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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Pierre Choderlos de Laclos...

23 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

 

La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier, elle n’a plus rien à m’accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d’une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle ? ce n’est pourtant pas non plus celui de l’amour ; car enfin, si j’ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais ; quand j’aurais, un moment, partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître : cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ? Non : il faut, avant tout, le combattre et l’approfondir.

Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause ! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu’elle fût vraie.

Dans la foule de femmes auprès desquelles j’ai rempli jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais encore rencontré aucune qui n’eût, au moins, autant d’envie de se rendre que j’en avais de l’y déterminer ; je m’étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les premières avances qu’elles ont faites.

Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention défavorable, et fondée depuis sur les conseils et les rapports d’une femme haineuse, mais clairvoyante ; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée ; un attachement à la vertu, que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

Ce n’est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de s’enorgueillir ; c’est une victoire complète, achetée par une campagne pénible, et décidée par de savantes manœuvres. Il n’est donc pas surprenant que ce succès, dû à moi seul, m’en devienne plus précieux ; et le surcroît de plaisir que j’ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n’est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l’humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l’esclave même que je me serais asservie ; que je n’aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur ; et que la faculté de m’en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.

Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion ; et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant & à ma volonté. Mais déjà je vous parle de ma rupture, & vous ignorez encore par quels moyens j’en ai acquis le droit ; lisez donc, & voyez à quoi s’expose la sagesse, en essayant de secourir la folie. J’étudiais si attentivement mes discours & les réponses que j’obtenais, que j’espère vous rendre les uns & les autres avec une exactitude dont vous serez contente.

Vous verrez par les deux copies des lettres ci-jointes, quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle, & avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour nous réunir. Ce qu’il faut savoir encore, & que j’avais appris par une lettre, interceptée suivant l’usage, c’est que la crainte & la petite humiliation d’être quittée avaient un peu dérangé la pruderie de l’austère dévote ; & avaient rempli son cœur & sa tête de sentiments & d’idées qui, pour n’avoir pas le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est après ces préparatifs nécessaires, qu’hier jeudi 28, jour préfixé & donné par l’ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide & repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.

(...)

La suite est ci-dessous

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Coup de coeur... Isabelle Kauffmann

22 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Le regard des autres. pourquoi est-ce si important ? Un regard nous poursuit longtemps, bien après qu'il soit passé, comme l'instillation de gouttes aux propriétés puissantes. Soignante au cœur de la cellule familiale, je sais combien le regard d'un père, d'une mère enchaîne ou au contraire libère. Comme il peut protéger ou détruire. Tout dépend de l'angle de vue.

(...)

Paranoïa, délire de persécution, leur angoisse les enserre, les isole dans un circuit fermé, parallèle, fragile. Je fais mine de ne rien remarquer. Je ne juge pas. J'ai connu des enfants plus raisonnables que des adultes, et des fous bien moins dangereux que les sains d'esprit.

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Coup de coeur... Nathalie Sarraute...

21 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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— Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Évoquer tes souvenirs d'enfance »... Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux « évoquer tes souvenirs »... il n'y a pas à tortiller, c'est bien ça.

— Oui, je n'y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi...

— C'est peut-être... est-ce que ce ne serait pas... on ne s'en rend parfois pas compte... c'est peut-être que tes forces déclinent...

— Non, je ne crois pas... du moins je ne le sens pas...

— Et pourtant ce que tu veux faire... « évoquer tes souvenirs »... est-ce que ce ne serait pas...

— Oh, je t'en prie...

— Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où jusqu'ici, tant bien que mal...

— Oui, comme tu dis, tant bien que mal.

— Peut-être, mais c'est le seul où tu aies jamais pu vivre... celui...

— Oh, à quoi bon ? je le connais.

— Est-ce vrai ? Tu n'as vraiment pas oublié comment c'était là-bas ? comme là-bas tout fluctue, se transforme, s'échappe... tu avances à tâtons, toujours cherchant, te tendant... vers quoi ? qu'est-ce que c'est ? ça ne ressemble à rien... personne n'en parle... ça se dérobe, tu l'agrippes comme tu peux, tu le pousses... où ? n'importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre... Tiens, rien que d'y penser...

— Oui, ça te rend grandiloquent. Je dirai même outrecuidant. Je me demande si ce n'est pas toujours cette même crainte... Souviens-toi comme elle revient chaque fois que quelque chose d'encore informe se propose... Ce qui nous est resté des anciennes tentatives nous paraît toujours avoir l'avantage sur ce qui tremblote quelque part dans les limbes...

— Mais justement, ce que je crains, cette fois, c'est que ça ne tremble pas... pas assez... que ce soit fixé une fois pour toutes, du « tout cuit », donné d'avance...

— Rassure-toi pour ce qui est d'être donné... c'est encore tout vacillant, aucun mot écrit, aucune parole ne l'ont encore touché, il me semble que ça palpite faiblement... hors des mots... comme toujours... des petits bouts de quelque chose d'encore vivant... je voudrais, avant qu'ils disparaissent... laisse-moi...

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Coup de coeur... Isabelle Sorente... (+ video)

20 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Sociologie

Coup de coeur... Isabelle Sorente... (+ video)

L’illusion fusionnelle

La diversité naît de la mise à distance, voila ce qui épouvante le calculateur en nous, voilà ce qu’il se refuse. Le romantisme ne pouvait qu’accompagner la révolution industrielle, et la soumission de l’individu au rythme accéléré de la performance. L’homme de calcul est par nécessité romantique. Plus l’environnement impose pour survivre que l’individu simplifie sa pensée, raisonne par algorithmes, qu’il fonctionne, assis dix heures par jour, l’œil rivé sur un écran, plus la privation émotionnelle devient insupportable et le besoin d’éprouver quelque chose, vite, fort, n’importe quoi, se fait sentir. Pour l’addict, l’Autre, inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant, ne peut qu’effacer tous les autres, c’est-à-dire se confondre à moi, d’une façon positive puis négative, en devenant le récipiendaire de mes projections indésirable. La fusion est la seule forme d’amour que le dépendant reconnaisse, puisqu’il ne peut se détacher. Mais la fusion comme épisode de l’histoire d’amour en continue la préhistoire, la phase de conception, comme la fusion du nouveau-né avec la mère ou l’obsession surnaturelle du scientifique pour une idée, elle ne saurait se suffire à elle-même : elle doit déboucher sur une naissance. Dans un monde d’addiction, l’amour ne peut qu’avorter. Ce n’est pas la fusion provisoire avec l’Autre que l’addict recherche, mais l’effacement permanent des autres par un autre. Garant de ma jouissance, de ma sécurité affective ou matérielle, l’Autre est celui qui calcule comme moi, celui dont les intérêts sont compatibles avec les miens. La fusion me confond à l’Autre, avant de le reléguer dans la masse indistincte des autres, à compter du moment où ses calculs diffèrent des miens ; en témoignent ces annonces sur Meetic, où des hommes romantiques cherchent le grand amour avec une femme non-fumeuse, où des jeunes femmes réclament un engagement avant la rencontre, sur la foi de quelques lignes décrivant leurs loisirs et la couleurs de leurs yeux, comme une publicité vantant les options d’un modèle de voiture, le tout se concluant par don Juans, s’abstenir. La quête de l’assurance crie la détresse du calculateur, qui ne cesse d’appeler les autres au secours. Mais la fusion n’est qu’un piège, un shoot émotionnel inscrit dans le cycle de la dépendance, l’Autre reste calcul, il restera mirage : la fusion tue l’amour.

La fusion n’est pas seulement contraire à la compassion, elle est ce qui s’y oppose le mieux, le mirage le plus séduisant, le plus trompeur, et aussi le plus violent. Dans un monde glacé et aseptisé, qui voudrait renoncer à la passion, au grand amour ? Mais la fusion n’est pas l’amour, la raison n’est pas le calcul : les deux impostures vont de pair. Parce que la maîtrise des chiffres procure l’illusion de dominer la réalité, l’homme de calcul éprouve l’effroi de ne rien ressentir et la nécessité prédatrice de retrouver un sentiment, dont l’Autre est à la fois la proie et le prétexte. Ce n’est pas la moindre conséquence de notre addiction hypermoderne de rendre l’amour impossible. Mais si le mirage de la fusion me prive aussi de compassion, il réduit à néant ma seule chance de retrouver la raison et de tenir l’hallucination désastreuse à distance. Celui qui veut exercer sa liberté de circulation se trouve donc tôt ou tard devant la nécessité de ne pas confondre fusion et amour, et de renoncer radicalement à cette confusion.

Fusion à plusieurs

La loi du chiffre repose à la fois sur la répression des émotions et sur leur assouvissement dans l’ivresse fusionnelle, qui va de l’obsession sentimentale à la grande communion de la fusion à plusieurs. L’ivresse peut durer plusieurs semaines après une catastrophe, comme dans le cas du tsunami de 2004 ou du tremblement de terre d’Haïti, ou se perpétuer à des dates anniversaires grâce à des cérémonies de type téléthon. Le concept de Téléthon, venu de la contraction du mot « télévision » et « marathon », est apparu aux Etats-Unis après la guerre, pour désigner un programme de longue durée, destiné à récolter des fonds pour une œuvre de charité. Le montant des dons, affiché sur un compteur, apparait en temps réel sur l’écran. Mais est-ce un don ou l’achat d’un ticket d’entrée, valable pour la décharge d’émotion collective ? Réduit à l’impuissance, blessé par la catastrophe ou la maladie, le corps de l’autre sert de faire-valoir à mes sentiments retrouvés, il devient le prétexte d’une émotion partagée avec mes semblables dont lui, l’autre, ne fait pas partie. A peine la fusion cesse, à peine l’écran s’éteint que le prétexte disparait. On pourrait soutenir qu’aider pour une mauvaise raison est encore préférable à ne pas aider du tout, qu’il faut parfois ruser pour servir une juste cause. Cela était peut-être vrai dans les années 1950, lors de l’invention du téléthon. Mais soixante ans plus tard, l’hallucination a gagné du terrain.  La distance nécessaire au surgissement de l’altérité devient de plus en plus difficile à préserver. Avec la possibilité de rester connecté en permanence, chez soi, au bureau, dans les transports, le mirage de la fusion gagne l’amitié, jusqu’ici épargnée par le romantisme. Les utilisateurs fréquents des réseaux sociaux consacrent plus de trois heures quotidiennes à Internet, ce qui correspond au temps passé autrefois devant la télévision. Au-delà de son utilité et de sa réalité informatique, le réseau matérialise un rêve d’addict, le désir de fusion permanente qui seule peut compenser la restriction des émotions engendrée par l’imitation de la machine.

La compassion suppose que je sois libre de plonger mon regard en moi-même. C’est ce regard qui est détourné, l’introspection qui devient impossible, lors des grandes démonstrations d’ivresse fusionnelle. A supposer que l’exploitation d’images de souffrance se justifie, à supposer que j’accepte d’une communauté soumise à la loi du calcul qu’elle use de mon état de manque émotionnel, manipule les sentiments qu’elle interdit d’examiner, à supposer que je me contente d’une décharge de bonté collective carnavalesque et d’aveuglement le reste du temps, dans le seul but d’aider mes semblables, quand bien même je serais capable d’une pareille abnégation, je ne peux oublier le compteur, qui transforme le don en chiffre. Le compteur prouve le mirage : sous couvert de bons sentiments, l’hallucination m’attache à elle. Le calcul détourne l’émotion avant même que je l’éprouve. L’empathie est provoquée, mais l’acte d’échange n’a pas lieu. En vérité, je ne suis pas libre de me mettre à la place de personne. La silhouette dans les décombres, le corps dans un fauteuil roulant appartiennent d’abord à une victime, du hasard ou de la maladie : je ne suis pas comme elle, comme le suggèrent certains discours habiles, je suis privilégiée, c’est-à-dire, d’une autre espèce. Ceux qui maitrisent le calcul ne peuvent être frappés par le hasard, voilà ce qu’n filigrane on me prie de croire, sous prétexte d’une culpabilité de bon aloi. Plus augmente le montant des dons, suivi en temps réel, plus le chiffre m’attache à la communauté d’intérêts de mes semblables, et m’éloigne de la vulnérabilité de ceux dont je vais pouvoir oublier l’existence. Et croyant avoir ressenti quelque chose, je demeure inexplicablement avide, en manque d’émotions fortes, plus vulnérable encore au prochain débordement. Plus attachée à l’illusion que me procurent les chiffres.

Détachement et fraternité

L’épreuve de la sobriété consiste à trouver la juste distance. Trop loin, l’autre n’existe pas plus qu’un passant sans visage. Confondu à moi, nous nous perdons ensemble dans le délire fusionnel. A la distance de la compassion, l’autre devient les autres, la multiplicité rayonne. Entre l’addiction et moi se crée un espace que je deviens libre de repeupler ; constater l’existence de cet espace, c’est se détacher.

Souvent associé aux philosophies orientales ou au discret sourire des statues de Bouddha, le mot « détachement » effraie, l’esprit occidental y soupçonne un manque d’amour ou une froide indifférence, tant nous sommes conditionnés pour confondre amour et fusion. Mais le détachement d’une addiction, loin de mener à l’indifférence, conduit à la fraternité : je reconnais l’autre comme moi, sans pour autant le confondre à moi. Des trois valeurs de la devise républicaine, la fraternité est la plus opposée à la loi du chiffre, en même temps qu’elle rend possible la liberté et l’égalité. La liberté n’est qu’un leurre, si je ne suis pas libre de me mettre à la place de l’autre, elle se borne à choisir des options, et encore, un bandeau sur les yeux. L’égalité naît de l’absence de frontières : nous sommes égaux comme prétextes renouvelés d’un mouvement qui nous dépasse, comme les points d’un cercle dont le centre est partout. De la reconnaissance d’un mouvement plus grand que soi, l’addict tire un dieu ou le nihilisme. Mais la raison qui s’exerce à travers l’autre ne peut renier la taille humaine. Il n’est pas anodin que les groupes de rétablissement, ou les toxicomanes partagent les épreuves de la sobriété, se nomment des fraternités. La liberté comme l’égalité naissent de la fraternité, c’est-à-dire du détachement, opposé à l’alternance de froideur calculatrice et de passion fusionnelle.

Le détachement est une valeur rationnelle manquante, il ne nécessite pas de produire une chose ou de la consommer. Il suppose au contraire de créer de l’espace. Parce qu’il s’oppose à la loi de la performance, à l’imitation de la machine, le détachement crée un point ou l’endurcissement ne prend pas, un point tendre qui se confond à l’instant de lucidité, où le mirage ne prend plus. Le détachement est tendre, ou il n’est pas réel. Il ne peut se comprendre dans la perspective d’un calcul, sans quoi il perd sa valeur rationnelle et devient un prétexte pour s’endurcir d’avantage. Ne t’attache pas. Voilà ce que les producteurs répètent aux salariés des élevages industriels, où les employés sont censés abattre eux-mêmes les animaux les moins performants. Voilà ce que l’on apprend aux conseillers de clientèles de banques, et pour être plus sûrs encore qu’ils ne s’attacheront pas au mauvais client, qu’ils laisseront le logiciel faire son travail et calculer automatiquement le montant du découvert, les conseillers changent d’agences au bout de trois ans : le temps que le lien ne se crée pas. Nothing personnal, business as usual, voilà la devise du calculateur, celle qui justifie l’atteinte à l’individu, du moment qu’elle conduit au meilleur résultat. Que des salariés soient déplacés, mis à la retraite anticipée ou licenciés n’est jamais personnel. Comment expliquer alors qu’ils le prennent personnellement ? C’est que sous prétexte de détachement, on procède à l’effacement de l’individu, de ses affects et son histoire, plus encore, on lui demande d’effacer lui-même ces affects et cette histoire, de les effacer de son plein gré, comme le disque dur de son ordinateur de bureau. Celui qui réclame une vérité personnelle, car c’est encore réclamer son statut d’individu que d’admettre sa souffrance, est jugé irrationnel. L’impératif « Ne t’attache pas » signifié à ceux qui sont confrontés à n’importe quelle forme de violence ne suppose pas le détachement mais, au contraire, l’attachement sans réserve au discours qui rend la situation tolérable. Quand le discours ne prend plus, la violence qu’il servait à contenir se libère et se retourne contre l’individu. Les militaires de retour d’Irak, les éleveurs confrontés à des crises sanitaires, la reine du X qui subit l’indifférence et le mépris facile après avoir incarné une déesse du sexe, le conseiller financier frappé de dépression nerveuse parce qu’on lui a fait miroiter un métier de contacts humains dont justement le contact est banni, tous les soldats ordinaires qui encaissent avec le sourire sont vulnérables au retournement de violence, qui suit l’effondrement de l’impératif « Ne t’attache pas ». Qu’elle soit tacite ou assumée, cette sommation ne veut dire qu’une chose, efface tout ce que tu es devant la loi du résultat : Ne t’attache qu’aux chiffres.

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Coup de coeur... René Char...

19 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Commune présence

tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t'inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement

essaime la poussière
nul ne décèlera votre union.

                                          _____________________

Si tu cries, le monde se tait: il s'éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée

Qui convertit l'aiguillon en fleur arrondit l'éclair.

La foudre n'a qu'une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s'exhausse,  sentiers sans miettes.

Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer.  Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.

Le soir se libère du marteau, l'homme reste enchaîné à son coeur.

L'oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.

Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.

Un brin d'allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre.  L'arbre de plein vent est solitaire. L'étreinte du vent l'est plus encore.

Comme l'incurieuse vérité serait exsangue s'il n'y avait pas ce brisant de  rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du présent. Nous  avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.

                                       _______________________

Oh la toujours plus rase solitude

Des larmes qui montent aux cimes.

Quand se déclare la débâcle

Et qu'un vieil aigle sans pouvoir

Voit revenir son assurance,

Le bonheur s'élance à son tour,

À flanc d'abîme les rattrape.

Chasseur rival, tu n'as rien appris,

Toi qui sans hâte me dépasses

Dans la mort que je contredis.

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Coup de coeur... Jean Genet...

18 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"... Cet  amour- mais presque désespéré, mais chargé de tendresse- que tu dois  montrer à ton fil, il aura autant de force qu'en montre le fil de fer  pour te porter...

Le fil était mort- ou si tu veux muet aveugle- te voici: il va vivre et parler...

Tu l'aimeras et d'un amour presque charnel...

Ton fil de fer charge-le de la plus belle expression non de toi mais de  lui. Tes bonds, tes sauts, tes danses- en argot d'acrobate tes:  flic-flac, courbettes, saut périlleux, roues, etc..., tu les réussiras  non pour que tu brilles, mais afin qu'un fil d'acier qui était mort et  sans voix enfin chante...

A son tour le fil fera de toi le plus merveilleux des danseurs...

Je ne serais pas surpris, quand tu marches par terre que tu tombes et  te fasses une entorse. Le fil te portera mieux, plus sûrement qu'une  route...

La Mort- la Mort dont je te parle- n'est pas celle qui  suivra ta chute, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C'est  avant de l'escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort- décidé à  toutes les beautés, capable de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur-  non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d'une audace  invincible- une pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes  paillettes tu seras blême, ton âme livide. C'est alors que ta précision  sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans  tomber. Mais veille de mourir avant d'apparaître, et qu'un mort danse sur le fil...

Si je lui conseille d'éviter le luxe dans sa vie privée, si je lui  conseille d'être un peu crasseux, de porter des vêtement avachis, des  souliers éculés, c'est pour que, le soir sur la piste le dépaysement  soit plus grand,... c'est parce que la réalité du cirque tient dans  cette métaphore de la poussière en poudre d'or, mais c'est surtout parce  qu'il faut que celui qui doit susciter cette image admirable soit mort,  ou, si l'on y tient, qu'il se traîne sur terre comme le dernier, comme  le plus pitoyable des humains...Qu'il n'existe enfin que dans son  apparition...

J'ajoute pourtant que tu dois risquer une mort  physique définitive. La dramaturgie du Cirque l'exige... Le danger a sa  raison : il obligera tes muscles à réussir une parfaite exactitude...et  cette exactitude sera la beauté de ta danse...

Sache contre qui tu  triomphes. Contre nous ,mais... ta danse sera haineuse. On n'est pas  artiste sans qu'un grand malheur s'en soit mêlé...

Pour acquérir  cette solitude absolue dont il a besoin s'il veut réaliser son œuvre-  tirée d'un néant qu'elle va combler et rendre sensible à la fois- le  poète peut s'exposer dans quelque posture qui sera pour lui la plus  périlleuse. Cruellement il écarte tout curieux, tout ami, toute  sollicitation qui tâcheraient d'incliner son œuvre vers le monde. S'il  veut, il peut s'y prendre ainsi : autour de lui il lâche une  odeur si nauséabonde, si noire qu'il s'y trouve égaré, à demi asphyxié  lui-même par elle...

Si tu danses pour le public, il le saura, tu es  perdu. Te voici un de ses familiers. Plus jamais fasciné par toi, il se  rassiéra lourdement en lui-même d'où tu ne l'arrachera plus...

Impolitesse du public : durant tes plus périlleux mouvements, il fermera  les yeux. Il ferme les yeux quand pour l'éblouir tu frôles la mort...

Tu connaîtras une période amère- une sorte d'Enfer- et c'est après ce  passage par la forêt obscure que tu resurgiras, maître de ton art. C'est  un des plus émouvants mystères que celui-là : après une période  brillante, tout artiste aura traversé une désespérante contrée, risquant  de perdre sa raison et sa maîtrise..."  

http://www.carnetdart.com/

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Coup de coeur... Molière... Tartuffe ou L'Imposteur...

17 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Molière... Tartuffe ou L'Imposteur...

ACTE III, SCÈNE VI. - Orgon, Damis, Tartuffe.

ORGON.
Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est-il croyable ?

TARTUFFE.
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité,
Le plus grand scélérat qui jamais ait été ;
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ;
Et je vois que le Ciel, pour ma punition,
Me veut mortifier en cette occasion.
De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,
Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre.
Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous :
Je ne saurois avoir tant de honte en partage,
Que je n'en aie encor mérité davantage.

ORGON, à son fils.
Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?

DAMIS.
Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite
Vous fera démentir...?

ORGON.
Tais-toi, peste maudite.

TARTUFFE.
Ah ! laissez-le parler : vous l'accusez à tort,
Et vous feriez bien mieux de croire à son rapport.
Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable ?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur ?
Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence,
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense ;
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
(S'adressant à Damis.)
Oui, mon cher fils, parlez : traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ;
Accablez-moi de noms encor plus détestés :
Je n'y contredis point, je les ai mérités ;
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie,
Comme une honte due aux crimes de ma vie.

ORGON.
(A Tartuffe.)
Mon frère, c'en est trop.
(A son fils.)
Ton coeur ne se rend point,
Traître ?

DAMIS.
Quoi ! ses discours vous séduiront au point...

ORGON.
Tais-toi, pendard.
(A Tartuffe.)
Mon frère, eh ! levez-vous, de grâce !
(A son fils.)
Infâme !

DAMIS.
Il peut...

ORGON.
Tais-toi.

DAMIS.
J'enrage ! Quoi ? je passe...

ORGON.
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

TARTUFFE.
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas.
J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure,
Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

ORGON.
(A son fils.)
Ingrat !

TARTUFFE.
Laissez-le en paix. S'il faut, à deux genoux,
Vous demander sa grâce...

ORGON, à Tartuffe.
Hélas ! vous moquez-vous ?
(A son fils.)
Coquin ! vois sa bonté.

DAMIS.
Donc...

ORGON.
Paix.

DAMIS.
Quoi ? je...

ORGON.
Paix, dis-je.
Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige :
Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui
Femme, enfants et valets déchaînés contre lui ;
On met impudemment toute chose en usage,
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage.
Mais plus on fait d'effort afin de le bannir,
Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ;
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.

DAMIS.
A recevoir sa main on pense l'obliger ?

ORGON.
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître.
Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon,
On se jette à ses pieds pour demander pardon.

DAMIS.
Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures...

ORGON.
Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
(A Tartuffe.)
Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
(A son fils.)
Sus, que de ma maison on sorte de ce pas,
Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace.

DAMIS.
Oui, je sortirai ; mais...

ORGON.
Vite quittons la place.
Je te prive, pendard, de ma succession,
Et te donne de plus ma malédiction.

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Coup de coeur... Christophe Donner...

16 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Christophe Donner...

Claude marche dans les rues de Neuilly à grands pas, s’éloignant le plus vite qu’il peut de cette maison, de ces gens, de cette famille dont il mesure la folie, la méchanceté, le pouvoir aussi, parce qu’ils ont de l’argent, ils sont libres. Est-ce que je dois accepter de me faire cracher dessus par ce révolutionnaire de salon ce fils à papa c’est facile pour lui de faire des films des bides des Godard il s’en fout de perdre du fric papa sera toujours là pour laisser une valise de dollars avant de repartir dans ses champs de pétrole toujours un émir pour lui laisser un chèque de la Ligue arabe au bar du Plaza moi l’argent je le gagne avec la recette de mes films et je le claque pas en bouteilles de haut-brion et en voyages à New York en première je compte moi je compte pour assurer l’avenir de mes fils éventuellement de leur mère si elle revient si elle quitte son amant ce qu’elle a promis de faire comment la croire j’ai tant de fois été trahi je dois devenir méchant riche faire des films n’importe lesquels mais des films qui rapportent je ne sais rien faire d’autre que des films bons ou mauvais je ne connais pas d’autre métier que le cinéma je dois prendre des risques c’est un métier de risques je déteste prendre des risques c’est contre ma nature je me force je me force toujours va savoir pourquoi je ne suis pas magnifique insolent grand seigneur Solal pourquoi je suis Adrien Deume juif indigne pourquoi je n’ai pas d’argent et pas d’humour pas cet humour ravageur qui les fait tellement mouiller ces connes ma sœur en tête ma femme et les autres femmes toutes Anne-Marie Anne-Marie il faut que tu reviennes Anne-Marie ça suffit assez d’échecs assez de défaites je vais gagner du fric et te reprendre et ce fric je vais aller le chercher dans la merde dans les films de merde dans ce qui me débecte le plus parce que c’est là où est le public l’autre salopard qui me parle de ses films difficiles ce qui est vraiment difficile dans le cinéma c’est d’aller chercher l’argent là où il est ça c’est difficile très difficile de faire ces films que personne ne veut faire et que le public attend des films pornos des films comiques avec les Charlots parce que c’est ça que les gens veulent voir et pas Jean-Pierre Léaud pas Juliet Berto c’est les Charlots c’est de Funès il faut faire des films avec les Charlots je vais faire des films vulgaires encore plus vulgaires que les autres et j’emmerde le bon goût de la famille Rassam c’est décidé c’est parti je vais en faire du fric et du fric et avec ce fric j’en ferai des films intelligents et difficiles des films comme il faut pour aller à Cannes recevoir les grands prix les honneurs facile très facile de faire ces films difficiles.

Christophe Donner présente son dernier livre: L'Innocent

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Coup de coeur... Annie Ernaux...

15 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Annie Ernaux...

Il y a vingt ans, je me suis trouvée à faire des courses dans un supermarché à Kosice, en Slovaquie. Il venait d’ouvrir et c’était le premier dans la ville après la chute du régime communiste. Je ne sais si son nom – Prior – venait de là. À l’entrée, un employé du magasin mettait d’autorité un panier dans les mains des gens, déconcertés. Au centre, juchée sur une plate-forme à quatre mètres de haut pour le moins, une femme surveillait les faits et gestes des clients déambulant entre les rayons. Tout dans le comportement de ces derniers signifiait leur inaccoutumance au libre-service. Ils s’arrêtaient longuement devant les produits, sans les toucher, ou en hésitant, de façon précautionneuse, revenaient sur leurs pas, indécis, dans un flottement imperceptible de corps aventurés sur un territoire inconnu. Ils étaient en train de faire l’apprentis- sage du supermarché et de ses règles que la direction de Prior exhibait sans subtilité avec son panier obligatoire et sa matonne haut perchée. J’étais troublée par ce spectacle d’une entrée collective, saisie à la source, dans le monde de la consommation.

Je me rappelais la première fois où je suis entrée dans un supermarché. C’était en 1960 dans la banlieue de Londres et il s’appelait simplement Supermarket. La mère de famille qui m’employait comme fille au pair m’y avait envoyée, munie d’une poussette de marché – ce qui me déplaisait –, avec une liste de denrées à acheter. Je n’ai pas le souvenir précis de mes pensées et de mes sensations. Je sais seulement que j’éprouvais une certaine appréhension à me rendre dans un endroit qui m’était étranger à la fois par son fonctionnement et par la langue que je maîtrisais mal. Très vite j’ai pris l’habitude d’y flâner en compagnie d’une fille française, au pair elle aussi. Nous étions séduites et excitées par la diversité des yaourts – en phase anorexique – et la multiplicité des confiseries – en phase boulimique – nous octroyant alors la liberté d’engloutir dans le magasin le contenu d’un paquet de Smarties sans passer à la caisse.

Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l’air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu’on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l’élaboration de cette mémoire. Les hypermarchés, fréquentés grosso modo cinquante fois l’an par la majorité des gens depuis une quarantaine d’années en France, commencent seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation. Or, quand je regarde derrière moi, je me rends compte qu’à chaque période de ma vie sont associées des images de grandes surfaces commerciales, avec des scènes, des rencontres, des gens.

Je me rappelle :

Carrefour avenue de Genève à Annecy, où en mai 1968 nous avons rempli à ras bord un chariot – pas encore « caddie » – parce qu’on craignait la pénurie totale de vivres.

l’Intermarché de La Charité-sur-Loire, à l’écart de la ville, avec son panneau « Les Mousquetaires de la Distribution », la récompense des enfants l’été après les visites de châteaux et d’églises, comme l’était pour eux le passage au Leclerc d’Osny après la classe. Ce même Leclerc où j’ai rencontré plus tard d’anciens élèves que je ne reconnaissais pas tout de suite, où des larmes me sont venues en pensant que je n’y achèterais plus jamais de chocolat pour ma mère qui venait de mourir.

Major au pied du rocher de Sancerre, Continent sur les hauteurs de Rouen près de l’université, Super-M à Cergy, enseignes dont la disparition accentue la mélancolie du temps.

Le Mammouth d’Oiartzun où nous ne sommes jamais allés malgré notre désir d’y faire provision de chorizo et de touron avant la frontière – mais il était toujours trop tard – et qui était devenu une private joke familiale, le symbole du contretemps et de l’inaccessible.

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Coup de coeur... Jean Anouilh... Antigone - Dialogue sur le bonheur...

14 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jean Anouilh... Antigone - Dialogue sur le bonheur...

  CRÉON

C'était  après cette dispute. Ton père n'a pas voulu le faire juger. Il s'est  engagé dans l'armée argyenne. Et, dès qu'il a été chez les Argyens, la  chasse à l'homme a commencé contre ton père, contre ce vieil homme qui  ne se décidait pas à mourir, à lâcher son royaume. Les attentats se  succédaient et les tueurs que nous prenions finissaient toujours par  avouer qu'ils avaient reçu de l'argent de lui. Pas seulement de lui,  d'ailleurs. Car c'est cela que je veux que tu saches, les coulisses de  ce drame où tu brûles de jouer un rôle, la cuisine. J'ai fait faire hier  des funérailles grandioses à Etéocle. Etéocle est un héros et un saint  pour Thèbes maintenant. Tout le peuple était là. Les enfants des écoles  ont donné tous les sous de leur tirelire pour la couronne ; des  vieillards, faussement émus, ont magnifié, avec des trémolos dans la  voix, le bon frère, le fils d'Œdipe, le prince royal. Moi aussi, j'ai  fait un discours. Et tous les prêtres de Thèbes au grand complet, avec  la tête de circonstance. Et les honneurs militaires… Il fallait bien. Tu  penses que je ne pouvais tout de même pas m'offrir le luxe d'une  crapule dans les deux camps. Mais je vais te dire quelque chose, à toi,  quelque chose que je sais seul, quelque chose d'effroyable : Etéocle, ce  prix de vertu, ne valait pas plus cher que Polynice. Le bon fils avait  essayé, lui aussi, de faire assassiner son père, le prince loyal avait  décidé, lui aussi, de vendre Thèbes au plus offrant. Oui, crois-tu que  c'est drôle ? Cette trahison pour laquelle le corps de Polynice est en  train de pourrir au soleil, j'ai la preuve maintenant qu'Etéocle, qui  dort dans son tombeau de marbre, se préparait, lui aussi, à la  commettre. C'est un hasard si Polynice a réussi son coup avant lui. Nous  avions affaire à deux larrons en foire qui se trompaient l'un l'autre  en nous trompant et qui se sont égorgés comme deux petits voyous qu'ils  étaient, pour un règlement de comptes… Seulement, il s'est trouvé que  j'ai eu besoin de faire un héros de l'un d'eux. Alors, j'ai fait  rechercher leurs cadavres au milieu des autres. On les a retrouvés  embrassés -pour la première fois de leur vie sans doute. Ils s'étaient  embrochés mutuellement, et puis la charge de la cavalerie argyenne leur  avait passé dessus. Ils étaient en bouillie, Antigone, méconnaissables.  J'ai fait ramasser un des corps, le moins abîmé des deux, pour mes  funérailles nationales, et j'ai donné l'ordre de laisser pourrir l'autre  où il était. Je ne sais même pas lequel. Et je t'assure que cela m'est  bien égal.
  
   Il y a un long silence, ils ne bougent pas, sans se regarder, puis Antigone dit doucement :
  
   ANTIGONE
   Pourquoi m'avez-vous raconté cela ?
  
   Créon se lève, remet sa veste.
  
   CRÉON
   Valait-il mieux te laisser mourir dans cette pauvre histoire ?
  
   ANTIGONE
   Peut-être. Moi, je croyais.
  
   Il y a un silence encore. Créon s'approche d'elle.
  
   CRÉON
   Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
  
   ANTIGONE, se lève comme une somnanbule.
   Je vais remonter dans ma chambre.
 
   CRÉON
   Ne reste pas trop seule. Va voir Hémon, ce matin. Marie-toi vite.
  
   ANTIGONE, dans un souffle.
   Oui.
  
   CRÉON
   Tu as toute ta vie devant toi. Notre discussion était bien oiseuse, je t'assure. Tu as ce trésor, toi, encore.
  
   ANTIGONE
   Oui.
  
   CRÉON
   Rien  d'autre ne compte. Et tu allais le gaspiller ! Je te comprends,  j'aurais fait comme toi à vingt ans. C'est pour cela que je buvais tes  paroles. J'écoutais du fond du temps un petit Créon maigre et pâle comme  toi et qui ne pensait qu'à tout donner lui-aussi… Marie-toi vite,  Antigone, sois heureuse. La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau  que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts  ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras,  cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote, assis au  soleil. Ils te diront tout le contraire parce qu'ils ont besoin de ta  force et de ton élan. Ne les écoute pas. Ne m'écoute pas quand je ferai  mon prochain discours devant le tombeau d'Etéocle. Ce ne sera pas vrai.  Rien n'est vrai que ce qu'on ne dit pas… Tu l'apprendras, toi aussi,  trop tard, la vie c'est un livre qu'on aime, c'est un enfant qui joue à  vos pieds, un outil qu'on tient bien dans sa main, un banc pour se  reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de  découvrir cela, tu verras, c'est la consolation dérisoire de vieillir ;  la vie, ce n'est peut-être tout de même que le bonheur.
  
   ANTIGONE, murmure, le regard perdu.
   Le bonheur…
  
   CRÉON, a un peu honte soudain.
   Un pauvre mot, hein ?
  
   ANTIGONE
   Quel  sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la  petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu'elle fasse elle  aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de  bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se  vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?
  
   CRÉON, hausse les épaules.
   Tu es folle, tais-toi.
  
   ANTIGONE
   Non,  je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m'y prendrais, moi  aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite  qu'il faut choisir. Vous dites que c'est si beau, la vie. Je veux savoir  comment je m'y prendrai pour vivre.
  
   CRÉON
   Tu aimes Hémon ?
  
   ANTIGONE
   Oui,  j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et  fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur  lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s'il ne  doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s'il  ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans  qu'il sache pourquoi, s'il doit devenir près de moi le monsieur Hémon,  s'il doit appendre à dire « oui », lui aussi, alors je n'aime plus  Hémon.
  
   CRÉON
   Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
  
   ANTIGONE
   Si,  je sais ce que je dis, mais c'est vous qui ne m'entendez plus. Je vous  parle de trop loin maintenant, d'un royaume où vous ne pouvez plus  entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. (Elle rit.) Ah ! je  ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d'un coup !  C'est le même air d'impuissance et de croire qu'on peut tout. La vie t'a  seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour  de toi.
  
   CRÉON, la secoue.
   Te tairas-tu, enfin ?
  
   ANTIGONE
   Pourquoi  veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois  que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j'ai  raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de  défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
  
   CRÉON
   Le tien et le mien, oui, imbécile !
  
   ANTIGONE
   Vous  me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer  coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils  trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas  trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, -et que ce soit entier-  ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter  d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout  aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite -ou  mourir.
  
   CRÉON
   Allez, commence, commence, comme ton père !
  
   ANTIGONE
   Comme  mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu'au  bout. Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la plus petite chance  d'espoir vivante, la plus petite chance d'espoir à étrangler. Nous  sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre  espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
  
   CRÉON
   Tais-toi ! Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide


   ANTIGONE
   Oui,  je suis laide ! C'est ignoble, n'est-ce pas, ces cris, ces sursauts,  cette lutte de chiffonniers. Papa n'est devenu beau qu'après, quand il a  été bien sûr, enfin, qu'il avait tué son père, que c'était bien avec sa  mère qu'il avait couché, et que rien , plus rien ne pouvait le sauver.  Alors, il s'est calmé tout d'un coup, il a eu comme un sourire, et il  est devenu beau. C'était fini. Il n'a plus eu qu'à fermer les yeux pour  ne plus vous voir. Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au  bonheur ! C'est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous  quelque chose de laid au coin de l'oeil ou de la bouche. Tu l'as bien  dit tout à l'heure, Créon, la cuisine. Vous avez des têtes de cuisiniers  !
  
   CRÉON, lui broie le bras.
   Je t'ordonne de te taire maintenant, tu entends ?
  
   ANTIGONE
   Tu m'ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m'ordonner quelque chose ?
 
   CRÉON
   L'antichambre est pleine de monde. Tu veux donc te perdre ? On va t'entendre.
  
   ANTIGONE
   Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m'entendre !
  
   CRÉON, qui essaie de lui fermer la bouche de force.
   Vas-tu te faire, enfin, bon Dieu ?
  
   ANTIGONE, se débat.
   Allons vite, cuisinier ! Appelle tes gardes !

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