». Une Française mal fichue, comme les autres. Elle était fatiguée. Nour proposait alors à ses amis beyrouthins de « prendre un verre, mais sans se parler ». Le moindre effort lui coûtait.

Le banal et l’historique se côtoyaient en empirant chaque année. Son visage qui souriait à la caresse du vent se fermait comme une herse.

Nour prenait son masque de Syrienne. Bachar miniature, elle me donnait des coups secs et répétés. Elle plissait ses yeux de concentration, puisque frapper quelqu’un était un acte physique, donc une source de fatigue. La fatigue et Nour allaient toujours ensemble.

« Tu m’as fatiguée. Je ne comprends pas pourquoi tu dis toutes ces méchancetés contre nous. Tu as vu ta tête ? Tu as l’air d’un Arabe. Tes mains ont les mêmes taches de rousseur que mes vieux oncles. Tu as la même peau. Tu es lyrique comme un Oriental. La première fois que je t’ai vu, je croyais que tu étais tunisien, mais je me trompais, tu es d’ici. Tu es arabe, un Oriental levantin comme moi. Ton seul problème, c’est que tu es agressif comme un israélite. »

« Israélien ! pas israélite ! » n’avais-je pas le temps de me récrier qu’elle me traitait déjà d’hébraïque.

Un soir que nous regardions Monsieur Klein, le film si troublant de Joseph Losey, Nour sommeillait en maugréant. Je devais lui résumer l’intrigue comme si j’étais un prompteur télévisuel – alors que je lui expliquais qu’Alain Delon était pris au piège d’une confusion avec un homonyme juif du nom de Klein, soudain bien réveillée, elle protesta : « Mais il n’a pas les traits sémites, Alain Delon, ton film est idiot ! » Nous nous chamaillions encore, tant sa remarque m’avait agacé.

Elle choisissait ses mots, elle en atténuait la portée par des euphémismes. Je traduisais son dialecte, je déchiffrais ses signaux.

« Il est connoté, ce nom, Klein, ce ne serait pas l’un de tes cousins, comme l’un de ceux qu’on a vus à Beyrouth ? »

Je m’énervais. Dans un mouvement d’humeur mêlé de désir, je passais mes mains sur elle.

« Tu vois comme j’ai raison, un rien te rend aussi agressif que tes cousins, les Israéliens. »

Elle s’endormit soudain, exhalant un soupir béat.

Nour confondait, et tout le Moyen-Orient avec elle, « israélite » et « israélien ». À moins qu’elle ne joue à me provoquer, qu’elle ne me pousse à bout.

Moi, arabe ? Cela me semblait incongru.

Manuel Carcassonne - Le Retournement, Grasset, Paris 2021

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Coup de coeur... Jérôme Chantreau...

29 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

TOUT EST VRAI. Je n’aurais jamais quitté ma vie, à sept cents kilomètres de là, si cela n’avait été qu’une de ces légendes qu’on prête aux enfants singuliers. Je serais resté chez moi, au Pays basque, où j’étais professeur. Je n’aurais jamais eu l’idée de suivre un mort.

Ce soir, je réside à l’hôtel La Marine, à Dinan, dans les Côtes-d’Armor. Je peux voir par la fenêtre le petit port, et la nuit tomber. Des passants rentrent chez eux, d’autres boivent une bière en terrasse. Sur le quai, la carcasse d’un chalutier darde vers les étoiles les os de son squelette. Des talons dérapent sur les pavés inégaux. Les enfants jouent à longer le bord du quai, en équilibre au-dessus des eaux noires. C’est une soirée d’août, tiède et longue. Qui donne envie de monter dans la nuit en marche.

Juste au-dessus de la cime des arbres, sur l’autre rive de la Rance, la lune vibre comme une cymbale. J’évite de la regarder. Je connais les illusions dont elle est capable. Je sais qu’elle est la dernière demeure du lapin blanc.

Lors de mes premières visites, j’enquêtais. J’arpentais le port à la recherche d’indices. Je pensais pouvoir retrouver dans l’air des particules de souvenirs, comme de la poussière déposée sur les meubles. Je voulais respirer le vieux parfum du crime. Pendant des années j’ai cherché là où il n’y avait rien. C’était avant que tu m’apprennes à regarder. Je n’ai plus besoin de preuves à présent. J’ai vu palpiter ton monde sous le vernis de la réalité. J’en ai trouvé le passage.

Cette nuit, je n’irai pas me mêler aux noctambules. Je resterai dans ma chambre. Je n’ai plus de raisons d’en sortir. Car la porte est en dedans. Demain matin, j’entrerai dans le labyrinthe. Pour toute autre personne ce n’est qu’un champ dans la campagne bretonne. Ça l’était pour moi aussi. Ton père avait beau me répéter que Tout est jeu, je ne comprenais pas, je n’écoutais pas. Mais aujourd’hui, après des années de recherches et de découragement, après que tout autour de moi s’est écroulé et que tout s’est redressé, je touche au but.

Je vais venir vers toi, et cela veut dire que je ne sais pas où je serai le jour d’après. Ni s’il y aura un jour d’après.

Serai-je le prochain mort sur la liste macabre qui s’attache à ton histoire ? Cette question qui m’a tant effrayé, jusqu’à m’empêcher d’écrire, ne provoque plus chez moi aucun frisson. C’est étonnant comme la peur passe. J’ai laissé des pans de ma vie en chemin, j’ai fait ma mue et payé le prix du Regardeur de soleils. J’avance vers toi, tranquille, malgré les protestations de ceux qui m’ont dit que j’étais fou, que j’allais me perdre. Qu’importe. J’entrerai dans le labyrinthe, car tu m’y appelles.

 

Je t’ai connu, il y a une dizaine d’années, le temps de ton passage au Pays basque. Tu étais l’un de ces enfants dont l’acuité intellectuelle peut mettre mal à l’aise les adultes. Ta longue gabardine en cuir, ta collection de timbres que tu vendais sous le manteau, tes devoirs tapés à la Remington, tes inventions quotidiennes… Tout ce folklore était devenu célèbre.

Mais tu es bien autre chose.

 

Jérôme Chantreau - Bélhazar

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Coup de coeur... Simonetta Greggio...

28 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Milan, 29 avril 1945

 

– Mussolini, c’est fini ! Boule-à-zéro est mort ! Pendu par les pieds cola so putana, avec sa pute ! Ghe più el crapun, on a crevé le Duce, vive les Ricains, vive les Anglais ! Vive l’Italie !

La foule envahit Piazzale Loreto, les rues sont noires de monde. Mussolini a été fusillé le jour précédent, en même temps que sa compagne Clara ; maintenant il gît mort sous les yeux de milliers de personnes qui ont fait irruption sur la place, courant en tout sens, s’amassant les uns sur les autres, riant, pleurant, maudissant la guerre et ceux qui l’ont voulue.

Dansant sur la paix revenue.

Depuis ce matin à l’aube, avant que – suprême insulte – on pende le Duce tête en bas auprès des hiérarques qui ont fait le beau et surtout le mauvais temps du fascisme, les carabinieri ont du mal à retenir ces gens qui font la queue pour cracher sur les cadavres jetés pêle-mêle au sol ; on a même vu des hommes ouvrir leur braguette et pisser sur les morts.

Il fut un temps où l’Italie entière était à quatre pattes devant Mussolini, roi des assassins, des délinquants, des pervers, des faux héros, des têtes de nœud, des balourds, exaltés, ignorants, obtus, violeurs, impuissants, tripoteurs de couilles incompétents, crétins dépassés par ce qu’ils avaient eux-mêmes invoqué, une guerre qui a fait des millions de victimes, des millions de réfugiés.

 

Un photographe américain présent sur les lieux déplace Benito et Clara. Il pose la tête de l’homme sur les seins de la femme, prend plusieurs photos sous des angles différents. Lui a les paupières baissées sur des iris vides, elle semble sourire, énigmatique, mystérieuse – dernier orgasme mis en scène par les vainqueurs.

À la fin de la journée, le dictateur n’est plus qu’une chose informe, un masque d’argile ramolli, un pantin désarticulé.

On a même joué au foot avec sa tête. Tous les os du crâne sont brisés.

Une photo prise juste avant l’autopsie montre ce visage en gros plan, un œil plus haut que l’autre, lèvres étirées sur dents brisées ; le menton est de la pâte à modeler, les joues et les oreilles sont distendues, écrasées.

On a effacé le visage de celui pour qui le mot fascisme fut inventé.

Parmi ses crimes, on compte les lois raciales contre les Juifs, citoyens italiens à part entière jusqu’en 1938.

 

Maman est née en 38, justement. Plus de quatre-vingts ans plus tard, c’est l’image du Duce défiguré qu’elle contemple, muette, à mes côtés.

Sa mère l’a chargée dans un train alors qu’elle était une fillette pas plus grande qu’une poupée. Elle l’a fait adopter par des lointains parents, priant pour que sa cadette, en changeant de nom, change aussi de destinée.

Un jour, bientôt, cette soif de mort s’achèvera, ma grand-mère en est convaincue. Tout a une fin, l’univers lui-même explosera, et de cette folie ne restera qu’un poudroiement doré dans un ciel noir, vide et silencieux.

 

Bellissima   –   Simonetta Greggio

 

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Coup de coeur.... Jean Racine...

27 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bérénice

 

Ah ! cruel ! est-il temps de me le déclarer ?

Qu’avez-vous fait ? Hélas ! je me suis crue aimée.

Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée

Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois

Quand je vous l’avouai pour la première fois ?

À quel excès d’amour m’avez-vous amenée ?

Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,

Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ?

Ne donne point un cœur qu’on ne peut recevoir. »

Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre,

Quand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ?

Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous.

Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ?

Mille raisons alors consolaient ma misère :

Je pouvais de ma mort accuser votre père,

Le peuple, le sénat, tout l’empire romain,

Tout l’univers, plutôt qu’une si chère main.

Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,

M’avait à mon malheur dès longtemps préparée.

Je n’aurais pas, Seigneur, reçu ce coup cruel

Dans le temps que j’espère un bonheur immortel,

Quand votre heureux amour peut tout ce qu’il désire,

Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,

Lorsque tout l’univers fléchit à vos genoux,

Enfin quand je n’ai plus à redouter que vous.

 

Titus

 

Et c’est moi seul aussi qui pouvais me détruire.

Je pouvais vivre alors et me laisser séduire ;

Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir

Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir.

Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible,

Je n’examinais rien, j’espérais l’impossible.

Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux,

Avant que d’en venir à ces cruels adieux.

Les obstacles semblaient renouveler ma flamme,

Tout l’empire parlait, mais la gloire, Madame,

Ne s’était point encor fait entendre à mon cœur

Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.

Je sais tous les tourments où ce dessein me livre,

Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,

Que mon cœur de moi-même est prêt à s’éloigner,

Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.

 

Bérénice

 

Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire :

Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,

Que cette même bouche, après mille serments

D’un amour qui devait unir tous nos moments,

Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,

M’ordonnât elle-même une absence éternelle.

Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.

Je n’écoute plus rien, et pour jamais : adieu...

Pour jamais ! Ah, Seigneur ! songez-vous en vous-même

Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?

Que le jour recommence et que le jour finisse,

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !

L’ingrat, de mon départ consolé par avance,

Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?

Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

 

Jean Racine - Bérénice (Acte V, sc 5)

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