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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Haruki Murakami...

23 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Haruki Murakami...
C'est alors, à la vue des flammes dans la nuit, que Junko ressentit soudain quelque chose. Quelque chose de profond. Une sorte de bloc d'émotion, aurait-on pu dire, car c'était trop vivant, cela avait un poids trop réel pour être simplement appelé une idée. Cela disparut aussitôt, laissant une sensation étrange qui lui serrait le cœur, comme un souvenir nostalgique, après avoir parcouru tout son corps. Cela lui donna la chair de poule sur les bras, pendant un bon moment. Paysage de fer
 
Je crois que c'est parce qu'elle a trop regardé les informations. Les images du tremblement de terre de Kobe sont sans doute trop impressionnantes pour une petite fille de quatre ans. C'est depuis le tremblement de terre qu'elle se réveille toutes les nuits. Elle dit que c'est un vilain monsieur qu'elle ne connaît pas qui vient la réveiller. Elle l'appelle "le Bonhomme Tremblement de terre". Il la réveille pour la faire rentrer de force dans une petite boîte. Une boîte qui n'est pas du tout de taille à contenir un être humain. Elle se débat pour ne pas y entrer, mais il la tire par la main et la plie en quatre en faisant craquer ses articulations pour la mettre de force dedans. C'est à ce moment-là qu'elle se réveille en hurlant. Galette au miel
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Coups de coeur... Christine de Pisan...

22 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Voici venu  le très aimable mois...

Voici venu le très aimable mois
de mai, le gai, qui a tant de douceur
Que les vergers, les buissons et les bois
Sont tout chargés de verdure et de fleurs
    Et toute chose se réjouit.
Parmi les champs tout fleurit et verdoie,
Et il n'est rien qui n'oublie ses soucis,
Par la douceur du jolis mois de mai.

Les oisillons vont chantant de plaisir,
Tout s'éjouit partout communément,
Sauf moi, hélas ! qui souffre trop de peine,
Parce que loin je suis de mon amour
    Et je ne peux avoir de joie.
Et plus est gai le temps et plus me peine.
Mais mieux connait si une fois s'étonne,
Par la douceur du joli mois de mai.

J'ai déploré en pleurant maintes fois,
Il me manque celui dont n'ai secours.
Et maux d'amour encor plus forts connais,
Les dommages, les assauts et les tours.
    En ce doux temps, que je me rende
encor n'ai fait; car cela me détourne
Du grand désir que plus trop ferme n'ai,
Par la douceur du joli mois de mai.

                                ____________________________________

La grand douleur que je porte...

La grand(e) douleur que je porte
Est si âpre et si très forte
Qu'il n'est rien qui conforter
Me pourrait ni apporter
Joie, ains(i) voudrait être morte.

Puisque je perds mes amours,
Mon ami, mon espérance
Qui s'en va, dans quelques jours,
Hors du royaume de France

Demeurer, (hé)las ! il emporte
Mon coeur qui se déconforte ;
Bien se doit déconforter
Car jamais joie conseiller
Ne me peux, dont se déporte
La grand(e) douleur que je porte.

Si n'aurais jamais secours
Du mal qui met à outrance
Mon coeur las, qui noie en plo(e)urs
Pour la dure départance

De cel(ui) qui ouvre la porte
De ma mort et que m'exhorte
Désespoir, qui rapporter
Me vient deuil et emporter
Ma joie, et deuil me rapporte
La grand(e) douleur que je porte.

                              ________________________________________

Je ne sais comment je dure

Je ne sais comment je dure,
 Car mon dolent cœur fond d’ire
 Et plaindre n’ose, ni dire
 Ma douleureuse aventure,

Ma dolente vie obscure.
 Rien, hors la mort ne désire ;
 Je ne sais comment je dure.

Et me faut, par couverture,
 Chanter que mon cœur soupire
 Et faire semblant de rire ;
 Mais Dieu sait ce que j’endure.
 Je ne sais comment je dure.

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Coup de coeur... Jean Jaurès...

21 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jean Jaurès...

 

Discours à la Chambre des Députés - Février 1912

(...)

... c’est à la France, à toute la France pensante qu’il importe  d’enseigner ce qu’est la civilisation arabe. Très souvent c’est par  ignorance que les hommes sont mauvais (Très bien! très bien !),  c’est parce qu’ils ne se représentent pas avec une force suffisante la  pensée, le droit, la vie, les conditions d’existence d’autres hommes. Quoi ! vous avez là une civilisation admirable et ancienne, une  civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde  antique, une civilisation où s’est fondue la tradition juive, la  tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute  la force du génie aryen mêlée avec les Abbassides à la force du génie  sémitique ; et depuis des siècles cette force est en mouvement,  religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin  mais aussi avec des périodes de réveil.

(Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)

[…]

C’est que, voyez-vous, il est temps d’aboutir, il est temps de se  poser le grand problème. Comment arriverez-vous à la conciliation, à la  coopération de ces forces, de ces races, qui ne sont encore, il faut  bien le dire, que juxtaposées sur le sol de l’Afrique ? Il y a là deux  grandes forces, et ce n’est pas en écrasant l’une ou l’autre que vous  ferez l’ordre et la paix. Il y a ces Jeunes Tunisiens qui rêvent, pour  leur race et pour leur peuple, un développement dans le sens moderne. Je  crois que ceux-là savent bien que, dans leurs traditions et dans le  Coran même, il y a, à côté des forces de fanatisme et des affirmations  de guerre, de grandes paroles magnifiques de continuité humaine et de  tolérance.

Ah ! messieurs, permettez-moi un souvenir, qui vient tout  naturellement à l’esprit quand on parle de races qui ont une existence  séculaire. Dans nos vieilles épopées du XIIe et du XIIIe siècle, dans  ces épopées comme La Chanson de Roland et les Alyscamps  qui mettent le monde chrétien aux prises avec le monde musulman ; oui, à  cette époque même où la lutte était le plus âpre, où les Normands de  Sicile débarquaient sur les côtes africaines, où, de la Sicile  chrétienne à l’Afrique musulmane, c’était un terrible échange de  cruautés et de massacres, même à cette époque, dans nos vieux livres  épiques, nos hommes de génie, nos chantres de génie, quand ils montrent  les musulmans qui arrivent, oh ! ils ont des paroles d’anathème pour  l’infidèle ; mais ils ont des paroles de respect pour le soldat de  courage et pour le chevalier, et ils disent, montrant la charge des  escadrons sarrasins : « Voyez surgir en avant les jeunes hommes pleins  de chevalerie ! » Et c’est le poète chrétien des Alyscamps qui  met dans la bouche d’un guerrier musulman la plus belle, la plus  admirable profession de foi monothéiste qui ait retenti dans la poésie  française avant les stances du Polyeucte de Corneille et où l’auteur loue la sage Guibourg, la femme du marquis, d’être restée sage dans la loi sarrasine.

Je voudrais que la France aujourd’hui aussi fût sage dans la loi  sarrasine, qu’elle connût les moeurs, la pensée, les ressources d’avenir  de ces peuples et qu’elle les traitât avec le respect qu’elle leur doit  et qu’au plus fort même des mêlées épiques leur ont donné nos aïeux. (Applaudissements.)

Nous sommes revenus à une période de dures guerres, non pas  guerres de croyances, non pas guerres des croyants chrétiens contre les  croyants musulmans, mais de guerres déchaînées par l’esprit de conquête  et d’annexion.

Ah ! on a parlé des événements de Tunis et du contrecoup qu’a eu, là-bas, la guerre des Turcs et des Italiens.

Le patriotisme a des formes multiples. Il est, par certaines cimes,  là où il se confond avec l’idée d’un avenir des fédérations humaines, il  est au plus haut sommet de l’espérance des hommes, et il est aussi une  force élémentaire par la brutalité de certains instincts de violence qui  se déchaînent à certaines heures.

J’étais en Argentine au moment où a éclaté le conflit italo-turc.  Trois jours après, oubliant l’unité de misère qui les avait jetés à  travers l’océan sur les mêmes chantiers, là-bas, à vingt jours de mer,  les ouvriers italiens se battaient contre les ouvriers turcs. (Mouvements divers.) Et comment voulez-vous qu’en Tunisie, tout près du foyer, ces événements n’aient pas de répercussion ?

Eh bien ! c’est à nous de montrer que, même à travers ces brutalités  de la guerre, même quand, au Maroc, à Tripoli, le glaive brille et le  fusil retentit, la France n’a pas oublié, qu’elle exalte au contraire sa  volonté de justice sociale et de solidarité humaine. Plus les temps  sont troublés par des événements dont je ne veux pas ce soir rechercher  les responsabilités, plus il importe que vous alliez vite et que vous  fassiez là-bas oeuvre décisive, sensible, profonde, de justice et de  solidarité.

Tenez, messieurs, voyez à quel péril nous serions exposés si nous  n’allions pas vite dans le sens que je vous marque. J’ai découpé, il y a  deux jours, dans le Times une correspondance de Tanger. Ah ! messieurs, vous ne récuserez pas le Times.  Il est, si je puis dire, un des organes officiels de l’Entente  cordiale, et il a toujours soutenu votre politique au Maroc. Mais voici  ce qu’il écrit, et cela est bien révélateur des procédés de conquête :

«Il y a une compagnie française qui a acheté de quelque vendeur  plus ou moins autorisé un immense domaine. Dans les limites de ce  domaine étaient comprises de nombreuses petites propriétés marocaines.  La compagnie française n’en a pas tenu compte, elle a tout englobé, elle  a tout enveloppé et elle a dit aux Marocains : « Je suis ici chez  moi. » Et les Marocains, qui occupaient leurs terres et leurs maisons,  n’ont eu d’autres ressources que de s’en aller en acceptant une  indemnité qui, dit le Times, était complètement inadéquate à la valeur de leurs propriétés. Mais c’était à choisir : cela, ou rien. »

(Mouvements divers.)

Comment de telles choses sont-elles possibles ? Ces Marocains  dépouillés, ces indigènes volés n’ont aucun recours. En 1870, par la  convention de Madrid, la France s’est engagée à ce que, dans le cas de  litige, ses nationaux comparaîtraient devant les juges marocains; mais  elle n’a pris aucune disposition précise et pénale pour les y  contraindre. Et la compagnie profite de cette lacune pour se refuser à  aller devant la juridiction marocaine, qui est indiquée, pour ces  litiges, par la convention de 1860.

Bien mieux. Les Maures ont demandé l’arbitrage, on l’a refusé. Ils  ont offert comme arbitre le chargé d’affaires de France ; la compagnie a  refusé (Exclamations sur divers bancs) ; et depuis des mois, des  centaines d’indigènes marocains, aux portes de Tanger, meurent de faim,  chassés de chez eux par la violence de la conquête.

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Coup de coeur... Franz Kafka...

19 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Franz Kafka...

Samedi [17 juillet 1920]

Je savais bien ce qu’il y aurait dans ta lettre, c’était déjà presque toujours entre les lignes dans les autres, c’était également dans tes yeux — que ne lirait-on sur leur fond transparent ? —, c’était dans les rides de ton front ; je le savais comme quelqu’un qui a passé la journée dans un abîme de peur, de rêve et de sommeil, derrière des volets fermés, et qui ouvre sa fenêtre le soir n’est pas étonné de voir, il le savait, que maintenant la nuit est là, une nuit profonde et merveilleuse. Je vois combien tu te tourmentes et te tournes et te retournes sans parvenir à te libérer ;  je vois — mettons le feu aux poudres — que tu n’y parviendras jamais ; je le vois et je n’ai pas le droit de te dire : reste où tu es.

 

Mais je ne dis pas non plus le contraire ; je reste en face de toi, je regarde dans tes yeux, tes pauvres chers yeux (la photo que tu m’as envoyée est navrante, c’est un supplice de la regarder, c’est un martyre auquel je me soumets cent fois par jour, c’est, hélas, aussi une richesse que je défendrais contre dix géants), et je reste fort, comme tu dis, je possède une certaine force, disons en gros, obscurément, pour être bref, mon absence de sens musical. Elle ne va cependant pas jusqu’à ma permettre d’écrire encore, du moins maintenant. Je ne sais quel flot de souffrance et d’amour me prend, m’emporte et m’en empêche.

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Coup de coeur... Milan Kundera...

18 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Evoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.

Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli.

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Coup de Coeur... Hannah Arendt...

17 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Hannah Arendt...

Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et oeuvres d'art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l'oeuvre d'art. En tant que tels, ils se distinguent d'une part des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et d'autre part, des produits de l'action, cornme1es événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu'ils survivraient à peine à l'heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s'ils n'étaient conservés d'abord par la mémoire de l'homme, qui les tisse en récits, et puis par ses facultés de fabrication. Du point de vue de la durée pure, les oeuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d'usage: mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine.

Hannah Arendt, La Crise de la culture

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Coup de coeur... Goethe...

16 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Goethe...

Sublime  Esprit, tu m’as donné, tu m’as donné tout, dès que je te l’ai demandé.  Tu n’as pas en vain tourné vers moi ton visage de feu. Tu m’as livré  pour royaume la majestueuse nature, et la force de la sentir, d’en  jouir : non, tu ne m’as pas permis de n’avoir qu’une admiration froide  et interdite, en m’accordant de regarder dans son sein profond, comme  dans le sein d’un ami. Tu as amené devant moi la longue chaîne des  vivants, et tu m‘as instruit à reconnaître mes frères dans le buisson  tranquille, dans l’air et dans les eaux. Et quand, dans la forêt, la  tempête mugit et crie, en précipitant à terre les pins gigantesques dont  les tiges voisines se froissent avec  bruit, et dont la chute résonne comme un tonnerre de montagne en  montagne ; tu me conduis alors dans l’asile des cavernes, tu me révèles à  moi-même, et je vois se découvrir les merveilles secrètes cachées dans  mon propre sein. Puis à mes yeux la lune pure s’élève doucement vers le  ciel, et le long des rochers je vois errer, sur les buissons humides,  les ombres argentées du temps passé, qui viennent adoucir l’austère  volupté de la méditation.

Oh !  l’homme ne possédera jamais rien de parfait, je le sens maintenant : tu  m’as donné avec ces délices, qui me rapprochent de plus en plus des  dieux, un compagnon dont je ne puis déjà plus me priver désormais,  tandis que, froid et fier, il me rabaisse à mes propres yeux, et, d’une  seule parole, replonge dans le néant tous les présents que tu m’as  faits ; il a créé dans mon sein un feu sauvage qui m’attire vers toutes  les images de la beauté. Ainsi je passe avec transport du désir à la jouissance, et, dans la jouissance, je soupire après le désir.

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Coup de Coeur... Albert Camus...

15 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Albert Camus...
Les manuels étaient toujours ceux qui étaient en usage dans la métropole. Et ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco, la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil, lisaient avec application, faisant sonner les virgules et les points, des récits pour eux mythiques où des enfants à bonnet et cache-nez de laine, les pieds chaussés de sabots, rentraient chez eux dans le froid glacé en traînant des fagots sur des chemins couverts de neige, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent le toit enneigé de la maison où la cheminée qui fumait leur faisait savoir que la soupe aux pois cuisait dans l'âtre. Pour Jacques, ces récits étaient l'exotisme même. Il en rêvait, peuplait ses rédactions de descriptions d'un monde qu'il n'avait jamais vu, et ne cessait de questionner sa grand-mère sur une chute de neige qui avait eu lieu pendant une heure vingt ans auparavant sur la région d'Alger. Ces récits faisaient partie pour lui de la puissante poésie de l'école, qui s'alimentait aussi de l'odeur de vernis des règles et des plumiers, de la saveur délicieuse de la bretelle de son cartable qu'il mâchouillait longuement en peinant sur son travail, de l'odeur amère et rêche de l'encre violette, surtout lorsque son tour était venu d'emplir les encriers avec une énorme bouteille sombre dans le bouchon duquel un tube de verre coudé était enfoncé, et Jacques reniflait avec bonheur l'orifice du tube, du doux contact des pages lisses et glacées de certains livres, d'où montait aussi une bonne odeur d'imprimerie et de colle, et, les jours de pluie enfin, de cette odeur de laine mouillée qui montait des cabans de laine au fond de la salle et qui était comme la préfiguration de cet univers édénique où les enfants en sabots et en bonnet de laine couraient à travers la neige vers la maison chaude."
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Coup de coeur... Michel Braudeau...

14 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 

En venant habiter place des Vosges, le premier visage que je reconnus fut le sien, en bas de chez nous, à la terrasse de Ma Bourgogne. Nous étions voisins, séparés par le musée Carnavalet, et quelques semaines plus tard je devins un des habitués de la rue Payenne, où il occupait tout un étage de l’hôtel de Châtillon. D’un bout à l’autre, le sol de son appartement était recouvert d’une mosaïque gris et blanc représentant des vagues et des animaux marins, qu’un artiste italien avait dessinée et posée. Un tel luxe n’était pas encore si répandu dans ces années-là chez les gens de gauche et passait pour une extravagance qu’autorisait la fortune de sa femme. Celle-ci, grande et mince comme une flèche gothique du Dôme de Milan, descendait d’une famille d’industriels milanais sans vouloir lui appartenir. Elle avait l’assurance de sa classe, sa culture austère, sans en aimer la société. Jean-Edern, fils de général, héritier d’un manoir délabré dans le Finistère, était le parti idéal qu’elle pouvait renflouer en quittant l’Italie et dont le caractère peu conformiste était assez inconvenant pour elle. Étaient-ils pour autant de gauche ? L’Idiot international rassemblait provisoirement des plumes de tous bords, de bons esprits égarés et la pire canaille rouge-brun. Des universitaires en congé pour maoïsme sévère, des révoltés mercenaires, des artistes déboussolés et de petits casseurs. Un jour qu’il leur devait leur paie, Jean-Edern avait dû en regarder par la fenêtre de son salon une poignée venue démolir sans vergogne sa belle voiture de sport stationnée dans la cour. Sans intervenir. C’était le revers contrariant de certaines mauvaises fréquentations qui l’excitaient. Pour ma part, une fois mon dossier anti-psychiatrique publié, je ne contribuai plus d’une seule ligne au journal, tout en restant un familier de la rue Payenne.

On a beaucoup médit de Jean-Edern et sans doute pas assez, en oubliant les nombreux moments où il était d’un culot méritoire ou d’un comique involontaire, quand il faisait machinalement son propre éloge en titubant de whisky, recoiffant du bout des doigts son reflet et dans une fenêtre sur la nuit (« Eh bien quoi ? Pourquoi tu ris ? Tu connais mon côté homme de la Renaissance, non... »), avec une sorte d’ingénuité outrée qui me désarmait. Je savais par beaucoup de ses anciens amis qu’il abritait une zone d’ombre redoutable et que certains épisodes de sa vie d’homme de lettres n’étaient pas glorieux, mais ces braves gens avaient-ils eux-mêmes de l’honnêteté à revendre ? Ce n’était pas la règle du jeu. Jean-Edern était plus voyant, crevait l’écran par son personnage. Il était plus drôle que tous ces habiles intelligents et je voulais m’en tenir là, dans un premier temps.

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Coup de coeur... Lucia Berlin...

13 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Mark, quatre ans, dans un jardin d’enfants sur Horatio Street à New York. Jouant la mère de famille avec d’autres enfants. Il ouvrait un frigo miniature, remplissait de lait un verre imaginaire et le tendait à son copain. Le copain jetait le verre imaginaire par terre. L’air peiné de Mark, celui que j’ai perçu plus tard chez tous mes fils dans leur vie. Blessure causée par un accident, un divorce, un échec. La férocité de mon désir de les protéger. Mon impuissance.

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