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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Voltaire...

18 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Candide Ou l'Optimisme de Voltaire - Poche - Livre - Decitre

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.

Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

Voltaire - Candide ou L'Optimisme

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Coup de coeur... Adèle Rosenfeld...

17 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les méduses n'ont pas d'oreilles

C’était le bâtiment Castaigne, moi j’avais entendu Castagne. Avant de franchir les portes à double battant comme dans les vieux westerns, il y avait cette petite pancarte qui indiquait « Oto-rhino-laryngologie (ORL) et chirurgie cervico-faciale, service d’implantologie ». Seul oto-rhino-laryngologie m’était familier. Enfant, j’y voyais une sous-branche de l’étude des rhinocéros.

Dans mes oreilles, des coups sourds battaient la mesure de mon pouls. J’ai pris place tout au bout du couloir, près d’une table couverte de magazines spécialisés dans la surdité, l’un d’entre eux proposant des témoignages sur l’isolement au travail. Je levais les yeux à chaque ligne pour ne pas louper l’appel du rendez-vous quand j’ai constaté qu’une vieille en fauteuil roulant s’était postée face à moi, juste devant le magazine Trente millions de sourds. J’y ai lu une phrase placée en encadré sur la couverture : « Le langage aussi peut être sécurisant, voire sécuritaire : on croit alléger la dureté des mots en les compliquant. Sourds, aveugles, vieillards, malades mentaux, on a honte de parler de vous : des malentendants aux hospitalisés spéciaux en passant par les non-voyants et les seniors, on va en arriver à parler des personnes mortes comme des non-vivants. » Quand je me suis aperçue que la vieille, ou le senior, ou la personne âgée, je ne savais plus comment la nommer, me hurlait dessus, je l’ai interrompue : « Vous savez, madame, je n’entends sûrement pas mieux que vous », mais elle ne m’a pas comprise et a continué son monologue éraillé.

Un homme a mis fin au dialogue biaisé : « C’est à nous. » Je l’ai suivi dans la cabine capitonnée, il a refermé la porte derrière moi. J’observais l’immense poignée en fer chromé et je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec les chambres froides des bouchers. Ici, on abattait le son, par tranches, méticuleusement. Il m’a installé le casque sur les oreilles, délicatement, comme on mettrait des électrodes sur une tête de poule, et m’a confié un joystick. Les premiers sons me sont parvenus, pas tous, certains pulsaient contre mon tympan.

Puis, c’était le tour des mots, il s’agissait de répéter la liste comme un perroquet blessé. C’était souvent absurde et il fallait lutter contre l’imagination qui s’engouffrait dans les interstices.

 

cheveu,

citron,

rocher,

soldat,

muguet,

bouton,

verrier,

fourreau,

bassin.

 

La voix grave égrenait les mots qui s’assourdissaient progressivement pour se perdre dans la brume. Il fallait leur courir après en esprit, entre chien et loup, et lutter contre les paysages qui se dessinaient ; un refuge contre les trous d’obus du langage. J’avais l’habitude de divaguer dans les silences et les mots perdus, me faire aspirer par la puissance imaginaire, mais cette fois, le réel était tellement ébréché par les sons amenuisés que les images s’incarnaient en moi avec une force nouvelle. Ici, c’était un univers suranné d’après-guerre, une histoire de mari revenu dans sa campagne, d’entre les morts, qui redécouvre un monde oublié. Je voyais son visage découpé par la lumière, il était là à nommer les choses d’une voix atone pour se réapproprier l’existence qui était la sienne. Il a dit « cheveu » et son regard s’est perdu dans les boucles de sa femme qui sanglotait en silence, puis ses yeux ont basculé sur la corbeille de fruits, il a dit « citron » et a levé ensuite le visage vers la fenêtre, depuis laquelle on observe la côte escarpée de Bretagne qu’il a désignée avec sa bouche : « rocher ». Et il s’est souvenu d’où il venait : « soldat », et toutes les saisons traversées à être un soldat. Il a dit « muguet » en regardant ce morceau de printemps qui se balançait entre elle et lui, et qui a achevé de déchirer sa poitrine. Il a baissé le regard pour cacher ses yeux embués et il a prononcé « bouton », son uniforme l’a alors renvoyé à tous ces autres soldats. Ses lèvres ont remué « verrier », sous ses yeux, il était mort, mais ses lèvres ont continué de murmurer, ce que sa femme n’a pas entendu, « fourreau » – le verrier conservait toujours sur lui un bout de la robe d’une femme qu’il aimait. Le soldat n’a pas pu retenir le sourire qui le traversait, jusqu’à ce qu’il ait prononcé « bassin », suffisamment fort pour que sa femme sursaute et le regarde apeurée se remémorer le bassin de l’autre soldat explosé par un tir d’artillerie.

« Maintenant, on passe à gauche », m’a dit l’audiomètre en désignant mon autre oreille. L’histoire du soldat résonnait dans mon oreille sourde. Les sons qui cognaient dans le tympan mort constituaient la bande-son de ses souvenirs. La trace mémorielle des mots s’était muée en une présence.

Je me suis installée de nouveau sur les sièges en face du cabinet pour constater les dégâts sur l’audiogramme. J’ai observé attentivement la courbe en creux sur le petit papier à carreaux avec les abscisses et les ordonnées pour quantifier le son. On aurait dit une vue aérienne de la plage du Débarquement : la marée de silence avait recouvert plus de la moitié de la page.

Adèle Rosenfeld - Les méduses n'ont pas d'oreilles

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Coup de coeur... Victor Hugo...

15 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Eduthèque - Portrait de Victor Hugo

Un homme a, par don de nature ou par développement d’éducation, le sentiment du Beau. Supposez-le en présence d’un chef-d’œuvre, même d’un de ces chefs-d’œuvre qui semblent inutiles, c’est-à-dire qui sont créés sans souci direct de l’humain, du juste et de l’honnête, dégagés de toute préoccupation de conscience et faits sans autre but que le Beau ; c’est une statue, c’est un tableau, c’est une symphonie, c’est un édifice, c’est un poëme. En apparence, cela ne sert à rien, à quoi bon une Vénus ? à quoi bon une flèche d’église ? à quoi bon une ode sur le printemps ou l’aurore, etc., avec ses rimes ? Mettez cet homme devant cette œuvre. Que se passe-t-il en lui ? le Beau est là. L’homme regarde, l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend. Le mystère de l’art commence à opérer ; toute œuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ; l’homme se sent dilaté. La lueur de l’absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à travers cette chose, lueur sacrée et presque formidable à force d’être pure. L’homme s’absorbe de plus en plus dans cette œuvre ; il la trouve belle ; il la sent s’introduire en lui. Le Beau est vrai de droit. L’homme, soumis à l’action du chef-d’œuvre, palpite, et son cœur ressemble à l’oiseau qui, sous la fascination, augmente son battement d’ailes. Qui dit belle œuvre dit œuvre profonde ; il a le vertige de cette merveille entr’ouverte.. Les doubles-fonds du Beau sont innombrables. Sans que cet homme, soumis à l’épreuve de l’admiration, s’en rende bien clairement compte peut-être, cette religion qui sort de toute perfection, la quantité de révélation qui est dans le Beau, l’éternel affirmé par l’immortel, la constatation ravissante du triomphe de l’homme dans l’art, le magnifique spectacle, en face de la création divine, d’une création humaine, émulation inouïe avec la nature, l’audace qu’a cette chose d’être un chef-d’œuvre à côté du soleil, l’ineffable fusion de tous les éléments de l’art, la ligne, le son, la couleur, l’idée, en une sorte de rhythme sacré, d’accord avec le mystère musical du ciel, tous ces phénomènes le pressent obscurément et accomplissent, à son insu même, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation féconde. Une inexprimable pénétration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus l’œuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n’en sont pas capables ni dignes ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne ; il se sent élu, il lui semble que ce poëme l’a choisi. Il est possédé du chef-d’œuvre. Par degrés, lentement, à mesure qu’il contemple ou à mesure qu’il lit, d’échelon en échelon, montant toujours, il assiste, stupéfait, à sa croissance intérieure ; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il pense, il s’attendrit, il veut ; les sept marches de l’initiation ; les sept noces de la lyre auguste qui est nous-mêmes. Il ferme les yeux pour mieux voir, il médite ce qu’il a contemplé, il s’absorbe dans l’intuition, et tout à coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume, sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l’éblouissant spectre solaire de l’idéal apparaît ; et voilà cet homme qui a un autre cœur.

Quelque chose en lui se redresse et quelque chose se penche ; la contemplation est devenue éblouissement, la méditation est devenue pitié. Il semble que cet esprit ait renouvelé sa provision d’infini. Il se sent meilleur. Il déborde de miséricorde et de mansuétude. S’il était juge, il absoudrait : s’il était soldat, U dirait à l’ennemi • mon frère ; s’il était prêtre, il éteindrait l’enfer. Le chef-d’œuvre, inconscient, a donné à cet homme toutes sortes de conseils sérieux et doux. Une mystérieuse impulsion dans le sens du bien lui est venue de ce bloc de pierre, de cette mélodie qui ressemble à une vocalise de fauvette, de cette strophe où il n’y a que des fleurs et de la rosée. La bonté a jailli de la beauté. Il y a de ces étranges effets de source qui tiennent à la communication des profondeurs entre elles.

Lady Montagu, après avoir vu au Trippenhaus d’Amsterdam l’Amalthee de Jordaëns, s’écriait : Je voudrais avoir  un pauvre pour lui vider ma bourse dans les mains !

Être grand et inutile, cela ne se peut. L’art, dans les questions de progrès et de civilisation, voudrait garder la neutralité qu’il ne pourrait. L’humanité ne peut être en travail sans être aidée par sa force principale, la pensée. L’art contient l’idée de liberté, arts libéraux ; les lettres contiennent l’idée d’humanité, humaniores litterœ. L’amélioration humaine et terrestre est une résultante de l’art, inconscient parfois, plus souvent conscient. Les mœurs s’adoucissent, les cœurs se rapprochent, les bras embrassent, les énergies s’entresecourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce qu’on pense, parce qu’on admire. Le beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. Aimer est au sommet de tout.

L’art émeut. De là sa puissance civilisatrice. Les émus sont les bons ; les émus sont les grands. Tout martyr a été ému ; c’est par l’émotion qu’il est devenu impassible. Les grandes fermetés viennent des pleurs. Le héros songe à la patrie ; et ses yeux se mouillent. Caton commence par l’attendrissement.


Insistons sur cette vérité ignorée et surprenante : l’art, à la seule condition d’être fidèle à sa loi, le beau, civilise les hommes par sa puissance propre, même sans intention, même contre son intention.

 

Certes, si jamais un esprit, au milieu des misères terrestres, en face des catastrophes et des attentats, en présence de toutes ces choses que nous nommons droit, honneur, vérité, dévouement, devoir, a représenté la volonté absolue d’indifférence, c’est Horace. Cette vaste rage de Juvénal contre le mal, cette écume du lion juste, cherchez-la dans Horace ; vous trouverez le sourire. Horace, c’est le neutre ; il veut l’être du moins. Un esprit qui se veut eunuque, quel froid terrible ! S’il a une foi, elle est contraire au progrès. C’est l’indifférence implacable. La satiété, voilà le fond de sa sérénité. Horace fait sa digestion. Il a le contentement accablé du repu. L’intestin-colon lui monte au cerveau. Ce qui fut convoitise devient sécrétion en bas et idée en haut, c’est là tout le travail de sa machine. Il a bien soupe chez Mécène, ne lui en demandez pas plus ; ou il vient de faire une partie de paume avec Virgile, chassieux comme lui. On s’est fort diverti. Quant aux temps présents ou passés, quant au fas et au nefas, quant au bien et au mal, quant au faux et au vrai, il n’en a cure. Sa philosophie se borne à l’acceptation bienveillante du fait, quel qu’il soit ; l’iniquité qui donne de bons dîners, est son amie ; il est le commensal né du crime réussi. Prendre l’horreur publique au sérieux, fi donc ! Cela nuancerait d’une teinte foncée son style qui veut rester transparent ; son hexamètre, si libre devant la prosodie, est esclave devant César ; cette danse s’achève à plat ventre. Ses épîtres ont cette surface de sagesse qu’a eue La Fontaine plus tard : « Le sage dit selon le temps : Vive le roi ! vive la ligue ! » Ses satires n’exercent sur les lois et les mœurs aucune surveillance ; l’affreux spectacle permanent des Esquilies obtient de lui en passant un vers insouciant ; ses odes mentionnent les dieux, font écho presque machinalement à l’ode sacerdotale grecque, et mettent en équilibre Jupiter et César ; et quant à l’amour, le puer auquel elles s’adressent volontiers est frère du Bathylle d’Anacréon et du Corydon de Virgile. Ajoutez, à chaque instant, l’obscénité toute crue. Voilà le poëte. Qu’est-ce que l’homme ? un poltron qui a jeté son boucher dans la bataille, un sophiste des appétits, n’ayant qu’un but, la jouissance, un douteur ne croyant qu’à la possession de l’heure, un enfant du peuple en domesticité chez le Tyran, un badin du lendemain de la république morte, un romain qui a derrière lui Rome tuée par Octave et qui ne retourne même pas la tête pour regarder le cadavre sacré de sa mère. C’est là Horace.

Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche vous enflammera, ce corrompu vous assainira ; et de la lecture de cet homme qui n’est pas bon, vous sortirez meilleur.

Pourquoi ? c’est qu’Horace, c’est beau.

Et qu’à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est au fond, agit.

Forma, la beauté. Le beau, c’est la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue ; elle vient des entrailles mêmes de l’idée. Elle est le Beau ; et tout ce qui est beau manifeste le vrai.

Insistons sur ces évidences très difficiles à admettre.

L’émotion de lire Horace est exquise. C’est une jouissance toute littéraire, et singulièrement profonde. On s’absorbe dans ce rare langage ; chaque détail a une saveur à part. Une forte quantité de bon sens est malheureusement conciliable avec l’abaissement moral ; tout ce bon sens-là est dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli, comme il raisonne juste ! Mais c’est ici qu’on apprend à distinguer justesse de justice. Du reste^il n’est pas bon, nous venons de le dire ; mais il n’est pas méchant. Être méchant, c’est un effort ; Horace ne fait pas d’effort.

Son style se place entre le lecteur et lui, d’abord comme un voile, puis comme une clarté, puis comme une forme d’autre chose qui n’est plus Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d’Horace se fait. Le côté méprisable se développe sous le côté aimable. La turpitude atténuée devient bagatelle : Nescio quid méditons nugarum. Cette philosophie lâche dans ce style souple est douce à voir flotter comme la ceinture défaite de Vénus ; nul moyen de faire la grosse voix contre cet enchantement. Ce vers Phryné montre sa gorge, et il n’y a plus là de juges ; il y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur est-elle malsaine ? Loin de là. L’extase littéraire est essentiellement honnête. Il est impossible de la mal prendre et de s’en mal trouver. Une certaine chasteté se dégage de toute poésie vraie. Peu à peu le bon sens d’Horace perd la mauvaise odeur de son origine, ce style pur le filtre, et l’on ne sent plus que l’ascendant de cette raison. Horace est limpide et net. Le lecteur est tout à la joie de voir si clair dans un esprit, à travers une épaisseur de deux mille ans. Horace est un composé de raison qui peut être divine et de sensualité qui peut être bestiale ; ce composé, espèce d’être mixte fort humain, discute dans l’épître, rit dans la satire, chante dans l’ode, se condense dans ce vers, y produit on ne sait quelle lumière, et s’y transfigure en sagesse. C’est de la sagesse d’oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller à l’aube, faire le nid et l’amour. Cette sagesse, qui, avant d’être celle d’Horace, était celle de Salomon, d evient bonne dans cette poésie, tant cette poésie est saine. Dans cette poésie il y a du parfum, il y a du baiser, il y a du rayon. Toutes les révoltes contre la pédanterie sont là : prosodie disloquée, césure dédaignée, mots coupés en deux ; mais dans cette licence que de science ! Tel hémistiche est une joie, et l’on se récrie. Le contact de ce vers fin et fort est toute éducation pour la pensée ; c’est une volupté de manier ces hexamètres avec les doigts de lumière de l’esprit ; on devient délicat à toucher ce divin style ; et le plus barbare en sort civilisé. Louis XVIII, philosophe relatif, disait : C’est Horace qui m’a rendu libéral. On médite ces ressources infinies de légèreté et de force. Le vers, familier, se tourne, se dresse, saute, va, vient, se fouille du bec, et n’a qu’un souci : être beau. Quoi de plus charmant qu’un moineau-franc tout à l’arrangement de ses plumes ! Horace arrive à cette toute-puissance qu’a la gentillesse des enfants ; il s’impose indolemment et insolemment ; il a la pleine liberté de la grâce ; le despotisme de l’élégance est en lui. C’est le railleur, qui, à volonté, est le lyrique ; et quand il lui plaît d’être lyrique, il devient, cette aventure-là lui arrive, presque grand. Telle de ses odes est un triomphe. Les odes d’Horace font vaguement songer à des vases d’albâtre. Telle strophe semble portée par deux bras blancs au-dessus d’une tête lumineuse. C’est ainsi que de certains versets de la Bible semblent revenir de la fontaine. Tel est Horace. D’autres ont des dons plus augustes, le flamboiement terrible, la foudre aux serres, la vertu fière et planante, l’offensive aux méchants, les colères du sublime, tous les glaives qu’on peut tirer de ce fourreau, l’indignation, les grands espaces, les grands essors, une réverbération de Cocyte ou d’Apocalypse ; Horace, règne par le charme serein. Il a ce qu’on pourrait nommer la blancheur du style.

Chose merveilleuse, et ce sont là les étonnements croissants de l’art contemplé, oui, l’on peut affirmer que les idées dans Horace, ce qu’on nomme le fond, ce n’est que la surface, et que le vrai fond c’est la forme, cette forme éternelle qui, dans le mystère insondable du Beau, se rattache à l’absolu.

Voulez-vous un autre exemple ? Prenez Virgile.

Qu’y a-t-il de plus misérable comme idée que ceci : Octave-Auguste admis parmi les astres et les étoiles se rangeant pour lui faire place. Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte ? C’est l’idée, c’est le fond, n’est-ce pas ? Et c’est plat, et honteux. Voici la forme :

 
Tuque adeo, quem mox quse sint habitura deorum
Concilia, incertum est ; urbesne invisere, Ceesar,

Terrarumque velis curam et te maximus orbis
Auctorem frugum tempestatumque potentem
Accipiat, cingens materna tempora myrto ;
An deus immensi venias maris ; ac tua nautœ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule,
Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis ;
Anne novum tardis sidus te mensibus addas,
Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes
Panditur : ipse tibi jam brachia contrahit ardens
Scorpius, et cœli j’usta plus parte relinquit :
Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem,
Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido,
Quamvis Elysios miretur Grœcia campos,
Nec repetita sequi curet Proserpina matrem),
Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis,
Ignarosque vias mecum miseratus agrestes,
Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.[1]

 

Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier effet ? j’oublie Auguste, j’oublie même Virgile ; le lâche tyran et le chanteur lâche s’effacent, comme Horace tout à l’heure, le poëte s’éclipse dans sa poésie ; j’entre en vision ; le prodigieux ciel s’ouvre au-dessus de moi, j’y plonge, j’y plane, je m’y précipite, je vois la région incorruptible et inaccessible, l’immanence splendide, les mystérieux astres, cette voie lactée, ce zodiaque amenant chaque mois au zénith un archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras énormes, la profondeur, l’azur ; et, par l’idée, par ce que vous nommez le fond, j’étais dans le petit, et par le style, par ce que vous nommez la forme, me voilà dans l’immense.

Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond ?

Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poëte ; le poëte esclave du courtisan, hélas ! comme l’âme de la bête dans la machine humaine. Le courtisan a eu une idée vile, il l’a confiée au poëte, l’aigle avec un ver de terre dans le bec n’en vole pas moins au soleil, et de l’idée basse le poëte a fait une page sublime. Ô sainteté involontaire de l’art ! splendeur propre à l’esprit de l’homme ! Beauté du beau !

Tous les développements qu’on donne à une vérité convergent, et c’est pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos d’Horace : il y a dans cette page superbe une surface et un fond ; la surface, c’est ce que vous appelez l’idée première, c’est la louange courtisane à Auguste ; le fond, c’est la forme. Par la vertu du grand style, la surface, la flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se brise et s’ouvre, et par la déchirure, le fond étoile de l’art, l’éternel beau, apparaît.

Idéal et Beauté sont identiques ; idéal correspond à idée et beauté à forme ; donc idée et fond sont congénères. Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque dangereuse : l’art civilise par sa puissance propre. L’œuvre, participant de l’influence générale du beau, a une action indépendante au besoin de la volonté de l’ouvrier, et, même à travers le vice de l’artiste, la vertu de l’art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise ; Horace, impur, civilise ; Aristophane, inique et cynique, civilise. C’est là, au premier abord, répétons-le, une vérité d’aspect mauvais.

En réalité, si l’on veut s’élever, pour regarder l’art, à cette hauteur qui résume tout et où les distinctions comme les collines s’effacent, en réalité, il n’y a ni fond ni forme. Il y a, et c’est là tout, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule, l’éruption immédiate et souveraine de l’idée armée du style. L’expression sort comme l’idée, d’autorité ; non moins essentielle que l’idée, elle fait avec elle sa rencontre mystérieuse dans les profondeurs, l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. L’expression sur la pensée est ce qu’il faut qu’elle soit, vêtement de lumière à ce corps d’esprit. Le génie, dans cette gésine sacrée qui est l’inspiration, pense le mot en même temps que l’idée. De là ces profonds sens inhérents au mot ; de là ce qu’on appelle le mot de génie.

C’est une erreur de croire qu’une idée peut être rendue de plusieurs façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté, qui tient à l’habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la pensée centrale toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant cette faculté et ce droit, qui sont l’essence même de la poésie, nous affirmons ceci : une idée n’a qu’une expression. C’est cette expression-là que le génie trouve. Comment la trouve-t-il ? d’en haut. Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec certitude. Instinct d’aigle. Pour lui, créateur, l’idée avec l’expression, le fond avec la forme, c’est l’unité. L’idée sans le mot, serait une abstraction ; le mot sans l’idée, serait un bruit ; leur jonction est leur vie. Le poëte ne peut les concevoir distincts. L’Alphée idée et l’Aréthuse expression, l’Arve jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues entières sans se confondre, non, certes, rien de pareil. Il n’y a point, dans le miracle de l’idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un embrassement de jumeaux, si étroit qu’il soit. Non. C’est la fusion où la fonte n’a pas laissé de veine, c’est le mélange à sa plus haute puissance, c’est l’amalgame à ne plus reconnaître l’un de l’autre, c’est l’intimité élevée à l’identité.

Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion, divine, les vivisecteurs de la critique, n’ont même pas la satisfaction que donne la table de dissection à l’anatomiste, voir des entrailles ici, de la cervelle là, des éclaboussures de sang, une tête dans un panier ; d’un côté le fond, de l’autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite, s’ils sont de bonne foi et s’ils ont le grand sens critique, à l’indivisible, à l’indissoluble, au congénial, à l’absolu. Ils disent : fond et forme sont le même fait de vie.

Le beau est un.

Le beau est âme.

Il y a de l’irradiation dans le beau, et par conséquent du mystère, car toute irradiation vient de plus loin que l’homme. Lors même que l’irradiation vient de l’intérieur de l’homme, elle vient de plus loin que lui. Il y a dans l’homme un autre que l’homme, et cet autre est situé dans les profondeurs. En deçà, au delà, plus haut, plus bas, ailleurs. Le dedans de l’homme est dehors. Qui oserait dire que notre conscience, c’est nous ?

Or la notion du beau est, comme la notion du bon, un fait de conscience. Le beau s’impose souverainement. Disons plus, divinement. Avant de penser le beau, on le sent. C’est là le propre de tout ce qui appartient à l’absolu.

L’absolu s’appelle aussi l’infini. L’infini dépasse l’intelligence terrestre qui est pourtant contrainte de l’accepter, au moins en tant que fait et réalité. Pourquoi ? parce qu’elle le sent. Ce sentiment-là est en toute chose la grande lumière. Il révèle le juste, et il révèle le beau. Faire son devoir, c’est accepter l’infini.

La pression de l’infini sur l’homme fait jaillir de l’homme le grand.

Le raisonnement suit le sentiment, et l’infini que le sentiment a proclamé, le raisonnement le démontre. Le raisonnement prouve l’infini comme le flot prouve recueil, en s’y brisant. La raison en vient à ceci que, tout en n’imaginant point comment l’infini peut être, elle ne saurait admettre que l’infini ne soit pas. C’est là, dans la mesure humaine, ce que nous appelons comprendre. L’invincible nécessité se promulgue dans sa toute-puissance sidérale. Elle est patente. Qui que vous soyez, regardez-la par cette ouverture, le ciel. Voyez-la encore par cette autre ouverture, la conscience. La philosophie lève la tête, puis l’incline, et tout est dit. L’infini est. Étant, il règne. N’y pas croire, c’est ne plus penser. La notion de l’infini devient l’élément même de l’entendement, et notion implique relativement compréhension. A la condition d’être aidée par l’intuition, l’intelligence arrive à cette surprenante victoire : comprendre l’incompréhensible.

Cette compréhension, saturée de sentiment, s’applique au mystère de l’art comme aux autres phénomènes. L’infini irradie le beau comme le vrai. De l’infini source il coule du surhumain. De là la quantité d’inexplicable qui est dans le sublime. D’où cela vient-il ? Quel est ce jaillissement ? Qu’est-ce que c’est que cet éclair ? Autant lueur de Dieu que clarté de l’homme ! Où ce génie a-t-il trouvé cela ? Questions faites à l’inconnu. L’œil du prophète brille comme l’œil du tigre ; mais dans le tigre il y a l’enfer, dans le poëte il y a le ciel. Ici prunelle féline, là prunelle stellaire. C’est la différence du monstre au prodige, et de Busiris à Homère.

Une fois cette vaste fenêtre de l’absolu ouverte sur l’intelligence humaine, l’aurore abonde, les révélations resplendissent de toute part. Tout reste mystère et devient clarté. De sorte que la destinée peut être employée à la civilisation, et Dieu mis au service de l’homme. L’énigme dit son mot, qui est le Verbe. La route dit son mot, qui est le Progrès. Un fil de feu, mystérieux guide, serpente dans tous les labyrinthes. Philosophie, histoire, langue, Humanité, passé, avenir, ces dédales s’éclairent. L’utopie apparaît praticable. Les merveilleux linéaments de l’harmonie universelle s’ébauchent dans un-demi-jour de sanctuaire. Toutes les ressemblances de l’unité éclatent dans les innombrables formes de la nature et de la destinée. Poésie devient identique à vertu. La synonymie du vrai et du grand se manifeste. Le beau, comme le bien, fait partie de l’immense vision de l’idéal. L’idéal rayonne au-dessus de l’homme à ces hauteurs inouïes où le regard des contemplateurs entrevoit béants, incandescents, presque terribles, tous les porches de la lumière.

Victor Hugo - Utilité du beau

 

  1.  Virgile, Géorgiques, I, 24-42
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Coup de coeur... Kamel Daoud...

14 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Partout où je vais, ce peuple ne me pose qu’une seule question. Avec les yeux de ses enfants, les yeux des adultes, dans les livres, sur les poteaux. Partout où je vais, on ne me demande même pas mon nom, ni ce qui s’est passé le jour où la Montagne a grimpé mon dos, ni ce que j’ai ressenti quand j’ai tiré le premier coup de feu et que je me suis lié, à vie, avec mon premier cadavre, mon premier tué. Rien de tout cela. Personne ne s’en préoccupe aujourd’hui. Tout ce qu’ils veulent, c’est me poser cette affreuse question qui n’a même pas la politesse d’attendre une réponse. C’est une question piège qui ne vous donne pas la parole mais vous la coupe et vous la retire. Elle est affreuse et me donne envie de remonter le temps à l’instant exact où j’ai cru avoir un Destin, et de le troquer contre une simple tasse de café ou un haussement d’épaules. Fallait-il libérer ce pays ? Aujourd’hui on peut acheter tout un peuple avec une livraison de viande congelée. Pas même un plan de Constantine ou des menaces. Juste une sorte de De Gaulle exportateur avec de fausses factures et c’est fini. Ah oui, la question ? Elle est simple : « Pourquoi tu n’es pas mort si tu es un vrai moudjahid ? » Tout le monde a l’air de m’attendre avec cette question au bout de la langue nationale : pourquoi je ne suis pas mort ? Car on a fini par faire accepter cette idée que ceux qui se sont battus sont morts et que ceux qui ne sont pas morts ont trahi ou se sont cachés. Je suis donc un cadavre qui n’a même pas eu la politesse de se décomposer. Je n’ai pas seulement raté ma vie mais, pire encore, j’ai raté ma mort. Si je crève aujourd’hui, cela ne corrigera en rien mon destin. Il fallait mourir avant, pas aujourd’hui. Cela, on ne me le pardonne pas. J’en suis arrivé à ressentir de la culpabilité, de la honte et à ne pas oser croiser les regards, même ceux des enfants coriaces qui naissent dans mon dos pendant que je tente de m’expliquer avec la chronologie sévère de ce pays et son histoire nationale. Tout le monde me le dit : « Qu’est-ce que tu fais ici ? Tes copains sont de l’autre côté de la peinture du temps, et toi ? Pourquoi tu es encore vivant ? Tu ne vois pas que tu es une fausse note ? » Non je ne le vois pas. Enfin, je ne l’ai pas vu pendant longtemps. J’ai longtemps cru que les rôles étaient clairs : Dieu attend les morts, le peuple attend les survivants. Non, je me suis trompé. Aujourd’hui je me trimbale comme une sorte d’insolence, une impolitesse ridée, un hymne chanté par un dentier. Je me sens presque nu dans une foule, un peu comme si je me mêlais de ce qui ne me regarde pas : la vie, l’Indépendance, cette terre. Pourquoi tu es encore vivant ? Le pire, c’est que, parfois, celui qui me pose la question est si méchant qu’il double le châtiment par une fausse réponse : « Combien on t’a donné ? Combien t’as pris ? » C’est-à-dire avant l’Indépendance, pour ne pas mourir, et après l’Indépendance pour ne rien dire et ne jamais dénoncer. Nous avons chassé les harkis et, comble du châtiment, l’histoire nous a fait endosser leurs rôles qui consument les chairs. Je me sens donc en plus. Je marche. Et je me répète : c’est plus facile de tuer le colon que de tuer le temps finalement, après son départ.

Kamel Daoud - Mes indépendances/Chroniques

Amazon.fr - Mes indépendances: Chroniques 2010-2016 - Daoud, Kamel,  Semiane, Sid Ahmed - Livres

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Coup de coeur... Gérard Manset...

13 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

les livres

Vers onze heures, le paysage s'était mis à changer. Au loin, une rangée de montagnes découpait le ciel. Quelques nuages, toujours la même chaleur, et peu de vent. J'étais assis sur un des marchepieds, seul au-dessus de la rivière que nous longions déjà depuis longtemps et je ne me lassais pas de regarder cette eau, les reflets, les algues. Le train s'était arrêté dans une gare qui portait un nom de bateau et de port. Sur la rive d'une rivière importante dont les eaux étaient plus sombres, jaunes, marron, il y avait en effet un débarcadère. Par un jeu de vannes, l'eau des rizières s'écoulait doucement ; c'était une eau limpide parsemée d'herbiers, comme celle d'un lac où se mélangeait le lent courant des canaux ensemble le long des rails. De temps à autre, dans une barque dont le rebord dépassait à peine de la surface, une femme pêchait, ramenant un filet, le crane protégé du soleil par un chapeau de paille ou de feuille de bananier. Chaque village que nous traversions était encore plus beau, plus doux que le précédent.

Gérard Manset - Royaume de Siam

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Coup de coeur... Gilles Leroy...

12 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

https://actualitte.com/uploads/images/9782072972959-475x500-1-61f65ee2e5d34513390268.jpgNITCHEVO
(ÇA NE FAIT RIEN)

Kiev Hotel, rue Dniepropetrovskaïa, chambre 515

est-ce que je la vois, cette chambre ?

est-ce que je peux seulement l’imaginer ?

je ferme les yeux, je discerne la moquette

et ce jeune homme, étendu sur un lit une place

il a seize ans mais il est épuisé

seize ans presque et demi

ses nuits sont blanches

je veux dire

vraiment blanches

ici, à Leningrad, où le soleil ne se couche pas

où la nuit ne tombe jamais sur le chantier de la ville

cette ville pleine de ruines, d’échafaudages, de béton et de ferraille

Leningrad, ville mélancolique, ville glorieuse

le jeune homme est en voyage organisé

il est venu de France avec d’autres Français

il lit Jean Genet, il se demande un peu ce qu’il fait là

s’il faut être communiste ou ne pas l’être

il croit qu’il n’est pas communiste

il pense que les communistes dissuadent de croire au communisme

il évoque les fleuves, égraine des noms de villes, Oulianovsk, Kazan

l’URSS

les femmes aux fichus bariolés, aux joues comme des pommes, aux maisons qui sont des masures

et puis sa rencontre avec Vladimir K

Vladimir K., dit Volodia

Volodia citoyen soviétique, membre des Jeunesses communistes

l’étudiant russe

je ferme les yeux et je peux sentir aussi

le désir instantané du jeune homme pour Volodia

l’attirance folle pour les yeux de Volodia

sombres, noirs, humides, terrifiants

traversés par les nuages

les yeux clos de Volodia

ses yeux au centre du ciel

deux pépites ourlées de plumes noires

Volodia aux cils de fille, aux rougissements de femme

Volodia aux cheveux bruns qui tombent en lourdes boucles

Volodia à la voix d’enfant mais à la poigne de titan

Volodia vingt-six ans

ils se voient dans l’autocar

qui emmène les Français et les étudiants russes

visiter les grands monuments soviétiques

ils se voient à une soirée

où tous dansent une danse folklorique

une danse casse-gueule

casse-gueule comme l’amour

 

Gilles Leroy - L'amant russe

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Coup de coeur... Nathalie Azoulai...

11 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Toutes les familles se plaisent à exhiber leur légende bizarre en présence de l’étranger et jubilent de le voir en adopter le refrain. De ce jour, Adèle n’a plus jamais eu besoin d’être officiellement conviée, elle venait chez nous quand elle voulait, pour changer d’air, s’instruire, s’amuser, comme elle voulait, apparemment toujours ravie d’être accueillie par une famille avec des tantes, des oncles, des cousins qu’elle n’avait pas, ses parents étant, comme elle et comme moi, des enfants uniques, sans compter que les Prinker étaient socialement discrets, modestes même, et qu’avec nous, elle apprenait aussi à vivre dans le monde, à se frotter aux pratiques de l’entregent, un mot qu’elle ne connaissait même pas et qui l’a littéralement dégoûtée la première fois qu’elle l’a entendu.

Nathalie Azoulai - La fille parfaite

https://focus.telerama.fr/274x369/100/2022/01/04/FR-NR-46-63-d3-13853510-1507-1-tsp20211224075235-La-Fille-parfaite.jpg

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Coup de coeur... Fabrice Gaignault...

10 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le jour n’est qu’un mauvais moment à passer, se disait souvent Adrien. Mais ce jour-là ? L’aube le surprit. Il sortit du lit et s’allongea sur la moquette. Pourquoi ? Il n’en savait rien. Au loin, un avion passait. Il ferma les yeux. Depuis quand ne s’était-il pas retrouvé sur une moquette comme au temps de Babylone ? (Signes distinctifs d’Adrien : grand, mince, cheveux châtains, yeux bleus, sourire fréquent, à la fois immense et parfois inquiétant, comme une étreinte qui cacherait une lame de couteau.) Ses pensées s’agitaient, heurtées, fragiles comme du verre, pendant que Candice dormait dans le lit. Allongé sur le ventre, Adrien contemplait avec intérêt ce qui lui semblait, de si près, un champ sur le point d’être moissonné. La moquette…

Plus jeune, il avait compris quelque chose à propos de l’affaissement de la dignité morale et physique : cela tenait au passage du fauteuil à la moquette. Il avait connu le fauteuil Louis XVI des grands-parents dans lequel on se posait avec majesté, retenue et distinction puis le canapé mou pour cadre, dans lequel on trinquait au progrès et à la libération sexuelle, avant que sa mère ne s’en désintéresse pour des poufs indiens inconfortables dont le seul mérite était de s’accorder avec certains albums de musique hallucinogène qui tournaient en boucle sur la platine.

Un soir, Adrien retrouva sa mère en tailleur sur l’épaisse moquette sombre et chacun fut prié d’adopter cette façon de vivre. Certains trouvèrent que ce n’était pas assez : ils s’allongèrent, la tête appuyée sur un pouf ou sur le bas du canapé blanc. Adrien avait alors pensé : impossible de descendre plus bas. Le sang n’irrigue pas le cerveau d’une façon convenable. Les synapses cherchent, en vain, à prendre de la hauteur. Une hauteur de vue. Passant du lit nocturne à la moquette diurne, l’homme se mue en roseau affaissé à l’esprit vide. La position horizontale, du lever au coucher, était peut-être une manière de s’acclimater à l’idée du bon vieux cercueil qui patientait dans quelque officine de pompes funèbres. C’était le fond de l’abîme avant la chute finale, ce qui, en pure logique, pouvait paraître absurde puisque la chute finale était là, sous ses yeux, mais c’était la vérité.

Terminus ? Du sol, on pouvait encore faire son trou, y boire, y chier, y moisir et y pourrir. Cependant, les plus bourges, dont Adrien, contrevenaient au nouveau mode de vie en continuant de s’asseoir dans le canapé blanc. La résistance tentait de relever la tête, envers et contre tous. Mais peut-être qu’au fond, en adoptant la position horizontale nuit et jour, ses proches et leurs amis agissaient-ils en éclaireurs ? En cobayes ? Peut-être possédaient-ils un côté visionnaire que les scientifiques étudieraient un jour car la rue de Babylone, là où ils vivraient longtemps, était le modèle réduit – et in vitro, de la course à l’abîme.

La famille d’Adrien refaisait à l’envers le chemin de l’hominidé tel qu’il fut révélé par Darwin, du singe au bipède dressé sur ses pattes. D’autres tribus que le jeune homme côtoyait emboîteraient le pas, avec une jubilation fébrile, sans mauvaise conscience. Le goût de la chute est un virus contagieux. Et excitant : se laisser glisser dans les profondeurs de l’abjection, pensait Adrien, peut parfois donner une hypothétique hauteur de vue. Peu certain d’apprécier tout à fait la Babylone Attitude, Adrien pressentait pourtant la singularité que cachait cette déchéance. Il nota un contraste intéressant : s’enfoncer c’est aussi prendre appui pour s’élever. Tout cela le troublait. Il avait entrepris d’écrire un essai appelé Explication d’un phénomène extraordinaire : le passage du fauteuil à la moquette. Cela en resta au titre, ou à peu près.

 

Fabrice Gaignault - La vie la plus douce

 

La vie la plus douce

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Coup de coeur... Philippe Sollers...

9 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tous les soirs, vers 20 heures, le ballet aérien des mouettes a lieu devant moi. Ce sont mes augures. Elles  planent, se renversent, s'offrent, montrent le bout noir de leurs ailes, se taisent très fort, se frôlent, se dispersent, disparaissent, resurgissent et, de temps en temps, bec ouvert, crient ou ricanent. Elles foncent sur moi, arrivent tout près, salut, adieu, c'est comme si elles connaissaient l'endroit, l'écluse, les toits, comme si elles savaient que quelqu'un les observe. Elles sont inexplicables, mais font signe, dans le genre « on ne dit rien, surtout ! ». Elles sont clairement divines. Leurs larges cercles, par pans inclinés rapides, sont un tissu d'équations. À cette heure, elles ne chassent plus le poisson, ne piquent pas vers l'eau, se contentent de voler pour voler, mais pas n'importe où, ici, rite et prière. C'est bouleversant de beauté.

Philippe Sollers - L'Eclaircie

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Coup de coeur... Max Frisch...

8 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Homo faber - Max Frisch - Babelio

Souvent je me suis demandé ce que les gens entendent par évènement impressionnant. Je suis technicien et j’ai l’habitude de voir les choses telles qu’elles sont. Je vois tout ce dont ils parlent, très clairement, après tout je ne suis pas aveugle. Je vois la lune au-dessus du désert de Tamaulipas, plus claire que jamais, cela se peut, mais c’est une masse que l’on peut évaluer, qui tourne autour de notre planète, un phénomène de gravitation, intéressant, mais pourquoi impressionnant ? Je vois les rochers dentelés, noirs devant le clair de lune ; ils ressemblent, cela se peut, aux échines dentelées d’animaux préhistoriques, mais je sais : ce sont des rochers, de la roche, volcanique probablement, il faudrait aller voir et vérifier. Pourquoi aurais-je peur ? Il n’existe plus d’animaux préhistoriques. A quoi bon me les imaginer ? Je ne vois pas non plus d’anges pétrifiés, j’en suis navré ; ni des démons, je vois ce que je vois : les formes habituelles de l’érosion et mon ombre interminable sur le sable, mais pas de fantômes.

Max Frisch - Homo faber

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