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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Yasushi Inoué...

20 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- D'après ce que j'avais entendu dire, enchaîna le patron de Daïtokuya, je pensais qu'une salle de thé se devait d'être de petites dimensions, mais à présent que je suis installé dans cette salle spacieuse, je crois vraiment que c'est ce qui convient le mieux au thé. Je suis plein d'admiration pour ce que vous avez construit là, Monsieur Uraku !

- Qu'il existe de petites salles est une bonne chose, mais je voulais qu'on puisse se divertir paisiblement dans celle-ci. Dans une petite salle, cela finit toujours par être un combat ; et qui dit combat, dit gagnant et perdant. On finit comme Monsieur Rikyû : on ne peut éviter d'attirer la mort.

- Pourquoi Monsieur Rikyû a-t-il attiré la mort ?" demanda le patron de Daïtokuya.

Même pour Monsieur Uraku, c'était une question embarrassante.

"Ah ! Pourquoi a-t-il attiré la mort ? J'ignore la raison officielle mais je la crois assez simple : combien de fois le Taïko Hideyoshi est-il entré dans la salle de thé de Monsieur Rikyû ?" fit Monsieur Uraku en se tournant vers moi.

- "Je ne sais pas vraiment ... plusieurs dizaines, ou plusieurs centaines de fois ? Au moment de la bataille d'Odawara et à Hakone, il venait à peu près tous les jours.

- Le Taïko a donc expérimenté plusieurs dizaines, ou plusieurs centaines de fois, une petite mort ; en entrant dans la salle de thé de Monsieur Rikyû, il était obligé d'abandonner son sabre, de boire le thé, d'admirer les bols ... Chaque cérémonie du thé était une mise à mort. Il aura sûrement eu envie, au moins une fois dans sa vie, de faire connaître la mort à celui qui la lui avait fait goûter ! N'est-ce pas ?"

Je n'arrivais pas à distinguer la part de sincérité et la part de plaisanterie dans les propos de Monsieur Uraku. Le patron de Daïtokuya insista :

- "Il aurait pu éviter tout cela s'il s'était excusé. Il y a eu une rumeur en ce sens, à une époque.

- Ah bon !" se contenta de dire Monsieur Uraku sans autre réaction avant de reprendre : "Monsieur Rikyû avait assisté à la mort de nombreux samouraïs. Combien d'entre eux sont partis pour la bataille où ils trouvèrent la mort, après avoir dégusté un thé préparé par Monsieur Rikyû ? Après avoir assisté à tant de morts non naturelles, c'était presque un devoir que de ne pas mourir dans son lit ! N'est-ce pas ?"

Il déclara ceci d'un ton neutre. Son expression nous engageait à souscrire à ses propos :

- "Cependant, ajouta-t-il, Monsieur Rikyû était quelqu'un d'extraordinaire : quel que soit le nombre d'autres hommes de thé de par le monde, pas un seul ne peut lui être comparé. Il suivait sa propre route, en solitaire ; il préparait le thé, en solitaire. Il fit du thé autre chose qu'un divertissement. Mais il n'en fit pas une salle de zen ; il en fit un lieu de suicide"

 

Yasushi Inoué - Le maître de thé

 

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Coup de coeur... Guy de Maupassant...

19 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bel-Ami - Guy de Maupassant - Babelio

Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient. Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc.
" Encore un bock ? demanda Forestier.
Oui, volontiers. "
Ils s'assirent en regardant passer le public.
De temps en temps, une rôdeuse s'arrêtait, puis demandait avec un sourire banal : " M'offrez-vous quelque chose, monsieur ? " Et comme Forestier répondait : " Un verre d'eau à la fontaine ", elle s'éloignait en murmurant : " Va donc, mufle ! "
Mais la grosse brune qui s'était appuyée tout à l'heure derrière la loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de femmes, bien assorties.
Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit déjà des choses intimes et secrètes ; et, prenant une chaise, elle s'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda d'une voix claire : " Garçon, deux grenadines ! " Forestier, surpris, prononça : " Tu ne te gênes pas, toi ! "
Elle répondit :
" C'est ton ami qui me séduit. C'est vraiment un joli garçon. Je crois qu'il me ferait faire des folies ! "
Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache frisée en souriant d'une façon niaise. Le garçon apporta les sirops, que les femmes burent d'un seul trait ; puis elles se levèrent, et la brune, avec un petit salut amical de la tête et un léger coup d'éventail sur le bras, dit à Duroy : " Merci, mon chat. Tu n'as pas la parole facile. "
Et elles partirent en balançant leur croupe.
Alors Forestier se mit à rire :
" Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. "
Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui pensent tout haut :
" C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite. "
Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda :
" Est-ce que tu restes encore ? Moi, je vais rentrer, j'en ai assez. "
L'autre murmura :
" Oui, je reste encore un peu. Il n'est pas tard. "
Forestier se leva :
" Eh bien, adieu, alors. A demain. N'oublie pas ? 17, rue Fontaine, sept heures et demie.
- C'est entendu ; à demain. Merci. "
Ils se serrèrent la main, et le journaliste s'éloigna.
Dès qu'il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta joyeusement les deux pièces d'or dans sa poche ; puis, se levant, il se mit à parcourir la foule qu'il fouillait de l'œil.
Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la cohue des hommes.
Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n'osa plus.
La brune lui dit :
" As-tu retrouvé ta langue ? "
Il balbutia : " Parbleu ", sans parvenir à prononcer autre chose que cette parole.
Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement du promenoir, formant un remous autour d'eux.
Alors, tout à coup, elle demanda :
" Viens-tu chez moi ? "
Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement.
" Oui, mais je n'ai qu'un louis dans ma poche. "
Elle sourit avec indifférence :
" Ça ne fait rien. "
Et elle prit son bras en signe de possession.
Comme ils sortaient, il songeait qu'avec les autres vingt francs il pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour le lendemain.

Bel-Ami  - Guy de Maupassant

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Coup de coeur... Walter Benjamin / Récits d'Ibiza

18 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Récits d'Ibiza - Walter Benjamin - Riveneuve - Poche - Place des Libraires

Matinée d'hiver

La fée, grâce à laquelle on peut disposer d'un vœu, existe pour chacun. Mais peu nombreux sont ceux qui savent se souvenir du vœu qu'ils ont prononcé ; peu nombreux pour cela ceux qui, plus tard, dans leur propre vie, en reconnaissent l'accomplissement. Moi, je me souviens pourtant bien du vœu qui pour moi s'est accompli et je ne veux pas dire qu'il fut plus sage que ceux des enfants de contes de fées. Il se formait en moi avec la lampe lorsque, tôt dans la matinée d'hiver, à sept heures et demie, elle s'approchait de mon lit et projetait au plafond l'ombre de la bonne. Dans le poêle elle allumait le feu. Bientôt la flamme, comme enserrée dans un tiroir beaucoup trop petit où l'abondance de charbon l'empêchait de se remuer, portait sur moi ses regards. Et c'était quelque chose de vraiment grave qui, là, tout près de moi, plus petit que moi, commençait de s'accomplir et obligeait la bonne de se baisser plus bas qu'elle ne se fût baissée pour moi-même. Quand le feu était prêt, elle mettait une pomme à cuire dans le four. Bientôt se dessinait la porte grillée du poêle dans la lueur mouvante sur le plancher. Et il semblait à ma fatigue que ce serait assez de cette image pour la journée. Ainsi, toujours vers cette heure, ce n'était rien que la voix de la bonne qui dérangeait le recueillement avec lequel la matinée d'hiver avait l'habitude de me marier aux choses de la chambre. La jalousie n'était pas encore hissée que déjà j'écartais, pour la première fois, le verrou de la porte du poêle afin de surprendre la pomme dans son four. Parfois, elle n'avait guère encore modifié son arôme. Et puis je patientais jusqu'à ce que je crusse flairer le parfum écumeux qui venait d'une cellule de la journée d'hiver plus profonde et plus sourde encore que le parfum de l'arbre dans la soirée de Noël. Voilà le fruit sombre et chaud, la pomme, qui, familière et quand même changée, comme un ami après un long voyage, semblait me retrouver. C'était le voyage à travers le sombre pays de la chaleur du poêle, où elle avait obtenu les arômes de toutes les choses que la journée me réservait. Et c'est pourquoi il n'était pas étrange que toujours, si je chauffais mes mains à ses joues lisses, une hésitation me venait de la mordre. Je sentais que la rumeur fugitive qu'elle apportait dans son effluve pouvait par trop facilement s'échapper sur le chemin de ma langue, cette rumeur qui s'emparait parfois si fortement de mon cœur qu'elle me consolait encore pendant ma marche à l'école. Arrivé là, au contact de mon banc, la fatigue, auparavant dissipée, revenait décuplée. Et avec elle ce vœu : dormir, dormir ... Je pense bien l'avoir formulé mille fois et il devait plus tard réellement s'accomplir. Mais bien du temps allait s'écouler avant qu'il fallût m'en rendre compte, du simple fait que chaque fois mon espoir d'une situation et d'un pain assuré était demeuré vain.

Walter Benjamin - Récits d'Ibiza

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Coup de coeur... Karine Tuil...

17 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On attend tout de l’existence. On peut se soumettre aux lois du hasard, affirmer sa liberté et se rebeller contre ses revirements tragiques, on peut ployer sous les déterminismes ou tenter d’échapper à soi, mais c’est toujours dans l’adversité que la vérité se manifeste car vivre n’est qu’osciller entre des fulgurances contraires : l’amour et la déception ; l’espérance et le renoncement ; le bonheur et l’épreuve. On se trompe, on se trompe tout le temps. Où est la vérité ? Où est le mensonge ? La relation humaine n’offre aucun mode d’emploi, on n’a pas de grille de lecture, on tâtonne, ce n’est parfois que du ressenti, on s’appuie sur le lien qu’on a été capable de créer, nos propres convictions, notre instinct – qui souvent nous trahit –, et on aura beau se fier à des éléments cohérents, chercher à tout maîtriser, il y aura toujours une part d’incertitude, une marge d’erreur – quoi qu’on fasse, l’individu reste une énigme aux autres et à lui-même ; on ne sait jamais qui on a en face de soi. Ma décision, je l’ai prise seule, dans l’intimité de ma conscience, j’ai cru en la justice, j’ai voulu croire en l’homme, et la seule réponse à ceux qui vous opposent la mort, c’est la vie – c’est toujours la vie. 

Karine Tuil - La Décision

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Coup de coeur... David Foenkinos...

16 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ils aimaient l’idée de s’appeler John et Jeanne. Ils se racontèrent pendant des heures ; toutes les pages du passé. Aux premiers temps de l’amour, l’être aimé est un roman russe. C’est fleuve, dense, fou. Ils se découvrirent une multitude de points communs. La littérature, par exemple. Ils aimaient tous deux Nabokov et se promirent d’aller un jour chasser le papillon pour l’imiter. À cette époque, Margaret Thatcher réprimait avec brutalité les revendications et les espoirs des mineurs en grève ; tous deux s’en foutaient complètement. Le bonheur ne s’embarrasse pas de la condition ouvrière ; le bonheur est toujours un peu bourgeois.

 

John étudiait aux Beaux-Arts, mais sa véritable passion était d’inventer. Sa dernière trouvaille : la cravate-parapluie. Un objet forcément destiné à devenir indispensable à tout Anglais. Si l’idée était brillante, elle se fracassa néanmoins contre un mur de désintérêt général. On était plutôt en pleine mode du stylo-réveil. Jeanne lui répétait que tous les grands génies avaient d’abord été rejetés. Il fallait laisser au monde le temps de s’adapter à son talent, ajoutait-elle, amoureuse et grandiloquente. De son côté, elle s’était réfugiée à Londres pour fuir des parents n’ayant jamais compris le mode d’emploi de la tendresse ; elle parlait déjà parfaitement l’anglais. Son rêve était de devenir journaliste politique. Elle voulait interviewer des chefs d’État, sans trop savoir d’où lui venait cette obsession. Huit ans plus tard, elle poserait à François Mitterrand une question lors d’une conférence de presse à Paris. Cela constituerait à ses yeux l’esquisse de la consécration. Dans un premier temps, elle quitta son emploi de nounou pour se retrouver serveuse dans un restaurant qui proposait un excellent chili. Elle remarqua assez vite qu’il lui suffisait de parler avec un fort accent français pour récolter davantage de pourboires. Jour après jour, elle progressait dans l’art de truffer d’approximations son anglais. Elle aimait quand John l’observait depuis la rue, attendant la fin de son service. Quand elle sortait enfin, ils marchaient dans la nuit. Elle racontait le comportement grossier de certains clients ; il évoquait avec enthousiasme sa nouvelle idée. Il y avait là comme une union harmonieuse du rêve et de la réalité.

 

David Foenkinos - Numéro deux

 

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Coup de coeur... Molière...

15 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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MAGDELON.

 

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paraît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser.

 

Molière - Les Précieuses Ridicules

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Coup de coeur... Philippe Besson...

14 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Paris-Briançon par [Philippe Besson]

C’est un vendredi soir, au début du mois d’avril, quand les jours rallongent et que la douceur paraît devoir enfin s’imposer. Le long du boulevard, aux abords de la Seine, les arbres ont refleuri et les promeneurs sont revenus. Autour d’eux, des flocons virevoltent, tombés des peupliers ; on dirait de la neige au printemps.

C’est une gare, coincée entre un métro aérien et des immeubles futuristes, à la façade imposante, venue des siècles, encadrée de statues, où les vitres monumentales l’emportent sur la pierre et reflètent le bleu pâlissant du ciel. Des fumeurs et des vendeurs à la sauvette s’abritent sous une marquise à la peinture écaillée.

C’est la salle des pas perdus, où des inconnus se croisent, où une Croissanterie propose des sandwichs et des boissons à emporter, ne manquez pas la formule à 8 euros 90, tandis qu’un clochard file un coup de pied dans un distributeur de sodas et de friandises.

C’est un quai, noirci par la pollution et les années, où un échafaudage a été installé parce qu’il faut bien sauver ce qui peut l’être, et où des voyageurs pressent le pas, sans prêter attention à la verrière métallique qui filtre les derniers rayons du soleil.

C’est un jour de départ en vacances, les enfants sont libérés de l’école pour deux semaines, ils s’en vont rejoindre des grands-parents, loin, une jeune femme est encombrée par un sac trop lourd qu’elle a accroché à la saignée du coude, un homme traîne une valise récalcitrante, un autre scrute fébrilement le numéro des voitures, un autre encore fume une dernière cigarette avec une sorte de lassitude, ou de tristesse, allez savoir, un couple de personnes âgées avance lentement, des contrôleurs discutent entre eux, indifférents à l’agitation.

Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française.

Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour.

Philippe Besson - Paris-Briançon 

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Coup de coeur... Jack London...

13 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Amazon.fr - Grève générale ! - London, Jack, Gleyse, Romuald, Mauberret,  Noël, Siméon, Frédéric, Postif, Louis - Livres
"Vous me rebattez les oreilles avec votre liberté de travailler. Tel est votre leitmotiv depuis des années. Les travailleurs ne commettent aucun crime en organisant cette grève générale. Ils ne violent aucune loi. Cessez de geindre, Hanover. Depuis trop longtemps, vous trompez le peuple. Vous avez opprimé la classe ouvrière en serrant la vis. Maintenant, c’est elle qui vous tient, elle serre à son tour, et vous poussez de grands cris". Jack London - Grève générale
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Coup de coeur... Denis Diderot...

12 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les deux amis de Bourbonne et autres contes - Poche - Denis Diderot - Achat  Livre ou ebook | fnac

Il y avait ici deux hommes, qu’on pourrait appeler les Oreste et Pylade de Bourbonne. L’un se nommait Olivier, et l’autre Félix ; ils étaient nés le même jour, dans la même maison, et des deux sœurs. Ils avaient été nourris du même lait ; car l’une des mères étant morte en couche, l’autre se chargea des deux enfants. Ils avaient été élevés ensemble ; ils étaient toujours séparés des autres : ils s’aimaient comme on existe, comme on vit, sans s’en douter ; ils le sentaient à tout moment, et ils ne se l’étaient peut-être jamais dit. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix, qui se piquait d’être grand nageur, et qui avait failli de se noyer : ils ne s’en souvenaient ni l’un ni l’autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux l’avait engagé ; et jamais celui-ci n’avait songé à l’en remercier : ils s’en retournaient ensemble à la maison, sans se parler, ou en parlant d’autre chose.

Lorsqu’on tira pour la milice, le premier billet fatal étant tombé sur Félix, Olivier dit : « L’autre est pour moi. » Ils firent leur temps de service ; ils revinrent au pays : plus chers l’un à l’autre qu’ils ne l’étaient encore auparavant, c’est ce que je ne saurais vous assurer : car, petit frère, si les bienfaits réciproques cimentent les amitiés réfléchies, peut-être ne font-ils rien à celles que j’appellerais volontiers des amitiés animales et domestiques. À l’armée, dans une rencontre, Olivier étant menacé d’avoir la tête fendue d’un coup de sabre, Félix se mit machinalement au-devant du coup, et en resta balafré : on prétend qu’il était fier de cette blessure ; pour moi, je n’en crois rien. À Hastembeck, Olivier avait retiré Félix d’entre la foule des morts, où il était demeuré. Quand on les interrogeait, ils parlaient quelquefois des secours qu’ils avaient reçus l’un de l’autre, jamais de ceux qu’ils avaient rendus l’un à l’autre. Olivier disait de Félix, Félix disait d’Olivier ; mais ils ne se louaient pas. Au bout de quelque temps de séjour au pays, ils aimèrent ; et le hasard voulut que ce fût la même fille. Il n’y eut entre eux aucune rivalité ; le premier qui s’aperçut de la passion de son ami se retira : ce fut Félix. Olivier épousa ; et Félix dégoûté de la vie sans savoir pourquoi, se précipita dans toutes sortes de métiers dangereux ; le dernier fut de se faire contrebandier.

Vous n’ignorez pas, petit frère, qu’il y a quatre tribunaux en France, Caen, Reims, Valence et Toulouse, où les contrebandiers sont jugés ; et que le plus sévère des quatre, c’est celui de Reims, où préside un nommé Coleau, l’âme la plus féroce que la nature ait encore formée. Félix fut pris les armes à la main, conduit devant le terrible Coleau, et condamné à mort, comme cinq cents autres qui l’avaient précédé. Olivier apprit le sort de Félix. Une nuit, il se lève d’à côté de sa femme, et, sans lui rien dire, il s’en va à Reims. Il s’adresse au juge Coleau ; il se jette à ses pieds, et lui demande la grâce de voir et d’embrasser Félix. Coleau le regarde, se tait un moment, et lui fait signe de s’asseoir. Olivier s’assied. Au bout d’une demi-heure, Coleau tire sa montre et dit à Olivier : « Si tu veux voir et embrasser ton ami vivant, dépêche-toi, il est en chemin ; et si ma montre va bien, avant qu’il soit dix minutes il sera pendu. » Olivier, transporté de fureur, se lève, décharge sur la nuque du cou au juge Coleau un énorme coup de bâton, dont il l’étend presque mort ; court vers la place, arrive, crie, frappe le bourreau, frappe les gens de la justice, soulève la populace indignée de ces exécutions. Les pierres volent ; Félix délivré s’enfuit ; Olivier songe à son salut : mais un soldat de maréchaussée lui avait percé les flancs d’un coup de baïonnette, sans qu’il s’en fût aperçu. Il gagna la porte de la ville, mais il ne put aller plus loin ; des voituriers charitables le jetèrent sur leur charrette, et le déposèrent à la porte de sa maison un moment avant qu’il expirât ; il n’eut que le temps de dire à sa femme : « Femme, approche, que je t’embrasse ; je me meurs, mais le balafré est sauvé. »

Denis Diderot - Les deux amis de Bourbonne

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Coup de coeur... Sylvie Durastanti...

11 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Amazon.fr - Sans plus attendre - Durastanti, Sylvie - Livres
LA MAÎTRESSE
Un nouveau jour s’est déjà levé quand je sors de la pinède. Entre les myrtes et la rivière, les traces laissées par les pattes des oiseaux venus boire à l’aube s’entrecroisent sur le sable sec. En dix pas, je suis au bord de la rivière et je m’accroupis pour effleurer l’eau, encore bien fraîche. Mais à l’instant où je me masse et me mouille la nuque pour bien me réveiller, j’entends rouler des cailloux, sur le sentier qui passe, plus haut, au-dessus de la rivière. L’un des intrus approche, trébuche et se met à jurer. De là-haut, il n’a pas pu me voir. Mais il sera vite là. Comment lui échapper? Même si je me coule dans la rivière, je ne pourrai pas reprendre pied sur les gros rochers de l’autre côté. Et elle n’est pas assez large pour qu’il ne m’y voie pas. Là où j’allais me baigner, elle offre un beau trou d’eau profond, mais trop limpide pour me cacher. En amont comme en aval, elle ne court qu’entre des roches polies, trop inégales pour permettre de passer. J’entends toujours les cailloux voler, puis un cri de rage étouffé et un choc. Celui qui approche est tombé, sans doute pas assez dessoûlé depuis la nuit dernière. Et dans le silence qui suit, je comprends qu’avant qu’il ne se ressaisisse, j’ai un bref répit. J’ai peur, et j’essaie à toute force de me calmer. Que ferais-tu, toi qui sais toujours te tirer de tout, même de l’inextricable? Alors que je tremble presque de peur et de haine, il me suffit de fermer les yeux pour te sentir près de moi et t’entendre me dire: Rejette la peur ou la haine, elles empêchent d’y voir clair. Ne pense pas à l’autre comme à un ennemi. Pense à lui simplement comme à un autre – un autre aveuglé par l’envie, le désir ou la haine. Si grande que soit sa force, il a des yeux. Prends ses yeux, regarde par ses yeux tout ce qu’il voit, tout ce qu’il veut. S’il veut une chose que tu as, trouve un moyen de la mettre hors de sa portée. Qu’il en ait après ton pain, ton corps ou ta vie, ne les lui laisse pas.
De là-haut, ne me parvient aucun bruit: signe que celui qui est tombé ne s’est pas encore relevé. Je me redresse, j’ouvre les yeux, et je regarde derrière moi, par-dessus mon épaule, avec d’autres yeux. Entre les traces des pattes d’oiseaux, je vois une chose qui me fait frémir: mes propres empreintes, dans le sable. Je voudrais les effacer comme on referme les lèvres d’une plaie. Mais les lèvres d’une plaie, on peut juste les rapprocher. Seul le temps les ressoude. On ne peut pas annuler un mouvement, effacer un geste, reprendre des mots échappés, retourner en arrière. Alors j’entends encore: Il veut une chose que tu as. Et je me dis: cette chose, c’est moi. Mon corps voudrait plonger dans l’eau, mes pieds voudraient courir. Mais en moi, je ne sais quoi s’y refuse et me dit: il faut retourner en arrière. Par-dessus mon épaule, je fixe toujours mes empreintes et, en cherchant une issue improbable, mon esprit obtus bégaye: retourner en arrière. Et les cailloux recommencent à rouler, l’homme approche. Alors, comme animé par une force extérieure, mon pied droit se soulève et va se reposer dans la dernière empreinte qu’il a laissée; puis mon pied gauche en fait autant. Cœur battant, ventre noué, gorge serrée, muscles engourdis, tout mon corps veut pourtant fuir. Mais il reste huit pas à faire, sans laisser de traces, et sans trembler, tandis que les cailloux roulent toujours, de plus en plus près, sous les pas trébuchants de l’ivrogne. Et ces huit pas, je les fais, je les fais tous à reculons, comme si, dormant debout, je marchais en rêve; je repasse entre les myrtes, j’entre dans l’ombre des pins, et là, je ne bouge plus, je ne respire plus, en entendant l’ivrogne passer à trois pas de moi, sans me voir, rugir en découvrant mes empreintes, et se ruer dans l’eau où il croit trouver une femme pendant que moi, je me sauve.
Sylvie Durastanti - Sans plus attendre
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