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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Laurence Benaïm...

5 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Chère maman,

J’ai lavé mes mains, mais elles sont encore pleines de la terre de laquelle tu ne reviendras pas. Ce bras inerte, je l’ai pris en photo à la place de ton visage. Les doigts sortent de l’image, je rêve qu’ils m’attrapent, me déchirent, m’abandonnent. J’ai moins peur de t’oublier que de perdre ta trace. Nous sommes à l’hôpital, très loin de la mer. Et pourtant, à ce moment précis, j’entends la vague qui aspire tout, dévore la peau, ne laissant derrière elle que cette cuvette de sable que les Gascons nomment baïne. La chair se dissout, de plus en plus grise, je voudrais jeter par la fenêtre cette masse qui se déplace invisible au-dessus de ton corps, l’enfouit en silence. « Paul et Nicole » : ton numéro s’affiche sur mon écran, je le garde en mémoire.

Après ce passage à l’hôpital, je retourne dans l’appartement dans lequel tu as vécu pendant plus de cinquante ans, il se réduit au rythme des claquements de la porte de service et des cycles courts de la machine à laver. J’ai laissé des affaires dans la chambre où tu ne dormais plus, tes vestes bien chaudes, toutes ces couches que tu superposais de peur de prendre froid, d’attraper encore quelque chose. Il y aura bien un moment où il faudra faire le vide, ranger, effacer, et je redoute autant de disperser ces objets inanimés, sans importance, que de m’accrocher à tout ce qui traîne et qu’on aurait envie de déblayer, puis de reprendre, puis de balancer ces vestes, ces pulls, ces écharpes et tout le reste. J’ai envie de faire plaisir à tes amies en leur donnant tes « affaires » et, égoïstement, de les revoir sur toutes celles qui me disent avec tant d’affliction : « C’est fou, tu ressembles de plus en plus à Nicole. »

Le plus douloureux serait de te retrouver dans le corps d’une autre, avec les gestes d’une autre. Croiser les sourires de celle que tu as définitivement cessé d’être. Ton sac à main est encore rempli de flacons de sérum physiologique, les fils des masques antipollution ont ligoté les tubes de crème réparatrice et les sticks hydratants. Parfois, je t’aperçois de dos, ou au volant d’une voiture, si je ne te fais pas un signe tu vas encore croire que je t’évite. Hier, en rentrant de l’hôpital, à la gare de Lyon, dans la queue des taxis, une femme a prononcé le nom de ma rue. Ils étaient deux, avec leurs valises trop lourdes, assez vigoureux pour les faire rouler quand même. J’ai proposé de raccompagner le couple, deux médecins à la retraite, ils m’ont parlé de leurs conférences culturelles, de leurs parcours de golf, de leur club de lecture, et de leurs petits-enfants ; ils m’ont dit « ah, votre métier est tellement intéressant », ils avaient « des occupations », comme visiter Paris avec des conférenciers, la ville où ils avaient vécu sans la connaître pendant un demi-siècle, c’était du pur vous, toi et papa, avant.

Laurence Benaïm - La sidération

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"Tu n'es pas belle, tu es pire!" - Les plus belles lettres d'amour d'enfants

5 Février 2021 , Rédigé par Divers Publié dans #Littérature, #Education

Tu n'es pas belle, tu es pire !, Les plus belles lettres d'amour d'enfants

En fouillant dans sa boîte à souvenirs, Morgane Pellennec a retrouvé un trésor qu'elle avait presque oublié. Une lettre envoyée par son premier amour de colonie de vacances. Le petit mot était drôle, touchant, un peu absurde. Elle s'est alors demandé quelles perles pouvaient bien contenir les boîtes à souvenirs des autres, et en a finalement récolté près d'une centaine ! Ce livre rassemble ces mots d'amours d'enfants et les souvenirs qui les accompagnent.

  ___________________

Extraits

"T'es jolie, t'es très sage, t'es très forte au travail"

"Margaux, tu as les yeux en bijou, une petite bouche et un menton à manger comme un cordon bleu"

"Ta tête, on dirait une tête de princesse"

"Si tu m'aimes, coche oui ou non. Et si oui, à combien de pourcent?"

 "Cher Maxime, moi aussi je t'aime, mais pour une amitié. Avec toi, ça ne va pas plus loin. Mais t'es un super pote. J'espère ne pas te faire de peine. S'il te plaît, ne pleure pas."

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A lire... L'inconnu de la poste - Florence Aubenas

5 Février 2021 , Rédigé par Hall du livre Publié dans #Médias, #Littérature

L'inconnu de la poste

À propos

« La première fois que j'ai entendu parler de Thomassin, c'était par une directrice de casting avec qui il avait travaillé à ses débuts d'acteur. Elle m'avait montré quelques-unes des lettres qu'il lui avait envoyées de prison. Quand il a été libéré, je suis allée le voir. Routard immobile, Thomassin n'aime pas bouger hors de ses bases. Il faut se déplacer. Je lui ai précisé que je n'écrivais pas sa biographie, mais un livre sur l'assassinat d'une femme dans un village de montagne, affaire dans laquelle il était impliqué. Mon travail consistait à le rencontrer, lui comme tous ceux qui accepteraient de me voir. » F. A.

Le village, c'est Montréal-la-Cluse. La victime, c'est Catherine Burgod, tuée de vingt-huit coups de couteau dans le bureau de poste où elle travaillait. Ce livre est donc l'histoire d'un crime. Il a fallu sept ans à Florence Aubenas pour en reconstituer tous les épisodes - tous, sauf un. Le résultat est saisissant. Au-delà du fait divers et de l'enquête policière, L'Inconnu de la poste est le portrait d'une France que l'on aurait tort de dire ordinaire. Car si le hasard semble gouverner la vie des protagonistes de ce récit, Florence Aubenas offre à chacun d'entre eux la dignité d'un destin.
     

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Coup de coeur... Yasmina Reza...

4 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Nana et Jo nous rejoignent. Je dis, c’est assez, non ? On peut s’en aller ?
— Oh non, dit Joséphine, il faut voir le Sauna !
— C’est quoi le Sauna ? dit Serge.
— C’est le bâtiment de désinfection et d’enregistrement.
— Sans moi. Nana se fâche.
— Tu n’as pas voulu rentrer dans la chambre à gaz, tu n’as pas voulu voir la Judenrampe, l’expo hongroise tu as mis ton point d’honneur à la boycotter, maintenant le Sauna ! Ça serait agréable si de temps en temps Serge dans la vie tu mettais ton petit moi de côté, si tu te pliais à une vie de groupe ne serait-ce qu’une journée pour faire plaisir à ta fille !
Je tente une légère caresse sur son épaule qui ne fait que l’attiser.
— Tu pourrais juste humblement regarder. Non, il faut constamment que tu te démarques. Qu’est-ce que tu veux prouver ? Que tu as déjà intégré tout ça ? Que tu n’es pas un touriste ? On a compris que tu étais là à reculons. Tu n’as pas besoin de le faire savoir à chaque instant. Moi je regrette, j’ai pris l’avion pour Cracovie pour voir de mes yeux les lieux où des milliers de gens sont morts abominablement, des gens de notre famille des gens avec qui on aurait pu être liés. Serge Popper a tiré les leçons de l’horreur, tant mieux, je te félicite, mais pas moi, et pas ta fille. Et Jean on ne sait pas, il est ton dévot. Mais si, tu es son dévot !
— Quelle leçon ? Il n’y a justement aucune leçon à tirer, dit Serge.
— Continue avec ce ton puant.
— Allez-y ! Allez, allez au Sauna !
— Arrête papa ! C’est vrai que tu es négatif et chiant !
— Mais allez-y ! Allez regarder humblement le Sauna. Je n’empêche personne de vivre.
— Il est ridicule. Viens Jo, dit Nana.
— Oui."
 
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Coup de coeur... Marguerite Duras...

3 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ma mère, ça la prend tout à coup, vers la fin de l'après-midi, surtout à la saison sèche, elle fait laver la maison de fond en comble, pour nettoyer elle dit, pour assainir, rafraîchir. La maison est bâtie sur un terre-plein qui l'isole du jardin, des serpents, des scorpions, des fourmis rouges, des inondations du Mékong, de celles qui suivent les grandes tornades de la mousson. Cette élévation de la maison sur le sol permet de la laver à grands seaux d'eau, à la baigner tout entière comme un jardin. Toutes les chaises sont sur les tables, toute la maison ruisselle, le piano du petit salon a les pieds dans l'eau. L'eau descend par les perrons, envahit le préau vers les cuisines. Les petits boys sont très heureux, on est ensemble avec les petits boys, on s'asperge, et puis on savonne le sol avec du savon de Marseille. Tout le monde est pieds nus, la mère aussi. La mère rit. La mère n'a rien à dire contre rien. La maison tout entière embaume, elle a l'odeur délicieuse de la terre mouillée après l'orage, c'est une odeur qui rend fou de joie surtout quand elle est mélangée à l'autre odeur, celle du savon de Marseille, celle de la pureté, de l'honnêteté, celle du linge, celle de la blancheur, celle de notre mère, celle de l’immensité de la candeur de notre mère. L'eau descend jusque dans les allées.

Marguerite Duras - L'Amant

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Coup de coeur... Ernest Hemingway...

2 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"On se battait dans les montagnes, et le soir, nous pouvions apercevoir les éclairs de l'artillerie. Parfois, dans l'obscurité, nous entendions des régiments passer sous nos fenêtres avec des canons traînés par des tracteurs. La nuit, le mouvement était intense.

Les vignes étaient clairsemées, dénudées, et toute la campagne était mouillée et brune, tuée par l'automne. Tout petit et assis entre deux généraux nous apercevions souvent le roi Vittorio Emanuele derrière les vitres de sa voiture qui filait très vite. Il circulait ainsi presque chaque jour pour voir comment allaient les choses. Et les choses allaient très mal.

A l'entrée de l'hiver une pluie persistante se mit à tomber, et la pluie amena le choléra. Mais on put l'enrayer et, en fin de compte, il n'y eut, dans l'armée que sept mille hommes qui en moururent.

Nous étions chargés d'évacuer les blessés et les malades des postes de secours, de les transporter des montagnes aux gares de triage et de les diriger sur les hôpitaux indiqués sur leurs feuilles de route. Evidemment ma présence importait peu. Les chauffeurs des ambulances britanniques étaient tués parfois. Oh ! je savais que je ne serais pas tué. Pas dans cette guerre. Elle ne m'intéressait pas personnellement et elle me semblait pas plus dangereuse qu'une guerre de cinéma.

Miss Barkley était assez grande. Elle portait ce qui pour moi était un uniforme d'infirmière. Elle avait la peau ambrée et des yeux gris. Je la trouvais très belle. Je pensais qu'elle était un peu folle. Personnellement je n'y voyais aucun inconvénient. Peu m'importait l'aventure dans laquelle je me lançais. Je n'avais nulle intention de l'aimer. C'était un peu, comme le bridge, dans lequel on disait des mots au lieu de jouer des cartes. Il fallait faire semblant de jouer pour un enjeu quelconque. Cela me convenait parfaitement.

Le lendemain, on nous dit qu'il allait y avoir une attaque sur la rivière, en amont, et qu'il nous fallait envoyer quatre voitures. Je me trouvais dans la première voiture. Nous garâmes les voitures derrière une briqueterie. Les fours et de grands trous avaient été aménagés en postes de secours. Il faisait noir et, derrière nous, les longs faisceaux des projecteurs autrichiens balayaient les montagnes. Le silence dura quelques minutes, puis tous les canons derrière nous entrèrent en action. Un obus éclata tout près de la rivière. Un autre arriva sur nous, si brusquement que nous eûmes à peine le temps de l'entendre venir.

Le sol était défoncé et, en face de moi, il y avait une poutre déchiquetée. Dans le chaos de ma tête j'entendis quelqu'un crier. J'essayai de bouger, mais je ne pouvais pas bouger. Dans une éblouissante clarté je voyais les obus à étoile monter, éclater, flotter dans l'air, tout blancs. J'entendis quelqu'un crier " Mamma mia ! Oh ! Mamma mia ! " et vis Passini les jambes broyées au-dessus du genoux. Je compris que j'étais également blessé.

Les Anglais étaient arrivés avec trois ambulances, on m'apporta au poste de secours. Il y avait des odeurs fortes, odeurs de produits chimiques, et la fade odeur du sang. Le soir qui précéda mon départ Rinaldi vint me voir avec le major de notre mess. Ils me dirent que j'allais être hospitalisé à Milan dans un hôpital américain récemment installé. Il me dit également que Miss Barkley allait être envoyée à Milan elle aussi.

Quand je m'éveillai le soleil entrait à flot dans ma chambre. Je ressentis une douleur aiguë dans les jambes. Je les regardai dans leurs bandages sales, et cette vue me rappela où j'étais. J'entendis des pas qui s'approchaient. Je tournai les yeux vers la porte. C'était Catherine Barkley. Elle était fraîche et belle. Il me sembla que je n'avais jamais vu de femme aussi belle. Dieu sait que je ne voulais pas tomber amoureux d'elle. Je ne voulais tomber amoureux de personne. Mais Dieu sait aussi, que, malgré cela, j'étais amoureux, et j'étais là, dans ce lit d'hôpital, à Milan, et toutes sortes de choses me passaient par la tête, et je me sentais merveilleusement bien.

Ernest Hemingway - L'adieu aux armes

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Coup de coeur... Emile Ajar (Romain Gary)

1 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le lendemain matin le docteur Katz est venu donner à Madame Rosa un examen périodique et cette fois, quand on est sorti de l’escalier, j’ai tout de suite senti que le malheur allait frapper à notre porte.

– Il faut la transporter à l’hôpital. Elle ne peut pas rester ici. Je vais appeler l’ambulance.

– Qu’est-ce qu’ils vont lui faire à l’hôpital ?

– Ils vont lui donner des soins appropriés. Elle peut vivre encore un certain temps et peut-être même plus. J’ai connu des personnes dans son cas qui ont pu être prolongées pendant des années.

Merde, j’ai pensé, mais j’ai rien dit devant le docteur. J’ai hésité un moment et puis j’ai demandé :

– Dites, est-ce que vous ne pourriez pas l’avorter, docteur, entre Juifs ?

Il parut sincèrement étonné.

– Comment, l’avorter ? Qu’est-ce que tu racontes ?

– Ben, oui, quoi, l’avorter, pour l’empêcher de souffrir.

Là, le docteur Katz s’est tellement ému qu’il a dû s’asseoir. Il s’est pris la tête à deux mains et il a soupiré plusieurs fois de suite, en levant les yeux au ciel, comme c’est l’habitude.

– Non, mon petit Momo, on ne peut pas faire ça. L'euthanasie est sévèrement interdite par la loi. Nous sommes dans un pays civilisé, ici. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

– Si je sais. Je suis algérien, je sais de quoi je parle. Ils ont là-bas le droit sacré des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Le docteur Katz m’a regardé comme si je lui avais fait peur. Il se taisait, la gueule ouverte. Des fois j’en ai marre, tellement les gens ne veulent pas comprendre.

– Le droit sacré des peuples ça existe, oui ou merde ?

– Bien sûr que ça existe, dit le Docteur Katz et il s’est même levé de la marche sur laquelle il était assis pour lui témoigner du respect.

– Bien sûr que ça existe. C’est une grande et belle chose. Mais je ne vois pas le rapport.

– Le rapport, c’est que si ça existe, Madame Rosa a le droit sacré des peuples à disposer d’elle-même, comme tout le monde. Et si elle veut se faire avorter, c’est son droit. Et c’est vous qui devriez le lui faire parce qu’il faut un médecin juif pour ça pour ne pas avoir d’antisémitisme. Vous ne devriez pas vous faire souffrir entre Juifs. C’est dégueulasse.

Le docteur Katz respirait de plus en plus et il avait même des gouttes de sueur sur le front, tellement je parlais bien. C’était la première fois que j’avais vraiment quatre ans de plus.

– Tu ne sais pas ce que tu dis, mon enfant, tu ne sais pas ce que tu dis.

– Je ne suis pas votre enfant et je ne suis même pas un enfant du tout. Je suis un fils de pute et mon père a tué ma mère et quand on sait ça, on sait tout et on n’est plus un enfant du tout.

Le docteur Katz en tremblait, tellement il me regardait avec stupeur.

– Qui t’a dit ça, Momo ? Qui t’a dit ces choses-là ?

– Ca ne fait rien qui me l’a dit, docteur Katz, parce que des fois, ça vaut mieux d’avoir le moins de père possible, croyez-en ma vieille expérience et comme j’ai l’honneur, pour parler comme Monsieur Hamil, le copain de Monsieur Victor Hugo, que vous n’êtes pas sans ignorer. Et ne me regardez pas comme ça, docteur Katz, parce que je ne vais pas faire une crise de violence, je ne suis pas psychiatrique, je ne suis pas héréditaire, je ne vais pas tuer ma pute de mère parce que c’est déjà fait, Dieu ait son cul, qui a fait beaucoup de bien sur cette terre, et je vous emmerde tous, sauf Madame Rosa qui est la seule chose que j’aie aimée ici et je ne vais pas la laisser devenir champion du monde des légumes pour faire plaisir à la médecine et quand j’écrirai les misérables je vais dire tout ce que je veux sans tuer personne pare que c’est la même chose et si vous n’étiez pas un vieux youpin sans cœur mais un vrai Juif avec un vrai cœur à la place de l’organe vous feriez une bonne action et vous avorteriez Madame Rosa tout de suite pour la sauver de la vie qui lui a été foutue au cul par un père qu’on connaît même pas et qui n’a même pas de visage tellement il se cache et il n’est même pas permis de le représenter parce qu’il a toute une maffia pour l’empêcher de se faire prendre et c’est la criminalité, Madame Rosa, et la condamnation des sales cons de médecins pour refus d’assistance…

Le docteur Katz était tout pâle et ça lui allait bien avec sa jolie barbe blanche et ses yeux qui étaient cardiaques et je me suis arrêté parce que s’il mourait, il n’aurait encore rien entendu de ce qu’un jour j’allais leur dire. Mais il avait les genoux qui commençaient à céder et je l’ai aidé à se rasseoir sur la marche mais sans lui pardonner ni rien ni personne. Il a porté la main à son cœur et il m’a regardé comme s’il était le caissier d’une banque et qu’il me suppliait de ne pas le tuer. Mais j’ai seulement croisé les bras sur ma poitrine et je me sentais comme un peuple qui a le droit sacré de disposer de lui-même.

– Mon petit Momo, mon petit Momo…

– Il n’y a pas de petit Momo. C’est oui ou c’est merde ?

– Je n’ai pas le droit de faire ça…

– Vous voulez pas l’avorter ?

– Ce n’est pas possible, l’euthanasie est sévèrement punie…

Il me faisait marrer. Moi je voudrais bien savoir qu’est-ce qui n’est pas sévèrement puni, surtout quand il n’y a rien à punir.

– Il faut la mettre à l’hôpital, c’est une chose humanitaire…

– Est-ce qu’ils me prendront à l’hôpital avec elle ?

Ça l’a un peu rassuré et il a même souri.

– Tu es un bon petit, Momo. Non, mais tu pourras lui faire des visites. Seulement, bientôt, elle ne te reconnaîtra plus…

Il a essayé de parler d’autre chose.

Et à propos, qu’est-ce que tu vas devenir, Momo ? Tu ne peux pas vivre seul.

– Vous en faites pas pour moi. Je connais des tas de putes, à Pigalle. J’ai déjà reçu plusieurs propositions.

Le docteur Katz a ouvert la bouche, il m’a regardé, il a avalé et puis il a soupiré, comme ils le font tous. Moi je réfléchissais. Il fallait gagner du temps, c’est toujours la chose à faire.

– Ecoutez, docteur Katz, n’appelez pas l’hôpital. Donnez-moi encore quelques jours. Peut-être qu’elle va mourir toute seule. Et puis, il faut que je m’arrange. Sans ça, ils vont me verser à l’Assistance.

Il a soupiré encore. Ce mec-là, chaque fois qu’il soupirait, c’était pour soupirer. J’en avais ma claque des mecs qui soupirent.

Il m’a regardé, mais autrement.

– Tu n’as jamais été un enfant comme les autres, Momo. Et tu ne seras jamais un homme comme les autres, j’ai toujours su ça.

– Merci, docteur Katz. C’est gentil de me dire ça.

– Je le pense vraiment. Tu seras toujours très différent.

J’ai réfléchi un moment.

– C’est peut-être parce que j’ai eu un père psychiatrique.

Le docteur Katz parut malade, tellement il avait pas l’air bien.

– Pas du tout, Momo. Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire. Tu es encore trop jeune pour comprendre, mais…

– On est jamais trop jeune pour rien, docteur, croyez-en ma vieille expérience/

Il parut étonné.

– Où as-tu appris cette expression ?

– C’est mon ami Monsieur Hamil qui dit toujours ça.

– Ah bon. Tu es un garçon très intelligent, très sensible, trop sensible même. J’ai souvent dit à Madame Rosa que tu ne seras jamais comme tout le monde. Quelquefois, ça fait des grands poètes, des écrivains, et quelquefois…

Il soupira.

– … et quelquefois, des révoltés. Mais rassure-toi, cela ne veut pas dire du tout que tu ne seras pas normal.

– J’espère bien que je ne serai jamais normal, docteur Katz, il n’y a que les salauds qui sont toujours normals.

– Normaux.

– Je ferai tout pour ne pas être normal, docteur…

Il s’est encore levé et j’ai pensé que c’était le moment de lui demander quelque chose, car ça commençait à me turlupiner sérieusement.

– Dites-moi, docteur, vous êtes sûr que j’ai quatorze ans ? J’en ai pas vingt, trente ou quelque chose d’encore plus ? D’abord on me dit dix, puis quatorze. J’aurais pas des fois beaucoup mieux ? Je suis pas un nain, putain de nom ? J’ai aucune envie d’être un nain, docteur, même s’ils sont normaux et différents.

Le docteur Katz sourit dans sa barbe et il était heureux de m’annoncer enfin une vraie bonne nouvelle.

– Non, tu n’es pas un nain, Momo, je t’en donne ma parole médicale. Tu as quatorze ans, mais Madame Rosa voulait te garder le plus longtemps possible, elle avait peur que tu la quittes, alors elle t’a fait croire que tu n’en avais que dix. J’aurais peut-être dû te le dire un peu plus tôt, mais…

Il sourit et ça l’a rendu encore plus triste.

– … mais comme c’était une belle histoire d’amour, je n’ai rien dit. Pour Madame Rosa, je veux bien encore attendre encore quelques jours, mais je pense qu’il est indispensable de la mettre à l’hôpital. Nous n’avons pas le droit d’abréger ses souffrances, comme je te l’ai expliqué. En attendant, faites-lui faire un peu d’exercice, mettez-la debout, remuez-la, faites-lui faire des petites promenades dans la chambre, parce que sans ça elle va pourrir partout et elle va faire des abcès. Il faut la remuer un peu. Deux ou trois, mais pas plus…

Emile Ajar (Romain Gary) - La vie devant soi

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Coup de coeur... Paul Auster...

31 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pour autant que je sache, il n’y eut aucune modification abrupte ou radicale dans le comportement de Sachs. Son emploi du temps restait dominé par la même bousculade d’obligations excessives et de délais rigoureux et, sitôt dépassé l’épisode hollywoodien, il s’était remis à produire plus que jamais, sinon davantage. Articles, essais et commentaires critiques coulaient de sa plume à une cadence vertigineuse, et on pourrait soutenir, je suppose, que bien loin de se sentir désorienté, il fonçait de l’avant à toute pompe. Si je conteste ce portrait optimiste du Sachs de ces années-là, c’est seulement parce que je sais ce qu’il lui est arrivé ensuite. D’énormes transformations se sont produites en lui et, s’il est assez facile de mettre le doigt sur l’instant où elles ont commencé à se manifester, de se focaliser sur la nuit de son accident, de rendre cet événement bizarre responsable de tout-, je ne crois pas à la justesse d’une telle explication. Peut-on se métamorphoser en une nuit? Un homme peut-il s’endormir avec une personnalité et se réveiller avec une autre?

Paul Auster - Léviathan

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Coup de coeur... Dolores Redondo...

30 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Sur la commode, une lampe éclairait la pièce d’une chaleureuse lumière rose qui se teintait d’autres nuances en traversant les délicats motifs de fées imprimés sur l’abat-jour. De l’étagère, toute une collection de petits animaux en peluche observaient de leurs yeux brillants l’intrus qui étudiait en silence l’attitude paisible du bébé endormi. Attentif, il écouta la rumeur de la télévision allumée dans la pièce contiguë et la puissante respiration de la femme qui dormait sur le canapé, éclairée par la lumière froide de l’écran. Il parcourut la chambre du regard, étudiant le moindre détail, absorbé par cet instant, comme s’il pouvait ainsi se l’approprier et le conserver éternellement, tel un trésor. Avide et serein à la fois, il grava dans son esprit le tendre motif du papier peint, les photos encadrées et le sac de voyage qui contenait les couches et les vêtements de la petite, puis posa son regard sur le berceau. Une sensation proche de l’ivresse envahit son corps et la nausée menaça au creux de son estomac. La petite dormait sur le dos dans un pyjama en velours, couverte jusqu’à la taille par un édredon à fleurs que l’intrus écarta pour la voir en entier. Le bébé soupira dans son rêve ; un mince filet de bave glissa de ses lèvres roses et dessina une trace humide sur sa joue. Les petites mains potelées, ouvertes de part et d’autre de la tête, tremblèrent légèrement avant de s’immobiliser à nouveau. Imitant la petite, l’intrus soupira à son tour, et une vague de tendresse l’emporta un instant, une seconde à peine, suffisamment pour qu’il se sente bien. Il prit la peluche restée assise au pied du berceau, comme un gardien silencieux, et put presque percevoir le soin avec lequel on l’avait installée là. C’était un ours polaire, avec de petits yeux noirs et un gros ventre. Un ruban rouge incongru entourait son cou et pendait jusqu’à ses pattes arrière. Il passa délicatement la main sur la tête de l’animal dont il apprécia la douceur, porta la peluche à son visage et enfouit le nez dans les poils de son ventre pour respirer sa tendre odeur de jouet neuf et onéreux.

Il remarqua l’accélération de son cœur tandis que la sueur perlait abondamment sur sa peau. Pris d’une fureur soudaine, il écarta rageusement l’ours de son visage et, d’un geste décidé, le plaça sur le nez et la bouche du bébé. Puis il se contenta d’appuyer.

Les petites mains s’agitèrent, levées vers le ciel, et l’un des doigts de la fillette effleura le poignet de l’intrus. Un instant plus tard, elle sembla sombrer dans un sommeil profond et réparateur, tandis que tous ses muscles se détendaient et que ses mains, comme des étoiles de mer, reposaient à nouveau sur les draps.

L’intrus retira la peluche et observa le visage de la petite. On n’y devinait aucune trace de souffrance, à part une légère rougeur qui était apparue sur le front, juste entre les yeux, probablement causée par le minuscule museau de l’ours. La lumière avait déjà quitté son visage et la sensation de se trouver devant un réceptacle vide s’accrut tandis qu’il approchait encore la peluche de son visage pour aspirer son odeur de bébé, à laquelle se mêlait désormais le souffle d’une âme. Le parfum était si doux et si plaisant que ses yeux s’emplirent de larmes. Il soupira, reconnaissant, arrangea le ruban de l’ours et le remit à sa place, au pied du berceau.

L’urgence le saisit comme s’il avait pris conscience qu’il s’était déjà trop attardé. Il ne se retourna qu’une fois. La lumière de la lampe fit briller les onze paires d’yeux qui, de l’étagère, le regardaient horrifiées.

 

Dolorès Redondo - Une offrande à la tempête

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Coup de coeur... Hermann Hesse...

29 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Peter camenzind - Hermann Hesse - 9782253058502 - Littérature - Livre

Ils ont la forme d’îles bienheureuses et d’anges apportant des bénédictions ; ils ressemblent à des mains menaçantes, à des voiles qui flottent, à des grues émigrantes. Ils planent entre le ciel de Dieu et la pauvre terre comme de beaux symboles de toutes les aspirations humaines, participant de l’un et de l’autre – rêves de la terre dans lesquels elle serre contre le ciel immaculé son âme souillée, éternel symbole de tout cheminement, de toute quête, de tout désir, de toute nostalgie. Et comme ils sont suspendus entre ciel et terre, incertains, chargés de désir ou de violence, les âmes des humains sont suspendues, incertaines, chargées de désir ou de violence, entre le temps et l’éternité.

Hermann Hesse - Peter Camenzind

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