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Vivement l'Ecole!

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Coup de coeur... Jean Anouilh... Antigone - Dialogue sur le bonheur...

14 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jean Anouilh... Antigone - Dialogue sur le bonheur...

  CRÉON

C'était  après cette dispute. Ton père n'a pas voulu le faire juger. Il s'est  engagé dans l'armée argyenne. Et, dès qu'il a été chez les Argyens, la  chasse à l'homme a commencé contre ton père, contre ce vieil homme qui  ne se décidait pas à mourir, à lâcher son royaume. Les attentats se  succédaient et les tueurs que nous prenions finissaient toujours par  avouer qu'ils avaient reçu de l'argent de lui. Pas seulement de lui,  d'ailleurs. Car c'est cela que je veux que tu saches, les coulisses de  ce drame où tu brûles de jouer un rôle, la cuisine. J'ai fait faire hier  des funérailles grandioses à Etéocle. Etéocle est un héros et un saint  pour Thèbes maintenant. Tout le peuple était là. Les enfants des écoles  ont donné tous les sous de leur tirelire pour la couronne ; des  vieillards, faussement émus, ont magnifié, avec des trémolos dans la  voix, le bon frère, le fils d'Œdipe, le prince royal. Moi aussi, j'ai  fait un discours. Et tous les prêtres de Thèbes au grand complet, avec  la tête de circonstance. Et les honneurs militaires… Il fallait bien. Tu  penses que je ne pouvais tout de même pas m'offrir le luxe d'une  crapule dans les deux camps. Mais je vais te dire quelque chose, à toi,  quelque chose que je sais seul, quelque chose d'effroyable : Etéocle, ce  prix de vertu, ne valait pas plus cher que Polynice. Le bon fils avait  essayé, lui aussi, de faire assassiner son père, le prince loyal avait  décidé, lui aussi, de vendre Thèbes au plus offrant. Oui, crois-tu que  c'est drôle ? Cette trahison pour laquelle le corps de Polynice est en  train de pourrir au soleil, j'ai la preuve maintenant qu'Etéocle, qui  dort dans son tombeau de marbre, se préparait, lui aussi, à la  commettre. C'est un hasard si Polynice a réussi son coup avant lui. Nous  avions affaire à deux larrons en foire qui se trompaient l'un l'autre  en nous trompant et qui se sont égorgés comme deux petits voyous qu'ils  étaient, pour un règlement de comptes… Seulement, il s'est trouvé que  j'ai eu besoin de faire un héros de l'un d'eux. Alors, j'ai fait  rechercher leurs cadavres au milieu des autres. On les a retrouvés  embrassés -pour la première fois de leur vie sans doute. Ils s'étaient  embrochés mutuellement, et puis la charge de la cavalerie argyenne leur  avait passé dessus. Ils étaient en bouillie, Antigone, méconnaissables.  J'ai fait ramasser un des corps, le moins abîmé des deux, pour mes  funérailles nationales, et j'ai donné l'ordre de laisser pourrir l'autre  où il était. Je ne sais même pas lequel. Et je t'assure que cela m'est  bien égal.
  
   Il y a un long silence, ils ne bougent pas, sans se regarder, puis Antigone dit doucement :
  
   ANTIGONE
   Pourquoi m'avez-vous raconté cela ?
  
   Créon se lève, remet sa veste.
  
   CRÉON
   Valait-il mieux te laisser mourir dans cette pauvre histoire ?
  
   ANTIGONE
   Peut-être. Moi, je croyais.
  
   Il y a un silence encore. Créon s'approche d'elle.
  
   CRÉON
   Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
  
   ANTIGONE, se lève comme une somnanbule.
   Je vais remonter dans ma chambre.
 
   CRÉON
   Ne reste pas trop seule. Va voir Hémon, ce matin. Marie-toi vite.
  
   ANTIGONE, dans un souffle.
   Oui.
  
   CRÉON
   Tu as toute ta vie devant toi. Notre discussion était bien oiseuse, je t'assure. Tu as ce trésor, toi, encore.
  
   ANTIGONE
   Oui.
  
   CRÉON
   Rien  d'autre ne compte. Et tu allais le gaspiller ! Je te comprends,  j'aurais fait comme toi à vingt ans. C'est pour cela que je buvais tes  paroles. J'écoutais du fond du temps un petit Créon maigre et pâle comme  toi et qui ne pensait qu'à tout donner lui-aussi… Marie-toi vite,  Antigone, sois heureuse. La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau  que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts  ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras,  cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote, assis au  soleil. Ils te diront tout le contraire parce qu'ils ont besoin de ta  force et de ton élan. Ne les écoute pas. Ne m'écoute pas quand je ferai  mon prochain discours devant le tombeau d'Etéocle. Ce ne sera pas vrai.  Rien n'est vrai que ce qu'on ne dit pas… Tu l'apprendras, toi aussi,  trop tard, la vie c'est un livre qu'on aime, c'est un enfant qui joue à  vos pieds, un outil qu'on tient bien dans sa main, un banc pour se  reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de  découvrir cela, tu verras, c'est la consolation dérisoire de vieillir ;  la vie, ce n'est peut-être tout de même que le bonheur.
  
   ANTIGONE, murmure, le regard perdu.
   Le bonheur…
  
   CRÉON, a un peu honte soudain.
   Un pauvre mot, hein ?
  
   ANTIGONE
   Quel  sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la  petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu'elle fasse elle  aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de  bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se  vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?
  
   CRÉON, hausse les épaules.
   Tu es folle, tais-toi.
  
   ANTIGONE
   Non,  je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m'y prendrais, moi  aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite  qu'il faut choisir. Vous dites que c'est si beau, la vie. Je veux savoir  comment je m'y prendrai pour vivre.
  
   CRÉON
   Tu aimes Hémon ?
  
   ANTIGONE
   Oui,  j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et  fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur  lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s'il ne  doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s'il  ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans  qu'il sache pourquoi, s'il doit devenir près de moi le monsieur Hémon,  s'il doit appendre à dire « oui », lui aussi, alors je n'aime plus  Hémon.
  
   CRÉON
   Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
  
   ANTIGONE
   Si,  je sais ce que je dis, mais c'est vous qui ne m'entendez plus. Je vous  parle de trop loin maintenant, d'un royaume où vous ne pouvez plus  entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. (Elle rit.) Ah ! je  ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d'un coup !  C'est le même air d'impuissance et de croire qu'on peut tout. La vie t'a  seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour  de toi.
  
   CRÉON, la secoue.
   Te tairas-tu, enfin ?
  
   ANTIGONE
   Pourquoi  veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois  que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j'ai  raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de  défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
  
   CRÉON
   Le tien et le mien, oui, imbécile !
  
   ANTIGONE
   Vous  me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer  coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils  trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas  trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, -et que ce soit entier-  ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter  d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout  aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite -ou  mourir.
  
   CRÉON
   Allez, commence, commence, comme ton père !
  
   ANTIGONE
   Comme  mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu'au  bout. Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la plus petite chance  d'espoir vivante, la plus petite chance d'espoir à étrangler. Nous  sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre  espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
  
   CRÉON
   Tais-toi ! Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide


   ANTIGONE
   Oui,  je suis laide ! C'est ignoble, n'est-ce pas, ces cris, ces sursauts,  cette lutte de chiffonniers. Papa n'est devenu beau qu'après, quand il a  été bien sûr, enfin, qu'il avait tué son père, que c'était bien avec sa  mère qu'il avait couché, et que rien , plus rien ne pouvait le sauver.  Alors, il s'est calmé tout d'un coup, il a eu comme un sourire, et il  est devenu beau. C'était fini. Il n'a plus eu qu'à fermer les yeux pour  ne plus vous voir. Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au  bonheur ! C'est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous  quelque chose de laid au coin de l'oeil ou de la bouche. Tu l'as bien  dit tout à l'heure, Créon, la cuisine. Vous avez des têtes de cuisiniers  !
  
   CRÉON, lui broie le bras.
   Je t'ordonne de te taire maintenant, tu entends ?
  
   ANTIGONE
   Tu m'ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m'ordonner quelque chose ?
 
   CRÉON
   L'antichambre est pleine de monde. Tu veux donc te perdre ? On va t'entendre.
  
   ANTIGONE
   Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m'entendre !
  
   CRÉON, qui essaie de lui fermer la bouche de force.
   Vas-tu te faire, enfin, bon Dieu ?
  
   ANTIGONE, se débat.
   Allons vite, cuisinier ! Appelle tes gardes !

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A Lire... Contre-attaque - Philippe Sollers/Franck Nouchi

13 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

A Lire... Contre-attaque - Philippe Sollers/Franck Nouchi

"Mai 68 est un épisode révolutionnaire qui a bouleversé le paysage. Il y a un avant et un après 68. La question, aujourd’hui, est de se débarrasser, d’éradiquer tout ce qui a pu, de près ou de loin, toucher à 68. En particulier l’effervescence de pensées qui a accompagné cet événement. J’ai eu de la peine, d’ailleurs, lorsque j’ai vu André Glucksmann applaudir un discours de Sarkozy qui visait, ni plus ni moins, à éradiquer 68.

Je reviens un instant à Debray pour rappeler une série d’épithètes dont il m’a affublé : « hâbleur, lapin agile, polisson à sarbacane, ludion du bocal, arbitre des élégances, maître de ballet, pile Mazda, infatigable jouvenceau, danseur du système, poujadiste à l’envers, wagnérien comme Rebatet, auteur de livres en série qui ne sont plus des livres, de plus en plus médiocre à l’écrit, éditorialiste labellisé, conseiller régnant, danseur de cotillon et faiseur de pointe. » Il faut ajouter cette phrase très étrange, fantasmatique, à la teneur sexuelle audible, bel exemple de cette « hainamoration » dont parlait Lacan : « Les Sollers n’ont jamais senti sur eux le mufle de la bête, l’haleine lourde et brûlante de l’animal collectif. »

Ça vous va, cher monsieur ?

Si l’on comprend bien, tu as donc été l’objet d’un certain nombre d’attaques…

De fatwas ! Ce sont des attaques à la personne, au physique, qui n’ont rien à voir avec une argumentation. Aujourd’hui, c’est toujours la même chose et en même temps ça a changé. Bourdieu, Debray, c’était, si j’ose dire, le bon temps. Leurs attaques me servaient. Tandis que maintenant, l’attaque, c’est la censure. Et la censure, ça s’organise.

Dans Une étrange guerre, tu disais ceci : « Debord est un grand général qui a perdu sa guerre, il a gagné son échec. » Tu te sens dans la même situation que lui ?

Pas du tout. Debord se suicide le 30 novembre 1994, dans sa maison de Champot, en Haute-Loire, un endroit très isolé. Il est malade, il souffre. Vingt ans plus tard, il est devenu un Trésor national. Tous ses manuscrits ont été préemptés par le gouvernement français, évitant ainsi qu’ils ne partent dans un département américain d’avant-garde, à l’université Yale. Rachetés par la Bibliothèque nationale. Cérémonie. Éloge unanime. Étrange, non ?

Comment cette récupération a-t-elle été possible ? Que signifie être « récupérable » ou « irrécupérable » ?

On doit à Debord la définition de la société du Spectacle. Celle dans laquelle nous vivons, sauf qu’elle en est aujourd’hui à la puissance dix mille. Jusqu’à la fin, il est resté fidèle, de façon strictement marxiste, et même s’il était profondément anarchiste, au concept de prolétariat. À mon avis, Debord aurait été très surpris de voir les choses évoluer si vite et d’assister à la dissolution complète du prolétariat.

Il a vu venir la mondialisation, bien sûr, mais il a pensé qu’il y avait une potentialité rédemptrice incarnée par le prolétariat. Il croyait à une sorte de mission messianique qui serait le fait d’une classe sociale.

On peut toujours jouer de cette flûte désenchantée, mais je pense quant à moi qu’il n’y a aucune solution d’ensemble social qui soit « revendiquable » et qui puisse indiquer la moindre issue à la désespérance et à la misère de la plupart des êtres humains.

C’est pourquoi j’en ai après le clergé intellectuel : c’est lui l’ennemi avec son aveuglement. Fini le temps des analyses, voici celui des péroraisons d’opinions.

Problème : ce cléricalisme est en perte de vitesse. Alors, ça angoisse, ça provoque des crises de nerfs, façon Bourdieu ou Debray. Les notables essaient comme ils peuvent de se raccrocher aux branches. Mais, à force de ne plus travailler, ils glissent ; ils pensent de moins en moins ; ils n’entraînent plus le muscle de la pensée. C’est la « trahison des clercs », comme le disait Julien Benda. C’est celui qui s’abandonne à l’insulte qui trahit. C’est Bourdieu qui trahit.

Moi, je n’ai rien trahi du tout. Je suis ma voie, propre et singulière."

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Coup de coeur... Paul Valéry...

12 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Paul Valéry...

L’interruption, l’incohérence, la surprise sont des conditions ordinaires de notre vie. Elles sont même devenues de véritables besoins chez beaucoup d’individus dont l’esprit ne se nourrit plus, en quelque sorte, que de variations brusques et d’excitations toujours renouvelées. Les mots « sensationnel », « impressionnant », qu’on emploie couramment aujourd’hui, sont de ces mots qui peignent une époque. Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui. Notre nature a horreur du vide, – ce vide sur lequel les esprits de jadis savaient peindre les images de leurs idéaux, leurs Idées, au sens de Platon. Cet état que j’appelais « chaotique » est l’effet composé des œuvres et du travail accumulé des hommes. Il amorce sans doute un certain avenir, mais un avenir qu’il nous est absolument impossible d’imaginer ; et c’est là, entre les autres nouveautés, l’une des plus grandes. Nous ne pouvons plus déduire de ce que nous savons quelques figures du futur auxquelles nous puissions attacher la moindre créance.

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Coup de coeur... François Garde...

11 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... François Garde...

 « De l’eau. De l’eau entre ses lèvres gercées entrouvertes, sur son  palais, dans sa gorge. Une eau au goût de terre - une eau qui coulait  généreusement. Sa bouche d’instinct avait senti le bec de la gourde et  s’y accolait. Il ne voulait pas ouvrir les yeux, savoir qui s’occupait  de lui - juste boire, boire tout son saoul, boire sans limites comme il  n’avait pas bu depuis Le Cap. De même qu’un canal d’irrigation se  remplit et dirige le flux vers chacune des rigoles, l’eau redonnait vie  progressivement à son torse brûlant, à sa tête bourdonnante, à ses  cuisses lasses, à ses bras sans force. Elle ruisselait aussi sur ses  joues, son menton, son cou, comme pour aller plus vite partout où son  corps avide l’attendait.

Il  aurait bu sans discontinuer, à l’infini. Mais, alors qu’il ne se  sentait pas rassasié, la gourde s’éloigna soudainement. Avec effort, il  cligna des paupières pour découvrir son bienfaiteur.

Un  visage noir, ridé, penché sur lui ; des cheveux crépus grisonnants, des  traces de terre rouge sur les pommettes et l’arête du nez. Un regard  insistant, pas l’ombre d’un sourire. Pas un mot. Une femme, une femme  âgée. Il se recula dans sa litière pour mieux voir. Oui, une femme,  entièrement nue, noire comme du charbon, la peau striée comme du cuir de  buffle, les seins flasques et tombants. Accroupie à côté de lui, elle  tenait à la main une outre faite avec la peau d’un animal, et ne prêtait  aucune attention aux mouches innombrables qui bourdonnaient autour  d’elle et se posaient au coin de ses yeux. Ils se regardèrent un long  moment, elle énigmatique, lui ne sachant que dire ou que faire. Puis  elle lui présenta l’outre à nouveau, il s’en saisit et but de longues  gorgées, jusqu’à la vider entièrement. La saveur âcre de poussière et de  suint ne le rebutait pas. »

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Coup de coeur... Osamu Dazaï...

10 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Couverture : La déchéance d'un homme

"Je peignais des tableaux d'une cruauté cachée qui m'étonnèrent moi-même. Pourtant, comme je voulais dissimuler au fond de moi ma vraie nature, devant le monde je riais et je faisais rire, mais en vérité mon cœur était triste et à cela il n'y avait rien à faire, me disais-je intérieurement. Il n'est donc pas étonnant qu'en dehors de Takeichi je n'aie montré mes peintures à personne. J'avais peur qu'en mettant à nu la tristesse qui était au fond du bouffon, on fût trop vite averti de ce qu'il y avait de méprisable en lui. En outre, j'étais inquiet à la pensée que, sans faire attention à ma vrai nature, on supposât que c'était encore une nouvelle manière du bouffon et que cela provoquât un grand rire."

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Coup de coeur... Philippe Claudel...

8 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Lorsque l'Enquêteur sortit de la gare, il fut accueilli par une pluie fine mêlée de neige fondue. C'était un homme de petite taille, un peu rond, aux cheveux rares. Tout chez lui était banal, du vêtement à l'expression, et si quelqu'un avait eu à le décrire, dans le cadre d'un roman par exemple, d'une procédure criminelle ou d'un témoignage judiciaire, il aurait eu sans doute beaucoup de peine à préciser son portrait. C'était en quelque sorte un être de l'évanouissement, sitôt vu, sitôt oublié. Sa personne était aussi inconsistante que le brouillard, les songes ou le souffle expiré par une bouche et, en cela, il était semblable à des milliards d'êtres humains. 

La place de la gare était à l'image d'innombrables places de gares, avec son lot d'immeubles impersonnels serrés les uns contre les autres. Sur toute la hauteur de l'un d'eux, un panneau publicitaire affichait la photographie démesurément agrandie d'un vieillard qui fixait celui qui le regardait d'un oeil amusé et mélancolique. On ne pouvait lire le slogan qui accompagnait la photographie - peut-être même d'ailleurs n'y en avait-il aucun ? - car le haut du panneau se perdait dans les nuages.

Le ciel s'effritait et tombait en une poussière mouillée qui fondait sur les épaules puis entrait dans tout le corps sans qu'on l'y invite. Il ne faisait pas vraiment froid, mais l'humidité agissait comme une pieuvre dont les minces tentacules parvenaient à trouver leur chemin dans les plus infimes espaces laissés libres entre la peau et le vêtement. 

Pendant un quart d'heure, l'Enquêteur resta immobile, bien droit, sa valise posée à côté de lui tandis que les gouttes de pluie et les flocons de neige continuaient de mourir sur son crâne et son imperméable. Il ne bougea pas. Pas du tout. Et durant ce long moment, il ne pensa à rien.

Aucune voiture n'était passée. Aucun piéton. On l'avait oublié. Ce n'était pas la première fois. Il finit par relever le col de son imperméable, serra la poignée de sa valise et se décida, avant que d'être totalement trempé, à traverser la place pour entrer dans un bar dont les lumières étaient déjà allumées alors qu'une pendule fichée sur un réverbère, à quelques mètres de lui, ne marquait pas encore tout à fait 4 heures. 

La salle était curieusement déserte et le garçon, qui somnolait derrière le comptoir en suivant distraitement les résultats de courses de chevaux sur un écran de télévision, lui jeta un regard peu aimable, puis, tandis que l'Enquêteur avait déjà eu le temps d'enlever son imperméable, de s'asseoir et d'attendre un peu, lui demanda d'une voix morne : 

"Pour vous ce sera ?" 

L'Enquêteur n'avait pas très soif, ni très faim. Il avait simplement besoin de s'asseoir quelque part avant de se rendre là où il devait aller. S'asseoir et faire le point. Préparer ce qu'il allait dire. Entrer en quelque sorte peu à peu dans son personnage d'Enquêteur. 

"Un grog" finit-il par lancer. 

Mais le Garçon lui répondit aussitôt : 

"Je suis désolé, mais ce n'est pas possible. 

- Vous ne savez pas faire un grog ?" s'étonna l'Enquêteur. 

Le garçon haussa les épaules. 

"Bien sûr que si, mais cette boisson n'est pas répertoriée dans notre listing informatique, et la caisse automatique refuserait de la facturer." 

L'Enquêteur faillit faire une remarque mais il se retint, soupira, et commanda une eau gazeuse.

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Coup de coeur... Emile Verhaeren...

7 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Emile Verhaeren...
Avec le même amour que tu me fus jadis

Avec le même amour que tu me fus jadis
Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.

Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté
Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
Mais tout y est serré dans une paix profonde
Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.

Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés
Tes jolis mots naïfs et familiers,
Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles.

Ta bonne humeur allègre et claire, oh ! je la sens
Triompher jour à jour de la douleur des ans,
Et tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent
Leur onduleux réseau parmi tes cheveux lisses.

Quant ta tête s'incline à mon baiser profond,
Que m'importe que des rides marquent ton front
Et que tes mains se sillonnent de veines dures
Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres !

Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,
Et que le feu vivant dont se nourrit notre âme
Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.

                                           __________________________________

Je t'apporte, ce soir...

Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
Du vent joyeux et franc et du soleil superbe ;
Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
Mes mains douces d'avoir touché le coeur des fleurs,
Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
Devant la terre en fête et sa force éternelle.

L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
Je t'apporte la vie et la beauté des plaines ;
Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair

                                            __________________________________

Plus loin que les gares, le soir

L'ombre s'installe, avec brutalité ;
Mais les ciseaux de la lumière,
Au long des quais, coupent l'obscurité,
A coups menus, de réverbère en réverbère.

La gare immense et ses vitraux larges et droits
Brillent, comme une châsse, en la nuit sourde,
Tandis que des voiles de suie et d'ombre lourde
Choient sur les murs trapus et les hautains beffrois.

Et le lent défilé des trains funèbres
Commence, avec leurs bruits de gonds
Et l'entrechoquement brutal de leurs wagons,
Disparaissant - tels des cercueils - vers les ténèbres.

Des cris ! - Et quelquefois de tragiques signaux,
Par-dessus les adieux et les gestes des foules.
Puis un départ, puis un arrêt - et le train roule
Et roule avec des bruits de lime et de marteaux.

La campagne sournoise et la forêt sauvage
L'absorbent tour à tour en leur nocturne effroi ;
Et c'est le mont énorme et le tunnel étroit
Et la mer tout entière, au bout du long voyage.

A l'aube, apparaissent les bricks légers et clairs,
Avec leur charge d'ambre et de minerai rose
Et le vol bigarré des pavillons dans l'air
Et les agrès mentis où des aras se posent.

Et les focs roux et les poupes couleur safran,
Et les câbles tordus et les quilles barbares,
Et les sabords lustrés de cuivre et de guitran
Et les mâts verts et bleus des îles Baléares,

Et les marins venus on ne sait d'où, là-bas,
Par au delà des mers de faste et de victoire,
Avec leurs chants si doux et leurs gestes si las
Et des dragons sculptés sur leur étrave noire.

Tout le rêve debout comme une armée attend :
Et les longs flots du port, pareils à des guirlandes,
Se déroulent, au long des vieux bateaux, partant
Vers quelle ardente et blanche et divine Finlande.

Et tout s'oublie - et les tunnels et les wagons
Et les gares de suie et de charbon couvertes -
Devant l'appel fiévreux et fou des horizons
Et les portes du monde en plein soleil ouvertes.

Les heures du soir, précédées de les heures claires, les heures d'apres-midi par Verhaeren

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Coup de coeur... Albert Camus... L'Eté...

6 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"On comprend rarement que ce n’est jamais par désespoir qu’un homme abandonne ce qui faisait sa vie. Les coups de tête et les désespoirs mènent vers d’autres vies et marquent seulement un attachement frémissant aux leçons de la terre.

Mais il peut arriver qu’à un certain degré de lucidité, un homme se sente le cœur fermé et, sans révolte ni revendication, tourne le dos à ce qu’il prenait jusqu’ici pour sa vie, je veux dire son agitation.

Si Rimbaud finit en Abyssinie sans avoir écrit une seule ligne, ce n’est pas par goût de l’aventure, ni renoncement d’écrivain.

C’est « parce que c’est comme ça » et qu’à une certaine pointe de la conscience, on finit par admettre ce que nous nous efforçons tous de ne pas comprendre, selon notre vocation. On sent bien qu’il s’agit ici d’entreprendre la géographie d’un certain désert.

Mais ce désert singulier n’est sensible qu’à ceux capables d’y vivre sans jamais tromper leur soif. C’est alors, et alors seulement, qu’il se peuple des eaux vives du bonheur.

À portée de ma main, au jardin Boboli, pendaient d’énormes kakis dorés dont la chair éclatée laissait passer un sirop épais. De cette colline légère à ces fruits juteux, de la fraternité secrète qui m’accordait au monde à la faim qui me poussait vers la chair orangée au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mène certains hommes de l’ascèse à la jouissance et du dépouillement à la profusion dans la volupté.

J’admirais, j’admire ce lien qui, au monde, unit l’homme, ce double reflet dans lequel mon cœur peut intervenir et dicter son bonheur jusqu’à une limite précise où le monde peut alors l’achever ou le détruire. Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement.

Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j’apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre de ses fêtes. J’éprouvais… mais quel mot ? quelle démesure ? comment consacrer l’accord de l’amour et de la révolte ? La terre !

Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d’argile. "

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"Sur ces plages d’Oranie, tous  les matins d’été ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les  crépuscules semblent être les derniers, agonies solennelles annoncées au  coucher du soleil par une dernière lumière qui fonce toutes les  teintes. La mer est outremer, la route couleur de sang caillé, la plage  jaune. Tout disparaît avec le soleil vert ; une heure plus tard, les  dunes ruissellent de lune. Ce sont alors des nuits sans mesure sous une  pluie d’étoiles. Des orages les traversent  parfois, et les éclairs coulent le long des dunes, pâlissent le ciel,  mettent sur le sable et dans les yeux des lueurs orangées.

Mais ceci  ne peut se partager. Il faut l’avoir vécu. Tant de solitude et de  grandeur donne à ces lieux un visage inoubliable. Dans la petite aube  tiède, passé les premières vagues encore noires et amères, c’est un être  neuf qui fend l’eau, si lourde à porter, de la nuit. Le souvenir de ces  joies ne me les fait pas regretter et je reconnais ainsi qu’elles  étaient bonnes. Après tant d’années, elles durent encore aujourd’hui,  quelque part dans ce cœur aux fidélités pourtant difficiles. Et je sais  qu’aujourd’hui, sur la dune déserte, si je veux m’y rendre, le même ciel  déversera encore sa cargaison de souffles et d’étoiles. Ce sont ici les  terres de l’innocence."

Coup de coeur... Albert Camus... L'Eté...
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Coup de coeur... Charles Baudelaire...

5 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Charles Baudelaire...

La Fenêtre

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

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L'invitation au voyage

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.
 Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.
 Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !
 Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?
 Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.
 Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.
 Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.
 Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !
 Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?
 Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?
 Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi.

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Coup de coeur... Stefan Zweig... La Pitié Dangereuse...

4 Décembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Stefan Zweig... La Pitié Dangereuse...

« J'avais toujours cru jusqu'alors, avec mon peu d'expérience, que la pire souffrance était celle de l'amour non partagé. Je me rendais compte maintenant qu'il en existe une plus terrible encore : être aimé contre sa volonté et ne pas pouvoir se défendre contre cette passion qui vous importune et vous harcèle; voir à côté de soi un être humain se consumer au feu de son désir et assister impuissant à ses tourments, sans avoir le pouvoir, la force, la possibilité de l'arracher aux flammes qui le dévorent. Celui qui aime d'un amour malheureux peut arriver à dompter sa passion, parce qu'il n'est pas seulement celui qui souffre, il est aussi le créateur de sa souffrance. S'il n'y parvient pas, il souffre du moins par sa propre faute. Mais perdu sans recours, celui qui est l'objet d'un amour auquel il ne peut répondre; car ce n'est pas en lui qu'est la mesure et la limite de la passion, mais en dehors de lui et de sa volonté

[…]

Situation effroyable, insoluble: l'instant d'avant encore, on se sentait libre, on s'appartenait et on ne devait rien à personne, et soudain on est poursuivi et assiégé, but et proie d'un désir étranger. Troublé jusqu'au plus profond de l'âme, on sait que jour et nuit une femme pense à vous, languit et soupire après vous, elle, une inconnue! Elle vous veut, vous désire, exige que vous soyez à elle de toutes les fibres de son être, de toutes les forces de son corps et de son sang. Vos mains, vos cheveux, vos lèvres, votre corps, elle les veut, vos nuits et vos jours, vos sentiments, votre sexe, et tous vos rêves et pensées. Elle veut s'associer à votre vie, vous prendre et vous aspirer avec son souffle. Toujours, que vous soyez éveillé ou que vous dormiez, il y a désormais dans le monde un être qui vit avec vous et pour vous, qui vous attend, qui veille et rêve en pensant à vous. C'est inutile que vous vous efforciez de ne pas penser à elle, qui sans cesse pense à vous, que vous cherchiez à fuir : vous n'êtes plus en vous, mais en elle. Comme un miroir ambulant, un être étranger vous porte en lui, et encore un miroir ne saisit votre image que quand vous vous offrez volontairement à lui. Elle, la femme, l'étrangère qui vous aime, elle vous a déjà absorbé dans son sang. Elle vous a en elle, vous porte en elle, où que vous fuyiez. Vous êtes le prisonnier d'une autre, vous n'êtes plus jamais vous même, plus jamais libre et sans soucis, toujours vous êtes traqué, poursuivi, tenu à des devoirs. Cette pensée d'autrui, vous la sentez comme une succion brûlante et constante. Rempli de haine et d'effroi, il vous faut endurer ce désir de quelqu'un qui souffre à cause de vous. La torture la plus affreuse qu'un homme puisse éprouver, à présent je le sais, c'est d'être aimé malgré soi. Et c'est un tourment à nul autre pareil, que cette culpabilité dans l'innocence. »

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