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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Antoine Wauters...

10 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mahmoud ou la montée des eaux - Antoine Wauters - Babelio

Mon cabanon est là. Planté entre deux pics, trois mètres au-dessus du niveau de l’eau. Bien caché, à l’écart.

Extrêmement bien caché.

Je m’enroule dans ma chemise jaune.

Je marche.

À quelques kilomètres seulement (il montre le sud), des civils sont tués.

Là (il continue de montrer le sud), on coupe des têtes.

Et là (il montre l’ouest), c’est le noir et la nuit.

D’autres têtes coupées, Sarah.

Des enfants aux doigts raidis pour toujours.

Je sens ton souffle.

Tu es là.

Tu viens de fumer, je le sais. C’est ton secret.

Tu as toujours fumé en cachette.

Où vas-tu ?

Pourquoi pars-tu déjà ?

Je t’entends murmurer des choses à mesure que tu t’éloignes.

Tous les jours la même chose, mon amour.

Tu me demandes, disparaissant, si j’ai plongé comme je le voulais.

Si j’ai pu lire et écrire comme je le voulais.

Mahmoud.

Tu dis mon nom.

Doucement.

Avec tendresse.

Fais chauffer l’eau du thé, Mahmoud.

Puis tu t’en vas et, pendant que je pense à nos enfants partis et que le poids de la terre écrase mes tempes, je sens que j’ai besoin d’être seul et de pleurer.

Quand sait-on qu’un de nos enfants est mort, Mahmoud ? Quand en a-t-on la certitude ?

Tu reviens sur tes pas.

Tu poses ta main sur moi.

Aujourd’hui, dis-tu, j’ai eu l’impression d’accoucher de Nazifé. La même douleur. Sauf que cette fois elle rentrait dans mon ventre. Notre fille rentrait en moi.

Je caresse ta joue froide en regardant la lune, Sarah. Je ne dis rien.

Mon plat de concombres est vide.

Le monde entier est vide.

Sommeil, viens !

 

Antoine Wauters - Mahmoud ou la montée des eaux

 

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Coup de coeur... Salomé Kiner...

9 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 La date de péremption c'est une arnaque du marketing, disait ma mère en fourrant son poison au fond de nos cartables.
Arnaque ou pas, je mangeais mon goûter cachée dans les toilettes. Pendant que mes camarades rouaient la porte à coup de poings, je m'empiffrais, les poches pleines de fruits secs, de biscuits au sésame, de Balisto dans les bons jours. C'était pas les goûters de ma mère qui me posaient problème. Il y en a même que j'aimais bien. Mon problème, c'était les autres. Ca a toujours été les autres. Leurs yeux cireux de poissons morts sur vos mœurs particulières, la vénération des vies droites et la religion cathodique. Leurs pères, premiers sur les courts de tennis, leurs mères, toutes assistantes de direction. Leurs virées à Auchan, les allées de gravier brossé, le papier peint relief, les casseroles en cuivre assorties, les doubles bols olives-noyaux. Et la moquette dans les chambres à coucher. Chez moi, j'avais du lino gris chiné. C'est plus facile à nettoyer, disait ma mère. Tu m'étonnes : même quand c'est propre, c'est sale.

Salomé Kiner - Grande couronne

https://actualitte.com/uploads/images/salome-kiner-grande-couronne-editions-christian-bourgois-9782267044522-60fee079d4701095969190.jpeg

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Coup de coeur... Dominique Fourcade, Hadrien France-Lanord, Sophie Pailloux-Riggi...

8 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Vous m'avez fait chercher

 

Le bain dans l’océan est le seul moment où je revis intacte

     imparable une sensation d’enfance

     depuis

     il ne s’est rien passé que le tonnerre du vide

     au point que seule sur l’immense plage l’enfance tient tête à l’océan

     l’enfance qui me tient tête

    magdaléniennement

Dominique Fourcade, Hadrien France-Lanord, Sophie Pailloux-Riggi - Vous m'avez fait chercher

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Coup de coeur... Montaigne, pas à pas... (Vidéo)

7 Décembre 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

"La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite". De quelle marge de manœuvre disposons-nous, par rapport à ce que nous avons appris ? De quel recul disposons-nous par rapport aux coutumes et aux opinions en vigueur autour de nous ?

De quelle autorité dispose le jugement pour en faire la critique ? Sur ces questions, Montaigne s'essaie, se met à l'épreuve, s'interroge. "Que sais-je ?" Si la philosophie que nous découvrons dans les Essais peut se lire comme l'émergence d'une pensée à la première personne, une lecture attentive nous oblige à y voir une situation plus inquiète que jubilatoire. La pensée qui s'y donne à voir, c'est paradoxalement une pensée qui "ne marche qu'à tâtons, chancelant, bronchant et chopant".

Une rencontre enregistrée en septembre 2021.

Marc Foglia, ancien élève de l'ENS, professeur agrégé et docteur en philosophie, enseignant dans l'Académie de Besançon, auteur notamment de l'ouvrage Montaigne pas à pas, Ellipses, nov. 2021.

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Coup de coeur... Jean-Paul Sartre...

6 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein. - Ce n'est rien: la Chose, c'est moi. L'existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J'existe.

J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ça remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux. Il y a de l'eau mousseuse dans ma bouche. Je l'avale, elle glisse dans ma gorge, elle me caresse - et la voila qui renaît dans ma bouche, j'ai dans la bouche à perpétuité une petite mare d'eau blanchâtre - discrète - qui frôle ma langue. Et cette mare, c'est encore moi. Et la langue. Et la gorge, c'est moi.

Je vois ma main, qui s'épanouit sur la table. Elle vit - c'est moi. Elle s'ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l'air d'une bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m'amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes d'un crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort: les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles - la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s'étale à plat ventre, elle m'offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant - on dirait un poisson, s'il n'y avait pas les poils roux à la naissance des phalanges. Je sens ma main. C'est moi, ces deux bêtes qui s'agitent au bout de mes bras. Ma main gratte une de ses pattes, avec l'ongle d'une autre patte; je sens son poids sur la table qui n'est pas moi. C'est long, long, cette impression de poids, ça ne passe pas. Il n'y a pas de raison pour que ça passe. A la longue, c'est intolérable... Je retire ma main, je la mets dans ma poche. Mais je sens tout de suite, à travers l'étoffe, la chaleur de ma cuisse. Aussitôt, je fais sauter ma main de ma poche; je la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens son poids au bout de mon bras. Elle tire un peu, à peine, mollement, moelleusement, elle existe.

 

Jean-Paul Sartre - La Nausée

 

La Nausee (Folio) von Jean-Paul Sartre

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Coup de coeur... Françoise Sagan...

5 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

BONJOUR TRISTESSE - ROMAN. par SAGAN FRANCOISE: bon Couverture souple  (1957) | Le-Livre

Cet été-là, j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les « autres » étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ; c’était un homme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions, m’y amenèrent. C’était un homme léger, habile en affaires, toujours curieux et vite lassé, et qui plaisait aux femmes. Je n’eus aucun mal à l’aimer, et tendrement, car il était bon, généreux, gai, et plein d’affection pour moi. Je n’imagine pas de meilleur ami ni de plus distrayant.

A ce début d’été, il poussa même la gentillesse jusqu’à me demander si la compagnie d’Elsa, sa maîtresse actuelle, ne m’ennuierait pas pendant les vacances. Je ne pus que l’encourager car je savais son besoin des femmes et que, d’autre part, Elsa ne nous fatiguerait pas. C’était une grande fille rousse, mi-créature, mi-mondaine, qui faisait de la figuration dans les studios et les bars des Champs- Élysées. Elle était gentille, assez simple et sans prétentions sérieuses. Nous étions d’ailleurs trop heureux de partir, mon père et moi, pour faire objection à quoi que ce soit. Il avait loué, sur la Méditerranée, une grande villa blanche, isolée, ravissante, dont nous rêvions depuis les premières chaleurs de juin. Elle était bâtie sur un promontoire, dominant la mer, cachée de la route par un bois de pins ; un chemin de chèvre descendait à une petite crique dorée, bordée de rochers roux où se balançait la mer.

Les premiers jours furent éblouissants. Nous passions des heures sur la plage, écrasés de chaleur, prenant peu à peu une couleur saine et dorée, à l’exception d’Elsa qui rougissait et pelait dans d’affreuses souffrances. Mon père exécutait des mouvements de jambes compliqués pour faire disparaître un début d’estomac incompatible avec ses dispositions de Don Juan. Dès l’aube, j’étais dans l’eau, une eau fraîche et transparente où je m’enfouissais, où je m’épuisais en des mouvements désordonnés pour me laver de toutes les ombres, de toutes les poussières de Paris. Je m’allongeais dans le sable, en prenais une poignée dans ma main, le laissais s’enfuir de mes doigts en un jet jaunâtre et doux ; je me disais  qu’il s’enfuyait comme le temps, que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été.

Françoise Sagan - Bonjour tristesse

 

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Coup de coeur... Sylvain Tesson...

4 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’était au cours d’une fête chez ce petit abruti de Jimmy qui caricaturait les écrivains dans les magazines américains et essayait de refiler ses dessins politiques pourris dans la presse gauchiste. Une de ces soirées où les Parisiens se prennent pour des New-Yorkais en s’accueillant à grands sourires et tapes dans le dos et en se servant des scotchs dans des appartements trop petits pour que ça fasse illusion. On s’ennuyait à crever, mais il n’était pas question d’aller dormir. Nous avions peur de vieillir et ne voulions pas risquer d’attraper des rides en fermant l’œil. Nous étions des veilleurs de nuit, nous surveillions nos vies. Nous mettions notre vigilance dans l’insomnie. Et tout le monde était un peu honteux de ne pas rentrer chez soi parce que rester ici, posés comme des bibelots, revenait à avouer que, chez soi, cela n’était pas beaucoup plus trépidant. À un moment j’ai dit : « Caroline, voici Rémi, il est peintre ; Rémi voici Caroline, elle vit dans une banque en attendant de se faire braquer. » Elle a dit un truc gentil du genre : « Ils doivent être réussis vos autoportraits », et, lui, il l’a regardée avec un air de flétan de l’Aral parce qu’il ne sait jamais quoi dire au moment où il le faut et qu’il était très saoul et qu’elle était très belle. Je les ai laissés parce que je sentais que j’avais été bien inspiré. Ensuite, ils ne se sont jamais plus quittés, ce qui est un mystère immense sur lequel nous émettions toutes sortes de suppositions lorsqu’on trempait des pitas dans des sauces orientales chez le maronite de la rue du Sentier, en sortant du bouclage.

Sylvain Tesson - S'abandonner à vivre

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Coup de coeur... Yoann Barbereau...

3 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quiconque a vécu en Russie au début du XXIe siècle, au début ou peut-être un peu avant, longtemps avant, peut-être longtemps après, celui-là s’est trouvé dans ces situations à la fois rocambolesques et attendues, lorsqu’un flic laisse entendre que, oui, quelques billets feront l’affaire et permettront au voyageur de poursuivre sa route sans anicroche, ou lorsque l’infinie folie bureaucratique prend de telles proportions qu’on n’en trouve plus aucun équivalent nulle part, ni chez Gogol, ni chez Kafka, lorsque l’on est mis en présence de tels pantins, prisonniers de logiques aussi parfaites qu’aberrantes, tellement burlesques, tellement talentueux, tellement butés que les personnages de Beckett en deviennent sans surprise, ou encore lorsque les éléments de ce folklore foutraque se combinent – paperasserie absurde, flicaille gauche et gourmande, chefaillons lunaires, guichetiers aussi enivrés que créatifs, malices, farces et attrapes – pour créer des situations telles que, pendant de longues semaines, des mois voire des années, on en fait des récits loufoques et proverbiaux, on se les répète entre amis, on se les transmet comme des paraboles, des recettes culinaires ou des viatiques pour temps d’orage.

Yoann Barbereau - Dans les geôles de Sibérie

Yoann Barbereau : Dans les geôles de Sibérie | Livres en famille

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Coup de coeur... Kamel Daoud...

2 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

(Dehors, la lune est un chien qui hurle, tordu de douleur. La nuit est à son faîte obscur, imposant d’immenses espaces inconnus au petit village. Quelqu’un secoue violemment le loquet de la vieille porte et d’autres chiens répondent. Je ne sais pas quoi faire ni s’il faut s’arrêter. La respiration encombrée du vieux rapproche les angles et oppresse les lieux. Je tente une diversion mentale en regardant ailleurs. Sur les murs de la chambre, entre l’armoire et la photo de La Mecque, la vieille peinture écaillée dessine des continents. Des mers sèches et perforées. Des oueds secs vus du ciel. “Noun! Et le calame et ce qu’ils écrivent”, dit le Livre sacré dans ma tête. Mais cela ne sert à rien. Le vieux n’a plus de corps, seulement un vêtement. Il va mourir parce qu’il n’a plus de pages à lire dans le cahier de sa vie.)

Écrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire. Mais il fallait écrire toujours, sans cesse, à peine le temps de manger ou d’aller faire mes besoins, de mâcher correctement ou de gratter le dos de ma tante en traduisant très librement les dialogues de films étrangers ravivant le souvenir de vies qu’elle n’a jamais vécues. Pauvre femme, qui mérite à elle seule un livre qui la rendrait centenaire.

À strictement parler, je ne devais plus jamais lever la tête, mais rester là, courbé et appliqué, renfermé comme un martyr sur mes raisons profondes, gribouillant comme un épileptique et grognant contre l’indiscipline des mots et leur tendance à se multiplier. Une question de vie et de mort, de beaucoup de morts, à vrai dire, et de toute la vie. Tous, vieux et enfants, liés à la vitesse de mon écriture, au crissement de ma calligraphie sur le papier et à cette précision vitale que je devais affiner en trouvant le mot exact, la nuance qui sauve de l’abîme ou le synonyme capable de repousser la fin du monde. Une folie. Beaucoup de cahiers qu’il fallait noircir. Pages blanches, 120 ou plus, de préférence sans lignes, avec protège-cahier, strictes comme des pierres mais attentives et avec une texture grasse et tiède pour ne pas irriter la surface latérale de la paume de ma main.

Kamel Daoud - Zabor ou les psaumes

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Coup de coeur... Langston Hughes...

1 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

The Weary Blues (English Edition) eBook : Hughes, Langston: Amazon.fr:  Boutique Kindle

LE NÈGRE PARLE DES FLEUVES

J'ai connu des fleuves
J'ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux
            que le flux du sang humain dans les veines humaines.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Je me suis baigné dans l'Euphrate quand les aubes étaient neuves.
J'ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil.
J'ai contemplé le Nil et au-dessus j'ai construit les pyramides.
J'ai entendu le chant du Mississipi quand Abe Lincoln descendit
            à la Nouvelle-Orléans, et j'ai vu ses nappes boueuses transfigurées
            en or au soleil couchant.

J'ai connu des fleuves :
Fleuves anciens et ténébreux.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

 

MOI AUSSI

Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand il vient du monde.
Mais je ris,
Et mange bien,
Et prends des forces.

Demain
Je me mettrai à table
Quand il viendra du monde
Personne n'osera
Me dire
Alors
« Mange à la cuisine ».

De plus, ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte, -

Moi aussi, je suis l'Amérique.

LE BLUES DU DÉSESPOIR
[THE WEARY BLUES]

Fredonnant un air syncopé et nonchalant,
Balançant d'avant en arrière avec son chant moelleux,
            J'écoutais un Nègre jouer.
En descendant la Lenox Avenue l'autre nuit
A la lueur pâle et maussade d'une vieille lampe à gaz
            Il se balançait indolent...
            Il se balançait indolent...
Pour jouer cet air, ce Blues du Désespoir.
Avec ses mains d'ébène sur chaque touche d'ivoire
Il amenait son pauvre piano à pleurer sa mélodie.
            O Blues !
Se balançant sur son tabouret bancal
Il jouait cet air triste et rugueux comme un fou,
            Tendre Blues !
Jailli de l'âme d'un Noir
            O Blues !

D'une voix profonde au timbre mélancolique
J'écoutais ce Nègre chanter, ce vieux piano pleurer –
            « J'n'ai personne en ce monde,
            J'n'ai personne à part moi.
            J'veux en finir avec les soucis
J'veux mettre mes tracas au rancart. »
Tamp, tamp, tamp ; faisait son pied sur le plancher.
Il joua quelques accords et continua de chanter –
            « J'ai le Blues du Désespoir
            Rien ne peut me satisfaire.
            J'n'aurai plus de joie
            Et je voudrais être mort. »
Et tard dans la nuit il fredonnait cet air.
Les étoiles disparurent et la lune à son tour.
Le chanteur s'arrêta de jouer et rentra dormir
Tandis que dans sa tête le Blues du Désespoir résonnait.
Il dormit comme un roc ou comme un homme qui serait mort.

NÈGRE

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire,
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J'ai été un esclave :
            César m'a dit de tenir ses escaliers propres.
            J'ai ciré les bottes de Washington.

J'ai été ouvrier :
            Sous ma main les pyramides se sont dressées.
            J'ai fait le mortier du Woolworth Building.

J'ai été un chanteur :
            Tout au long du chemin de l'Afrique à la Géorgie
            J'ai porté mes chants de tristesse.
            J'ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre :
            Les Belges m'ont coupé les mains au Congo.
            On me lynche toujours au Mississipi.

Je suis un Nègre :
            Noir comme la nuit est noire
            Noir comme les profondeurs de mon Afrique.
Langston Hugues - The weary blues
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