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Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de coeur... Pierre Boulle...

2 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il y avait plusieurs éléments baroques, certains horribles, dans le tableau que j'avais sous les yeux, mais mon attention fut d'abord retenue tout entière par un personnage, immobile à trente pas de moi, qui regardait dans ma direction. Je faillis pousser un cri de surprise. Oui, malgré ma terreur, malgré le tragique de ma propre position - j'étais pris entre les rabatteurs et les tireurs - la stupéfaction étouffa tout autre sentiment quand je vis cette créature à l'affût, guettant le passage du gibier. Car cet être était un singe, un gorille de belle taille. J'avais beau me répéter que je devenais fou, je ne pouvais nourrir le moindre doute sur son espèce. Mais la rencontre d'un gorille sur la planète Soror ne constituait pas l'extravagance essentielle de l'événement. Celle-ci tenait pour moi à ce que ce singe était correctement habillé, comme un homme de chez nous, et surtout à l'aisance avec laquelle il portait ses vêtements. Ce naturel m'impressionna tout d'abord. A peine eus-je aperçu l'animal qu'il me parut évident qu'il n'était pas du tout déguisé. L'état dans lequel je le voyais était normal, aussi normal pour lui que la nudité pour Nova et ses compagnons. Il était habillé comme vous et moi, je veux dire comme nous serions habillés si nous participions à une de ces battues, organisées chez nous pour les ambassadeurs ou autres personnages importants, dans nos grandes chasses officielles. Son veston de couleur brune semblait sortir de chez le meilleur tailleur parisien et laissait voir une chemise à gros carreaux, comme en portent nos sportifs. La culotte, légèrement bouffante au-dessus des mollets, se prolongeait par une paire de guêtres. Là s'arrêtait la ressemblance; au lieu de souliers, il portait de gros gants noirs. C'était un gorille, vous dis-je! Du col de la chemise sortait la hideuse tête terminée en pain de sucre, couverte de poils noirs, au nez aplati et aux mâchoires saillantes. Il était là, debout, un peu penché en avant, dans la posture du chasseur à l'affût, serrant un fusil dans ses longues mains. Il se tenait en face de moi, de l'autre côté d'une large trouée pratiquée dans la forêt perpendiculairement à la direction de la battue.Soudain, il tressaillit. Il avait perçu comme moi un léger bruit dans les buissons, un peu sur ma droite. Il tourna la tête, en même temps qu'il relevait son arme, prêt à épauler. De mon perchoir, j'aperçus le sillage laissé dans la broussaille par un des fuyards, qui courait en aveugle droit devait lui. Je faillis crier pour l'alerter, tant l'intention du singe était évidente. Mais je n'en eus ni le temps ni la force; déjà, l'homme déboulait comme un chevreuil sur le terrain découvert. Le coup de feu retentit alors qu'il atteignait le milieu du champ de tir. Il fit un saut, s'effondra et resta immobile après quelques convulsions. Mais je n'observai l'agonie de la victime qu'un peu plus tard, mon attention ayant été encore retenue par le gorille. J'avais suivi l'altération de sa physionomie depuis qu'il était alerté par le bruit, et enregistré un certain nombre de nuances surprenantes: d'abord, la cruauté du chasseur qui guette sa proie et le plaisir fiévreux que lui procure cet exercice; mais par-dessus tout le caractère humain de son expression. C'était bien là le motif essentiel de mon étonnement: dans la prunelle de cet animal brillait l'étincelle spirituelle que j'avais vainement cherchée chez les hommes de Soror.

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Coup de coeur... Eric Nonn...

1 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Eric Nonn...

Là-bas, elles étaient toutes déguisées en Vietnamiennes. La loueuse de bouées aussi était déguisée en Vietnamienne. Même dans les villes, la plupart étaient encore comme cela. Une remarque... Est-ce qu'on peut venir jusqu'à Cura Daï pour une simple remarque... A cause d'une sueur qui aurait pu venir d'ici, de cette chaleur d'avant mousson, une chaleur qui semblait attendre la moiteur. Parce qu'à un moment il faut bien qu'un souvenir ne soit plus qu'une remarque. Et même cette sueur d'une heure encalminée, une heure d'un été chaud comme un été de Cho Lon, de Saigon, des années trente, dans cette perspective esthétique n'était plus qu'une remarque, une remarque de soie noire, une remarque filiale. Elle était déguisée en vietnamienne et bien que mère française cela avait donné à ce moment un certain érotisme colonial pour cette heure qui ressemblait presque à une sieste de bordel.

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Coup de coeur... Octave Mirbeau... Le Journal d'une Femme de Chambre... (+ vidéo)

31 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ah ! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule !... Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses et bruyantes, comme elle est seule, toujours !... La solitude, ce n'est pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une plante, soignée comme un enfant de riche... Des gens dont vous n'avez que les défroques inutiles ou les restes gâtés :

- Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent mauvais...

Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien dire ; il faut sourire et remercier, sous peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles...

Heureusement, on n'a pas toujours de ces idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi.

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Coup de coeur... Jean-Marie Gustave Le Clézio...

30 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jean-Marie Gustave Le Clézio...

C'était comme s'il n'y avait pas de noms, ici, comme s'il n'y avait pas de paroles. Le désert lavait tout dans son vent, effaçait tout. Les hommes avaient la liberté de l'espace dans leur regard, leur peau pareille au métal. La lumière du soleil éclatait partout. Le sable ocre, jaune, gris, blanc, le sable léger glissait, montrait le vent. Il couvrait toutes les traces, tous les os. Il repoussait la lumière, il chassait l'eau, la vie, loin d'un centre que personne ne pouvait reconnaître. Les hommes savaient bien que le désert ne voulait pas d'eux: alors ils marchaient sans s'arrêter, sur les chemins que d'autres pieds avaient déjà parcourus, pour trouver autre chose. L'eau, elle était dans les aiun, les yeux, couleur de ciel, ou bien dans les lits humides des vieux ruisseaux de boue. Mais ce n'était pas de l'eau pour le plaisir, ni pour le repos. C'était juste la trace de sueur à la surface du désert, le don parcimonieux d'un dieu sec, le dernier mouvement de la vie. Eau lourde arrachée au sable, eau morte des crevasses, eau alcaline qui donnait la colique, qui faisait vomir. Il fallait aller encore plus loin, penché un peu en avant, dans la direction qu'avaient donnée les étoiles. Mais c'était le seul, le dernier pays libre peut être, le pays où les lois des hommes n'avaient plus d'importance. Un pays pour les pierres et pour le vent, aussi pour les scorpions et pour les gerboises, ceux qui savent se cacher et s'enfuir quand le soleil brûle et que la nuit gèle.

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Coup de coeur... Ivan Tourgueniev...

29 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Ivan Tourgueniev...

Le lendemain, maman annonça qu’on retournerait habiter en ville. Le matin, papa était entré dans sa chambre à coucher et était resté longtemps en tête à tête avec elle. Personne n’avait rien entendu de leur conversation mais maman ne pleurait plus ; elle s’était calmée et avait mangé, seulement elle ne s’était pas montrée et ne changeait rien à sa résolution.

Je me souviens que toute la journée j’errai au hasard, mais je n’allai pas au jardin, pas une seule fois je ne regardai le pavillon, et le soir je fus témoin d’un fait étonnant. Mon père mena sous le bras le comte Malevsky du salon jusqu’au vestibule, et, en présence du laquais, dit d’une voix froide :

— Il y a quelques jours, dans une maison, on a montré la porte à Votre Seigneurie, et maintenant, je ne veux pas entrer avec vous dans des explications, mais j’ai l’honneur de vous annoncer que si vous prenez la peine de venir chez moi encore une fois, je vous jetterai par la fenêtre. Je n’aime pas votre écriture.

Le comte se courba, en se rapetissant, serra les dents et disparut.

On commença les préparatifs du déménagement en ville du côté de l’Arbate où nous avions une maison. Papa, probablement, ne tenait plus lui-même à rester à la campagne ; il avait seulement prié maman de ne pas faire de scandale. Tout se passait en silence, sans hâte ; maman avait même fait dire de saluer la vieille princesse et de la prier de l’excuser si une indisposition l’empêchait d’aller prendre congé d’elle.

 

J’étais comme perdu, ne souhaitant qu’une seule chose, c’est que tout fût au plus vite fini. Une seule idée me poursuivait : « Comment pouvait-elle, jeune fille, princesse, se laisser aller a une semblable action, sachant que mon père n’était pas libre, et qu’elle, au contraire, avait la possibilité de se marier, quand ce n’eût été qu’avec Belovzorov ? Qu’avait-elle donc espéré ? Comment n’avait-elle pas eu peur de briser tout son avenir ?

« Oui, criais-je, voilà l’amour, voilà jusqu’où peuvent aller la passion et le dévouement ! Et je me souvins des paroles de Louchine : il en est à qui il est doux de se sacrifier. »

Il m’arriva une fois d’apercevoir dans une des fenêtres du pavillon une tache pâle. « Est-il possible que ce soit le visage de Zinaïda ? » pensai-je. Oui, c’était son visage. Je ne pouvais plus me retenir ; je ne pouvais plus me résigner à me séparer d’elle sans lui dire un dernier adieu, je saisis un moment favorable et j’allai dans le pavillon.

Au salon, la vieille princesse m’accueillit de son air ordinaire, à la fois distrait et nonchalant.

— Qu’est-ce donc, mon petit père, que vos parent se sont imaginé de quitter la campagne si tôt dans la saison ? dit-elle en bourrant ses deux narines de tabac.

Je la regardai et je me sentis soulagé : le mot « effet souscrit » prononcé par Philippe me tourmentait : et elle paraissait ne se douter de rien. Du moins cela me semblait ainsi en ce moment.

Zinaïda en robe noire, pâle, les cheveux défrisés, apparut sur le seuil de la chambre voisine ; elle me prit silencieusement par la main et m’emmena avec elle.

— J’ai entendu votre voix, commença-t-elle, et je suis venue tout de suite. Alors, il vous en coûte si peu que cela de nous abandonner, méchant garçon ?

— Je suis venu vous dire adieu, princesse, répondis-je, probablement pour toujours. Peut-être avez-vous déjà entendu dire que nous partions ?

Zinaïda me regarda fixement.

— Oui, je l’ai entendu dire. Je vous remercie d’être venu ; je pensais même que je ne vous reverrais pas. Ne gardez pas de moi un mauvais souvenir. Je vous ai quelquefois tourmenté, mais cependant, je ne suis pas telle que vous me croyez.

Elle se détourna et s’appuya contre la fenêtre.

— Je vous assure, je ne suis pas comme vous croyez, je sais que vous me jugez mal.

— Moi ?

— Oui ! Vous ! Vous !

— Moi ! Répétai-je amèrement et mon cœur, de nouveau, trembla comme avant sous l’influence de la même fascination inexplicable et irrésistible.

— Moi ?... Croyez, Zinaïda Alexandrovna, que quoi que vous eussiez fait, et alors même que vous m’auriez tourmenté, je vous aimerais et je vous adorerais jusqu’à la fin de mes jours.

Elle se retourna subitement vers moi et, ouvrant ses mains, elle en entoura ma tête et m’embrassa chaudement et fortement. Dieu sait à qui allait ce long baiser d’adieu ! mais j’en goûtai quand même la douceur ; je savais qu’il ne se répéterait jamais plus.

— Adieu ! Adieu ! Répétai-je...

Elle s’arracha de moi et sortit. Je partis aussi. Je ne suis pas capable d’expliquer le sentiment avec lequel je partis. Je ne désirerais pas qu’une pareille émotion se renouvelât, mais je serais malheureux de ne l’avoir jamais éprouvée.

Notre déménagement s’effectua.

Bien longtemps je fus avant de pouvoir me débarrasser du passé, et bien longtemps je restai avant de me remettre à l’ouvrage. Ma blessure se guérissait lentement, mais contre mon père, je n’éprouvais aucun mauvais sentiment. Loin de là, il semblait grandi à mes yeux. Que les psychologues expliquent comme ils le voudront ce contresens...

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Coup de coeur... Euripide...

28 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Euripide...

Médée

"Femmes de Corinthe, je suis sortie de la maison pour ne pas encourir vos reproches. Car, je le sais, beaucoup de mortels ont montré une telle fierté — les uns que j'ai vus de mes yeux, les autres parmi les étrangers — que leur insouciance à se produire leur a valu un fâcheux renom de négligence. La Justice ne réside pas dans les yeux des mortels quand, avant d'avoir sondé à fond le coeur d'un homme, ils le haïssent, à une première vue et sans en avoir reçu aucune offense. Il faut que l'étranger aille au-devant de la cité qu'il habite et je n'approuve pas non plus en général le citoyen qui, par orgueil, se rend odieux à ses compatriotes faute d'être connu. Mais un malheur s'est abattu sur moi à l'improviste et m'a brisé l'âme. C'en est fait de mai; j'ai perdu la joie de vivre et je désire mourir, mes amies. Celui en qui j'avais mis tout mon bonheur, — je ne le sais que trop, — mon époux, est devenu le pire des hommes. De tout ce qui a la vie et la pensée, nous sommes, nous autres femmes, la créature la plus misérable. D'abord il nous faut, en jetant plus d'argent qu'il n'en mérite, ache-ter un mari et donner un maître à notre corps, ce dernier mal pire encore que l'autre. Puis se pose la grande question : le choix a-t-il été bon ou mauvais ? Car il y a toujours scandale à divorcer, pour les femmes, et elles ne peuvent répudier un mari. Quand on entre dans des habitudes et des lois nouvelles, il faut être un devin pour tirer, sans l'avoir appris dans sa famille, le meilleur parti possible de l'homme dont on partagera le lit. Si après de longues épreuves nous y arrivons et qu'un mari vive avec nous sans porter le joug à contrecoeur, notre sort est digne d'envie. Sinon, il faut mourir. Quand la vie domestique pèse à un mari, il va au-dehors guérir son coeur de son dégoût et se tourne vers un ami ou un camarade de son âge. Mais nous, il faut que nous n'ayons d'yeux que pour un seul être. Ils disent de nous que nous vivons une vie sans danger à la maison tandis qu'ils combattent avec la lance. Piètre raisonnement! Je préférerais lutter trois fois sous un bouclier que d'accoucher une seule. Mais je me tais, car le même langage ne vaut pas pour toi et pour moi : toi, tu as ici une patrie, une demeure paternelle, les jouissances de la vie et la société d'amis. Moi, je suis seule, sans patrie, outragée par un homme qui m'a, comme un butin, arrachée à une terre barbare, sans mère, sans frère, sans parent près de qui trouver un mouillage à l'abri de l'infortune. Voici tout ce que je te demande : si je trouve un moyen, une ruse pour faire payer la rançon de mes maux à mon mari,< à l'homme qui lui a donné sa fille et à celle qu'il a épousée >, tais-toi. Une femme d'ordinaire est pleine de crainte, lâche au combat et à la vue du fer; mais quand on attente aux droits de sa couche, il n'y a pas d'âme plus altérée de sang."

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Coup de coeur... Walt Whitman...

27 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Walt Whitman...

Ne fermez pas vos portes...

Ne fermez pas vos portes, orgueilleuses bibliothèques,
Car ce qui manquait sur vos rayons bien remplis, mais dont on
a bien besoin, Je l’apporte,
Au sortir de la guerre, j’ai fait un livre
Les mots de mon livre, rien; son âme, tout;
Un livre isolé, sans attache, avec les autres, point senti avec l’entendement.
Mais à chaque page, vous allez tressaillir de choses qu’on n’a pas dites.

Walt Whitman, Feuilles d’herbes (Traduction de Jules Laforgue)

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Une femme m'attend...

Une femme m’attend, elle contient tout, rien n’y manque;
Mais tout manquerait, si le sexe n’y était pas, et si pas la sève de l’homme qu’il faut.

Le sexe contient tout,
Corps, âmes, Idées, preuves, puretés, délicatesses, fins, diffusions,
Chants, commandements, santé, orgueil, le mystère de la maternité, le lait séminal,
Tous espoirs, bienfaisances, dispensations,
Toutes passions, amours, beautés, délices de la terre,
Tous gouvernements, juges, dieux, conducteurs de la terre,
C’est dans le sexe, comme autant de facultés du sexe, et toutes ses raisons d’être.

Sans douté, l’homme, tel que je l’aime, sait et avoue les délices de son sexe,
Sans doute, la femme, telle que je l’aime, sait et avoue les délices du sien.

Ainsi, je n’ai que faire des femmes insensibles,
Je veux aller avec celle qui m’attend, avec ces femmes qui ont le sang chaud et peuvent me faire face,
Je vois qu’elles me comprennent et ne se détournent pas.
Je vois qu’elles sont dignes de moi. C’est de ces femmes que je veux être le solide époux.

Elles ne sont pas moins que moi, en rien;
Elles ont la face tannée par les soleils radieux et les vents qui passent,
Leur chair a la vieille souplesse divine, le bon vieux ressort divin;
Elles savent nager, ramer, monter à cheval, lutter, chasser, courir, frapper, fuir et attaquer, résister, se défendre.
Elles sont extrêmes dans leur légitimité, – elles sont calmes, limpides, en parfaite possession d’elles-mêmes.

Je t’attire à moi, femme.
Je ne puis te laisser passer, je voudrais te faire un bien;
Je suis pour toi et tu es pour moi, non seulement pour l’amour de nous, mais pour l’amour d’autres encore,
En toi dorment de plus grands héros, de plus grands bardes.
Et ils refusent d’être éveillés par un autre homme que moi.

C’est moi, femme, je vois mon chemin;
Je suis austère, âpre, immense, inébranlable, mais je t’aime;
Allons, je ne te blesse pas plus qu’il ne te faut,
Je verse l’essence qui engendrera des garçons et des filles dignes de ces Etats-Unis; j’y vais d’un muscle rude et attentionné,
Et je m’enlace bien efficacement, et je n’écoute nulles supplications,
Et je ne puis me retirer avant d’avoir déposé ce qui s’est accumulé si longuement en moi.

A travers toi je lâche les fleuves endigués de mon être,
En toi je dépose un millier d’ans en avant,
Sur toi je greffe le plus cher de moi et de l’Amérique,
Les gouttes que je distille en toi grandiront en chaudes et puissantes filles, en artistes de demain, musiciens, bardes;
Les enfants que j’engendre en toi engendreront à leur tour,
Je demande que des hommes parfaits, des femmes parfaites sortent de mes frais amoureux;
Je les attends, qu’ils s’accouplent un jour avec d’autres, comme nous accouplons à cette heure,
Je compte sur les fruits de leurs arrosements jaillissants, comme je compte sur les fruits des arrosements jaillissants que je donne en cette heure.
Et je surveillerai les moissons d’amour, naissance, vie, mort, immortalité, que je sème en cette heure, si amoureusement.

Walt Whitman, Feuilles d’herbes (Traduction de Jules Laforgue)

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A un historien

Vous qui chantez les choses d’autrefois,
Vous qui avez exploré le dehors, la surface des races, la vie qui se montre,
Qui avez traité de l’homme comme créature des politiques, sociétés, législateurs et prêtres,
Moi, citoyen des Alleghanies, traitant de l’homme tel qu’il est en soi, en ses propres droits,
Tâtant le pouls de la vie qui s’est rarement montrée d’elle-même (le grand orgueil de l’homme en soi),
Chantre de la Personnalité, esquissant ce qui doit encore être,
Je projette l’histoire de l’avenir

Walt Whitman, Feuilles d’herbes (Traduction de Jules Laforgue)

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"Nous sommes encore sourds au grand cri de la révolte humaine"... Albert Camus

27 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

&quot;Nous sommes encore sourds au grand cri de la révolte humaine&quot;... Albert Camus

Que signifie Prométhée pour l’homme d’aujourd’hui ? On pourrait dire sans doute que ce révolté dressé contre les dieux est le modèle de l’homme contemporain et que cette protestation élevée, il y a des milliers d’années, dans les déserts de la Scythie, s’achève aujourd’hui dans une convulsion historique qui n’a pas son égale. Mais, en même temps, quelque chose nous dit que ce persécuté continue de l’être parmi nous et que nous sommes encore sourds au grand cri de la révolte humaine dont il donne le signal solitaire.

L’homme d’aujourd’hui est en effet celui qui souffre par masses prodigieuses sur l’étroite surface de cette terre, l’homme privé de feu et de nourriture pour qui la liberté n’est qu’un luxe qui peut attendre ; et il n’est encore question pour cet homme que de souffrir un peu plus, comme il ne peut être question pour la liberté et ses derniers témoins que de disparaître un peu plus. Prométhée, lui, est ce héros qui aima assez les hommes pour leur donner en même temps le feu et la liberté, les techniques et les arts. L’humanité, aujourd’hui, n’a besoin et ne se soucie que des techniques. Elle se révolte dans ses machines, elle tient l’art et ce qu’il suppose pour un obstacle et un signe de servitude. Ce qui caractérise Prométhée, au contraire, c’est qu’il ne peut séparer la machine de l’art. Il pense qu’on peut libérer en même temps les corps et les âmes. L’homme actuel croit qu’il faut d’abord libérer le corps, même si l’esprit doit mourir provisoirement. Mais l’esprit peut-il mourir provisoirement ? En vérité, si Prométhée revenait, les hommes d’aujourd’hui feraient comme les dieux d’alors : ils le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole. Les voix ennemies qui insulteraient alors le vaincu seraient les mêmes qui retentissent au seuil de la tragédie eschyléenne : celles de la Force et de la Violence.

(...)

Mieux que la révolte contre les dieux, c’est cette longue volonté de ne rien séparer ni exclure qui a toujours réconcilié et réconciliera encore le coeur douloureux des hommes et les printemps du monde.

1946

Albert Camus - Prométhée aux Enfers.

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Coup de coeur... Joseph Conrad...

26 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Joseph Conrad...

Le vapeur peinait lentement à longer le bord d'une noire et incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique nous maudissait, nous implorait, nous accueillait – qui pouvait le dire ? Nous étions coupés de la compréhension de notre entourage; nous le dépassions en glissant comme des fantômes, étonnés et secrètement horrifiés, comme des hommes sains d'esprit feraient devant le déchaînement enthousiaste d'une maison de fous. Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus , parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir.« La terre semblait  plus terrestre. Nous avons coutume de regarder la forme enchaînée d'un monstre vaincu, mais là – on regardait la créature monstrueuse et libre. Ce n'était pas de ce monde , et les hommes étaient - Non, ils n'étaient pas inhumains. Voilà, voyez-vous, c'était le pire de tout – ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains. Cela vous pénétrait lentement. Ils braillaient, sautaient, pirouettaient, faisaient d'horrible grimaces, mais ce qui faisait frissonner, c'était la pensée de leur humanité – pareille à la nôtre - la pensée de notre parenté lointaine avec ce tumulte sauvage et passionné. Hideux; Oui, c'était assez hideux. Mais si on se trouvait assez homme, on reconnaissait en soi tout juste la trace la plus légère d'un écho à la terrible franchise de ce bruit, un obscur soupçon qu'il avait un sens qu'on pouvait – si éloigné qu'on fût de la nuit des premiers âges – comprendre. Et pourquoi pas ? L'esprit de l'homme est capable de tout – parce que tout y est, aussi bien tout le passé que tout l'avenir. Qu'y avait-il là, après tout ? - Joie, crainte, tristesse, dévouement , courage, colère – qui peut dire ? - mais vérité, oui - vérité dépouillée de sa draperie de temps. Que le sot soit bouche bée et frissonne – l'homme sait, et peut regarder sans ciller. Mais il faut qu'il soit homme, au moins autant que ceux-là sur la rive. Il faut qu'il rencontre cette vérité-là avec la sienne, - avec sa force intérieure. Les principes ne collent pas. Les acquis ? Vêtements, jolis oripeaux, - oripeaux qui s'envoleraient à la première bonne secousse. Non : il faut une croyance réfléchie. Un appel qui me vise dans ce chahut démoniaque – oui ? Fort bien. J'entends. J'admets, mais j'ai une voix, moi aussi, et pour le bien comme pour le mal elle est une parole qui ne peut être réduite au silence. Naturellement, le sot - c'est affaire de peur panique aussi bien que de beaux sentiments – est toujours sauf. Qui grogne par là ? Vous vous demandez pourquoi je n'ai pas gagné la rive pour être du cri et de la danse ? Eh bien non, je ne l'ai pas fait. Beaux sentiments, dîtes-vous ? Au diable les beaux sentiments ! Je n'avais pas le temps. Il fallait que je tripote céruse et bandes de couvertures de laine pour aider à bander ces conduites qui fuyaient – je vous dis. Il fallait que je surveille la barre, et que je déjoue les obstacles, et que je fasse marcher mon pot de fer-blanc vaille que vaille. Il y avait dans tout ça assez de vérité de surface pour sauver un homme plus sage. Et entre temps il fallait que je m'occupe du sauvage qui était chauffeur. C'était un spécimen amélioré : il savait mettre à feu une chaudière verticale. Il était là, au-dessous de moi, et, ma parole, le regarder était aussi édifiant que de voir un chien, en une caricature de pantalons et chapeau à plumes, qui marche sur ses pattes de derrière.

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A Lire... Sors, la route t'attend... Slimane Zeghidour...

26 Juillet 2017 , Rédigé par France Inter / Youtube Publié dans #Histoire, #Littérature

A Lire... Sors, la route t'attend... Slimane Zeghidour...

«Selon la métaphore maoïste, recyclée ici par l’état-major, nous étions l’eau où les gros poissons de l’ALN ont pu se vautrer à l’abri de tout raid inopiné. En nous déplaçant d’El Oueldja à Erraguene, l’état-major a voulu priver de bain ces poissons que sont les maquisards, réduisant du coup nos mechtas à des «bocaux» vides. L’impératif du regroupement obéit à un objectif concret alors conceptualisé sous le nom de «Doctrine de guerre révolutionnaire» (DGR), vouée, d’abord, à dissocier les moudjahidine des fellahs, puis, si possible, à enrôler ceux-ci pour lutter contre ceux-là. Lancée en l’air par le général Georges Parlange, l’idée sera happée au vol, courant 1957, par des officiers venus d’Indochine, où des milliers d’entre eux ont connu les camps du Viêt-minh et subi les affres du lavage de cerveau, version chinoise. Aux militaires se joindra bientôt Maurice Papon, fervent partisan de la DGR et préfet d’un département du Constantinois à la fois populeux, indigent et quasi ingérable en raison de son relief tout en bourrelets boisés, tailladé de ravins, truffé de cavernes.Le préfet Papon se propose de piloter la mise en œuvre de la doctrine dans son fief, le djebel, au profil idéal pour réaliser un test grandeur nature. L’impératif n’est plus de reconquérir ni de pacifier un territoire mais de conquérir les esprits, de subjuguer les âmes, de se rallier des cœurs et des corps. Aux moyens triviaux avions, canons et autres chars et grenades , il faut désormais ajouter les écoles, les dispensaires, les routes, l’eau courante et, s’il y en a, le courant électrique. Il s’agit bel et bien d’une guerre d’un autre type, qui ne vise plus tant à éliminer l’ennemi qu’à le déshumaniser, ou à le civiliser. Et pour un objectif aussi moral, aucun moyen ne sera immoral. Un premier camp est ainsi ouvert à Khenchela, début 1957, au moment où le FLN, bousculé dans les maquis, fait basculer le champ de bataille des montagnes aux quartiers d’Alger.L’évacuation de milliers de paysans qui laissent derrière eux troupeaux, champs, vergers, récoltes sur pied, marabouts et cimetières s’achève sans trop de dégâts, aux yeux de l’état-major s’entend. Le général Salan, ancien d’Indochine, et, depuis peu, chef suprême des forces armées en Algérie, avalise l’opération qu’il décide alors d’amplifier et de généraliser, en prévision de quoi il met sur pied des Equipes médico-sociales itinérantes (EMSI), afin de suivre les déplacés. S’ébranle alors la grande migration, aux allures de péplum biblique à la Cécil B. DeMille, un chassé-croisé en tous sens de gigantesques cohortes de fellahs, dévalant leur djebel pour le plat pays du camp.Jamais le Maghreb, sinon la Méditerranée, à travers un passé pourtant si tourmenté, n’ont connu un exode intérieur aussi abrupt et massif : 2 350 000 fellahs, arrachés à leur terroir, vont atterrir dans un millier de camps de regroupement choisis par les militaires, soit au bilan un paysan sur deux ! Bientôt, d’un bout à l’autre du pays, on verra des mechtas se vider en un matin et des camps s’animer en un jour, peuplés plutôt qu’habités, par des ruraux hagards. Cet exode qui a «déssouché» tout un peuple, désertifié le djebel, ce repaire millénaire, et, au final, annihilé l’univers paysan, reste un tabou absolu, ici et là-bas, car autant l’Etat français n’aura lésiné sur aucun moyen pour le parachever, autant l’Etat algérien, une fois proclamé, ne fera rien pour y remédier, et toujours pas un seul geste pour réparer le drame en aidant chacun à retourner en ses foyers. J’éprouve, à cet égard, un lourd malaise rien qu’à l’idée de rappeler que je suis un des très rares, et au vrai, je n’en connais nul autre, ex-habitant d’un camp, à y opérer un retour, en narrateur. Jusqu’à l’instant où je couche ces lignes, il n’y aura pas eu un colloque ni un acte officiel, encore moins un monument pour commémorer, rappeler ou témoigner de ce saut abrupt de tout un pays hors de lui-même».

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